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Revue littéraire - La Femme au temps de la Renaissance

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Revue littéraire - La Femme au temps de la Renaissance
Revue des Deux Mondes4e période, tome 149 (p. 921-932).
REVUE LITTÉRAIRE

LE FÉMINISME AU TEMPS DE LA RENAISSANCE

Certaines questions, du jour où elles ont fait leur entrée dans l’histoire, y reparaissent d’époque en époque, sous des formes un peu différentes. Y a-t-il intérêt à examiner les solutions incomplètes et fragiles qu’ont essayé d’y apporter les hommes ? Les personnes d’un esprit chagrin affirment que non et que les fameuses « leçons de l’expérience » sont pareillement inutiles, soit qu’il s’agisse de la marche des sociétés ou de la conduite des individus. Mais il est de toute évidence qu’elles ont tort. Il y a d’ailleurs un plaisir de tristesse à rapprocher des erreurs d’aujourd’hui les erreurs d’autrefois. Il y a de la sagesse à se rendre compte que le monde n’est pas né d’hier et que d’autres se sont trouvés aux prises avec les mêmes difficultés dont nous sommes disposés à croire qu’elles viennent de surgir tout d’un coup pour notre tourment. Le féminisme est une de ces questions qui vont sans cesse se répétant. Nos femmes s’agitent. Ceux qui les en approuvent ou qui les en blâment n’enferment généralement pas dans les mêmes mots les mêmes idées : c’est une des raisons qui les empêchent de se mettre pleinement d’accord. Comparer sert à comprendre. On pourrait éclairer le débat en rappelant ce que fut le féminisme lorsqu’il commença chez nous à faire parler de lui, dans la première moitié du XVIe siècle. C’est ce que M. de Maulde La Clavière vient d’essayer en consacrant aux Femmes de la Renaissance [1] une étude copieuse et subtile. M. de Maulde a voulu épuiser le sujet, et nous donner une sorte de bible de la vie féminine de ce temps-là. A son livre bourré de faits, de citations, de réticences et de sous-entendus, il ne manque, pour être tout à fait agréable, que d’être moins complet, et pour être tout à fait utile, que d’être écrit avec une moindre recherche de l’agrément. Quand on vient d’assister au défilé de toutes ces grandes dames, italiennes et françaises, sans compter les Espagnoles, princesses, filles d’honneur, courtisanes et Mères de l’Église, et quand on a pénétré tous les secrets de leur vie intellectuelle et sentimentale, inventorié tous les artifices de leur culture, de leur parure, de leur coiffure, de leur hygiène, on se sent la vue un peu brouillée et l’attention un peu fourbue ; mais à la longue il se dégage une idée assez nette de la manière dont les femmes d’alors ont compris, conduit et manqué leur Révolution.

