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Revue littéraire - 14 octobre 1864

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REVUE LITTÉRAIRE.


L’intempérance semble aujourd’hui la maladie dominante des âmes et des esprits. Il est clair que l’on a perdu, au moins pour un temps, cet équilibre intellectuel et moral qui fait les bonnes sociétés et aussi les bonnes littératures. Quand le romancier ou le dramaturge prend un type, il ne se contente pas généralement de présenter dans son véritable relief le personnage mis en scène, il l’accuse en traits si saillans, si exagérés, que la peinture, pour ainsi parler, déborde en crevant la toile devant et derrière. La préoccupation d’une thèse absolue fait ici tout le mal ; par un esprit déréglé de généralisation, on se trouve conduit à traiter les choses et les êtres comme ces versets des Écritures dont les prédicateurs tirent à peu près tout ce qu’ils veulent et qu’ils adaptent merveilleusement à tous les besoins de leur homélie. Le même excès n’est pas moins visible dans la critique et l’érudition. Que de conclusions, là aussi, extraites on ne sait comment de prémisses où elles n’étaient pas ! Pour plus d’un chercheur, le document, la pièce consultés, paraissent devenus une sorte de matière friable et malléable à merci qui, comme un champ bien préparé et bien fécondé, doit rendre le centuple du germe qu’elle contient. Certes la méthode synthétique bien appliquée est un procédé dont l’excellence est incontestable ; mais elle est d’autant plus dangereuse que c’est en réalité un très vif attrait pour l’intelligence de pouvoir embrasser d’un bloc, après un travail plus ou moins pénible ou embarrassé, un ensemble d’hommes et de faits. Où l’histoire, par exemple, avait d’abord découvert une source nouvelle d’aperçus riches et logiques, elle a fini souvent par rencontrer une sorte de marais où elle s’embourbe. On pourrait citer non-seulement dans le domaine historique, mais dans celui de la critique pure et du roman, bien des déviations aventureuses de ce genre. L’imagination, encore une fois, y va par une pente douce et naturelle où le jugement ne songe pas toujours à la retenir, et quand l’esprit, suivant avec intérêt une série d’idées qui l’attirent, s’est attaché en quelque façon au tronc principal qui les représente, il cède volontiers au plaisir d’enter sur ce tronc une foule de greffes et de boutures qui ne sont point faites pour y fleurir.

Quelques récentes publications montrent bien la tendance générale dont nous parlons. On trouve d’abord, parmi les œuvres de simple recherche et d’érudition, un groupe de livres dont l’objet est de réagir, au nom d’une critique libérale et éclairée, contre ces vieilles superstitions dont les âmes jadis étaient obsédées. Les légendes dont Satan est le héros semblent surtout exercer je ne sais quel attrait sur une certaine littérature. Depuis cette époque trouble du moyen âge sur laquelle le génie du mal semble de loin avoir plané en dominateur, on ne s’était jamais autant qu’à cette heure préoccupé de Lucifer et des milles démons qui forment sa suite. M. Michelet, qui possède avant tout le génie de la symbolisation et de la synthèse, avait déjà, dans la Sorcière, rangé ingénieusement en bataille autour du foyer toute la légion des génies malveillans, mâles et femelles, auxquels il prêtait un rôle métaphorique un peu forcé. Tout le monde a compris, au fond, quelle était l’idée de l’historien ; mais à qui aussi a-t-il échappé que M. Michelet, en se prenant en quelque façon corps à corps avec les choses et les hommes, arrivait en plus d’un endroit à un grand effet d’imagination et de fantaisie ? Cette personnification en Satan de toutes les passions, iniquités et misères des siècles passés était de nature à séduire bien d’autres esprits d’une moindre trempe. Dans des livres qui témoignent d’un sérieux travail de recherches, deux écrivains, M. Cayla[1] et M. Gastineau[2], se sont efforcés de réunir sur les incarnations de l’esprit du mal les points de vue qu’ils jugeaient vraiment historiques et incontestables. Le lecteur peut-il cependant accepter leurs affirmations sans réserves ? On n’a point à insister ici sur la pensée inspiratrice de ces études ; elle est assurément louable, puisqu’elle tend à établir le triomphe de la raison saine et de la science sur les ruines des mauvaises légendes, des superstitions aveugles et des absurdités théocratiques ; mais l’écueil de pareils travaux était justement dans l’excès des généralisations et du symbolisme. On aura beau retourner les faits, scruter profondément les époques et les sociétés : s’il se dégage de ces recherches et de ces analyses une certaine idée maîtresse et générale, la question n’en demeure pas moins toute d’épisodes, de détails et de nuances ; elle peut offrir au romancier, dans ses délicates complexités, un point d’appui solide pour une œuvre d’imagination, elle ne saurait fournir au critique et à l’érudit un ouvrage d’un seul bloc et d’une seule haleine où l’intérêt se soutienne sans contrainte, sans défaillance, et surtout la vérité sauve.

