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Revue littéraire — 30 avril 1838

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REVUE
LITTÉRAIRE.

Angelica Kauffmann.[1]

Personne assurément ne contestera la puissance du roman ; personne ne niera ses merveilleux moyens de séduction et son influence prodigieuse sur les masses. Il a conquis, grâce au génie des écrivains qui l’ont exploité, une belle place dans la littérature, et c’est en ce moment le genre d’ouvrage le plus en vogue et le plus populaire. Cependant, il faut l’avouer, on en a fait abus, soit en adaptant sa forme à une foule de compositions qui ne la comportaient point, soit en le traitant lui-même d’une manière incomplète et exagérée. Le roman est une dégénération de l’épopée ; c’est l’histoire de la vie commune, le plus souvent sous des noms feints ou avec des personnages supposés. Comme telle, ç’a été un grand tort, selon nous, que d’y introduire la poésie avec ses élans et son rhythme, c’était abaisser la muse que de lui faire quitter les cimes du Parnasse pour les bas-fonds de la plaine. Comme enfant de l’épopée, ç’a été méconnaître sa nature que de le transporter dans le domaine de la philosophie, de la politique et de la science. En disant cela, nous ne voulons pas mettre en doute la valeur des œuvres qui se sont montrées au public avec des habits d’emprunt ; nous ne prétendons pas contraindre l’écrivain à ne donner pour forme à sa pensée que celle qui en émane directement, mais nous aimons assez qu’un chêne soit un chêne, et ne mêle pas à ses branches rugueuses et tordues les rameaux élancés du platane ou du peuplier.

Lorsqu’un fleuve est coupé de mille petits ruisseaux, de mille courans aux ondes mélangées, il est bon quelquefois de remonter à la source et de contempler le flot dans sa limpidité primitive ; nous nous permettrons donc quelques réflexions sur les élémens du roman. Quelle est, en effet, l’essence du roman ? qui est-ce qui le constitue particulièrement ? Ce sont les mouvemens de l’ame éclatant au dehors par des traits caractéristiques. Ainsi que dans l’épopée, les caractères et les passions en sont les élémens principaux ; seulement ils ne se développent point dans une sphère idéale, et ils s’agitent sur un terrain peu élevé.

