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Revue littéraire - L’histoire diplomatique et les livres de M. le duc de Broglie

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Revue littéraire - L’histoire diplomatique et les livres de M. le duc de Broglie
Revue des Deux Mondes4e période, tome 134 (p. 445-456).
Revue littéraire – L’histoire diplomatique et les livres de M. le duc de Broglie


Le nouveau livre de M. le duc de Broglie : la Mission de M. de Gontaut-Biron à Berlin [1], emprunte au sujet même qui y est traité un intérêt poignant. C’est au lendemain de nos désastres que M. de Gontaut recevait la mission d’aller représenter auprès du vainqueur la nation vaincue. Ce qu’une telle situation avait tout à la fois de pénible et de délicat, on le comprend assez pour qu’il ne soit pas besoin d’y insister. Mais en outre notre ambassadeur devait se heurter à des difficultés de toutes sortes. La paix mal affermie risquait chaque jour d’être compromise ou par quelque imprudence venue de chez nous ou par telle exigence intolérable et à laquelle nous n’aurions pu nous plier. En 1875 il s’en fallut de peu que tout ne fût remis en question. Ce qui compliquait encore la tâche de notre chargé d’affaires, c’était l’instabilité de notre politique intérieure, et cet état de division qui, ayant commencé d’éclater sous l’œil même de l’ennemi, ne devait plus cesser d’aller en s’aggravant. Par l’habileté de sa conduite et la dignité de son attitude M. de Gontaut sut se montrer à la hauteur des circonstances. Lorsque, rappelé en France, il vint prendre congé de l’empereur d’Allemagne : « Vous nous quittez ? lui dit le vieux souverain dont les yeux se mouillèrent de larmes. C’est une grande affliction pour moi. C’est à vous que nous devons les bonnes relations avec la France ; oui, ajouta-t-il, en prenant les mains de M. de Gontaut dans les siennes, c’est bien à vous ! » On n’imagine pas pour un diplomate un plus bel hommage. Et sans doute il convenait de mettre en lumière les services rendus par l’homme qui, à force d’adresse et de tact, a su nous éviter de grands malheurs et fait respecter notre nom. L’impression qu’on emporte de la lecture de ce livre est étrange. Les événemens qui y sont racontés, les hommes qui aujourd’hui ont atteint ou dépassé la quarantaine les ont vus défiler sous leurs yeux. Ils en ont gardé, je ne dis pas le souvenir, mais presque la sensation encore présente. Ces douleurs, ces angoisses datent d’hier, et elles appartiennent déjà à l’histoire ! En les retraçant, M. le duc de Broglie a fait preuve une fois de plus des qualités maîtresses de l’historien : la liberté de l’esprit et la hauteur des vues. Il a évité tels écueils de son sujet avec une réserve dont on n’ose le louer que parce qu’on en sait beaucoup d’autres à qui elle a fait défaut. Racontant des événemens où il a eu sa part, il ne cède jamais à la tentation de se mettre en scène, de justifier ses actes, de récriminer contre ses adversaires. Pour ce qui est de la clairvoyance, de la pénétration morale, de la dextérité à démêler le fil des intrigues, elles sont les mêmes qu’on a maintes fois signalées chez l’historien de la guerre de la succession d’Autriche. Si l’époque est différente, le sujet lui-même des récits de M. le duc de Broglie n’a pas changé. « Quand on veut bien comprendre Bismarck, il faut avant tout étudier Frédéric. » En fait, ce grand drame qui commence à l’avènement de Frédéric II et de Marie-Thérèse, est le même qui a eu son dénouement à Sadowa et son épilogue à Sedan, si tant est qu’on puisse parler de dénouement et d’épilogue pour ces drames de l’histoire où rien ne finit, où tout se développe et se continue. Aussi est-ce une occasion pour nous de reprendre les travaux antérieurs de M. le duc de Broglie et d’y rechercher grâce à quel ensemble de mérites ils intéressent non pas seulement la science historique, mais la littérature.

