Revue littéraire - Le roman et l’histoire

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Revue littéraire - Le roman et l’histoire
Revue des Deux Mondes6e période, tome 15 (p. 205-216).
REVUE LITTÉRAIRE

LE ROMAN ET L’HISTOIRE

MM. Jérôme et Jean Tharaud viennent de publier La tragédie de Ravaillac [1]. Ils n’ont pas, sous le titre de l’ouvrage, inscrit ces deux mots : roman historique ; — et ils ont bien fait. Non que La tragédie de Ravaillac ne soit pas un roman historique : elle en est un, et à merveille ; mais on a compromis ce genre de telle sorte qu’aujourd’hui son étiquette est scandaleuse.

La vérité de l’histoire et la liberté du roman, voilà deux choses qui ne se réunissent pas sans difficulté. Or, les romantiques avaient également la passion de l’histoire et le don presque monstrueux de l’inexactitude. A propos d’un drame d’Alexandre Dumas le père, M. Henry Bidou notait, il n’y a pas longtemps, ce qu’a de ridicule et d’abominable même l’immense caricature de la France et de son passé composée, avec un frivole acharnement, par le plus fécond de nos écrivains. Le plus fécond et le plus abondamment populaire. Ainsi, une absurde image de nos grands siècles est, par lui, répandue à profusion dans les esprits. Il le faisait avec une espèce de bizarre innocence ; et il ne s’était aucunement promis de transformer nos rois en des fantoches libidineux, le Louvre en un lieu mauvais, comme s’il secondait une polémique républicaine : c’est tout de même le résultat de son œuvre. Or, il paraît que toute une jeunesse apprit dans ses livres si attrayans l’histoire de France. Son monument, par Gustave Doré, montre l’ouvrier, la mère et l’enfant si assidus à le lire et à le croire qu’on en ressent la plus vive inquiétude ; et l’on voudrait les avertir.

Ces romantiques, qui avaient tant d’imagination, qui inventaient avec un tel entrain ce qu’ils ne savaient pas, n’auraient-ils pu, n’auraient-ils dû laisser l’histoire un peu tranquille ? Pourquoi ne plaçaient-ils pas dans la lune ou ailleurs, n’importe où, leurs personnages si peu humains, leurs anecdotes si peu réelles ? Le passé ne réclame point notre unique admiration ni même, d’un bout à l’autre, notre amitié. Il se contenterait de notre indifférence ; ou bien il mérite notre bonne foi scrupuleuse, attentive. Et, le roman historique, tel qu’on le pratiquait jadis ou naguère, c’est une grosse entreprise de légère et insupportable diffamation.

Notre temps, qui a gâté beaucoup d’idées, qui en a même avili plusieurs, a pourtant amélioré l’idée de l’histoire. Nous avons, mieux qu’autrefois, le respect de la vérité ancienne. La méthode de nos recherches a pris une excellente finesse, nous aimons les documens et leur juste commentaire, les faits authentiques et la rigueur méticuleuse du récit. Mais alors, n’est-ce pas la fin de ce genre qui eut de la vogue, le roman historique ?

Non pas ! Et, au contraire, plus sévère sera l’idée de l’histoire, plus elle réservera auprès d’elle la place du roman. Voire, si l’histoire se borne à consigner les fragmens d’incontestable réalité qu’elle attrape dans le désastre des époques, elle laisse au romancier le soin d’une résurrection plus hardie.

Plus hardie, mais encore prudente ! Un père Dumas fausse tout. Ce qu’il emprunte à l’histoire, c’est l’occasion, le prétexte de ses folles fantaisies ; c’est le pittoresque dont il abusera ; et c’est le commencement d’une combinaison qu’il s’ingéniera, bien doué, à munir de complications abracadabrantes.

Le roman historique qu’une honnête idée de l’histoire tolère et même encourage est, comme l’histoire, soucieux de vérité : il souhaite de donner la vie à la réalité de l’histoire. Il est un art d’imagination ; mais cette imagination, très érudite et soumise, ne se livre point à son démon : elle invente de la vérité, du moins le veut-elle.