Pendant tout le moyen âge, la femme n’a pas d’existence personnelle. Elle n’existe qu’en tant qu’elle fait partie de la famille où elle entre pour administrer la maison et perpétuer la race. C’était presque une enfant quand on l’a mariée, et tout de suite elle s’est habituée à voir en son mari un maître qui a sur elle tout pouvoir, celui notamment de la battre et qui a parfois la main rude. On lui enlève ses enfans de bonne heure. Elle n’a ni vie de jeune fille, ni vie de femme, au sens où nous l’entendons aujourd’hui. A-t-elle conscience du vide de ses jours et s’ennuie-t-elle ? Mais l’ennui est une maladie des époques raffinées. Rêve-t-elle ? Mais c’est nous qui peuplons de nos modernes mélancolies ces châteaux d’autrefois où le souci de la vie réelle ne laissait pas entrer les chimères. Souffre-t-elle ? Mais les pires souffrances sont celles que laissent après eux les espoirs envolés et les rêves déçus ; et s’il lui arrive, ainsi qu’il n’est guère évitable, de se sentir fort malheureuse, du moins ne se plaint-elle pas d’être restée incomprise. Elle est très occupée ; levée avec l’aurore, elle surveille les valets et les chambrières, règle la dépense à la ville et aux champs, passe beaucoup de temps à l’église. Femme d’un mari grossier, elle n’est pas beaucoup plus éthérée que lui, ce qui l’empêche de se tenir pour une martyre. Elle le trompe assez volontiers, parce que pas plus qu’une autre elle ne résiste à l’attrait des sens ; d’ailleurs elle ne cherche pas malice à ces divertissemens, et n’en tire pas vanité. Sa place dans la société est nettement subalterne. Certes la poésie lyrique et certains romans comme celui de Guillaume de Lorris célèbrent déjà le culte de la femme ; mais c’est la poésie et c’est le roman. L’épopée héroïque ou familière, la chanson de geste et le fabliau traduisent sans se lasser le sentiment qu’on appliquait dans la vie commune : c’est celui de l’infériorité de la femme. On le retrouve au XVIe siècle chez tous les écrivains dont l’œuvre exprime les idées les plus répandues. A lire l’œuvre de Rabelais, on devine sans peine quelle idée il se fait de la femme. Du reste, il s’en explique clairement : « Quand je di femme, je di un sexe tant fragile, tant variable, tant inconstant et imparfaict que nature me semble (parlant en tout honeur et révérence) s’estre esgarée de ce bon sens, par lequel elle avoit créé et formé toutes choses, quand elle ha basti la femme. Et, y ayant pensé cent et cinq cents fois, ne scay à quoi m’en résouldre sinon que, forgeant la femme, elle ha eu esgard à la sociale délectation de l’homme et à la perpétuité de l’espèce humaine plus qu’à la perfection de l’individuale muliébrité [2]. » Montaigne pense de même ; et c’est tout juste s’il dit les choses avec moins de crudité. Il n’est pas d’avis « que l’oisiveté de nos femmes soit entretenue de notre sueur et travail [3]. » Donc, tandis que Mlle de Montaigne fait les comptes, surveille les plantations, dirige les maçons, il moralise, il épilogue, il voyage, il se distrait de toutes manières, sans ombre de scrupule, mais avec la forte conscience qu’il n’outrepasse pas les privilèges de son sexe et qu’il n’excède pas ses droits. Les bourgeois de Molière n’auront pas une autre conception du rôle de la femme, et beaucoup parmi les bourgeois de maintenant pensent tout à fait comme ceux de Molière. C’est la tradition.

C’est en Italie que sont nées les idées qui vont pour un temps modifier la condition de la femme. Ce sont les idées essentielles dont se compose l’esprit lui-même de la Renaissance. L’une est l’idée des droits de l’individu. Tandis qu’il s’était jusqu’ici absorbé dans l’ensemble de la communauté civile, religieuse, familiale, voici qu’il secoue le joug et réclame fièrement son indépendance. On veut être soi-même et se distinguer des autres, développer en liberté et dans leur plénitude les facultés de son être ; cela même est remplir sa destinée. Chacun de nous a sa valeur propre, un trésor d’énergies qu’il faut de l’état latent faire passer à l’acte : c’est en quoi consiste la « vertu. » Faisons donc briller cette vertu dans tout son éclat, et laissons-en après nous un lumineux souvenir, afin de nous survivre parmi les hommes. Un grand désir de gloire exalte les esprits. — L’autre est l’idée antique du culte de la Beauté. Pendant des siècles, l’humanité, gouvernée par la discipline chrétienne, s’était référée à un idéal d’abstinence et de sacrifice. On s’était tenu en méfiance contre la vie, en garde contre le piège de ses séductions : on va maintenant au-devant d’elle avec confiance et avec joie. « Tout sert à la vertu pour parvenir à la vraie félicité, dit le Tasse dans un Dialogue sur la vertu. Elle tire parti des richesses, des honneurs, des magistratures, des armées, des commandemens qui lui permettent d’agir avec plus de liberté et de grandeur ; elle fait servir à ses fins les armes, les chevaux, les riches ameublemens, les statues, les tableaux, tous les ornemens de la prospérité, les amitiés aussi et les joyeuses compagnies, et de tout cela elle fait son profit. » Pourquoi se refuser à entendre cet appel au bonheur, cri jamais étouffé que jette la création tout entière ? N’est-ce pas Dieu lui-même qui a paré la nature de tant d’attraits ? Et s’il nous a créés capables de les sentir et d’en jouir, n’est-ce pas un signe de sa volonté ? Cessons donc d’être les bourreaux de nous-mêmes et de vivre en indigens au milieu de toutes les richesses répandues à profusion pour charmer ce court passage que nous faisons sur une terre hospitalière. Rouvrons la source des voluptés. Rétablissons l’équilibre entre les forces de notre nature dont aucune ne doit être perdue. Remettons-nous à l’école des Grecs, et retrouvons dans leurs exemples et dans leurs leçons le secret de l’activité harmonieuse.

