Revue littéraire - La Vie d’un romantique, H. Berlioz

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Revue littéraire - La Vie d’un romantique, H. Berlioz
Revue des Deux Mondes6e période, tome 56 (p. 687-698).
Revue littéraire – Vie d’un romantique : Berlioz [1]


La vie de Berlioz est une aventure un peu extravagante, mais pathétique ; et le génie l’a consacrée. Une aventure romantique ? Assurément : puisqu’on appelle romantisme une certaine déraison. Mais il y a peu d’existences raisonnables au point qu’on veuille, à ce compte, les appeler classiques. Ou bien ne doutez pas qu’il n’y ait eu, en 1830, beaucoup d’existences classiques et, au Grand siècle, beaucoup d’existences romantiques. La jeunesse de Mademoiselle n’est pas moins déraisonnable que celle de Mme Sand ; et la vie du cardinal de Retz est plus romantique, en somme, que celle de Victor Hugo. Je ne crois pas que nulle époque ait jamais été parfaitement sage ou exactement folle. Tout au plus est-il vrai que parfois la raison fut à la mode ; puis la mode a vite changé : l’on s’est mis à trouver élégante ou poétique une exubérance un peu absurde. Encore les mœurs ne changent-elles point aussi promptement que la mode. Ce que touche la mode, c’est le vocabulaire, ce sont les manières et les dehors, non les âmes. Et Berlioz, avec tous ses cris, ses « Feu du ciel ! Enfer et damnation ! » ses cheveux au vent, ses brusqueries de désespoir et d’enthousiasme, le romantisme est son costume. Il a aimé, il a souffert, il a durement vécu et tout de même qu’en d’autres temps il eût aimé, souffert et durement vécu, par la faute de sa nature impatiente, par la faute de son génie et par la faute des hasards. M. Adolphe Boschot a raconté la vie de Berlioz en trois volumes d’abord et qu’il vient de résumer en un tome. Il a réuni une quantité admirable de documents, des lettres par centaines. Puis il a pris la bonne méthode, qui est, à proprement parler, de n’en avoir aucune. Entendons-nous : il a une méthode, et rigoureuse, dans ses recherches, dans la critique des papiers qu’il a trouvés ; autant dire qu’il n’épargne ni son temps ni sa peine et qu’il a du soin. Mais, après cela, il procède avec complaisance et garde bien de soumettre la peinture de son héros à une idée préconçue, à une théorie de psychologue, à une doctrine de philosophe ou d’historien. Certes, il interprète les documents : il ne les oblige pas à proclamer ce qui lui chante ; il ne leur commande pas, il leur obéit. Ainsi, le personnage naît ou se ranime, et se développe, au gré de sa vérité, au gré de ce qui reste de sa vérité, comme vivait aussi Berlioz au gré des journées. Je ne crois pas qu’il y ait un autre moyen de donner un portrait fidèle : un bon peintre de portraits a premièrement renoncé à tout esprit de système. Il préfère son modèle à une idéologie et le préfère à lui-même aussi. Ou, s’il ne le préfère pas, il aura donné l’image d’un système ou une image de soi.

Dans la préface de son tome premier, M. Boschot s’en prend à M. Taine. Il ne le fait pas sans nulle injustice. Quand il accuse M. Taine de sacrifier au souci de la « belle phrase » l’exacte vérité, il a tort. Les phrases de cet écrivain sont belles, mais ne sont pas antérieures à l’idée et n’en sont pas différentes. Ce n’est pas à la belle phrase, mais à l’idée, que M. Taine sacrifie l’humble réalité. Il n’est pas un rhéteur ; il a un système et range la réalité, je l’avoue, dans les lignes de son système. Et qu’est-ce qu’un romantique ? M. Taine le définit : « le plébéien de race neuve, richement doué de facultés et de désirs, qui, pour la première fois, arrivé aux sommets du monde, étale avec fracas le trouble de son esprit et de son cœur. » Cette formule irrite M. Boschot : « Tout y est faux ! » déclare-t-il. Et il demande si Chateaubriand, Lamartine, Musset, Balzac, Vigny, Hugo, sont des plébéiens ; il note que Delacroix était « fils d’un préfet, » Théophile Gautier, Gérard de Nerval « fils de bons bourgeois ayant pignon sur rue. » Et Berlioz ? « Ses ascendants comptaient depuis longtemps parmi les notables les plus riches du pays ; ils faisaient valoir leurs biens ; ils exerçaient des professions libérales, et le père de notre romantique, le docteur Louis Berlioz, fut nommé maire par un des préfets les plus ultras de la terreur blanche. » Donc, un romantique n’est pas un plébéien. « Arrivé aux sommets du monde… » M. Boschot note que Chateaubriand n’attendit pas d’être ambassadeur pour écrire René ; que Lamartine, pour écrire le Lac, n’attendit pas d’être, en 1848, le maître de l’heure. Mais, on devine que, par les « sommets du monde, » Taine et M. Boschot n’entendent pas la même chose.