MM. Jérôme et Jean Tharaud, pour écrire leur Tragédie de Ravaillac, ont assemblé tous les témoignages utiles, le Procès, les histoires de Péréfixe, du P. Mathieu, de Mézerai, de Daniel, de Boulanger, les mémoires, souvenirs et correspondances, les recueils de pièces et d’archives. C’est ce que fait un historien. Le romancier ? Quand ils ont dénombré les sources de leur information précise, ils ajoutent : « Voilà certes de beaux documens et qui invitent à rêver. Mais pour en sentir tout le prix, il faut, les ayant vus, faire le tour des remparts d’Angoulême et, remontant la Charente, aller jusqu’aux prairies de Touvre, sous le château ruiné auquel la tradition populaire rattache par un sentiment profond la mémoire de Ravaillac, au bord de ce gouffre glacé sur lequel assurément, comme tous les enfans du pays, il est venu pencher son visage, et dont les eaux mystérieuses qu’agite un bouillonnement perpétuel semblent retenir encore l’ombre de son âme tourmentée. »

Je ne crois pas qu’il fût possible de mieux déterminer le caractère et aussi les règles d’un genre qui désormais, ayant reconnu ses conditions, florira de nouveau.

Ce n’est pas tout à fait de l’histoire ; c’est, tout à côté de l’histoire, une vivante hypothèse. On a dit que l’histoire était déjà une petite science hypothétique : à la minute où elle s’écarte des documens, oui. Mais elle contient aussi le document, qui a sa valeur brute. Astreinte au seul document, elle n’est, je l’avoue, que de la mort embaumée. L’imagination dégage de ses bandelettes ce cadavre d’un Lazare qui soudain marche, parle et, sur sa mobile physionomie, montre son âme. Science et poésie ont accompli ensemble ce miracle qui n’a nulle analogie avec les machinations des pères Dumas.


MM. Jérôme et Jean Tharaud prennent leur triste héros tout petit. Le voici, bambin, dans les rues d’Angoulême, cité âpre et rude. Le roc où est perchée Angoulême « la porte très haut dans le ciel comme une couronne royale. » Sa cathédrale lève devant l’horizon large une façade « pareille à une main de paix. » Des remparts l’entourent, qui la fortifiaient et qui sont devenus un promenoir mélancolique. Un climat très sec : les pierres ne moisissent pas ; elles se dorent et elles « donnent à cette ville de l’Ouest une imprévue couleur d’Orient. » Une vallée où se mêlent toutes les nuances du bleu. Une rivière : « tout ce qu’elle touche est riant, aimable comme l’esprit des Valois qui sont nés sur ses rives ; ce qu’elle laisse sur sa gauche est morne, désolé, violâtre ; la mousse, le genêt, le buis jaune et le pauvre genévrier, quelques cyprès s’y élancent : c’est triste comme Ravaillac. » La désolation de la Judée ; et les coteaux « qui produisent l’eau-de-vie la plus embaumée du monde. » Mais la principale beauté du paysage est le ciel, plein de lumière et où la mer toute proche lance les flottes de ses nuages.

La description d’Angoulême, au début de ce livre, occupe trois pages que j’ai peine à résumer, tant elles sont denses et composées des seuls détails caractéristiques. Dès l’abord, on est informé des volontés de cet art, très riche et bref, qui élimine beaucoup sans s’appauvrir, qui tasse fortement ce qu’il garde, et qui pourtant a le secret de ne point écraser son trésor : il ne laisse pas de bourre entre les objets, il y laisse passer de l’air.

Angoulême, durant la jeunesse de Ravaillac, est peuplée de prêtres et de moines. Les sanctuaires, nombreux sur ses pentes, sont démolis. La campagne environnante est huguenote ; la cité, hardiment catholique, orgueilleuse et inquiète.