Le moyen âge s’était courbé sous l’autorité d’Aristote. L’Italie moderne en appelle d’Aristote à Platon. Dès la fin du XVe siècle, nous voyons s’organiser la théorie du néo-platonisme. Platon enseignait que les idées, types éternels des choses visibles, sont la seule réalité. Notre âme, engagée dans la matière, n’aperçoit que des apparences ; mais, à mesure qu’elle se libère de sa prison, elle s’élève vers les idées, elle les voit briller dans leur beauté, elle s’élance jusqu’à elles dans un élan d’amour. De là, et par des transformations que l’antiquité n’avait pas soupçonnées, est sortie la doctrine des deux amours, l’amour des sens qui de sa nature est vulgaire, grossier et ne s’attache qu’aux choses basses, celui de l’âme, noble, éthéré, et qui est vraiment le pur amour. Il vient de Dieu et il nous y ramène. Mais c’est la femme qui nous l’inspire. Ainsi l’explique Bembo dans un discours célèbre : « La beauté terrestre qui excite l’amour est un influx de la beauté divine, s’irradiant parmi la création ; sur des traits réguliers, gracieux et harmoniques, elle se fixe comme la lumière ; elle pare ce visage, elle y reluit, elle attire les yeux, et par-là elle pénètre l’âme, l’émeut, la délecte, y fait naître le désir. En sorte que l’amour naît réellement d’un rayon de la beauté divine transmis par un visage de femme. Par malheur, les sens parlent ; on voit dans le corps lui-même la source de la beauté, on satisfait un appétit, et l’on arrive vite à la satiété, à l’ennui, souvent à l’aversion. » Platon n’eût pas manqué d’être étonné si on lui eût dit qu’il travaillait à préparer l’avènement de la royauté féminine ; on peut croire qu’il n’y songeait guère. Mais les doctrines se transforment dans le voyage qu’elles font à travers les siècles. Elles en rencontrent d’autres qui se mêlent à elles et les colorent de nuances imprévues. Dante avait imprégné les âmes de son mysticisme. Pétrarque avait célébré le culte de la femme et revêtu l’amour d’un caractère religieux. Le sentiment chevaleresque, avant de disparaître, brillait d’une suprême magnificence qu’attestaient dans toute l’Europe le goût de la pastorale et la vogue des Amadis. L’esprit français qui est volontiers simpliste et ami du bon sens répugnait à accepter les doctrines vagues et quintessenciées du néo-platonisme. Marguerite de Navarre s’en fait chez nous l’introductrice. Elle en donne dans la dix-neuvième nouvelle de l’Heptaméron cette définition : « J’appelle parfaits amans ceux qui cherchent dans ce qu’ils aiment quelque perfection de beauté, de bonté ou de bonne grâce, ceux qui tendent toujours à la vertu et qui ont le cœur si haut, si honnête, que, dussent-ils en mourir, ils ne voudraient pas viser aux choses basses que l’honneur et la conscience réprouvent ; l’âme n’est créée que pour retourner au bien suprême, et tant qu’elle est renfermée dans le corps, elle ne fait qu’y tendre. Mais le péché du premier père a rendu obscurs et charnels les sens, son intermédiaire forcé… » Platonisme et catholicisme se rejoignent. — Tels sont les élémens que la femme, habile à profiter, de tous les avantages, allait faire servir à sa glorification. A Rome, à Florence, dans les cours d’Urbin et de Ferrare, en France, dans les cours de François Ier et de Henri II, la société va subir le pouvoir nouveau.