Comme dans l’épopée, les caractères et les passions sont mis en relief par les évènemens, et les évènemens sont encadrés dans la nature, les mœurs et les coutumes des peuples ; mais les évènemens, les mœurs des nations et les beautés de la nature ne sont que des moyens de faire valoir et saillir le principal, les caractères et les passions. Les faits, les coutumes et le paysage ne sont que l’accessoire. Les anciens, qui avaient le sentiment du beau et du vrai, avaient si bien compris l’importance de l’homme dans le monde, qu’ils en avaient fait le point culminant de toutes leurs compositions littéraires. C’était en lui que rayonnait le monde extérieur, et la nature n’avait de grandeur ou de charme que par sa présence au milieu d’elle, ou les rapports de son ame avec elle. L’homme était leur étude journalière et spéciale. C’est ainsi que, dans l’Iliade et l’Odyssée, la peinture des caractères d’Achille, de Priam ou d’Ulysse, domine de haut celle des mœurs troyennes, ou celle des paysages de la Sicile et de l’île de Circé. Chez les modernes, les grands écrivains qui ont abordé le roman, et qui ont laissé dans ce genre un nom illustre à la postérité, ont imité, bien que dans les conditions d’une société plus compliquée, l’exemple des anciens. Ils ont donné à l’homme et aux orages de son cœur une large place dans leurs ouvrages. L’analyse profonde des caractères de don Quichotte et de Sancho Pança, de ceux de Clarisse et de Lovelace, a fait de Cervantes et de Richardson les premiers maîtres du roman. Ce n’est point par l’arrangement dramatique des évènemens, par les descriptions des lieux et des mœurs de l’Angleterre ou de l’Espagne, que ces deux hommes de génie ont conquis la gloire qu’ils possèdent, mais bien par la fouille immense qu’ils ont opérée dans l’ame de l’homme. Derrière eux, et avec des facultés éminentes, viennent des romanciers qui se sont encore occupés de l’homme, mais qui l’ont étudié moins en lui-même que dans ses rapports avec les hommes de son temps : ce sont les satiriques par excellence, Rabelais, Fielding, Lesage. Il ne faut pas une grande sagacité pour s’apercevoir, en lisant Gargantua, Tom Jones ou Gil Blas, que les caractères et les passions y jouent un rôle moins large et moins important que dans Clarisse et le chef-d’œuvre de Cervantes. Les héros des romans de Lesage, de Fielding et de Rabelais, ne sont souvent que des prétextes pour peindre les ridicules et les travers de la société humaine. Aussi les épisodes, les aventures, les évènemens de toute sorte les encombrent et l’emportent sur le développement des caractères et des passions. Enfin apparaît Walter Scott. Ce dernier, armé de ses fortes études sur le moyen-âge, doué d’une riche imagination, et de cet instinct divinatoire qui faisait trouver à l’illustre Cuvier le système entier d’une génération antédiluvienne, s’est élancé sur le passé, et frappant de sa baguette magique les vieux temps, a réveillé des faits et des noms endormis dans la poudre des siècles. À son appel merveilleux, les héros de la féodalité ont repris leurs armures, les chevaliers normands ont envahi la Bretagne et courbé sous le joug la tête des Saxons ; puis la vieille Écosse a découvert ses lacs et ses montagnes, et au milieu de ses bruyères se sont agités des bohémiens mystérieux et des presbytériens sauvages. Si de nos temps il existe un écrivain qui ait eu le sentiment de l’épopée antique, c’est assurément sir Walter Scott, mais, malheureusement, il s’arrêta plus à la forme qu’au fond. Le développement des grandes passions et des grands caractères n’entra pas dans ses cadres. Il se contenta de tracer, avec force et vérité, les figures de quelques rois, de plusieurs chefs de clans, de montrer quelques haines de famille, et d’entr’ouvrir comme des fleurs naissantes, les amours discrètes de quelques femmes, mais presque toujours ce ne furent que des esquisses, des traits profonds, mais rapides et passagers, des portraits qui restèrent dans la demi-teinte, ou qui furent effacés par les couleurs plus brillantes des paysages et des peintures de mœurs. À prendre l’ensemble de ses compositions et à bien examiner ce qu’il a voulu faire, il est clair pour nous qu’il a attaché plus d’importance à la description de la nature, des mœurs et des coutumes des anciens temps, qu’au développement des caractères et des passions. L’écrivain a été plus curieux de décrire une fête, un tournoi, un lac et un château fort, que de vous dérouler les magnificences d’une passion comme celle d’Achille, ou que de vous montrer la constance et la volonté sublime d’un Ulysse aux prises avec le destin. Sous ce point de vue, nous pensons que le système adopté par Walter Scott, cet admirable peintre, est moins élevé, moins large, et moins dans le vrai éternel, que celui qui a été suivi par les romanciers précédens. Walter Scott, avec son brillant coloris, ses combinaisons ingénieuses d’évènemens, sa science profonde d’antiquaire, et son esprit d’observation, Walter Scott est, et restera dans le roman, comme une de ces étonnantes exceptions qu’il faut admirer plutôt que suivre. En effet, son influence sur la littérature européenne a été grande : il a enfanté une foule d’imitateurs ; mais on peut dire, quoiqu’il se soit trouvé des hommes d’un beau talent parmi eux, tels que Cooper et Manzoni, qu’il les a enrôlés tous d’avance sous sa bannière, et cela devait être ; ayant, ce nous semble, renversé l’ordre naturel des choses et fait de l’accessoire le principal, tous ceux qui, après lui, se sont jetés dans cette voie restreinte et exceptionnelle, se sont volontairement exposés, malgré leur mérite, au reproche d’imitation. Walter Scott, dans son système, a beaucoup de ressemblance, mais à une portée plus haute, avec la terrible Anne Radcliffe. Tous les deux, l’un en fait de peinture de mœurs et de résurrection historique, l’autre en fait de combinaisons d’accidens, d’évènemens mystérieux et de surprises effrayantes, ont après eux, comme on dit vulgairement, tiré la planche. Il n’en est pas de même des grands scrutateurs du cœur humain, des grands peintres de caractère et de passions. Travaillant sur un fonds immense et immuable, ils ont tous pu devenir originaux, traiter vingt fois la même matière, sans l’épuiser et sans se rencontrer. Lovelace ne tue pas don Juan, Werther n’empêche pas René, René n’éteint pas Adolphe ; Robinson, avec sa sublime espérance en Dieu, n’a rien détruit de l’effet divin que produit sur les ames la résignation douce et tranquille du Vicaire de Wakefield. L’ame humaine, ce réceptacle de toutes les passions, cette caverne où se remuent les vertus et les vices sous les formes les plus complexes et les plus variées, est assez vaste pour contenir des milliers de voyageurs, et assez riche pour défrayer des milliers d’exploitans.

De nos jours, en France, nous avons vu abonder les imitateurs du romancier écossais. Pressée d’en finir avec le faux idéal classique, les héros grecs et romains mal compris, la jeunesse littéraire de la restauration prêta avidement l’oreille aux contes magiques de l’Arioste du Nord. Reportant ses yeux sur le passé de la France, et sur les richesses poétiques du pays, elle donna naissance à une multitude de romans et de nouvelles composés et exécutés dans la manière de Scott. Toutefois nous ne comprenons pas dans ces ouvrages le Cinq-Mars, de M. Alfred de Vigny, et la Notre-Dame de Paris, de M. Victor Hugo. M. de Vigny a écrit un roman historique, mais comme Mme de La Fayette l’avait déjà fait dans la Princesse de Clèves, et l’abbé Prévost dans Cleveland, il a eu plus en vue le développement des caractères et des passions que la description des mœurs et des paysages de la France. Cinq-Mars est plutôt de l’histoire mise en mouvement et en relief, une tragédie à la façon des chroniques de Shakspeare, qu’une fable de roman, avec des personnages supposés, introduits dans la réalité de l’histoire. À l’égard de M. Hugo, bien qu’il nous paraisse rentrer dans le système de Scott, en ce que la description des choses matérielles occupe chez lui la première place, néanmoins son individualité de poète et son amour profond de l’art gothique ont imprimé à sa Notre-Dame de Paris une incontestable originalité.

