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Revue littéraire - André Chénier

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Revue littéraire - André Chénier
Revue des Deux Mondes6e période, tome 31 (p. 675-686).
REVUE LITTÉRAIRE

ANDRÉ CHÉNIER [1]

Il aura fallu beaucoup plus d’un siècle pour que nous fût donnée l’œuvre complète de Chénier ; mais enfin nous l’aurons bientôt. Quand il est mort, il n’avait publié que son Jeu de Paume et l’Hymne aux Suisses de Châteauvieux, en fait de poèmes. Après cela, et jusqu’en 1819, on n’a connu de lui que la Jeune captive, la Jeune Tarentine et de courts fragmens que Chateaubriand, Millevoye et un certain Fayolle ont cités. Chateaubriand raconte, dans le Génie du Christianisme, qu’il a eu entre les mains un petit recueil d’idylles manuscrites, de cet « infortuné jeune homme, » et qu’il y a trouvé « des choses dignes de Théocrite. » On aime à se figurer que ce cahier précieux appartenait à Pauline de Beaumont, laquelle, par son cousin François de Pange, fut l’amie d’André Chénier ; elle était aussi l’amie de Mme Lecoulteux, Fanny peut-être…

Fanny, l’heureux mortel qui près de toi respire
Sait, à te voir parler, et rougir, et sourire,
De quels hôtes divins le ciel est habité…

Et c’est dans la fine et amoureuse compagnie de Pauline de Beaumont que Chateaubriand composa son apologie chrétienne. Cette charmante femme qui allait mourir a transmis au splendide poète du siècle commençant la jeune poésie qu’avait tuée le siècle terrible. En 1819 parut le premier volume d’œuvres d’André Chénier, par les soins délicats d’Hyacinthe de Latouche. Et ce Latouche eut ici-bas une drôle de destinée, s’il fut l’auteur de romans, de poèmes, d’essais, de comédies, de toute une œuvre intelligente et abondante et s’il n’est demeuré célèbre que comme l’éditeur d’un autre et l’amant de Marceline Desbordes-Valmore : en outre, on ne peut affirmer certainement qu’il soit « le jeune homme de Marceline. » Son édition de Chénier n’est pas mauvaise. On lui reproche quelques erreurs de lecture. Par exemple, ce joli vers : Pâtres, chiens et moutons, toute la bergerie, il le gâte, quand il imprime : Pauvres chiens… C’est dommage !… Il a quelquefois corrigé des négligences de Chénier : il eût mieux fait de se tenir tranquille. Et il a trop souvent abrégé des morceaux que nous sommes contens aujourd’hui d’avoir tout entiers. Cependant, il avait à choisir ce qu’il publierait ; il ne pouvait, à cette époque où le défunt poète n’était pas illustre, publier jusqu’aux plus petits fragmens : il eût desservi le poète dont il préparait la gloire. Au bout du compte, il a bien choisi et il a composé son recueil avec un goût très sûr, avec une heureuse prudence.