Éviter ici le parti pris, le point de vue à pic et vertigineux, semble difficile : l’esprit s’abandonne au plaisir de voir d’en haut, de planer ; le diable qu’on a suivi au sabbat, à Loudun, chez les religieuses hystériques, et jusque dans le lit du docteur Luther, on est porté malgré soi à le retrouver un peu partout ; on le garde dans l’angle visuel pour ainsi dire, et ce symbole une fois admis refoule et fait battre en retraite devant l’historien bien des mobiles, bien des causes et bien des passions dont on oublie la véritable importance et le caractère. « Sardanapale, dit quelque part l’un des écrivains dont nous parlons. César, Valois, Tudor, Stuart, Loyola, oppresseurs des âmes, voilà les incarnations de M. Satan… Dalila, Clytemnestre, Cléopâtre, Messaline, Catherine de Médicis, Du Barry, voilà celles de Mme Satan. » C’est vraiment pousser par trop loin l’amour de l’unité et de la personnification : la figure de Clytemnestre et celle de César se trouvent assez inopinément fixées d’un seul trait. Pourquoi ne pas dire tout simplement que le bien et le mal se partagent de toute éternité le monde physique et le monde moral ? Encore faudrait-il ajouter, sans symbole, que les mêmes personnages et les mêmes choses réunissent en soi, dans un mélange inextricable, tous les élémens bons et mauvais de l’humanité : cela vaudrait mieux sans doute que les affirmations absolues et les efforts malavisés d’une induction excessive. Ce qui aggrave d’ailleurs chez les deux écrivains dont il s’agit les côtés faux de la thèse posée et soutenue, c’est le ton emphatique et déclamatoire qu’ils ont pris ; ils semblent avoir, dans ce commerce de leur pensée avec le prince des ténèbres et toutes ses légions, contracté quelque chose de sabbatique et de démoniaque ; ils ont des allures d’évocateurs, ils apostrophent Satan et le tutoient… En somme, faute d’avoir su rétrécir raisonnablement leurs points de vue et leurs horizons, ils ont mélangé en plus d’une rencontre le faux et le vrai, la critique éclairée et la fantaisie.

Cette intempérance, signalée ici dans la critique, s’accuse davantage, comme l’on pouvait s’y attendre, en certaines œuvres d’imagination, et si le faux pénètre dans la critique, on ne doit pas s’étonner qu’il règne dans le roman, et qu’il triomphe par exemple en des récits comme la Mademoiselle Cléopâtre de M. Arsène Houssaye. Ne semble-t-il pas que tout romancier qui aborde un sujet scabreux prend l’engagement de faire un chef-d’œuvre ? Audace oblige en ce cas : quand on va chercher ses héros et ses héroïnes dans le demi-monde, on doit avoir assez d’art, de tact, de puissance et de délicatesse pour réussir, tout en peignant dans leur vérité les mœurs et la vie des courtisanes, à nous apitoyer profondément sur leur sort. Qu’on ne se trompe pas sur notre pensée : il ne s’agit pas de faire œuvre de moraliste pédant et morose, il faut simplement tracer des peintures naturelles et vraies. La courtisane est, aussi bien que tout autre type, un être essentiellement dramatique dont chacun a le droit de s’emparer aux périls et risques de sa plume. De la combinaison des élémens les plus immoraux peut sortir une œuvre hautement morale, et les leçons les plus salutaires dans la forme et dans l’intention nous sont très souvent données par les personnages les plus avilis. Trouvons-nous cette moralité dans le roman de M. Arsène Houssaye ? La courtisane qui s’y pare du nom de Cléopâtre a la prétention de représenter un type social nettement accentué. L’antiquité n’a rien eu de comparable à ce demi-monde qu’on a vu se former tel qu’il est dans le courant du XIXe siècle, et à qui le théâtre et le roman ont accordé de si franches coudées. La courtisane à Rome n’a jamais pris, à proprement parler, la tête de la société, ni rejeté, de l’aveu public, l’honnête matrone dans l’ombre étouffante du gynécée. Aspasie et Laïs ont été à Athènes des personnalités, avec un relief exceptionnel. Les reines du luxe et de l’orgie ne portaient pas dans la ville de Minerve le nom sinistre de légion. Le XVIIIe siècle, pour prendre dans l’histoire moderne une époque fameuse en ce genre, a eu son temple de Gnide, ses Pompadours, ses Olympes terrestres, et, aussi bien que le XVIIe siècle hypocrite et sournois, ses Margots de cour et de ruelles ; mais tout cela se désigne habituellement par le mot galanterie : la prostitution n’a pas envahi tous les degrés de l’échelle sociale. Aujourd’hui c’est tout autre chose : nous en sommes au règne souverain de l’amour vénal, et depuis vingt années la littérature, entraînée au courant des mœurs, grossit des volumes des faits et gestes des courtisanes. Est-ce pour nous habituer à la pensée de ce demi-monde qui nous enveloppe et nous presse chaque jour davantage, ou bien voudrait-on lui rendre hommage et honneur ? Le livre de M. Houssaye n’est pas de nature à nous éclairer sur ce point.

