Revue littéraire - Les Blasphèmes de Jean Richepin

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Revue littéraire - Les Blasphèmes de Jean Richepin
Revue des Deux Mondes3e période, tome 63 (p. 695-705).
REVUE LITTÉRAIRE

Les Blasphèmes, par M. Jean Richepin. Paris, 1884; Dreyfous.

Si le bruit que l’on fait en ce monde était toujours en raison du désir que l’on a d’en faire, mais du mal surtout que l’on se donne pour le faire, personne assurément, depuis quelques années, n’en aurait fait ou dû faire davantage que l’auteur des Blasphèmes et de la Chanson des Gueux : M. Jean Richepin. Car à quels moyens bizarres ou violens n’a-t-il pas eu recours pour ameuter les badauds à ses trousses? Mais à quelles excentricités, — en prose comme en vers et au théâtre comme dans le roman, — ne l’a-t-on pas vu se livrer pour étonner, alarmer, et scandaliser le bourgeois? Voyez cependant l’infortune! Le bourgeois est demeuré calme; aux provocations de M. Jean Richepin c’est à peine si quelques naïfs ont fait mine de s’émouvoir; les autres, même à Miarka, la fille à l’ourse, et même à Nana-Sahib, encore qu’interprété par M. Richepin, n’ont donné qu’une attention distraite; et maintenant, pour l’achever, en attendant que les Blasphèmes succombent à leur tour sous la même indifférence, voici que ceux qui s’y laissent d’abord séduire les louent, en vérité, comme si c’était la première fois que le nom de M. Richepin éclatât en public! Plaignons sincèrement M. Jean Richepin. Était-ce donc la peine, depuis tantôt dix ans, d’avoir quotidiennement « éventré » quelqu’une des idoles du bourgeois, pour que ce bourgeois n’ait pas l’air de s’en être aperçu ni douté seulement? Comment va-t-il falloir s’y prendre pour tirer le philistin de la sérénité de son scepticisme? Et si les Blasphèmes n’y réussissent pas plus que la Chanson des Gueux, quelle ressource d’agitation restera-t-il à M. Jean Richepin? Déception douloureuse, déception lamentable, et lamentable à ce point que je voudrais ici, ne fût-ce que pour complaire à M. Richepin, pouvoir m’indigner et crier, comme il dit, à la garde. Et en effet je m’indignerais, et très volontiers, s’il ne dépendait que de moi, mais malheureusement cela dépend aussi du livre, et, pour valoir ce qu’il en coûte à se fâcher, le livre est décidément trop faible, tranchons le mot : il est trop médiocre.

Ce n’est pas que dans ces Blasphèmes, comme jadis dans sa Chanson des Gueux, — je ne puis dire dans ses Caresses, — M. Richepin n’ait fait preuve de quelques qualités de poète. Dans ce gros volume de trois cent quarante pages, et en y cherchant bien, il se rencontrerait plusieurs beaux vers. Mais qu’est-ce qu’un beau vers? Les tragédies de M. de Voltaire, Zaïre, Mérope, Alzire, Tancrède étincellent de beaux vers; j’ai ouï dire qu’il n’en manquait ni chez Luce de Lancival ni chez Parseval-Grandmaison, j’en ai moi-même découvert dans la Panhypocrisiade de Népomucène Lemercier; et tout le monde peut vérifier quo, sur le catalogue de l’éditeur Lemerre, ils sont bien une centaine au moins qui chacun ont fait plusieurs beaux vers : ils n’en sont pas pour cela plus modestes; mais, en revanche, ils n’en sont pas plus illustres. De préférence aux beaux vers, et quand il y en aurait davantage, j’aime donc mieux louer, dans les Blasphèmes aussi bien que dans la Chanson des Gueux, une langue plus nette, plus ferme en son contour, plus précise enfin qu’il n’appartient communément à nos petits poètes. Dirai-je que Villon, François Villon lui-même, eût pu signer quelques pièces de la Chanson des Gueux? Mais je sais au moins, dans les Blasphèmes, une ou deux inventions burlesques que Saint-Amant eût sans doute enviées à M. Richepin. Nous ne refusons pas, comme on voit, de lui rendre justice. A ces qualités de poète joignons donc maintenant de réelles qualités de rhéteur. En dépit de ses fugues « au pays de Largonji, » M. Richepin n’a pas tout à fait oublié les leçons de son École normale. Il sait développer un thème et conduire une idée, pousser à bout une énumération, répéter plusieurs fois la même chose, et remplir avec des mots les intervalles de l’inspiration. Ce n’est certes pas un talent qu’il convienne de dédaigner; c’est toutefois un art dont il faudrait prendre garde à ne pas abuser. Si l’on veut, par exemple, exprimer ce que les philosophes appellent l’universalité de l’idée de Dieu, est-il bien nécessaire de faire successivement défiler devant nous,


