Revue littéraire - Les Romans de Edmond Jaloux

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Revue littéraire - Les Romans de Edmond Jaloux
Revue des Deux Mondes6e période, tome 57 (p. 697-708).
Revue littéraire – Les romans de M. Edmond Jaloux [1]


Un personnage de Fumées dans la campagne, M. l’abbé de Galice, est un homme que la netteté de son intelligence préserve de l’erreur sentimentale. Cependant, il pratique deux charitables vertus : la pitié d’abord, et l’ironie. L’humanité est bien digne qu’on la plaigne ; et l’ironie est la gentillesse du blâme. L’abbé de Galice a de l’érudition. Depuis Rome et Athènes, il sait comment on a vécu, dans l’histoire et dans les anecdotes. Et il connaît bien son époque, étant curieux et, par son ministère, obligé de regarder la vie humaine. Un garçon qu’il rencontre quelquefois est féru de spiritisme. L’abbé de Galice refuse de croire aux esprits et, n’insistez pas, il vous répond : « Je ne crois guère à ceux des vivants ; comment croirais-je à ceux des morts ? » Il ajoute : « Quarante ans de confession m’ont persuadé qu’il n’y a guère, sur cent hommes, que deux ou trois d’entre eux qui aient une âme personnelle. » Qu’est-ce qu’une âme, en définitive ?

Un autre personnage de M. Edmond Jaloux, Luc d’Hermany, dans L’Agonie de l’amour, dit : « Les livres sont comme les hommes. Bien peu ont une âme… » L’Agonie de l’amour est le premier roman de M. Edmond Jaloux et date de quelque vingt ans ; Fumées dans la campagne est de l’an dernier. Ce romancier a le souci de l’âme. Ses livres sont du petit nombre de ceux qui ont une âme. Et, comme il a peint constamment notre époque, peut-être avons-nous à chercher, dans la douzaine de ses romans, l’âme nouvelle, que notre temps s’est donnée, que notre temps a inventée ou croit qu’il a inventée pour son usage et pour ! e plaisir de ne point ressasser la vie telle que l’ont vécue les siècles avant lui.

Mais Luc d’Hermany, après avoir noté que peu de livres ont une âme, dit encore : « et ceux qui en possèdent une la cachent sous un rire ou un joyau, sous une grimace ou un diadème de roses. » Les âmes ne se montrent pas toutes nues ; elles n’ont pas de cynisme : et leur vergogne ou leur coquetterie fait que nous aurons à chercher sous les ornements et les roses l’âme nouvelle, dans les romans de M. Edmond Jaloux.

Luc d’Hermany, avec d’autres jeunes gens, indique leur désir et leur volonté de « se créer une vie moderne. » Ils la veulent « harmonieuse et belle. » Ils la veulent « moderne, » et si imprudemment qu’ils n’agréent pas l’idéal qui vient d’autrefois, le chef-d’œuvre que les siècles ont élaboré, subi il et charmant héritage. « Triste chose, que les vieillards élèvent les enfants !… » Mais qui les élèvera ? Personne. Os enfants ne veulent pas être des héritiers ni des élèves. Ils naissent ; et voici leur sensibilité fraîche et neuve : allez-vous lui imposer les disciplines surannées qui ont guidé les vieillards elles ont menés au chagrin ?

Quelle est donc la trouvaille de cette jeunesse pressée de marquer son originalité ici-bas ? Écoutons Luc d’Hermany : « O misérables enfants que nous sommes ! Quand pourrons-nous donc enfin nous créer une vie moderne, harmonieuse et belle, loin de l’amour ? » En peu de mots, voici leur trouvaille : ils ont imaginé de haïr l’amour, d’abandonner « aux matelots, ouvriers et paysans, ce sport inférieur. » Ils méprisent l’amour : et voilà leur principal orgueil ; un orgueil qui n’est pas gai, un vrai orgueil. Ils suppriment l’amour, ils l’ont rayé de leurs papiers. Sur leurs papiers, ils ont inscrit « l’agonie de l’amour. » Cette révolte a bien de l’audace et n’a point d’allégresse. Ils sont extrêmement mélancoliques et, auprès de leur marasme, l’ennui célèbre de Chateaubriand parait une folâtrerie. « Je suis venu trop tard dans un monde sans imprévu, où il n’y a même plus de Peaux-Rouges ! » s’écrie Luc d’Hermany, songeant à René que divertissent les Atala, les Céluta, que divertiront les blanches Pauline de Beaumont, Delphine de Custine. Juliette Récamier, tant d’autres qui avaient de la douceur ou de l’entrain.

