Revue littéraire - A propos de Pot-Bouille

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Revue littéraire - A propos de Pot-Bouille
Revue des Deux Mondes3e période, tome 51 (p. 454-465).

Pot-Bouille, par Emile Zola ; Paris, 1882, Charpentier.


Il faut convenir que le public, et la critique même, ont parfois, en France, de singuliers accès de pharisaïsme et de pudibonderie. L’une, en effet, il n’y a pas si longtemps encore, a loué l’Assommoir jusque par-dessus les nues, et l’autre, comme pour ne pas demeurer en reste, a bravement poussé Nana jusqu’à la cent-seizième édition ; cependant Pot-Bouille paraît ; et c’est aussitôt, de tous côtés, un déchaînement d’indignation, où sans doute nous ne pouvons qu’applaudir, l’attendant pour noire part, et même y travaillant, depuis déjà plusieurs années, mais dont nous avons bien aussi quelque raison de nous montrer étonné.

Car enfin, qu’y a-t-il et que s’est-il passé ? Les mots seraient-ils plus gros dans le roman de mœurs prétendues bourgeoises que jadis dans le roman de mœurs soi-disant populaires ? ou les choses plus malpropres aujourd’hui, dans ce Pot-Bouille, qu’elles n’étaient autrefois dans cette Nana ? et M. Zola, par hasard, aurait-il enfoncé plus avant que jamais dans l’ignoble ? Je ne le crois pas, quoi qu’on en ait dit. Les Boche, de l’Assommoir, valaient bien, à mes yeux, les Gourd, de Pot-Bouille, et je ne vois point, pour ma part, que le marquis de Chouard ou. le comte Muffat le doivent céder à l’oncle Bachelard ou son neveu Gueulin. On a souffert que M. Zola, de sa plus belle plume et de sa meilleure encre, nous sténographiât la conversation des bouges du boulevard extérieur, on n’a pas à se plaindre maintenant que, poursuivant ce qu’il appelle ses études philologiques, il nous fasse entendre les propos de la cour intérieure et de l’escalier de service. Il ne fallait pas le louer de l’exactitude avec laquelle il avait copié dans un Manuel de pathologie quelconque la description d’un accès de delirium tremens, si l’on ne voulait pas qu’il allât piller un jour dans quelque Traité d’obstétrique le détail d’un accouchement. Pot-Bouille et Nana, c’est tout un : qui a fait l’un a fait l’autre ; l’Assommoir et Pot-Bouille, c’est bien incontestablement la même marque, et c’est bien le même produit. M. Zola ne s’est pas surpassé dans ce dernier chef-d’œuvre ; il n’y a fait vraiment que s’égaler lui-même. Et c’est pourquoi, si ceux qui, depuis dix ans, ont constamment protesté contre les succès que l’on a voulu faire à M. Zola ont le droit de continuer, ceux-là ne l’ont pas de commencer aujourd’hui qui ne sauraient rien trouver à reprendre, ou presque rien, dans Pot-Bouille, qu’ils n’aient admiré jadis dans l’Assommoir.

Ils l’ont même d’autant moins que, s’il faut tout dire, ils sont assurément pour beaucoup dans la perpétration de la chose. M. Zola n’est de ses romans que le principal auteur, mais il a pour complices tous les imprudens fauteurs de sa réputation ; et tel maintenant le prend à partie qui n’a pas l’air de se douter qu’à travers Pot-Bouille, si je puis ainsi parler, c’est soi-même et surtout soi qu’il atteint. Si lorsque parurent, en effet, il y a de cela dix ou douze ans bientôt, les premiers volumes de cette Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second empire, il n’y avait eu tout d’abord, contre des romans de l’espèce du Ventre de Paris ou de la Curée, qu’un seul cri de réprobation ; si le peu qu’il y a de critiques, sans méconnaître d’ailleurs ce qu’il pouvait y avoir là de talent, avait discerné cependant où allait cet art, comme le qualifiait M. Zola lui-même, « tout expérimental et tout matérialiste ; » si l’on n’avait pas enfin salué, depuis lors, dans l’écrivain qui fait aujourd’hui, je ne sais en quel jargon, « fumer les vertus bourgeoises dans la solennité des escaliers, » un maître, car on l’a dit, de la prose française ; à coup sûr, je n’imagine pas que M. Zola se fût pris à réfléchir, ni qu’il eût renoncé surtout à cette grossièreté de facture où il sent bien qu’est attaché le meilleur de son originalité, mais il ne fût pas devenu ce qu’il est, ce qu’on l’a fait, ce qu’il n’est pas près enfin de cesser d’être : une force, avec les excès de qui la critique, bon gré mai gré, doit et devra longtemps compter, puisque ses théories ont fait au moins cinq disciples, je pense, et l’exemple de ses succès trois ou quatre notables victimes. Mais quoi ! nous étions trois ou quatre alors, pour essayer de barrer le courant. Et quand, ici même, nous affections tant d’audace que d’admirer modérément la Conquête de Plassans ou la Faute de l’abbé Mouret, les mêmes gens criaient à l’impertinence, qui, changeant aujourd’hui d’avis avec la foule, parlent couramment dans leurs journaux, avec cet aplomb qu’ils ne perdent jamais, de « l’horrible roman de Pot-Bouille. » Horrible ? je le veux sans doute, et c’est bien dit ; mais en quoi plus horrible que ceux qu’ils ont vantés ? c’est ce qu’ils oublient de nous démontrer. Ce sont aussi les journaux où l’on ne se faisait faute, vers le même temps, de prendre publiquement contre les tribunaux la défense des éditeurs qui réimprimaient l’Arétin, mais où l’on se lamente aujourd’hui quotidiennement sur cette honteuse gangrène, qui gagne en effet et s’étend tous les jours, de la littérature pornographique. Tant il est extraordinaire, à ce qu’il paraît, de récolter ce que l’on a semé !