Il n’est guère de lecture plus attachante et plus entraînante que celle de ces livres où tout semble ménagé pour notre plaisir en même temps que pour notre instruction. Rien qui sente l’effort et qui appelle l’effort. Ce qui frappe au contraire, c’est l’aisance du narrateur, et ce qui séduit, c’est la facilité que nous avons à le suivre. La matière est entre toutes complexe et décevante. Négociations qui s’entre-croisent, ébauches de traités retouchées au gré des événemens et corrigées par la mauvaise foi, promesses qui se contrarient, conventions qui se démentent, arrangemens qui s’annulent, toute une diplomatie tortueuse où des ambitions rivales cherchent à se duper et des intérêts ennemis travaillent à se déconcerter, tel est ce domaine de l’obscurité où l’auteur a su répandre une sorte de lumière égale et continue. Tout s’éclaire devant nous, les intentions, les actes et leurs résultats. C’est un monde disparu qui revit, le monde des princes et de leurs ministres, le monde de quelques privilégiés pour lequel vivait l’humanité de jadis, fit pour lequel, en dépit des apparences, il se pourrait que l’humanité fût destinée à vivre en tous les temps. Nous entrons dans le conseil à l’heure des délibérations secrètes. Nous pénétrons dans la pensée de ceux dont la volonté ou le caprice engage l’avenir de tout un peuple. Nous assistons aux jeux de l’ambition, de la passion, de la vanité. Et après que nous nous sommes laissé conduire à travers toutes sortes de détours, guider parmi la minutie des détails, il se trouve que nous avons de l’ensemble l’impression la plus nette. Les faits nous apparaissent dans leur juste perspective, avec leur valeur et leur portée politique et aussi la signification morale qui s’en dégage. Il nous faut convenir que sagesse, hardiesse, fermeté du caractère sont pour déterminer la marche des affaires d’importans facteurs, et cependant que la sagesse est déjouée, que la hardiesse échoue, que la fermeté d’âme se heurte à des obstacles plus puissans qu’elle, et que le monde obéit à une force mystérieuse, celle même que les croyans appellent du nom de Providence. Par quel travail de recherche et de réflexion a d’ailleurs passé l’écrivain ? Il n’est rien qui nous le révèle ou qui nous le donne même à soupçonner. A-t-il fallu remuer la poussière de beaucoup de documens ? Un point particulier, et qui semble insignifiant, a-t-il coûté, pour être éclairci, de laborieux efforts ? A-t-il fallu prendre le contre-pied de l’opinion courante, et partir de très loin pour aboutir à des conclusions qui semblent s’être présentées d’elles-mêmes avec la facilité de l’évidence ? On a soin de ne nous en rien dire. Peu à peu nous en venons à oublier ce travail préparatoire qu’on nous dérobe avec un goût supérieur. Ces livres sur la politique du siècle dernier nous font l’effet de souvenirs écrits au fil de la plume par un témoin des événemens et un confident des principaux acteurs. Cela même les distingue de tant d’autres ouvrages historiques, dont on ne saurait sans doute contester le mérite, mais où la solidité s’achète au prix de la lourdeur, et dont les auteurs mettent leur coquetterie à manquer d’agrément. Dans ces travaux estimables et rebutans, l’appareil critique, l’échafaudage érudit, l’amoncellement des références, la maçonnerie des assises et des substructions, sont des remparts qui les protègent contre)notre curiosité et qui en réservent l’accès aux seuls spécialistes. M. le duc de Broglie ne croit pas que l’histoire ne doive s’écrire que pour les historiens. C’est de quoi les lettrés lui sont d’abord reconnaissans.