Le père de Ravaillac, un ivrogne. Sa mère, tendre et pieuse. Le petit Ravaillac est dévot. Toute son histoire sera l’histoire de sa dévotion, qui aura mal tourné. Pendant que nous verrons cet étrange garçon s’acheminer au crime, nous verrons aussi une idée se corrompre, la plus belle idée, l’idée religieuse, devenir une maladie dans une âme. Et, si l’aventure de Ravaillac est émouvante, le spectacle des tribulations qu’une idée subit sera encore plus pathétique. Les idées gouvernent le monde ; mais il arrive que ces impératrices du monde deviennent folles. Les annales de l’humanité en témoignent, pour l’effroi du lecteur.

La dévotion du petit Ravaillac est un sentiment qu’il tient de sa ville natale et de sa mère, un sentiment où il y a de la douceur rêveuse et de la politique. Les catholiques d’Angoulême ont redouté que leur ville fût livrée aux huguenots du roi de Navarre. Maintenant, le roi de Navarre possède la France. Le petit Ravaillac a hérité la peur et la haine qui, depuis des années antérieures à lui, tourmentent les esprits et les cœurs, là-bas, sur le rocher d’Angoulême. Ses oncles, Nicolas et Jean Dubreuil, chanoines de la cathédrale, lui apprennent à lire, le promènent dans les ruines des couvens et des chapelles, lui montrent le mûrier où les Huguenots ont pendu le gardien des Cordeliers : « ces propos et tout ce qui monte de colère et de ressentiment d’un tas de pierres noircies, ce furent là les voix moroses qu’entendit le jeune enfant. » Et, comme il est difficile d’analyser par le menu ces influences du sol et de l’atmosphère, une image les résumera : « En août, on voit fleurir sur les pentes d’Angoulême une bizarre fleur soufrée, de la giroflée sauvage ; son air est misérable et son parfum violent : elle fait songer à Ravaillac, triste fleur de ce rocher catholique. «

Le jeune Ravaillac est valet de chambre et clerc chez un tabellion. A l’église, où il fréquente avec assiduité, il entend les prédicateurs flétrir le roi renégat et, fort éloquens, dérouler la persuasive anecdote de Judith honorée pour le meurtre d’Holopherne. La vie qu’il mène, pauvre vie de paresse et d’abjection, ne l’occupe guère : sa véritable vie est ailleurs que dans son activité quotidienne, dans sa pensée qui n’a aucun emploi et qui va bon train comme des nuages sous le vent.

Il quitte Angoulême et vient à Paris solliciter des procès. Il a dix-huit ans ; il n’est qu’un saute-ruisseau de la basoche. Mais, tandis qu’il a bien l’air de s’agiter autour de mille intérêts procéduriers, il examine les « secrets de la providence éternelle ; » de jour et de nuit, il a des révélations et les interprète au gré de sa terrible fantaisie. Un peu plus tard, il entre aux Feuillans, comme frère convers. Les jeûnes lui échauffent la cervelle. On s’aperçoit qu’il est un visionnaire ; et on le chasse. Il retourne à Angoulême et vit auprès de sa mère, indigente. Moyennant un peu de blé, de lard et de vin, il enseigne à des écoliers le catéchisme catholique et romain. Mais bientôt il doit quarante-neuf livres, dix sols, trois deniers : oh le met en prison.

A la prison comme à la maison, comme dehors, il n’est hanté que d’un souci : la France aux mains de l’hérésie. Une fois libre, il part, afin de parler à ce roi qui ne cesse de le hanter : il l’avertira de faire la guerre aux gens de la religion prétendue réformée. Mais si le Roi ne cède pas ? Ravaillac n’a point encore décidé d’être la Judith nouvelle.

A dater de ce moment, il y a, dans la tragédie de Ravaillac, deux personnages : Ravaillac et le roi Henri. Tout les sépare : les distances matérielles et les autres, celles qui semblent infranchissables. Ravaillac et le roi Henri sont prodigieusement étrangers l’un à l’autre. Le roi Henri ne sait pas l’existence de Ravaillac : et Ravaillac lui-même ne sait pas qu’il tuera le roi Henri. Pourtant le Roi et le garçon perdu ne font pas un geste qui ne prépare et leur approche et enfin leur rencontre. Les hasards travaillent dans l’ombre ; et on les dirait concertés.

