Revue littéraire, 1848-I

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Revue littéraire, 1848-I
Revue des Deux Mondes, période initialetome 21 (p. 754-769).


REVUE LITTERAIRE.




PUBLICATIONS SUR LE XVIe SIECLE
EN ALLEMAGNE ET EN FRANCE.




:I. — Gérard Roussel, prédicateur de la reine Marguerite de Navarre, par M. Charles Schmidt ; Strasbourg, 1845.

II - La Guerre des Paysans, par M. Alexandre Weill ; Paris, 1847 [1].

III. — Deutsche Geschichteim Zeitalter der Reformation, von Ranke ; Berlin, 1843-1847.


L’histoire littéraire du XVIe siècle n’est pas une tâche facile. Cette bizarre et terrible époque, dédaignée par les deux grands siècles dont nous sortons, peu et mal connue, présente un si tumultueux conflit, une confusion si énergique et si riche, qu’il serait imprudent sans doute de se mettre trop tôt à l’œuvre. Les brillans tableaux de M. Chasles et de M. Saint-Marc Girardin sont surtout de rapides discours, des introductions étincelantes ; loin de dispenser d’une histoire plus complète, ils la provoquent au contraire et l’appellent. M. Ampère, qui nous doit encore son histoire du moyen-âge, et que l’Égypte en ce moment réclame, semble avoir ajourné assez loin le siècle de Calvin et de Rabelais. En attendant, il est bien que les monographies se succèdent, et que, dans ces vastes domaines si bouleversés et si fertiles, quelques sentiers soient tracés nettement par des mains studieuses. Ces travaux, accomplis avec intelligence, aideront un jour l’historien. Je ne parle pas d’une histoire déjà terminée, celle de la poésie, laquelle, bien loin de venir en aide au futur historien du XVIe siècle, devra, si je ne me trompe, l’embarrasser singulièrement. Les fines et savantes études de M. Sainte-Beuve sur les poètes du XVIe siècle ont leur place marquée parmi les plus belles productions de ce temps-ci, et le soin si attentif de l’auteur à corriger sans cesse ce curieux travail, à le compléter, à l’étendre, en a fait, on peut le dire, un vrai chef-d’œuvre d’érudition exacte et d’intelligence poétique. M. Sainte-Beuve a pris d’avance à l’historien du XVIe siècle la plus pure fleur de cette grande époque. Quelle que soit cependant la grace de cette poésie, quel que soit l’intérêt de ces délicatesses savantes, l’autre part du XVIe siècle, la prose, est certainement plus riche. C’est là que se fait le grand débrouillement du monde moderne. Les querelles religieuses, les railleries pantagruéliques, les études parlementaires, l’histoire, les mémoires, les prédications, la politique, la jurisprudence, voilà le vrai terrain, le terrain mouvant et fécond du XVIe siècle. Étudions Calvin et Rabelais, Dumoulin et de Thou, Cujas et Montaigne, et, pour tout couronner, les victorieux auteurs de la Satire Ménippée, si nous cherchons les véritables héros d’un siècle dont le principal caractère est d’avoir été le berceau tourmenté d’une société nouvelle.

A l’ombre des grands noms que je viens de citer, il y en a mille autres qui occupent une place bien curieuse encore et bien intéressante : les moins connus ne sont pas les moins beaux. L’église, qui semble assez déshéritée et comme prise au dépourvu dans la tempête, offrirait peut-être plus d’une figure digne d’étude. Serait-il possible vraiment que dans ces grandes circonstances de la réforme, au milieu de ces redoutables problèmes, l’église gallicane n’eût pas produit un seul témoin digne d’assister avec émotion à ces luttes, et qui en eût ressenti les douloureux aiguillons ? Des illustres docteurs gallicans du XVe siècle aux écrivains sacrés du règne de Louis XIV, l’église de France serait-elle aussi appauvrie qu’elle le paraît d’abord ? Ne se trouverait-il partout que des prélats de cour, des politiques habiles, des évêques brillans, spirituels, investis de leur titre pour un recueil de sonnets ? Entre Gerson et Bossuet, n’y aurait-il pas un homme ? Certes, on pourrait le croire, et les hauts rangs, il faut bien le reconnaître, sont vides. Pourtant, en cherchant bien, les cœurs dévoués, les représentans des émotions d’alors ne manqueraient pas. Un jeune écrivain de Strasbourg, qui a déjà bien mérité de l’histoire de l’église par d’estimables travaux sur les mystiques du moyen-âge, M. Charles Schmidt, a publié une monographie pleine d’intérêt consacrée à un de ces hommes que je cherche, à un de ces dignes martyrs des incertitudes de l’ame. Celui-là était prédicateur de Marguerite de Navarre et s’appelait Gérard Roussel. C’est une figure aimable, souffrante, un témoin durement éprouvé des combats de son temps ; sa vie est un mélange d’enthousiasme et de découragement, de hardiesse et de timidité. Il a vu de près les révolutions religieuses, il y a été mêlé, et il s’en est détourné avec douleur. Il a été poursuivi par la Sorbonne et fort maltraité par les protestans. Il a prêché à Notre-Dame, et il a été insulté, avec Marguerite, dans une comédie injurieuse, sur le théâtre du collége de Navarre. Il a été l’ami de Calvin et il est devenu évêque d’Oleron. Enfin, après une vie de déchiremens spirituels, de luttes morales, d’abattemens et de ravissemens mystiques, l’évêque d’Oleron est mort victime d’un gentilhomme fanatique, un jour qu’il prêchait la tolérance dans une église de son diocèse. Cette noble, aimable et tragique existence méritait une étude attentive. M. Schmidt a été bien inspiré quand il a tiré de l’obscurité et cherché à mettre en lumière la vie et les écrits de Gérard Roussel.

M. Schmidt indique, dès le début de son livre, un mouvement d’idées fort remarquable, contemporain de la réforme, antérieur même à la révolte de Luther, et qui se propageait secrètement à Paris dans le paisible domaine des études sévères. C’est de là qu’est sorti Roussel. Au moment où allait éclater la réforme, avant l’année 1517, il y avait à Paris tout un groupe de théologiens singulièrement curieux à étudier. Leur chef, Jacques Lefèvre d’Etaples, enseignait librement la philosophie et les mathématiques. Il avait réuni autour de lui quelques jeunes esprits pleins d’ardeur, clercs, savans, théologiens. Il pressentait un changement prochain dans la constitution de l’église ; les abus extraordinaires de ce temps, le relâchement des mœurs, la dissipation des esprits, les progrès du scepticisme le frappaient d’épouvante, et, avant que Luther et Zwingli eussent commencé leur prédication, il annonçait à ses disciples que Dieu devait bientôt renouveler le monde. Or, parmi les disciples de Jacques Lefèvre, on remarquait, vers 1515, des noms déjà célèbres ou qui allaient le devenir, chacun selon sa vocation et dans des routes bien diverses. C’était, par exemple, un hardi théologien, Martial Mazurier, qui, en 1514, avait défendu devant la Sorbonne, avec l’assistance de Lefèvre, la cause de Reuchlin contre les dominicains de Cologne. C’était Guillaume Farel, qui embrassa l’un des premiers, avec tant de ferveur, les doctrines de Luther, et prêcha la réforme dans le Dauphiné, en Suisse, à Genève, à Neufchâtel. C’était un Belge, Michel d’Arande, qui fut plus tard un des directeurs de Marguerite de Navarre ; c’était Briçonnet, qui devint évêque de Seaux, et dont on connaît la singulière correspondance mystique avec Marguerite. C’était enfin un jeune prêtre du diocèse de Reims, le curé de Busancy, Gérard Roussel, qui devait être prédicateur de la reine de Navarre et évêque d’Oleron. Ainsi, ils étaient tous réunis, sous la direction de Jacques Lefèvre, ces hardis jeunes gens, si sérieux, si passionnés, si attentifs aux événemens qui se préparaient ; le futur réformateur de Genève et le futur évêque d’Oleron étaient là, unis par les mêmes études, par les mêmes espérances. Image heureuse et bienfaisante de cet esprit fraternel qu’on aurait voulu voir présider à la régénération spirituelle du monde, mais qui était impossible sans doute, et qui s’est rencontré là seulement, pendant un court espace, pendant quelques années à peine, entre 1515 et 1525, pour que nos esprits s’y reposent avec complaisance, avant d’entrer dans la furieuse mêlée des guerres civiles !