Peu à peu, et grâce à lui, Chénier devint un de nos poètes classiques. Les conditions n’étaient plus les mêmes, lorsque le diligent Becq de Fouquières commença ses travaux. Subtils travaux, qui durèrent un quart de siècle et qui occupèrent sans cesse l’attention, la sagacité, l’amitié de l’érudit le plus fervent. Becq de Fouquières fut dévoué, consacré à sa tâche pieuse. Il aimait Chénier, — André, comme il l’appelle gentiment, — d’une tendresse que Marie-Joseph n’a pas eue pour son frère. Je ne dis pas que Marie-Joseph soit coupable de la mort de son frère. On a lancé cette accusation brutale contre lui de bonne heure ; et la politique s’en mêla. Sans doute n’a-t-il pu sauver son frère : Becq de Fouquières l’eût sauvé. Rœderer, en 1796, jugeait ainsi Marie-Joseph : « Il n’a point fait de crimes, mais il a professé tous les mauvais principes qui les ont fait commettre tous. Il n’a point été l’émule de Marat, mais il a été son apologiste. Il n’a point été l’assassin de son frère, mais il a été l’ami de ses assassins… » Becq de Fouquières n’était pas l’ami des ennemis d’André. Même, il a traité avec une extrême rudesse le neveu d’André, M. Gabriel de Chénier qui, à son gré, contrariait la renommée du poète. Il l’a poursuivi de sa colère et il l’a secoué. Ce Gabriel de Chénier, c’était un homme têtu. Il possédait les papiers de son oncle ; et il se promit de ne les montrer à personne, de les cacher surtout à Becq de Fouquières ; et, pour faire endêver Becq de Fouquières davantage, il révélait de temps en temps une part de son trésor à qui du moins n’était pas Becq de Fouquières. Voulait-il se réserver les honneurs de la publication ? Principalement, il taquinait de son mieux, et très bien, Becq de Fouquières. Celui-ci enrageait ; celui-ci ne renonçait pas au service et au culte d’André. Il multipliait les recherches et de belles trouvailles le récompensaient : le récompensaient mal, car il savait que cependant le principal était dans les tiroirs du cerbère implacable Gabriel. Afin de rétablir en vérité le texte du poète, il procédait par conjecture, comme font les philologues pour les écrits des anciens, dont les originaux sont perdus ; mais il savait que Gabriel tenait la certitude. Il y a vingt-cinq ans, on découvrit en Égypte, sur des papyrus, un long passage du Phédon : ce manuscrit, fort ancien, contemporain de Platon peut-être, indemne ainsi des altérations qui, d’une copie à l’autre, détériorent la pensée de l’auteur, devait fournir la leçon première, ou peu s’en faut. Les hellénistes qui travaillaient sur le Phédon résolurent d’attendre, inquiets et affriolés. Le dépouillement et la publication du papyrus prirent quelques mois : et l’on sut alors que la plupart des conjectures hasardées par les savans ne valaient rien. D’habitude, la philologie grecque épargne à ses dévots de telles tribulations et surprises : ils accomplissent leur besogne en repos. Mais, lui, Becq de Fouquières endurait un supplice. Attendre ? Les années n’adoucissaient pas M. de Chénier ; l’âge ne le rendait ni plus obligeant ni moins robuste. Et attendre, quand on aime !… Becq de Fouquières était amoureux de cette poésie qu’un Bartholo détestable lui cachait. Il aima de loin, de cœur épris et constant. Il publia en 1862 sa première édition d’André ; dix ans plus tard, une seconde édition, plus parfaite encore. Il avait réussi à se procurer, dans les bibliothèques et les archives, tous les renseignemens et les témoignages relatifs à la vie et à la mort du poète ; il avait si bien cherché qu’ensuite on n’a pas trouvé grand’chose. Il lui a manqué seulement les papiers que la malignité de l’inexorable vieillard lui refusait. Sur bien des points, il a deviné juste, avec une sorte de patient génie.

Or, il venait de publier sa seconde édition : soudain, M. Gabriel de Chénier publia trois volumes des poésies d’André Chénier. Trois volumes ! De l’inédit, des merveilles imprévues ! Ce qu’éprouva Becq de Fouquières, nous le savons, il ne l’a point dissimulé : ce fut de la joie et de la colère. De la joie, certes, pour tant de beautés nouvelles qui lui ornaient encore son héros, son ami. De la colère aussi : M. Gabriel de Chénier, sans être à la rigueur un sot, n’était pas un admirable lettré ou n’était pas un philologue. Son édition, riche à foison, que de fautes la condamnent ! M. de Chénier s’est trompé, s’il a cru qu’il suffisait d’être le neveu du poète pour être le bon éditeur du poète : il s’est donné la peine de naître, et le voici, futile héritier, qui se trémousse parmi les divins manuscrits. Il les embrouille ; il mêle le théâtre et les iambes ; il réunit en un poème des fragmens qui n’ont pas de rapport ensemble. Et il ne sait pas lire, le malheureux ! Il attribue à son oncle ce vers :