Cette extraordinaire combinaison des incidens, MM. Jérôme et Jean Tharaud l’ont développée avec une habileté parfaite. Ils nous mènent au Louvre, où le Roi, vieil énamouré, se fait lire l’Astrée ; et la ferveur galante des bergers surexcite en lui jusqu’à la passion le caprice qu’il a pour Mlle de Montmorency, enfant mutine : celle-ci, nymphe dans un ballet de la Cour, a simulé de lui lancer au cœur un javelot. Ce javelot d’amour, en attendant le poignard de la haine, comme si une allégorie annonçait une réalité. Puis nous sommes transportés sur la grand’route qui va d’Angoulême à Paris. Sur la grand’route, de paroisse en paroisse, circulent, comme des troupes vagabondes, les fausses nouvelles, les mensonges de sottise ou de malignité : l’on raconte que, pour la Noël, le Béarnais fomente une Saint-Barthélémy de tous les bons catholiques. Sur la grand’route circule aussi ; farouche et entêté, Ravaillac. Les troupes de mensonges et de nouvelles fausses, il les croise et lie compagnie avec elles. Dès lors, il se dépêche. Il a hâte d’être à Paris, afin de formuler, devant le Roi, ses remontrances.

Il va au Louvre ; mais on lui refuse l’entrée. Il insiste ; on l’éconduit. On le fouille : il n’a rien sur lui, ni un couteau, ni aucune arme. Et il s’éloigne.

Les deux lignes sinueuses de ces destinées qui se cherchent se sont un instant presque jointes ; puis elles s’écartent.

Chassé, Ravaillac renoncera-t-il au salut de la catholicité, salut qu’il a conscience de tenir entre ses mains ? Non, certes. Mais il pose la question de savoir si la religion l’autorise à employer, pour ce devoir, le seul moyen qu’il ait à sa disposition désormais et qui est, faute de voir le Roi et de le convaincre, de le tuer. Ce problème, au bout du compte, l’embarrasse. Et il consulterait volontiers un prêtre. Seulement, il se méfie : avant de hasarder cette démarche, il épilogue avec lui-même ; il n’aboutit point à une certitude. Il interroge des religieux et leur demande si un confesseur est tenu de révéler la confession d’un gaillard qui, devant lui, s’est ouvert de son projet de tuer le Roi. Les religieux le prennent pour un sot et l’envoient promener. L’un d’eux l’engage à dire des chapelets, à manger de bons potages et à retourner dans son pays. C’est la sagesse, mais offerte à un garçon qui n’est pas sage : en d’autres termes, ce n’est rien.

Obéissant tout de même, Ravaillac retourne à Angoulême. Vient le temps pascal : et il jeûne, il fait de longues pénitences. Or, il entend que le Pape a menacé d’excommunication le roi Henri, lequel répondit que, si le Pape l’excommuniait, il le déposséderait. Et alors, lui, Ravaillac, ne dort plus : il se remet en route.

Avant de partir, il voudrait communier. Il se confesse à Dieu, directement ; et il attend que Dieu, par un signe, lui donne permission d’aller à la sainte table. Aucun signe ; un grand silence, où fait seule du bruit son inquiétude. Il invente alors un stratagème à peu près charmant et que voici : « Quand le matin fut venu, il se rendit, en compagnie, de sa mère, dans l’église Saint-Paul où il avait été baptisé. Il entendit la messe, puis, au moment de communier, il accompagna la vieille femme dans la petite procession qui se dirigeait vers l’autel. Lorsqu’elle se fut agenouillée devant la sainte nappe, il se mit debout derrière elle et resta là, les mains jointes, tandis qu’elle recevait l’hostie, avec l’espoir qu’un peu de cette rosée de grâce qui allait descendre sur elle retomberait peut-être sur lui. » Ce trait, MM. Jérôme et Jean Tharaud l’ont emprunté au témoignage même de Ravaillac, à ses aveux et récits épars. Il est d’une vérité manifeste. Il est extraordinaire et joli. Le pauvre diable, à qui Dieu n’a point répondu, ne sait pas si Dieu l’approuve ou, du moins, lui pardonne. Il lui manque l’assurance de ne pas défendre Dieu malgré Dieu ; et, dans le doute qui le martyrise, il n’ose pas recevoir l’hostie. Il se tient à quelque distance, humble infiniment. Il se tient à peu de distance, pour être là, aux alentours de la grâce, et en recueillir les bribes égarées. Puis n’a-t-il pas une sorte de confiance obscure ou de vague espoir qu’entre sa mère et lui subsistent ces liens qui unissent les âmes et font participer l’une aux vertus de l’autre ? Tout cela, dans ses ténèbres spirituelles, bouge, apparaît, disparaît comme des lueurs.

