Revue littéraire, 1851/02

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au moins et par éclairs le sentiment d’une transformation nécessaire qui, mettant les œuvres de l’intelligence plus en harmonie avec la situation des choses, leur donnerait par là plus de valeur pratique et une plus haute signification morale.

Entre les rares ouvrages qui ont aujourd’hui le privilège de nous captiver, il faut compter ceux où l’intérêt historique vient s’unir à l’intérêt littéraire. L’histoire du dernier siècle en particulier s’offre pleine, pour nous, d’un étrange et douloureux attrait, et c’est ici le cas de rappeler la vieille maxime du droit français si pittoresque d’expression : le mort saisit le vif. Notre temps n’échappe pas à cette loi ; quelque abîme qui nous sépare d’hier, quelque effort que nous ayons fait pour briser la chaîne des traditions, le passé nous tient par tout ce que nous sommes, il revit dans nos idées et dans nos mœurs, dans nos croyances et dans nos passions. Les partis qui se disputent le pays et les systèmes qui le divisent ont également leurs racines profondes au-delà de 1789.

Dans un ouvrage [1] où le charme des détails se marie heureusement au fond sérieux de la pensée, M. Bungener ramène une fois de plus notre attention vers le XVIIIe siècle, vers les idées qui l’animèrent et les hommes illustres qui en furent comme l’éclatante incarnation. Il y a cela de remarquable dans le jugement qu’il en porte, que, rendu par un protestant au lendemain des bouleversemens politiques de 1848, il contient la condamnation de la philosophie au nom de l’esprit d’examen, et de la révolution au nom du libéralisme déçu dans ses espérances. Entraîné malgré lui sans doute au-delà des bornes d’une réaction légitime par le dégoût qu’inspire aux cœurs droits l’œuvre sauvage des démolitions sans nécessité, M. Bungener ne s’est pas rendu exactement compte de la portée de sa sentence, et peut-être aussi a-t-il trop écouté un zèle exclusif, le zèle de secte. Si la révolution française, au lieu d’être absolument anti-chrétienne, n’eût été qu’anti-catholique, ne lui aurait-il point pardonné davantage ? C’est l’une de ses plus fermes croyances, que, protestant, notre pays se fût mieux défendu des commotions violentes et de l’incrédulité. Illusion pure ! L’Angleterre dissidente a eu sa révolution comme nous la nôtre, et ses sectes l’ont déchirée à l’égal de nos partis. Où triomphe aujourd’hui dans toute sa force l’impiété divine ? En quel lieu le panthéisme a-t-il élevé ses chaires les plus retentissantes ? Dans l’Allemagne réformée. Là, le docteur Strauss, usant jusqu’à l’extrême limite du droit d’interprétation individuelle en ce qui touche la lettre des livres saints, n’a-t-il pas réduit à l’état de mythe abstrait la vivante personnalité du Christ ? et les disciples de Hegel, poursuivant de conséquence en conséquence les prémisses posées par le maître, n’ont-ils pas installé l’homme à la place de Dieu ?

Une erreur plus grave de M. Bungener, parce qu’elle est partagée par une foule de bons esprits comme lui subitement troublés au spectacle des maux actuels, c’est d’avoir confondu sous un commun anathème, dans ses appréciations de Montesquieu, de Voltaire et de Rousseau, dans sa critique des idées du XVIIIe siècle, des hommes et des choses très différens. Voyant l’irréligion partout, partout la révolte, à peine a-t-il aperçu des nuances où il y avait des murs de séparation. Il était pourtant facile de faire à chaque homme, à chaque chose leur juste part, les doctrines se trouvant, ainsi que nous l’avons observé, profondément diverses, et les événemens se chargeant d’ailleurs de nous aider dans le soin d’en préciser le caractère particulier. Un triple courant d’idées génératrices, à leur source brillamment personnifiées et depuis incarnées en des systèmes tour à tour dominans ou vaincus, naît du XVIIIe siècle et traverse le nôtre, fécondant sur son passage les esprits et déterminant l’éclosion des faits. Ici, la philosophie de la nature, la politique de la souveraineté du nombre, la chimère de l’égalité absolue, trouvent dans Rousseau un interprète passionné ; la convention et le comité de salut public tentent de réaliser cette philosophie « coups d’actes violens et de mesures oppressives, et nous la retrouvons au fond des projets du radicalisme, au sein de toute utopie socialiste. Là s’offre à nous le régime constitutionnel, régime de la liberté fondée sur le respect des institutions, de la hiérarchie des droits basée sur la justice, que Montesquieu, s’autorisant de la sagesse des siècles, préconise entre toutes les formes de gouvernement, que des hommes de prudent conseil s’efforcent en vain de faire triompher en 1789, et qui, adopté par le pays au lendemain de défaites écrasantes, lui a valu les trente-trois années les plus prospères et les plus tranquilles de sa longue existence. Enfin, un autre esprit anime encore le XVIIIe siècle, l’esprit de scepticisme à l’égard du passé et de confiance orgueilleuse dans la raison humaine, qui égara Voltaire foi superbe, génie dissolvant, qui agirent chez les législateurs de l’assemblée constituante, et qui, malgré tant d’épreuves funestes, vivent encore à l’heure qu’il est parmi une certaine bourgeoisie, toujours disposée à donner échec au pouvoir pour l’honneur de ses droits, et pour la preuve de sa force d’ame à railler les lois humaines et divines.