Car la femme n’admet plus que ce soit son devoir de s’humilier et de se sacrifier. Elle aussi, elle est une personne et elle a le droit de développer sa personnalité. Placée à côté de l’homme, elle est son égale, et sa destinée ne se confond pas dans celle d’un mari. Elle a son rôle qui lui appartient. Ce rôle consiste justement à dégager de toutes les choses la part de beauté qu’elles enferment, à spiritualiser la matière, à introduire l’art dans la vie.

Il faut d’abord soigner le décor de la vie. Le château massif, solidement bâti pour soutenir l’assaut des guerres, se transforme, s’allège, s’égaie de caprice et de fantaisie. La nature devient une auxiliaire pour l’artiste, et l’agrément des sites, la grâce des jardins et des parcs s’ajoute à l’élégance des architectures. Les sculpteurs, les peintres, les orfèvres rivalisent d’ingéniosité, de talent et de goût pour orner cette habitation luxueuse, et leurs œuvres, statues de déesses, portraits de nymphes, ne renvoient à la femme que sa propre image idéalisée, resplendissant dans la perfection des formes. La chaire d’antan, aux raideurs hiératiques, est remplacée par tout un mobilier qui amuse par ses complications. La toilette, qui s’ingéniait naguère à cacher les attraits du corps, sert maintenant à les faire valoir ; l’or des chevelures apparaît, la poitrine se découvre, la taille s’assouplit et s’allonge. Les longs repas encombrés d’épaisses nourritures se changent en de joyeux festins, animés par la causerie, attendris par la musique. Les fêtes se déroulent dans leur ordonnance savante, et elles semblent moins être de brillans épisodes que l’aboutissement naturel et la forme supérieure de l’existence d’alors. Toutes ces belles choses font un cadre à la beauté de la femme ; ou peut-être est-ce cette beauté qui, en s’y reflétant, les fait belles. Car on disserte sur cette idée de beauté. C’est une notion qui échappe quand on veut la saisir. En quoi serait-il paradoxal de dire qu’une campagne est belle, qu’une œuvre est belle, que la vie est belle, quand elle nous apparaît transfigurée par la présence d’une femme ?

La haute culture de l’esprit étant considérée comme le plus grand bien, celui qui donne son prix à la vie, les femmes n’ont garde d’y rester étrangères. Ce n’est pas assez de dire que les femmes de la Renaissance sont instruites ; elles sont savantes. En Italie, elles reçoivent la même éducation que les hommes ; fils et filles font les mêmes études. Bembo n’a-t-il pas dit : « Une petite fille doit apprendre le latin : cela met le comble à ses charmes ? » On n’en doutait pas. C’est d’après ce principe que les filles de haute naissance étaient mises de bonne heure aux lettres antiques. Marie Stuart faisait à douze ans des discours en latin. Marguerite de Navarre savait assez de grec pour lire Platon ; à quatorze ans, la reine Elisabeth traduisait une œuvre de Marguerite : le Miroir de l’âme pécheresse. C’est la même passion de savoir qui s’empare alors de tous les esprits. Seulement, différant en cela des hommes de leur temps, et, si l’on veut, des femmes d’aujourd’hui, les femmes de la Renaissance n’apprennent pas toutes choses indistinctement, et pour la puérile satisfaction d’apprendre. Elles laissent de côté tout ce qui ne s’adresse pas à l’imagination et à la sensibilité. Elles négligent les sciences, elles raffolent de littérature et de musique. Ou plutôt, du jour où les femmes se mettent à lire, ce sont toujours les mêmes livres qu’elles Usent, ceux qui leur parlent d’elles. La philosophie subtilise sur les questions d’amour ; c’est pourquoi les femmes sont philosophes. Dans la poésie, dans les romans, dans les nouvelles, l’amour est l’unique sujet : c’est aussi bien ce genre de littérature qui se développe chaque fois que domine l’influence féminine.