Il est en route. Il hésite encore. Il a un couteau. Un jour, il en brise la pointe. Ensuite, un jour, il l’aiguise sur une pierre et lui refait une pointe. Il a des remords ; et bientôt il craint que ses remords ne soient des faiblesses, des langueurs de son dévouement religieux. Il est un endroit où se rassemblent des idées, celles-ci venues de lui, celles-là venues d’ailleurs, des idées pareilles à des gens qui se réunissent pour des disputes. Tels de ces gens, qui n’ont pas raison, parlent plus fort que personne et ont le dernier mot ; ou bien, ils parlent sur un ton qui séduit les multitudes, les charme, les entraîne. Il y a des multitudes, dans l’âme du pauvre Ravaillac, des multitudes que secouent des orateurs perpétuels et divers. Mais une voix domine les autres et ordonne de tuer le Roi.

Le Roi, de son côté, a des pressentimens. Il est troublé, inquiet et annonce qu’il mourra bientôt. Il ne sait pas d’où l’avertissement lui vient. « L’homme du rocher d’Angoulême n’a pu encore arriver jusqu’à lui, pénétrer dans son Louvre ; mais déjà il le frappe d’une main mystérieuse. Sa présence invisible, ses pensées forcenées forment autour du Roi on ne sait quel triste concert qu’il est seul à entendre, et partout il voit la mort. » Le même jour, à la même heure, le Roi est à Saint-Roch, pour y entendre l’office ; et Ravaillac est à Saint-Benoît, pour la messe. Le Roi devine qu’il est sur le point de mourir, tandis que Ravaillac, à genoux, médite la mort du Roi. Et le Roi dit à Bassompierre, qui l’encourage en lui parlant de belles femmes : « Mon ami, il faut quitter tout cela !... » Il est mélancolique ; l’homme du rocher d’Angoulême l’est davantage. Chacun d’eux sur son chemin, le Roi et le meurtrier, comme des voyageurs qui se hâtent, devancent le point où ils sont, devancent les minutes après lesquelles l’un et l’autre vont se rencontrer. Et ils approchent enfin du carrefour. Ils se rencontrent. L’acte s’accomplit.


Je ne crois pas,— mais aussi je n’ai pas l’imprudence de l’affirmer, — que l’historien le plus averti ait à signaler des fautes graves dans le livre de MM. Jérôme et Jean Tharaud. Du moins semble-t-il que les faits principaux et le détail du récit reposent sur de valables documens.

MM. Jérôme et Jean Tharaud cherchaient la vérité, non le pittoresque : et ce fut, pour eux, la bonne sauvegarde, s’il n’est certainement rien de plus périlleux, et puéril, et vain, que la recherche du pittoresque. Ils ont évité ce défaut. Et même ils désiraient plutôt que leur récit ne fût aucunement pittoresque, suivant le conseil du plus intelligent historien romain, Salluste, qui raconte les aventures de Jugurtha ou de Catilina quo minus mirandum sit, de telle sorte que la lecture en soit aussi peu déconcertante que possible. Le pittoresque nous étonne ; et, s’il nous amuse, c’est en marquant très fortement la différence des spectacles ou des sentimens qui nous sont familiers et de l’objet qu’il s’applique à orner de nouveautés surprenantes.