Il s’est lui-même, à l’occasion, expliqué très nettement sur ce point. Il est d’avis que l’érudition peut bien être la base de l’histoire, elle n’est pas l’histoire même. Et il s’est élevé contre la manie de ceux qui, au lieu de laisser l’érudition à sa place en la faisant servir à l’histoire, ont, par un dédain des qualités littéraires trop facile à expliquer, sacrifié l’histoire elle-même à l’érudition. On les voit, dit-il, « s’effacer avec une abnégation exagérée derrière les documens qu’ils publient, sans se permettre d’apprécier ni leur portée politique, ni même leur caractère moral, et paraissant craindre d’émettre un jugement personnel que tout le monde pourtant serait heureux de connaître… Si l’histoire était mise définitivement à un tel régime, elle devrait renoncer, pour en laisser le monopole au roman, à toutes les qualités vraiment françaises de la pensée et du style : la vivacité du récit, la netteté du trait, l’art de démêler et de peindre les situations et les caractères. On lui interdirait de s’élever à cette hauteur de vues d’où elle peut apercevoir l’enchaînement général des faits et suivre le développement des desseins de la Providence. Elle n’aurait plus le droit de tirer des leçons du passé une instruction d’une moralité utile pour l’avenir. Privée par-là de la plus noble partie de sa tâche et de ses devoirs, elle serait véritablement découronnée. » On le voit, de toutes les parties dont se compose l’histoire seule digne de ce nom, M. le duc de Broglie n’en omet aucune. Au surplus, grâce à l’exemple de son œuvre, à l’impulsion qu’ont donnée un Taine, un Fustel de Coulanges, aux travaux de MM. Thureau-Dangin, Albert Sorel, Albert Vandal, on peut dire que la cause de l’histoire est aujourd’hui et pour un temps gagnée. On n’ose plus guère soutenir que tout l’effort de l’historien ne doive aller qu’à élucider une question de détail. Ou comprend que des recherches, si curieuses soient elles, ne servent qu’à réunir les matériaux qu’il reste ensuite à mettre en œuvre. Ceux qui se réduisent à colliger des textes, ce n’est pas qu’ils aient volontairement borné là leur idéal, c’est qu’ils ne peuvent faire mieux. Il n’y a pas d’œuvre historique sans composition d’ensemble. C’est ce qu’avaient compris les plus fameux historiens de la première moitié de ce siècle, et ce qu’ont montré à leur tour les écrivains que je viens de citer. Dans ce mouvement de renaissance des études historiques la part qui revient à M. le duc de Broglie, c’est d’avoir donné les modèles achevés de ce qu’on appelle l’histoire diplomatique. C’est un genre dont on peut d’après ses livres déterminer la nature, les conditions et les lois.

On a vu dans ces derniers temps les archives des capitales s’ouvrir et livrer leurs trésors à la curiosité des chercheurs. A Berlin, à Saint-Pétersbourg, à Londres, à Turin comme à Paris, les publications de correspondances diplomatiques se sont multipliées. C’est une mine toute nouvelle et dont on comprend de reste l’importance. On suit le détail de négociations dont on ne connaissait jusqu’alors que le résultat. On assiste au travail lui-même, à ses échecs et à ses reprises. On surprend au vif, dans leur intimité et leur familiarité, des hommes politiques qu’on n’avait aperçus encore que dans l’attitude où ils avaient voulu se poser vis-à-vis des contemporains et de la postérité. On touche directement la réalité, sans passer par l’intermédiaire de narrateurs qui l’ont arrangée et déformée. Il est aisé de deviner le charme mêlé de surprise du chercheur qui voit peu à peu la vérité se lever de ces lettres signées de noms illustres, de ces instructions dont le grand mérite pour nous est qu’elles n’étaient pas destinées à être connues de nous. Quelle est d’ailleurs, au point de vue du contrôle de l’histoire précédemment écrite, l’utilité des renseignemens qu’on tire de ces sources nouvelles ? M. le duc de Broglie a la franchise d’avouer que la plupart du temps, ils ne modifient guère les résultats déjà acquis. « On s’aperçoit le plus souvent que ces précieuses acquisitions changent peu de chose à la face générale des événemens, que les impressions des contemporains, habituellement justes, se sont transmises à la postérité sans trop se dénaturer, et que si la vérité a été quelquefois obscurcie de nuages, le temps seul a suffi à l’en dégager. » Peu importe, après tout, et quand même on n’arriverait dans la plupart des cas qu’à établir la certitude sur des bases plus solides, cela même a son prix.

Il arrive que l’exhumation des papiers diplomatiques aboutisse à des résultats moins modestes, et qu’elle serve non pas seulement à confirmer, mais à rectifier l’état des questions. C’est le cas pour tout ce qui touche au XVIIIe siècle. Ici, en effet, l’histoire ne nous apparaît qu’à travers les controverses suscitées par le mouvement philosophique. Ici pas un incident qui n’ait été exploité par cet esprit de parti dont M. le duc de Broglie définit justement le trait caractéristique : « une crédulité aveugle qui admet les soupçons les moins fondés dès qu’il en peut tirer profit, et conteste l’évidence même dès qu’elle le gêne. » L’histoire du XVIIIe siècle est tout entière à réviser, à refaire ou à faire. Les conclusions mêmes auxquelles aboutit le travail de M. le duc de Broglie en sont la preuve. Sur un point essentiel de la politique de Louis XV, la question de l’alliance autrichienne, l’historien se place à un point de vue précisément opposé à celui qui, jusqu’ici, avait été admis sans discussion. C’est ce qui fait en partie la nouveauté de ces belles études et leur donne leur valeur scientifique.