À côté des erreurs plus spécialement politiques, certains travers d’une nature mixte, et qui paraîtraient fort singuliers s’ils n’étaient si répandus, tiennent leur grande place au XVIIIe siècle. Je veux parler de la convoitise ardente des biens d’autrui se parant, suivant l’époque, des noms de justice ou de fraternité, de la recherche du bonheur humain considérée comme l’idéal social des nations modernes, de l’invocation constante par l’individu de l’état à titre de providence temporelle. Le germe de toutes ces folies, qui sont les nôtres, se trouvait chez nos pères, et M. Bungener excelle à nous le montrer. La réalisation du bonheur humain, objet avoué des utopies présentes, le XVIIIe siècle la poursuivit comme nous, dans tous les sens, sinon tout-à-fait par des voies pareilles. Le bon abbé de Saint-Pierre la plaçait dans l’adoption de son inoffensif projet de paix universelle ; Rousseau dans le retour de l’homme à je ne sais quelle simplicité primitive, fille de son imagination, mariée à de vagues souvenirs des républiques populaires de l’antiquité. Moins naïf d’esprit et plus délicat dans ses goûts, Voltaire, à l’exemple de Rabelais, le gai fondateur de l’abbaye de Thélèmes, se promettait, lui, l’Eldorado d’une société d’hommes éclairés, librement conduits par la raison, aussi en dehors de l’action des foules que du privilège exclusif de la naissance. « Nous aurons bientôt de nouveaux cieux et une nouvelle terre, écrivait-il à d’Alembert, j’entends pour les honnêtes gens, car, pour la canaille, le plus sot ciel et la plus sotte terre sont tout ce qu’il lui faut. » Mais qu’on se représente le bonheur sous les traits d’un épicuréisme élégant ou d’une mâle austérité, que, suivant la diversité du point de vue, on prêche comme Chaumette le civisme des sabots et les patriotiques vertus de la pomme de terre, ou, à l’instar du socialisme, les promesses sensuelles du paradis terrestre, il se mêlera toujours à la couronne de chêne ou de roses du bonheur humain deux petites épines difficiles à en arracher, la contrainte du travail, les rigueurs fatales de la maladie et du trépas.

Avant Fourier, avant nos réformateurs contemporains, les philanthropes du siècle dernier s’étaient, on leur doit cette justice, enquis des moyens de supprimer ou d’alléger du moins le lourd héritage qui pèse sur l’humanité. Condorcet, en particulier, s’était chargé de remettre à sa place le plus dur des créanciers, la mort. « Les progrès de la médecine préservatrice, devenus plus efficaces par ceux de la raison et de l’ordre social, doivent faire disparaître à la longue les maladies transmissibles… Il ne serait pas difficile de prouver que cette espérance doit s’étendre à presque toutes les autres maladies… Sans doute l’homme ne deviendra pas immortel, mais sa vie peut s’accroître sans cesse. » Un temps qui imputait à l’ordre social les maux héréditaires et la brièveté de la vie devait, à plus forte raison, le rendre responsable des infortunes de l’individu. « Lorsque les hommes sont malheureux, disait très sérieusement La Harpe, ceux qui les gouvernent sont coupables. » Voltaire lui-même, dont le bon sens sommeillait quelquefois, se laissa prendre à la glu d’un faux-semblant de vérité. Au-dessous d’une estampe représentant des gueux, il proposa de tracer ces mots : Rex fecit. De là à réclamer du pouvoir la fameuse poule au pot de Henri IV, il n’y avait pas loin, et l’abîme du communisme était au bout de semblables opinions. La première condition de l’indépendance personnelle consiste à édifier son sort de ses propres mains, et quiconque demande aide et protection réclame joug et servitude.