Il est assez probable que Taine, quand il formulait sa définition du romantique, ne songeait pas tout particulièrement à Berlioz. Mais il se trouve que cette définition ne convient pas mal à ce Berlioz qui, sans être de « la plèbe, » est du moins un garçon « de race neuve ; » qui est « richement doué de facultés et de désirs, » et vraiment désireux comme personne ; qui, le premier des siens, arrive à ces « sommets du monde, » — une ambassade ? non, — mais qui, par son génie et son entrain, s’est évadé de l’humble vie où ses parents le confinaient, tente une vive et rude montée sociale avec ardeur et avec désinvolture et, du point où il établit sa pensée, regarde et voit de haut le monde et ses petites contingences. Qu’il « étale avec fracas le trouble de son esprit et de son cœur, » ne vous en apercevez-vous pas ? Le « fracas » étonne M. Boschot, lui déplaît sans doute : mais il y a du fracas, un terrible fracas, dans la vie de Berlioz et telle que M. Boschot l’a racontée.

D’ailleurs, M. Boschot s’en prend à M. Taine. Mais ce n’est pas à la formule de Taine qu’il en a tout uniment : il éconduit toute formule ; et ici je l’approuve. Il ne définit pas le romantique. Cependant, le mot de « romantique » apparaît dans le titre de ses quatre volumes. Qu’est-ce qu’un romantique ? On appelle romantiques plusieurs poètes, écrivains, orateurs, peintres et musiciens du précédent siècle qui ont ensemble quelques analogies. Leurs analogies ne les empêchent pas d’être divers. Leur individualité est plus intéressante, est plus profonde et est plus vraie que la mode qu’ils ont suivie. Et ce n’est pas un romantique entre tant d’autres, que M. Boschot, le plus diligent des biographes, le mieux épris de son héros, étudie : c’est Berlioz, et non le romantisme de Berlioz, un être singulier, qu’il admire et qu’il aime et qu’il a su peindre avec la plus intelligente amitié.

En 1827, Berlioz a vingt-quatre ans. Il est à Paris depuis quelques années. Il a difficilement obtenu de son père la permission d’abandonner la médecine et de se faire inscrire à l’École royale de musique : c’est le Conservatoire. Il a concouru pour le prix de Rome : ses juges ne l’ont pas remarqué. Son père lui envoie cent vingt francs tous les mois ; il demeure, rue de la Harpe, dans une petite chambre d’étudiant. Au mois de septembre, une troupe de comédiens anglais donne, à l’Odéon, des représentations shakspeariennes. L’étoile de la troupe, qui tient les emplois de grande amoureuse, est une Irlandaise, grande, assez bien dodue, le visage d’une fine blancheur, les yeux doux, rêveurs, et que la passion fait briller. Le 11 septembre, on joue Hamlet. Il y a là Hugo, Delacroix, Gérard de Nerval, Dumas, Alfred de Vigny, Janin. Hamlet, c’est le fameux tragédien Kemble ; Ophélie, la belle Irlandaise Harriett Smithson. Berlioz, la poésie de Shakspeare le « foudroie ; » et Mlle Smithson l’a enchanté. Le 15 septembre, on joue Roméo et Juliette. Mlle Smithson est Juliette. Et Berlioz : « Ah ! vivre cette vie poétique et mourir ainsi ; sinon, rentrer dans le néant ! » Berlioz a perdu le sommeil. Il ne demeure plus chez lui et ne demeure nulle part. Il court, à demi délirant, Paris et les environs, passe une nuit dans un champ, sur des gerbes, à Villejuif, une autre nuit dans une prairie, à Sceaux ; et, une fois, au café Cardinal, il s’endort, il dort cinq heures : il n’est pas sûr de n’être pas mort, cette nuit-là. Shakspeare et Mlle Smithson l’ont rendu fou. Il a résolu d’épouser Ophélie, Juliette ; il a résolu : d’épouser la poésie de Shakspeare. Il est éperdument amoureux de l’Irlandaise et, à qui veut l’entendre, il annonce : « Elle sera ma femme ! » Il ne l’annonce point à elle, qui ne le connaît pas. Il n’oserait lui parler : et qu’est-il, pour elle ? un pauvre jeune homme sans attrait, « jaune et sec comme un hareng saur. » Il est, au parterre, un spectateur perdu parmi les autres ; mais il sait qu’il épousera Mlle Smithson : et il délire de joie frissonnante.

