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Revue littéraire - Les Poèmes de Louis Le Cardonnel

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Revue littéraire - Les Poèmes de Louis Le Cardonnel
Revue des Deux Mondes6e période, tome 59 (p. 649-660).
REVUE LITTÉRAIRE

LES POÈMES DE M. LOUIS LE CARDONNEL[1]

Le meilleur commentaire à l’œuvre d’un poète est, je crois, le récit de sa vie et des aventures auxquelles ses poèmes font allusion. L’œuvre d’un philosophe paraît plus détachée de lui et du hasard de ses journées : encore serait-il imprudent de se figurer que les idées, les pures idées, ne subissent guère l’influence de nos tribulations. Mais nos sentiments ne sont que nous à nos divers moments. Et, beaucoup plus que l’ancienne poésie, la nouvelle poésie est sentimentale. Un poète du temps qui a précédé le romantisme n’aurait point ajouté à son recueil les notes de biographie anecdotique dont Lamartine a orné les Méditations. La poésie, depuis quelque cent ans, est l’histoire et, parfois, la chronique ou le journal des âmes et de leur émoi.

D’un poète vivant, que dire ? Et l’on aurait scrupule à être moins discret qu’il ne l’a été, s’il l’a été. D’aucuns ne le sont pas du tout : M. Louis Le Cardonnel, assurément, n’est pas l’un d’eux ; et j’emprunterai seulement à son œuvre, si fière, et non pas dédaigneuse, mais chaste, les quelques indications qui aident à le lire et à le comprendre.

Il est né à Valence et il a des ancêtres en Bretagne. Il attribue aux Celtes d’où il vient son goût des grandes rêveries indéterminées. .Mais la belle Provence lui a rendu l’esprit latin. Son désir serait d’enfermer dans les lignes nettes de la pensée latine un songe plus vaste que celui auquel président les muses méditerranéennes. Il semble qu’il se souvienne de la Prière que fit Renan sur l’Acropole et aussi de l’émulation que donne à la muse antique et à la muse chrétienne le Chateaubriand des Martyrs :

Je suis né dans Valence, aux mémoires romaines,
Qui voit les monts bleuir dans ses horizons clairs…

Dans Valence, il était un enfant qui jouait parmi les fleurs d’un beau jardin provençal, et qui du regard suivait les abeilles, « et ses rêves étaient, comme l’abeille, errants. » Puis, tandis que le divertissait d’imaginer l’avenir l’amusement du soleil et de la frivole réalité qu’il éclaire, une voix secrète lui murmura « les mots de Sacrifice et de futurs Autels. » Ce fut un appel et qu’il n’entendit que distraitement, l’appel de sa vocation qu’il ne devinait pas.

Il eut ses vingt ans et vint à Paris. C’était le temps où, dans la littérature, le réalisme allait à péricliter. Les jeunes poètes suivaient Moréas et Verlaine et inventaient le symbolisme. Plus exactement, ils n’inventaient pas le symbolisme, qui est la poésie et l’art même : ils retournaient à la meilleure notion de la poésie et de l’art. Ils ne le faisaient pas sans commettre aucune erreur ; et l’on a beau jeu à leur reprocher leurs fautes, qui sont manifestes et, quelques-unes, très choquantes. Mais on aurait tort de les condamner, car ils ont réagi contre les pires tendances d’une littérature abjecte et ouvert de magnifiques horizons. N’oublions pas de noter que plusieurs d’entre eux furent aussi de grands poètes. M. Louis Le Cardonnel les a connus, s’est mêlé à leur troupe. En lisant ses premiers poèmes, on y aperçoit l’influence de Moréas, de Laforgue, de Verhaeren. Les strophes A un Ménestrel :

Par les clairs chemins fleuris de mensonge…

rappellent un peu certaines chansons du Pèlerin passionné, puis tournent à ressembler à du Verlaine :

Mais, en attendant, ris, sans trop d’espoir,
Et cueille la rose éprise de voir
Un qui va, frivole,
Et chante les chants de gai savoir.

Les poèmes intitulés « Ville morte » et « le Piano n ne sont pas sans quelque analogie avec les Complaintes de Laforgue. Et le Tailleur de tombes tant par le sujet, l’image et l’allégorie que par la scansion rude, insistante et obstinément monotone des vers, nous fait souvenir des Villes tentaculaires et des Villages illusoires.

