75%.png

Revue littéraire - Buffon

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Revue littéraire - Buffon
Revue des Deux Mondes3e période, tome 89 (p. 444-455).
REVUE LITTERAIRE

BUFFON

On va célébrer dans quelques jours, à Montbard, le centenaire de la mort de Buffon : c’est une occasion naturelle de reparler d’un grand écrivain dont il est vrai que l’on ne parle guère, que l’on lit moins encore, et qu’il semble surtout que l’on juge et que l’on connaisse assez mal. Deux ou trois mots, passés presque en proverbes : « Le style, c’est l’homme même, » et « le génie n’est qu’une longue patience, » dont le premier doit peut-être une part de sa popularité littéraire à la facilité que l’on a de le tordre en vingt façons ; — deux ou trois pages : la description de l’oiseau-mouche ou du colibri, qui ont cela de particulier d’être extrêmement brillantes sans chaleur, ou celle encore du cheval, qui est devenue le modèle de l’emphase, de la disproportion des mots avec les choses, de l’éloquence hors de sa place et conséquemment importune ; — enfin quelques historiettes, comme celle de l’habit de velours incarnat ou des manchettes de dentelle que ce grand seigneur de lettres, en son château, passait avant de s’asseoir à sa table de travail, voilà ce que l’on cite en général, et voilà presque tout ce que l’on sait de Buffon. C’est peu de chose, et vraiment ce n’est pas assez. L’Histoire naturelle demeure en effet toujours une des grandes œuvres du XVIIIe siècle, avec l’Esprit des lois et l’Essai sur les mœurs, et ce n’est pas le nom de Diderot, comme on fait depuis quelques années, c’est toujours celui de Buffon qu’il faut inscrire à côté de ceux de Voltaire et de Montesquieu. Ainsi du moins en avaient jugé leurs contemporains à tous trois ou à tous quatre, et je crois qu’en dépit des progrès de la science et des changemens du goût, ils avaient bien jugé. Les défauts de Buffon paraissent de loin, étant de ceux qui portent, pour ainsi dire, avec eux leur enseigne, mais plus on lit et plus on relit les grandes parties de son Histoire naturelle, plus on y découvre de qualités rares, de mérites profonds, plus on l’admire, et moins on comprend la dédaigneuse indifférence qu’affectent aujourd’hui pour lui les demi-lettrés et les demi-savans.

J’en connais bien quelques raisons, et je pourrais dire au besoin comment la réputation de Buffon a décru. Les encyclopédistes ne l’aimaient pas, j’entends ici les petits encyclopédistes, ceux de la seconde génération, les « garçons de boutique, » dont Voltaire n’est devenu le chef nominal qu’en leur soumettant sa propre indépendance, et ceux qui, s’ils n’ont certes pas « persécuté » Rousseau, n’en ont pas moins exaspéré jusqu’à la folie son ombrageuse et maladive susceptibilité. Si Montesquieu n’était pas mort à temps, ils l’auraient aussi lui arrangé comme ils ont fait Rousseau, comme ils ont fait Buffon. « Ne me parlez pas, disait d’Alembert, ne me parlez pas de votre Buffon, ce comte de Tuffières, qui, au lieu de nommer simplement le cheval, s’écrie : La plus noble conquête que l’homme ait jamais faite est celle de ce fier animal qui… « Et Rivarol lui répondait : « Oui, c’est comme ce sot de Jean-Baptiste Rousseau, quand il dit :


Des bords heureux où naît l’Aurore
Aux bords enflammés du couchant ;