J’aurais désiré que M. Schmidt nous donnât plus de détails sur ces commencemens de son personnage. Ce n’est pas là certainement la partie la moins intéressante de l’histoire qu’il a voulu éclaircir. Quel était l’enseignement de Jacques Lefèvre d’Etaples ? quelles étaient ses doctrines ? en quoi consistait ce renouvellement du monde qu’il annonçait si haut ? Toutes ces questions se pressent dans l’esprit du lecteur. M. Schmidt se contente trop facilement ; il ne suffit pas de dire que Lefèvre d’Etaples enseignait le mysticisme, voilà un mot bien vague, et ce sont es tendances particulières de ce mysticisme qu’il importait de signaler. Avec les indications de Bayle, avec les écrits et les traductions de Lefèvre, il était possible de marquer plus nettement l’influence du maître, et, puisque cette influence a été si grande sur Gérard Roussel et ses amis, il convenait d’être précis sur ce point.

La petite communauté de Lefèvre et de ses disciples fut troublée bientôt par la marche rapide des événemens. Les principes de Luther se répandaient de jour en jour ; le clergé gallican, comme on sait, n’y était pas tout d’abord hostile, et l’autorité de Lefèvre y contribuait beaucoup. On ne pensait pas encore qu’il fût question d’un bouleversement radical, on songeait à des réformes partielles, on croyait continuer les traditions de l’église de France aux grands conciles du siècle précédent, et les noms de Gerson, de Clemengis, de Pierre d’Ailly, autorisaient et encourageaient l’adoption des idées nouvelles. Effrayée du péril, la Sorbonne commença à organiser une vigoureuse résistance. C’est le 15 avril 1521 que fut prononcée par la faculté de théologie la fameuse condamnation des principes de Luther. Deux mois après, le 13 juin, parut l’arrêt célèbre du parlement qui interdit de publier aucun livre sur la religion sans la permission de l’autorité ecclésiastique. Cette défense était surtout dirigée contre Lefèvre et ses amis. On le désigna bientôt plus clairement ; un moine, prêchant devant François Ier, s’écria que l’antechrist allait paraître, et dénonça Lefèvre comme un des précurseurs de Satan. La haine devint si forte, le danger si imminent que Lefèvre dut s’enfuir de Paris. Il chercha un asile à Meaux, chez son élève, l’évêque Briçonnet. Les voilà reçus, lui et ses amis, avec empressement. Gérard Roussel est nommé curé d’une paroisse de la ville, et bientôt chanoine et trésorier de la cathédrale ; Roussel, Michel d’Arande, Farel lui-même, obtiennent l’autorisation de prêcher dans tout le diocèse ; et Marguerite, privée des relations qu’elle venait d’établir avec eux, leur écrit de Paris sur tous les sujets de religion qui préoccupaient les ames. C’est à cette date que se placent les mystiques lettres qu’elle adresse à Briçonnet, et dont les bizarreries apocalyptiques contrastent si étrangement, dans sa correspondance, avec la simplicité et le naturel ordinaire de son langage. Cependant une paix si heureuse, une faveur si complète, ne pouvaient durer : les prédicateurs du diocèse de Meaux effrayèrent bientôt Briçonnet lui-même ; Farel commentait à déclarer son adhésion aux doctrines protestantes. Ce fut le signal d’une rupture. Farel, Michel d’Arande, Gérard Roussel, furent obligés d’interrompre leur enseignement ; l’évêque supprimait leurs pouvoirs. Tous se soumirent, excepté Farel, qui embrassa ouvertement la religion nouvelle et alla la prêcher dans le Dauphiné et à Genève.

Il est curieux de suivre Gérard Roussel au moment où la protection de l’évêque de Meaux lui échappe. Cette vie errante d’un jeune prêtre au milieu des troubles religieux du XVIe siècle est un spectacle plein de nouveauté et d’intérêt. Que va-t-il devenir ? Sa pensée est incertaine. Il doute, il hésite entre les partis qui se forment. Son ardeur morale, son besoin d’une foi plus vive, son désir d’une régénération spirituelle, le font incliner au fond du cœur vers la réforme ; mais que d’obstacles l’arrêtent ! C’est une nature douce, humble, affectueuse osera-t-il rompre avec l’église romaine, avec cette église qui l’a élevé et dont il est un des lévites ? Voilà le tourment, voilà l’incertitude douloureuse qui déchire son ame. En suivant ainsi Gérard Roussel dans le neuf et sympathique travail de M. Schmidt, ce n’est pas seulement un homme que j’étudie ; ce n’est pas seulement le prédicateur de Meaux dont nous interrogeons la destinée ; ce sujet s’agrandit ; Gérard Roussel ne peut-il nous représenter toute une génération d’élite qui a souffert des mêmes hésitations cruelles, des mêmes divisions intérieures ? Question mal débrouillée, et sur laquelle, en effet, bien peu de renseignemens nous restent ! L’histoire de la réforme, en France, c’est l’histoire des guerres civiles ; dès que le protestantisme essaie de se formuler avec vigueur, il rencontre mille obstacles, l’instinct de la France qui le repousse, les passions ultramontaines qui s’enflamment, le parti modéré des parlementaires et des politiques qui rejette à la fois et l’ultramontanisme et les doctrines de Calvin. Au milieu de tant d’intérêts qui se combattent, comment découvrir le travail silencieux et recueilli d’une ame chrétienne ? Le débat devient bientôt plus politique que religieux. Au contraire, avant l’apparition sérieuse du calvinisme, quand les considérations humaines ne se sont pas encore mêlées à la question théologique, c’est une étude féconde de chercher dans un cœur dévoué ces tourmens secrets, cette délibération de la conscience avec elle-même, ces angoisses redoutables qui durent agiter un si grand nombre d’ames. Il faut pour cela remonter avant Calvin, avant l’Institution chrétienne. Oui, j’ai toujours été avide de savoir ce qu’avaient pensé et souffert ces natures vraiment sincères dans des occasions si terribles. Qu’aurait fait le chancelier Gerson, s’il eût vécu un siècle plus tard ? à quelle cause eût-il consacré son génie ? C’est une question que je me suis faite souvent. Eh bien ! Gérard Roussel est de la famille de Gerson ; il n’a pas, je le sais, son audacieuse vigueur, il n’écrirait pas, comme le pieux chancelier, le traité de Auferibilitate Papae ; il lui ressemble pourtant par les qualités affectueuses, par la piété fervente, par les ravissemens et les espérances d’une ame pure, et sans doute il eût voté avec lui au concile de Constance. En étudiant la vie de Gérard Roussel, en lisant ses écrits, ne verrons-nous pas agir l’esprit de ces grands hommes du XVe siècle, et de celui-là surtout que l’église a appelé le docteur très chrétien ?