Mais ce n’est pas à dire le moins du monde que M. Louis Le Cardonnel puisse, dès ses débuts, être considéré comme un imitateur. Les poèmes où l’on remarque une influence de ses amis ne sont pas nombreux et l’influence y est plus apparente que réelle. Ce qui le caractérise, au contraire, serait plutôt la clairvoyance avec laquelle, sans retard, il a séparé ce qu’avait de factice et de passager la poésie à la mode, et ce qu’elle avait de durable et de riche en belles conséquences. Elle n’évitait pas le jargon ; voire, elle parut le rechercher : il n’y a point de jargon dans l’œuvre de M. Louis Le Cardonnel. Et, comme elle prétendait à une nouveauté périlleuse, elle ne craignit pas de briser la forme ancienne du vers de chez nous, consacrée par les siècles ; du reste, son vers libre, souvent joli, autorisé de La Fontaine, est une sorte de langage très ingénieux et qui a bien sa musique : néanmoins, M. Louis Le Cardonnel resta fidèle au vers régulier, moins hardi même que celui des romantiques et, tout compte fait, plus proche de Malherbe ou de Ronsard que de Victor Hugo ou de Musset. Toute son audace fut de combiner de maintes manières, quelquefois, les rimes féminines et masculines, à l’exemple de Verlaine, soit qu’il n’use que des unes ou des autres, soit qu’il joue à marier les féminines et les masculines :

Ah ! dans cette maison triste du quai désert,
C’est le Miserere de toute sa misère,
Au milieu du désert qui n’aura pas de manne
Et que traversera seule, écho de Schumann…

etc. L’on n’est pas plus attentif à la qualité de la rime ; et il ne la remplace jamais par l’assonance, dont se contentaient beaucoup de symbolistes.

Ce qui, dans le symbolisme, l’enchanta, c’est l’idéalisme : autant dire que c’est la meilleure substance de cette poésie nouvelle. L’un de ses poèmes invoque Stéphane Mallarmé, lequel voulait que l’art fût, comme il disait, une allusion à la vie, non la copie de la réalité. Il n’a point imité l’obscurité, fâcheuse et pourtant pleine de significations, paradoxale et impérieusement exemplaire, de ce poète si étrange et magistral ; mais il a reçu de lui l’enseignement de regarder le double univers de la matière et de la pensée avec des yeux qui sont « des firmaments tout bleus d’Éternité. »

Idéaliste, épris d’un art qui serait l’animation de grands symboles, M. Louis Le Cardonnel était à quêter les idées de sa nouvelle poésie, Douloureuse quête, et parmi de poignantes incertitudes !

Et la profonde voix, la voix tendre et secrète,
Revenant lui parler dans son charme ancien,
Dit au prêtre futur caché dans le poète :
J’ai mis sur toi mon signe, un jour tu seras mien !

M. Louis Le Cardonnel partit pour l’Italie, habita Rome et l’aima pour « sa mélancolique immutabilité. » C’est à Rome qu’il devint prêtre ; et, depuis lors, il s’efforça de réunir « le geste d’accorder la cithare » et le geste de bénir. Il s’attendit que les frivoles le crussent « perdu pour la vie et pour l’art ; » mais il eut confiance de refaire en lui « l’antique union du prêtre et du poète. » Evidemment, le poétique souci n’est pas ce qui l’a décidé ; le souci religieux était le plus fort. Laissons néanmoins ce qui, n’ayant pas trait à la poésie, n’est point notre affaire : la poésie de M. Louis Le Cardonnel devait abondamment profiter de la pensée qui sera désormais la sienne et qui, religieuse, lui fournira le plus riche symbole de la vie et de son mystère. Un symbole est déjà religieux en quelque manière ; et tout ce qu’il tient de vérité dans une religion s’y présente sous la forme de symboles. Enfin, cette religion n’est pas une philosophie abstraite ; et elle fait appel au sentiment : symbolique et sentimentale ensemble, cette religion donne avec largesse tout ce qu’il fallait à la poésie que rêvait M. Louis Le Cardonnel pour qu’elle s’épanouît à merveille. Et c’est ce qu’on a vu.