au lieu de dire de l’est à l’ouest ; » mais il aurait pu bien mieux répondre encore. Si d’Alembert reprochait à Buffon son emphase, Grimm, le baron de Grimm, lui reprochait de « manquer d’idées, » s’étonnait, en Allemand de son temps qu’il était, du « cas singulier que l’on faisait à Paris du style, n et prédisait avec autorité qu’un jour la gloire de M. Daubenton éclipserait celle de Buffon. Ou bien, dans ses Mémoires, le seul livre de lui qui soit encore lisible, Marmontel allait plus loin, réduisant le mérite entier de l’auteur de l’Histoire naturelle à celui d’un « poète distingué dans le genre descriptif, » attaquant jusqu’à son caractère, et nous le présentant comme un courtisan assidu des puissances, et même un peu servile. « Comme Buffon voyait que l’école encyclopédique était en défaveur à la cour et dans l’esprit du roi, il craignit d’être enveloppé dans le commun naufrage, et pour voyager à pleines voiles, ou du moins pour louvoyer seul et prudemment parmi les écueils, il aima mieux avoir à soi sa barque libre et détachée. » Et, en effet, à l’Encyclopédie, le premier usage que l’on devait faire de sa liberté, c’était de l’abdiquer aux mains des Diderot ou des d’Alembert ; mais Buffon, fort de sa naissance, de sa situation de fortune et de sa valeur, avait la prétention de ne dépendre que de lui-même. Pourquoi faut-il seulement que les encyclopédistes aient fait l’opinion de la postérité sur le XVIIe siècle, que les jugemens de Grimm dans sa Correspondance, et de Marmontel dans ses Mémoires, soient devenus les nôtres, et que, ne faisant pourtant de leurs œuvres et d’eux que le cas qu’il convient d’en faire, nous nous représentions Buffon tel qu’ils nous l’ont peint ?

C’est qu’il y a peut-être une part de vérité dans leurs jugemens ; et lorsque, par exemple, ils reprochent à Buffon la magnificence et la pompe ordinaire de son style, on est tenté de croire qu’ils n’ont pas toujours tort. Encore faut-il bien distinguer. Buffon a la parole ample, il a le geste large, il ramène dans la prose française cette phrase majestueuse que Voltaire avait remplacée par sa phrase alerte et court-vêtue, Montesquieu par sa phrase sentencieuse, énigmatique et saccadée, mais également brève ; et c’est ce qu’on peut ne pas aimer, mais non toutefois lui reprocher. La manière de Voltaire, car il en a une, et celle de Montesquieu, ne sont pas des modèles dont il soit interdit de s’écarter. Mais l’auteur du Discours sur le style ne s’est peut-être pas assez fidèlement conformé à la très belle et très sévère définition qu’il a donnée du style : « Le style n’est que l’ordre et que le mouvement que l’on met dans ses pensées. » Par-delà le pouvoir de « l’ordre » et du « mouvement, » Buffon a cru sans aucun doute à celui des mois et de la rhétorique. C’est ce qui se voit dans les corrections qu’il fait au style de ses collaborateurs : Guéneau de Montbeillard et l’excellent abbé Bexon. S’il y en a beaucoup d’extrêmement heureuses, il y en a trop d’inutiles, ou de vaines, pour mieux dire, qui ne sont pas précisément d’un « phrasier, » comme l’appelait encore d’Alembert, mais un peu d’un rhéteur. Le grand défaut du style de Buffon, il semble que ce soit le manque d’aisance et de liberté, je ne sais quelle tension ou quel effort, constant et visible, vers la noblesse et vers la majesté. Il veut orner jusqu’aux plus petites choses, et il n’y réussit pas toujours, et, quand il y réussit le mieux, on sent encore la peine, l’apprêt et l’artifice.

On lui fait un autre reproche, qu’on lui faisait déjà de son temps, un reproche plus grave et qui paraît mieux fondé, que lui ont adressé Malesherbes et Réaumur, que Flourens a repris dans son Histoire des idées de Buffon, et qui, de ce livre médiocre, a passé dans la plupart des biographies de Buffon et de nos histoires de la littérature. C’est d’avoir toute sa vie combattu, dans la personne de Linné, par exemple, les « naturalistes classificateurs, » ou plus généralement d’avoir nié le pouvoir des Méthodes. Sous une autre forme encore, c’est d’avoir non pas précisément dédaigné l’observation et l’expérience, — toute son Histoire naturelle et toute sa Correspondance au besoin seraient là pour prouver éloquemment le contraire, — mais d’avoir abusé de l’hypothèse, et, en voulant anticiper sur la marche lente de la science, d’en avoir ainsi retardé le progrès. Ou bien enfin, c’est d’avoir accrédité de l’autorité de son nom des théories et des erreurs qu’il a fallu plus de temps et de travail pour détruire qu’il ne lui en eût fallu à lui-même pour en apercevoir le caractère décevant. De telle sorte que ni les savans, qui lui trouvent trop de « littérature » et « d’imagination » pour eux, ne l’acceptant comme l’un d’eux, ni les littérateurs, qui le trouvent trop savant et surtout trop spécial, ne le reconnaissant non plus pour un des leurs, il flotte, pour ainsi dire, avec sa renommée, des savans aux littérateurs ; chacun d’eux se récuse quand il s’agit d’en porter un jugement complet ; et sa gloire ne souffre de rien tant que de ce qu’il avait cru lui-même qui l’éterniserait.