Lorsque Gérard Roussel quitta le diocèse de Meaux, il était plus suspect que jamais ; il fallait qu’il cherchât quelque part un refuge assuré. Marguerite n’était pas encore reine de Navarre ; il partit pour l’Alsace avec Jacques Lefèvre. Ils y rencontrèrent une réunion de théologiens pleins d’ardeur ; la réforme avait rapidement prospéré en Alsace, et les doctrines de Luther régnaient déjà à Strasbourg. L’arrivée de Lefèvre et de son compagnon devait être un événement ; mais les deux voyageurs craignaient le bruit : ils prirent de faux noms, et ne se firent connaître qu’à un petit nombre d’amis. Roussel s’appelait Totninus et Lefèvre Antonius Peregrinus. Malgré cette précaution bizarre, on sut bientôt que le vieux docteur et son disciple venaient d’arriver. L’homme qui est à ce moment le personnage le plus considérable de l’Europe entière, Érasme, en plaisante gaiement. Il écrit à Jean de Lasco, le 6 mars 1526 : , Le vieux Lefèvre s’est enfui à Strasbourg, mais il a changé de nom. Il ressemble à ce bonhomme de la comédie latine qui s’appelait Chrémes à Athènes et Stiphon à Lemnos. » Tandis que le prudent Érasme raillait ainsi, Lefèvre et Gérard Roussel continuaient de prendre au sérieux la situation si grave où les plaçaient les révolutions religieuses. On pouvait croire que leur séjour en Alsace les ferait pencher tout-à-fait du côté des novateurs. Il v a, dans une lettre de Roussel à Briçonnet, une peinture fort curieuse de Strasbourg et de son église. M. Schmidt a publié cette lettre et plusieurs autres, très importantes aussi, d’après le manuscrit autographe de la bibliothèque de Genève. C’est une description naïve de la première ferveur de la réforme à Strasbourg. L’aimable et mystique prêtre en parle avec enthousiasme ; la prédication, les cantiques, les prières en commun, le ravissent. Les couvens ont été supprimés, les images enlevées des églises ; « on n’a laissé subsister qu’un seul autel, accessible à tous, où se célèbre la communion, comme du temps de Jésus-Christ même. » Cette lettre est significative. Celui qui parle ainsi est bien près du protestantisme ; une bienveillance si empressée, une sympathie si franche pour les réformes, cette onction et ce bonheur fervent, semblent attester qu’il a déjà passé dans le camp ennemi. Mais non : telle est la douceur de Gérard Roussel, que pour lui il n’y a point d’ennemis. Partout où il aperçoit le Christ et sa doctrine, les dissidences particulières s’effacent ; il aime cette église de Strasbourg, non parce qu’elle est protestante, mais surtout parce qu’il la voit chrétienne. N’allez pas croire qu’il soit près d’abandonner l’église qui l’a nourri ; ce n’est pas une ame née pour la lutte, comme Luther, comme Zwingli, comme Calvin ; ce n’est pas un homme d’action, c’est un homme de contemplation et d’amour.

Il est rappelé bientôt à Paris, grace à ces alternatives d’indulgence et de rigueur qui se succèdent sans cesse sous le règne de François 1er ; il prêche même à la cour. En 1527, Marguerite épouse le roi de Navarre, et Gérard Roussel devient son confesseur. C’était là, à vrai dire, la place qui lui convenait. Puisque Gérard Roussel n’était ni protestant décidé, ni catholique résolu ; puisqu’il voulait se soustraire aux luttes de ces temps difficiles, où pouvait-il trouver un asile plus sûr qu’à la cour de Marguerite ? S’il se fut établi à Strasbourg, cette vie active qu’il redoutait si fort l’aurait circonvenu de tous côtés ; il eût été forcé de subir le joug impérieux de Luther et de Calvin ; les difficultés croissantes auraient brisé ou au moins faussé cette ame tendre faite pour le repos et la méditation. S’il fût resté à Paris, la Sorbonne eût accusé l’indulgence de ses doctrines ; il eût fallu se montrer furieux avec les furieux. Il n’y avait qu’un lieu propice, un petit coin de terre, dans cette Europe déchirée, qui pût donner asile à Gérard Roussel : c’était la Navarre ; terre heureuse, asile aimable et libre, le seul endroit du monde où les haines religieuses n’eussent pas déchaîné les passions.

Il essaya pourtant de revenir à Paris, provisoirement du moins. En 1533, Marguerite et le roi de Navarre avaient passé le carnaval à Paris. Pendant le carême, Marguerite pria Roussel de prêcher à la cour ; il prêcha, et son succès fut immense. Depuis Gerson, la chaire chrétienne n’avait pas entendu d’accens aussi purs ; cette onctueuse ferveur, après les incartades burlesques des prédicateurs macaroniques, était une nouveauté bienfaisante. Le peuple se porta en foule aux prédications de Gérard Roussel ; la Sorbonne s’émut, et Gérard Roussel fut dénoncé comme prêchant l’hérésie. L’histoire de ces luttes est fort compliquée ; la mobilité extrême du roi donnait tour à tour la victoire aux deux partis. Gérard Roussel comprit enfin que sa position n’était pas tenable, et il se hâta de partir pour la Navarre, où Marguerite l’avait précédé. Trois ans après, en 1536, le roi de Navarre sollicitait de Rome et obtenait pour Gérard Roussel l’évêché d’Oleron.