C’est ici surtout que M. Zola, quand il voit s’élever furieusement contre lui ceux-là mêmes qui lui fournissent, en quelque sorte au jour le jour, la matière de ses Pot-Bouille et de ses Nana, si sa philosophie, comme je l’espère, lui défend de se fâcher, a le droit au moins de s’étonner. Car après tout, que fait-il donc qu’il ne voie faire ? et de quoi se plaint-on s’il met en œuvre ce que ses journaux, chaque matin, lui apportent ? Nous savons comment se confectionne un roman naturaliste, et quand M. Paul Alexis ne nous aurait pas raconté la cuisine de l’Assommoir ou de Nana [1], nous devrions cependant assez la connaître. Ce sont des notes, de simples notes, lentement amassées, soigneusement classées, dûment étiquetées ; on les coud ensemble dès qu’il y en a de quoi faire un juste volume ; et, au besoin, tant bien que mal, car ce point n’est pas nécessaire, on les fait entrer dans un semblant d’action. L’observation, dit-on, en suggère quelques-unes ; les livres, la conversation, les amis en apportent leur part ; mais ce sont les journaux qui donnent la plus ample moisson.

Or, est-il vrai qu’il existe aujourd’hui toute une armée de reporters, nuit et jour à l’affût de ce qu’ils appellent l’événement parisien, qui sans doute n’est pas les omnibus versés ou les chiens écrasés, mais bien, et sans tant tourner autour du mot, l’aventure scandaleuse ? Est-il vrai que s’il éclate quelque vilaine affaire, de celles sur qui, comme un tribunal ordonne le huis-clos, il serait à souhaiter que la presse entière fît le silence, les courriéristes, au contraire, s’empressent de lui donner d’un bout de la France à l’autre tout le retentissement qu’elle puisse avoir ? Est-il vrai que s’il s’élève quelque lamentable ou honteux procès, les chroniqueurs, à leur tour, s’en emparent comme d’un thème pour leurs variations, et que s’il se rencontre dans l’espèce quelque détail particulièrement inconvenant, ce soit celui-là qu’ils soulignent, qu’ils détachent, qu’ils ramènent avec une insistance qui, précisément, est le fin de leur art ? Qu’ils se révoltent donc tous ensemble contre Pot-Bouille, et puisse enfin leur public se dégoûter un jour avec eux de cette sorte de littérature ! c’est bien. Mais qu’ils commencent par confesser qu’eux-mêmes ne sont pas tout à fait innocens de ce qu’ils reprochent à M. Zola ! ce sera mieux. L’action d’un écrivain sur son temps n’est jamais égale à la réaction de son temps sur l’écrivain. Ce sont de certains journaux qui, lentement, mais sûrement, depuis quelques années, ont créé l’atmosphère factice où se meut l’imagination de M. Zola, comme ils ont insensiblement constitué le milieu où nous avons vu réussir des romans tels que l’Assommoir et tels que Nana. L’une des prétentions de M. Zola que l’on trouve le plus exorbitante, c’est quand il se pose en moraliste et censeur des vices de son temps. On a cent fois raison. Mais si c’est, comme on le prétend, remplir un devoir qu’étaler tout au long, dans les colonnes d’un journal, le compte-rendu de tel procès d’assises que je ne veux pas autrement désigner, pourquoi donc M. Zola, quand il nous introduit à son tour dans les secrets du ménage Campardon, ferait-il autre chose que s’acquitter aussi, lui, d’une mission ?