Quelques mois plus tard, la musique de Beethoven lui est révélée. Le voici, pendant la symphonie : « Mes forces vitales semblent doublées. Agitation étrange dans la circulation du sang : mes artères battent avec violence ; larmes… contractions spasmodiques des muscles, tremblement de tous les membres, engourdissement total des pieds et des mains, paralysie partielle des nerfs de la vision et de l’audition ; je n’y vois plus, j’entends à peine ; vertige, demi-évanouissement… » Telle est, dans la jeunesse de Berlioz, la sensibilité ou la sensualité qu’il accorde, au plaisir musical. Un si grand émoi, il le résume en se disant « foudroyé ; » puis l’analyse est d’un garçon qui a fait un peu de médecine et que le vocabulaire du diagnostic amuse. Mme de La Fayette se dit « alarmée » par la musique de Lulli ; elle n’en dit pas davantage : et ce qu’elle dit est beaucoup, si l’on tient compte de la pudeur qui était à la mode en ce temps-là, double pudeur, celle des mots, que l’on aimait à ménager, et celle aussi qu’on observait au sujet de tout le côté physique de la sensibilité. Berlioz n’a aucunement cette pudeur. Il n’épargne pas les mots ; et le côté physique de la sensibilité ne l’intimide pas. Il a toujours eu, de la musique, une idée sensuelle. Il ne veut pas que la musique soit un « divertissement de l’esprit » et la condamne si elle ne fait « qu’amuser l’oreille. » Il veut qu’elle « surexcite le système nerveux, » qu’elle accélère la circulation du sang, qu’elle embrase le cerveau, qu’elle gonflle le cœur et le fasse battre à coups redoublés.

Or, le même Berlioz, ardent théoricien de l’art sensuel, nous le voyons, dans les passions de l’amour, extrêmement féru de poésie et d’intellectualité. Quand il s’éprend de Mlle Smithson, il l’a trouvée jolie : mais principalement il l’a trouvée Ophélie et Juliette, il l’a trouvée une fille à peu près idéale de Shakspeare. Les années passent, de longues années. Mlle Smithson, qui est devenue Mme Berlioz, meurt. Au plus fort de son terrible chagrin, Berlioz écrit : « Feux et tonnerres ! Sang et larmes !… Shakspeare ! Shakspeare ! Où est-il ? Où es-tu ?… Lui seul, parmi les êtres intelligents, peut me comprendre et doit nous avoir compris tous les deux ; lui seul peut avoir eu pitié de nous, pauvres artistes s’aimant et déchirés l’un par l’autre. Shakspeare, Shakspeare ! reçois-nous sur ton sein, embrasse-nous !… » Sur le front de la morte, il coupe une mèche de cheveux blonds jadis et blanchissants : et il écrit : « Pauvre Ophélia, c’est moi qui prépare ton dernier voyage. Malgré tous mes torts, comme je t’aimais ! Je sombre dans le chagrin… Shakspeare, Shakspeare, je te cherche encore ; père, père, où es-tu ? » Dès sa jeunesse, il appelait Shakspeare l’un des « explicateurs » de sa vie.