Quand on se reporte aujourd’hui à cette littérature mondaine, on y trouve un singulier mélange. Pour ne prendre qu’un exemple, l’Heptaméron, reste aux yeux d’un lecteur moderne, une des œuvres les plus déconcertantes. Ce recueil de contes excessivement hardis est un livre d’édification écrit par une honnête femme au tour d’esprit un peu prêcheur. Dans ce livre de morale, la morale la plus délicate se rencontre avec la plus facile et ne semble pas choquée de la rencontre. Les détails sont scabreux et les réflexions sont fines. L’expression est encore en maints passages d’une souveraine impudeur. C’est bien la preuve qu’il reste aux femmes beaucoup à faire. Il leur faudra du temps pour installer à la place de la grossièreté des sentimens et du langage la politesse ou simplement la décence. Il en est de même dans la vie réelle. La spiritualité et la sensualité y voisinent et ne sont pas gênées du voisinage. Les exemples sont éclatans et nombreux de ces amours de tête qui ont autant de violence et plus de durée que les amours de chair. Vittoria Colonna est célèbre entre toutes pour les passions qu’elle a inspirées et pour l’honnêteté qu’elle a su garder. Michel-Ange à cinquante et un ans s’éprend de la marquise de Pescara, qui en avait trente-six, et qu’il ne devait voir que douze ans plus tard. Ce n’est ni pour sa beauté, ni pour son esprit qu’il l’aime, mais c’est parce qu’il l’aime ; cet amour s’exprime en sonnets enflammés, en lettres enthousiastes que le timide grand homme écrit, recommence et n’ose envoyer. Il ne demande rien à la femme, objet de ce culte ; seulement il lui a voué sa vie. Elle meurt, et il n’ose, même dans la chasteté de la mort, effleurer ce front de ses lèvres. Le jeune Lescun, grièvement blessé à la bataille de Pavie, se fait transporter chez sa « chère dame et patronne » la marquise Scaldasole, et meurt dans ses bras délicieusement. L’amour de Marot pour Marguerite de Navarre est de même nature, à cette différence près qu’il y entre moins de passion et beaucoup plus d’esprit. La pureté est ce qui caractérise l’amour qui s’adresse aux princesses. Et enfin, on aurait quelque peine à ranger Diane de Poitiers parmi les maîtresses platoniques. Néanmoins, si l’on voit un prince, un roi de France, Henri II, aimer avec la sincérité et la constance que l’on sait une femme de vingt ans plus âgée que lui, l’explication la plus satisfaisante de ce « cas » ne doit-elle pas être cherchée dans l’influence d’idées romanesques venues des livres et qui peu à peu s’imposent à la réalité de la vie ?

Cet amour épuré de toute matérialité et qui ne s’adresse qu’à l’âme n’est en aucun temps et, en dépit d’exceptions que nous enregistrons sans les discuter, d’un usage très fréquent dans la vie même aristocratique. En revanche il offre pour la conversation des ressources incomparables. Les moins platoniques des hommes, quand ils causent d’amour dans un salon, sont obligés d’emprunter le vocabulaire du platonisme. Aussi est-ce bien à la naissance de l’esprit de conversation que nous assistons. Un type nouveau s’est formé, celui de l’homme de cour. Castiglione l’étudié dans un traité qui fit fortune. Les manuels du savoir-vivre vont se multiplier. Ce qu’on appelle alors un homme de cour, est ce qu’on appellera plus tard un homme du monde. Être habile à tous les exercices du corps, mais à ceux qui développent l’élégance plutôt qu’à ceux qui exigent la force, être instruit de toutes choses sans en avoir approfondi aucune, et de façon à parler sur tous les sujets agréablement, observer l’honnêteté dans son langage, la réserve dans ses manières, se rendre aimable à toutes et à tous, ce sont justement les devoirs du mondain. On sait assez que la conversation n’existe qu’autant qu’il se trouve une femme d’esprit et de goût pour y présider. Dans ces cours lettrées où ce n’est plus seulement le rang qui donne accès, mais où des écrivains, des artistes sont accueillis et se groupent autour d’une princesse, la causerie prélude à ses brillantes destinées. Les relations sociales sont devenues un art.