Depuis le temps de François Ier, tous nos rois avaient travaillé à une même œuvre : l’abaissement de la maison d’Autriche. En ce sens, la guerre de la succession d’Autriche avait été conforme aux traditions séculaires de notre politique. Or par un traité en date du 1er mai 1756, la France tendait la main à sa vieille ennemie. N’était-ce pas rompre violemment avec le passé, renoncer au bénéfice de tant d’efforts, de tant de luttes soutenues et de sang versé, détruire les résultats dus au génie de Richelieu, comme à la persévérance de Louis XIV et au bonheur de nos généraux ? Il le paraissait bien. Ce fut avec une sorte de stupeur que l’Europe accueillit la nouvelle de cette révolution. La postérité, il y a quelques années encore, partageait l’étonnement des contemporains et leur indignation. Il était admis par tous les historiens, français aussi bien qu’allemands, que ce renversement des alliances avait été la faute capitale du règne. Cela même était au centre de la politique de Louis XV ; c’est ce qui lui donnait son caractère et qui en faisait la condamnation. D’ailleurs, sur ce fait si important, on n’avait que des renseignemens très incomplets, appuyés sur des anecdotes suspectes. Des commérages de Duclos, le récit intéressé de Frédéric lui-même, tel était le double témoignage qu’on ne songeait pas à récuser. La légende accréditée faisait retomber sur Mme de Pompadour la responsabilité d’une si grave affaire. C’est elle qui, blessée par les sarcasmes de Frédéric, aurait entraîné toute la France dans sa querelle. Sa rancune aurait été savamment exploitée par la cour autrichienne ; et c’est Marie-Thérèse elle-même qui avait entamé l’affaire dans la fameuse lettre adressée à la maîtresse du roi et où elle assurait sa chère amie de son estime et de son amitié. On en citait les termes avec assurance, comme si l’autographe en eût été vu quelque part. L’arrangement avait été conclu en quelques heures dans cette maison de Babiole dont le nom même semblait une ironie, par les soins d’un prélat bel esprit dont Frédéric avait raillé les vers. « Il n’en avait pas fallu davantage pour faire oublier au petit-fils d’Henri IV et de Louis XIV toutes les leçons politiques de ses illustres aïeux et lancer notre patrie dans une sanglante et désastreuse aventure. Rien de plus triste pour l’histoire de l’ancienne France, mais rien de mieux fait pour fournir matière soit à des contes grivois, soit à des déclamations révolutionnaires. De là, sur la fatale influence des faiblesses royales et des intrigues de cour, un concert d’abord d’épigrammes, puis de tirades démocratiques, enfin d’imprécations populaires, suivant jusqu’au pied de l’échafaud la princesse infortunée dont le seul crime fut, étant née fille d’Autriche, d’être montée sur le trône de France. » Tel est le chemin que suivent les idées. La conception maîtresse de notre politique avait passé du cerveau des hommes d’Etat dans le cœur de la nation, pour y prendre la forme d’une haine irréfléchie et aveugle.