Lorsque, plus tard, ayant acquis tout à la fois sa certitude et sa poésie, le poète songe aux amis de sa jeunesse, il est loin d’eux, loin dans l’espace et loin dans la méditation ; beaucoup sont morts : aux vivants et aux morts, il décerne un souvenir mêlé de tendresse et de pieuse attention.

L’un d’eux était ce charmant Mallarmé, sage qui dominait le chœur des aèdes extravagants ; il prodiguait « en jeux aériens » son esprit subtil et, d’un doigt, marquait dans l’air « la courbe des idées. » Un autre était Paul Verlaine, qui répandait en passions vaines son « lamentable sang, » puis demandait à l’Hostie sa vigueur, se relevait, retombait encore, et qui avait grand besoin de pardon :

D’un compagnon d’antan reçois ici l’absoute !

Les autres, où sont-ils ? Et François Villon se remémorait ainsi les précieux galants qu’il avait eus pour compagnons de sa jeunesse folle… Ses compagnons de jadis, M. Le Cardonnel voit maintenant qu’ils cherchaient ce qu’il a trouvé, la même foi qui l’inspire. Ceux qui sont morts suivent dans l’invisible monde « la gravitation des Anges souriants ; » il veut que leur soit épargnée l’horreur de l’éternel exil…

Non ! ô mes disparus, mes grands morts : j’en atteste
Ces éclairs d’infini que j’ai vus dans vos yeux,
Et vos accents d’extase, et ce reflet céleste
Qui descendait parfois sur vos fronts radieux !

De leur vivant, ils ont porté le poids des jours ; ils ont buté aux cailloux d’ici-bas ; les ronces des chemins les ont griffés…

Mais si, chargés encor d’un reste de souillures,
Avant de posséder les calmes cieux chrétiens,
O morts, dont nous gardons les images si pures,
Il vous fallait briser quelques derniers liens,
Traversez, morts chéris, les feux expiatoires,
Puis, du bûcher sévère où tout est consumé,
Surgissez, plus brillants même qu’en nos mémoires,
Pour regarder, joyeux, l’Infini désarmé.
C’est lui que vous cherchiez sous la grâce des choses !…

Le prêtre les salue et met sa poésie sous la protection de leurs âmes…

Déjà vous inspirez ce chant qui vous célèbre ;
Et, tandis que mon front s’incline sous vos ifs,
A travers leur murmure indécis et funèbre,
Vous me parlez tout bas, ô morts persuasifs…

J’ouvrirai des chemins vers la Beauté divine ;
Et, lorsque s’épandront mes vers graves et doux,
Les hommes sentiront leur céleste origine
A ces accents profonds qui me viendront de vous.

Ce poème, qu’il me faut écourter, — je le regrette, — a une ampleur magnifique et le plus bel accent. L’aimable souvenir l’anime et la mélancolie du passé lui donne un charme deux et amer. Surtout la charité du prêtre, qui rehausse l’indulgente compassion du poète ami et la consacre, y est sublime. Ce que voit aussi le poète, et que le prêtre certifie, est que l’effort de dégager la pensée ou de la délivrer des viles conditions, l’effort même de la poésie, tend vers Dieu : et, symbolique en son essence, la poésie va se confondre avec l’idéologie religieuse.

On a vu comme, dans ce poème, la rêverie monte de la terre et fleurît plus haut. Nombre de poèmes de M. Louis Le Cardonnel ont, pour ainsi dire, la même ordonnance ; mais il ne s’agit point ici d’un procédé de composition : c’est le tour que prend naturellement la pensée. Lisez ce grand poème sur l’Amour, intitulé la Plainte antique

Des voix sanglotent vers l’Amour ; et ces voix viennent du fond des âges, du temps de l’Hellade lointaine. Elles chantent le puissant Amour dont le souffle créateur éveilla les étoiles, qui excite dans les vastes cieux la ronde lumineuse des mondes, qui verse l’ardeur aux cœurs juvéniles et couronne de fleurs l’austérité des sages. Elles chantent le terrible Amour, ravisseur du sommeil, qui brise les serments, se rit des justes noces ; et le charme qu’il verse est un poison. Qui dira