Tels sont les dehors séduisans de ce féminisme de la Renaissance. Il est tout aristocratique. Il ne dépasse pas le cercle étroit de la vie de cour. Dans ces limites bornées il semble bien, au premier aspect, que les femmes aient cause gagnée et qu’elles aient réussi dans leur tentative pour diminuer la brutalité des mœurs et pour épurer les sentimens. Le malheur est qu’aucune époque n’ait été plus profondément perverse et corrompue que le XVIe siècle et précisément dans la partie de la société où les femmes mènent leur croisade. N’est-ce là qu’une coïncidence, et faut-il dire qu’on ne saurait reprocher aux gens la date de leur naissance ? Il y a plus, et les théories nouvelles enfermaient en elles le germe lui-même de l’immoralité. Le platonisme est un joli rêve, et, tant qu’il se confine dans les dissertations des philosophes et dans les vers des poètes, on peut en savourer tout à l’aise les délicatesses. Seulement il ne s’y confine pas ; il se heurte à la réalité. Les effets qu’il y produit sont surprenans. Ou pour mieux dire, cette distinction théorique établie entre l’amour des sens et l’amour pur, dès qu’on a quitté les sphères impassibles de la spéculation, aboutit à des conséquences qui affligent étrangement la morale. Dans un monde qui ne platonise pas, quand on parle d’une honnête femme, on sait ce qu’on veut dire. Voici venir les compromis. Une honnête femme du temps jadis n’admettait pas qu’on lui tint des propos d’amour ; c’est qu’on n’avait pas encore trouvé le moyen d’unir l’innocence avec le goût de ce qui fait plaisir. « L’amour qui par cy devant, du nom seulement faisait peur aux pudiques dames et nymphes illustres… n’est à fuir comme chose mauvaise : ains à chercher comme un miroir, auquel on peult voir toutes les vertus intellectuelles, célestes et morales représentées. » Ainsi s’exprime un certain Denis Sauvage dans la préface d’un livre d’amour. Apparemment ceux qui donnent à une femme ces assurances sont en mesure d’affirmer qu’entre l’âme et les sens la séparation est absolue, qu’il n’y a ni communication de l’une aux autres, ni surprise possible. Mais qui donc a émis cet aphorisme désobligeant, que parler d’amour c’est déjà faire l’amour ? Désormais on ne fait résider la fidélité que dans les actes et non plus dans les sentimens. La belle jeune femme d’un vieillard repousse les cadeaux et les messages d’un jeune amant, avec la ferme intention de garder son honneur. « Mais elle a vu pourtant avec plaisir l’amour du jeune homme à cause de ses grandes qualités ; et elle a reconnu qu’une femme pure et généreuse peut aimer un homme distingué sans forfaire à l’honneur. » Le savant Burckhardt, à qui j’emprunte cette citation [4], ajoute qu’à son avis, quand on est capable de faire une telle distinction, on est bien près de se donner tout entière. La remarque, pour empreinte qu’elle soit de scepticisme, n’en paraît pas moins bien fondée.

