Revue littéraire - 31 juillet 1883

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Revue littéraire - 31 juillet 1883
Revue des Deux Mondes3e période, tome 58 (p. 693-705).
REVUE LITTÉRAIRE

UNE NOUVELLE HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ANGLAISE.

Histoire de la littérature anglaise depuis ses origines Jusqu’à nos jours, par M. Augustin Filon. Paris, 1883 ; Hachette.

On peut dire hardiment de ce livre qu’il nous manquait. Sans doute, nous avions bien, sur telles et telles époques de l’histoire de la littérature anglaise, d’excellentes monographies : les travaux depuis longtemps classiques des Villemain et des Rémusat, ceux de Philarète Chasles, toujours un peu superficiels, mais toujours amusans à lire, et toujours suggestifs; ou bien encore, plus près de nous, des livres comme celui de M. Mézières sur Shakspeare, ses prédécesseurs, et ses successeurs; des Essais comme ceux de M. Montégut, dont la suite pourrait presque former, depuis tantôt trente ou quarante ans, une véritable histoire de la littérature anglaise contemporaine; des études comme celles que tout récemment encore M. Scherer consacrait à Wordsworth ; combien d’autres enfin, qu’il y aurait plaisir, profit, et justice à signaler, n’était la peur trop naturelle de faire tort, sans le vouloir, à tous ceux que l’on omettrait dans cette longue énumération. Nous avions bien aussi, d’autre part, dans cette grande Histoire de la littérature anglaise de M. Taine, — un des plus beaux livres de ce temps, quoi qu’on en puisse dire, — une histoire générale comme les Anglais eux-mêmes n’en ont pas encore une, ou du moins comme j’avoue que je ne leur en connais pas, et qui vraisemblablement aurait pour de longues années épuisé le sujet, si certaines préoccupations philosophiques et le souci d’une thèse à démontrer, y tenant presque plus de place que l’histoire et la littérature, n’avaient laissé, dans ce champ si fertile, presque aussi riche que celui de notre littérature française, beaucoup à glaner après lui, bien des noms qu’il avait négligés, et bien des œuvres qu’il avait à peine effleurées. Mais ce que nous n’avions pas, c’était une histoire portative, si je puis ainsi dire, de la littérature anglaise, une histoire complète et cependant abrégée, une histoire qui ne sentît pas le manuel de collège, bonne à lire et non pas seulement à consulter, écrite avec agrément en même temps qu’avec solidité, qui fût œuvre personnelle surtout et non pas, comme tant de prétendues Histoires, une compilation plus ou moins consciencieuse de jugemens tout faits et d’opinions usées, décriées, avilies par le long usage.

Rien n’est, en effet, selon la manière de s’y prendre, plus facile ou plus difficile à composer que ces sortes de livres : plus facile, quand on ne se donne pas la peine de remonter le courant de l’opinion pour aller jusqu’aux sources; plus difficile, quand, au contraire, on s’impose d’étudier une grande littérature depuis Llywarch-Hen et Cædmon jusqu’à Tennyson et Robert Browning, de parcourir exactement tout l’entre-deux, et de ne rien dire, vieux ou neuf, que l’on n’ait pensé ou repensé par soi-même. C’est le second parti qu’a pris M. Filon. Son Histoire de la littérature anglaise est une série de jugemens, et de jugemens qui sont à lui, même quand il leur arrive de se rencontrer avec ceux de ses prédécesseurs. Il y parle comme il pense, chose rare; et il y pense comme il sent, chose plus rare. Et c’est pourquoi ce livre est bien celui qui nous manquait. Dans un temps où il se publie si peu d’œuvres marquées à cette empreinte de sincérité, l’éloge n’est-il pas suffisant pour que nous ayons le droit d’y mêler quelques critiques?

Il semble d’abord qu’à s’enfoncer ainsi dans l’étude intime de la littérature anglaise, M. Filon ait quelque peu oublié l’histoire de la littérature française. Je ne l’ai pas vu sans étonnement attribuer à Corneille ces deux vers devenus légendaires :


Ah ! voici le poignard qui du sang de son maître
S’est souillé lâchement; il en rougit, le traître!


Je les croyais de Théophile. Dans une prochaine édition de son livre, si toutefois il a besoin d’y parler de Corneille, M. Filon pourra les remplacer par ces vers de Cinna :


Avec cette beauté qui t’était destinée,
Reçois le consulat pour la prochaine année.
……….
Préfères-en la pourpre à celle de mon sang.


En un autre endroit, M. Filon assigne ces deux vers à Voltaire, et ce n’est pas non plus pour lui en faire honneur :


Un seul jour ne fait pas d’un mortel vertueux
Un perfide assassin, un lâche incestueux.