À l’heure actuelle la fièvre des romans historiques est entièrement calmée. À l’exception de quelques traînards, que l’on voit apparaître de loin en loin, comme on entend, après un feu d’artifice, partir des pétards isolés et qui n’ont pas pris feu lors de l’explosion, les esprits ont abandonné les traces du dernier maître, laissé de côté la description des vieux temps, et se sont réfugiés dans le présent. Le roman de mœurs est généralement traité. Mais quel fracas d’évènemens, quelle abondance de faits, que de coups de théâtre, que de drames violemment dénoués ! On est beaucoup plus dans l’analyse du cœur humain ; mais la distance que les écrivains modernes ont à parcourir pour se rapprocher des astres magnifiques qui brillent à la voûte du ciel de l’art, est immense. De temps en temps de nobles ouvrages s’élèvent et se placent comme les jalons du chemin qu’il faut suivre, mais le flot de l’anecdote et du drame à effet revient bientôt les engloutir. Que faire ? Ne point désespérer, et aider du geste et de la voix les écrivains consciencieux qui tentent avec labeur la bonne voie. Déjà le vrai public littéraire a éprouvé un vif plaisir à l’apparition des romans de Mme Sand, du Stello de M. Alfred de Vigny, du livre de Volupté de M. Sainte-Beuve, et de l’Eugénie Grandet de M. de Balzac ; il a applaudi au développement des caractères et à l’analyse des passions que ces ouvrages renferment. Aujourd’hui il nous est encore agréable de pouvoir lui signaler, comme étant dans la route du vrai roman, les premiers pas de M. Léon de Wailly.

Le livre de M. de Wailly est basé sur un personnage réel, et sur un fait de la vie de ce personnage. Angelica Kauffmann est une jeune fille qui vécut en Angleterre et y fut célèbre comme peintre dans les trente dernières années du XVIIIe siècle. L’histoire de sa vie, écrite à Florence en 1810 par Gherardo de Rossi, et la Biographie universelle, disent qu’elle naquit à Coire dans le pays des Grisons, d’un peintre tyrolien qui menait une vie errante. Son père, Jean-Joseph Kauffmann, étonné de ses dispositions précoces pour le dessin et la musique, la conduisit à Rome. Là elle fit des progrès rapides dans ces deux parties de l’art, et s’étant rendue plus tard à Londres, à la sollicitation d’une grande dame anglaise, ses succès comme peintre y furent si brillans, que George III voulut qu’elle fit son portrait et celui de tous ses enfans. Elle était douée d’agrémens personnels très séduisans. À voir son portrait gravé par Bartolozzi, lequel existe en tête de son œuvre, au cabinet des estampes de la Bibliothèque royale de Paris, on conviendra qu’il est difficile de rencontrer une physionomie plus douce, plus fine et plus élégante. Sa manière de peindre n’était pas très sévère, ses compositions se ressentaient un peu de l’affectation et du mauvais goût qui régnaient alors dans les écoles d’Italie ; mais il y avait de la facilité, de la grace et de l’invention, et sa touche brillante et moelleuse ne manquait pas de largeur. Sa beauté et ses talens lui attirèrent bientôt une foule d’hommages. Elle fut en rapport d’amitié, ou en relation avec un grand nombre d’hommes distingués de la société anglaise. Jusqu’ici les biographes s’accordent, mais ils se séparent à l’occasion d’un évènement malheureux qui lui arriva au plus beau moment de ses triomphes à Londres. Les uns disent que, sous le titre de comte de Horn, un intrigant, venu de Suède, et introduit, on ne sait comment, dans le grand monde, fit la cour à la jeune artiste, dans la vue de s’emparer de sa fortune, et parvint, à force de fourberies, à obtenir sa main. Les autres prétendent qu’un baronnet artiste, et membre du parlement, rechercha vainement Angelica en mariage et voulut venger son amour-propre humilié de la manière suivante. Il aurait pris dans les bas rangs du peuple un jeune homme porteur d’une belle figure, l’aurait mis à même de paraître richement dans le monde, et l’aurait stylé à jouer le rôle d’un gentilhomme épris des charmes et des talens d’Angelica. La jeune fille aurait été dupe de cet artifice, elle aurait donné son cœur et sa main au fourbe déguisé, et le mariage à peine conclu, le baronnet rebuté se serait hâté de dévoiler son manége. Les deux versions sont présentées d’une manière tellement vague et incertaine, que l’on a peine à y ajouter foi. Cependant ce qui sort de vrai de ces deux récits, c’est que la malheureuse Angelica fut la dupe d’un imposteur sans titre et sans fortune. À l’égard des faits qui suivirent son triste mariage, les biographes diffèrent encore les uns des autres ; mais ils s’accordent de nouveau sur le reste de sa vie. Redevenue libre, par le moyen d’une séparation judiciaire, ou, selon Gherardo de Rossi, par la mort du soi-disant comte de Horn, Angelica s’éloigna de l’Angleterre, et alla se fixer à Rome. Là elle vécut heureuse et tranquille dans le commerce des arts et de la société. Goëthe, ce sublime curieux, eut le désir de la connaître, lorsqu’il passa dans la ville antique ; il la vit, et lut même devant elle sa tragédie d’Iphigénie en Tauride. Il lui a consacré plusieurs lignes d’éloges dans son journal de voyage appelé Poésie et Vérité. Angelica mourut à Rome en 1807, après avoir produit une œuvre considérable tant en peintures qu’en dessins, et avoir épousé en secondes noces le peintre vénitien Zucchi, ancien ami de sa famille.