Nous venons de toucher, avec M. Bungener, aux vives plaies de notre temps, plaies vieilles et mal fermées, dont les plus graves sont l’incrédulité, qui sépare la terre du ciel, l’orgueil, qui dit aux foules : Courage ! le monde vous appartient ; osez, vous serez semblables à Dieu ; — l’amer désabusement, qui suit bientôt les espérances trop ambitieuses, et, à leur exemple, n’a pas de bornes. Il est d’autres plaies, relativement moindres, qui n’attaquent qu’une certaine catégorie de la société, mais, non moins douloureuses pour qui les ressent. Le principe de ces dernières a son siège dans la vanité plutôt que dans l’orgueil, dans une confiance excessive plutôt que dans un défaut de foi. Une littérature a flori de nos jours, hypocrite et sensuelle, plaçant l’art au-dessus de la leçon, et affectant la magistrature des mœurs, sacrifiant les nobles races de la raison au sentiment exagéré de la forme, du nombre et de la couleur, se donnant les honneurs du sacerdoce de la pensée, se complaisant dans la contemplation superbe d’elle-même, dans l’isolement égoïste de sa gloire, et néanmoins la bouche pleine de caressantes provocations à l’adresse du talent inconnu, les yeux humides de larmes versées sur les souffrances du génie étouffé avant l’heure par les étreintes obscures de la misère. Ce que de perfides appels et de trompeuses apothéoses ont brisé d’existences en quelques années ne saurait se dire. La tombe, avec les victimes qu’elle dévore, renferme leur secret, et parmi les malheureux qui survécurent à la mort des illusions éveillées ou flattées en eux, les uns portent au cœur silencieusement leur blessure, tandis que la plainte des autres va se perdre dans le concert des bruits louangeurs dont la renommée entoure et berce ses idoles.

C’est sous l’influence de ces pernicieux enseignemens du romantisme qu’est née parmi nous la petite école qu’on pourrait nommer l’école de la fantaisie. On peut la diviser en deux groupes distincts, le groupe des gens comme il faut, pour qui l’art n’est qu’une façon de luxe, et le groupe des Bohèmes qui sacrifient à la muse de l’imagination l’habit qu’ils n’ont pas, le pain qu’ils eussent pu gagner. Les Romans et Nouvelles de M. Emmanuel de Lerne [2], dans leur grace un peu apprêtée, réalisent assez bien l’idéal des fantaisistes par passe-temps, et, dans une préface curieuse, M. Arsène Houssaye expose avec une solennité qu’il tâche de rendre magistrale la poétique du genre. Les Scènes de la vie de Bohême, de M. Henri Mürger [3], nous montrent la muse de la fantaisie sous de tout autres traits. M. Mürger connaît ce qu’elle cache de misères sous son éternel sourire : il le dit tantôt avec grace, tantôt avec rudesse, et l’enthousiasme avec lequel il célèbre la vie de Bohême touche souvent d’assez près à l’ironie.

En gens corrects et qui savent le prix de la modestie, les fantaisistes du beau monde limitent humblement leurs souhaits à nous rendre la galante et fine école des Marivaux, des Watteau et des Boucher. « Il y a aujourd’hui une dixième muse tout enivrée d’aube et de rayons, d’azur et de rosée, de sourires et de larmes, couronnée de pampres verts et de bleu des nues, traînant dans l’herbe en fleurs ses pieds de Diane chasseresse. » Ainsi s’exprime M. Arsène Houssaye, et voilà l’églogue du XVIIIe siècle qui roucoule de nouveau, moins coquette qu’autrefois sans doute et plus élégiaque. Le musc et l’ambre, les tendres soupirs et les aimables délicatesses y sont, mais les bergers portent l’habit noir, et les frimas n’argentent plus le front des bergères, devenues légèrement pâles et mélancoliques. Sauf cela, c’est toujours le même rêve qui flotte souriant entre ciel et terre, le même rêve vous montrant de son joli doigt blanc à travers les nuages entr’ouverts une nature de mirage ou de féerie, charmante et fausse. Les Nouvelles de M. de Lerne ne sont que l’application trop fidèle des préceptes formulés en prose mignarde, dans la préface du livre, par M. Arsène Houssaye.