M. Schmidt a curieusement recherché les détails de ces péripéties confuses. Nous ne sommes pas toujours de son avis pour les conclusions qu’il en tire, mais nous devons le remercier du soin avec lequel il a éclairé cette histoire. Les manuscrits de Gérard Roussel, des lettres de Calvin, de Mélanchton, de Bucer, la plupart inédites, lui ont servi à compléter la biographie très difficile de son personnage. Les rapports de Roussel avec Calvin sont bien établis. Tandis que la Sorbonne poursuivait, nous venons de le voir, et Marguerite de Navarre et son prédicateur, Calvin, de son côté, se disposait à les attaquer aussi. Au moment où la persécution redoublait dans le nord de la France, les savans, les libres penseurs s’éloignaient de Paris ; Clément Marot avait trouvé un refuge à Ferrare ; Robert Estienne emportait à Genève ses presses condamnées ; un grand nombre d’esprits inquiets s’étaient enfuis auprès de Marguerite. Parmi ces réfugiés qu’accueillait si volontiers la reine de Navarre, on eût compté sans doute des hommes de toutes les opinions ; il y avait des protestans timides qui n’osaient se déclarer ; il y avait aussi des indifférens, et, comme on disait, des libertins. Calvin, extrême en tout et inflexible, s’emporta contre les libertins, c’est-à-dire contre ceux qui ne protestaient que dans l’ombre. Il ne comprenait pas la tolérance aimable de Marguerite ; il traitait de lâcheté coupable la timidité affectueuse de Gérard Roussel et son esprit de conciliation. Il savait bien que ni la reine de Navarre, ni l’évêque d’Oleron, n’étaient attachés de coeur au catholicisme romain ; il rappelait à Roussel ses anciennes sympathies pour la réforme, son adhésion aux principes évangéliques, et, avec cette logique cruelle qui était son génie, il le pressait d’argumens formidables. C’est ce qu’il fit particulièrement dans une épître bien curieuse sur le devoir de l’homme chrestien, en l’administration ou réjection des bénéfices de l’église papale. Cette lettre est adressée à un ami, de présent évesque. M. Schmidt a bien fait de citer ce document, déjà connu et imprimé à diverses reprises, mais qui appartenait surtout à son sujet. La langue y est énergique et fière ; on reconnaît le ferme logicien qui vient d’écrire l’Institution chrétienne. « Maintenant chacun va disant que tu es bienheureux, et par manière de dire le mignon de la fortune, à cause de la nouvelle dignité d’évesque qui t’est escheue… Voilà ce que les hommes disent de toi, et par aventure aussi te le font croire ; mais moi, quand je pense un petit que valent toutes ces choses, desquelles les hommes font communément si grande estime, j’ai grand compassion de ta calamité. » C’est ainsi un mélange d’ironie et de sévérité hautaine ; puis les argumens se suivent, se pressent et frappent à coups redoublés. Quand l’altier controversiste croit avoir ébranlé son adversaire, il jette un appel impérieux et retentissant : « A la trompette, toi qui dois faire le guet ! à tes armes, pasteur ! Qu’attends-tu ? A quoi songes-tu ? » Et il laisse enfin tomber sur lui, comme une condamnation, ces dures paroles, ce terrible adieu : « Tant que tu seras de la bande de ceux lesquels Christ nomme voleurs, brigands et meurtriers de son église, estime de toy ce que tu voudras ; pour le moins je ne te tiendrai jamais ni pour chrestien ni pour homme de bien. Adieu. » Arrêt cruel, aveugle emportement du sectaire ! Contre ces reproches passionnés, Gérard Roussel cherchait un refuge dans la contemplation et l’étude. Des écrits théologiques, la familière Exposition du symbole, un traité sur l’Eucharistie, un autre intitulé Forme de visite de Diocèse, c’étaient là ses réponses au réformateur de Genève. M. Schmidt a étudié avec soin, avec piété, ces curieux ouvrages, et il en cite de longs fragmens d’après les manuscrits de la Bibliothèque royale. Toute cette fin de la vie de Gérard Roussel, dans sa sérénité mélancolique, présente un touchant spectacle. Quelle douceur ! quelle tolérance ! quelle administration chrétienne ! beaucoup trop chrétienne, hélas ! pour cette époque haineuse. Le fanatisme, qu’il avait fui à Paris et à Genève, vint le chercher dans ce diocèse d’où il espérait l’exiler. Un jour qu’il prêchait à Mauléon, un gentilhomme catholique se précipite sur la tribune, une hache à la main, la frappe avec fureur, et le vieil évêque tombe mourant sur les débris de sa chaire fracassée.

Telle est l’intéressante histoire dont M. Schmidt a mis en lumière les principaux détails. C’est une étude bien conçue ; l’érudition y est nette et sûre, et elle apporte des documens nouveaux aux annales religieuses et littéraires du XVIe siècle. Toutefois je ne puis m’empêcher de faire plus d’une sérieuse objection à l’auteur. Le portrait de son héros, bien que tracé avec soin, est-il toujours parfaitement exact ? Les conclusions de l’historien sont-elles vraiment justes et acceptables sans réserve ? J’ai quelques doutes à ce sujet. M. Schmidt est trop porté à voir partout le mysticisme. Il se contentait de ce seul mot tout à l’heure pour caractériser l’enseignement de Lefèvre d’Étaples ; c’est aussi le mysticisme qu’il aperçoit sans cesse dans la vie de Gérard Roussel, dans la conduite et les écrits de Marguerite d’Angoulême. Il s’appuie même sur cette opinion pour condamner sévèrement l’évêque d’Oleron et la reine de Navarre. Je reconnais trop ici l’écrivain protestant, l’historien d’un parti. Chaque fois que Gérard Roussel et Marguerite se détournent de la réforme, M. Schmidt semble répéter les apostrophes passionées de Calvin : « Que fais-tu, Gérard ? Qu’attends-tu ? A tes armes, pasteur ! » Il accuse leur indifférence, leur lâcheté ; c’est un quiétisme apathique, ce sont de coupables défaillances qui les arrêtent et les empêchent d’accepter résolûment la révolution nouvelle. Certes, j’abandonnerais difficilement Gérard Roussel : le livre de M. Schmidt à la main, je défendrais l’évêque d’Oleron contre son historien ; mais je comprends encore moins que Marguerite puisse nous être présentée comme un personnage exclusivement mystique, comme une sœur de sainte Thérèse et de Mme Guyon. M. Schmidt, qui est théologien et protestant, a beaucoup trop songé aux ouvrages spirituels de Marguerite, au Miroir de l’ame pécheresse, à la correspondance de Marguerite avec l’évêque de Meaux, et n’a peut-être pas assez consulté ses autres écrits. Je sais tout ce que l’on peut dire sur les bizarreries du mysticisme, sur ses inconséquences naturelles, sur le mélange très possible des rêveries théologiques et de l’élégance mondaine ; pourtant les contradictions ici ne seraient-elles pas bien fortes ? Cette cour de Marguerite, si poétique, si ingénieuse, cette réunion gracieusement profane où l’auteur du Cymbalum mundi rencontrait l’éditeur du Roman de la Rose, est-ce bien là le séjour de l’ascétisme ? M. Génin, dans sa notice sur Marguerite de Navarre, a trop insisté, je crois, sur la direction contraire. Cette Marguerite, dont M. Schmidt veut faire uniquement une ame contemplative, réduite par son mysticisme à une irrésolution continuelle, M. Génin nous la montre comme un libre penseur, lui attribuant des principes de tolérance et un système arrêté qui ne conviennent guère à ces premières années du XVIe siècle. Je me range à l’avis de M. Littré, qui a fort bien expliqué, ici même[2], le charmant caractère de Marguerite et le rôle aimable et vaillant qui lui appartient. Cette hospitalité toujours prête, cette sympathie élevée, ce n’était proprement ni le mysticisme comme le veut M. Schmidt, ni cette franchise philosophique dont parle M. Génin ; il y avait un peu de tout cela, j’y consens ; mais n’oublions pas qu’elle unissait en elle ces directions opposées et les recouvrait d’une grace supérieure. Si j’admets qu’elle ait été mystique avec l’évêque Briçonnet, je me souviens aussitôt qu’elle a écrit l’Heptaméron, et que Bonaventure Despériers a été l’un des plus brillans représentans de sa cour. D’un autre côté, si je ne nie pas ses instincts philosophiques, j’y vois surtout une noble ouverture de cœur, une générosité native, sans système déterminé, sans parti pris, et je me rappelle son attachement à Gérard Rousse], à Michel d’Arande, à Lefèvre d’Étaples. C’est par cette aisance naturelle, par cette liberté dans le bien, que Marguerite de Navarre a été une figure vraiment originale en ces commencemens d’une époque tourmentée.