Tourne un peu la médaille antécépiendaire…

Antécépiendiaire ? M. de Chénier l’a bien senti, c’est un mot qui ne passe pas tout seul. M. de Chénier, là-dessus, rédige une note savante : « Antécépiendiaire est un mot inventé et tiré du verbe antecapio, antecapare, saisir auparavant, se saisir d’avance, s’emparer d’abord, et qui fait allusion à l’acte de ce Gennot, désigné ici sous le nom de Gynnis, qui arrêta le poète d’abord et avant qu’aucun motif eût été allégué contre lui. » Mais, premièrement, Gennot, quand il arrêta Chénier dans la maison de Pastoret, ne fit qu’obéir à l’ordre de ses maîtres abominables, de ses maîtres pourtant, et qui lui commandaient d’incarcérer toute personne trouvée là. Deuxièmement, rien ne prouve que, sous le nom de Gynnis, Chénier désigne ce Gennot. Troisièmement, si M. Gabriel de Chénier avait su lire l’écriture de son oncle, il eût imprimé :

Tourne un peu la médaille au récipiendaire.

Il se dispensait ainsi d’une note, savante, oui, mais baroque ; et il dispensait d’un barbarisme le poème de son oncle. Dans l’Hermès : « On nourrit l’enfant avec du lait d’abord et le lourd boucher ne charge point son bras… » Le lourd boucher ? Non : « le lourd bouclier ! »

Certes, on le voit, l’édition de M. Gabriel de Chénier n’est pas bonne. Et ce n’était pas la peine de garder par devers soi si jalousement le précieux dépôt ; ce n’était pas la peine de contrister si cruellement Becq de Fouquières. Le pauvre Becq de Fouquières passa plusieurs années encore à noter les bévues de l’éditeur infidèle : il publia deux volumes de châtimens, deux volumes qui sont des modèles de juste critique et de polémique passionnée. Ensuite il mourut, et sans avoir vu les papiers d’André. M. Gabriel de Chénier, qui avait bien trente et un ans de plus que lui, survivait obstinément : il ne consentit à mourir qu’après Becq de Fouquières. Sa veuve, en 1892, légua les papiers à la Bibliothèque nationale et commanda qu’on ne pût les examiner avant sept années écoulées. Le jour venu, deux érudits se présentèrent : M. Paul Dimoff et M. Abel Lefranc. Ils travaillèrent, avec plus de facilité que Becq de Fouquières, avec plus de méthode que M. Gabriel de Chénier. Le poète sort des ténèbres où l’avait enclos son neveu.

M. Paul Dimoff a, jusqu’à présent, donné les deux premiers tomes des Œuvres complètes d’André Chénier. Premier tome : Bucoliques. Deuxième tome : Poèmes, les Hymnes et le Théâtre. Et tout le reste paraîtra quelque jour, — mais après la Guerre : — non, l’œuvre de Chénier n’a point de chance ! Elle aura eu contre elle, sans parler du neveu, ingénument fâcheux, les Révolutionnaires et puis l’Ennemi : lors de l’autre guerre déjà, les Prussiens chapardèrent une liasse de manuscrits que Latouche avait laissée dans sa maison de la Vallée-aux-Loups. L’édition de M. Dimoff est excellente, car elle reproduit exactement le texte de Chénier. Nous n’avons plus à redouter les hasards de la copie : M. Dimoff a de bons yeux ou il a des lunettes ; et il sait lire. Il a généralement conservé la ponctuation même des manuscrits et ne supprime pas une virgule ou n’en ajoute pas une sans nous avertir, en note, de son audace. Minutie ? Louable scrupule : et il faut qu’un éditeur soit méticuleux. André Chénier, d’ailleurs, avait sa façon de ponctuer, très particulière, et qui marque vivement la coupe de ses vers, en indique la scansion, le rythme. Ainsi :

Prends, mon fils, laisse-toi fléchir à ma prière :
C’est ta mère. Ta vieille inconsolable mère
Qui pleure. Qui jadis te guidait pas à pas ;
T’asseyait sur son sein ; te portait dans ses bras.
Que tu disais aimer ; qui t’apprit aie dire ; (etc.)

Ponctuation d’un poète ; et ponctuation qui n’est pas tout uniment grammaticale, mais qui, ordonnant les phrases et leurs élémens, distribue aussi les portions du vers et tient compte de l’accent que la mesure poétique ajoute à la pensée.