Le volume de M. Mürger a aussi sa préface, où l’auteur nous donne comme l’histoire littéraire de cette Bohème dont il va écrire le roman. En tête de la généalogie bohémienne, M. Mürger range cavalièrement Homère d’abord, puis, à la suite de l’harmonieux vieillard, Raphaël, le peintre admirable, Shakspeare, l’illustre vagabond. Il est juste d’ajouter qu’à côté d’eux il place incontinent Villon, l’heureux échappé du gibet, l’amant de la belle qui fut haultière ; rencontre en vérité trop flatteuse pour Villon ! Mais que voulez-vous ? en fait d’ancêtres comme en fait de talent, les plus gens de bien sont portés à s’abuser. En train de se donner des aïeux, nos bohèmes eussent mieux fait de s’en tenir à maître Gringoire et à maître Panurge ; l’un complète l’autre, et assurément le second égale le premier en authenticité littéraire. J’aime le portrait lestement esquissé par M. Mürger de l’ami des truands, « flairant le nez au vent, tel qu’un chien qui lève, l’odeur des cuisines et des rôtisseries, faisant sonner dans son imagination et non dans ses poches, hélas ! les dix écus que lui ont promis les échevins en paiement de la très pieuse et dévote sottie qu’il a composée pour le théâtre du Palais-de-Justice ; » mais Panurge, donc, qui répond d’abord en sept langages différens à qui l’interroge en français, et alors seulement a souvenance que le français est sa langue maternelle ! Il me semble le voir : grandes manières et pourpoint troué, jeûnant d’habitude plus que de raison, à l’occasion incomparable en goinfrerie, gaillard peu platonicien, qui, auprès des femmes, laissait là les prologues et préambules ordinaires aux dolens contemplatifs, aux amoureux de carême, et allait droit au fait. Rodolphe, le héros du joli roman de M. Mürger, déploie sans doute une rare science d’économiste dans l’administration systématique de son budget, mais combien Panurge lui eût rendu de points ! Quel art pour manger ses blés en herbe, et quelle supériorité incontestable vis-à-vis du créancier, l’ennemi naturel des fantaisistes ! Rodolphe et ses amis, follement anti-bourgeois, se l’aliènent par des mystifications sans profit. Panurge le fait son obligé en le payant d’éloges ! Et c’est précisément à ce propos qu’il développe la prodigieuse et à jamais célèbre théorie qui, descendant l’échelle des êtres depuis Dieu, leur commune source, pour aboutir aux detteurs et créditeurs, montre le prêt fécond alimentant partout la vie, et, dans l’emprunt qui fait la sourde oreille, la dévote gratitude à qui il serait trop douloureux de se séparer du bienfait.

Assurément l’auteur de la Vie de Bohême a écrit un livre spirituel et gai ; mais, du point de vue où je suis, le mérite littéraire ne saurait me faire oublier la question morale soulevée par le sujet que traite M. Mürger. Voilà donc ce qu’ont produit, chez la génération nouvelle, la religion de l’art pour l’art, les superbes leçons de ses pontifes ! D’un côté, la fantaisie inoffensive, mais qui ne pose sur rien, des coquetteries de style et d’art sans objet ; de l’autre, quelque chose de vivant à coup sûr, mais d’exceptionnel ; un vice non sans grace, des monstruosités curieuses. Et, avec cela, des existences où trop souvent l’estomac ne souffre pas seul, où il n’y a pas toujours de prodigué que l’argent, métal attendu comme un dieu, et, dès qu’il arrive, comme un laquais jeté par la fenêtre. Dans cette caste qui s’appelle la Bohême, que trouvons-nous ? Des gens qui parlent une langue, qui mènent une existence à part. Ces gens vivent comme s’ils m’avaient rien de commun avec les simples mortels qu’on coudoie dans les rues. Leur langue se rit du dictionnaire, chaque Bohême ayant un vocabulaire à lui qu’il utilise à peu près exclusivement ; leur esprit fait à toute heure l’école buissonnière, furetant de ci de là les coins de la pensée, battant à l’aventure les broussailles de l’imagination, sautant de la montagne dans la plaine, traitant la logique en ennemie irréconciliable et le bon sens, Dieu sait ! Société et façons étranges qui étonnent et séduisent presque ! Et pourtant, parmi ces débauches gaiement entraînantes, où le paradoxe est fêté à l’égal du vin, il y a quelque chose de triste ; tôt ou tard l’argot pratiqué déteint sur le style de l’écrivain ; à la longue, le sophisme trop goûté trouble la source pure de la poésie intérieure et détend la fibre généreuse du sentiment. Au bout de tous ces caprices déréglés de facultés qui se jouent d’elles-mêmes, il y a le scepticisme qui envahit l’ame et la dépeuple de ses songes divins, n’y laissant que la vanité solitaire ; il y a le goût de la vérité, l’enthousiasme saint des grandes et belles choses qui désertent, chassés par je ne sais quelle affection malheureuse pour les formes vides et sonores, pour les frivolités imagées, par je ne sais quelle âpre passion des analyses malsaines, des impuretés sans nom : dépravation originale, si l’on veut, scepticisme élégant, nous l’accordons ; mais la décadence n’est pas, autre chose.