Sans Shakspeare, il est vrai que Berlioz n’aurait pas été l’artiste, et aussi l’homme, qu’il a été. Sans Shakspeare, il n’aurait pas aimé, il n’aurait pas épousé Mlle Smithson : et cet amour et ce mariage ont modifié sa destinée. Plusieurs épisodes de sa vie semblent des anecdotes shakspeariennes et, quelquefois, ridiculement shakspeariennes. Quand il est en Italie, pensionnaire de la villa Médicis, et que la trahison d’une bien-aimée le met hors de lui, un soir, à Florence, à la cathédrale, on célèbre l’office des morts ; il s’informe : « Una sposina morta al mezzo giorno ! » Après la cérémonie nocturne, on emporte le cercueil jusqu’à une espèce de morgue où on le laissera pour le mener au cimetière dès le petit jour. Et Berlioz, moyennant un peu d’argent, se fait ouvrir le cercueil : « Elle était charmante ! Vingt-deux ans ! Une belle robe de percale nouée en dessous de ses pieds ; ses cheveux n’étaient pas trop dérangés. Je lui ai pris la main. Elle avait une main ravissante, blanche ; je ne pouvais la quitter. Pour un paolo, j’ai touché la main de cette belle ; et, si j’avais été seul, je l’aurais embrassée. Je pensais à Ophélia !… » Beaucoup plus tar d, et quand Ophélia Smithson est mode depuis dix ans, l’on avertit Berlioz que le délai de la concession va finir. Il fait exhumer et verser du cercueil délabré dans un nouveau cercueil les restes de cette Ophélie. D’ailleurs, la première Mme Berlioz aura pour dernier refuge le même caveau où doit déjà celle qui fut sa rivale exécrée, la seconde Mme Berlioz. Et lui, tandis que travaillent les fossoyeurs, comme dans Hamlet, regarde la funèbre poussière, le squelette, le crâne qui n’est pas celui de Yorrick. Tout ce qu’il a vu d’épouvantable, il l’a noté, il l’a écrit. Les jours suivants, il médite et, sur la mort universelle, il compose une rêverie que le jeune Hamlet aurait approuvée. Il écrit : « Ma promenade favorite est au cimetière. Avant-hier, j’y ai passé deux heures. J’y avais trouvé un siège très commode sur une tombe somptueuse et je m’y suis endormi. » Il y a là certainement de l’altitude. Mais ce Berlioz qui ne veut pas que la musique s’adresse à la seule pensée, au mépris des sens et du corps, sa mélancolie n’est pas toute mentale et se montre par les attitudes non moins que par les dolentes paroles.

Et, si l’on dit que tout cela est « de la littérature », eh ! bien, oui : tout cela est de la littérature aussi. Seulement, pour un Berlioz, la littérature, les arts et la musique ne sont pas en dehors de la vie, sont dans la vie et sont la vie même. Vivre la vie poétique et mourir comme les héros shakspeariens : c’est le vœu passionné de sa jeunesse ; il vieillira et gardera cette volonté.

Si tout le malheur de sa destinée n’est pas venu de là, du moins a-t-il beaucoup souffert de cette prétention, de l’insurmontable difficulté que ces deux mots résument : vivre poétiquement. Un grand nombre d’existences et, parmi elles, les plus simples ont en elles leur poésie que leur donne, le plus souvent, leur douceur de résignation. Mais la poésie que Berlioz préfère et qu’il exige, ce n’est pas une poésie de ce genre. Elle ne naît pas de la vie acceptée avec patience. C’est une poésie empruntée ailleurs et qu’il entend imposer à la vie, fût-ce par la violence. La vie alors se rebiffe ; et comme, en définitive, elle est la plus forte, il faut qu’on soit au bout du compte le vaincu.