Il semble, en vérité, que l’on ignore par quelle accoutumance inconsciente, insensible, des yeux et de l’oreille, par quelle corruption de l’imagination, par quelle contagion, enfin, de l’exemple, successive mais infaillible, le goût public en arrive à ne s’effaroucher plus seulement du plus grossier cynisme et de la pire obscénité. Mais il faut rendre à chacun ce qui lui appartient. Quoi que l’on dise de Pot~Bouille, nous y souscrivons, et nous pouvons nous vanter de n’avoir pas attendu Pot-Bouille pour le dire ; mais que l’on fasse de M. Zola maintenant une espèce de bouc émissaire, ce n’est, pour quiconque y voudra réfléchir, ni généreux, ni loyal, ni juste. Le roman naturaliste, en général, et les romans de M. Zola, plus particulièrement, ont profité de cette fâcheuse évolution du goût public ; je crois que l’on peut dire, non pas pour leur excuse, mais pour la confusion du public, qu’ils ne l’ont assurément ni déterminée, ni provoquée.

Je conviens d’ailleurs qu’à l’inconvenance du fond M. Zola, par surcroît, s’applique à joindre la grossièreté de la forme. Encore bien qu’il ne soit pas du tout vrai que ce qui est obscène ou libertin au fond cesse de l’être parce qu’il est enveloppé d’une forme gracieuse ou spirituelle, j’aime donc à croire que cette grossièreté de la forme est la grande et bonne raison du soulèvement de l’opinion contre Pot-Bouille. On peut dire, en effet, que l’Assommoir était un roman de mœurs populaires ou, plus exactement, populacières, et qu’après tout le langage qui s’y parlait, nous en avions de ci, de là, du côté de la Villette et du boulevard des Gobelins, entendu les mots bourdonner à notre oreille. Il y avait d’ailleurs accord de la forme et du fond, et la brutalité des procédés y convenait très étroitement à la vulgarité des mœurs. Que ce fût là fidèlement le peuple, et que M. Zola nous eût donné la physionomie vraie de l’ouvrier parisien, on en pouvait discuter, mais enfin on eût dit quelque chose de vivant, et il y avait là tout au moins des apparences de nature et de réalité. L’action se déroulait dans un milieu que l’écrivain, ou le peintre, avait l’air de connaître : et c’était quelqu’un que Coupeau, et c’était quelqu’un que Gervaise. Toute la question, mais une question capitale, d’où dépendait l’estime à faire de la vraie valeur de M. Zola, n’était que de savoir ce qu’il adviendrait de ces illusions de talent quand il changerait de milieu. Il en est advenu Pot-Bouille, et c’est presque assez dire. La discordance a éclaté. Nous avons compris ce que signifiaient ces grossièretés inutiles et, si l’on veut bien me permettre une fois la seule expression qui convienne, ces ignobles coups de gueule de l’Assommoir et de Nana. Ce M. Zola est moins naïf que ne le croit M. Paul Alexis : il savait bien ce qu’il faisait, et que, s’il criait fort, c’était faute de pouvoir dire juste. Le contrôle, ici, nous était facile. Si nous n’avons pas tous connu des Campardon et des Bachelard, des Josserand et des Duveyrier, nous avons tous rencontré des magistrats et des architectes, des négocians et des caissiers, leurs analogues, sinon tout à fait leurs pareils. Je ne me suis point enquis comme ils vivaient derrière leurs « belles portes d’acajou luisant, » mais, quand ils ouvraient la bouche, je me porte garant qu’ils ne parlaient point la langue tour à tour prudhomesque et cynique de M. Zola.

Et la maladresse est aussi lourde qu’il se puisse : car, dans une société comme la nôtre, où presque toutes les conditions sont comme confondues sous l’uniformité de l’apparence extérieure, s’il y a quelque chose qui mette une différence entre les hommes, c’est le langage précisément, et la façon diverse de traduire les mêmes pensées. L’accent seul que l’on donne aux banalités de la conversation courante est une déclaration de l’état des personnes, mais les mots, à plus forte raison, et la manière de les associer, qui trahissent l’éducation, les habitudes, le milieu. Lorsque les vaudevillistes veulent obtenir un effet certain du gros rire, ils font parler les duchesses du Palais-Royal comme des cuisinières, et les valets de chambre des Variétés comme des ambassadeurs. Faire parler les mères de famille et les agens de change de Pot-Bouille, — et c’est ce que fait M. Zola, — comme parlaient les zingueurs et les blanchisseuses de l’Assommoir, c’est donc faire la caricature du bourgeois, ce n’est pas en faire le portrait.