La jalouse fureur qu’on nomme ta victoire,
Et les cœurs séparés quand s’enlacent les corps ?…

L’Amour jaloux, l’Amour mauvais, l’Amour cruel, est-ce l’Amour ? Non, ce n’est que l’erreur d’Amour. Le vrai Amour est d’une autre sorte ; il est toute bonté, charité menée jusqu’à l’oubli de lui-même. Et voyez-le sous les espèces de son authentique nature. Il nous donne à manger sa chair adorable, change en son propre sang le vin, meurt pour être plus aimé ; le pardon coule de sa poitrine. Et puis il remonte plus haut que le ciel. L’Amour, le puissant, le divin Amour se dégage de tous attributs empruntés, devient l’Amour divin, se met en croix, n’est plus Erôs et est le Christ ; le délire que célébraient, dans l’Hellade lointaine, les ménades et les poètes aboutit à une extase de prière.

D’une série de poèmes intitulée Orphica et dédiée « à des disciples, » il résulte que l’abbé Le Cardonnel fut professeur ; un poème de son nouveau recueil Du Rhône à l’Arno permet de supposer que c’était à Florence. Et les poèmes que dédie à ses disciples ce prêtre et ce poète sont extrêmement beaux. On y remarque premièrement le soin délicat des âmes très sensibles et que leur maître n’aborde pas sans l’inquiétude exquise de savoir qu’il les tient sous la dépendance de lui. Elles ressemblent à des miroirs ; et l’image que vous regardez au miroir est la vôtre et n’a de grâce que la vôtre ou de disgrâce que la vôtre. Mais les miroirs des âmes conservent l’image qui, un instant, s’y dessina ; ils ne la conservent pas avec une fidélité parfaite : ils l’embellissent quelquefois ou la déforment et l’enlaidissent. En quelque mesure, c’est la faute des âmes : on doit aussi veiller à leur présenter des images qui aillent à s’embellir plus naturellement qu’à s’enlaidir. Dans un vert jardin de printemps, sous le ciel d’un matin qui mêle ses nuages et son soleil aux branches, le maître se promène par les allées, rêvant de Platon, de Virgile et de Dante ; voici le jeune essaim de ses disciples qui l’entoure. Il leur parle de la nature et des livres.

Sans la nature, les livres sont de mornes choses desséchées ; et l’on dirait qu’ils ont vieilli, l’on dirait même qu’ils sont morts, si l’on n’aperçoit plus qu’ils peignent ce qui, à travers tous les changements, dure, la mobile nature, ses printemps qui reviennent, l’incessante péripétie de l’année, de la saison, de l’heure. Sans les livres, la nature n’est presque pas humaine et digne de notre amitié : elle semble étrangère à nous. Les poètes et les penseurs l’ont rapprochée de nous et nous l’ont donnée. La réunion des livres et de la nature est l’histoire la plus charmante et pathétique. Le maître l’enseigne à ses disciples et ainsi leur enseigne à la fois le bonheur et la pensée. Il leur continue la leçon des sages antiques et la mène jusqu’aux vérités enfin découvertes par la révélation.

La nature qu’il les invite à regarder et à comprendre est bien digne de leur admiration. C’est le paysage d’Italie ; et il sait le peindre : il en peint les nouvelles apparences et le passé persévérant.

J’ai connu la Cité des fleurs, l’auguste Dôme,
Le fleuve aux quais joyeux et les nobles jardins
Dont le vent du matin emporte au loin l’arôme.
Dante m’est apparu de loin, puissant fantôme ;
J’ai retrouvé l’odeur des temps médicéens.

La paix du Val d’Arno m’était hospitalière.
A Figline, par des matins resplendissants,
Tandis que les grands bœufs soulevaient la poussière,
Je voyais les coteaux fumer dans la lumière
Ainsi que des autels couronnés par l’encens.