Les mystiques Hindous, enfans des forêts vierges...
Les Perses enivrés du jour et de la flamme...
L’Égyptien troublé par le regard des bêtes...
Les Pélasges dévots aux cavernes...
Les barbares venus du bout des steppes vagues...
Le Juif toujours en lutte avec l’âpre colère
De Jéhova...
Le chrétien amoureux du squelette et des tombes...


Ce procédé, tout énumératif et tout analytique, n’est certainement pas d’un poète. Est-il même d’un rhéteur? et, s’il f:alait le nommer de son vrai nom, ne serait-il pas plutôt encore d’un excellent rhétoricien? Aussi, quand je vois l’abus que M. Richepin en fait dans ses Blasphèmes, suis-je tenté de croire qu’il y a dans ce volume bien des pièces déjà vieilles de plusieurs années, et comme qui dirait trop d’exercices d’écolier, — du temps que M. Richepin appliquait à des sujets défendus les leçons de ses maîtres. Il est au moins certain que la facture générale de la Chanson des Gueux était infiniment plus large et plus libre que celle des Blasphèmes. Là-dessus, je me reprocherais de ne pas ajouter que, s’il sait développer une idée, M. Richepin sait aussi composer un volume. Comme sa Chanson des Gueux et ses Caresses même, ses Blasphèmes se tiennent; on y discerne un commencement, un milieu et une fin. C’est ce qui donne parfois l’illusion de l’ampleur du souffle et de la longue haleine. Je dis l’illusion et l’illusion seulement, parce qu’au fond, comme tous les rhéteurs, M. Jean Richepin compose par le dehors. Il commence par se tracer un cadre, et ce cadre, il songe alors à le remplir, et avec du temps, de la patience et de la « virtuosité » surtout, en effet il le remplit. Apres tout, cela vaut peut-être encore mieux que de n’avoir pas de cadre du tout. Les poétereaux d’aujourd’hui ne se doutent pas comme nous sommes lassés des confidences et des confessions dont ils nous assassinent, madrigaux ou sonnets, idylles ou élégies qui ne sont qu’autant de feuillets détachés du livre banal de leur vie. Cette science relative de la composition, ai-je besoin de dire que c’est toujours à la discipline de l’École normale que la doit M. Richepin ?