Encore y a-t-il des caricatures qui ne sont que l’exagération de la vérité même : les caricatures de M. Zola, tout à fait prodigieuses, en sont proprement la contradiction. Ce que l’auteur de Pot Bouille ignore, ou ce qu’il fait comme s’il l’ignorait, c’est que le fond même et, en quelque sorte, le principe intérieur de notre bourgeoisie française, et à Paris comme en province, est le besoin de la considération. Si l’on ne se respecte pas soi-même, on fait, on agit, on parle comme si l’on se respectait. La décence du langage, le choix prétentieux des termes, la respectabilité de la phrase, poussée jusqu’à la solennité ridicule de M. Prudhomme, voilà le propre du bourgeois, et le signe où les philistins, comme on disait jadis, se reconnaissent entre eux. C’est aussi pourquoi l’hypocrisie, par-dessus tous les autres vices, est le vrai vice des bourgeoisies, en Angleterre comme en France, le vice de Tartufe et de M. Pecksniff. Le grand seigneur ne se donne pas la peine de cacher ses vices ; ils lui sont un signe de race et souvent même des moyens de séduction : ce que la vertueuse Clarisse aime en son Lovelace, qu’est-ce autre chose que le plus brillant des roués ? Un ouvrier se garderait de dissimuler les siens ; ils lui sont l’affirmation de son indépendance et qu’il a le droit de se gouverner comme il veut : lorsque Coupeau s’absinthe, il se prouve à lui-même qu’il n’a pas peur de Gervaise. Le bourgeois a besoin de l’estime et de la déférence du bourgeois. Les autres sont capables, ou même coutumiers, d’en dire plus qu’ils n’en font : celui-ci, sa pente habituelle est d’en faire plus qu’il n’en dit. C’est ce qui achève de me rendre ici le procédé de M. Zola tout-à-fait incompréhensible. Car on ne va pas plus aveuglément à l’encontre du but que l’on se proposait. Ce qu’il voulait nous montrer dans Pot-Bouille, et j’emprunte fidèlement les expressions de M. Paul Alexis, c’était « le pot-au-feu bourgeois, le train-train du foyer, la cuisine de tous les jours, cuisine terriblement louche et menteuse sous son apparente bonhomie, » tout ce qui se passe enfin dans ces maisons d’aspect décent et respectable qui sont, à ce qu’il parait, les repaires de la bourgeoisie parisienne. Mais au moins fallait-il qu’il y mît des bourgeois, dont le langage et l’action fussent bourgeois, bourgeoises les mœurs et bourgeoises les manières, au lieu que, justement, tous ces Bachelard et tous ces Campardon, tous ces Mouret et tous ces Trublot, tous ces Duveyrier et tous ces Gueulin n’ont rien de si remarquable que le parfait cynisme avec lequel ils sont ce qu’ils sont ; et rien au monde n’est moins bourgeois.

Je le regrette pour moi d’autant plus vivement que, peut-être, en reprenant ici l’une des idées qui lui sont évidemment chères, peut-être M. Zola tenait-il un beau roman. L’irréconciliable ennemi du naturalisme, c’est le romantisme, et parmi les sujets favoris du romantisme, s’il en est contre qui le naturalisme ne se lasse pas de renouveler l’assaut, c’est la glorification de l’adultère. Et nous aussi, comme si nous étions un simple naturaliste, nous en avons assez de ce mari toujours bête et brutal, de cette femme toujours incomprise et victime, de cet amant toujours noble et beau, nous en avons assez, et par-dessus la tête. C’est le mensonge, — la vérité est ailleurs, — et nullement poétique. Elle est dans l’abdication du respect et de la dignité de soi-même ; elle est dans ces compromissions humiliantes : les valets dont il faut payer les insolentes complaisances et subir les familiarités ironiques ; les rencontres furtives, au loin, dans quelque coin écarté de Paris, dans une chambre banale d’auberge ; les rendez-vous donnés, repris, de nouveau convenus et manques sous la perpétuelle menace de la surprise ; elle est dans la catastrophe finale et le dénoûment prévu, toujours et partout ridicule, même quand il tourne au tragique. Voilà le roman que je voudrais lire, et voilà le roman que l’auteur de Pot-Bouille a manqué. C’est qu’une plume telle que la sienne, d’où les gros mots coulent naturellement et comme sans qu’il y pense, ne pouvait attraper un sujet, où, d’autant que la réalité est plus crue, il faudrait que la plume fût plus délicate et plus chaste. C’est à ceux qui veulent moraliser qu’on ne pardonne pas d’employer les mots qui éveillent trop vivement les idées de ce qu’ils veulent proscrire. Et parmi beaucoup d’autres lois de son art, c’en est une que je doute, pour plus d’une raison, que M. Zola comprenne.