Qu’est-ce qu’ils ont, ces jeunes gens, contre l’amour ? Luc d’Hermany proclame l’ « ignominie » de ce sentiment. L’un de ses amis, Apremont, n’injurie pas l’amour : il l’appelle « ce qu’il y a de plus pur et de plus saint dans l’homme ; » mais il est d’accord avec Luc d’Herrnany pour admettre que l’amour ne convient pas à la nouvelle jeunesse : Nous l’avons chassé, ce n’est pas assez, nous voulons le tuer, nous le tuons à notre manière, avec des mois, avec des sourires, avec le ridicule. » Ainsi constatée, la haine de l’amour a des causes, Apremonl les énumère.

La première est la cupidité. Cela vient, s’il vous plaît, de la révolution française, qui a substitué au culte de la noblesse le culte de l’argent. Voyez, dit Apremont, « l’argent n’est-il pas dans notre âme trop exclusivement pour y laisser vivre l’amour ? Ce sont des passions sans partage. » Deuxième cause : la débauche. Une jeunesse qui s’est épuisée à des jeux énervants et faciles ne garde pas l’ingénuité que réclamerait l’amour. Et la troisième cause : l’ironie. Apremont s’en est bien aperçu : l’amour a des naïvetés qui ne résistent guère à la moquerie. Apremont dit, bien joliment : « Nous avons enfermé la vie entre des sourires comme entre deux parenthèse ! » Alors, c’est fini de l’amour. Hélas ! c’est fini de l’adultère, « qui était si superbe, aux années romantiques. » Adieu, Antony. Adieu, pareillement, Juliette et Roméo, Virginie et Paul, Charlotte et Werther, Mme de Mortsauf et Félix de Vandenesse. Adieu, Héloïse, et Béatrice de Dante, et Laure de Pétrarque !

On dira que ces jeunes gens sont insupportables ; et, quand ils analysent leur « impuissance d’aimer, » ils ont beau dire que c’est la faute à la révolution française, on les envoie chez le médecin. Puis, ils ont beau dire que c’est aussi la faute à ces jeunes filles et jeunes femmes de notre temps qui n’ont pas le cœur aimable, il est temps qu’Apremont réplique : « N’oubliez pas qu’il y a, dans les quartiers retirés et calmes, à Paris, et partout en province, des jeunes filles que l’on a élevées simplement à être bonnes, à avoir du cœur, qui sont dans l’ombre et que l’on oublie… » Apremont est beaucoup moins déraisonnable que Luc d’Hermany. Et l’auteur de l’Agonie de l’Amour est beaucoup plus sage, on le verra : il n’a pas cru à l’agonie de l’amour ; il y a si peu cru bientôt, qu’il est devenu le romancier de l’amour et qu’il a consacré toute son œuvre à la peinture très complaisante et amicale de l’amour.

On peut considérer son premier roman comme un essai de diagnostic, un peu sévère, et assez juste cependant si l’on a soin de le bornera une jeunesse dorée auprès de laquelle on dirait que, vers 1900, l’amour n’était pas en faveur : une certaine dépravation de l’esprit parut alors plus élégante. Ce n’était pas l’agonie de l’amour, qui n’est pas mort il y a vingt ans : c’était une perversité mentale et morale, et qui, fut à la mode, et qui a fait de nombreuses victimes.