La plus exacte image de Marguerite, c’est assurément cette petite cour qu’elle avait formée autour d’elle et que les persécutions avaient grossie : réunion charmante, naïf assemblage qui représente avec infiniment de grace l’audace de l’esprit, dans cette mesure qui plaît à la France et en dehors des passions de sectaire. Aussi étrangère aux doctrines des ultramontains qu’au dogmatisme intolérant de Calvin, cette cour est le véritable refuge de la liberté au milieu des persécutions qui s’apprêtent. Par cela même aussi, elle devait disparaître dans l’orage des guerres religieuses. Je suis très frappé de la fin tragique, lamentable, de tous ces hommes que l’on rencontre autour de Marguerite. Clément Marot va mourir en exil ; Étienne Dolet périt sur un bûcher ; Bonaventure Despériers se jette sur son épée ; enfin l’évêque d’Oleron est assassiné par un fanatique. Ainsi ils disparaissent tous ; cette douceur, cette réserve, cette liberté d’esprit devaient être étouffées par les passions aux prises ; il n’y a plus de place désormais pour Marguerite de Navarre et pour ses amis ; la France va appartenir pendant une moitié de siècle aux haines et aux forfaits de la guerre civile. Remarquons-le pourtant, l’histoire a ses vengeances et ses réparations. L’influence de Marguerite n’aura pas été inutile ; elle laisse en Navarre sa fille Jeanne d’Albret, et bientôt on verra grandir son petit-fils, qui prendra le trône de France et mettra fin aux déchiremens du royaume. Le jour où Henri IV est entré à Paris, il a dû se rappeler, j’imagine, la mère de sa mère, cette noble et charmante Marguerite ; il apportait la même prudence, la même politique libérale et circonspecte ; c’était l’esprit de la Navarre, l’esprit de Marguerite, devenu plus grand, plus fort, plus rusé aussi, et c’est pour cela qu’il a clos et pacifié le XVIe siècle.

J’aurais voulu que M. Schmidt insistât davantage sur ces idées ; ce devait être la conclusion la plus légitime de son travail. Au lieu de cela, M. Schmidt conclut un peu brusquement contre Gérard Roussel : « Que lui servit-il d’avoir offert des concessions à cette église romaine ?… » Cette conclusion, très naturelle chez un théologien protestant, n’est pas la nôtre et ne peut être celle de l’histoire littéraire. Ces choses veulent être étudiées en dehors des intérêts d’église. L’histoire littéraire de la France au XVIe siècle ne doit être ni calviniste ni ultramontaine ; elle doit être française. Or, l’esprit de notre pays, au milieu des luttes passionnées de cette époque, a marqué sa trace et indiqué sa voie d’une manière trop nette pour qu’il soit permis de la méconnaître. La grande ligne de la France, c’est le parti des politiques, des gallicans, des parlementaires, de tous ces hommes qui, dans la mêlée des sectaires, entre les prétentions calvinistes et les folies théocratiques de la ligue, ont maintenu l’idée d’ordre et de liberté, l’indépendance de l’état, la force désormais consacrée de la société séculière, et préparé l’avènement d’Henri IV. Gérard Roussel auprès de Marguerite me représente, avec plus de douceur, quelques-uns de ces nobles esprits qui escortaient le Béarnais ; il ne mérite pas les reproches, affectueux sans doute, mais inexacts de M. Charles Schmidt ; il tient sa place, une place modeste, aimable, dans cette grande tradition française qui traverse tout le XVIe siècle, et triomphe avec les auteurs de la Satire Ménippée, avec le petit-fils de Marguerite. Ces réserves une fois faites, et elles étaient indispensables, il faut louer encore M. Schmidt de ses curieuses recherches, de son érudition attentive, de l’heureuse lumière jetée par lui sur une figure vraiment intéressante. M. Schmidt, dans ses précédens travaux, avait un peu trop oublié que Strasbourg est une ville française ; il écrivait volontiers pour l’Allemagne ; il a donné en allemand de savantes études sur les mystiques, sur maître Eckard, sur Tauler. Qu’il continue désormais à écrire dans notre langue. Si mes paroles pouvaient réussir à l’y décider tout-à-fait, je croirais avoir rendu service aux études sérieuses qui peuvent s’enrichir, en Alsace, de plus d’un travail digne d’estime. Quelques locutions germaniques, quelques embarras de style disparaîtront bien vite, je l’espère, et la critique sera empressée dans son accueil, quand elle trouvera, comme ici, des recherches solides unies à une intelligence droite et à un profond amour de la vérité.

L’histoire de Gérard Roussel est attachante surtout par l’étude des luttes intérieures. Quoi de plus sérieux, en effet, que le spectacle d’une ame sincère en qui se débattent les périlleuses questions du monde moderne ? Mais tous les événemens du XVIe siècle n’ont pas cet intérêt si calme et si paisible. Ils ne se produisent pas tous sur ce théâtre aimable et dans des conditions si pures. A l’époque où Gérard Roussel, obligé de quitter le diocèse de Meaux, se réfugiait à Strasbourg avec son vieux maître, Lefèvre d’Étaples, et au moment peut-être où il allait adopter le culte réformé, il put entendre des bords du Rhin le bruit formidable de la guerre des paysans. Le XVIe siècle est le siècle des contrastes ; pour s’y reporter avec vérité, il ne faut pas craindre les changemens inattendus, les brusques et violentes oppositions ; il faut savoir passer des poètes aux pédans, des puritains aux épicuriens, des loisirs de l’art aux brutalités de là guerre. Tout s’y rencontre pêle-mêle. N’oublions pas que le Gargantua et l’Institution chrétienne ont paru la même année. Pour moi, je ne lis jamais une gracieuse chanson de Ronsard, une bergerie de Remi Belleau, sans y joindre aussitôt l’une des furieuses invectives de d’Aubigné ou tout au moins la harangue de d’Aubray dans la Satire Ménippée. J’agirai de même aujourd’hui, puisque, après la touchante biographie de Gérard Roussel, je vais interroger cette terrible guerre des paysans dont M. Alexandre Weill a tracé la rapide histoire.