On pourrait beaucoup parler sur chacun de ces points. « Il n’y a pour ainsi dire pas une seule question relative à l’organisation, à l’évolution et aux fonctions des diverses formes de la matière inanimée ou vivante qui n’ait fourni à Buffon l’objet de quelque conception prophétique. » Ainsi s’exprimait, il n’y a pas longtemps, dans l’excellente, mais un peu longue Introduction, qu’il a mise à la dernière édition des Œuvres complètes de Buffon, M. J.-L. de Lanessan. En effet, quelques-unes des plus graves « erreurs » de Buffon, de ce que l’on appelait ses « erreurs » à l’époque où l’histoire naturelle de Cuvier régnait souverainement dans l’école, on les a vues redevenir des « vérités » depuis que l’histoire naturelle de Cuvier a elle-même été remplacée par celle de Darwin et d’Häckel. Si maintenant M. de Lanessan n’exagère pas à son tour quand, non content d’attribuer à Buffon la « paternité » des théories de la lutte pour l’existence et de la sélection naturelle, il ajoute que, pour la sélection artificielle, « nul, sans en excepter Darwin, ne l’a mieux emprise et plus exactement dépeinte que Buffon ; » c’est ce que nous ne prendrons pas sur nous d’affirmer. Mais ce qui est assurément certain, c’est que les hypothèses de Buffon, comme avant lui quelques-unes de celles de Descartes, portaient plus loin que les contradictions que leurs successeurs en ont faites. Aux environs de 1850, toute une partie de l’œuvre de Buffon passait pour être à bas, dont on peut dire qu’elle s’est relevée de ses ruines, et c’en est la partie qui touche à ce que l’histoire naturelle a elle-même de plus profond et de plus mystérieux. Il est bon de le savoir, et de le répandre. Par une de ces interversions plus fréquentes qu’on ne le croit dans l’histoire de la science, les vérités de 1850 sont devenues les erreurs de 1888, et c’est « l’aventureuse » imagination de Buffon qui triomphe parmi nous des savantes « observations » de Flourens.

De même pour ses hypothèses, et l’abus que l’on veut qu’il en ait fait. C’était aussi la mode, en ce temps-là, parmi nos savans, que de proscrire l’hypothèse ; ils ne voulaient que des « expériences ; » et c’était pour nous faire croire que la science n’enregistrait que des certitudes. Mais on a reconnu depuis lors ce qu’il eût été plus simple et plus franc de ne jamais nier, que, sans une hypothèse qui la suggère, il n’y a pas d’expérience possible ; et quand l’expérience est faite, on a également reconnu qu’elle n’avait de signification, de sens, et de portée qu’autant qu’elle concourait à vérifier ou à détruire quelque hypothèse antérieure. Aucun savant n’observe pour observer ni n’expérimente en quelque sorte à vide ; et le poète même ou le romancier n’a pas besoin d’une imagination plus inventive et plus souple. Ainsi l’a bien entendu Buffon. Pas plus que la science de l’homme, la science de la nature ne comporte à ses yeux la certitude mathématique ; pour lui comme pour beaucoup de nos savans, comme pour les plus illustres, comme pour un Claude Bernard et comme pour un Darwin, — je ne nomme ici que des morts, — les lois ne sont pas les « rapports nécessaires » qui dérivent de la nature des choses, mais plutôt les rapports « probables » ou « possibles ; » et l’hypothèse est légitime, puisqu’on ne saurait s’en passer, toutes les fois qu’elle répond à de certaines conditions. Or, ces conditions, si Buffon les a généralement observées, et si l’hypothèse l’a conduit lui-même à quelques-unes de ses plus belles découvertes, n’est-il pas étrange qu’en lui reprochant l’abus qu’il en a fait, on oublie d’ajouter, — ou plutôt de dire d’abord, — qu’il leur doit le meilleur de son œuvre ? si bien qu’en vérité ce n’est pas aux progrès de la science qu’il faut imputer la diminution de sa gloire, mais peut-être à l’incompétence et à l’étroitesse d’esprit de quelques-uns de ses juges ?