Plutôt que d’être évidemment le vaincu, Berlioz triche, de temps en temps. Eh ! comment faire ?… En 1830, il eut le grand prix de Rome. Il s’écria : « L’Institut est vaincu ! » Mais il fallait partir pour l’Italie. Or, il était alors éperdument amoureux d’une Camille qu’il appelait son gracieux Ariel. Et il ne pouvait pas emmener en Italie cet Ariel. Il partit cependant. Et, un peu plus tard, il écrivait à l’un de ses amis parisiens : « Puisse toute l’Europe s’épuiser en cris de rage, tous ses enfants s’entr’égorger ; puisse Paris brûler, pourvu que j’y sois et que, la tenant dans mes bras, nous nous tordions ensemble dans les flammes ! » L’ami parisien savait que Berlioz ne devait obtenir une telle abnégation ni de l’Europe, ni de Paris et ni seulement de Camille. Donc, il répondit par des conseils de tranquille sagesse, auxquels Berlioz ne balança point de répliquer : « Ne me parlez pas d’un bonheur ordinaire ; je n’en veux pas. Le grand bonheur ou la mort ; la vie poétique ou l’anéantissement ! » L’alternai ive est bien posée, et rudement. Berlioz, à la villa Médicis, ne fit qu’attendre des nouvelles de Camille : et Camille n’écrivait pas. Berlioz était au désespoir : « Je l’aime si cruellement ! disait-il. Nous souffrons tant, nous autres, enfants de l’art aux ailes de flammes, nous dont les passions poétisées labourent impitoyablement le cœur et le cerveau ! Nous mourons tant de fois avant la dernière ! » Enfin, Camille écrivit à Berlioz : elle lui annonçait son prochain mariage avec M. Pleyel, facteur de pianos. Enfer et dam nation ! Berlioz n’hésite pas : il va tuer Camille, la mère de Camille et se tuera lui-même. Trois morts : la vie poétique n’en demande pas moins. Il achète une paire de pistolets à deux coups ; il se procure une fiole de laudanum et de la strychnine ; voire, il commande un costume complet de femme de chambre, la robe, un chapeau, un voile vert : car il se déguisera pour accomplir sa besogne de très sauvage poésie. Depuis Florence jusqu’à Gênes, il nourrit son projet de vengeance. Et puis, sur la route de la Corniche, une nuit de printemps, parfumée, douce et voluptueuse, le convainc d’estimer à son prix le plaisir de ne tuer personne et d’être au monde. Il ne tuera point Camille et l’oubliera. Il vivra. Mais, en quittant la villa, il a donné sa démission de pensionnaire. Pourvu que le directeur, le bon Vernet qu’on appelle M. Horace, ne l’ait pas transmise au gouvernement ! Il se dépêche d’écrire à M. Horace : « Un crime hideux, un abus de confiance dont j’ai été pris pour victime, m’a fait délier de rage depuis Florence jusqu’ici. Je volais en France pour tirer la plus juste et la plus terrible des vengeances. A Gênes, un instant de vertige, la plus inconcevable faiblesse a brisé ma volonté : je me suis abandonné au désespoir d’un enfant. Mais enfin, j’en ai été quille pour boire l’eau salée, être harponné comme un saumon, demeurer un quart d’heure étendu mort au soleil et avoir des vomissements violents pendant une heure. Je ne sais qui m’a retiré ; on m’a cru tombé par accident des remparts de la ville. Mais enfin je vis ; je dois vivre pour deux sœurs dont j’aurais causé la mort par la mienne, et vivre pour mon art. » Bref, il a renoncé à tuer Camille et la mère de Camille ; il a renoncé à deux meurtres et finalement s’est contenté d’un suicide. Encore le suicide n’est-il qu’un suicide manqué. Encore le suicide n’est-il qu’une agréable imagination : car il a eu grand soin de ne pas tomber des remparts, de ne pas se jeter à la mer ; et ce qu’il écrit à M. Horace n’est rien du tout qu’un mensonge qui ornera son personnage romanesque. Il ajoute : « Quoique je tremble comme l’entrepont d’un vaisseau faisant feu de bâbord et de tribord, je viens m’engager sur l’honneur, devant vous, à ne pas quitter l’Italie ; c’est le seul moyen de m’empêcher d’accomplir mon projet… » Son projet de suicide ; mais il ne perd pas la tête : « J’espère que vous n’aurez pas encore écrit en France et que je n’aurai pas perdu ma pension. » Ça l’ennuie de terminer sa lettre ainsi. Et il recommence : « Adieu, Monsieur… La lutte entre la vie et la mor-est encore terrible. -Mais je resterai debout : je vous l’ai juré sur l’honneur. » Il signe ; et il ne se tient pas d’ajouter, positivement : « .Veuillez me répondre à Nice un mot pour m’instruire sur le sort de ma pension. » La vie poétique ou l’anéantissement ! disait-il. Et il a trouvé, par la fiction d’un suicide, le moyen de concilier la vie et la mort, la poésie et la réalité.