L’auteur de l’Agonie de l’amour, jeune logicien, s’éloigna du moribond. Le roman qu’il écrivit ensuite n’est pas une histoire d’amour, l’amour étant mort ou ne valant pas mieux que s’il était mort, mais une aventure d’argent. Apremont ne nous a-t-il point enseigné que l’argent tuait l’amour ? Et nous délaissons le cadavre charmant pour examiner le meurtrier. Ce sont, les Sangsues, des hommes et des femmes qui, par cupidité, sans autre méchanceté, saignent un pauvre bonhomme de prêtre, plein de bonté, de mansuétude. Le roman, d’ailleurs, est extrêmement bien fait et avec une habileté qui ne va point à la prouesse inutile. Les personnages ont de la vérité, de la vie, et le paysage de province est pittoresque et juste. M. Edmond Jaloux a évité l’ennui de la justesse et l’extravagance du pittoresque. Il a dessiné, dans leur cadre, dans leurs coutumes et leurs manies, avec leurs particularités qui ne les détachent pas trop des alentours, les gens qui usent leurs années comme leurs journées et qui ont à la fois quelque chose de doux et de farouche : leurs toquades même et, à l’occasion, leurs crimes ne dérangent pas leur apparence de quiétude. Gens de toute sorte et, quelques-uns, délicieux, comme cet abbé Bonsignour, un égoïste charitable, qui épargne à lui-même et au prochain la pensée du mal et du châtiment.

On a pu s’attendre que M. Edmond Jaloux devînt, après les Sangsues, l’un des romanciers de la province et de sa fausse tranquillité que l’amour ne trouble guère. Mais l’amour, après l’agonie de l’amour, le tentait encore. Il y retourne, avec le Jeune homme au masque. Ce jeune homme, qui s’appelle Roger de Cabre, s’il ne dit pas que l’amour soit mort, du moins a-t-il la plupart des travers et les vices principaux qui sont ennemis de l’amour. Un sceptique : à proprement parler, Roger de Cabre n’a aucune crédulité : l’on assure qu’il n’est rien de plus dangereux, en amour. Cependant, le scepticisme, qui vous avertit de n’accorder votre créance ni à ceci, ni à cela, vous avertit également de ne point l’accorder au contraire de ceci ou de cela. Il vous dispense de la double duperie d’affirmer et de nier. Il vous engage à n’être pas sûr. Enfin, Roger de Cabre avait tant de scepticisme dans l’esprit qu’à certains jours il admettait qu’une femme pût aimer son mari. Un jour, il se promène dans un parc où l’on danse ; il s’est éloigné des couples rieurs et allègres. Il regarde, vers le soir, le ciel « se pommeler de nuages vineux, qui juxtaposent leurs grains serrés et ronds comme des raisins. Cette masse légère pend comme un rameau de vigne, et la grappe tordue se détache sur un espace d’or en fusion. » Sur un socle, non loin de là, une femme nue, en pierre, se penchait ; la ligne des épaules rappelait à Roger de Cabre une maîtresse qui venait de le quitter : « il avait essayé, sans y réussir, d’en avoir un grand chagrin. » Les violons et les flûtes chantaient, dans le parc ; les feuilles bruissaient et l’on entendait aussi tinter l’eau d’une fontaine. « La grappe céleste s’assombrissait entre les branches. Bientôt, elle creva… Le firmament tout entier fut un pressoir, où cette pourpre, jaillie des nuages troués, se répandait universellement… » Les allées étaient roses, « le bassin balança une flamme fugitive, » les femmes eurent aux joues et aux yeux des reflets et, les robes, des couleurs écarlates ou violacées. Des jeunes filles et de jeunes femmes vont et viennent, dont la moins étonnante suffit à écarter Roger de sa rêverie. L’on est surpris de le trouver seul ; car le bruit court que ce garçon n’existe plus s’il n’est en compagnie et que, seul, il se fond comme une ombre vaine. Des jeunes filles et de jeunes femmes l’éveillent à vivre, le temps qu’il est amoureux d’elles. Mais Roger ne ressemble point à l’image que peint de lui l’opinion des passantes. Il a une vie secrète, et que nul ne devine, et que lui-même devine à peine. Il aime une jeune fille qu’il n’a pas le droit d’épouser ou d’aimer. Pour l’amour de cette jeune fille, et pour lui léguer sa fortune, il se tue.

Roger de Cabre est le jeune homme au masque. Il n’a montré à personne et il n’a pas tous les jours montré à lui-même le grand amour qui était sa vie et qui fut sa mort. Son masque était la futilité. Il avait un peu l’air, au dehors, de ces Luc d’Hermany et de ces Apremont qui annoncent l’agonie de l’amour, et qui ne le savent pas, mais qui sont voués à l’amour. M. Edmond Jaloux leur a ôté leur masque ; et il nous invite à les voir, masqués ou non masqués, dans la sincère hypocrisie de leur comédie amoureuse, puis dans la secrète vérité de leur tourment, qui est leur joie étrange et mortelle.