Tel est le personnage et telle est l’anecdote que M. de Wailly a dû élever à la puissance du roman. Il est évident, pour tout esprit un peu habitué à saisir les mobiles des passions et à démêler, dans les actes humains, les élémens du drame, qu’il se trouvait un roman enfoui sous les pages des deux biographies. Mais comment faire éclore le germe et en tirer les jets vivaces et multiples d’une noble plante ? Comment, sur une si légère donnée, construire un édifice aux fortes assises et aux larges proportions ? Le sujet présentait des écueils. D’abord le personnage d’Angelica, comme artiste, reportait naturellement les yeux sur Corinne : c’était d’avance jeter un sceau de glace sur la tête des lecteurs. Ensuite l’intérêt vil, la cupidité qui semblait être le ressort de la fourberie du séducteur, dans l’une comme dans l’autre version, souillait le canevas du roman de manière à ne pas permettre que l’on y essayât la moindre broderie. M. de Wailly cependant n’a point été effrayé par ces difficultés et n’a point reculé devant ; il a commencé par réunir les deux versions en une seule ; il a fait du faux comte de Horn, venu de Suède, l’instrument des vengeances de l’homme dont Angelica a rejeté la main ; puis, laissant de côté l’amour de la peinture, et ne gardant de l’art que ce qu’il en fallait pour bien placer Angelica dans le monde et rester le plus près possible de la vérité, il s’est emparé d’elle comme femme et l’a mise aux prises avec les désirs et les tentatives violentes d’un roué puissant et orgueilleux. Alors, de cette transmutation il est résulté trois caractères distincts : une jeune fille belle et fière, un homme humilié qui se venge, un jeune homme qui sert d’instrument et qu’on brise après s’en être servi. Modifiés par l’imagination de l’auteur, échauffés par sa pensée, ces trois individus ont pris corps, et, se dégageant de la réalité bornée de l’anecdote, ils se sont élancés dans la vie du roman avec de vastes développemens. Le drame a commencé. Durant l’espace de deux années, l’action marche à son dénouement à travers le mouvement du grand monde et une foule d’originaux qui tourbillonnent autour des personnages principaux, comme des satellites autour de leurs astres. D’abord Angelica et le baronnet Francis Shelton dans l’arène. Le grand seigneur attaque la jeune fille, elle se défend avec sa pudeur et sa fierté. L’adversaire s’irrite, l’obstacle augmente ses désirs, il éprouve même un moment de l’amour. Sa main est offerte, elle est rejetée ; l’orgueilleux blessé se retire, s’éloigne même du pays ; mais il cherche un moyen de se venger. Le hasard le lui offre. Dans une contrée lointaine se présente à lui un jeune homme qui, placé dans des conditions exceptionnelles et bizarres, se croit fils d’un comte et l’héritier d’une grande maison du Nord. L’Anglais vindicatif l’attire auprès de lui, l’encourage dans ses idées chimériques, l’introduit dans les hauts cercles de Londres, et, sans qu’il se doute du rôle qu’il lui fait jouer, le pousse, avec la qualité de gentilhomme et sous l’aspect d’un homme intéressant par ses malheurs, aux pieds de la cruelle Angelica. La rebelle se prend au piége par la pitié ; elle aime le complice innocent des roueries de son ennemi ; celui-ci la paie de retour. Bientôt le mariage étend sur leurs têtes son voile doré, et, quand le bonheur les a comblés de ses pures délices, le baronnet se montre et leur broie le cœur à tous les deux en leur jetant à la face l’atroce vérité. La jeune femme, saisie, humiliée, s’éloigne de son époux ; l’infortuné mari s’en va mourir misérablement en prison, et Shelton rentre dans le monde avec la satisfaction d’un homme vengé et l’applaudissement de tous les roués de la haute société.

Voilà le drame avec son exposition, son milieu et son dénouement, réduit à sa plus simple expression. Il est facile de voir, par le peu que nous en avons dit, combien le rôle du baronnet doit être imposant et terrible, combien la lutte d’Angelica comporte d’intérêt, combien la situation du malheureux de Horn promet d’angoisses et de pathétique, et combien la crainte, l’amour, la pitié, le remords, doivent souffler impétueusement sur toutes ces ames, et, pareils aux vents du ciel, les couvrir tour à tour de lumières et d’ombres. Mais la critique peut aussi demander où est l’unité, de quel personnage elle découle ? Bien que, par sa jeunesse, sa beauté, ses talens, Angelica soit la cause du mal, en attirant auprès d’elle un homme pervers ; que, pour cette raison, elle occupe le premier plan et donne son nom à l’ouvrage, l’intérêt et l’action du roman ne nous paraissent pas reposer sur elle seule plus que sur les autres. D’abord elle est presque toujours passive, attaquée : elle n’agit que pour se défendre ; puis l’intérêt de pitié se partage entre elle et son jeune mari. Est-ce le comte de Horn qui donne l’unité à l’ouvrage ? Mais durant le premier volume il est en dehors de l’action, et ne paraît sur la scène que pour amener la péripétie. Est-ce l’orgueilleux Shelton ? Nous le pensons. L’intérêt qu’il inspire n’est pas, assurément, un intérêt de compassion, c’est un intérêt de curiosité qui domine le roman tout entier et qui ne cesse qu’au dernier mot du dénouement. Il s’agit constamment de savoir s’il arrivera à la possession d’Angélique, ou comment, n’y parvenant pas, il pourra s’en venger. L’unité d’intérêt réside donc seulement en lui, et quant à l’unité d’action, son caractère remuant et audacieux relie toutes les parties de l’ouvrage. En effet, dès les premières pages, nous le trouvons dans une auberge de Suisse, se permettant une impertinence grossière vis-à-vis d’une jeune fille honnête, et cela uniquement par passe-temps et pour chasser l’ennui d’un voyage. Six ans après, rencontrant à Londres cette jeune personne devenue célèbre et l’idole de la mode, il se fait présenter à elle, lui rend services sur services, s’empare de ses amis, la circonvient de mille façons, et marche à la satisfaction de ses désirs avec la plus infatigable persévérance. Lorsque, frappé dans son orgueil et vaincu dans ses odieuses entreprises, il s’échappe et fuit de l’Angleterre comme un tigre blessé, quoique absent, son ombre s’étend encore sur la malheureuse famille Kauffmann : Angelica ne peut entendre son nom sans frémir et semble toujours redouter une de ses ruses. Lorsque, de retour à Londres, il paraît le plus inoffensif et le plus tranquille des hommes, c’est alors même que ses victimes sentent trembler le sol sous leurs pas. Toujours Shelton, les salons d’Almack’s, le parlement, le club des Boucs, tout est plein de Shelton ; tout ne marche que par lui. Il est l’alpha et l’oméga du livre, c’est lui qui l’ouvre par une insolence et c’est lui qui le ferme par la plus terrible catastrophe. Nous ne nous trompons pas en affirmant que là est la véritable unité du livre, qu’elle se trouve dans le gentilhomme blessé et dans sa vengeance.