Je conviens à regret qu’ils sont, et le second surtout, d’une facture critiquable. J’ajoute que Voltaire est plein de ces rimes faciles, de ces redoublemens d’épithètes, et qu’ainsi la méprise n’a rien que de très naturel. Mais les deux vers ne sont pas moins de Racine, et, qui plus est, dans Phèdre. Ce sont là de pures vétilles, et tout le monde a de ces défaillantes de plume. Aussi ne les aurions-nous même pas signalées si d’abord, dans un livre où les notes sont rares, et même trop rares, M. Filon n’en avait rédigé une tout exprès pour reprocher à Hallam d’avoir fait figurer Condé, mort et enterré, parmi les spectateurs de la première représentation d’Esther; et si ensuite l’exactitude, et l’exactitude rigoureuse, n’était et ne devait être un mérite essentiel d’une Histoire. Ce sera donc rendre encore service à M. Filon que de lui rappeler que le mot célèbre et proverbial : « Comment peut-on être Persan ? » n’est pas de Chamfort, mais de Montesquieu; et que ce n’est point Mlle de Sévigné, mais Mme de Staël, qui, loin de Paris, regrettait son « ruisseau de la rue du Bac. »

En même temps qu’à lui, ce sera rendre service à un autre que de relever cette phrase : « La Duchesse d’Amalfi et Vittoria Accoramboni attendent encore des traducteurs qui nous fassent connaître leurs effrayantes beautés. » Il s’en faut du tout au tout, pour ma part, que j’accepte l’opinion de M. Filon sur ces mélodrames extravagans de Webster, une espèce de Ducange ou de Pixérécourt du commencement du XVIIe siècle, mais, chefs-d’œuvre ou non, la Duchesse d’Amalfi et Vittoria Accoramboni sont traduits depuis tantôt vingt ans et remplissent, avec un drame de Ford, tout un gros volume des Contemporains de Shakspeare, de M. Ernest Lafond. Que dirons-nous encore de cette conclusion du chapitre que M. Filon consacre à Richardson? « En reconnaissant dans Paméla, mais surtout dans Clarisse, l’accent de la passion, en l’entendant parler pour la première fois, le monde eut comme un tressaillement. Un vieil imprimeur puritain venait, avant l’abbé Prévost, avant Jean-Jacques, de lui révéler le véritable langage de l’amour. » Ce n’est évidemment pas pour son Histoire de Cicéron que l’abbé Prévost vient faire ici figure, mais sans doute pour Manon Lescaut. M. Filon a seulement oublié que Manon Lescaut avait précédé Clarisse de vingt ans à peu près, et Paméla de dix. N’a-t-il pas aussi oublié plus loin, dans le chapitre qu’il consacre à Macaulay, et où il le loue d’avoir introduit le premier dans l’histoire « la description des mœurs, » et « la peinture des lieux, » « l’émotion, » et « le pittoresque, » que l’illustre historien anglais avait eu chez nous, en France, des prédécesseurs, et que l’Histoire des ducs de Bourgogne, ou encore l’Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands sont l’une et l’autre de quelque vingt ans plus ancienne que l’Histoire d’Angleterre depuis l’avènement de Jacques II? Ce n’est d’ailleurs ni à Barante, ni à Augustin Thierry, ni à Macaulay qu’il faut faire honneur de cette transformation de l’histoire : les véritables ouvriers en ont été Chateaubriand en France et Walter Scott en Angleterre. Sur la nature de ces observations, on peut juger par où pèche le livre de M. Filon. Une certaine exactitude y fait défaut, et surtout l’exactitude bibliographique, laquelle pourtant de plus en plus, à mesure que les œuvres s’accumulent dans les bibliothèques, deviendra le fondement même de l’histoire des littératures. Des ouvrages comme celui de Hallam sur la Littérature de l’Europe pendant les XVe, XVIe et XVIIe siècle, peuvent manquer, et manquent effectivement, je l’accorde à M. Filon, qui est dur pour Hallam, de bien des qualités. Mais ils n’en sont pas moins infiniment précieux. Et ce qui manque à l’ouvrage de M. Filon, à son tour, c’est justement un peu de cet ordre, et de cette méthode, et de cette rigueur de classification qui sont en excès dans celui de Hallam. Je n’hésite pas à dire qu’il y faudrait aussi plus de renseignemens, et même de notes, biographiques et bibliographiques. Il est difficilement admissible, puisque nous parlions de Macaulay, que, dans une Histoire de la littérature anglaise, on ne nous donne la date ni de sa naissance, ni de sa mort, ni de la publication de ses principaux ouvrages. Ce sont autant de moyens de contrôle que l’on est tenu d’offrir au lecteur, et qu’il n’est pas mauvais de se donner à soi-même. Il n’y a bien souvent qu’une erreur de date au fond des généralisations téméraires d’une certaine critique. Même observation pour les indications bibliographiques : il faut absolument que nous puissions nous reporter aux œuvres, et il faut surtout que l’on nous fasse connaître où nous trouverons des renseignemens plus nombreux, plus étendus, plus détaillés que n’en peut contenir un seul volume où l’on ramasse en six cents pages six cents ans d’histoire littéraire.