Le héros de son roman, je crois, le plus parfait, — seulement, je préfère aussi les autres, — Edouard du Puget, dans l’Éventail de crêpe, regarde, aux murs, de vieilles estampes de Watteau. Sous des arbres d’automne, à l’orée du bois, sur de belles rives, passent des couples d’amants ; ou bien ils s’asseyent sur l’herbe ; ils cueillent des fleurs, échangent des serments, des caresses, jouent de la viole ou de la flûte, ou s’embarquent sans demander où va les mener la galère d’amour. Les romans de M. Edmond Jaloux ont quelque analogie avec l’art de Watteau.

Les personnages de M. Edmond Jaloux sont le plus souvent, comme les personnages de Watteau, dégagés de tous les empêchements qui leur seraient un fardeau pénible, et ridicule parfois, dans leurs fêtes galantes. Apremont nous l’a dit, que l’argent n’est pas l’ami de l’amour, soit que l’on en veuille beaucoup, soit que l’on n’en ait point assez. Les personnages de M. Edmond Jaloux ont tout le loisir le meilleur ; et, pour accueillir les bien-aimées, des appartements où vraiment tout est luxe et volupté ; pour les suivre dans leurs déplacements, une extrême facilite de voyage.

L’on est, de temps on temps, près d’en sourire. Mais on a tort. Sans doute, valait-il mieux, comme a fait M. Edmond Jaloux, ne point embrouiller les choses. Il étudiait la passion de l’amour. Il l’a, en quelque sorte, isolée, pour la mieux voir. C’est le procédé des savants… Mais, exactement, il ne s’agit pas de science ?… Eh bien ! c’est aussi le procédé des poètes, aux plus belles époques de la poésie. Les personnages de nos plus belles tragédies sont des seigneurs et des princesses que ne retardent jamais les tracas de l’existence médiocre. Ils ont des serviteurs et des confidents qui arrangent tout à merveille autour de leur félicité ou de leur sublime désespoir. Luc d’Hermany a un valet de chambre, « muet et sobre, » qui n’a pas son pareil pour allumer les lampes, dès que tombe le soir : ce « serviteur de la nuit » arrive ou, plutôt, « glisse sur le tapis velouté. » C’est une ombre, qui sait faire de la lumière. Si bien secondés, ces jeunes gens n’ont à organiser que leurs aventures d’amour, où les mènent leur beauté, leur esprit, la complaisance des jeunes femmes et les favorables hasards. Comme Fantasio et Spark, ils n’exercent pas un métier, de sorte qu’ils sont maîtres de leur temps et gardent une liberté mentale excellente. Ils sont amoureux : c’est toute leur occupation ; L’un d’eux, Boniface des Fumées dans la campagne, vient à se lasser d’une pareille nonchalance, Il adore « les travaux manuels, les chevaux, l’odeur des écuries, la société du populaire. » Boniface est marquis de Peyroncel et dernier rejeton d’une des plus vieilles familles provençales. Ce n’est pas la nécessité qui l’a rendu actif. Mais, pendant une semaine, il remplace le facteur rural de sa commune. Pendant un mois, il conduit la diligence d’Aix à La Barque-Fuveau. « C’étaient des sortes de dises qui s’emparaient de lui, tout à coup. Il lui fallait se plonger en plein labeur, en pleins milieux ouvriers, se grisant de turbulence physique, de bruit, de conversations brutales… » Cher Boniface ; et comme on le comprend !… Il y a aussi le jeune Hupaïs, un hurluberlu, qui ne craignit pas de se galvauder dans la magistrature et devint procureur de la République. Hupaïs et Boniface de Peyroncel ne sont que des figurants épars dans l’exquise comédie d’amour que M. Edmond Jaloux a ordonnée et dont les héros terribles-el charmants méprisent toute activité de magistrat, de facteur ou de cocher, tout ce vain divertissement, pour ne songer qu’aux affaires sérieuses, l’amour et ses tribulations décevantes, l’amour et ses déceptions ravissantes.