M. le duc de Broglie, voilà quelque vingt ans, à l’époque où il composait son curieux livre : le Secret du roi, émettait le premier des soupçons sur la valeur des témoignages relatifs à la négociation de l’alliance autrichienne et sur la signification elle-même de ce grand acte. Depuis lors, la publication des souvenirs de Bernis, les travaux de M. d’Arneth sur l’histoire de Marie-Thérèse, les renseignemens fournis par les éditeurs de la correspondance politique de Frédéric II, sont venus confirmer pleinement ses suppositions et lui ont permis de jeter une pleine lumière sur la question. Dans le volume qu’il intitule : l’Alliance autrichienne, il rétablit les faits et il les explique ; il montre par quel enchaînement de causes, et aussi à travers combien d’hésitations, de délais et de scrupules s’est accomplie cette union de la France et de l’Autriche qu’on représentait comme improvisée dans une heure de surprise par des passions féminines. Les alliances politiques n’ont qu’un temps : fondées sur la communauté des intérêts, elles se dissolvent naturellement quand les circonstances qui les avaient fait naître se trouvent modifiées. La politique de Richelieu avait atteint son but ; elle n’avait donc plus de raison d’être, et c’était lui rendre hommage que de l’abandonner. Dans cette seconde moitié du XVIIIe siècle, ce n’est plus la domination autrichienne qui crée un danger pour la France ; mais la naissance et le développement de la monarchie prussienne est pareillement pour la France et pour l’Autriche une menace qui doit avoir pour effet de réunir, en prévision de difficultés nouvelles, les deux rivales d’hier. Cette union, que Voltaire qualifie de monstrueuse, était rendue nécessaire par suite de l’altération survenue dans les conditions d’équilibre de la société européenne. Aussi bien Frédéric fut le premier à s’en rendre compte, et il prit les devans en se rapprochant de l’Angleterre. Certes la guerre que la France a soutenue avec l’Autriche contre l’Angleterre et la Prusse a été très malheureuse ; du moins notre diplomatie n’a-t-elle pas été en faute quand elle s’est refusée à laisser la France isolée en face d’une coalition européenne. Telle est la conclusion qui se dégage du livre et qui est désormais un point acquis à l’histoire.

Le trait dominant de l’histoire diplomatique est que les causes individuelles y ont plus de part et y jouent un plus grand rôle que partout ailleurs. Quand il trace le tableau des mœurs, l’historien y constate les effets de certaines influences générales qui se font pareillement sentir à tous. Quand il étudie le progrès des institutions sociales, il suit la marche de certaines idées qui font nécessairement leur chemin et développent leur principe intérieur. Dans l’un et l’autre cas, il s’occupe de collectivités et n’a pas à tenir compte des traits particuliers qui se fondent dans l’ensemble. C’est le domaine de l’impersonnalité et celui pareillement de la nécessité. Dans les guerres elles-mêmes on tend à restreindre de plus en plus la part qui revient à l’initiative des chefs et à augmenter d’autant celle qui revient au hasard, aux forces obscures qu’il est également impossible de discerner et de diriger ; d’après les théories les plus récentes, le Dieu des batailles ne serait que l’antique Fatalité. M. le duc de Broglie se range-t-il à ces théories ? On peut au moins en douter quand on a lu les remarquables récits militaires qui ont trouvé place dans ses livres. Mais quand même on arriverait à bannir de toutes les autres parties de l’histoire l’initiative personnelle, il resterait que c’est d’elle que dépend presque entièrement la fortune des négociations. Les intérêts changent, mais il y a quelque chose qui ne change pas, c’est le mobile éternellement puissant de l’intérêt. Le théâtre se renouvelle et des acteurs différens s’y succèdent ; mais ce sont toujours les mêmes passions qui les font agir. Le cœur humain est le même dans les aristocraties et dans les démocraties, dans les cours et dans les parlemens. Aussi les reviremens diplomatiques ne se comprennent-ils qu’à la lumière de la psychologie, non de celle qu’on étudie dans les livres, mais de celle qu’enseigne la vie. Pour la même raison, il est essentiel de connaître le caractère des personnages qui se trouvent en présence. Ce n’est pas ici le jeu d’instrumens anonymes obéissant à des puissances aveugles. L’historien diplomate doit être un connaisseur des hommes et un peintre des caractères. C’est aussi bien le mérite éminent de M. le duc de Broglie. Les figures de Frédéric, de Marie-Thérèse, de Louis XV, partout présentes dans le récit, le dominent et s’y enlèvent en plein relief. Ou plutôt elles s’y dessinent à mesure et suivant que les événemens en mettent en lumière un trait nouveau. Nous démêlons peu à peu la complexité du caractère, de l’humeur, des instincts, du tempérament et nous voyons la physionomie se modifier avec le temps. Nous distinguons pour combien a pesé dans la balance l’impétuosité d’un Belle-Isle ou la lenteur d’un maréchal de Broglie. Ce n’est pas seulement la perspicacité de Kaunitz, l’élégante médiocrité du duc de Nivernais, c’est la maladresse d’un agent subalterne ou l’insuffisance d’un comparse dont nous apprécions les effets. Cela même fait l’intérêt humain de ce genre d’histoire.