M. Filon, quelque part, écarte de l’œuvre de Shakspeare un certain nombre de pièces qui ne sont pas, en effet, considérées d’ordinaire comme étant l’œuvre propre du grand poète. On voudrait savoir les raisons de M. Filon, et, à défaut de ces raisons, on voudrait la mention du livre où on les trouvera. J’en serais d’autant plus curieux, pour ma part, que, parmi les pièces qu’il lui enlève ou dont il le décharge, M. Filon a classé Timon d’Athènes, qui passe assez communément pour être de Shakspeare. Où sont les preuves? et à défaut de preuves, s’il n’avait pas la place qu’il fallait pour les développer où pourrons-nous les aller chercher? C’est comme ailleurs, quand M. Filon nous parle de l’auteur de Robinson Crusoé. « Swift, nous dit-il, le traite d’ignorant, Leslie de boute-feu, Prior de libelliste, Toland d’homme vendu... Il passe à la fois pour un esclave des ministres et un démagogue, pour un esprit turbulent et pour un mercenaire, pour un fanatique et un athée... c’était tout bonnement un honnête homme. » Rien ne paraît aujourd’hui moins assuré que cette conclusion. Si M. Filon s’était imposé de nous indiquer en note les travaux les plus récens sur chaque auteur dont il traite, il n’aurait pu manquer de nous signaler ce livre de M. Minto et ces recherches de M. Lee, dont M. Cherbuliez, il y a bientôt deux ans, portait les résultats à la connaissance des lecteurs de cette Revue. « Le plus effronté menteur que le monde ait jamais vu : » tel est le jugement des derniers biographes de Daniel de Foë. Nous voilà loin de « l’honnête homme » de M. Filon. Qui a tort? Qui a raison? M. Filon nous devait au moins de nous mettre à même d’en juger. Il ne suffit pas qu’une Histoire de la littérature anglaise soit agréable, il faut encore qu’elle soit constamment utile.

Enfin, les grandes lignes ne sont pas assez nettement marquées dans ce livre, et les caractères généraux de la littérature anglaise n’y ressortent pas assez vigoureusement en relief. Cette longue histoire se déroule avec trop de continuité. Les intervalles et, par conséquent, les époques ne s’y discernent pas. On n’y voit pas très bien non plus ce qu’il y a d’identique, à travers les âges, sous la diversité des œuvres : l’unité de l’esprit national, ce qui fait qu’un poème ou un roman anglais ressemblent plus à un poème ou à un roman anglais qu’à un poème ou à un roman français, cet air de famille enfin et cette allure de race dont personne ne peut jamais complètement se dépouiller sans renoncer pour toujours, je ne dis pas à être compris, mais à être reconnu des siens. À la vérité, je soupçonne qu’ici le souvenir de M. Taine aura quelque peu gêné M. Filon. Esprit délicat, raffiné, dédaigneux, et d’ailleurs un peu sceptique, il aura craint de paraître marcher sur les brisées d’un tel prédécesseur. À moins encore qu’il n’ait estimé que ce qui était fait n’était pas désormais, et de longtemps, à refaire, jusqu’au jour où des événemens nouveaux et des œuvres nouvelles auront dégagé de l’indétermination quelque élément encore inaperçu de cet esprit national. Il se peut qu’il ait raison. Mais, quand nous devrions donner à rire à son scepticisme, nous n’en regrettons pas moins, dans son Histoire, quelques-unes de ces généralisations qui coordonnent sous quelques indications principales cette multitude presque infinie de faits, de noms propres et d’œuvres que fait nécessairement passer sous les yeux du lecteur l’histoire d’une grande littérature. Et les époques, en tout cas, auraient pu, auraient dû être distinguées par des traits plus précis. Je sais bien qu’il n’y a rien de plus difficile, dans un livre d’histoire, que de parer à une semblable critique. L’analyse d’une tragédie d’Otway tient autant de place sur le papier que celle d’un drame de Shakspeare, exactement comme dans nos histoires de la littérature française il ne faudra pas moins d’encre pour exposer l’action d’Inès de Castro que celle d’Athalie. De là résulte presque inévitablement une disproportion des parties, un manque d’équilibre dans la distribution des masses, et par suite un manque d’effet dans le tableau. Si l’on veut s’attacher à l’ensemble, on sera, comme M. Taine, accusé d’être incomplet; mais on sera, comme M. Filon, accusé de n’avoir pas suffisamment masse l’ensemble, si l’on a voulu être complet. Ce n’en est pas moins une obligation de la critique, et une obligation positive, que d’avertir le lecteur et de s’efforcer à lui dire les précautions qu’il doit prendre même contre un bon livre. L’obligation ne sera-t-elle pas d’autant plus étroite que le livre lui-même sera non-seulement meilleur, mais encore, c’en est ici le cas, il faut dire plus séduisant?