Car il n’y a pas jusqu’au reproche qu’on lui fait d’avoir dit qu’il n’y aurait dans la nature « que des individus, » et « que les genres, les ordres et les classes n’existent que dans notre imagination, » sur lequel on ne pût le justifier. M. Emile Montégut, dans ses Souvenirs de Bourgogne, l’en a même loué comme de l’une de ses inventions les plus heureuses. « Nous prêtons à la nature des plans d’académicien, dit-il ; la nature n’a pas de plan ; elle n’a qu’un but, qui est de créer, et elle crée, non des espèces ni des genres, mais des individus et rien que des individus. » A quoi l’on a bien souvent répondu que sans doute les groupes mal faits n’existent que dans notre imagination, mais que les groupes naturels, ou bien faits, existent dans la nature, — ce qui n’est pas répondre, puisque c’est répondre par la question même. Elle n’est d’ailleurs ni facile ni claire ; et la philosophie scolastique a vécu trois cents ans de cette discussion presque unique, savoir : si les espèces et les genres ne sont que des mots, verba et voces, prætereaque nihil, ou au contraire s’ils sont réels et indépendans en quelque manière de la succession des individus qui les constituent dans le temps. Je dis seulement que, depuis une trentaine d’années, la doctrine de l’évolution a incliné la disposition générale des esprits, et la science elle-même, dans le sens de Buffon. On a renversé les barrières que l’ancienne histoire naturelle avait prétendu dresser à jamais entre les espèces ; là où les contradicteurs de Buffon avaient vu des cadres rigides, nous n’apercevons plus aujourd’hui que des limites changeantes, incertaines, confuses ; et tout ce que la philosophie zoologique de Linné ou de Cuvier avait jadis d’autorité, c’est celle de Buffon qui l’a reconquis parmi nous. « Il n’y a pas un seul dessein, un seul plan, il y en a quatre, disait Flourens : il y a un plan des vertébrés, il y a un plan des mollusques, il y a le plan des insectes, et le plan des zoophytes ; » et il ajoutait avec son habituelle confiance : « C’est ce que nous savons tous aujourd’hui, et ce que Buffon ne pouvait savoir. » Nous, cependant, on nous enseigne précisément le contraire de ce que Flourens croyait si bien savoir, et, de ces quatre plans, pour voir ce qu’il subsiste, le lecteur n’a qu’à parcourir l’Origine des espèces ou l’Histoire naturelle de la création.

Qu’on nous pardonne cette insistance. La plupart de nos historiens de la littérature ont un préjugé contre Buffon, et ce préjugé consiste à croire non-seulement que la science de Buffon a été, comme on dit, dépassée, mais encore que Buffon n’était pas un savant, que ses théories seraient écroulées tout entières, qu’on risquerait, à lire son Histoire naturelle, d’y prendre les idées les plus fausses, les moins conformes à l’état présent de la science. Ce n’est pas se faire de la science elle-même une idée très juste, et c’est s’en faire une moins juste encore de Buffon et de son œuvre. La science ne procède point ainsi par subversions totales ou révolutions entières ; dans l’œuvre d’un savant illustre, d’un physicien du XVIIe siècle ou d’un mathématicien du temps de Louis XIV, il demeure toujours une part de vérité considérable ; et-particulièrement, dans celle de Buffon, il faut d’abord savoir qu’il y en avait une plus grande ou aussi grande que dans celle même de quelques-uns de ses successeurs. Mais il a eu d’autres mérites encore, plus proprement littéraires, si l’on peut ainsi dire, et qu’il semble, eux aussi, quand on parle de lui, que l’on n’apprécie point à leur véritable valeur.