Ce fut une bien sombre diversion aux controverses théologiques de l’Allemagne que cette guerre des paysans. Luther n’avait voulu qu’une réforme religieuse, et l’importance fondamentale des questions qu’il attaquait lui avait caché le monde réel. Aussi, quand le souffle révolutionnaire du hardi moine sortit, pour ainsi dire, de l’enceinte théologique oit il enfermait sa pensée, quand le peuple soulevé parla en son nom propre, quand la réforme civile voulut se produire au milieu des orages de la réforme religieuse, Luther, tout occupé de sa tâche, fut sans pitié pour les victimes de la longue oppression féodale. Reprocher au réformateur son indifférence pour les questions politiques, c’est reprocher à un homme d’état de ne pas être un grand capitaine. A chacun suffit son œuvre. La révolution immense que conduisait le docteur de Wittenberg exigeait son ame tout entière et le condamnait à de sanglantes injustices. La mission qu’il s’était donnée n’excuse pas assurément les cruautés de son langage, ses dénonciations calomnieuses, ses violences inouies contre les paysans ; mais elle excuse l’attitude qu’il a prise, elle justifie ses préoccupations jalouses pour l’église nouvelle que compromettaient les révoltes populaires. Ce reproche, qui ne peut s’adresser à Luther, qui donc doit-il frapper ? L’Allemagne elle-même. C’est l’impardonnable erreur de l’esprit allemand d’avoir séparé dans des circonstances si solennelles l’intérêt religieux de l’intérêt politique, et d’avoir laissé la société féodale s’emparer de la réforme. Je sais tout ce que l’on peut répondre ; déjà mûr pour la liberté religieuse, le peuple allemand ne l’était pas pour la liberté civile. Il y avait pourtant des barbaries, des iniquités établies par le moyen-âge, et qui devaient commencer à disparaître en même temps que la simonie et les exactions romaines. Quoi donc ! au moment où l’Allemagne rompait l’unité catholique, au moment où s’accomplissait cette séparation formidable, était-il possible qu’un peuple émancipé ainsi avec une audace sans exemple ne portât pas ses regards sur toutes les questions qui tenaient à la réforme de l’église ? Quand nous considérons de près ces événemens, nous dont l’histoire est si logique et si belle, rien ne nous étonne plus que cet incompréhensible mélange de hardiesse et de timidité, de révolte et d’oppression, de principes modernes et de préjugés séculaires. Il y avait long-temps que la féodalité française avait reçu les premiers coups dans cette lutte où elle devait périr : l’Allemagne se dégage aussi des liens du moyen-âge, mais son émancipation religieuse lui suffit ; les chefs de sa révolution s’unissent au pouvoir féodal ; ces fiers représentans du monde nouveau font alliance avec le génie condamné d’une société qui s’écroule. On sait quelles furent les suites d’une si étrange alliance. Puisque ni Luther, ni aucun des réformateurs n’avait osé associer les intérêts civils aux questions ecclésiastiques, il fallait que la révolution populaire éclatât quelque part, et, comme elle était livrée à elle-même, n’était-il pas inévitable qu’elle se montrât farouche, implacable, et que, traitée à son tour avec une cruauté odieuse, elle fût ajournée pour des siècles ? Telle est, en effet, l’origine et la destinée de cette commotion terrible qui s’appelle la guerre des paysans.

Il y eut pourtant quelques hommes, au commencement du XVIe siècle, qui comprirent tous les devoirs de la situation nouvelle. Il y eut des esprits nets et hardis qui songèrent aux intérêts politiques de la patrie et reprochèrent aux réformateurs le soin qu’ils mettaient à circonscrire la révolution dans le cercle des questions théologiques. C’est là l’honneur sérieux de ce turbulent gentilhomme dont toute la vie a été un combat pour la liberté de l’Allemagne, et qui, tenant aussi bien la plume que l’épée, charmait ou enflammait les esprits par ses joyeux pamphlets, en même temps qu’il se battait comme un lion au service des opprimés. Ulric de Hutten, c’est de lui que je parle, est certainement l’une des figures les plus curieuses de cette ardente époque, Bien qu’il soit trois mois ans avant le premier soulèvement des paysans, il ne saurait être oublié par l’historien de cette guerre, et M. Alexandre Weill a bien fait de lui consacrer tout un chapitre. C’est l’esprit d’Ulric de Hutten, c’est son exemple et celui de ses amis, Franz de Silikingen, Hartmann de Kronenberg, qui anime les chefs de la révolte, et qui attire dans le camp des paysans tous les nobles qui se dévoueront pour leur cause. Florian Geyn, Goetz de Berlichingen, ne font que céder à l’impulsion toute-puissante d’Ulric. Le grand cri d’alarme qu’il pousse dans tous ses pamphlets retentit long-temps dans l’Allemagne du sud ; c’est cet appel impérieux qui fait sortir de leurs châteaux les jeunes gentilshommes de Souabe et de Franconie, et l’armée des paysans lui doit ses plus habiles généraux. Je regrette que M. Weill, dans son chapitre sur Ulric de Hutten, n’ait pas indiqué toutes les nuances du curieux portrait qu’il a essayé de tracer. Une histoire de la guerre des paysans doit s’ouvrir par une étude complète de ce vigoureux esprit. Il convient qu’Ulric de Hutten soit debout sur le seuil, avec sa plume et son épée, et que cette figure, éclairée vivement, projette ses rayons sur le récit tout entier. Le chef politique qui a manqué aux révoltés, je le trouve dans les Dialogues du brillant publiciste ; il y a là une suite, une conception arrêtée, une intelligence étendue et nette, qui auraient pu diriger le mouvement désordonné des paysans. M. Weill, si je ne me trompe, n’a guère vu que le côté remuant et belliqueux du génie de son héros. Il a peint énergiquement l’aventurier généreux, le soldat de toutes les causes libérales ; pourquoi a-t-il laissé dans l’ombre le politique, l’esprit lettré, qui ne repoussait pas toujours les conseils de la prudence ? Je ne comprends pas que ce joyeux livre, les Lettres des hommes obscurs, n’ait offert à M. Weill que « des pages virulentes, haletantes d’indignation. » Ces paroles sont bien inexactes. Comment M. Weill, avec son esprit vif et alerte, n’a-t-il pas été frappé par tout ce qu’il y a de gai et d’étincelant dans cet admirable pamphlet ? En général, l’ardent historien me semble trop disposé à exagérer le côté violent de son sujet, à supprimer les contrastes, à effacer les intimes détails qui font la vie. Ses figures, largement ébauchées, sont vagues et souvent fausses ; elles ont je ne sais quelle raideur déclamatoire. Certes, il n’y a aucune virulence, aucune indignation haletante dans les Epistolz obscurorum virorum, et les lettres de Mathieu Lèchemiel, de maître Jean Pellifex, de Bernard Plumilége au scientifique seigneur Ortuinus Gratins, sont bien certainement la comédie la plus bouffonne que l’Allemagne ait jamais produite.