Je croirais volontiers qu’à vivre un peu assidûment dans le commerce de la littérature anglaise, on y contracte une indépendance de jugement, et, pour ainsi dire, un esprit d’individualisme qui nous fait défaut en France, et nulle part plus visiblement qu’en matière de critique littéraire. Ce mérite est à un haut degré celui du livre de M. Filon. Faute de pouvoir en produire autant d’exemples que je le voudrais, j’irai tout de suite au plus considérable, et je prendrai le chapitre très intéressant et très nourri qu’il a consacré au drame de Shakspeare.

Nul n’ignore qu’aujourd’hui c’est la mode, en France comme en Allemagne, — selon le mot de Victor Hugo, qui songeait ce jour-là sans doute à la manière dont il rêvait d’être admiré lui-même, — c’est donc la mode et l’usage de tout admirer dans Shakspeare, « comme une brute. » Il y a des taches dans Corneille et il y en a dans Racine; à chaque fois qu’on les représente, ou, pour mieux dire, qu’on les reprend, les critiques font profession d’y en découvrir de nouvelles; mais il n’y a pas de taches dans Shakspeare. En vain les Anglais nous préviennent-ils eux-mêmes, — celui-ci, et c’est Hallam, le plus judicieux de leurs historiens littéraires, — « qu’il faut apprendre Shakspeare comme on apprend une langue, comme on lit un passage difficile en grec, en jetant à tout moment les yeux sur le commentaire; » — celui-là, et c’est Charles Lamb, un de leurs plus délicats humoristes, — « qu’à la scène, toute la poésie et toute la profondeur psychologique de Shakspeare disparaissent, de telle sorte qu’il n’en demeure plus que le mélodrame, » il n’est pas moins convenu que le drome shakspearien est un bien autrement vivant spectacle que la froide tragédie française; et l’on continue d’admirer le plus dans le grand poète ce qu’il y en a de moins admirable pour tout homme de bon sens, c’est à savoir ce que l’on n’en comprend pas. Il y a les gens aussi qui croient admirer l’auteur d’Hamlet à travers le drame romantique dans Ruy Blas ou dans le Roi s’amuse, et qui ne se doutent pas, comme dit M. Filon avec autant de vivacité que d’esprit, que s’il y a « quelque chose de plus ridicule qu’un Allemand qui commente Shakspeare, c’est un Français qui l’imite. » M. Filon n’est pas de cette école, — ni nous non plus. Il sait combien de ces admirateurs frénétiques de Shakspeare n’en ont jamais vu représenter à la scène une tragédie seulement, et combien il serait facile d’en citer qui le louent impertinemment, je ne dis pas sans l’avoir lu, mais tout exprès pour se dispenser de le lire. Car, s’ils le connaissaient mieux, ils ne l’admireraient pas moins, à coup sûr, mais, à coup sûr aussi, ils le loueraient autrement. Sachons donc grand gré à M. Filon d’avoir su maintenir, même en face d’un Shakspeare, l’intégrité de son droit de juger, et félicitons-le surtout d’avoir eu le courage d’en user. C’est du courage en effet qu’il y faut, presque autant de courage que pour oser parler librement du style de Molière, et trouver, avec La Bruyère, un peu de «jargon » dans l’Avare, ou, avec Fénelon, quelque « galimatias » dans Tartufe et dans le Misanthrope même. Demandez-le plutôt à M. Edmond Scherer !

M. Filon a résumé d’abord, dans un paragraphe rapide, ce que l’on sait aujourd’hui de la vie de Shakspeare, peu de chose au total, si les biographes n’y faisaient entrer complaisamment tout ce que l’examen, et l’interprétation plus ou moins philosophique des œuvres, leur suggère d’inventions arbitraires. Puis, ayant énuméré les principales sources où le poète avait puisé, — Plutarque pour l’antiquité, Hollinshed pour l’histoire nationale, Chaucer, Mandeville, Boccace, Pétrarque, Arioste, les conteurs italiens, Homère et Montaigne, — il a esquissé les principaux traits du drame shakspearien. Enfin, ayant classé les pièces de Shakspeare et discuté, trop brièvement, nous l’avons dit, l’authenticité de quelques-unes d’entre elles, il a successivement étudié les drames de fantaisie et d’aventures, les scènes, les comédies proprement dites, les tragédies romaines, les drames historiques, et les drames de caractères, comme il les appelle, c’est-à-dire les chefs-d’œuvre : Macbeth, le Roi Lear, Othello, Hamlet et Roméo. Cette classification en vaut une autre, ou du moins je n’en sache qu’une qui lui dût être préférée, c’est la classification chronologique, si, dans l’ignorance où nous sommes de la date précise de la plupart des pièces de Shakspeare, elle n’offrait peut-être autant de dangers possibles que d’avantages réels. N’abusons pas de la critique conjecturale. Imaginez l’embarras si vous ne saviez pas la date certaine des pièces de Corneille, — elles sont en nombre à peu près égal à celles de Shakspeare, — et qu’il fût question de les classer chronologiquement. Placeriez-vous le Menteur dans l’année de Polyeucte, et croiriez-vous Polyeucte, à son tour, de cinq ans antérieur à cette étrange Théodore ?

