Revue littéraire - Littérature politique allemande

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Revue des Deux Mondes, tome 16, 1846
Alexandre Thomas

Revue littéraire


pour que ce ne soit pas trop de l’illustrer avec deux exemples. Je commence par M. Schuselka.

Son livre a paru au lendemain des malheureux événemens de Pologne ; l’auteur, en véritable Allemand de l’école historique, tremble devant l’avenir dont la Russie menace l’Allemagne, et reproche toujours à la France les crimes qu’elle a commis contre la dignité, contre l’intégrité du saint-empire. Le maréchal Davoust n’est encore pour lui, par exemple, qu’un brigand furieux. En revanche il accuse violemment M. de Metternich d’avoir compromis à jamais les royautés sous prétexte de les sauver par la diplomatie. Il en veut à l’esprit révolutionnaire, parce qu’il a bouleversé l’ordre primitif des sociétés européennes, fondé sur la longue suite des âges ; mais ce ne sont pas, dit-il, les philosophes, ce sont les souverains qui ont ruiné le respect des couronnes. Le partage de la Pologne a sanctionné la révolution avant même que la révolution fût déchaînée. La date fatale n’est pas 1789, c’est 1772. Les monarchies n’ont pas d’autre base que le droit historique : les monarques conjurés apprirent alors eux-mêmes aux nations le peu que valait à leurs yeux ce droit sur lequel est assis leur trône. La seule occasion qui leur soit maintenant donnée de restaurer le pouvoir ébréché par leurs mains, c’est de rendre à la Pologne les provinces qu’ils lui ont enlevées et de reconstituer l’indépendance du vieux royaume : les révolutions ne cesseront qu’après qu’on aura fermé la porte par où elles ont envahi le monde.

Tel est le point de vue pour nous assez original où se place M. Schuselka ; il peut sembler qu’il y a chez lui une confiance bien naïve dans le mérite de ces antiques principes que leurs plus naturels défenseurs sacrifient si facilement à toutes leurs ambitions ; mais il est impossible à quelque opinion que ce soit de défendre d’une manière plus énergique et plus probante la noble cause qu’il a voulu soutenir avec ces armes singulières. Il ne résulte pas de son livre que la politique de l’école historique soit moins attaquable et le droit divin plus sacré ; mais il en ressort clairement quelle perte cruelle l’Europe a faite en perdant la Pologne, et quels dangers cette fortune mal acquise a depuis amassés sur les deux puissances germaniques, malheureusement associées : l’œuvre moscovite de la spoliation. L’auteur examine successivement les rapports de la Russie, de la Prusse et de l’Autriche avec la Pologne, puis les rapports de la Russie avec la Prusse et l’Autriche elles-mêmes. Dans cet ordre si simple, les détails neufs, les faits spéciaux se pressent et se groupent de manière à produire beaucoup d’effet sans rien de cherché.