C’est comme encore, dans ce même Pot-Bouille, quand il a voulu nous montrer quelques-unes de ces vilenies que l’argent fait commettre. Il s’y prend de telle manière, il met de tels mots dans la bouche de ses personnages, il leur prête enfin de telles façons qu’il est permis de croire que, dans une société de fripons partageant entre soi les dépouilles d’une dupe, on n’agirait, en vérité, ni ne parlerait autrement. Dans la caverne où Gil-Blas, né laquais cependant, fit sa seconde expérience des réalités de la vie, le capitaine Rolando, qui ne mâche pourtant pas ses mots, n’eût pas osé se servir du vocabulaire de M. Zola. Comme je me garderais bien de donner à personne le conseil de lire Pot-Bouille, je suis fort empêché de renvoyer au volume. Mais si j’accorde volontiers qu’il n’y a rien de moins bourgeois que le désintéressement, peu de choses aussi sont moins bourgeoises que l’improbité positive et l’indélicatesse consciente d’elle-même. L’argent, qui est le tout du bourgeois, parce qu’en effet, où manque la naissance et où fait défaut le mérite personnel, il est le solide fondement de la considération, fait commettre plus de vilenies peut-être au bourgeois qu’à tout autre homme. Mais presque jamais il n’a claire conscience de les commettre, et bien pourvu qu’il est de toute sorte de sophismes qui lui cachent la vue de ses véritables motifs, il n’a garde, comme le croit M. Zola, d’arborer ses principes au vent et de s’en faire un panache. Nous en revenons toujours à la même conclusion. Toutes les intentions de M. Zola, bonnes ou mauvaises, louables ou condamnables, sont gâtées par le vice de l’exécution. Ainsi, — quand il faisait campagne dans les journaux, lui arrivait-il quelquefois, assez souvent même, de commencer juste, mais tout à coup on le voyait qui tournait court, et pour ne pas savoir qu’une idée fausse est presque toujours extrêmement voisine d’une idée vraie, il finissait régulièrement aussi mal qu’il avait bien commencé. Mais pourquoi faut-il qu’en art l’exécution soit presque tout ?

Empressons-nous d’ajouter, car on sait si nous voudrions livrer l’art aux virtuoses de la phrase, que les vices de l’exécution, dans la plupart des cas, procèdent, pour peu qu’on y regarde assez près, d’un vice d’organisation. Quiconque manque par telle ou par telle partie du métier, c’est assurément, au point où en est maintenant arrivé M. Zola, qu’il manque de ce qu’il faudrait pour acquérir le métier. Quand un peintre manque par le coloris, la chance est pour qu’il ne possède pas l’œil d’un coloriste, comme quand il manque par le dessin, il se peut sans doute qu’à force de patience et de temps il apprenne à dessiner, mais il est infiniment plus probable, et d’abord, qu’il n’a pas le sens de la ligne. J’attaque ici l’auteur de Pot-Bouille et de Nana sur les vices de son exécution ; c’est plus avant qu’il faut pousser, et jusqu’aux lacunes de son intelligence. On ne tarde pas alors à lui découvrir trois ou quatre défauts, des plus graves, et de ceux à qui, quand bien même son obstination consentirait un jour à chercher un remède, il est probable qu’il ne le trouvera pas.