Toutes les fois que des individus sont aux prises, et dans tout problème dont les passions humaines sont les facteurs, on sait assez qu’il n’est pas de solution mathématique et qu’il n’y a pas de place pour l’absolu. De là vient que la diplomatie n’est pas objet de science. « La diplomatie est par excellence le domaine de la pratique et de l’expérience ; nul terrain n’est plus rebelle à la théorie. C’est un art bien plus qu’une science : on y recherche moins la direction logique des idées que la justesse du coup d’œil ou les ressources variées d’une intelligence souple et pénétrante. » Ce qui est vrai pour le ministre chargé de conduire une affaire, ne s’applique pas moins exactement à l’écrivain désireux d’en retracer les phases. Il n’en saurait avoir qu’une intelligence imparfaite, s’il n’a pas été témoin des démentis que donnent les faits aux prévisions et la pratique à la théorie. Ce qu’il doit connaître, c’est précisément la souplesse de la vie et comme elle échappe à une étroite et inflexible logique. Cette connaissance, la lecture la plus attentive des documens ne la lui donnera pas, et il ne la trouvera pas dans le fond des bibliothèques. Celui donc qui n’aura vécu que dans les livres et manié que des textes, eût-il d’ailleurs les plus rares qualités d’érudit ou de penseur, il lui manquera toujours un certain degré de pénétration qui ne s’acquiert que par l’expérience. Rien ici ne remplace le maniement des hommes et la pratique des affaires.

C’est dire que l’historien diplomate doit avoir été lui-même môle à la vie publique, initié au mystère des négociations internationales, introduit dans les arcanes des chancelleries. Tel est le cas de M. le duc de Broglie. Chez lui on peut dire que c’est l’homme d’État qui a engendré l’historien. Il est également différent de l’érudit chez qui le désir de savoir suffit à éveiller la vocation, et du philosophe qui cherche dans les faits une confirmation de ses idées. Homme d’État, il a voulu, sur la fin de sa carrière, évoquer devant lui l’image de quelques-uns de ceux qui l’avaient précédé, et voir comment ils s’étaient comportés en présence de difficultés qui peut-être n’étaient pas sans analogie avec celles auxquelles lui-même s’est heurté. Il lui a plu de constater comment cette éternelle recommenceuse qu’est l’histoire va sans cesse en se répétant. Ce sont ses souvenirs qui l’ont guidé dans ses recherches, et c’est la lumière du présent qui a éclairé pour lui le passé. Il y a plus. On ne s’improvise pas diplomate. Il est des nuances et des délicatesses qu’ignoreront toujours certains ambassadeurs inattendus que la faveur des loges maçonniques installe dans des fonctions auxquelles ils n’avaient guère songé à se préparer. Les conditions de naissance et d’éducation sont ici loin d’être indifférentes. Non seulement, du plus loin qu’il se souvienne, M. le duc de Broglie se souvient d’avoir entendu parler de politique, mais le milieu où il a vécu est celui où se conservaient les traditions de l’ancienne diplomatie. Il les a recueillies par voie d’héritage. Elles lui ont révélé tout un ordre de sentimens et l’ont renseigné sur un état d’esprit aujourd’hui disparu. Il a qualité plus qu’un autre pour nous présenter les hommes dont il nous parle, attendu qu’il est de leur monde, quand ce n’est pas même de leur famille.

De là vient le caractère propre aux livres de M. le duc de Broglie, et par-là s’explique qu’ils gardent au milieu d’autres travaux remarquables leur originalité. On ne saurait guère les comparer qu’à ceux de l’auteur de l’Histoire des princes de Condé. Partout ailleurs ce que nous admirons c’est l’effort grâce auquel un homme d’aujourd’hui arrive à sortir de lui-même, à s’échapper de son temps comme de sa personne pour entrer dans un ordre d’idées et dans un milieu d’affaires qui lui est étranger. C’est le. triomphe de l’esprit critique, mais un triomphe acquis parfois au prix de beaucoup de peines. M. le duc de Broglie est de plain-pied avec ses personnages et se meut naturellement dans leur atmosphère. Il est au ton de leurs discussions, il a la clé de leurs procédés ; il parle leur langue. C’est ce qui nous arrive quand nous avons à interpréter la conduite de personnes qui nous sont familières. Nous entrons d’abord dans leur façon de voir ; nous sommes à l’unisson de sentimens où il restera toujours pour d’autres, moins intimes que nous, quelque chose d’énigmatique. De là surtout, cette aisance souveraine, où tout à l’heure nous ne voyions qu’une source d’agrément et qui nous devient maintenant une garantie de pénétration et un gage d’exactitude.