Le seul changement que M. Dimoff ose faire subir au texte de Chénier, le voici : l’orthographe assez capricieuse du poète, il la conforme à notre usage d’aujourd’hui. Je ne sais pas s’il a raison. Mais il dit : « Notre texte y perdra peut-être en pittoresque ; il y gagnera certainement en clarté. » Je le veux bien ! Cependant, ces différences d’orthographe ne sont pas telles qu’à mon avis elles doivent gêner beaucoup le lecteur ou le gêner longtemps. Et, si elles l’étonnent un peu, si elles le dépaysent en quelque sorte et l’avertissent de transporter son imagination dans une autre époque et un autre milieu, bon avertissement !

L’éditeur d’André Chénier n’avait pas qu’à transcrire les manuscrits : ce n’était là que le plus facile de sa tâche. Il avait à classer les fragmens de poèmes et à classer les poèmes. Or, les manuscrits, tels que la Bibliothèque nationale les possède, sont en parfait désordre. L’on ne peut dire assurément que l’auteur les ait jamais rangés. Mais il est certain que Daunou, l’exécuteur testamentaire de Marie-Joseph Chénier, les a dérangés, ne fût-ce que pour en extraire les feuillets qu’il confiait à ce Latouche. Puis Gabriel de Chénier les mania sans timidité. Comment faire ? Si l’on peut essayer un classement, c’est qu’André Chénier, le plus souvent, note d’un signe, — d’une lettre ou d’un mot, d’un mot français, ou grec, et anglais parfois, d’une syllabe, — les fragmens qui, dans sa pensée, se rapportaient à un poème ou bien à un ensemble de poèmes. De cette façon, nous reconstituons à peu près et les Bucoliques, et les Elégies, et l’Hermès. Il arrive aussi que, faute d’un signe évident, nous restions fort embarrassés. Tel fragment que M. Dimoff attribue au troisième chant de l’Hermès, M. Abel Lefranc le réclame pour l’Apologie : et peut-être Chénier n’avait-il pas décidé de l’introduire ici plutôt que là. Je citerais plus d’un exemple d’une pareille incertitude. En somme, un classement tout à fait rigoureux n’est guère possible et, si je ne me trompe, l’est d’autant moins que nous avons affaire, la plupart du temps, à des bribes d’ouvrages que l’auteur n’avait point achevés. Ce n’était pas une raison pour que M. Dimoff ne tentât point de mettre de l’ordre dans ce désordre ; c’était une raison pour qu’il n’attribuât pas une extrême importance à la difficile besogne du classement.

Tel est son classement, — très attentif et qu’il saurait défendre, — que les plus beaux poèmes, et par le poète menés à leur achèvement, s’y perdent au milieu de brouillons qui ne sont pas tous intelligibles. Les Bucoliques de M. Dimoff commencent par une série d’Invocations poétiques : invocations diverses, puis à l’adresse des dieux et, notamment, d’Apollon. Premier fragment : « Apollon est ap… » Et c’est tout le premier fragment. Nous sommes déçus. De tels petits bouts de phrases encombrent les pages du livre, les pages où nous cherchons, où nous voulons trouver aisément les divins poèmes. Certes, M. Dimoff n’a pas tort de ne négliger aucune ligne de Chénier ; mais que n’a-t-il relégué dans les notes, ou dans un appendice, toutes ces rognures ? Les philologues auraient été satisfaits ; et contens, les lecteurs futiles pour qui, somme toute, écrivent les poètes. M. Dimoff a ménagé ses lecteurs futiles en ne gardant pas l’orthographe de Chénier : il eût gagné tous leurs suffrages en leur offrant un recueil plus et mieux dégagé de l’érudition qui n’est pas indispensable : l’érudition sauvegardée, du reste, mais écartée un peu, reléguée à sa place, et non mise à la première place. L’inconvénient que M. Dimoff n’évite pas, résumons-le : nous sommes malheureux ; nous savons bien que l’édition de M. Dimoff est la meilleure et la seule bonne ; mais, si l’envie nous prend de relire un poème de Chénier, quelque soir, nous serons tentés d’ouvrir le volume imparfait de Latouche. L’édition de M. Dimoff est un chef-d’œuvre un peu (comme on disait) affreux.