M. Filon a heureusement caractérisé les drames de fantaisie et d’aventures : Peines d’amour perdues. Beaucoup de bruit pour rien, le Marchand de Venise, etc. « Il faut faire un effort, dit-il, et considérer ici comme un mérite ce que nous regardons d’ordinaire comme un défaut : l’invraisemblance des événemens. » Nul doute, en effet, que les contemporains de Shakspeare y prissent d’autant plus d’intérêt que la contexture en était plus chargée de matière, et que l’imagination du poète se dirigeait au dénoûment par des chemins plus extraordinaires et des péripéties plus inattendues. Cette invraisemblance, quelquefois monstrueuse, est le prix dont il nous faut aujourd’hui payer « d’émouvans coups de théâtre, des scènes tendres ou spirituelles, d’adorables effusions de poésie ; » et, à condition que cette invraisemblance ne prétende pas faire école, nous y consentons volontiers. Il nous est déjà plus difficile de sacrifier les vraisemblances morales et d’admirer, comme on voudrait nous y contraindre, ces héros du drame shakspearien pour « la prodigieuse mobilité de leurs impressions » et leurs « reviremens inexpliqués, » c’est-à-dire pour ce qu’il y a en eux de moins conforme à la réalité. Le fait est qu’ils nous déroutent à chaque tournant de l’intrigue. On n’a jamais mis à la scène des personnages qui fussent moins identiques à eux-mêmes, et le décor fantastique du drame n’est pas plus changeant que le fond de leur cœur. Mais, ce qu’il nous est tout à fait impossible de supporter, c’est, dans ces pièces d’aventures, le mélange d’euphuisme et de grossièreté qui caractérise le dialogue. Le comique de Shakspeare y tient malheureusement presque tout entier; dans son œuvre immortelle, c’est la partie caduque, et, si supérieur par tant d’autres points aux grands dramaturges de son siècle, c’est par là qu’il retombe au niveau des plus vulgaires d’entre eux. « Quelle différence avec Molière! dit ici M. Filon. Shakspeare, qui partageait les goûts et les plaisirs de la canaille, ne s’amuse jamais tant que quand il déroge... A travers tout son théâtre le ruisseau de Billingsgate roule son flot bourbeux... Et de cette partie comique, qui compose à peu près le cinquième de l’œuvre, à peine peut-on sauver quelques scènes. »

Sévère aux comédies, et sans même en excepter tout à fait les Joyeuses Dames de Windsor, qui ne manquent pas d’une grosse gaîté, mais qui manquent de profondeur, M. Filon n’est guère plus indulgent aux tragédies romaines : Coriolan, Jules César, Antoine et Cléopâtre. Un seul caractère vrai dans Coriolan, celui de Coriolan lui-même ; une seule grande scène dans Jules César, celle où Antoine lit au peuple assemblé le testament du dictateur; un admirable sujet dans Antoine et Cléopâtre, mais en partie manqué, c’est, avec les éclairs de génie dont Shakspeare illumine toujours même les sujets qu’il mutile ou qu’il manque, tout ce qu’il reconnaît dans les tragédies romaines. Il refuse particulièrement d’y voir cette vérité de couleur locale que l’on a tant vantée dans le théâtre de Shakspeare, et qui n’y existe pas plus, qui peut-être y existe moins que dans le théâtre de Corneille et de Racine. «, Si Shakspeare avait eu à sa disposition toutes les ressources accumulées par l’érudition moderne, nul doute qu’il ne s’en fût pas servi. «Et il eût bien fait! Mais il ne les avait pas, et ne les ayant pas, ses Romains ne sont pas plus les Romains de l’histoire que les Grecs de Racine ne sont ceux de l’Iliade. Tâchons d’être justes, même envers ces grands hommes qui ont maintenu, deux siècles durant, la royauté de la langue et de la littérature françaises en Europe. Il y a moins de tumulte, moins de réalité, moins de vie dans Horace que dans Coriolan, mais il n’y a pas moins de couleur locale, et je soutiens qu’il y en a bien plus, avec bien plus d’intérêt, et bien plus de grandeur, plus de noblesse aussi, dans Britannicus que dans Jules César.