Il manque de goût et d’esprit tout d’abord, et ce manque-là ne se répare guère. Manquer de goût, c’est ne pas sentir qu’en toute chose, de quelque matière que l’on traite et dans quelque intention que l’on écrive, il est un point à ne pas dépasser. Ai-je besoin, si la définition, comme je crois, est conforme à ce que l’on entend d’ordinaire sous ce mot, d’ailleurs si discuté, qu’il est peu d’écrivains à qui l’application en convienne mieux qu’à M. Zola ? Mais manquer d’esprit, c’est satisfaire ses rancunes ou défendre ses théories littéraires de la façon que fait M. Zola. Ainsi quand il fait du Jocelyn de Lamartine l’instrument de la perversion des cuisinières ou quand il le met aux mains de Mme Josserand vomissant contre ses filles et contre son mari des injures telles que l’auteur de l’Assommoir était seul capable de les trouver. Ainsi encore, quand il fait de l’André de Georges Sand l’entremetteur, — je ne puis pas vraiment dire des amours, car ce serait trop abaisser le mot, — mais du contact d’Octave Mouret avec Mme Pichon, sa voisine. On n’intervient pas comme cela de sa personne dans un récit dont la grande prétention est d’être impersonnel. Et lorsque l’on n’aime pas Lamartine (ce que je conçois quand on est l’auteur des Vers inédits que nous a révélés M. Paul Alexis, le biographe décidément attitré du grand homme de Médan), comme si l’on n’aime pas George Sand (ce qui serait difficile, en effet, quand on est l’auteur de Pot-Bouille), du moins n’associe-t-on pas leurs œuvres aux descriptions où M. Zola les mêle, ni n’essaie-t-on de salir leur nom en pareilles circonstances. Je n’insisterai pas davantage. On peut manquer d’esprit et de goût, n’avoir pas plus d’égards à la patience du lecteur qu’aux convenances littéraires, ne savoir enfin ni se borner ni se retenir, et faire cependant de bon roman naturaliste.

Au moins y faut-il de l’observation, et, — comme nous avions eu déjà l’occasion d’en faire la remarque à propos de Nana, — les qualités de l’observateur vont de roman en roman s’affaiblissant chez M. Zola. Sans doute qu’ayant maintenant l’expérience qu’il a du monde et de la vie, la science des choses et la connaissance des hommes, il n’a plus que faire d’observer. Le chicanerai-je pourtant sur des détails ? Quelqu’un s’étant avisé le premier de s’égayer aux dépens de cette maison de la rue de Choiseul, ou plutôt cette espèce de caravansérail, dont tous les locataires se connaissent et voisinent, tout le monde a suivi, comme de juste, et l’immeuble de Pot-Bouille, avec ses faux marbres et ses zincs dorés, est devenu déjà quasi célèbre. N’a-t-on pas oublié qu’il y avait un locataire au moins qui vivait à l’écart des autres ; et représente lui seul, parmi tous ces bourgeois corrompus, l’honneur, la probité, la vertu même ? C’est le locataire du second, heureux père, heureux époux ; il fait du roman naturaliste. Mais, outre qu’on ne peut pas disputer à M. Zola, tout naturaliste qu’il soit, le droit d’employer ce moyen, puisqu’il n’en a pas pu trouver un meilleur pour concentrer et composer son action ; s’il y a des maisons, à Paris comme à Plassans, où l’on ne voisine pas, il y en a peut-être, il peut y en avoir où l’on voisine, et M. Zola les a découvertes. Je ne suis pas autrement ému, non plus, de voir des conseillers de cour d’appel, hommes d’âge, hommes posés, hommes graves, emmener en partie chez Clarisse Bocquet, leur maîtresse, les jeunes commis en nouveautés : je crois seulement que ce n’est pas l’usage. Et pourquoi m’étonnerais-je, après tout, de voir des fractions d’agent de change, « semblables à de jeunes dieux indiens, » traverser les salons à la course pour se hâter vers les cuisines, et sans prêter plus d’attention aux demoiselles Josserand, honorer de leurs faveurs alternatives les bonnes à tout faire et les écureuses de vaisselle ? Mais j’avoue qu’on ne m’avait point dit que ce fussent leurs habitudes. Ce qui me surprend plutôt, et, si j’étais des admirateurs de M. Zola, ce qui m’inquiéterait davantage, c’est de voir comme tous ses personnages, indistinctement, obéissent à des impulsions mécaniques.