Je retrouve dans le portrait de Thomas Münzer la même tendance à l’exagération. J’admets cette touche fière, cette vigueur dramatique ; je me demande pourtant si j’ai bien devant les yeux le bizarre et terrible agitateur dont l’influence a été si grande sur la révolte des paysans. Les historiens de cette guerre ont été très injustes pour Thomas Münzer ; ils ont presque tous répété les déclamations intéressées de Melanchton, ils ont jugé le redoutable chef sur les dépositions partiales d’un ennemi. M. Weill, qui a mis à profit les découvertes précieuses de l’écrivain Zimmermann, a pu rétablir hardiment l’intégrité altière, la sainteté farouche du chef des insurgés. Rien de mieux ; je crains seulement qu’il n’ait diminué l’originalité de cette grande figure, en l’éclairant d’une fausse lumière. A force de transfigurer son héros, M. Weill en fait un personnage impossible au XVIe siècle. Thomas Münzer devient un principe abstrait, un dogme, une vérité spirituelle ; l’homme s’idéalise à tel point qu’il disparaît, « Ce n’est plus un homme, c’est un principe, une idée, une ame, de la tête aux pieds. » Le XVIe siècle se prête-t-il volontiers à ces transformations singulières ? Ces hommes dont l’ame a été si tourmentée, dont la vie a été si complexe, ces fils d’une époque où s’agitent tous les débris du passé et tous les fermens de l’avenir, ces héros vivans et multiples peuvent-ils être facilement réduits à cette fausse existence, à cette abstraction insaisissable ? Je ne le pense pas. Loin d’être un type pur et absolu, un idéal abstrait, Thomas Münzer me paraît plutôt une nature puissante qui porte en elle bien des élémens contraires. C’est par là qu’il représente parfaitement le XVIe siècle, où des forces si différentes coexistaient et luttaient confusément. Remarquez bien que tous les initiateurs de cette époque sont marqués de ce caractère étrange. Les philosophes de la renaissance annoncent Descartes ; ils ont brisé la scholastique, ils ouvrent les routes de la pensée moderne, et en même temps ils croient à la vertu des sciences occultes ; ce sont des illuminés et des fous. Thomas Münzer prêche les doctrines d’une démocratie audacieuse ; mais d’où lui vient son exaltation ? Il a lu les écrits de l’abbé Joachim, il s’est enivré de cet Évangile éternel qui déjà, au XVIe siècle, a enthousiasmé tant d’imaginations mystiques. Celui qui l’inspire est un des plus ardens rêveurs du moyen-âge, un fou sublime, condamné par plusieurs conciles, et placé par Dante dans son Paradis à côté de Raban Maur et de saint Bonaventure. « Auprès de moi, dit ce dernier, brille Joachim, abbé de Calabre, doué de l’esprit prophétique. »

Raban e quivi, e lucemi dallato
Il calavrese abate Giovacchino
Di spirito profetico dotato [3].


M. Weill glisse très légèrement sur cette éducation mystique de Thomas Münzer, Comme il veut faire de lui un révolutionnaire des temps nouveaux, un représentant décidé du radicalisme, il s’abstient de mettre en lumière les contrastes qui donneraient tort à ses assertions trop absolues. C’est gravement méconnaître la vivante originalité de l’époque où vécut Münzer. M. Sainte-Beuve a écrit quelque part un mot d’une justesse parfaite sur les bizarres contradictions de ce grand siècle : « Le moyen-âge en s’y brisant le remplit d’éclats. » Rien n’est plus vrai ni mieux dit. C’est précisément cette singulière confusion qui donne au siècle de Calvin et de Rabelais une physionomie si vive, si chère aux artistes, si attrayante pour les penseurs. Campanella prépare et annonce Descartes par la hardiesse de sa pensée, et il s’occupe encore de magie, de la magie des diables et de la magie des anges ! Christophe Colomb agrandit le monde avec la virilité intrépide de l’humanité moderne, et il obéit encore aux puériles rêveries du moyen-âge, il suit les indications des légendes et cherche le royaume imaginaire de Zipangu. Thomas Münzer est l’apôtre d’une démocratie effrénée, et il puise sa force dans les hallucinations éblouissantes d’un mystique du XIIIe siècle. Les paysans de la Franconie et de la Souabe veulent exterminer la féodalité allemande, ce sont les avant-coureurs furieux des révolutions de l’avenir ; or, par qui sont-ils menés au combat ? Par une sorcière. Hoffmann la noire, la sorcière de Boekingen, avec sa cape lugubre et sa ceinture rouge, est là, au milieu des rangs, maudissant l’ennemi et prononçant sur la poudre et le plomb les incantations infernales. Quelques-uns de ces détails significatifs, mis en œuvre par un artiste habile, nous éclairent infiniment plus que toutes les dissertations socialistes. Si l’auteur y a réussi plus d’une fois, trop souvent aussi il a méconnu le caractère de son sujet et en a dénaturé les couleurs. J’aime que M. Weill remette hardiment sur leurs pieds, comme il le fait parfois avec bonheur, quelques-uns des curieux personnages de cette guerre, ces prédicateurs qui courent le pays, comme Jean Deuchlin, le moine aveugle, missionnaires intrépides que le bûcher attend. J’aime voir Thomas Münzer avec son chapeau de feutre blanc, sa longue barbe à la mode orientale, sa robe et son capuchon. Pauvre, sans ressources, chassé de Nuremberg sur une dénonciation de Luther, il s’en va de village en village, entretenant au fond de son ame le souffle puissant qui soulèvera les multitudes ; sa jeune femme l’accompagne, belle, souffrante, dévouée au martyre. Tout ce tableau est d’un intérêt grave et élevé ; on sent que l’auteur est dans le vrai. Par malheur, ce livre présente tour à tour deux inspirations bien différentes : tantôt on écoute un conteur ardent qui sait mettre en relief la réalité, qui dessine fortement son récit et y jette de vives couleurs ; tantôt on voit paraître un théoricien dont les utopies fougueuses défigurent les héros du drame. Ici, nous sommes bien dans le XVIe siècle ; là, nous nous sentons tout à coup transportés au milieu des questions d’une autre époque. Thomas Münzer était tout à l’heure le chef des paysans ; maintenant il a applaudi Saint-Just à la convention et s’est enivré des écrits de Fourier. De là une œuvre où se rencontrent des fragmens heureux, mais dont la conception générale me semble fausse ; une œuvre souvent dramatique et attachante, mais à laquelle manque la première condition du beau, l’unité, la vérité, l’harmonie d’une composition bien faite. Si l’auteur ne pouvait prétendre au succès comme peintre et comme artiste, je me garderais bien d’insister sur ce défaut de son travail : j’adresse cette observation à un écrivain qui possède assez de verve et de talent pour entendre une parole sincère. Que M. Weill relise les contes de M. Mérimée, la Jaquerie, la Chronique de Charles IX ; il y apprendra beaucoup, même pour écrire l’histoire ; cette saine et fortifiante lecture lui fera prendre en aversion les anachronismes de couleur et de dessin.