Mlle Cléopâtre est une héroïne choisie parmi les privilégiées du demi-monde : c’est une fille bien née et qu’une faute de jeunesse a seule jetée dans ce milieu funeste de prostitution. Un voyage en Italie à la suite d’un prince italien mort à temps lui a donné la fortune et l’indépendance ; elle-même, à force d’habitude et de volonté, s’est assuré une liberté de cœur salutaire ; il lui reste juste autant d’âme qu’il en faut pour bien exercer ce métier difficile de courtisane. Jusqu’ici rien de mieux, nous sommes dans la vraisemblance et la vérité ; mais ce masque de fille de joie, il nous est loisible de le retourner, car il est à double visage comme celui des acteurs antiques. Savez-vous quel est le passe-temps de cette aventurière de haut bord ? Grâce aux coups de baguette de M. Houssaye, elle mène bravement l’existence en partie double. En-deçà des ponts, rue du Cirque, c’est la bacchante effrénée, présidant les petits soupers et le baccarat. Passez la Seine, vous la retrouvez au noble faubourg, devenue grande dame, titrée, présidant une œuvre de charité. Le fleuve trace la ligne de démarcation entre le vice et la vertu. On dirait de cette Cléopâtre fantastique que la grâce la touche et l’abandonne tour à tour, selon qu’elle va vers le nord ou vers le midi. La vérité est qu’en quittant la rive droite elle se teint simplement les cheveux et revêt des robes plus montantes. Certes, si M. Houssaye eût eu le respect du lecteur, il aurait cherché quelque autre moyen de le toucher et de l’émouvoir. Son histoire parisienne, comme il l’appelle, n’est qu’un conte qui, au temps des Mille et une Nuits, n’eût pas prolongé de vingt-quatre heures la vie de Scheherazade. Cette femme ainsi dédoublée, tiraillée et comme suspendue entre deux amans, le premier en date et le dernier venu, est une créature illogique et inadmissible. Ses deux adorateurs, Adolphe de Marcillac et Max Auvray, ne sont pas des êtres plus vraisemblables : Adolphe, avec ses extases platoniques en face de cette Cléopâtre qu’il a enlevée, puis abandonnée toute jeune fille, alors qu’elle s’appelait Angèle, et à laquelle il revient, on ne sait pourquoi, peut-être parce qu’il la voit entourée de luxe et d’adorateurs, Adolphe est bien la nature la plus hiéroglyphique de ce roman, où tout à peu près n’est qu’hiéroglyphe ; Max, lui, n’est qu’un fou, et encore un fou artificiel, devenu voleur sans raison suffisante et parce qu’il plaît à M, Houssaye de finir son livre par une sorte d’aventure de bagne. Quant au vieux bijoutier, te père de Max, qui poursuit son fils le voleur pistolet en main pour le contraindre à se tuer, il devient par son insistance ridicule un monomane qui, selon le tempérament du lecteur, impatiente ou bien fait sourire. On ne prétend pas raconter ici la fable de ce roman ; à vrai dire, elle n’existe pas. Tout se borne à une succession de scènes étranges ou banales, soupers fins, parties de campagne, chevauchées autour du grand lac du bois de Boulogne, où l’action s’étire sans marcher et sans s’animer. Cléopâtre s’empoisonnera à la fin parce que Max Auvray se sera tué, et Adolphe de Marcillac, toujours platonique, l’enterrera comme une sainte ; mais pourquoi ce coup de théâtre après une intrigue si morne et si sommeillante ? Quel a été le but de M. Houssaye en écrivant ce gros volume ? On suppose bien que, dans sa pensée, Mlle Cléopâtre est une de ces filles de marbre chez lesquelles une étincelle est susceptible de se ranimer de temps à autre ; malheureusement cet effet me paraît manqué. Le cœur dans Cléopâtre ne