On a dit, — et c’est une imprudence de raisonneurs, — qu’il y avait une espèce de perversité à peindre les spectacles naturels par la comparaison des objets que l’homme fabrique ; et il serait plus normal, dit-on, d’interpréter par la nature les objets, la nature étant donnée d’abord. La nef d’une cathédrale, avec ses hauts piliers, vous rappelle une avenue de forêt : vous n’avez pas besoin de la cathédrale pour que la forêt soit évoquée à votre imagination. Les autels couronnés par l’encens ressemblent peut-être à ces coteaux d’où s’élève la fumée des chauds matins : ce ne sont pas les coteaux qui sont à la ressemblance des autels. Seulement, ici, dans ce poème de Toscane, un religieux poète a vu les couleurs et les lignes se transformer en image du genre de sa religieuse pensée. Il ne croit pas que Dieu soit ajouté à la nature et qu’il y ait la nature d’abord, puis Dieu qui intervient ; il ne croit pas que la nature existe sans Dieu et que ni la méditation ni la seule contemplation de la nature ait à omettre Dieu ; il ne sépare pas l’idée de Dieu et le culte qui est rendu à cette idée : l’autel couronné d’encens ne lui parait pas un ornement que nous plaçons dans la nature, mais le symbole que la nature même procure à notre juste rêverie. Et il est dit que les cieux racontent la gloire de Dieu : les cieux, et la terre aussi. Et c’est ainsi que l’image de l’autel couronné des fumées de l’encens achève la peinture d’un paysage où notre exacte rêverie a deviné Dieu, senti et adoré son éternelle et véritable présence.

La religieuse rêverie transfigurant toutes choses, les paysages, l’histoire et la philosophie : voilà le thème des plus beaux poèmes de M. Louis Le Cardonnel et, — pour employer un mot futile, — voilà l’un des effets dont sa poésie est le plus fréquemment curieuse ; il vaut mieux dire que cette vue si pénétrante est le plus habituelle à son génie que la foi gouverne.

Un paysage ? Voici le lac de Trasimène ; le printemps sourit aux flancs de ses coteaux, ou bien l’été rayonne à la surface de l’eau tranquille,

Dans la paix du matin, comme aux heures pensives
Du soir, qui fait rentrer les barques vers les rives…

Le paysage contient l’éternité divine et contient la passagère histoire humaine. Et Trasimène a vu Annibal vainqueur de la force romaine, les soldats morts, le sang de Rome tachant les rives, rougissant l’eau. Mais saint François vint en ce lieu tragique :

Les élans de son âme émurent ton silence !

Il a mouillé sur le rivage ses pieds marqués du stigmate ; il a parlé au vent, aux collines et à l’eau ; puis il s’en est allé…

Il a suffi du rapide passage de l’emblème divin pour diviniser la rive et le lac et ce coin de nature et l’âme qu’il enferme.

Il suffit d’un songe accordé aux vérités divines pour que ne soient plus les mêmes nos journées, les menus accidents de nos journées ; et, dans les hasards qui sont le symbole de l’étourderie, dans les tumultes et las vacarmes qui ne sont que réalité fausse, lei vérités immuables apparaissent :

Sous le soleil pesant, la foule immense clame.
Ah ! quand tombera, dur et stérile, ce bruit ?

Pourras-tu l’endormir, cette rumeur, ô nuit,
Pour que l’âme, écoutant, n’entende plus que l’âme ?

Descends sur le troupeau qui ne sait ce qu’il clame,
O pitié d’un cœur chaste offensé par le bruit ;
Et vous, brillez enfin dans la profonde nuit,
Astres lointains du ciel et visions de l’âme !

Un jour, la mort prendra ce qui s’agite et clame,
Et rien ne restera de l’inutile bruit.
Mais, vous me l’attestez, feux de la grande nuit,
L’aveugle mort jamais ne fera taire l’âme.

Cette poésie que j’essaie de définir a le goût, l’amour du silence, qui est le symbole de la certitude. Mais la poésie est musique, pourtant. Cette poésie recherche la musique et la perfection de musique la moins offensante pour le silence. Elle ne fait pas, comme d’autres, un grand bruit de syllabes, se plaît aux modes graves et calmes, craindrait un vif éclat des sonorités. Elle craindrait aussi, non les belles couleurs, mais les couleurs qu’on appelle criardes et qui ont, en effet, beaucoup d’analogie avec le bruit. Cette poésie est sereine, étant à l’honneur de la vérité une fois acquise et très heureusement possédée. Cependant, cette poésie, jalouse de ressembler à son objet, très attentive à ne le point déguiser d’ornements vains, n’a pas renoncé aux diverses beautés et aux magnificences d’un art et d’une littérature les plus dignes de montrer la ferveur et le zèle de l’intelligence que Dieu anime. M. Louis Le Cardonnel, poète chrétien, n’est pas l’un des étranges littérateurs et artistes que nous avons, depuis quelque temps, et qui, du jour qu’ils ont résolu de consacrer à Dieu leur talent, ne lui consacrent pas, mais lui sacrifient leur talent. Soudain, leur talent s’appauvrit, jusqu’à faire pitié. Ils ne savent plus dessiner ; ils ne savent plus écrire.