Mais s’il fait beaucoup d’honneur à ses maîtres de rhétorique, l’auteur des Blasphèmes en fait peut-être moins à ses maîtres de philosophie. Les mots sont gros, dans son livre, il faut en convenir, mais les idées y sont bien minces. Assurément, si les doctrines que M. Richepin s’est proposé « de frapper jusque dans leurs avatars les plus subtils ou les plus séduisans » n’avaient jamais dû soutenir de plus rudes assauts que les siens, beaucoup d’entre elles seraient aujourd’hui moins branlantes qu’elles ne le sont; mais si c’est là ce qu’il appelle « être allé plus loin que l’on ne fît jamais dans la franche expression de l’hypothèse matérialiste, » c’est vraiment de sa part une grande ingénuité, qui ne va ni sans quelque ignorance de l’état des questions, ni sans quelque ingratitude pour Lucrèce, — après l’avoir tant imité. Et puis on ne se dit pas de ces choses-là à soi-même; on ne se les dit pas même quand on aurait le droit de les penser; et à plus forte raison, quand, comme l’auteur des Blasphèmes, on ne l’a vraiment pas. Lorsque l’on n’a rien trouvé de plus neuf, de plus original, de plus fort « pour tuer l’idée de Dieu » que de sommer Dieu, s’il existe, de se prouver sur l’heure en foudroyant Jean Richepin, cela peut bien fournir une strophe ou deux, plus ou moins heureusement frappées, mais on a donné du même coup sa mesure, et je ne vois pas pourquoi l’on refuserait de croire à la descente parmi les hommes de Krichna, le Purucha suprême, ou aux cinq cent cinquante naissances de Çakya-Mouni, le Boddhisattva. Dix lignes de Voltaire, bien choisies, ou une page de Diderot, prise au hasard, contiennent plus de venin que tous les Blasphèmes de M. Richepin. C’est que, pour blasphémer utilement, j’entends pour opérer des conversions à son absence de doctrines, il lui faudrait une consistance, une autorité de penseur qui ne s’acquièrent pas précisément à jouer Nana-Sahib ni à écrire la Glu, ou au moins, à défaut d’une telle consistance, une originalité qu’il ne nous a pas été possible de découvrir dans les Blasphèmes.

Il n’y aurait que demi-mal si l’originalité de la forme rachetait ici la pauvreté du fond. Les poêles, après tout, ne sont pas tenus d’être si grands clercs en matière de métaphysique; d’autres qu’eux trouvent, combinent, et en les combinant diversement renouvellent les idées; on estime que les poètes ont assez fait pour elles de daigner les reprendre et les revêtir d’une forme qui les éternise. Les Blasphèmes n’éterniseront rien, pas même l’impiété de M. Jean Richepin, attendu que si le fond n’en vaut pas grand’chose, la forme n’en vaut guère mieux. La langue en est généralement bonne, comme nous l’avons dit, mais le vers de M. Richepin est généralement dur. Il sent l’effort; l’effort pénible et laborieux. Avec cela le remplissage y abonde, et depuis longtemps on n’avait vu pareille accumulation d’épithètes à la rime.


Où je vais ? Au pays fabuleux des chimères,
Vers les cieux enchantés ou les âmes en fleurs
Sont divins rossignols et non merles siffleurs,
Où nulle volupté n’a de rancœurs améèrs,

Que l’on ne connaît point les plaisirs éphémères,
Que suivent pas à pas les regrets querelleurs.


C’est de la prose habillée d’adjectifs.


Je viens vous confier mes angoisses secrètes...
……………………
Vous êtes des essaims d’abeilles travailleuses...
……………………
Et quels mots délirans, quels râles insensés...
Des anges effarés, lamentables et beaux...
Je le réchaufferais sur mon cœur impavide...
Ah ! ne la laissez pas dans les deux infinis...


Il va sans dire que, comme nous avions pris les six premiers vers dans un seul sonnet, c’est dans une seule pièce aussi, la Requête aux étoiles, l’une des plus remarquables du livre, que nous prenons ceux-ci. On se demande quelquefois ce que valent ces brevets d’habileté technique et da science de leur métier que nos poètes comme nos peintres se décernent entre eux; et pour peu que l’on aille au fond des choses, on se prend à douter que le métier soit si complètement possédé, l’habileté si entière. Pas plus comme « dompteur » de rimes que comme « dompteur » d’idées, je ne trouve M. Richepin « très fort; » et il ne l’est pas plus comme « dompteur » de rythmes que comme « dompteur » de rimes. Quand, par exemple, on me dirait que l’abus des vers imparisyllabiques révèle un métricien de premier ordre, je persisterais à croire que les vers de cinq, sept, neuf et onze pieds ressemblent furieusement à de la prose mal cadencée :


En route! En marche! Déjà
Le matin sanglant a lui.
En route! Hier il neigea,
Il va venter aujourd’hui.


Ou bien encore


Quittons ce vieux monde où tout est vieux,
Où le soleil las n’est plus joyeux.
Viens! je sens des larmes plein mes jeux
Quand passe un nuage sur ma tête.