L’auteur de La reine Margot nous divertit de cette façon, s’il nous divertit. Salluste, lui, ne souhaite que de nous rendre intelligible l’âme d’un Jugurtha ou d’un Catilina ; pareillement, MM. Jérôme et Jean Tharaud, l’âme de leur Ravaillac. Alors, il ne faut pas nous déconcerter, mais au contraire nous familiariser avec ces âmes si étranges.

D’autre part, il faut se garder d’amener à nous ces âmes ; c’est nous qu’il faut conduire à elles. Certains historiens faussent tout, en ayant trop de complaisance à l’endroit du lecteur moderne, quand ils modernisent excessivement l’antiquité ou l’ancienneté, quand par exemple ils nous présentent la belle anecdote emblématique d’Antoine et de Cléopâtre comme les simples et un peu vulgaires amours d’un militaire qui déclin e et d’une petite femme qui a besoin d’appui. La vérité historique n’est ni dans le pittoresque ni dans la vulgarité. Elle peut être pittoresque, involontairement ; et elle nous devient familière au moment où l’on nous a fait sentir, toucher ce qu’il y a d’humanité permanente sous les dehors variés des époques. MM. Jérôme et Jean Tharaud ne s’y sont pas trompés : c’est l’un des mérites, l’un des agrémens de leur ouvrage. Et, partant d’un juste principe, ils ont procédé avec ce tact qui révèle les artistes parfaits.

Ils sont des artistes parfaits. Tout d’abord, on s’en aperçoit à leur langage, qui est le bon langage français, avec peu de mots, les mots utiles, — mais aucune pensée ne réclame beaucoup de mots ; — sans néologismes : si l’on n’ignore pas la signification des mots qui sont le vocabulaire autorisé, l’on ne manque pas de mots et l’on n’invente pas de mots qui, étant neufs, n’éveillent dans l’esprit nulle idée. Si l’on aime son art, on ne détraque pas son outil, comme font les mauvais écrivains, gaspilleurs de mots.

MM. Jérôme et Jean Tharaud ont le souci d’écrire bien, d’écrire bref. Ils aiment une élégance serrée, voire un peu sèche ; et Joubert les eût estimés, qui a écrit : « Génies gras, ne méprisez pas les maigres ! » Ils ne sont pas très curieux, probablement, de donner à leur phrase une qualité musicale : ils veillent à son harmonie, mais ils ne comptent pas sur les sons pour évoquer leur pensée. Ils n’appellent pas la poésie et ses ressources mélodieuses au secours d’une prose qui est exactement de la prose et fort bien. Plutôt que des musiciens, ne seraient-ils pas des peintres et, mieux encore, de vigoureux dessinateurs qui, avec peu de traits, campent une attitude ?

D’ailleurs, ils ne dessinent pas pour le seul plaisir de tracer et de combiner des lignes belles ou adroites. La virtuosité, aux tentations de laquelle cèdent si aisément d’autres artistes, n’est pas leur fait ; et il y a de l’austérité dans leur façon de se borner à leur propos, sans le dépasser jamais. La chose dite, ils n’ajoutent rien, quand d’autres artistes ajoutent et ajoutent !... Ils ont le talent de marquer un geste qui caractérise un personnage, à l’instant où ce personnage modifie la série des événemens ; et ils ont l’abnégation de ne pas marquer un geste, fût-il admirable et même fût-il amusant à esquisser, un geste sans conséquence.

Voici la règle de MM. Jérôme et Jean Tharaud : le récit d’abord ; et soumission de tout le reste à l’exigence première du récit.

Les commentaires, les confidences de l’auteur, ces gloses qui, des notes ou des marges, montent ou rampent jusqu’au récit, se glissent dans sa vive substance, s’y introduisent et l’encombrent, MM. Jérôme et Jean Tharaud les suppriment. Mais ils ne pourraient pas les supprimer, s’ils n’avaient, dans ce qu’ils laissent, mis tout ce qu’il faut de solidité, de réalité claire et de richesse ramassée. Ils l’y ont mis. C’est ainsi qu’ils accomplissent le chef-d’œuvre d’un art robuste et prompt.