Si maintenant les drames historiques proprement dits, depuis Richard II jusqu’à Henry VIII, sont si profondément anglais, et, en dépit des injustices ou des anachronismes, si profondément, si réellement historiques, cela tient à ce que Shakspeare est Anglais, et que l’Anglais, comme le fait justement observer M. Filon, ne change guère d’un siècle à l’autre. « Les hommes qui ont tenu tête à Philippe II ressemblent trait pour trait à ceux qui ont conquis deux fois la France avec Édouard III et Henri V. » Or, comme il a toutes les superstitions, toutes les crédulités, toutes les ignorances de son temps, Shakspeare en a toutes les passions patriotiques, tous les préjugés nationaux, et tout l’orgueil de race. De telle sorte que ce que l’on croit admirer dans ses drames historiques sous le faux nom de couleur locale, c’est ce qui persiste encore, dans l’Anglais lui-même du XIXe siècle, de cet orgueil, de ces préjugés, et de ces passions. Je ne me rappelle pas avoir vu nulle part cette ingénieuse observation mieux déduite que dans le livre de M. Filon. Quant à la vraie valeur des drames nationaux de Shakspeare, elle est ailleurs. Elle est dans cette puissance d’évocation qui, des pages verbeuses et refroidies du chroniqueur, fait surgir l’être et la vie, tirant d’un surnom tout un caractère, et, de moins que cela, d’une épithète, cette sorte de « guerrier fantôme du champ de bataille de Shrewsbury, Douglas le Noir, devant lequel on tremble comme devant une mystérieuse et puissante incarnation de la fatalité. » Elle est encore dans cette force de l’imagination qui crée, pour ainsi dire, et fait comme entrer dans l’histoire les personnages nécessaires dont elle avait négligé de retenir les noms, ou que même la réalité avait oublié d’y faire figurer. Elle est enfin, quand on a tout dit, dans la vérité des peintures et dans la profondeur de la psychologie, ou, si l’on aime mieux, — car il en faut toujours venir là, — dans ce que ces drames historiques, Henri V ou Richard III, contiennent d’éternellement et d’universellement humain.

Enfin, dans un monde supérieur, où la liberté du génie n’est plus, comme quelquefois encore ici, bridée par les exigences de l’histoire, ce sont ces mêmes beautés, éternelles, universelles, de tous les temps et de tous les lieux, qui placent au-dessus de tout, dans l’œuvre de Shakspeare, Roméo et Juliette, Macbeth, le Roi Lear, Othello et Hamlet. Après tant d’analyses, et tant de commentaires, et tant de jugemens, l’analyse de M. Filon est encore à lire. Ai-je besoin d’ajouter que toutes chicanes ici s’évanouissent, et qu’il ne reste plus à M. Filon, comme à tout le monde, en abordant ces drames célèbres, qu’à diversifier les formules de l’unanime admiration? En plus d’un endroit il y a réussi. Il a aussi bien expliqué là-dessus, et quoique la concentration de l’action, dans Othello et Roméo, soit plus forte qu’elle n’est ordinairement dans le drame de Shakspeare, par où ce drame diffère essentiellement. dans le principe même de sa conception, de notre tragédie française. « Comment la pensée du mal naît-elle pour la première fois dans l’esprit? De quels alimens se nourrit, dans l’œuf, l’embryon sinistre? Quelles lois président à son imperceptible croissance? Quelles circonstances, horribles ou vulgaires, précèdent, accompagnent ou suivent le crime? Comment le remords, au lieu de produire le repentir, amène-t-il d’autres crimes, d’où sort enfin le châtiment, comme le fruit naît sur l’arbre dont la destinée est de le porter? Telles sont les étapes psychologiques du drame. » C’est ce que l’on pourrait résumer d’un mot en disant que, d’une manière générale, une tragédie française est le cinquième acte et la catastrophe d’un drame shakspearien. Un paragraphe sur les Poèmes et Sonnets de Shakspeare, et un autre sur « l’Histoire de sa gloire, » dont les premières lignes sont un peu écourtées, terminent ce chapitre.

On voit en quoi il diffère, sinon par la méthode même et la disposition générale, au moins par l’esprit, de ce que nous lisons communément sur Shakspeare. La plupart des critiques, en effet, se placent en face du poète comme d’une nature « extraordinaire » et se servent, à peu près indifféremment, de son œuvre tout entière, pour essayer de le caractériser. C’est que l’œuvre, au fond, il faut bien le dire, quand ce serait Macbeth ou le Roi Lear, les intéresse infiniment moins que l’homme; et c’est aussi que plus l’œuvre est étrange, comme Cymbeline ou Peines d’amour perdues, plus elle fournit de traits « extraordinaires » à la peinture d’une nature « extraordinaire. » Si l’on voulait déduire la nature d’esprit de notre Corneille de son Clitandre ou de son Illusion comique, on obtiendrait infailliblement bien plus d’effet et de relief qu’en se résignant à la déduire de Polyeucte et Cid! J’avoue que je préfère la manière de M. Filon. Tout en rendant un hommage « extraordinaire » au génie de Shakspeare, classer d’abord ses pièces entre elles, indiquer brièvement ce qu’elles ont de commun avec les drames ou les comédies de ses contemporains, les drames de Marlowe ou les comédies de Ben Jonson, les placer d’autant plus haut qu’elles s’en différencient et s’en distinguent davantage, montrer ainsi le poète se dégageant des influences qu’il a commencé par subir, prenant conscience de son originalité propre, et d’expérience en expérience, ou de chef-d’œuvre en chef-d’œuvre, se constituant à lui-même les règles et les lois de son art, nous le faire voir abordant alors l’imitation de réalités tour à tour plus hautes, l’aventure, puis la vie commune, l’histoire ensuite, l’histoire nationale, et enfin les trois ou quatre passions sur lesquelles roule éternellement l’humanité, pour couronner son œuvre avec Hamlet: tel est le programme que M. Filon a rempli. S’il y a des classifications plus savantes, il n’y en a pas de plus littéraire, ni qui convînt donc mieux dans une Histoire de la littérature anglaise. J’aurais seulement voulu qu’avant de terminer, M. Filon effleurât au moins un dernier point. Les drames de Shakspeare sont-ils faits pour être joués? Je renvoie le lecteur aux pages brillantes où M. Montégut, ici même, reprenant un jour le paradoxe de Charles Lamb, a traité la question. L’importance n’en est pas médiocre. C’est, en effet, le nœud du débat entre le drame shakspearien et la tragédie classique, ou, en d’autres termes, c’est le vrai problème des trois unités.