Tel est ce mérite, si considérable, et qui n’appartient guère dans l’histoire de toutes les littératures qu’à de très grands esprits, d’avoir étendu le domaine lui-même de la littérature, et conséquemment de l’action littéraire, en y faisant entrer ce qui n’y était pas jusqu’alors contenu. Si l’on se place à ce point de vue, ce que l’auteur du Discours de la méthode et celui des Provinciales avaient fait cent ans auparavant pour la philosophie et la théologie même, de les tirer de l’ombre des écoles et de les produire au grand jour, de les traduire dans la langue de tout le monde, et de les rendre accessibles à la presque universalité des lecteurs, Buffon, dans le même temps que Montesquieu le faisait pour le droit public et la législation comparée, l’a fait, lui, pour l’histoire naturelle, et généralement pour la science. D’autres l’avaient essayé avant lui, Fontenelle, par exemple, à qui même la seule tentative en a suffi pour se faire pardonner ses bergeries et ses tragédies, son Aspar et ses Lettres galantes. Buffon y a réussi le premier, et il y a réussi en vraiment grand écrivain. A tout un ordre de faits et d’idées qui jusqu’alors n’avait guère occupé que les savans dans leurs laboratoires, il a intéressé tous les « honnêtes gens, » les beaux esprits et les femmes, en leur en révélant l’existence. Mais, on ne saurait trop le redire, si l’invention littéraire est vraiment quelque part, elle est là, dans l’invention des moyens qui, du demi-jour ou de l’obscurité de la technologie, font passer les idées dans le courant de la circulation intellectuelle générale. Un grand écrivain, c’est celui qui, concevant une semblable ambition, trouve en lui ce qu’il faut pour la réaliser ; et Buffon, pour l’histoire naturelle, quand il n’aurait pas d’autre mérite, aurait encore celui d’être ce grand écrivain. De son temps, autour de lui, et avant ou depuis lui, comptez, si vous voulez être juste envers sa mémoire, combien il y en a par chaque siècle dont on puisse faire un semblable éloge. Le siècle est grand, dès qu’ils sont deux ou trois, et quand ils sont une demi-douzaine, le siècle fait époque dans l’histoire de l’humanité.

Ce n’est pas seulement le domaine de la littérature, c’est encore celui de l’esprit humain qu’a étendu l’auteur de la Théorie de la terre, ou des Époques de la nature. Lorsqu’il commença de s’appliquer à l’histoire naturelle, c’est-à-dire lorsqu’il fut nommé « intendant du Jardin du roi, « il n’était pas naturaliste, et c’est ce qui peut servir à expliquer le désordre apparent des premiers volumes de son grand ouvrage. Les animaux y sont classés d’après les rapports d’utilité ou de familiarité qu’ils ont avec l’homme. « Nous donnerons la préférence au cheval, au chien, au bœuf,.. ensuite, nous nous occuperons de ceux qui, sans être familiers, ne laissent pas d’habiter les mêmes lieux, les mêmes climats, comme les cerfs, les lièvres et tous les animaux sauvages ; .. et ce ne sera qu’après toutes ces connaissances acquises que nous rechercherons ce que peuvent être les animaux étrangers, comme les éléphans, les dromadaires, etc. » On ne peut guère concevoir de classification plus artificielle, quoique d’ailleurs elle n’ait pas laissé de contribuer, en ne dépaysant pas d’abord les lecteurs de Buffon, au succès même de l’Histoire naturelle. Mais on sait que Buffon n’a eu garde de s’y tenir, et qu’au contraire, à mesure qu’il avançait dans son grand ouvrage, il s’en est davantage écarté.

Supposé qu’il s’y fût tenu, son Histoire naturelle n’en aurait pas moins opéré son effet, qui a été surtout, au XVIIIe siècle, de détacher l’homme de la superstition lui-même de son espèce, et de lui donner pour la première fois la claire conscience du peu de place qu’il occupe dans l’espace comme du peu de durée qu’il remplit dans le temps. Si nous regardons en arrière de nous, que de temps où notre n’étions pas ; et, si nous essayons de lire dans l’avenir, que de temps, où nous ne serons plus ! Si nous franchissons par la pensée les bornes de notre planète, que de mondes parmi lesquels le nôtre n’est qu’un point perdu dans l’immensité de l’infini ; mais si nous nous réaffirmons dans les limites mêmes de ce « petit cachot où nous sommes logés ; » quel orgueil, ou plutôt quelle ridicule vanité de nous en croise le centre ! Ce lieu-commun de la théologie chrétienne, c’est Buffon, le moins « pieux » de nos grands écrivains, qui l’a renouvelé en en faisant l’objet d’une démonstration proprement scientifique. En écrivant sa Théorie de la terre, et plus tard en la complétant par ses Époques de la nature, c’est lui qui nous a révélé quel accident n’était à la surface du globe que l’existence de l’humanité. Et c’est lui qui, de tous les philosophes du XVIIIe siècle, a ainsi le plus fait pour débarrasser la science de cette adoration de l’homme qui n’était pas le moindre obstacle qu’elle eût rencontré jusqu’alors à ses progrès. Tandis qu’en effet la philosophie de Voltaire, celle de Montesquieu, de Rousseau, de Diderot, sont essentiellement des philosophies sociales, si l’on peut ainsi dire, des philosophies dont le progrès ou la réformation de l’institution sociale est le commencement et la fin, la philosophie de Buffon, prenant son origine dans celle même des mondes, et prolongeant ses suites au-delà de l’existence de l’espèce, a ouvert l’infini à la pensée humaine. Depuis l’Histoire naturelle, il ne nous est plus permis ni possible de nous placer au centre de l’univers, et cette apparente déchéance est peut-être l’un des progrès les plus considérables qu’il y ait dans l’histoire de l’esprit humain.