Maintenant examinons les caractères. Nous commencerons par celui du baronnet, car, étant l’homme odieux du roman, il devait être un des plus difficiles à rendre. L’auteur nous paraît s’en être heureusement tiré, cette figure fait honneur à son imagination ; c’est peut-être la plus neuve, du moins c’est la mieux soutenue et la plus fortement dessinée. Au premier abord quelques lecteurs pourront se rappeler Lovelace ; mais ce souvenir, éveillé par de vagues apparences, n’a, suivant nous, aucun fondement réel. Un moraliste a dit « À mesure qu’on a plus d’esprit, on trouve qu’il y a plus d’hommes originaux. » Cette pensée est d’une grande justesse : pour peu qu’on observe attentivement les choses, on voit bientôt éclater leur dissemblance. L’esprit du mal et le génie de l’intrigue respirent dans les actes de Lovelace comme dans ceux de Shelton ; mais voilà seulement ce qu’ils ont de commun. Ainsi de Iago et de Richard III : c’est l’envie qui est la racine du mal que ces deux échappés de l’enfer font dans le monde ; cependant leur physionomie est bien différente, et l’on n’accusera jamais Shakspeare de les avoir modelés l’un sur l’autre, d’avoir fait du monstre vénitien la contre-épreuve du bossu anglais. Lovelace a vingt-cinq ans ; il est jeune, sensuel, susceptible d’exaltation, de folie même, malgré sa froideur nationale et son calcul satanique. Shelton, au contraire, est âgé de quarante ans, d’un sens rassis et positif, et nullement coureur de femmes. Comme un homme qui vit dans la société doit avoir des maîtresses, Shelton, animé par les résistances d’une petite fille, s’en occupe, se pique au jeu, et, une fois piqué, irait même jusqu’à l’épouser ; mais tout cela est plutôt une affaire de cerveau que de sens : il y a plus de profondeur dans la blessure que lui a faite Angelica qu’il n’y en eut jamais dans son désir de la posséder. Lovelace obtient les faveurs de sa maîtresse en lui faisant boire un narcotique ; Shelton se venge de la sienne en mettant un laquais dans son lit. Lovelace est insouciant, ne craignant quoi que ce soit, méprisant les lois de la société, et bravant ouvertement les convenances et l’étiquette du monde. Shelton méprise les hommes ; mais il respecte le monde, ses habitudes, ses allures ; il respecte surtout le jugement de ceux qui le dirigent. Avant de déshonorer Clarisse, Lovelace perdait une autre femme ; Shelton, avant de poursuivre Angelica, s’amusait à mener un club sans vouloir même accepter ostensiblement le mérite de la direction. Le premier besoin de Shelton, c’est de dominer par son intelligence non-seulement les individus, mais encore les positions de la vie les plus compliquées : Shelton est plus près d’un ambitieux que d’un débauché. C’est un joueur de marionnettes, aimant à tenir des fils, les fils d’un pantin ou d’une femme, d’une intrigue politique ou d’un complot de société : ôtez les femmes du roman de Richardson, et le caractère de Lovelace est impossible ; ôtez les femmes de celui dont nous parlons, et le caractère de Shelton est toujours possible. Shelton est l’homme du monde, mais l’homme du monde avec l’orgueil de Satan. Il serait fort honorable pour un auteur qui débute, qu’on pût se rappeler, à l’aspect de son personnage principal, celui de Richardson ; car la création du romancier anglais est peut-être une des plus fortes et des plus épiques qui soient jamais sorties du cerveau d’un écrivain. Cependant nous croyons les différences que nous avons exprimées plus haut assez profondes pour que l’on ne conteste pas au baronnet Shelton son originalité.