Le récit des faits. Ils ne sont pas de ces écrivains très ingénieux et appréciables qui, avec très peu de matière, composent un roman, le roman de leur rêverie, l’essai de leur badinage, le malin poème de leur philosophie. Mais le récit des faits ne va-t-il pas nous mener, tout bonnement, au roman d’aventures ? Et nous reviendrions au père Dumas. Disons, pour que cet inconvénient nous soit épargné : le récit par les faits.

Il y avait, dans l’existence de Ravaillac, tous les épisodes les plus aguichans pour le romancier. MM. Jérôme et Jean Tharaud ne se contentaient pas de cette aubaine. Le sujet de leur « tragédie, » ce n’est pas seulement l’histoire de Ravaillac, mais ce problème-ci : comment, à la fin du XVIe siècle et au début de l’autre siècle, un pauvre enfant très dévot de l’église a-t-il tourné au meurtre ? Le sujet de leur « tragédie, » c’est l’analyse de cette dépravation singulière. Et, de cette manière, le sujet de leur « tragédie » a quelque analogie avec le sujet de Britannicus où l’on voit comment « les délices de Rome en devinrent l’horreur. » Je ne songe pas à comparer Britannicus et La tragédie de Ravaillac plus amplement. Mais enfin l’art de MM. Jérôme et Jean Tharaud, je le rapporterais plus volontiers à l’esthétique racinienne qu’à nulle autre : le père Dumas, je ne l’ai cité que pour le contraste. La tragédie de Ravaillac mérite ce nom de « tragédie : » ce n’est pas un petit éloge ; et c’est l’indication d’un art très dégagé des influences romantiques, d’un art, — à vrai dire, — classique. Classique sans imitation des dehors, mais classique par nature, dans son essence même, comme dans ses moyens, comme dans ses procédés, comme dans son vocabulaire et comme dans tout le détail de son arrangement.

Peut-être, en lisant La tragédie de Ravaillac, n’évitons-nous pas de nous demander pourquoi l’on nous raconte cette histoire. Que nous veut-on ? Ravaillac, nous ne pensions pas à lui !...

Je crois que nous éprouvons, d’un bout à l’autre de ce livre, ce sentiment, qui n’est pas sans nous détacher un peu du livre et de son intérêt. Nous avons accoutumé de prétendre qu’un livre soit une réponse à quelqu’une de nos curiosités ou de nos inquiétudes. Et, ce Ravaillac, nous l’avions oublié ; nous vivions sans lui.

Mais il est, ce Ravaillac, un anarchiste ! Et sommes-nous si légers qu’en un temps de si rude anarchie, le nôtre, un tel garçon ne nous importe guère ?... Oui ! Seulement, ce n’est point l’anarchiste ni l’anarchie que MM. Jérôme et Jean Tharaud examinent : c’est Ravaillac, et tout uniment lui. Vers la fin du volume, ils mettent en parallèle Ravaillac et le misérable Caserio ; mais ce n’est que pour affirmer les singularités de Ravaillac. Il ne résulte pas de leur ouvrage une théorie de l’anarchisme, ni même une opinion ; leur anarchiste, ils ne le présentent ni comme un héros ni comme un bandit. Les terribles châtimens du régicide, ils ne les blâment ni ne les approuvent : ils les constatent. Et, leur criminel, sans l’incriminer davantage ou le disculper, ils le constatent, satisfaits de savoir la tête qu’il avait, et le cœur, et l’âme.