C’est où je reconnais que M. Zola n’observe plus. Son siège est fait, il sait ce qu’il voulait savoir. Ses romans futurs sont déjà tout tracés : il ne lui reste plus qu’à les écrire. Il doit faire un « roman scientifique, » il doit faire un « roman socialiste, » il doit faire un « roman militaire. » C’est toujours à M. Paul Alexis que j’emprunte ces renseignemens, à qui je me reprocherais de ne pas ajouter celui-ci que, quand M. Zola sera sur le point d’écrire son roman militaire, « il étudiera la vie militaire, telle qu’elle est, au risque dépasser pour un mauvais patriote. » Si M. Paul Alexis a bien compris les paroles du maître, et si je comprends bien à mon tour les paroles de M. Paul Alexis, cela veut dire que M. Zola, quoique ne l’ayant pas étudiée, n’a pas moins des idées sur la vie militaire, et que ses études ne réussiront pas à l’en faire changer. Il n’avait pas non plus étudié la bourgeoisie parisienne quand il conçut Pot-Bouille, mais il commença par se faire une certaine idée de la bourgeoisie parisienne, et s’étant mis alors à l’étudier, il n’en changea pas. C’est bien ainsi que je l’entendais. M. Zola n’est pas un homme d’imagination, mais c’est un homme de logique. Il n’invente pas ; mais il observe pas davantage : il déduit. « Un tel fait cela. Qu’est-ce qui découle ordinairement d’un fait de ce genre ? Cet autre fait. Est-il capable d’intéresser cette personne ? Certainement. Il est donc logique que cette autre personne réagisse de cette manière… Je cherche les conséquences immédiates du plus petit événement ; ce qui dérive logiquement, naturellement, inévitablement du caractère et de la situation de mes personnages. » Et c’est comme cela qu’à mesure que l’on avance dans la suite des déductions, et que l’on s’éloigne du point de départ, c’est justement de la nature, de la réalité, de la vie enfin que l’on s’éloigne. Tant s’en faut que le secret de la vie soit dans la simplicité qu’au contraire il est dans la complexité même ; et la logique, pour ainsi dire, est institutrice de sophismes autant que l’imagination est maîtresse d’erreurs. C’est là précisément ce qui rend l’observation si longue et l’imitation de la vie si difficile. Il n’y a pas de volonté si souverainement maîtresse d’elle-même de qui les combinaisons et les calculs ne soient à chaque instant de la vie contrariés par l’imprévu, comme il n’y a pas de passion, si violente soit-elle, dont le développement logique ne soit à chaque instant dérangé par quelque subite intervention du hasard. Et c’est pourquoi les personnages de M. Zola, logiquement gouvernés par l’espèce de mécanisme intérieur que M. Zola leur a donné, sont moins poétiques assurément, mais non pas moins faux que les héros du drame romantique.

L’observation ne consiste pas seulement à savoir ouvrir les yeux, comme on le croit à Médan, sur le monde extérieur. C’est même peu de chose, quoi qu’on en pense et quelque mal que l’on s’y donne, que de rendre « vivant et palpable le perpétuel transit d’une grande ligne entre deux gares colossales, avec stations intermédiaires, voie montante et voie descendante. » Mais c’est l’intérieur qu’il faudrait atteindre. Je ne défie pas seulement M. Zola, dans ce roman de Pot-Bouille, de me dire en quoi ses Bachelard et ses Duveyrier sont humains, je le défie de me dire en quoi même ils sont de leur condition, pourquoi, l’un est un magistrat et pourquoi l’autre un commissionnaire, à quels traits on retrouve en eux les hommes de leur profession ! et s’il croit qu’il suffise à nous les caractériser d’avoir mis dans la bouche de Duveyrier quelques phrases bêtement solennelles sur « la nécessité d’opposer une digue à la débauche qui menace de submerger Paris, » ou de nous avoir montré Bachelard traitant son monde dans « des dîners à trois cents francs par tête, dans lesquels il soutenait noblement l’honneur de la commission française ? « L’intérieur, c’est justement ce qui échappe à M. Zola. S’il n’y a rien de si grossier que sa physiologie, il n’y a rien de plus mince que sa psychologie. Cependant, de la conception naturaliste du roman, ôtez la psychologie, qu’en reste-t-il ? Rien.

Cette impuissance d’observer a ses causes, et j’arrive au dernier reproche que l’on doive adresser à M. Zola, celui qui contient, en réalité, tous les autres et dont nous n’avons fait jusqu’ici que signaler des conséquences. Si M. Zola manque de goût et d’esprit, comme s’il manque de finesse psychologique, c’est que M. Zola manque de sens moral. Je n’en voudrais pour preuve, (à prendre le mot dans son acception ordinaire), que cette scène de Pot-Bouille où les demoiselles Josserand, sous l’œil commandant de leur mère, enivrent leur oncle Bachelard pour lui arracher une pièce de vingt francs. On s’est récrié, non sans raison, sur vingt autres endroits de Pot-Bouille ; si j’avais cependant une scène ignoble à désigner entre toutes, c’est encore celle-ci que j’indiquerais. Mais plutôt que de traîner l’imagination du lecteur sur de semblables pages, il vaut mieux essayer d’élever un peu la question et dire que nous oublions cette scène et tant d’autres quand nous avançons que M. Zola manque de sens moral.