M. Abel Lefranc nous donne, lui, un recueil d’œuvres toutes inédites et en prose : un long traité qu’il intitule Essai sur les causes et les effets de la perfection des lettres et des arts, l’Apologie, l’esquisse d’une Histoire du pouvoir royal en Europe, plusieurs fragmens relatifs à l’Espagne, au Christianisme, des notes de philologie grecque, etc. Aucun de ces ouvrages ne vaut les poèmes d’André Chénier. Il y a du fatras, s’il faut l’avouer, dans ces brouillons ; du fatras et de belles pages : et des pages surtout qui éclairent d’un jour assez vif les idées philosophiques et littéraires de cet écrivain.

Quant à ses idées philosophiques, Sainte-Beuve a publié une note de Chênedollé selon laquelle le poète d’Hermès se fût montré à ses contemporains « athée avec délices. » Grande colère de M. Gabriel de Chénier, qui ne veut pas d’un oncle « atteint de cette infirmité de l’esprit humain qu’on appelle l’athéisme. » Athée, d’ailleurs, est un mot qui n’a pas une signification très nette ; et l’on hésite à considérer comme un athée un André Chénier, païen qui éparpillait sa créance entre tous les dieux de l’Olympe. Mais, antichrétien, certes il l’était, et résolument : les essais que publie M. Lefranc ne laissent à ce propos aucun doute. Les Fragmens sur le Christianisme contiennent un vif résumé des principes sur lesquels s’appuiera la critique d’un Strauss et d’un Renan. Sa mécréance est à la fois impétueuse et méthodique ; il n’est pas seulement irréligieux, mais il a un système d’irréligion. Il exigerait que la résurrection, par suite la divinité, de Jésus-Christ fût démontrée ; il réclame des preuves et les veut d’autant plus rigoureuses que le fait à prouver contrarie « l’ordre des choses naturelles » et blesse « la raison. » Mais Pascal a écrit : « S’il ne fallait rien faire que pour le certain, on ne devrait rien faire pour la religion, car elle n’est pas certaine. » Il distingue de cette manière la vérité religieuse et l’évidence. Chénier ne distingue pas la vérité religieuse et l’évidence : il imposerait un devoir d’évidence à la vérité religieuse. Il n’a pas établi qu’il eût le droit d’agir ainsi ; et c’est, dans son système, une lacune de la dialectique. Il ne répond aucunement à ce Pascal qu’il n’aime pas et qu’il traite comme ceci : « Homme arrogant et orgueilleux sous les formules de l’humilité, indigné qu’aucun mortel se crût permis de secouer un joug qu’il voulait porter lui-même ; homme ne pour la gloire et l’utilité de son siècle, s’il ne se fût étudié à perdre sa vie dans des minuties tristes et sauvages et s’il n’eût préféré au sage honneur de perfectionner les lettres et les sciences le dur plaisir d’humilier l’espèce humaine devant les chimères qu’elle-même inventa dans son délire ! » Il a remarqué, dans les Pensées, des « endroits éloquens ; » mais, ajoute-t-il, « combien c’est peu de chose que de l’éloquence employée à soutenir du ton le plus arrogant les plus impitoyables sophismes ! »