On conviendra qu’il serait difficile de placer plus maladroitement ses césures et de poser plus mal ses accens. Si ce sont là peut-être des rythmes touraniens, M. Richepin eût bien fait de les laisser au pays de Touran. Il eût bien fait aussi, — pour le dire au passage, — de choisir un peu plus habilement quelques-uns des types de strophes qu’il empruntait à Victor Hugo et que toute l’autorité du maître n’accréditera pas dans la langue, parce qu’ils sont illogiques et antimusicaux. Mais on ne nous demandera sans doute pas d’insister.

Que si maintenant, quelquefois, le mouvement et l’idée viennent mieux, on peut être à peu près assuré que ni l’idée ni le mouvement n’appartiennent à M. Richepin; comme s’il n’avait d’inspiration que dans la mesure de sa mémoire, et comme s’il n’était poète qu’autant que les maîtres, Lamartine ou Victor Hugo, Musset ou Barbier, l’ont été avant lui. Je lui passe les moindres sans seulement les nommer.


Mon cher, fit-il soudain, en taquinant le feu
Avec son stick, je crois que vous pensiez à Dieu.
Vous me direz que non, que vous lisiez Lucrèce,
Épicure, et que vous savouriez l’allégresse
De voir qu’ils ont tué les dieux. Mais, entre nous,
Ne sentez-vous jamais monter dans vos genoux
Du frisson de terreur ?..

C’est Mardoche tout simplement. Aimez-vous mieux du Lamartine? passons à la pièce intitulée Vieux astres :


La nature ne rit que de métamorphoses,
Elle marche toujours et ne s’arrête pas;
………………
Certe il faut que la terre à son tour passe et meure,
Ella n’est pas sans fin puisqu’elle n’est qu’un corps ;
………………
Le soleil usera son foyer solitaire,
Ses rayons pâlissant, il pâlira comme eux;
………………
Comment peux-tu te croire une autre destinée,
Toi, dont le jour s’éteint aussitôt qu’il paraît?


Vous avez reconnu les vers célèbres des Méditations :


Insensé, diront-ils, que trop d’orgueil abuse,
Regarde autour de toi, tout commence et tout s’use.
……………..
Dans leurs lits desséchés tu vois les mers tarir,
Les deux mêmes, les cieux commencent à pâlir.
Cet astre, dont le temps a caché la naissance.
Le soleil, comme nous, marche à sa décadence.
………………
Et l’homme, l’homme seul, ô sublime folie!
Au fond de son tombeau croit retrouver la vie.


Préférez-vous peut-être du Barbier? Vous n’avez également que l’embarras du choix.


Hurrah ! mon grand cheval frissonne.
Hurrah! hurrah! le clairon sonne
D’âpres chansons.
Je veux que mon sabre ruisselle,
Et que les morts mordent ma selle
Jusqu’aux arçons.


Et de même que vous reconnaissez ici la pièce de Varsovie :


Hurrah ! hurrah ! j’ai courbé la rebelle.
J’ai largement lavé mon vreil affront,
J’ai vu des morts à hauteur de ma selle;..


vous retrouveriez la Curée dans l’Hallali de la Chanson du sang. Crierons-nous là-dessus au plagiat ? A Dieu ne plaise ! Les lecteurs savent le peu de cas que nous faisons de ce genre de reproche ; et c’est ici quelque chose de bien plus grave à nos yeux. Réminiscences de fort en thème et souvenirs de rhétoricien plutôt qu’imitations voulues, ce sont en effet les marques d’une imagination naturellement pauvre et qui ne trouve rien dans son fond que ce que les modèles y ont successivement déposé.

Mais le maître que M. Richepin a surtout imité, celui dont la trace est empreinte, pour ainsi dire, à chaque page des Blasphèmes, c’est Victor Hugo, le Victor Hugo des Contemplations, le Victor Hugo de la Légende des siècles, le Victor Hugo des Chansons des rues et des bois et le Victor Hugo même des Orientales: dans le Bohémien, par exemple, ou encore dans le Turc.