Le platonisme attendrit, humanise la vertu et tout doucement l’amène à composition. En revanche, il est très capable de donner au vice de nobles apparences. Une courtisane, Tullia d’Aragona, est au nombre des platonistes de marque et compose un livre sur l’Infinité du parfait amour. Son cas n’est pas isolé. L’époque de la plus grande diffusion des doctrines platoniciennes est aussi bien le temps de la royauté des courtisanes. On professe pour elles le même culte que pour les princesses, et en quelque manière elles en sont dignes. « On faisait chez elles d’excellente musique. Elles dansaient bien. Les beaux bijoux, les belles statues se trouvaient là. On voyait sur leur table les livres nouveaux ou une édition rare quelquefois agrémentée d’une dédicace manuscrite en vers. Elles savaient le grec et le latin, elles s’entretenaient avec les absens par des lettres gracieuses, affectueuses, de style cicéronien et très suffisamment spirituelles. Dans la conversation, il ne fallait pas beaucoup les pousser, pour faire jaillir quelques belles tirades classiques, le plus souvent empruntées à Boccace ou à Pétrarque, ou même, au besoin, une savante dissertation d’archéologie romaine. Parfois elles lançaient un trait de la haute piété à la mode. Quelle femme du monde aurait écrit de plus charmans sonnets qu’Imperia ou Veronica France [5] ? » Le jour de la mort d’Imperia, disparaissant dans l’éclat de ses vingt-six ans, fut considéré à Rome comme un jour de deuil officiel. Certains recueils italiens de « Vies de femmes illustres » amalgament les vies de saintes et les vies de courtisanes. C’est qu’en effet on peut mépriser celle qu’on ne prend que comme un instrument de plaisir ; mais, si la Beauté est une religion, la courtisane en est la prêtresse et il faut l’honorer. Dans Athènes, éprise de beauté, le même phénomène s’était déjà produit. Et si le véritable amour n’a point de rapports avec le commerce des sens, il est clair que la courtisane, vierge de cœur, est plus désignée qu’aucune autre femme pour le glorifier.

Le XVIe siècle commençant est marqué par un débordement de sensualité ; il s’achève dans un déchaînement de violence. C’est la banqueroute du féminisme. Certes, les femmes ne pouvaient prévoir les guerres de religion, et ce n’est pas leur faute si leur frêle empire va s’effondrer dans tant de sang. Néanmoins, la rude façon dont les hommes reprennent possession de la scène du monde, comporte son enseignement. Le bruit des arquebusades a son éloquence après tant de philosophisme, de dilettantisme et d’esthétisme. On s’était plu à répéter que la vie doit être joyeuse, que la nature est bonne et qu’il n’est que de se prêter à ses séductions, et les gens « libères et bien nés » se groupaient dans l’abbaye de Thélème sous la règle du bon plaisir. Les événemens se chargèrent de répondre. Ils prouvèrent avec surabondance que dans son fond la nature humaine est féroce, et que, pour en comprimer les instincts, la Beauté est un principe illusoire.

C’est, en effet, le principe lui-même sur lequel repose le féminisme de la Renaissance qui est faux. Ces femmes ne travaillaient que pour elles-mêmes et elles poursuivaient une satisfaction de vanité. Elles se plaisaient au concert des éloges, aux fumées de l’encens que la foule des adorateurs faisait brûler sur leurs autels. Elles se sentaient flattées parce qu’on feignait de mourir d’amour pour elles en bénissant la main par laquelle on souffrait. Toute leur fine psychologie ne leur avait pas fait deviner ce que de tels hommages ont de décevant. Révoltées contre les enseignemens séculaires de la religion, elles avaient déclaré que les temps étaient venus et que c’était l’instant de proclamer l’avènement du bonheur. Elles ne savaient pas que de poursuivre le bonheur, c’est le meilleur moyen pour n’y pas atteindre. Quelle était cette folie de croire que le bonheur pût être l’objet de la vie ? Depuis que les hommes passent sur cette terre, qui donc y a rencontré le bonheur ? et s’il a échappé aux recherches les plus passionnées, s’il est, en dépit de tous les efforts, demeuré introuvable, la raison n’en est-elle pas bien claire ? c’est qu’il n’existe pas. Il n’est qu’une illusion de notre sensibilité, une conception de notre esprit, chimérique entre toutes ; et ceux qui ont pris cette chimère pour guide de leur conduite, ont payé leur erreur des pires égaremens. Ce bonheur, elles ont essayé de le réaliser en parant d’élégance le décor de la vie. Elles se sont attachées à ce qui est accessoire et qui trompe, elles ont été dupes des apparences. Le cadre était somptueux ; mais il était vide.