Telle est La tragédie de Ravaillac, étrangère à cette époque-ci, étrangère à toute « actualité » contemporaine. Et tels sont tous les ouvrages de MM. Jérôme et Jean Tharaud. Les frères ennemis : deux jeunes hommes de la Renaissance qui, dans Genève, ont affaire à la frénésie répandue par Calvin ; les auteurs ne prennent aucunement parti dans la querelle de ces théologiens. Mais l’un des frères est de race italienne (ils ne sont frères qu’à demi) : et le plaisir sera de voir comment se mêle une théologie du Nord avec de chaudes et voluptueuses velléités méridionales. Dingley, l’illustre écrivain : un romancier de Londres, féru d’impérialisme et qui a consacré tout son génie au fougueux idéal de l’universelle Angleterre ; les auteurs ne jugent pas son ambition. Mais Dingley, impérialiste dans le bonheur, a des chagrins qui tourmentent sa splendide et brutale énergie : et le plaisir sera de voir comment une idéologie dépend de quelques accidens, de hasards, les dompte et, en quelque mesure, leur cède. Bar-Cochebas : un petit juif de Buda-Pesth, qui, ayant lu le Cid, se tuera, faute de tuer les insulteurs de son père ; les auteurs ne se montrent ni antisémites ni philosémites. Mais le plaisir sera de voir comment l’idée française ou espagnole de l’honneur travaille dans l’esprit d’une race qui ne l’a pas inventée pour son usage. L’Ami de l’ordre, les Hobereaux, la Maîtresse-Servante, la Fête arabe traitent, et pareillement, d’autres sujets de la même espèce. Après Genève calviniste, Londres agité par la guerre du Transvaal, la Hongrie et ses nombreux échantillons ethniques, voici Paris sous la Commune, le Périgord pendant la guerre allemande, le Limousin que l’intrusion parisienne démoralise et l’oasis algérienne bouleversée par les Latins. Dans le temps et dans le monde, grands liseurs et grands voyageurs, MM. Jérôme et Jean Tharaud promènent une remarquable curiosité. Les quelques volumes qu’ils ont signés contiennent déjà bien des siècles et bien des pays, des fragmens de siècles et de pays, mais aussi des fragmens où ils enferment beaucoup de durée et d’espace. Le décor et le paysage tentent leur pinceau et leur crayon. Ce qui les tente davantage, c’est la diversité de l’âme humaine. Chacun de leurs sujets : un état de l’âme humaine, qu’ils étudient pour le seul plaisir de la connaître.

Et ils négligent de conclure.

Là encore, ils me semblent retourner, par-dessus le précédent siècle, si passionnément lyrique, et par-dessus le XVIIIe siècle, si ardent à promulguer ses doctrines, retourner à l’esthétique racinienne, classique. L’art, au XVIIe siècle, n’est pas absolument séparé, mais il est plus séparé que jamais de la vie environnante. Omettons, évidemment, les moralistes et les sermonnaires : l’art, au XVIIe siècle, ne gouverne pas les opinions ; il est un divertissement. Racine ne déroutait pas ses auditeurs en leur proposant de sentir comment Néron devint un meurtrier. Nous, qui venons après deux siècles de littérature démonstrative et qui, au surplus, avons repris nos libres et incertaines opinions à l’autorité qui les garantissait, nous portons notre inquiétude partout et nous quémandons partout des réponses : nous en réclamons à l’art même.

Il est possible que ce soit notre manie ; et je crois qu’elle a dénaturé l’idée de l’art : du moins l’a-t-elle modifiée. Une manie assez poignante et qui, malgré ses inconvéniens, a ennobli peut-être l’idée de l’art. Une manie, en tout cas, dont MM. Jérôme et Jean Tharaud ne veulent pas tenir compte, aujourd’hui.

Mais notons que l’œuvre de MM. Jérôme et Jean Tharaud, — si belle, vive et importante, — n’est encore qu’à la période des semailles dans un champ vaste et bien labouré. Ils lieront des gerbes opulentes : nous les verrons alors à cette tâche que d’autres font de trop bonne heure, quitte à ne pas lier grand’chose.


ANDRE BEAUNIER.

  1. La Tragédie de Ravaillac (chez Émile-Paul). Des mêmes auteurs, les Frères ennemis (Cahiers de la quinzaine, 1906) ; — Dingley, l’illustre écrivain (Edouard Pelletan, 1906 ; nouvelle édition chez Émile-Paul, 1911) ; — Bar-Cochebas (Cahiers de la quinzaine, 1907) ; — la Ville el les champs : l’Ami de l’ordre et les Hobereaux (Edouard Pelletan, 1907) ; — la Maîtresse servante (Émile-Paul, 1911) ; — Hommage au général Charette (Champion, 1912) ; — la Fête arabe (Émile-Paul 1912).