se réveille point ; elle demeure jusqu’à la fin une figure de bois ou de cire, une forme vague et sans consistance, absolument comme ces personnages mal définis, la Dame de carreau, la Taciturne, Chanlilly, qui gravitent autour d’elle comme des satellites en peine de leur route. On peut donc dire à M. Houssaye qu’il ne nous a rendu ni le cœur humain, ni ses passions, ni ses vices, mais qu’il nous a seulement montré, sur un théâtre de convention, des marionnettes frisées et musquées. Au lieu de préparer la scène de son drame comme un machiniste pour une féerie émerveillante, il aurait dû nous faire pénétrer dans les replis de ces âmes troubles et dissimulées, en dévoiler les arrière-pensées, les douleurs et les hontes cachées ; M. Houssaye, au contraire, s’en tient au dessus et au dehors, à l’habituel et au convenu, à ce qui se voit, mais désormais ne s’analyse plus. Cette tâche délicate et difficile qui consiste à mettre en saillie, pour nous inspirer à la fois du dégoût et de la compassion, les mœurs publiques et secrètes des coryphées du demi-monde, cette tâche a-t-elle dépassé les forces de M. Houssaye ? Toujours est-il qu’il s’est lancé dans l’exécution au hasard, sans avoir d’avance deux points fixes, le point de départ et celui d’arrivée, et le lecteur qui ferme le livre cherche sans la trouver la conclusion morale du récit. Tout autre est l’impression que nous laisse par exemple la Manon Lescaut de l’abbé Prévost : Manon est un type littéraire vivant ; en dépit de ses faiblesses, de ses contradictions, de ses perversités même, elle a le don de nous intéresser, de ravir d’emblée nos sympathies, parce que c’est une femme capable d’un sentiment, ce sentiment fût-il fugitif comme l’éclair ; à un moment donné, la nue du moins s’est déchirée et a laissé voir un vrai côté de l’âme humaine. On comprend aussi la Dame aux Camélias de M. Dumas fils. Il y a là du naturel et de la passion, et d’ailleurs on ne peut se méprendre sur l’idée du dramaturge : il veut réhabiliter son héroïne par l’amour et par la souffrance. M. Houssaye se figure-t-il avoir créé, lui aussi, une figure touchante de courtisane ? S’imagine-t-il que sa Cléopâtre pense, parle et agit naturellement ? Qu’on nous rende plutôt les gravelures à la Crébillon du XVIIIe siècle. C’était immoral ; au fond, c’était moins faux. Une débauche de sensualité mêlée de gaîté gauloise semblera toujours préférable à une ennuyeuse exhibition de figures fardées.

Ainsi l’imagination comme la critique et l’érudition tendent à se perdre momentanément dans le vague et dans l’absolu. Le critique aboutit parfois sans le vouloir à d’étranges généralisations, le romancier nous donne trop souvent des peintures aux teintes forcées ou monotones ; le premier oublie le triage qu’il importe de faire, en toute recherche, parmi les faits et les personnages ; le second observe mal, avec un dessein préconçu, et comme si ses yeux étaient affectés de cette bizarre maladie qui ne permet plus de distinguer la diversité des couleurs, il est enclin à apercevoir les hommes et les choses sous le même angle et le même aspect. Ce n’est là sans doute qu’un mal passager ; mais si fugitifs que soient de pareils travers et si frivoles que soient les œuvres où ils apparaissent, la critique littéraire doit les recueillir scrupuleusement, comme ces phénomènes que la science note avec soin dans l’observation du monde extérieur.

Jules Gourdault.
  1. Le Diable, sa grandeur et sa décadence, in-18, Dentu.
  2. Monsieur et Madame Satan, in-18 ; Paris, chez tous les libraires.