Si le caractère de l’orgueilleux exigeait dans la main qui le traçait de la fermeté, celui d’Angelica demandait de la grace et de la souplesse. Soit à cause de sa modestie, soit à cause de sa position pénible vis-à-vis d’un ennemi fort et puissant, il était difficile de lui imprimer autant de relief que l’on en peut donner aux gens d’action. Pleine de pudeur et de fierté, elle est de la nature des sensitives, qui se retirent au moindre contact qui les rebute. Frêle et délicate de corps, elle retomberait aisément dans la catégorie des femmes douces et passives que l’on rencontre dans tant de romans, n’était ce goût prononcé de l’élégance qui se manifeste en elle dès le premier âge, qui lui fait donner ironiquement par sa famille de bons fermiers, le surnom de princesse, et qui, la poussant vers le grand monde, contribue, indirectement il est vrai, à lui attirer les malheurs dont elle est plus tard accablée. Néanmoins ce penchant naturel à aimer le comme il faut dans les choses et dans les personnes n’étouffe pas en elle la sensibilité et les élans du cœur. Ainsi, dans son combat de générosité avec Reynolds, lorsqu’elle vient restituer à ce peintre la commande de tableaux qui lui était due, et qui lui avait été enlevée par une insigne rouerie, la noblesse de son ame, la pureté de ses sentimens éclatant à demi-mots sur ses lèvres, vous émeuvent et vous mènent presque à l’attendrissement. Bien que la vue de Shelton l’épouvante après l’infâme violence qu’il a voulu exercer sur elle, bien qu’elle tremble devant lui comme une biche craintive à l’aspect du tigre, l’hypocrite s’humiliant, lui déclarant ses peines, lui contant la douleur qu’il a de la voir passer aux bras d’un autre, Shelton lui arrache encore des soupirs d’intérêt et de compassion. Enfin, lorsque, se croyant trompée aussi indignement qu’une femme peut l’être, et n’ayant aucun indice qui puisse jeter le doute dans son esprit, elle s’éloigne de son malheureux époux et se réfugie au sein de sa famille, là, les pleurs et les sanglots qu’elle laisse échapper en apprenant la détresse du pauvre comte, les reproches qu’elle se fait de sa dureté envers lui, et ses efforts pour le faire sortir de prison, donnent au lecteur la mesure vraie de la bonté de sa nature et de la profondeur de sa passion.

À l’égard du jeune de Horn, le développement de son caractère offrait de grandes difficultés. De tous les personnages du roman, c’est celui qui a la position la plus fausse. Il paraît dans le monde revêtu d’un faux titre, revendiquant une immense fortune qui ne lui appartient pas et surprenant la bonne foi d’une jeune fille qui croit à ses titres et à sa richesse. Comment intéresser avec une telle façon d’être et de semblables allures ? L’auteur cependant y est parvenu. Il lui a donné d’abord vingt ans, et l’a doué de toute l’imagination romanesque de la première jeunesse ; puis il a entouré de mystère son berceau, il a élevé à l’entour une masse de faits assez vraisemblables, pour que le fils de l’horloger Brandt puisse croire à sa naissance aristocratique. Il le fait tomber ensuite dans les mains d’un homme riche, puissant, considéré, qui, voulant s’en servir comme d’un instrument pour un but infâme, le fortifie dans ses espérances, le salue du titre de comte devant le monde, et le compromet de manière à ce qu’il ne puisse pas reculer. Ajoutez à cela la passion de l’amour, qui s’empare de cette jeune tête avec toute la fraîcheur et l’ivresse printanière des premiers sentimens, les combats de la conscience, qui se réveille et s’insurge dans son cœur, et l’entraînement fatal des circonstances, vous aurez une nature bonne et simple, mais pleine de trouble et d’hésitation ; vous aurez un coupable, mais un coupable digne de la pitié la plus grande, de la sympathie la plus vive. Le but de l’auteur a été atteint ; la position scabreuse et équivoque du personnage a été acceptée ; elle est devenue même une source abondante d’intérêt. Quel est maintenant le coin saillant de son caractère ? À considérer le limon dont l’a pétri le romancier, et à voir sur quel haut terrain il l’a placé, ce devait être la timidité. En effet, elle se manifeste dans ses actes et dans ses paroles. Elle est le résultat de sa jeunesse, de son éducation imparfaite, de son peu d’habitude du monde, et surtout de cette honnêteté de cœur qui ne peut se faire à une route qui n’est pas très droite. Elle perce dans les momens les plus doux, dans ceux qu’il passe auprès de sa maîtresse. Toujours elle l’accompagne devant son protecteur infernal, le baronnet ; et lorsque, maudissant enfin celui qui l’a foulé aux pieds et brisé comme un verre, il se redresse à son tour, et dans son exaspération s’élance pour frapper l’infame à la face, cette timidité reparaît, elle le force à baisser le bras, et il balbutie presque comme un enfant devant l’homme auquel il veut arracher la vie. L’ascendant de Shelton sur lui a été si fort, qu’il le domine encore. Ce dernier trait est juste et nous semble d’une grande beauté. En général, le personnage du comte de Horn est habilement posé. Dans beaucoup de mains, il aurait complètement disparu, n’aurait été qu’un instrument vulgaire de vengeance ; sans éclat et sans originalité ; dans celles de M. de Wailly, il a pris de l’importance et acquis une valeur réelle. Quoiqu’il n’apparaisse que fort tard sur la scène, il y demeure assez long-temps pour attacher les yeux, il est assez malheureux pour y laisser une trace profonde.