Cette comédie n’est pas la seule qu’il ait organisée afin d’arranger poétiquement son personnage et sans désastres. Quand il est sur le point d’épouser Mlle Smithson, elle lui résiste : et il ne l’assassine pas. Mais il a des intentions magnifiques de l’étrangler : et il ne l’étrangle pas ; de se tuer : et il ne se tue pas. Il devient, une espèce d’Antony, tout plein, sinon de pusillanimité, de précaution. Mais il n’est pas sûr de ne pas étrangler son amante ; il n’est pas sûr de taire grâce à lui-même : cette incertitude lui suffit. Sans les inconvénients derniers, il réussit à vivre assez tragiquement. Un jour, il est aux pieds de la cruelle, et crie, et se démène. Il avale une dose d’opium : une dose intelligemment calculée. Mlle Smithson est épouvantée ; elle est touchée d’un tel amour qui a tant l’air de risquer le trépas. Elle pleure ; elle a de beaux accents de désespoir : scène sublime ! Alors, il faut vivre, puisque l’ancienne Ophélie, émue, commande que l’on vive : et la même voix de Berlioz, qui appelait la mort, crie : « Emétique !… Ipécacuana !… » On le fait vomir ; on le sauve : il épousera celle qu’il aime. Celle qu’il aime depuis qu’il l’a vue, il y a des années, une vraie Ophélie, une vraie Juliette et enfin la poésie de Shakspeare, a cessé d’être cette poésie. Elle n’est plus maintenant qu’une moins jeune actrice et dépourvue de talent. Sa beauté s’empâte et sa grâce une s’est alourdie. Pour que Berlioz l’aime encore, il faut qu’il voie toujours en elle cette Ophélie et la Juliette que son rêve idéalisait obligeamment. C’est ce qu’il fait, avec bonne foi, et puis avec habileté, jusqu’au moment où l’évidence devient inévitable.

Cette comédie au cours de laquelle il est Hamlet ou Roméo, cette comédie charmante et absurde l’a dupé lui-même ; et il a cru qu’il allait vivre selon Shakspeare.

Une autre comédie est celle de son étrange gloriole qui, toute sa vie, l’a obligé à des travaux extraordinaires de réclame. Est-il en tournée dans les pays lointains, il envoie quotidiennement ses « bulletins de victoire » et conjure ses amis, ses camarades même, de les publier dans tous les journaux. Et la plupart de ses bulletins de victoire ont à dissimuler sous les mots les plus « foudroyants » de pénibles échecs ou de pauvres succès qui le laissent dans la misère. Sa réclame est parfois un peu scandaleuse. Quand il donne la Symphonie fantastique, cette symphonie raconte en musique l’histoire de ses amours et tantôt loue et tantôt injurie Mlle Smithson. La musique, chaste et discrète, voile ce que les mots diraient impudemment. Berlioz fait imprimer sur le programme l’anecdote : et Mlle Smithson est là, que tout le monde regarde ; et « tout le monde sait mon histoire, » dit Berlioz, qui a compté sur la curiosité de l’insolent public pour augmenter les effets de la symphonie. Hélas !… Il a vécu dans une fabuleuse illusion de gloire qu’il se fabriquait lui-même. Ce mensonge, auquel il accordait une avantageuse crédulité, lui améliorait la gloire insuffisante que ses contemporains ne lui refusaient pas et compensait tant bien que mal leur injustice ou leur parcimonie.

Mais il fallait, malgré qu’il en eût, voir quelque jour la très fâcheuse vérité, constater que l’ancienne Ophélie était une insupportable mégère et constater que les faux bulletins de victoire n’enrichissent pas leurs rédacteurs. Berlioz eut un mauvais ménage, et puis deux ménages, le second mauvais comme le premier. Berlioz n’eut jamais un public et fut obligé de faire, pour cent francs, des feuilletons à l’époque même où ses œuvres les plus admirables étaient applaudies par le petit nombre des connaisseurs. Il a été très malheureux. Toute son existence, faite d’illusions sincères et adroitement combinées, de perpétuelles déceptions le détraquent de jour en jour. Alors il crie ; il invective contre ses ennemis, contre ses rivaux, contre ces u oiseaux de basse-cour, » les seuls qui trouvent à vivre « sur leur fumier ; » car il est un « oiseau de proie, » qui cherche sa vie au loin, qui ne la trouve nulle part.