Le sens moral, pour nous, c’est proprement le sens humain ou, pour parler plus clair, le sens de ce qu’il y a dans l’homme de supérieur à la nature. L’homme fait bien moins partie de la nature qu’il ne s’en sépare et qu’il ne s’en distingue. Et M. Zola lui-même ne peut pas nier qu’il faille qu’un tel sens existe, puisque, s’il n’existait pas, la seule excuse que M. Zola puisse donner de ses excès de plume, — qui est que présenter aux hommes la face la plus hideuse du vice, c’est leur apprendre à le détester, — tomberait, et ne serait plus qu’une mauvaise plaisanterie. Mais s’il soupçonne ou s’il suppose, pour l’avoir entendu dire, qu’il existe en effet un tel sens, il n’est que trop certain qu’il ne le possède pas. Je ne sais quel humoriste a prétendu que, quand nous disions d’un homme qu’il est « cruel comme un tigre, » ou « têtu comme un âne, » « vicieux comme un singe, » ou « lascif comme un bouc, » c’était l’animal qu’en réalité nous insultions. Le tigre, en effet, ou le singe, ne font que suivre leur nature ; ils ne sont ni vicieux ni cruels ; l’un est singe et l’autre est tigre. Le vice ne consiste pas du tout, comme le croient beaucoup de gens, à poursuivre la satisfaction d’un instinct, mais à chercher la satisfaction de cet instinct aux dépens de quelqu’un ou au détriment de quelque chose. La cruauté n’est un vice qu’autant qu’elle est destructrice de ce sentiment de respect de la vie humaine qui fait le lien social. La débauche n’est un vice que parce qu’elle est destructrice de ce sentiment de respect de soi-même qui fait la dignité de l’individu. Mais les héros de M. Zola ne sont pas vicieux, ils ne sont qu’en dehors de l’humanité. Leur inconscience d’eux-mêmes, leur placidité dans l’ignominie, leur continuité d’intempérance ou de grossièreté les marquent au signe de la bête. Quiconque est la proie d’une passion sans intermittence ni sursaut, ou seulement l’esclave d’une habitude sans interruption ni réveil, est une brute. Et le romancier manque de sens moral, en même temps que de sens psychologique et de sens littéraire, qui ne le comprend pas. Car c’est le sens moral entendu de la sorte, — c’est le sens moral considéré comme un pouvoir intérieur qu’il s’agit de détruire, — c’est le sens moral envisagé comme un ennemi dont il faut que la passion triomphe pour arriver à ses fins, — c’est le sens moral traité comme un adversaire qui ne peut être vaincu que par la volonté, — qui donne à la représentation du vice sa valeur esthétique. L’immoralité dans l’art, comme on l’entend d’ordinaire, prise du côté de l’objet, c’est-à-dire du côté du modèle et de la nature de l’œuvre, n’est guère pour nous qu’un mot : c’est du côté de l’artiste qu’il faut la prendre, et mesurer ce qu’il a personnellement de sens moral, c’est-à-dire d’intelligence du rôle de la moralité dans la vie humaine.

Je souhaiterais à M. Zola d’acquérir ce sens qui lui manque. Mais je doute fort qu’il s’en soucie, et je doute, s’en souciât-il, qu’il réussît à l’acquérir. En attendant, c’est bien à ce manque de sens moral que tiennent ce manque de psychologie, comme ce manque de goût et d’esprit, comme ce manque d’indulgence, comme ce manque de finesse qui le caractérisent. Il a d’ailleurs, — et je n’hésite pas plus à le reconnaître après qu’avant Pot-Bouille, — la simplicité de l’invention et même quelquefois l’ampleur, il a la force, et quoi qu’on ait insinué, je crois qu’il a la foi. Ce sont encore bien des choses. Mais ne craignez-vous pas qu’en cela semblable à tant d’autres, et si l’on regarde en quel temps nous vivons, ce soit surtout à ses défauts qu’il doive ses succès, l’Assommoir ses quatre-vingt dix-sept, et Nana ses cent seize éditions ?


F. BRUNETIERE.

  1. Emile Zola. Notes d’un ami, par M. Paul Alexis, Paris, 1882 ; Charpentier.