Parce qu’il est contre Pascal, est-il pour Voltaire ? — Il ne l’aime pas. Il le préfère aux ennemis de Voltaire : ceux-là, « une canaille mercenaire qui avait un prix fait pour l’injurier. » Les amis de Voltaire ne lui sont guère plus sympathiques. Il ne conteste pas que cet « homme illustre » ait bien agi en maintes circonstances et, de sa fortune et de ses talens, secondé des malheureux : orgueil ? dit-on ; bel orgueil. Mais, dans les écrits de Voltaire, il voit « une faiblesse, une pusillanimité honteuses qui lui font rechercher les faveurs des grands. » Il lui reproche d’avoir adulé les rois, les princes, leurs maîtresses… « Et que dirai-je de cette philosophie parasite aux yeux de qui le riche qui a une belle maison, des chevaux, des voitures, et qui va porter chez une belle courtisane le fruit de vingt années de concussions, est toujours un honnête homme ; mais le pauvre est un gredin que l’on renvoie dans son grenier, dans son galetas, à son cinquième étage ?… » Il a relu ou lu les œuvres de Voltaire. Il y a trouvé « un petit nombre d’articles fort beaux, » qui empliraient « un juste volume ; » et il y a trouvé « un puéril amas d’opuscules, où d’intéressantes questions de science ou de politique sont décidées avant même d’être entamées, » des « plaisanteries oiseuses, plus malignes qu’enjouées, et déjà usées et rebattues par lui-même, enfin mille folies, mille grimaces insipides que l’on ne regarderait pas sans un coloris vif et éblouissant, un style pétillant et léger qui amuse et étourdit le lecteur et lui fait perdre avec joie autant de temps à les lire que l’auteur en perdit à les composer. » Bref, « un homme que je n’aurais pu estimer et avec qui je n’aurais guère aimé de vivre. » L’immoralité de Voltaire le choque : « Ajoutez les vertus austères et mâles souvent livrées à la risée du vice souple et poli ; les louanges éternelles prodiguées à notre luxe, à nos vins, à nos cuisiniers, et l’ironie versée à pleines mains sur les hommes qui ont méprisé tous ces biens, sur les peuples qui ne les ont point connus, et où une sainte égalité ne permettait pas à un petit nombre de citoyens de s’engraisser de la faim d’autrui. Que prétend-il ? Veut-il que nous apprenions à préférer de tout notre cœur l’embonpoint de l’esclavage opulent à la pauvreté sobre et indépendante ? Veut-il que nous ressemblions à ces animaux élevés dans nos basses-cours, qui se rassasient en paix de l’ample nourriture qu’on leur prodigue, sans se douter que c’est pour les manger ? » Le premier Chénier qu’on nous révéla, celui des Bucoliques et des Elégies, n’était pas un poète fade, mais un poète qui semblait réfugié dans sa poésie, loin de son temps, et à tel point que son aventure politique avait un peu l’air d’un accident. On ne soupçonnait pas, je crois, ce qu’il y a de violent, de farouche, en lui. Ses écrits en prose, publiés dans le Journal de Paris ou ailleurs et que Becq de Fouquières a recueillis, ne donnent pas l’idée de cette ardeur révolutionnaire qui éclate dans le recueil du M. Abel Lefranc. Ses articles de journaux sont, pour la plupart, de l’époque où la Révolution, tournant à la Terreur, l’offense et l’indigne. Mais avant la Révolution ou pendant ses préludes, il est un révolutionnaire et qui tient avec rudesse le langage des revendications, qui fait parler haut sa haine et son mépris.

Un jour, au mois de juin 1794, Boissy d’Anglas présentait à la Commission de l’instruction publique une requête de son ami Florian, le fabuliste, chassé de Paris en tant que noble et qui cherchait un stratagème pour éluder son exil. Toute la Commission se récria. Le médecin Duhem prononça ces remarquables paroles : « Ces gens de lettres, tous aristocrates et contre-révolutionnaires ! On n’en pourra jamais rien faire de bon. Ce Voltaire, dont on parle tant, il était royaliste et aristocrate ; il aurait émigré l’un des premiers, s’il avait vécu !… » Je ne vais pas comparer le médecin Duhem.et André Chénier, certes ; mais il y a quelque analogie entre leurs deux jugemens de Voltaire. Ce qu’André Chénier ne peut souffrir, dans le patriarche de Ferney, c’est le royaliste et l’aristocrate. Et que pense-t-il des aristocrates ? Il est, à leur sujet, d’accord avec toute une jeunesse que les « lumières » nouvelles ont éblouie, avec son ami le chevalier de Pange, élégant ennemi de ces privilégiés « pour qui la nature n’a pas autant de partialité que la fortune. » Lui, Chénier, vante avec entrain Cicéron, « plébéien sans fortune » et qu’on vilipende : car, dit-il, « la jalousie patricienne survit et se transmet dans les générations à toutes ces familles nobles qui, bien que divisées de siècle et de pays, toutefois, tant elles eurent toujours les mêmes prétentions, le même esprit, le même langage, semblent n’avoir jamais fait qu’un seul corps qui s’élève ensemble sur la tête des autres bommes et se soutient à main forte, toujours avide d’empire et de pouvoirs exclusifs. » Il est un plébéien révolté, qui ne dissimule pas sa rancune, son arrogance, et qui n’épargne pas les mois hardis, les mots outrageans, et qui même, écrivain si parfait ailleurs, ne craint pas d’embrouiller les mots, les phrases, les métaphores, quand il s’agit d’être en colère.