Autour des trois principales figures que nous venons d’analyser peut-être un peu longuement, se groupent d’autres figures qui, sans présenter autant d’intérêt, n’en sont pas moins remarquables. Fidèle au système adopté par les bons romanciers, l’auteur n’a point créé d’épisodes, et ses personnages secondaires servent tous au développement de l’action et des caractères principaux. La grande dame anglaise qui, dans la biographie, amenait à Londres Angelica, se retrouve également dans le roman. Lady Mary Veertvort est la protectrice de la jeune artiste, son chaperon, son guide et son mentor. Elle la met en relation avec le baronnet, qui lui fait avoir la commande de tableaux du club au détriment de Reynolds, et, par ses empressemens, elle décide le mariage avec le comte de Horn. On voit combien elle est nécessaire à l’action. Son caractère forme un piquant contraste avec celui de sa protégée. Autant l’une est retenue, craintive et peu allante, autant l’autre est impétueuse et femme d’action. Autant l’une se tourmente de scrupules, autant l’autre est prompte à les lever dans son cœur ainsi que dans celui des autres. Si lady Mary Veertvort est tranchante et légère en fait de conseils et de jugemens, c’est qu’elle est d’un certain âge, habituée au monde, et qu’elle en a la morale pratique. Au reste, toutes ses précipitations et ses fausses démarches lui sont inspirées par un excellent cœur. Un autre personnage qui n’est pas moins bien touché que celui de lady Mary, quoique plus accusé, c’est le colonel Ligonier, collègue de Shelton à la chambre des communes. Cet ancien militaire, lourd et épais, est un honnête pantin dont le baronnet se sert merveilleusement pour introduire, sans se montrer, le jeune de Horn chez les Kauffmann. La physionomie curieuse de ce gros homme est vivante ; sa folie est de connaître tous les noms aristocratiques du monde, sa fureur est celle de la présentation. Cette silhouette comique et celle de lord Parham, membre grotesque du club des Boucs, jettent de la gaieté dans l’ouvrage. La famille Kauffmann n’est pas, comme le dit Walter Scott sans avoir une corne au chapeau, c’est-à-dire ce coup de pinceau caractéristique qui fait vivre les figures les moins intéressantes. On aime l’irritation du vieux Kauffmann, peintre médiocre, mais bon père, sitôt que le talent de sa fille n’est point prôné comme il mérite de l’être. On pardonne volontiers à l’oncle Michel ses rusticités, tant il est brave homme. On applaudit surtout aux espiègleries de la petite cousine Gretly, qui, à travers ses sarcasmes et ses folles idées, a l’instinct de deviner la fausseté de Shelton, rien qu’à l’inspection de son nez. Méfiez-vous, dit-elle, de tout homme aux narines relevées et mobiles ; quand son nez se fronce, il ment. Nous ne savons pas jusqu’à quel point cette observation est juste, mais elle est au moins piquante et singulière. Quelle bonne trouvaille : quelle heureuse invention que celle de lady Ramsden et de miss Jemima sa fille, les chercheuses de maris ! Elles sont bien utiles aux roueries de Shelton, la fille surtout, afin de piquer l’amour-propre d’Angelica, et de pénétrer ses sentimens à l’égard du baronnet. Elles sont aussi bien divertissantes avec leur manie d’accaparer tous les jeunes gens des salons. Pauvres créatures ! la mère chassant pour sa fille, la fille chassant pour son propre compte : voilà un roman fini, et pas encore de mari trouvé. Si les deux Ramsden ne provoquent guère que le rire, il n’en est pas de même de la modeste figure du jeune Lewis, valet de chambre du comte de Horn. Ce domestique, qui reste fidèle à son malheureux maître jusque sous les verroux de Newgate, excite par son dévouement simple et naïf une émotion vraiment délicieuse. Ce coup de pinceau honore beaucoup l’ame de l’auteur. Comme expression du temps, les portraits des principaux membres de la fashion nous semblent tracés aussi justement que possible. Lord Belasyse, le marquis de Tavistock, et Henry Vernon, ce chef hardi et hautain du parti cynique, ont tous leur cachet particulier, et s’accordent on ne peut mieux avec ce que nous savons des libertins de high life au XVIIIe siècle. La brusquerie presque sauvage du fameux docteur Johnson, et la noblesse de caractère de sir Joshua Reynolds, sont finement senties et touchées. La sœur de ce dernier, brave fille de quarante ans, et qui ne fait que passer, sent bien son pays, et rappelle aussitôt ces revêches beautés parlant de ravisseurs, que M. Sainte-Beuve nous a si vivement peintes dans un de ses sonnets importés d’Angleterre. Le moins animé de tous les personnages secondaires est l’artiste vénitien Zucchi. Ami de la maison Kauffmann, futur mari d’Angelica, on ne comprend pas pourquoi il est si faiblement coloré. Il a beau faire des sorties violentes contre le mariage, la vie n’en circule pas davantage dans ses veines. L’auteur, préoccupé de figures plus importantes, a oublié de jeter sur lui une étincelle du feu de Prométhée. Peut-être ne l’a-t-il fait si terne et si pâle que pour mieux punir un jour Angelica de ses velléités ambitieuses.