Ils ressemblent aux personnages de Watteau. Cependant, cet Edouard du Puzet, qui regarde avec une mélancolie heureuse les estampes de Watteau, avoue qu’elles sont « ce qui le séduit et l’émeut le plus au monde ; » mais il ajoute : « Ces petits bonshommes semblent ignorer la profondeur, la misère tragique que l’amour a pour nous. Ils en distraient un moment leur âme ennuyée et frivole sans lui demander l’impossible… Que leur importe, à ces passagers nonchalants, à ces finîmes éprises de l’amour que Cythère n’existe pas, si le moindre jardin, par ses musiques sourdes et ses fleurs amoncelées, leur en donne l’illusion, si une main serrée, une confidence, quelques aveux leur causent cette volupté qu’ils recherchent, si leur vie est un enchantement à demi poétique et à demi sensuel, où le désir se suffit à lui-même et où le caprice ne change-rail pas son éphémère plaisir pour une éternité de passion ! » Bref, si j’en crois Edouard du Puget, j’avais tort de comparer aux personnages de Watteau la jeunesse nouvelle où M. Edmond Jaloux a choisi les héros de ses romans pareils à des fêtes galantes : ce n’est plus, aujourd’hui, la même idée de l’amour.

Et ne dites pas que c’est le même et identique amour néanmoins : ce n’est rien dire. Que l’amour soit toujours le même, au bout du compte, les savants et les philosophes le démontrent sans peine ; ils ont des arguments, le plus souvent disgracieux, pour établir que les complications sentimentales sont les déguisements d’une fougue élémentaire : et l’on connaît leur dialectique. Mais l’artifice est de séparer l’amour et l’idée de l’amour. Les évolutionnistes racontent qu’il a fallu des siècles par dizaines ou par centaines, — les évolutionnistes ne regardent pas à la durée, qui ne leur coule rien, — pour transformer eu un sentiment délicat le désir printanier. C’est possible : et l’on ne réfuterait pas les évolutionnistes sans leur emprunter leur manière catégorique et rudement arbitraire. En tout cas, l’amour est devenu, depuis longtemps, l’un de nos sentiments les plus ornés. Nous sommes plus mal informés touchant la forêt primitive que touchant le paradis terrestre. Enfin, dans l’amoureux sentiment que les histoires, les légendes et nos contemporains nous donnent à examiner, l’idée de l’amour a beaucoup d’importance. L’idée de l’amour modifie le sentiment de l’amour : et c’est modifier l’amour.

Edouard du Puget dit à une jeune femme : « Il y a deux races de gens parmi nous : les romantiques et les libertins… » Ceux-ci, les libertins, ce qui les distingue est la légèreté d’esprit du XVIIIe siècle et du temps de Watteau : « Pour ces gens-là, l’essentiel était d’avoir présentes toute son intelligence, toute son aisance dans les circonstances graves de la vie et de se tirer de tout, souffrance ou ridicule, par un mot. C’était l’héroïsme de l’esprit. » Or, la race des libertins s’en va, si elle n’est partie : Edouard du Puget, par moments, se croit le dernier des libertins ; et, par moments, il s’aperçoit qu’il se vantait, car il est moins frivole qu’il ne le paraît à lui-même.