Du moins, on le dirait. De pauvres lignes tristement infléchies, voilà tout ce qu’ils savent encore tracer. De petites phrases bégayantes, voilà tout ce qui leur vient à l’esprit. C’est qu’ils ont imaginé de croire que la littérature et l’art sont des concupiscences que Dieu réprouve : alors, il vaudrait mieux ne point écrire. Il leur semble aussi que l’art et la littérature ne sont point un hommage digne d’être offert à Dieu : c’est possible ; mais, si vous n’avez pas autre chose à lui offrir, donnez pourtant cela. Et le jongleur de Notre-Dame, qui offrait à Notre Dame les prouesses de son agilité, son présent ne fut pas dédaigné. Saint Anselme, dialecticien subtil, offrait son plus ingénieux syllogisme. Et ni le jongleur ne croyait que Notre Dame le priât d’être maladroit, ni saint Anselme n’aurait cru mieux faire en étant sot. Les écrivains qui se mettent à radoter au lendemain de leur conversion, quelle drôle de façon de remercier la Providence !

Il y a une convenance à observer, sans doute ; et ni les rythmes ni les rimes des odes funambulesques ne conviendraient à une poésie religieuse. Il faut une certaine gravité. Mais cette gravité n’est pas du tout la niaiserie ou l’ingénuité de commande. Les églises catholiques sont décorées de la sculpture la plus riche ; et la pensée catholique n’est pas vouée au dénuement. Des ornements qui ne soient pas des oripeaux, une allégresse qui ne soit pas de la folâtrerie, se concilient parfaitement avec la religion la meilleure. Et M. Louis Le Cardonnel, qui l’a compris, n’a point renoncé aux délices de la littérature : sa religion ne les lui interdisait pas.

Cette poésie, que ne gâte aucun pharisaïsme, ne fait point la dévote et la recluse. Elle va dehors ; elle est sensible aux voluptés de l’air, à ses langueurs.

Il vient des sons de cloche à travers les feuillées
Taciturnes et sans oiseaux,
Et c’est un vol traînant d’heures ensommeillées
Oui s’est abattu sur les eaux.

Elle est sensible aux douceurs de l’automne et à ses frissonnantes mélancolies :

Automne merveilleux, automne qui me dores
L’horizon de la vie encore cette fois,
Toi qui, si doux, épands les feux de tes aurores
Et ceux de tes couchants aux limites des bois ;

Mélancolique automne, avec qui l’on voyage
En des mondes de songe et de sérénité,
Bel automne pour qui, sous le dernier feuillage,
Un oiseau, mais tout bas, poursuit son chant d’été…

Elle est sensible aux alarmes de l’âme que tourmente la solitude et qui se plaint de n’être pas égayée d’amour. Elle n’éconduit pas de tels regrets, ne leur ôte pas leur acuité, ne les déguise pas et ne les guinde pas :

Jeunesse abandonnée à tes rêves chantants,
Ma jeunesse, demain tu seras consumée ;

Mon avril n’aura pas connu de vierge aimée,
Je n’aurai pas servi l’Amour dans mon printemps…

L’Amour qui me dédaigne, et qui pourtant m’est cher,
A jamais laissera mon âme vide et close :
Voici venir là-bas, sur la route morose,
L’automne qui se hâte et le précoce hiver.

Mon chant d’exil arrive à sa dernière note :
Il me faudra subir l’antique et sombre loi
Sans que le bal Amour, l’aile ouverte sur moi,
Ferme en pleurant mes yeux d’un baiser qui sanglote !…

Profanes regrets ? Ou, plutôt, les prémisses d’une argumentation qui aboutit à consoler par l’amour divin l’âme que les félicités de l’amour humain n’ont pas divertie. Mais, dans l’expression de ces profanes regrets, si la décence est gardée, la volupté n’est point absente. La véritable foi rend inutile une vergogne hypocrite.