Il est un peu déplaisant quelquefois, dans sa jeunesse, à cause d’un orgueil, sans doute légitime, et qui tourne à la fatuité presque sotte ; à cause de la chimère dont il nourrit son déplaisir, et qui trop souvent tourne à la bouffonnerie ; à cause d’une exubérance, qui est celle de son génie, et qui pourtant fatigue l’amitié. Mais il est admirable et pathétique et digne de tendresse, dans sa vieillesse, quand tout le mensonge se défait ; quand il est aux prises avec tout ce qui lui reste, la réalité qu’il parvenait à ne pas voir et qu’il doit consentir à subir ; quand il se désespère et n’attend plus que de mourir. Vieux avant l’âge, il s’enfonce dans son chagrin. Sa seconde femme, une chanteuse un peu espagnole, Marie Recio, est morte. Elle l’avait importuné, le plus souvent : il la regrette. Et il est seul. Au cimetière, où il passe de longues heures presque tous les jours, il rencontre une jeune femme, très jeune, qui a pitié de lui, pleure avec lui. Un jour, comme il est triste plus que jamais, Legouvé lui demande : « De quoi vous plaignez-vous ? Elle est jolie, elle est jeune, elle vous aime… » Et lui s’écrie : « Mais il y a que j’ai soixante ans ! — Qu’importe, si elle ne vous en voit que trente ? — Regardez-moi donc : ces joues creuses, ces cheveux gris, ce front ridé. Parfois tout à coup, sans cause, je tombe assis sur un siège en sanglotant. C’est cette affreuse pensée qui m’assaille. Elle le devine. Alors, avec une angélique tendresse, elle me prend la tête entre ses mains ; et je sens ses larmes qui tombent dans mon cou. Malgré cela, toujours retentit dans mon cœur cet affreux mot : j’ai soixante ans ! » C’est de vieillir ; il ne sait pas. La vieillesse n’était pas dans son programme de la vie poétique. Et, devant les ruines de sa jeunesse, il gémit.

Au Conservatoire, un dimanche, on applaudit sa Béatrice ; on l’applaudit mieux qu’autrefois. Il est content et, bientôt, songe que le public déteste les vivants et, en l’applaudissant, le traite comme un mort. « On me découvre ! » C’est trop tard… « Ah ! .si je pouvais vivre encore un peu ! » Il voudrait mourir ; et vivre le tente.

Jadis, quand il était enfant, à la côte Saint-André, quand il avait une douzaine d’années, il a vu Estelle Dubœuf, une jeune fille de dix-neuf ans, belle et distinguée, et dont le sourire était doux. Il lisait alors, parmi les livres du chevalier de Florian, cette pastorale niaise et jolie, Estelle et Némorin. Mlle Dubœuf, dans son imagination, se réunit à Estelle de Florian, devint l’héroïne de sa rêverie adolescente, et d’autant mieux qu’il l’avait aperçue à peine. Elle demeurait à quelque distance de la Côte-Saint-André, dans la montagne ; en souvenir, il l’appelait aussi Stella Montis. Et jamais il ne l’oublia tout à fait, quoique les hasards de sa vie l’eussent mené à d’autres amours… Il a soixante-et-un ans, lorsque lui revient, avec une extraordinaire intensité de mémoire, la pensée de la jeune Estelle ; et il ne se dit pas que cette jeune Estelle approche de soixante et dix ans. Le voilà tout aussitôt sur les chemins, quêtant sa bien aimée. Il retourne au pays. Il apprend qu’elle n’est pas morte, qu’elle est veuve, que Mme Estelle Fumier demeure à Lyon, dans l’avenue des Brotteaux. Avant de. Partir pour Lyon, la revoir, il va revoir Meylan, le village où autrefois elle lui est apparue. Il regarde la maison, le jardin, l’allée d’arbres. Le passé l’enchante et l’attriste : « Je mordais mon mouchoir à belles dents. Je m’enfuis, éclatant en sanglots. Le soir même, j’étais à Lyon. » Comme il est fol, dans sa douleur !