Ce qu’il ne pardonne pas à Voltaire, c’est la facilité avec laquelle celui-ci, malin sans fierté, accepte de viles conditions d’existence et tolère son siècle. Chénier honnit une telle patience et l’adresse d’un homme qui ruse au lieu de se fâcher. A la veille de la Révolution, le jeune André Chénier, sûr de son génie, contrarié de pauvreté, se fâche. Il est un moraliste véhément que scandalisent deux corruptions, celle du cœur et celle de l’esprit, celle d’un Voltaire qui manque de dignité, celle d’un Pascal qui manque de liberté. Voltaire et Pascal sont, à ses yeux irrités, deux esclaves : l’un, l’esclave de la société ; l’autre, l’esclave de la religion. Esclavage de la société : « Remarquez bien, je vous prie, les degrés de cette généalogie de bassesse. Laitier courtisan emprunte tout son orgueil des regards du maître, qui ont daigné tomber sur lui ; mais à son dîner il est maître à son tour et ses regards, en tombant sur le ridicule front de son poète, lui transmettent une partie de cet orgueil emprunté. C’est la lune qui reçoit sa lumière du soleil et qui vient sur la terre la réfléchir dans un bourbier ! » Et l’esclavage de la religion : « Accoutumés par notre religion, par nos prêtres, par nos assemblées théologiques, à ne parler jamais que comme des inspirés, à déraisonner toujours avec le plus profond respect pour nos inepties, à mêler le ciel à tout propos, à voir partout des révélations, nous n’avons jamais su douter de rien, nous avons donné nos plus indifférentes opinions pour des articles de foi, nous avons posé partout des bornes sacrées, nous avons cru tout voir du premier coup d’œil, et l’entreprise du démon nous a seule paru capable de faire passer à quelqu’un le point où nous étions arrêtés. » Les croyances et les mœurs de son temps, voilà, pour André Chénier, les deux maladies dégoûtantes et mortelles. Le remède ?… Il considère que ces deux maladies sont des signes de vieillesse et de décrépitude ; il considère que le monde s’est avili et s’est abêti. Désespère-t-il de voir le monde rajeunir ? Non pas ! A la veille de la Révolution, quand déjà se manifestent avec évidence les premières velléités du changement, les plus cruels satiristes de leur temps sont crédules au projet de régénérer l’univers. Chénier compte et comptera, non pas jusqu’à la veille de sa mort, sur les énergumènes pour détruire l’édifice vermoulu et — c’est ici la folie ! — pour rebâtir. Les énergumènes le déçurent avant de le guillotiner.