C’est en ce sens que la tentative des femmes de la Renaissance peut servir de leçon à leurs sœurs d’aujourd’hui. Dans ce qu’on appelle de nos jours le féminisme, il entre beaucoup d’élémens. Il y a d’abord une sorte de féminisme économique ou alimentaire, qu’il convient de mettre en dehors du débat. Il faut vivre. Cette proposition, même appliquée aux femmes, reste vraie. Or les hommes ont peu à peu envahi les carrières des femmes. Ils se sont faits modistes et couturiers. On voit dans les magasins de nouveautés de solides gaillards « métrer » délicatement du ruban, ou mouler avec lenteur sur des doigts fins la peau souple des gants. Dans les basses classes, il n’est pas rare que la femme travaille et le mari s’enivre ; dans la bonne société, la profession de coureur de dot ne soulève aucune réprobation. Les femmes commencent à trouver que ces messieurs abusent. Elles songent à se défendre. Il n’y a pas moyen de le leur reprocher. — Mais un autre féminisme, celui qui fait le plus de bruit et s’agite le plus, consiste à réclamer pour les femmes l’indépendance qui en ferait les égales ou pour mieux dire les pareilles des hommes. Les femmes de la Renaissance étaient mieux avisées ; elles avaient bien compris que, pour exercer une action, elles doivent rester femmes. Elles ne protestaient pas davantage contre cette vieille institution du mariage, et elles se rendaient compte qu’à sa destruction elles avaient tout à perdre, sans avoir rien à gagner. Leur tort a été de croire qu’elles pouvaient en adoucir la rudesse et en ennoblir la platitude par des subtilités sentimentales qui ne sont que l’ingénieux déguisement sous lequel la sensualité cherche à se faire accepter. L’erreur qu’elles ont commise a été de croire qu’elles eussent pour rôle de rendre la vie plus agréable et non de la rendre meilleure. La beauté n’est pas une religion. Le désir du bonheur n’est pas un principe. On ne fonde rien sur l’égoïsme. Dans notre société moderne, qui fait aux femmes une si large place, elles ont un premier rôle qui consiste justement à rendre possible la vie de société. Leur tact, leur esprit, leur grâce y fait merveille. Sitôt que leur influence décline, on voit disparaître la politesse, tomber la conversation, s’évanouir toute sorte de choses charmantes. C’est aussi bien ce qui se passe sous nos yeux. Si les mœurs d’aujourd’hui retournent à être si odieusement grossières, c’est justement que la société et que la femme elle-même y devient masculine. Mais la femme a un autre rôle, plus important et de plus de conséquence : c’est d’être une éducatrice. Elle seule peut former les âmes ; elle seule peut y imprimer des caractères qui ne s’effaceront plus et y déposer les semences de la noblesse et de la pureté. C’est de cette fonction qu’elle doit être jalouse, et c’est de son accomplissement qu’elle peut attendre, sans y avoir prétendu, l’espèce de récompense qui n’est pas refusée à la bonne volonté. Le dépôt de la moralité a été remis entre ses mains. Le vrai féminisme consiste à savoir comment elle saura le garder. Nous ne demandons qu’à nous agenouiller devant la femme comme devant une prêtresse, mais c’est à condition qu’elle se consacre à la seule religion qui soit au monde et qui est la religion de la Bonté et de la Vertu.


RENE DOUMIC.

  1. Les Femmes de la Renaissance, par M. H. de Maulde La Clavière, 1 vol. in-8° (Perrin). — Cf. Burckhardt, la Civilisation en Italie au temps de la Renaissance, 2 vol. in-8° (Plon). — Bourciez, les Mœurs polies et la littérature de cour sous Henri II, 1 vol. in-8° (Hachette). — Cherbuliez, le Prince Vitale. — Marguerite de Valois, par l’auteur de Robert Emmet. (Calmann Lévy.)
  2. Rabelais, III, 31.
  3. Montaigne, I, III.
  4. Burckhardt, Civilisation, II, 202.
  5. De Maulde, p. 486.