A son avis, c’est grand dommage que l’on ait renoncé à l’idée libertine de l’amour. Qu’est-il donc arrivé ? Autrefois, « chaque chose était si bien à sa place, il y avait une hiérarchie… » une hiérarchie des idées et des sentiments… « établie si parfaitement que l’on ne se posait aucune de ces questions médiocres qui accaparent maintenant notre intelligence gauchie. Dès l’adolescence, on s’interroge aujourd’hui sur mille ennuyeux problèmes de religion, de morale, de sociologie ; on cherche son devoir, sa voie et autres fariboles : et, la vie se complique-t-elle, on ne sait plus que se lamenter. Autrefois, on ne prenait rien au sérieux ; à présent… Prenez garde, Marthe ! Au commencement, il y a le romantisme ; à la fin, la neurasthénie ! » Marthe répond à Edouard du Puget : « Vous n’aimez au monde que la frivolité ? » Il réplique : « Il faut avoir perdu pas mal d’illusions et gagné force sagesse pour comprendre qu’il y a souvent plus de profondeur d’esprit à être léger qu’à être solennel. » On n’en doute pas. Seulement, la jeune femme à qui Edouard du Puget donne à choisir la frivolité ou la solennité, ce n’est probablement ni ceci, qu’elle voudrait, ni cela. Entre ceci et cela, n’y a-t-il pas le naturel, qui n’est certes pas solennel et qui peut n’être pas frivole ? Une autre jeune femme, à qui Edouard du Puget reproche de ne l’avoir point assez aimé, se défend ainsi : « Mais personne ne s’aime davantage, dans notre société, Edouard ! Nous sommes tous un peu lâches, étant trop civilisés. Le véritable amour, c’est un sentiment de barbares. Si je vous avais demandé de tout quitter et de fuir avec moi, l’auriez-vous fait ? Non, n’est-ce pas ? Alors, que me reprochez-vous ? Voyez comme j’ai eu du tact : je ne vous ai rien demandé. » Le plus frivole trouve plus frivole que lui.

Donc, il y a l’amour libertin : c’est la frivolité de l’amour et c’en est le plaisir léger tel que Watteau l’a voulu peindre. Et il y a l’amour romantique : c’est l’amour déraisonnable, et qui attend d’impossibles bonheurs ; il demande l’infini et sera déçu. La nouvelle idée de l’amour est toute contaminée de romantisme : et voilà son inconvénient.

Ces théories vont et viennent, dans les romans de M. Edmond Jaloux. Du reste, ce n’est pas l’auteur qui les formule. Ce bon romancier ne formule pas de théories et laisse aux personnages qu’il invente le soin d’être philosophes. Ils sont un peu philosophes : c’est une de leurs élégances. Ils n’ont pas tous la même philosophie et chacun d’eux n’a pas constamment la même philosophie. Edouard du Puget, le libertin, s’avise un jour de son erreur : « Ah ! pourquoi ai-je ri naguère du romantisme de Marthe et me suis-je vanté d’appartenir moralement à ce dix-huitième siècle que j’aime tant ? Je suis un romantique, moi aussi ; j’ai trop aimé l’amour et la musique moderne pour ressembler à un contemporain de Létorières et du prince de Ligne : et, comme Tristan, je veux mettre l’infini dans l’amour ! » Je lui dirais : mon bon ami, tu es libertin quand tu aimes un peu, romantique lorsque tu aimes davantage ; et tu ne serais ni romantique ni libertin si tu aimais pour tout de bon.

Est-ce que les personnages de M. Edmond Jaloux n’aiment jamais pour tout de bon ? Jamais, serait trop dire ; mais, parmi tant d’amours qu’il raconte, M. Edmond Jaloux n’a mis qu’un très petit nombre de ces véritables amours qui prennent tout un personnage, occupent toute sa vie et le mènent jusqu’à la mort. Il a bien fait, s’il comptait nous donner une image de la réalité, où les véritables amours sont extrêmement rares. Combien y a-t-il de véritables amours, en tout un siècle ? On n’en sait rien : c’est aussi que les grandes amours, comme les grandes douleurs, sont muettes ; le sont-elles ? Peut-être les grands amoureux sont-ils rares comme les grands génies. Mais la plus humble vie n’a-t-elle pas eu ses petites amours, comme les plus humbles âmes ont leurs petits talents. Il ne faut pas traiter avec négligence les pauvres et tremblants efforts que font les âmes vers le génie et vers l’amour.