Il déteste Pascal et Voltaire. Mais il admire Montesquieu et Rousseau : Montesquieu, parce qu’il voit en lui la raison ; Rousseau, parce qu’il voit en lui la nature. Comme Rousseau, il a son utopie, sa Genève idéale : et c’est l’antiquité. Si tout le mal du monde vient de sa vieillesse, il faut le rajeunir et, pour le rajeunir, le ramener aux pures origines ; il faut retourner à l’antiquité qui fut la jeunesse du monde. « Les premiers anciens inventaient ; nos grands hommes étaient obligés de réparer. » Vivre la vie nouvelle et ne point ressasser la vie séculaire : voilà le rêve de Chénier, son rêve politique et poétique. On a souvent commenté son précepte : faire, sur des pensers nouveaux, des vers antiques. Pour entendre exactement ce que signifie son précepte, méditons ces lignes de l’essai Sur la perfection et la décadence des lettres : « Il faut refaire des comédies à la manière antique. Plusieurs personnes s’imagineraient que je veux dire par-là qu’il faut y peindre les mœurs antiques. Je veux dire précisément le contraire. » En d’autres termes, ce qu’il nous invite à imiter des anciens, c’est leur don de ne pas imiter une longue littérature et qui, pendant des siècles, a pris des manies : comme eux, imitons la nature. A tort ou à raison, — je crois qu’il se trompe en quelque manière, — Chénier s’est figuré l’antiquité, l’antiquité grecque surtout, comme une époque privilégiée, préservée, où le pur esprit des hommes regardait la nature avec ingénuité. C’est leur ingénuité qu’il envie aux poètes de la Grèce et qu’il leur demande : leur poésie est sa fontaine de Jouvence. Toute sa pensée esthétique, et morale aussi, la voici dans un passage du même essai Sur la perfection et la décadence des lettres : « Il ne suffit pas dans les arts de ne jamais s’écarter grossièrement de la vérité : il faut être vrai avec force et précision, c’est-à-dire être naïf… » Naïf, nativus : tel qu’à sa naissance, — tel qu’à la naissance du monde, et enfin tel que furent les anciens, ces jeunes hommes. La naïveté, ne croyez pas que ce ne soit qu’une « franchise innocente et presque enfantine » dans les sentimens et les mots : « La naïveté est le point de perfection de tous les arts et de chaque genre dans tous les arts. Vous pouvez avoir un beau choix de mots, des phrases bien arrondies, des périodes sonores et harmonieuses : si vous n’êtes point naïf, vous ne toucherez point… Un sentiment noble n’est sublime que par naïveté ; un sentiment tendre, c’est par la naïveté qu’il vous remplit les yeux de larmes… C’est donc la naïveté seule qui produit en nous des émotions vives, profondes et rapides. Un peintre, un auteur seulement pompeux et noble sera copié par tout le monde : celui qui est naïf est à jamais inimitable… Vingt autres peuvent être aussi naïfs, aussi excellens que lui : ils ne léseront pas comme lui ; ce seront de nouveaux originaux… » Et Chénier cite les plus belles « naïvetés » de Corneille et de Racine, les a naïvetés » de Montaigne et de La Fontaine. Naïveté ou ingénuité : spontanéité, que de grands écrivains conservent jusque dans la vieillesse du monde, et qui est leur génie ; spontanéité qui eut son âge d’or en Grèce au temps des anciens. Voilà pourquoi il faut retourner aux anciens, non pour les copier, mais pour recevoir leur enseignement de naïveté, pour copier, selon leur naïf usage, la nature en sa vérité franche.

Si Chénier avait vécu, sans doute se. fût-il appliqué à suivre tout le conseil qu’il formule ici avec beaucoup d’ampleur ; et peut-être eût-il considéré ses premiers poèmes, ceux que nous possédons, comme l’essai de sa muse à l’école. A l’école des anciens, et avant l’émancipation. Ses papiers, tels que désormais nous les connaissons, prouvent la merveilleuse activité de son génie, sa fougue, sa passion de liberté. Les œuvres de sa liberté conquise, nous ne les avons pas : elles nous manquent par le crime des brutes qui l’ont tué.

Rien n’est fait aujourd’hui, tout sera fait demain…

Demain, ce fut la mort. Une nouvelle poésie allait s’épanouir, allait modifier les destinées, l’avenir de la poésie. Cela s’est anéanti… Je ne sais comment certains philosophes épiloguent sur les lois évolutives de l’histoire et omettent les coups de son principal artisan, le hasard.

Cette aventure, pleine de tristesse et de mystère, nous alarme plus péniblement que jamais aujourd’hui, quand nous savons que meurent toute une jeunesse et l’obscure promesse de son génie inconnu, éteint avant d’avoir illuminé le monde si vieux, si morne, si sombre.


ANDRE BEAUNIER.

  1. Nouvelles éditions. — Œuvres inédites d’André Chénier, publiées d’après les manuscrits originaux par Abel Lefranc (librairie Champion) ; — Œuvres complètes d’André Chénier : tome I, Bucoliques et, tome II, Poèmes, Hymnes, Théâtre (librairie Delagrave).