Je ne veux pas dire que Buffon en soit l’unique ouvrier, ni seulement que son Histoire naturelle ait pour objet d’insinuer cette idée. Mais elle l’insinue, voilà le fait ; et elle l’insinue de toutes les manières ; et il suffit que Buffon en ait eu conscience pour que l’on soit en droit de lui en faire honneur. Est-il d’ailleurs besoin d’en montrer longuement l’importance ? Combien de temps, par exemple, la science de l’homme lui-même a-t-elle vu son progrès uniquement retardé parce que l’on persistait à faire de l’homme un être à part dans la nature, et que l’on ne voulait pas, selon l’expression de Buffon, « le ranger dans la classe des animaux, auxquels il ressemble par tout ce qu’il a de matériel, dont l’instinct est peut-être plus sûr que sa raison et l’industrie plus admirable que ses arts ? » Mais du jour qu’en effet nous nous y sommes rangés, de ce jour l’anatomie comparée et la physiologie générale sont nées, et la gloire en revient à la publication de l’Histoire naturelle.

Il faut encore ajouter que, pour faire valoir à cette idée tout son prix, Buffon a justement trouvé ou inventé, comme l’on voudra, le caractère de style qu’il fallait. C’est ce que n’ont pas compris les Marmontel et les d’Alembert, que le style de Buffon, emphatique lorsqu’il décrit les mœurs du cheval ou du cerf, parce qu’il les décrit d’un point de vue trop humain, se dépouille et se simplifie avec la grandeur des objets qu’il expose. Comparez, si vous voulez bien voir ce caractère, avec la Théorie de la terre et les Époques de la nature, l’Exposition du système du monde ou le Discours sur les révolutions du globe. Assurément, pour des savans, ni Laplace ni Cuvier n’écrivent mal ; ils écrivent même bien ; mais, outre qu’ils ont des modèles sous les yeux, et que c’est Buffon qui les leur a donnés, quelle différence ! Ce sont des savans qui écrivent ; Buffon est un écrivain qui s’empare de la science pour lui communiquer ce caractère d’universalité et de popularité que les savans ne lui donneront jamais. Et bien loin qu’on le puisse accuser ici d’emphase ou de déclamation, c’est plutôt sa froideur ou son impassibilité qu’on lui a reprochée. « Il raconte que la terre est descendue du soleil, dit encore M. Emile Montégut, et que les mers sont tombées un beau jour sur la terre des hauteurs de l’espace où elles étaient retenues, sans plus d’émotion, de tressaillement et d’admiration que s’il s’agissait d’un ancien incendie d’une tourbière éteinte depuis longtemps, ou d’un vieux débordement de fleuves. » En effet, étrangère à son tempérament, l’un des mieux équilibrés qu’il y ait dans l’histoire de notre littérature, l’émotion est absente, entièrement absente de son œuvre ;


….. les plus grandes merveilles,
Sans ébranler son cœur ont frappé ses oreilles ;


et en exposant l’origine des mondes, on n’est pas plus raisonnable et plus froid, plus « impersonnel » et plus « impassible » que Buffon.

Mais sont-ce bien là de si grandes merveilles ? et quand on fait à Buffon ce reproche, ne méconnaît-on point ce qui fait la grandeur et l’originalité de sa manière ? Que les mers, en effet, soient tombées un beau jour sur la terre des hauteurs de l’espace infini, cela sans doute est « merveilleux ; » et cependant cela ne l’est pas plus que le retour des saisons, que la croissance d’un brin d’herbe, que la vie même et que la mort ; ou, en d’autres termes, il n’y a là de merveilleux que notre étonnement même. Si nous ne mesurions pas les choses à la capacité de notre imagination, si nous épurions nos idées de tout ce que nos sens y mêlent de leur faiblesse et de leur impuissance, en un mot si nous nous transportions à la source même des choses, nous ne verrions plus rien que de nécessaire, et, conséquemment, que d’assez ordinaire dans l’accomplissement de la loi. C’est à ce point de vue que Buffon se place, et ce n’est pas le moindre effort de l’ampleur de son imagination. Les choses pour lui n’ont rien de commun avec l’action qu’elles exercent sur la sensibilité de l’homme. Elles en sont indépendantes, et la grandeur que nous leur attribuons n’est qu’une illusion de nos sens. Lui reprocher sa froideur et son impassibilité, j’oserai donc dire que c’est lui reprocher ce qui fait la véritable et unique originalité de son style. Non-seulement il croit que les grandes choses parlent assez éloquemment d’elles-mêmes, et qu’au contraire des petites, qu’il faut relever par l’éclat de l’expression, plus on est simple et mieux on les exprime. Mais on pourrait presque prétendre qu’il n’y a pas pour lui de « grandes choses, » en ce sens que rien n’est « grand » que par rapport à l’homme, et que, dans l’étude de la nature, il faut commencer par faire abstraction de l’homme.