Hop! mon cheval, hop! galope!
………………….
Quand aux carrefours des villes,
Nous broyons les foules viles,
Des chiens de chrétiens tremblans,
Tes pieds plus vifs que des ailes
Arrachent des étincelles
De feu rouge aux pavés blancs.


Je ne voudrais pas inutilement multiplier les citations. Il en est une pourtant dont je ne saurais me dispenser, car elle contient l’idée maîtresse du livre de M. Richepin, et cette idée, sur laquelle il est revenu plusieurs fois, dans son Prologue et dans la Prière de l’athée notamment, cette idée, mais surtout le mouvement et les termes eux-mêmes qui la traduisent, lui viennent évidemment d’un endroit célèbre des Contemplations.


Donc, les lois de notre problème.
Je les aurai.
J’irai vers elles, penseur blême.
Mage effaré.

J’irai lire la grande Bible;
J’entrerai nu
Jusqu’au tabernacle terrible
De l’inconnu ;

Jusqu’au seuil de l’ombre et du vide,
Gouffres ouverts,
Que garde la meute livide
Des noirs éclairs;

Jusqu’aux portes visionnaires
Du ciel sacré,
Et si vous aboyez, tonnerres,
Je rugirai.


Il est aussi question dans cette pièce, — Ibo, — si l’on se la rappelle, de traîner les comètes par les cheveux. Voici comment M. Richepin a transposé le motif du maître.

Je sonderai le gouffre immense,
Et je saurai s’il est un point
Où la création commence,
Elle qui ne flaira point.

Aux cavernes les plus obscures,
Une torche en main j’entrerai,
Et je forcerai les serrures
Du mystère le mieux muré.

J’ouvrirai toutes les alcôves,
Je mêlerai mes noirs cheveux
Aux crins d’or des comètes fauves...


Ces trois derniers vers peuvent en même temps servir à préciser ce que l’imitateur ajoute de lui-même aux maîtres qu’il imite : une fâcheuse recherche de l’obscénité dans l’expression ; un grand contentement de soi, de toute sa personne, de ses « os fins, » de sa « peau jaune, » de ses « yeux de cuivre, » de son « torse d’écuyer ; » et la préoccupation enfin d’enchérir sur ce que les métaphores ou comparaisons d’un Victor Hugo ont déjà de naturellement énorme, gigantesque et, si je l’ose dire, d’assez souvent grotesque.

C’est qu’au fond, dans ces Blasphèmes, M. Richepin, s’il a le souffle, manque cependant de ce qui seul peut s’appeler inspiration. La différence est profonde et, dans une occasion plus favorable, vaudrait la peine d’être démontrée; contentons-nous aujourd’hui de l’indiquer. Donc on a le souffle dès que l’on a de vigoureux poumons logés à l’aise dans une vaste poitrine; mais l’inspiration dépend de quelque autre chose que de la capacité d’un viscère et de la solidité d’un tempérament. M. Richepin n’a du poète que le tempérament ; il n’en a ni la souplesse, ni la sensibilité, ni l’émotion, et encore moins la sympathie, je veux dire l’inappréciable don de vibrer à l’unisson des choses et d’en faire passer le frémissement dans son vers. Ces rares qualités, sans lesquelles il n’y a jamais eu de vrai poète, nous ne lui demandons pas de les acquérir, puisqu’elles ne sont pas dans sa nature; nous constatons seulement qu’il ne les a pas, et nous ajoutons conséquemment que, ne les ayant pas, il n’est qu’une moitié de poète. Il n’a pas non plus la couleur. Si ses vers sont monocordes, ils sont également monochromes, d’une monochromie qui ne comporte pas de valeurs et d’une monotonie qui n’admet point de nuances. Une seule couleur : du rouge; une seule note; le blasphème ; et c’est peut-être bien beau; mais le rouge est bien aveuglant, le blasphème bien assourdissant et, tous les deux ensemble, horriblement fatigans. Aussi, beaucoup plus qu’ils ne sont blasphématoires, les vers de M. Richepin seraient-ils ennuyeux, si, de temps en temps, par fortune, on n’y rencontrait de quoi rire, et si du naufrage de ses autres ambitions poétiques M. Richepin n’avait réussi, malgré tout, à sauver un certain sens du comique. On en trouvera de fort bons exemples dans la Chanson du sang et dans la Mort des dieux : quelques vers de la Mort des dieux ne figureraient pas mal dans le Typhon ou dans la Rome ridicule; quant à la Chanson du sang, elle mérite que nous y insistions davantage.