Cette Marthe, qui est l’amie d’Edouard du Puget, son amour est un grand et bel amour : elle en mourra. Edouard a grand tort de ne pas s’en apercevoir. Il la méconnaît, l’appelle une petite romantique, se croit un libertin très sûr de soi et, quant à lui, gaspille en libertinage son romantisme qui serait le meilleur plaisir de sa vie. Pourtant, il l’aimait… Comme le héros des Amours perdues, il devrait battre ainsi sa coulpe : « Mon erreur, ç’a été de jouer : j’ai considéré la vie comme un jeu de l’intelligence, un spectacle auquel je ne me suis jamais donné complètement ! » Ces jeunes hommes ne se donnent pas complètement : et, en moins de mots, il ne se donnent pas. Ils accusent leur intelligence, qui est subtile et ingénieuse, de les rendre les prisonniers d’eux-mêmes. Ils ont raison de chercher une jolie excuse, qui leur embellit leur chagrin ; mais ce n’est pas leur intelligence qui leur ôte la générosité du cœur : c’est l’égoïsme Or, n’allons pas considérer que l’égoïsme soit une récente invention de l’âme humaine et comme le dernier cri du mal de vivre. Ce qui est plus récent, c’est la facilité avec laquelle les jeunes hommes de M. Edmond Jaloux prennent leur parti de leurs défauts, de leurs péchés, et remplacent volontiers le remords par un sentiment qui a beaucoup d’analogie avec la fatuité.

Ils ont de la bonté aussi et sont capables de sacrifice, mais de grand sacrifice, et d’une sorte d’héroïsme quelquefois plutôt que d’une abnégation modeste et quotidienne. Ils ne pratiquent pas les vertus communes, qui sont les principales. Ce qui leur manque, c’est la simplicité du cœur.

Ils sont jolis et intéressants. M. Edmond Jaloux les a peints avec une amitié gracieuse, et avec une clairvoyance de moraliste, et avec un art qui fait de lui l’un de nos écrivains les plus délicieux. Il les a placés dans les aventures les plus variées ; et, dès qu’il le veut, leur élégie devient un drame. Il leur invente des âmes et des anecdotes. « Je suis contente que la vie puisse être encore si romanesque ! » dit l’une de ses jeunes femmes. Les romanciers qui analysent les sentiments et, en particulier, le sentiment de l’amour ont en général un savant dédain pour les péripéties romanesques : M. Edmond Jaloux, qui a de l’imagination, de la fantaisie, le goût des péripéties pathétiques, et qui se connaît en gaieté, compose des romans où, comme on dit, il se passe beaucoup de choses ; il y a du rire et des larmes, il y a du sang répandu.

Et je disais que les personnages de ses romans avaient une philosophie, avaient plusieurs philosophies. Mieux vaut dire qu’une intelligente et poétique rêverie les accompagne et, par leurs soins, est la parure de leur concupiscence quasi perpétuelle. L’amant de la dangereuse Monique des Amours perdues s’adresse à lui-même : « Qu’as-tu vraiment aimé sur cette terre, sinon cette longue méditation, cette rêverie qui, persuasive, calme, indifférente aux accidents, faisait à tes émotions une continuité si parfaite ?… Vingt existences n’auraient pas épuisé ton élan. Et quel arlequin, quel bouffon n’aurais-tu pas été si, derrière tes désirs, derrière tes folies, tes expériences et tes excès, tu n’avais pas tendu l’ouïe à ce long poème intérieur, fait de désenchantement, de plaisir et de paix intime, qui te rendait indifférent au bonheur, calme même dans les pires gênes de la jalousie !… » Le même garçon dit encore : « Au fond de ma vie, il y avait une sorte de rêverie continuelle, une rêverie faite de tendresse et de distraction, en même temps proche des choses et détachée d’elles, une rêverie où mon âme et mon cœur s’épanchaient sans cesse, dans une sorte de demi-bonheur mélancolique. » Ce demi-bonheur mélancolique est un sentiment qui ne se prête pas à l’analyse et pour lequel on ne trouve pas une formule rigoureuse. Le garçon qui l’éprouve, et qui cherche à l’indiquer, renonce aie décrire et utilise une allusion musicale ; voilà le meilleur usage de la musique : elle commence où finissent les mots… « C’était comme si des flûtes, au long de mes jours, eussent joué un thème de Mozart. Je ne cessais jamais d’entendre cette musique idéale ; et Monique Rosavenda dansait sur cet air-là, dansait dans ma vie légère et charmante… » Monique était si futile que parfois il fallait se contenter, en son absence, de compagnies moins élégantes et rencontrer les gens de la moins délicate sorte : « Je les aimais d’être grossiers ; ils me rendaient plus précieux la danse de Monique et les airs de Mozart, exécutés le long de ma vie par un invisible orchestre. » Il y a une musique, dans les romans de M. Edmond Jaloux. Et voici le nom de Mozart, après le nom de Watteau. Une musique de Mozart, le paysage de Watteau : dans ce décor et avec cet accompagnement, la poésie de M. Edmond Jaloux fleurit et s’épanouit, gaie ou triste, gaie d’abord et triste bientôt, digne de la musique et du paysage.