Si d’ailleurs les encyclopédistes n’ont pas rendu justice à l’originalité de son style, ils l’ont rendue bien moindre encore à la grandeur et à l’étendue de l’imagination de Buffon. On sait qu’ils étaient les plus secs des hommes, et les plus courts d’haleine. Volontiers ils auraient réduit l’art d’écrire à l’art de raisonner, et l’art de raisonner lui-même à la logique aride de l’école. Cependant, quand ils le pouvaient, ils y ajoutaient encore l’art de conter un conte moral, celui de faire une brochure, et d’aiguiser une épigramme ou une impertinence. Buffon ne faisait point de brochures ; il ne répondait seulement pas à celles que l’on faisait contre lui ; il ne se mêlait pas non plus de réformer le monde. Or c’était là ce que dans l’école encyclopédique on appelait avoir des idées, et il est bon de le savoir pour comprendre le singulier reproche que Grimm, on l’a vu, faisait à Buffon. Buffon « manquait d’idées, » puisqu’il n’en avait point sur les fondemens de l’état, et sur l’organisation de la société future. Je crois aussi qu’il n’en avait point ou qu’il en avait peu sur les conditions du poème épique et sur le mérite comparé des tragédies de Marmontel et des drames de La Harpe. Mais pour des « idées, » de véritables idées, personne au XVIIIe siècle, ni Montesquieu, ni Voltaire, ni Diderot, quoi que l’on en dise, n’en a eu davantage, ni de plus grandes, ou de plus fécondes que Buffon. Même c’est l’un des charmes de la lecture de l’Histoire naturelle, de certaines parties au moins de l’Histoire naturelle, que d’y voir les « idées » naître les unes des autres, et la fécondité des hypothèses de toute sorte, « gigantesques et puissantes, » ou « délicates et gracieuses, » égaler en toute occasion, si peut-être elle ne la surpasse, la multiplicité des faits qu’elles expliquent. Cette faculté de généralisation, qui dégage rapidement d’une expérience ou d’une observation les lois qu’elle enveloppe, ou, inversement qui trouve d’abord l’endroit précis d’une théorie qu’un fait nouveau confirme ou modifie, peu de savans, peu de philosophes, l’ont jamais possédée à un plus haut degré que Buffon. Sous ce rapport, il y a quelque ressemblance entre lui et l’auteur de l’Origine des espèces ; et je ne m’étonne pas que la même nature d’imagination scientifique, le même goût des grandes hypothèses, la même hardiesse d’esprit les ait l’un et l’autre conduits à des conclusions qui ne diffèrent entre elles que de cent ans de progrès et de découvertes. Un dernier trait n’est pas moins caractéristique du génie de Buffon : c’en est la souplesse, ou peut-être et plutôt la perfectibilité. Là est l’explication d’une certaine difficulté qu’on éprouve à le lire, et surtout à le suivre ; là aussi l’explication principale des contradictions que l’on a relevées plus d’une fois dans son œuvre ; et là enfin l’explication de la diversité des jugemens que l’on en a portés. Les trois premiers volumes de l’Histoire naturelle parurent en 1749, les Époques de la nature en 1787, et, pendant ces quarante années, pas un seul jour Buffon n’a cessé d’étendre, de rectifier, de modifier, d’élargir et d’approfondir, de corriger ses idées. Très différent en cela de quelques-uns de ses contemporains, de Montesquieu, par exemple, dont on a pu dire que l’Esprit des lois était déjà contenu dans ses Lettres persanes, ou encore de Rousseau, qui a vécu du fonds d’idées qu’il s’était fait dans son Discours sur l’origine de l’inégalité, Buffon a constamment travaillé sur lui-même et recommencé, d’année en année, son éducation scientifique. Aussi son Histoire naturelle manque-t-elle un peu d’ordre et d’unité ; les parties n’en semblent pas avoir de justes proportions entre elles ; et sous l’assurance qu’il affecte ou dont la fermeté de son style est l’expression extérieure, la vérité est que Buffon ne sait bien souvent quel choix faire entre la diversité des hypothèses que la fécondité de son imagination lui suggère. Pour ne parler ici que d’une seule question, Flourens n’hésitait pas à en faire le partisan décidé de la fuite des espèces, et à l’appui de son dire il abondait en citations topiques. Mais M. de Lanessan n’en a pas apporté de moins nombreuses ni de moins caractéristiques pour prouver qu’au contraire, avant Lamarck et Darwin, Buffon avait conçu la doctrine de l’indéfinie variabilité des espèces. Et cela, si je ne me trompe, signifie deux choses à la fois : la première, que Buffon, sur cette question comme sur bien d’autres, a longtemps ou toujours hésité ; et la seconde, que, puisque l’on peut le réclamer pour soi des deux parts, c’est que l’étendue de son regard avait d’abord embrassé l’horizon de la question tout entière.