Encore un mot. Aux premières années du XVIIe siècle, d’un côté le style précieux qu’a raillé Molière, de l’autre le style grotesque et licencieux, excessif et débraillé, qu’a flétri Boileau, étaient diversement, mais fort accueillis. Benserade, Voiture et Mlle de Scudéry faisaient les délices de la bonne compagnie et trônaient dans les salons en oracles du goût ; Théophile, Saint-Amant et Scarron passaient pour gens d’esprit du meilleur sel et modèles achevés de l’originalité poétique et divertissante. Que firent leurs successeurs pour les déposséder d’une renommée ainsi usurpée ? D’autres peut-être auraient outré leurs travers et se seraient perdus dans l’imitation ; eux, mieux conseillés, substituèrent naïvement à la vieille recherche une simplicité qui parut nouvelle, à des jeux de langage et d’imagination usés par l’habitude la sincérité des sentimens, le naturel du discours, éternellement jeunes et bienvenus. La séduction grossière des plaisanteries de carrefours, le maladroit artifice des exagérations hyperboliques, n’obtinrent pas non plus de grace, et les écrits de la génération qui grandissait pour sa gloire et celle de son temps offrirent l’accord heureux d’une expression chaste et d’une pensée juste. De pareils exemples valent les meilleures leçons. Puissent les secrets amans de l’idéal, qui cherchent encore leur route vers les cimes étoilées qu’habite la poésie, en profiter, et, sous le souffle même de l’inspiration, garder en leur esprit constamment présente cette vérité d’expérience, qu’on ne sépara jamais sans perte le beau du vrai, la forme du fond, l’image de la réalité, l’art du but sérieux qui l’éclaire et l’ennoblit !

PATRICE ROLLET.


PIQUE, a novel, in three volumes [4]. — Deux simples pages de traduction suffiraient pour donner un résumé complet de ce roman fashionable. On n’aurait qu’à les prendre vers la fin du troisième volume, alors que deux jeunes et nobles époux, lord et lady Alresford, s’expliquent, après six ou huit mois de perpétuels malentendus, sur les causes de leur désunion conjugale. Ces causes sont fort simples. Lady Alresford (de son nom Mildred Elvaston) était une enfant gâtée, habituée à l’adulation, quelque peu indécise dans ses volontés, quelque peu honteuse de ses indécisions, et par la conduite quelquefois à dissimuler ce qui se passe en elle. Des considérations de famille la déterminent à épouser le beau, le sévère, l’impérieux Alresford, nonobstant un penchant assez prononcé qu’elle éprouve pour un jeune colonel de dragons beaucoup moins digne d’elle, mais beaucoup plus empressé, plus flatteur, plus disposé à lui sacrifier, pour un temps au moins, les fières prérogatives de notre sexe. À la vérité, lorsque Mildred renonce à lui, c’est pour tout de bon, car elle vient d’apprendre qu’il s’est joué de sa candeur, et que, prétendant à sa main, il n’en était pas moins le fiancé d’une autre héritière. N’importe ! le souvenir de cette préférence, que lord Alresford n’a pas complètement ignorée, mais dont on lui a caché certains détails, existe au sein du jeune ménage comme un germe de discorde. Lord Alresford, par orgueil, ne se croit pas aimé ; par orgueil aussi, Mildred se méprend sur la réserve que lui témoigne son mari, et, concentrant en elle-même ses sentimens froissés, elle ne tente pas de le ramener


  1. Voltaire et son Temps, 2 vol. in-12. Paris, chez Joël Cherbuliez, place de l’Oratoire, 3 ; Genève, même maison ; Leipzig, chez Michelsen et Ch. Twiet neyer.
  2. Un vol. in-12°, chez Victor Leou. Paris, rue du Bouloi, 10.
  3. Un vol. in-12, chez Michel Lévè frère, rue Vivienne, 2 bis.
  4. 3 vol, post octavo, London, Smith, Elder and Co, 65, Cornhill.