Les thèmes de rêverie auxquels ses personnages cèdent le plus volontiers sont, quelques-uns, les thèmes éternels et dont le temps a pré3ervé la beauté souveraine ; le temps les a même embellis de tous les motifs que les poètes ont inventés et de tout l’émoi qu’ils ont donné à nos aïeux et à nos pères. C’est le thème de la durée difficile et de la fragilité périlleuse. Et l’on dit avec un poète : « Qu’est-ce que tout cela qui n’est pas éternel ? » avec un autre poète : « Aimons ce que jamais on ne verra deux fois ! » Un personnage de M. Edmond Jaloux s’écrie : « O déclin, fin de tout… » Et, cela, nous le connaissions ; mais il ajoute : « universelle rupture !… » Et ce mot qu’il emprunte au vocabulaire d’amour et de galanterie n’a-t-il point une grâce étrange, absurde et jolie, dans cette paraphrase de mélancolie où des Grieux collabore avec Héraclite et l’Ecclésiaste ?… Le thème du souvenir est le plus attendrissant. Le petit garçon qui sait que Le reste est silence, et qui a vu sa mère amoureuse et infidèle, et qui, de tout ce qu’il a vu et deviné confusément, fait un récit terrible et net, le scandale ne l’effraye pas, ne le bouleverse pas : tout cela, étant du passé, participe à la douceur du souvenir et à la dignité prochaine de la mort. Sa mère lui a dit ; « Plus tard, quand tu comprendras, pardonne-moi, souviens-toi que j’étais bien faible et bien tendre… » Ces derniers mots ont, avec langueur, une effronterie singulière ; mais « souviens-toi : » et c’est-à-dire que, les mots effrontés, plus tard, le souvenir les aura comme atténués sous la poussière. Les souvenirs sont des images qu’une cendre sainte a consacrées.

Mais le thème principal de cette poésie dont M. Edmond Jaloux a fait l’âme pensive de ses romans, je l’appellerai le thème de la frivolité. C’est à savoir que l’éloquence et la philosophie ont peut-être faussé la vérité de la vie humaine, en lui attribuant plus d’importance qu’elle n’en a. Cette maxime est redoutable et aboutirait à de rudes et insolentes négations, qui ne sont pas du tout selon l’esprit de M. Edmond Jaloux. Mais enfin, sans conclure, il est permis de regarder la vie avec une indulgence un peu triste et compatissante. Un évêque de Tolède a voulu que fussent gravés sur la pierre de sa tombe ces quatre mots : Nihil, cinis et pulvis. Une telle violence ne conviendrait pas à un poète ni au romancier que le spectacle de nos amours plaisantes et anodines incline à plus d’aménité. Nihil ou rien : c’est trop dire ; mais, peu de chose. Mlle de Giscours, dans l’Incertaine, se hasarde un peu loin quelquefois et n’a ni intentions mauvaises ni perversité. On l’étonne en lui disant que la vie n’est pas une comédie de Shakspeare ou de Lope de Vega. Elle s’attendait que la vie dût être amusante. Elle était crédule et avait une ingénuité qui est ce qui manque aux doctrines pour mériter, les unes l’assentiment, les autres le pardon. Puis consentons que la vie est grave : les âmes sont frivoles ; c’est leur péché, leur excuse et leur grâce. La vie les accable ou les tue : elles sont plus charmantes que la vie.


ANDRE BEAUNIER.

  1. L’Agonie de l’amour, Les sangsues, Le jeune homme au masque, L’école des mariages (Mercure de France) ; Le démon de la vie, Le reste est silence (Stock) ; Le boudoir de Proserpine (Dorbon aîné) ; L’éventail de crêpe (Pierre Lafitte) ; Les Amours perdues (Stock) ; L’Incertaine (Albin Michel) ; Fumées dans la campagne, Au-dessus de la ville (Renaissance du livre).