La vieille dame lui dit : « Nous sommes de bien vieilles connaissances, monsieur Berlioz. Nous étions deux enfants… » Il est « à demi mort ; » et il n’a plus qu’un peu de voix pour répondre : « Veuillez lire ma lettre, madame. » C’est une lettre où il a misées mots de sagesse bizarre : « Je saurai me contraindre ; ne craignez rien des élans d’un cœur révolté par l’étreinte d’une impitoyable réalité… » Elle ne s’attendait pas qu’il eût à se contraindre. Elle est un peu surprise. Elle pose la lettre sur la cheminée. Elle dit : « Ma vie a été bien simple et bien triste. J’ai perdu plusieurs de mes enfants, j’ai élevé les autres ; mon mari est mort, quand ils étaient encore en bas âge. J’ai rempli de mon mieux mon rôle de mère de famille. » Il la regarde. Il voit qu’elle est « bien changée de visage ; » mais l’amour qu’il a au cœur est d’une fougue à ne point céder pour si peu. Il se tait : et elle finit par se taire. Mais le silence la gêne et elle dit : « Je suis bien touchée, bien reconnaissante, monsieur Berlioz, des sentiments que vous m’avez gardés. » Alors, il frémit : « Donnez-moi votre main, madame ! » Elle donne sa main. Lui, sent « son cœur se fondre et ses os frissonner. » Et il couvre de larmes et de baisers la main d’Estelle.

Les jours suivants, lorsque revient cet amoureux, Mme Fornier fait dire qu’elle n’est pas là. Il écrit : « Depuis que je vous ai quittée, je souffre. Songez que je vous aime depuis quarante-neuf ans, que je vous ai toujours aimée malgré les orages qui ont ravagé ma vie… Ne me prenez pas pour un homme bizarre qui est le jouet de son imagination. » Pour qui le prendre ? Et la vieille dame est charmante, qui répond : « Je ne suis plus qu’une vieille et bien vieille femme. Depuis vingt ans que j’ai perdu mon meilleur ami, je n’en ai pas cherché d’autre. Depuis le jour fatal où je suis devenue veuve, j’ai rompu toutes mes relations, j’ai dit adieu aux plaisirs, aux distractions, pour me consacrer tout entière à mon intérieur, à mes enfants. C’est là ma vie depuis vingt ans. Tout ce qui viendrait en troubler l’uniformité me serait pénible et à charge. » Elle ajoute : « Je crois devoir vous dire qu’il est des illusions, des rêves, qu’il faut savoir abandonner quand les cheveux blancs sont arrivés… Vous êtes encore bien jeune par le cœur ; pour moi, il, n’en est pas ainsi : je suis vieille tout de bon. » Cette jolie lettre, Berlioz l’aurait détestée, s’il n’avait eu la gentille partialité des véritables amoureux : il l’appela « un chef-d’œuvre de triste raison ; » et la raison n’était pas exactement son affaire, mais il goûtait l’amertume de la tristesse.

Il ne s’aperçut pas qu’une vie poétique mieux réussie que la sienne était la vie de sa tranquille Estelle. Sans le vouloir, sans y songer, cette simple femme, belle jadis, fine et sensible, avait trouvé sa poésie dans la douceur et la docilité. Lui, ses révoltes le laissaient tout éperdu.

Seulement, c’est trop facile de dire que toute poésie comme toute sagesse est dans l’obéissance et l’abnégation. La vie exemplaire de la bonne Mme Former tire sa beauté d’un renoncement qui a besoin d’être, pour ainsi dire, attesté par les tentatives contraires. Il faut que le plaisir de vivre soit auprès de la vie sans plaisir ; et la pénombre n’est douce que par le voisinage de la lumière. Un Berlioz est de ceux qui portent témoignage pour une ardeur à vivre sans laquelle, en vérité, perdraient leur prix la vie elle-même et aussi les vertus de sacrifice. Il a vécu avec un zèle un peu extravagant. Sa crédulité est absurde et magnifique. Ses déceptions ne prêtent point à rire : elles sont les emblèmes, parfois poussés jusqu’à l’inquiétante caricature, des nôtres ; et nous sommes engagés dans la lutte qu’il a soutenue contre la brutale réalité. Il ne pouvait pas n’être pas vaincu ; mais, si la vie l’a surmonté, elle avait tort. Et enfin son génie marque le dernier point.


ANDRE BEAUNIER.

  1. Une vie romantique, Hector Berlioz, par Adolphe Boschot (Pion). Du même auteur, La jeunesse d’un romantique, Hector Berlioz, 1803-1831 ; Un romantique sous Louis-Philippe, Hector Berlioz, 1831-1842 ; Le crépuscule d’un romantique Hector Berlioz, 1842-1869.