A part ces réserves sur le procédé de la mise en œuvre, à part ces critiques qui portent sur l’exécution de l’ensemble, je n’ai que des éloges à donner aux principales parties du livre, au récit de la guerre, au tableau des destinées diverses de la cause des insurgés. C’est une narration vigoureuse et instructive. Nous n’avions pas de récit détaillé de cette grande catastrophe ; le livre de M. Weill méritera d’être consulté. L’auteur a bien profité des découvertes de Zimmermann, et avec ces matériaux il a composé un travail qui n’est pas un magasin de textes, comme le sont volontiers les doctes ouvrages de nos voisins, mais une histoire rapide, nette, facile et agréable à lire. Les combats de Leipheim, de Boeblingen, de Frankenhausen, sont énergiquement racontés. Le tableau de la terreur organisée par la hideuse bande de Jaquet, et des représailles abominables exercées par le sénéchal Georg, est plein de vie et d’épouvante. Au milieu de ces horribles boucheries, au milieu de ces malheureux brûlés, assommés, torturés, en présence de ces atrocités sans nom commises tour à tour par Jaquet et par le sénéchal, l’auteur a raison de faire entendre quelques accens émus où respire l’esprit de paix et de concorde ; le lecteur les saisit avidement. J’aime que M. Weill, se contredisant un peu, commence un chapitre par ces belles et simples paroles : « Comme tous les grands chefs, Martin Feuerbacher était porté à la modération. » J’aime qu’il s’écrie : « Hélas ! quand donc les hommes reconnaîtront-ils que la violence ne produit que la violence ?… Les atrocités exercées sur les paysans vaincus ont bien été vengées par celles exercées deux siècles après sur les nobles ; mais ni les unes ni les autres n’ont fait avancer l’humanité d’un pas. Ce ne sont pas les héros des champs de bataille et de carrefour qui contribuent au progrès général, ce sont les penseurs, les philosophes, les grands hommes de la science. » Ce passage et plusieurs autres n’ont pas seulement le mérite de reposer l’esprit du lecteur après les scènes furieuses dont cette guerre est remplie ; ils servent encore à corriger, à rectifier certaines opinions contraires que l’auteur a introduites dans son livre au risque de se réfuter lui-même. Il a tort, par exemple, de voir dans la guerre des paysans une préparation si prochaine de notre révolution de 89. Il y a, je le sais, dans les douze articles des paysans plus d’un principe qui semble d’accord avec la déclaration des droits de l’homme ; mais que de différences fondamentales ! Il faut connaître le sens vrai, il faut interroger l’esprit intérieur de ces manifestes, et ne pas être dupe des mots. Prenons garde de rapprocher des choses si éloignées, prenons garde de confondre les fureurs désordonnées, les principes nécessairement confus d’une force qui s’ignore, avec ce génie de 89 qui se possède tout entier, qui a pleine conscience de lui-même, et qui, dégagé de tous les liens du passé, décrète solennellement, au nom de la raison victorieuse, les droits de l’humanité nouvelle.

En Allemagne et en France, on étudie activement le XVIe siècle. C’est là, en effet, la période de crise où le moyen-âge et le monde moderne se séparent, et il n’y a pas de spectacle plus grand, plus riche, plus instructif pour la société nouvelle. Soit qu’on interroge l’histoire politique, soit qu’on étudie le mouvement littéraire, cette époque est pleine de vie et de puissance. En Allemagne, les monographies sur ce sujet sont nombreuses ; dans ces derniers temps surtout, il y a eu comme une recrudescence de curiosité, un redoublement d’investigations studieuses. Le sérieux travail politique qui s’accomplit chez nos voisins a donné un intérêt nouveau à la peinture de ce siècle agité, de même que la rénovation poétique de l’école française a révélé, il y a vingt ans, l’importance littéraire du siècle de Ronsard et de Rabelais. On a publié les œuvres complètes d’Ulric de Hutten, des fragmens de Sébastien Brandt, de Jean Fischart, de Burkard Waldis, de Hans Sachs, comme on publiait ici Ronsard et des fragmens de la pléiade. Ces études se multiplient et s’élargissent chaque année. Espérons qu’un jour viendra où l’historien, muni de ces précieux documens, osera recomposer dans son unité complexe le vivant tableau du siècle tout entier. Il serait regrettable, en effet, que les chefs de la science historique fussent détournés de cette difficile entreprise par l’attrait des études particulières. Que des points spéciaux soient examinés curieusement, rien de mieux ; mais rappelons toujours aux maîtres qu’ils nous doivent des travaux plus considérables. J’oserai adresser cette prière et ce reproche au plus habile historien de l’Allemagne. M. Léopold Ranke est admirablement préparé à la tâche dont je parle ; pourquoi donc se risquerait-il aux monographies ? Il a publié assez récemment d’excellentes recherches sur l’histoire d’Allemagne au temps de la réforme (Deutsche Geschichte im Zeitalter der Reformation). Par malheur, le célèbre écrivain nous a donné le droit d’être exigeant avec lui, et ce n’est pas une série de chroniques locales que nous attendions de ses éminentes facultés. On retrouvera dans les cinq volumes de M. Ranke toute la science, toute la finesse, qui ont été appréciées déjà dans ses travaux sur la papauté depuis le XVIe siècle, et sur les peuples du midi de l’Europe ; seulement, on regrettera comme nous que l’historien n’ait pas encore osé aborder cette grande et complète peinture à laquelle il serait si digne d’attacher son nom. L’ouvrage de M. Ranke n’embrasse même pas la première moitié du XVIe siècle ; l’auteur s’arrête en 1535. On sait quelle est la manière de M. Ranke, et comme il glisse habilement sur les parties connues de son sujet pour mieux mettre en relief les événemens ignorés, la politique secrète des états, maintes découvertes précieuses d’une érudition très avisée. Ceux qui chercheront dans ce livre des révélations importantes sur tel ou tel point de détail n’éprouveront pas de mécomptes. La double situation de la réforme, sa double lutte, contre Rome d’abord, puis contre la démocratie des paysans et des anabaptistes, y sont éclairées d’une lumière extrêmement vive. C’est surtout la seconde moitié du sujet, la moins banale, qui est étudiée avec prédilection par l’auteur. Après qu’il a exposé, et d’une manière neuve, les causes irrésistibles de la réforme, M. Ranke est surtout frappé des périls sans nombre qui menaçaient l’Allemagne au milieu d’une crise si profonde. Et en effet nous figurons-nous bien aujourd’hui ce que dut être, il y a trois cents ans, cette rupture avec Rome ? La main du souverain pontifie ne touchait-elle pas à tout ? Quand on retrancha au saint-siège la part énorme qu’il s’était faite, quelle brèche immense, quel ébranlement dans tout l’état ! Ce que M. Ranke veut savoir, c’est comment l’édifice de l’Allemagne put se soutenir, malgré une telle secousse. Voilà le vrai sujet de son travail ; c’est à ce grave problème qu’il a consacré les piquantes richesses de son érudition et la sagacité de son intelligence.

Toutefois, qu’il me soit permis de le redire en terminant, et que ces éloges mêmes m’autorisent à répéter ma plainte : M. Ranke nous doit mieux que des études particulières. Si M. Mignet, renonçant au grand travail que nous attendons, disséminait sa pensée et ne publiait que des fragmens ou des dissertations spéciales, nous aurions le droit de lui rappeler ses promesses. Telle est aussi notre situation à l’égard de M. Ranke. Une complète histoire du XVIe siècle ne peut manquer au XIXe. En effet, malgré les différences nécessaires, que de rapports, que de points de contact entre ces deux époques ! Espérons donc l’achèvement d’une tâche pour laquelle l’érudition et la pensée, en France comme en Allemagne, auront associé leurs efforts.


SAINT-RENÉ TAILLANDIER.

  1. Chez Amyot, 6, rue de la Paix.
  2. Revue des Deux Mondes, livraison du 1er juin 1842.
  3. Paradiso, XII, 47.