On ne dira pas au moins que ce soit une idée vulgaire, ni surtout une invention médiocrement divertissante à M. Richepin, que d’avoir motivé son « mépris des lois » et ses instincts de furieuse révolte sur ce qu’il a lui-même appelé sa descendance touranience. Mais, à ce propos, sait-il seulement ce que c’est que les Touraniens? Il devrait bien, alors, le faire savoir à l’Académie des inscriptions et belles-lettres, qui l’ignore. Quoi qu’il en soit, c’est sa prétention. Rétif, au siècle dernier, ne remontait encore qu’à l’empereur Pertinax; M. Richepin, lui, remonte aux temps préhistoriques ; et dans ses « rouges globules » il entend chanter les voix


Des Huns, des Bohémiens, des races vagabondes.


C’est d’eux qu’il tient :


… son esprit mécréant,
Son amour du grand air et des courses lointaines,
L’horreur de l’idéal et l’amour du néant.


C’est au nom des persécutions dont les Aryas, là-bas, dans l’Inde, ont accablé les Parias, qu’il se révolte aujourd’hui,. chez.. Dreyfous, rue du Faubourg-Montmartre, contre les « lois, les sciences, les arts » modernes :


Dans l’ombre où nous travaillons,
S’ils comptaient nos bataillons,
Ces Aryas ;
Plus nombreux que des fourmis,
Ils verraient les insoumis,
Les Parias.


Et c’est au nom des Parias qu’il jette son anathème aux Dieux, à la Raison, à la Nature, au Progrès.


Hurrah ! pour l’hallali des dernières idoles,
Fanfares des aïeux, sonnez.


Je ne doute pas que M. Richepin ne s’amuse, et, véritablement, je goûte la plaisanterie. C’est drôle! comme on dit aujourd’hui, d’un mot qui semble tout couvrir ; et au fait, la drôlerie a bien son prix. Nous serions injustes d’ailleurs si nous refusions d’accorder que, dans cette drôlerie de la Chanson du sang, mêlés à quelques-uns des plus mauvais qu’un laborieux versificateur ait jamais fabriqués se trouvent quelques-uns aussi des meilleurs vers que nous connaissions de M. Richepin.

Tels sont ceux-ci, quand il écoute son sang bourdonner confusément dans ses veines :


Que de clameurs à la fois !
Ce sont les milliers de voix
Qu’eurent mes milliers d’ancêtres.
Les cris de guerre et d’amour,
Qu’ils ont poussés tour à tour
Dans la bataille des êtres.

Chaque atome a ramassé
Un souvenir du passé
Qu’il roule à travers les âges.
Et ces échos clandestins
Résonnent dans m s destins
Qu’ils règlent de leurs présages.


C’est toujours un peu dur, et c’est toujours un peu prosaïque; aussi préfèrerais-je à ce prologue de la Chanson du sang la pièce intitulée : les Nomades, dont quelques strophes se déroulent d’une assez belle et poétique allure.


Avant les Aryas, laboureurs de la terre,
Qui la firent germer sous leurs lourdes sueurs,
Et qui mirent des dieux dans le ciel solitaire,
Vivaient les Touraniens, nomades et tueurs.

Ils allaient, pillant tout, le temps comme l’espace.
Sans regretter hier, sans penser à demain.
N’estimant rien de bon que le moment qui passe,
Et dont on peut jouir quand on l’a dans la main.