La critique du rôle de Zucchi nous offre une transition naturelle pour arriver à la moralité de l’ouvrage. Généralement on exige d’une œuvre d’art un but élevé. On veut qu’il en sorte une intention directe ou indirecte de perfectionnement moral, une tendance vers le bon et le beau. La culture de l’art pour l’art trouve bien peu d’admirateurs et de partisans. Le roman comme œuvre d’art est donc soumis à la règle suprême qui gouverne les productions de l’intelligence, il doit contenir une pensée haute et fructueuse. Le roman est un miroir qui reflète tous les mouvemens de l’ame et les évènemens de la vie humaine ; mais le penseur qui tient en main le miroir ne doit pas le tourner vers la foule comme un homme indifférent ou comme un insensé qui n’a pas conscience de ce qu’il fait ; il doit laisser jaillir du spectacle qu’il déroule aux yeux une leçon profitable aux esprits sains et intelligens. En partant de ce point de vue, le nouveau roman que nous venons d’analyser est-il conforme aux bonnes doctrines de l’art ? Nous le pensons. Nous y voyons la satire de l’orgueil et la flagellation des mœurs d’une partie de la haute société. Par la peinture hideuse de son homme du monde, l’auteur a stigmatisé la froide corruption qui ronge le cœur de certaines gens que l’on appelle partout gens comme il faut ; il a signalé au mépris cette classe d’individus dont les civilisations avancées regorgent, et pour qui le goût est l’unique règle des actions ; il a montré enfin la boue dans le bas de soie. D’un autre côté, lorsqu’il frappe une jeune fille délicate et vertueuse dans ses sentimens les plus chers, lorsqu’il l’humilie d’une manière si terrible, il donne un rude avertissement à l’esprit romanesque et vaniteux de toutes les jeunes personnes qui se lancent dans le monde avec des rêves de grandeur et des espérances au-dessus de leurs positions réelles. En tout ceci, nous approuvons le romancier, et nous le louons de sa hardiesse ; mais pourquoi ne se contente-t-il pas des traits profonds et lugubres qu’il a déjà tracés ? pourquoi se croit-il obligé de finir le tableau par la réhabilitation de Shelton et son triomphe dans le club des Boucs, et par l’isolement et la fuite de la malheureuse famille Kauffmann, courbant la tête, sans mot dire, sous le coup qui vient de l’écraser ? Ne va-t-il pas plus loin qu’il ne faut aller ? L’ironie n’est-elle pas trop forte ? Il est vrai que le væ victis est le mot favori du monde, que la société n’applaudit, la moitié du temps, qu’à celui qui sort vainqueur de l’arène. Il est vrai encore que l’approbation d’une bande de roués n’est pas une récompense, une sanction légitime. Cependant il est dur, il est désespérant de voir le juste, le bon, l’honnête, puni, châtié si cruellement, contraint à se cacher honteusement et à s’éloigner d’un pays comme taché de la lèpre du crime. Nous aurions voulu, sans altérer la vérité du caractère et sans faire tort à son développement logique, que l’auteur, par un moyen que nous n’indiquons pas, mais pris dans le sujet même, eût laissé entrevoir pour le méchant un commencement de punition céleste. Après une catastrophe aussi déchirante que l’est celle qui forme la péripétie, c’eût été soulager les ames et laisser respirer un peu, comme a toujours l’habitude de le faire le grand Shakspeare, à la fin de ses tragédies sanglantes.

L’ouvrage de M. de Wailly nous a paru composé dans le système des analyseurs anglais. C’est une tentative audacieuse vis-à-vis d’un public aussi impatient que le nôtre ; loin de la critiquer, nous y applaudissons de grand cœur : il est désirable, pour les œuvres importantes et pour l’art, que le lecteur français ne soit pas emporté de crise en crise, et s’habitue à supporter les développemens. Quoique établies sur une large échelle, les proportions du roman sont bonnes ; le commencement, le milieu et la fin se répondent et se balancent convenablement. Un caractère posé, il se développe conformément aux lois de la logique, non pas de cette logique rigoureuse qui mène les personnages d’Alfieri et ceux de l’école française sur une ligne droite comme la ligne géométrique, mais de cette logique, plus humaine et plus vraie, qui fait décrire aux personnages de Plutarque, de Shakspeare et de Richardson, une ligne courbe et ondoyante. Un acteur une fois jeté sur la scène, il fonctionne suivant son importance et sa nécessité, sans que l’auteur le perde de vue ou en soit embarrassé. Tous les fils qu’il fait jouer se croisent et se décroisent, se mêlent et se démêlent sous ses doigts, avec aisance et netteté. Sous le rapport de l’exécution, M. de Wailly ne nous a pas moins agréablement surpris ; son style est généralement clair, et d’un naturel auquel nous ne sommes plus accoutumés depuis long-temps. De nos jours on a tant abusé de l’image, on a tant prodigué la métaphore, on a tellement chargé de lyrisme l’humble prose, que nous ne saurions trop louer un auteur qui débute avec le sermo pedestris horatien. Ce n’est pas que la langue du nouveau romancier soit pauvre et glacée : elle est aussi riche qu’elle a besoin de l’être, elle s’élève et s’anime quand il le faut ; mais, elle ne déborde pas en néologismes et en phrases poétiques à tout propos : M. de Wailly nous paraît écrire en homme de goût et de bon ton. S’il y a de la lenteur et même de l’embarras dans le style de ses premiers chapitres, la pensée y est toujours exprimée justement. À mesure que l’auteur avance et qu’il connaît mieux son terrain, la phrase s’anime et acquiert de la forme ; souvent elle est fine et aiguisée en façon d’épigramme ; souvent elle est sentencieuse et précise, à la manière de Vauvenargues. Dans la scène où Shelton demande, pour le docteur Johnson, une pension à lord Bute, favori du roi, elle est pleine d’ellipses et de vivacité. Lorsqu’il se voit humilié par les refus d’Angelica, elle rend sa rage avec une vigueur et une âcreté remarquables ; enfin elle éclate en traits superbes de franche passion à l’endroit où le malheureux comte de Horn, trahi par son protecteur, repoussé par sa femme, abandonné de tout le monde, est en proie au plus violent désespoir qui puisse saisir un homme. Quel que soit le jugement que la critique porte sur ce roman, quel que soit l’accueil que le public lui fasse, notre opinion est, après l’avoir lu avec attention et l’avoir scrupuleusement examiné, qu’il révèle d’heureuses facultés chez l’écrivain auquel on en est redevable. Il signale en lui un esprit élevé, de l’invention dramatique, de la puissance d’analyse, et un sentiment très juste des habitudes et du langage de la société. En voyant de telles qualités, nous croyons pouvoir dire à M. Léon de Wailly que le roman lui promet de belles destinées littéraires. Qu’il ne doute point de lui-même, qu’il se lance hardiment dans la carrière ; il est déjà sur la bonne voie, et il peut saisir d’une main ferme les rênes du char qui a touché si glorieusement le but sous la conduite des Cervantes, des Lesage et des Richardson.

Auguste Barbier.


  1. vol. in-8o, chez Ambroise Dupont, rue Vivienne, 7.