En choisissant, parmi tant d’autres, et pour donner au lecteur une idée générale du livre tout entier, le chapitre sur Shakspeare, nous avons cru choisir, en effet, le plus significatif, celui qui détermine en quelque sorte implicitement tous les autres, et d’où l’on pourrait presque, avec un peu de bonheur et de perspicacité, les déduire géométriquement, par façon d’enthymème, de syllogisme et de sorite. Ce n’est pas une raison toutefois de n’en pas indiquer quelques autres, plus particulièrement heureux ou plus particulièrement discutables, dans le livre de M. Filon.

Le chapitre sur Milton n’est ni des premiers, ni des seconds; il serait plutôt des troisièmes; j’entends par là ceux dont je ne dirai rien. Pour Dryden et pour Pope, M. Filon est sévère. Il n’est peut-être pas aussi certain que M. Filon nous le veut bien dire que la « critique moderne » ait dépossédé Dryden du rang des grands poètes, ou, du moins, il faudrait convenir auparavant de ce que l’on doit appeler un grand poète. En tout cas, on admet généralement que « Dryden, en son genre, est un homme de premier ordre,» et « qu’au second rang des poètes anglais, il tient la première place, » et je ne trouve pas que cela se sente assez dans les pages que lui a consacrées M. Filon, Est-il encore bien sûr que les Anglais, de nos jours, après avoir été fiers de lui pendant plus d’un siècle, soient « presque honteux » de Pope? Puisque M. Filon le dit, je le crois, mais alors je le renvoie à ce chapitre des Nouveaux Lundis, où Sainte-Beuve, il y a vingt ans, plaidait contre M. Taine la même cause que nous plaiderions volontiers encore aujourd’hui. « Je conçois, disait-il, qu’on ne mette pas toute la poésie dans le métier, mais je ne conçois pas du tout que, quand il s’agit d’un art, on ne tienne nul compte de l’art lui-même, et qu’on déprécie les parfaits ouvriers qui y excellent, » Il avait cent fois raison. Ce n’est pas peu de chose, en quelque genre que ce soit, qu’un parfait ouvrier, et la preuve en est comme ils sont rares ! S’il n’a pas assez loué, selon nous, Dryden et Pope, M. Filon a peut-être trop loué Byron et Walter Scott. Il a bien vieilli, Byron, et j’ai ouï dire que Walter Scott écrivait bien mal. Même en Angleterre, on est obligé de réduire l’auteur de Quentin Durward et d’Ivanhoé pour le faire encore lire, et quant à l’auteur de Don Juan et de Childe Harold, c’est la conception même de la vie qu’il a revêtue de son magnifique et hardi langage, la conception romantique, qui est le fond même de sa poésie, qui paraît aujourd’hui définitivement jugée et condamnée. Même quand il est sincère, je ne sais, pour employer le mot vulgaire et significatif, comment il se fait que Byron ait toujours l’air de poser. Ces observations n’empêchent pas que tous ces chapitres du livre de M. Filon ne soient en eux-mêmes excellens. Mais on concevra que nous ayons une préférence pour ceux où nous nous retrouvons d’accord avec lui pour le fond, comme dans les chapitres sur Swift, sur Addison, sur les grands romanciers du XVIIIe siècle, sur les grands poètes du commencement du XIX», ou encore sur Carlyle, sur Macaulay, sur Thackeray, sur Dickens.