Malheureusement, nous l’avons dit, quelques beaux vers égarés parmi la foule des autres ne suffisent pas à la fortune littéraire d’un poème. Il est d’ailleurs à craindre que le public, non pas précisément effarouché par les blasphèmes de M. Richepin, mais plutôt agacé de ses prétentions, ne prenne la Chanson du sang par ce qu’elle a de plus réjouissant, en somme, que farouche, et n’y trouve peut-être moins à s’étonner qu’à s’égayer. Et c’est ainsi qu’une fois de plus, M. Jean Richepin se sera battu les flancs, jusqu’à se les meurtrir... pour manquer finalement son effet. On n’est pas moins favorisé des Dieux, et je commence à comprendre que M. Richepin les blasphème.

Mais aussi c’est sa faute; car quelle rage a-t-il de jouer un rôle pour lequel il n’est pas fait, comme la supériorité de sa Chanson des Gueux sur ses Blasphèmes nous le prouve surabondamment? Ce pessimiste, en cela semblable à la plupart des pessimistes, aime la vie, la trouve bonne, et, quand le moment en viendra, sera plus fâché peut-être que bien des bourgeois d’en sortir. Or, c’était cette joie de vivre, étalée franchement, largement, audacieusement, — avec des termes plus crus et dans des tableaux plus vivans qu’il n’était utile, — qui circulait, pour en animer les meilleures pièces, au travers de la Chanson des Gueux. Il y avait là un vif sentiment, un sentiment bien sincère de ce que la vie peut avoir encore de plaisirs pour les misérables; il y avait aussi pour leurs souffrances un réel accent de sympathie, dont nous savons sans doute le danger mais qu’il y faut pourtant bien reconnaître. On pouvait espérer qu’à la longue, avec le temps et surtout avec l’âge, la verve du poète, encore trop grossière, finirait par s’épurer, mais, en attendant, l’essentiel était que le poète y fût, et la verve aussi. Tout en s’inspirant de Villon, de Marot, de Régnier, de Saint-Amant, M. Richepin comprendrait donc que la jeunesse des langues, ainsi que celle des hommes, n’a qu’un temps, comme dit la chanson, que, par conséquent, littérairement, il n’avait pas le droit de travailler à détruire, pour autant qu’il était en lui, l’œuvre accumulée de trois siècles de politesse et d’art. En s’appliquant patiemment à transposer sa pensée de l’ordre de la sensation pure dans l’ordre du sentiment, il la décanterait, pour ainsi dire, de ce qu’elle avait encore, dans ces premiers vers, de trouble et comme d’épais; la lie tomberait au fond, et le plus exquis de ce vin chaud et généreux monterait seul à la surface. Et parmi tous ces poètes langoureux et fades dont on serait tenté de croire qu’ils cherchent leur inspiration dans leur impuissance même de vivre, nous verrions apparaître un Gaulois, qui renouerait dans la littérature moderne une antique tradition trop longtemps interrompue. Nous avions compté sans le Touranien et sans le normalien. Après avoir exercé sa rhétorique sur les gueux du pays de bohème, le normalien a pensé qu’il l’exercerait aussi bien sur quelque nature de sujet qu’il lui plût de choisir ; et le Touranien s’est trouvé là pour lui en fournir un que d’ailleurs un Touranien seul, arrivant sur son chariot parmi nos civilisations fatiguées, pouvait croire encore neuf. Et de là les Blasphèmes, et de là, demain, l’année prochaine, ou jamais : le Paradis de l’athée, l’Évangile de l’Antéchrist et les Chansons éternelles. C’est surtout aux poètes que leurs erreurs sont chères. Nous ne détournerons donc pas M. Jean Richepin du chemin qu’il lui a plu de prendre, nous ne le ramènerons pas à l’inspiration de sa Chanson des Gueux. Mais nous pouvons peut-être lui donner un conseil. Puisque c’est dans la rhétorique évidemment qu’il excelle, puisqu’il sait si bien développer et si habilement composer, puisqu’il apprécie tant les belles épithètes, et puisqu’enfin, dans le genre nouveau qu’il adopte, l’ingénieuse imitation lui est si naturelle, je sais où et comment tous ces mérites trouveront leur emploi. Quand il écrira le Paradis de l’athée, l’Évangile de l’Antéchrist et les Chansons éternelles, — qu’il les écrive en vers latins.


F. BRUNETIERE.