Nous n’avons point ici qualité pour le juger comme savant, c’est-à-dire pour essayer de mesurer avec exactitude ce que lui doit l’histoire naturelle. Mais, pour toutes les raisons que nous venons de dire, il nous semble bien difficile que son œuvre scientifique ait péri tout entière. En tout cas, on a vu, s’il faut mettre les choses au pis, que la plupart de ses « erreurs » semblent être aujourd’hui plus voisines de la science naturelle que beaucoup de prétendues « vérités » qu’on leur opposait il n’y a guère plus de vingt-cinq ou trente ans. Nous pouvons ajouter qu’à défaut de ce mérite, il aurait celui d’avoir mis la science naturelle dans ses véritables voies, puisque sans lui, sans ses ouvrages, sans leur influence, on ne voit pas à quelle école se seraient formés tous les naturalistes qui l’ont suivi, les Lamarck, les Cuvier, les Geoffroy Saint-Hilaire, pour ne nommer que les plus illustres. Et quand Enfin on voudrait lui disputer cette gloire, il lui resterait encore celle d’avoir été, bien plutôt que Linné, le véritable créateur en Europe des études d’histoire naturelle. Dans l’histoire de la science comme dans celle de la littérature, nous avons eu beaucoup de « grands hommes » à meilleur marché.

Mais si nous hésitons à nous prononcer sur la valeur du savant, nous pouvons louer en toute assurance l’écrivain et le philosophe. L’un et l’autre ils sont de ceux qui font honneur à l’esprit français, par la solidité de leur bon sens, l’étendue de leur esprit, et la grandeur du service qu’ils ont rendu à la langue. Ils sont de ceux dont nous devrions faire plus de cas que nous n’affectons d’en faire, en vérité comme si nous avions tant de Buffons parmi nous ! Et ils sont de ceux enfin que les étrangers, s’ils leur appartenaient, les Anglais ou les Allemands, ne craindraient pas d’égaler aux plus grands. Cependant, après avoir connu la gloire, et après avoir eu, de son vivant même, ce que l’on pourrait appeler tous les honneurs de son génie, — les encyclopédistes ne s’en sentaient pas de dépit ou d’envie, — on ne saurait dire que Buffon soit tombé tout à fait dans l’oubli ; mais je crois bien que nous donnerions volontiers la Théorie de la terre pour les Fausses Confidences, et les Époques de la nature pour la Religieuse ou Jacques le Fataliste. Roman et théâtre, théâtre et roman, n’est-ce pas aujourd’hui toute la littérature ? Sachons du moins ce que nous perdrions, et que ce jour-là, pour un roman assez vulgaire, diffus, prolixe et même un peu obscène, ou pour une fort jolie comédie, un peu mièvre, peut-être, nous aurions donné tout simplement l’une des œuvres maîtresses de la littérature du XVIIIe siècle, et peut-être de la langue française. C’est ce que nous avons essayé de montrer ; et, à ce propos, tandis que l’Académie française, à une autre extrémité de la France, louait éloquemment un pauvre homme de poète, qui ne valait sans doute pas de si longs et de si beaux discours, nous serions heureux, que le lecteur songeât que, de tant d’orateurs, elle en eût bien pu députer un ou deux vers Montbard.


F. BRUNETIERE.