Aucun des sentiments humains n’est refusé, ni l’exquise tendresse, ni la simple amitié. Mais, celle-ci, les plus nobles soucis de la pensée au lieu de la refroidir, réchauffent d’une admirable ferveur. Et le poème de M. Louis Le Cardonnel, intitulé l’Inspirateur, le prouve.

La même poésie, que nous avons vue dehors subir l’émoi des musiques, des odeurs et des couleurs, chanter les souvenirs, les paysages, célébrer la création fleurie, avec une allégresse quasi mondaine et plutôt franciscaine, la même poésie, M. Louis Le Cardonnel sait aussi la rappeler, la ramener, puis l’enfermer à la méditation des Écritures. Le poème intitulé Nuit sur les Écritures est, ou je me trompe, l’un des plus beaux et parfaits poèmes chrétiens de notre littérature.

Il commence par l’évocation brève d’un paysage de soir et de lune ; puis la lumière de la lampe a remplacé le clair de lune : et la méditation remplace la rêverie. Tandis que les doigts du poète tournent les feuillets du saint livre, — « voici flotter l’odeur des vignes d’Engaddi ! » — d’invisibles présences planent auprès de lui : l’une d’elles, et qui se pose et ne bougera plus, est la Sagesse.

Elle lit, au livre saint, la vérité ; le poète l’écoute. Elle lui dévoile les origines et lui déroule les conséquences. Elle le guide parmi la quantité des ancêtres qui sont nés « des flancs de l’Eve immense et de l’immense Adam, » l’unit aux patriarches et à leur geste levé vers le Très Haut, le conduit à Moïse et à l’arche qu’embrase un feu soudain. Le Sinaï annonce le Thabor. Et, au milieu des candélabres d’or, voici David. L’Ecclésiaste, en son cantique, prodigue les oracles ; il ouvre les horizons de l’avenir. Les révélations succèdent aux révélations, que le poète accueille…

Apocalypse large, ô gouffres johanniques,
Ouvrez-vous ; rayonnez pour lui, divin séjour ;
Anges, revêtez-le de vos blanches tuniques ;
Archanges, mitrez-le de splendeur et d’amour.

Vous lui ferez des traits brûlants et diaphanes.
Il entrera nimbé dans les temples : mais vous,
Si l’épouse l’attend dans vos profonds arcanes,
A travers Lui, Seigneur, vous resterez l’Époux…

Des abîmes naît peu à peu la lumière ; et elle éclaire tous les recoins de la réalité ancienne ou prochaine : elle va loin, jusqu’au fond du passé, jusqu’aux derniers jours futurs. Elle étend sa clarté depuis les commencements et leur plus terrible mystère jusqu’à l’extrémité du temps qui a rejoint l’éternité. Le poète a contemplé les siècles et appris comment se confondent la métaphysique et l’histoire, si la vérité est un fait que l’ignorance couvre et enveloppe d’énigmes indéchiffrables.

Et, plein du grand passé, plein des choses futures,
Entre ma calme lampe et tout le ciel qui luit,
Sans pouvoir détacher mes yeux des Écritures,
Je laisse avec lenteur se consommer la nuit.

Un vers de ce poème,

Promenez mon esprit dans les similitudes,

contient, si l’on y songe, le secret de cette poésie exactement religieuse et pourtant libre. Les similitudes sont l’un des éléments dogmatiques de la religion que M. Louis Le Cardonnel a donnée pour âme, et très vigilante, à sa poésie. L’Ancien Testament présente les figures et les types que le Nouveau Testament décèle ou traduit. Le monde est fait à la ressemblance de la pensée divine, l’homme à l’image de Dieu. Nos sentiments humains ont une signification divine. Cette religion d’images, et qui attribue la vérité aux images, garantit l’authenticité d’un symbole immense et affirme la réalité d’une poésie.


ANDRE BEAUNIER.

  1. Du Rhône à l’Arno (édition de La Connaissance). Du même auteur, Poèmes et Carmina sacra (éditions du Mercure de France).