Nous ne saurions finir, quelque dédain qu’il affecte lui-même pour les industrieux artisans du style, sans louer expressément, dans le livre de M. Filon, l’élégante agilité, le bonheur fréquent, le mérite rare de la forme. On en a pu voir déjà quelques exemples. L’homme d’esprit décoche le trait avec autant de sûreté que de rapidité, et cet air de négligence qui en double le prix ; l’historien excelle surtout à résumer en deux lignes tout un jugement sur les œuvres et sur les hommes. C’est Charles Lamb, qu’il appelle un peu injustement peut-être, mais à coup sûr très joliment « le plus aimable des esprits faux ; » c’est Samuel Johnson, dont il caractérise ainsi un conte philosophique trop vanté: « Prenez un conte de Voltaire, ôtez-en l’impiété, ôtez-en la malice : il ne reste rien, et vous avez Rasselas ; » c’est Sterne encore dont il dira que le Tristram Shandy et le Voyage sentimental ont créé « une sorte d’école, chère aux gens qui possèdent la timidité de la vertu sans la vertu elle-même. » Ou bien encore c’est tout un genre, et c’est toute une révolution dans la littérature, vivement caractérisés par une image ingénieuse : « On avait trouvé, avant Gutenberg, l’art de sculpter les lettres dans le bois, mais la découverte de l’imprimerie lui appartient parce qu’il a trouvé la lettre mobile. Steele et Addison sont les inventeurs du journalisme, parce qu’ils ont mobilisé l’Essai, comme Gutenberg avait mobilisé le caractère d’imprimerie. » J’aime encore assez, dans un temps où l’on publie tant de correspondances, — beaucoup plus que le plus déterminé lecteur n’en saurait consommer, — ce jugement dégagé sur le genre épistolaire. «Les écrivains superficiels, en général, et les femmes, en particulier, y réussissent, sans doute parce que dans une lettre, on n’est tenu ni de développer, ni de justifier sa pensée... Des caractères esquissés, de petits tableaux de genre, un grain de méchanceté, un grain de philosophie, un air de profondeur qu’on se donne par momens, en jetant une sentence écourtée au milieu d’un long bavardage descriptif, en voilà assez pour faire une réputation à un esprit frivole, et pour lui attirer le suffrage de tout ce qui lui ressemble, c’est-à-dire des cinq sixièmes du public. »

Quelquefois enfin le trait va plus loin, et, par-delà les œuvres de la littérature ou de l’art, atteint les mœurs de la race elle-même, comme lorsque, dans les Contes de Cantorbéry, M. Filon note au passage « la sensualité légale, cette chose essentiellement anglaise, » ou, comme encore quand, détournant de sa grossièreté primitive un mot devenu presque célèbre, il nous fait observer, à propos du roman anglais contemporain que « tout Anglaisa dans le cœur un Berquin qui sommeille et qui se réveille à l’aspect d’une nursery. » Ces quelques citations suffisent. Disons d’ailleurs, pour rassurer les hommes graves, que M. Filon revient aussi souvent qu’il le faut au sérieux que son sujet comporte, mais, dans une Histoire de la littérature anglaise, c’est-à-dire dans une longue revue d’œuvres et d’écrivains où, si l’on a souvent rencontré le génie sur sa route, on a souvent aussi coudoyé toutes les incarnations de la prétention, et même de la sottise humaine, — vu que la sottise n’empêche pas le talent, et que le génie nuit beaucoup à la modestie, — il serait dommage que l’esprit perdit ses droits. Je voudrais avoir fait entendre qu’il ne les a pas perdus dans le livre de M. Filon.

Ajoutons un dernier mot : c’est un lieu commun aux étrangers que de nous reprocher de vivre dans une ignorance, assurément fâcheuse, de leur langue et de leur littérature. Que nous ayons jadis, en des temps anciens, quelque peu mérité le reproche, il serait difficile d’en disconvenir, quoique, pour prendre un exemple, je ne vois pas l’intérêt qu’eussent eu les Français du XVIIe siècle à se soucier d’Opilz, et voire de Grimmelshausen ou d’Hoffmannswaldau. Mais, avant de nous le faire aujourd’hui, c’est-à-dire depuis tantôt plus de quatre-vingts ans. Allemands comme Anglais feraient bien eux-mêmes de se sonder les reins. Si la chose en valait vraiment la peine, il serait aisé de montrer que ni les uns ni les autres ne connaissent toujours notre langue aussi sûrement, intimement, et profondément qu’ils le croient. Et, quant à notre littérature, pour beaucoup de raisons que l’on pourrait déduire, si quelques-uns la connaissent et la savent, bien peu la sentent. Les preuves encore en abonderaient. Mais, sans entreprendre ce procès, disons seulement qu’en ce qui touche l’Allemagne, et surtout l’Angleterre, les Français y mettraient bien de la mauvaise volonté s’ils persistaient encore dans cette légendaire ignorance. Il n’est pas un de leurs grands écrivains sur qui nous n’ayons des travaux dont plusieurs sont de premier ordre; il y a beaucoup de leurs écrivains secondaires qu’il ne dépend que de nous de connaître aussi bien qu’ils connaissent les nôtres; j’ose affirmer qu’ils n’ont pas d’histoire générale de la littérature française qui vaille celle de la littérature anglaise, de M. Taine, et je ne crois pas enfin, dans des proportions plus modestes, qu’ils en aient beaucoup qui se puissent comparer à celle de M. Filon.


F. BRUNETIERE.