Cela encore nous permet d’apprécier les qualités de l’art qui est celui de notre historien. M. le duc de Broglie est très persuadé que l’histoire en même temps qu’œuvre de science est œuvre d’art. Mais c’est à condition que l’art ne dérange en rien les lignes de la vie, et qu’il se modèle exactement sur la réalité. Analysant quelque part un récit de Voltaire il en fait ressortir les mérites de condensation et d’éclat ; mais aussitôt il ajoute : « Je ne sais pourtant si je me trompe ; mais, tout en rendant hommage à cet habile artifice, je trouve presque autant de charme à la vérité pure, racontée sans apprêt et sans fard… Quelle que soit la perfection de l’art humain, en fait de variété, d’éclat et de grandeur, la réalité, œuvre de Dieu, lui est encore supérieure. » Aussi s’interdira-t-il sévèrement tout ce qui pourrait trahir l’artiste soucieux de viser à l’effet. Il n’a garde de « faire le morceau » ou d’écrire une page. Rien ne se détache de la trame du récit où bien au contraire tout se fond dans une harmonie uniforme. Dans ces livres où ils sont constamment en scène, on chercherait vainement un portrait en pied de Frédéric ou de Marie-Thérèse. Ils se peignent par leurs actes, s’expliquent par leurs démarches ou par leurs paroles. Le peintre n’essaie pas de les faire poser devant lui, pour nous les présenter dans une attitude avantageuse et figée. En ce sens une étude du style de M. le duc de Broglie serait curieuse à faire et nous amènerait à des conclusions identiques. Ce style est fluide et transparent, la phrase est ductile, l’expression non seulement n’est pas recherchée, mais trahit une évidente négligence. Par horreur de l’épithète rare et de l’écriture artiste, l’écrivain accueille des façons de parler d’une élégance convenue. Est-ce mépris de grand seigneur pour le travail du style ? Cela n’est pas impossible. Mais en outre on sait le danger qu’il y a pour tout écrivain à devenir dupe de ses mots, à se prendre aux séductions de la forme. L’exemple de Taine prouverait assez comment un penseur vigoureux et désintéressé peut devenir prisonnier de son imagination, et l’influence que les métaphores peuvent avoir sur les idées. Le style de M. le duc de Broglie, qui a parfois l’allure de la causerie et qui se ressent des habitudes du langage diplomatique, n’est pas le manteau qui habille les idées et les choses ; c’est le voile qui les laisse transparaître. On voit assez comment tout contribue ici à nous donner l’impression de la vie, en lui conservant sa souplesse, sa variété, son agilité et jusqu’à ce je ne sais quoi d’incomplet et d’inachevé.

Si d’ailleurs on pourrait faire des réserves sur le style de M. le duc de Broglie, ce qui dans ses ouvrages est au-dessus de tout éloge, c’en est la composition. Ici encore, les difficultés auxquelles l’auteur se heurtait n’apparaissent pas, mais elles sont considérables. L’histoire diplomatique n’étant en effet qu’une partie de l’histoire, si on laisse de côté toutes les autres, on risque de faire une œuvre violemment artificielle, abstraite et quasiment inintelligible. Pour expliquer les incidens de l’histoire diplomatique, et pour les présenter sous leur vrai jour, il faut sans cesse les rapprocher des faits de l’histoire générale. Mais ceux-ci même, campagnes militaires, intrigues de cour, affaires religieuses ou financières, dans quelle mesure a-t-on le droit de les rappeler sans qu’ils empiètent sur le domaine qu’on s’est choisi ? C’est une première question. Une autre, non moins délicate à résoudre, consiste à savoir dans quel ordre et à quelle place on les rappellera. Faut-il suivre servilement l’indication des dates ? Faut-il isoler ce qui dans la réalité ne se rencontre qu’à l’état complexe ? Comment reproduire ou comment débrouiller cet enchevêtrement ? Pour faire comprendre ce que ce travail a de malaisé, il suffit de dire que Voltaire même n’en a pas toujours su venir à bout, et de citer l’exemple du Siècle de Louis XIV. Le romancier ordonne à son gré des incidens qu’il invente à mesure. L’historien n’est pas maître de sa matière. Pas plus que le romancier d’ailleurs, l’historien n’a le droit d’introduire dans la réalité des divisions trop tranchées ni de la faire entrer dans des cadres trop rigides. Comment M. le duc de Broglie voyage d’une cour à l’autre, passe du récit d’une campagne à l’ébauche d’un traité, môle les aperçus généraux aux traits individuels, c’est chez lui le secret d’un art subtil. Or on ne saurait trop le redire, plus encore que par l’éclat du style, parle fini des descriptions ou par l’éloquence, c’est par l’habileté de l’arrangement que valent les livres d’histoire, c’est le mérite de la composition qui y est essentiel.

Aussi bien ce ne serait pas donner une idée juste de ces livres, et ce serait même les trahir que d’en avoir signalé seulement les mérites extérieurs et loué l’agrément. Ou l’histoire ne s’adresse qu’à une vaine curiosité, ou elle comporte un enseignement. Il serait inutile de faire à travers le passé des étapes souvent douloureuses, si on ne pouvait espérer d’y trouver des avertissemens et des leçons pour l’avenir. Le sentiment qui se dégage d’abord de l’étude du passé d’un peuple, c’est celui de la solidarité, qui, en dépit de tout, unit entre elles les diverses générations. « Combien on sent que, quoi qu’on fasse et quel que soit l’effet prétendu des révolutions, l’histoire d’hier ressemble toujours à celle d’aujourd’hui ! et quel lien intime, quelle solidarité étroite unissent entre elles les diverses générations d’un même peuple ! Combien paraît vaine et téméraire l’entreprise d’étroits sectaires qui, taillant dans la réalité des faits au gré de leurs passions et de leurs préjugés, s’obstinent à nous faire plusieurs Frances, une France de l’ancien et une France du nouveau régime, afin d’exalter l’une en dénigrant l’autre ! Non, ces mutilations sont impies : une grande nation est un être chéri et glorieux, dont la vie se prolonge à travers les siècles ; et dans le passé comme dans le présent, tout ce qui la grandit ou l’honore, comme tout ce qui l’afflige ou la blesse, vient toucher les mêmes libres du cœur chez ses véritables enfans ! » De telles pages trahissent l’émotion et les angoisses du Français ; nous ne sommes guère tenté de les reprocher à l’historien au nom de je ne sais quel devoir d’impassibilité. Ici et là d’autres inquiétudes se font jour inspirées au moraliste par le spectacle de tant d’iniquités consacrées par le succès. Y a-t-il une moralité dans l’histoire, ou l’idée du juste et de l’honnête n’y est-elle, comme ailleurs, qu’une conception de notre esprit ? Des contrastes trop saisissans choquent nos regards dans le tableau confus des affaires humaines, et là encore le croyant en est réduit à faire un acte de foi dans la Providence et à s’en remettre à ses voies mystérieuses. L’histoire diplomatique n’est que l’histoire des conflits de la force et du droit ; et la diplomatie elle-même n’a été inventée que pour venir au secours du faible, « modérer l’arrogance du vainqueur en le rappelant aux règles du droit des gens et à la foi des traités. » On dit beaucoup que dans les conditions d’existence du monde moderne ce ne sont pas seulement les procédés de la diplomatie qui ont changé et ses traditions qui ont été bouleversées, c’est son rôle même qui, devenant de jour en jour plus inefficace, est à la veille de se terminer. M. le duc de Broglie ne le pense pas et il s’est montré maintes fois soucieux d’indiquer comment, dans l’Europe d’aujourd’hui, les traditions de l’ancienne diplomatie peuvent se concilier avec le droit nouveau. Ces préoccupations qu’il est aisé de deviner dans l’œuvre de M. le duc de Broglie lui impriment un singulier cachet de grandeur, Nous n’avons pas à y insister, mais nous devions du moins les signaler et rappeler en terminant comment s’unissent chez cet écrivain de race aux mérites les plus rares de l’esprit, les qualités qui font l’homme, le chrétien et le patriote.


RENE DOUMIC.


  1. 1 vol. chez Calmann Lévy.