Alexandre savait bien ce qu’il voulait quand il plaidait à Vienne pour la conservation du nom de la Pologne. Les tzars, rois de la Pologne, peuvent élever leurs prétentions, non-seulement sur Posen et sur la Gallicie, mais sur une partie de la Prusse et de la Silésie ; il n’y a pas de vains titres avec la force, beati possidentes ! l’Allemagne n’a point encore oublié comment les procédures des chambres de réunion attribuaient à Louis XIV les dépendances de ses conquêtes. La France et la Russie se sont entendues à Vienne pour effrayer et jouer la Prusse et l’Autriche avec l’épouvantail du jacobinisme. Les congrès ont eu plus de peur de la liberté des peuples que de l’ambition des tzars ; la France vaincue n’a pas rendu tout ce qu’elle devait rendre, et M. de Metternich a dit depuis que le monde ne pardonnerait pas aux diplomates les concessions qu’ils avaient faites à la Russie quand on pouvait tout obtenir d’elle avec plus de fermeté. La Russie a gagné là définitivement un royaume. Encore si ce royaume eût été toute l’ancienne Pologne, si les princes allemands n’eussent rien gardé des premiers démembremens, ils auraient pu compter pour se défendre sur les justes passions des peuples ; mais la Russie s’est assuré d’éternels complices en partageant son butin ; elle a enchaîné la Prusse et l’Autriche à sa politique, en même temps que cette solidarité leur créait des embarras qui favorisaient sa propre grandeur. Le gouvernement moscovite ne recule devant aucun moyen pour hâter l’extinction d’une nationalité rebelle à son empire ; il en use bravement à la façon des barbares : les gouvernemens de Vienne et de Berlin doivent compter avec l’opinion de l’Europe. D’autre part, ils n’osent point accorder à leurs sujets polonais les droits politiques dont la jouissance pourrait seule balancer la désaffection produite par le joug d’une race étrangère, et ces incurables mécontentemens tournent au panslavisme, trop malheureusement exploité par les Russes. Aussi qu’est-il arrivé dans la dernière insurrection ? C’est contre la Prusse et l’Autriche qu’on se révolte, et, tandis qu’en 1830 la Russie demandait du secours à Vienne et à Berlin, c’est elle aujourd’hui qui consent à en porter. Gentz disait avec raison : La Russie est la seule puissance qui ait peu à perdre et tout à gagner dans une conflagration générale.

Où sont, en effet, les bénéfices que la Prusse ait tirés de l’occupation de Posen, et n’a-t-elle pas payé bien cher l’anéantissement de la Pologne qui lui semblait pourtant si désirable ? La Prusse n’avait pas encore eu le temps d’oublier qu’elle avait été elle-même un fief polonais. Frédéric II était pressé de venger les humiliations du fondateur de la royauté prussienne, et elles avaient été nombreuses. Il avait fallu que Frédéric Ier s’abaissât au plus bas devant l’Autriche, promît de voter toujours avec elle en diète, reconnût solennellement la suprématie polonaise, et protestât pour lui et pour ses successeurs qu’il considérait les droits de la Pologne sur la Prusse comme inaliénables. Toutes ces déclarations dataient seulement de 1700 et de 1701, et c’était à ce prix que la couronne électorale était devenue couronne royale. Que la Prusse, agrandie par un héros, se fortifiât en reprenant les anciennes provinces allemandes de la Pologne, qu’elle eût l’ambition de couvrir l’Europe, comme la Pologne l’avait fait autrefois, l’œuvre était séduisante ; mais vouloir l’accomplir en démembrant le pays slave de concert avec les Russes, ce n’était plus élever un rempart contre la Russie, c’était lui ouvrir une brèche. « Je suis Allemand et ne veux être qu’Allemand, » disait le Grand Électeur. Posen force la Prusse d’avoir un pied en Asie. Vainement elle fait du mieux qu’elle peut pour se concilier les populations du duché ; elle ne surmonte pas le sentiment national qu’elle voudrait abolir. Posen est comme un poids de plomb qui gène tous ses mouvemens ; on dit qu’il est de l’honneur de ne pas se laisser dépouiller, et que Posen est éternellement Prussien ; mais est-ce qu’on ne donnerait pas beaucoup si l’on devait avoir en compensation la Saxe ou le Hanovre ? Il arrive bien des choses dans le monde dont rien n’était écrit dans les protocoles des diplomates.

Quant à l’Autriche, elle eut toujours de grandes répugnances pour le crime politique dont elle partageait la solidarité. Trois causes décidèrent Joseph II à passer par-dessus les règles d’équité qu’il professait : un rêve impérissable au cœur des monarques autrichiens, le rêve du saint-empire ; le désir philosophique de propager une civilisation supérieure chez une race qu’il considérait comme inférieure ; la nécessité spécieuse de maintenir l’équilibre entre l’Autriche et la Russie. La vertu pédantesque de Marie-Thérèse ne céda point sans des combats qui n’étaient pas tout entiers simulés ; elle disait au baron de Breteuil : « Je sais que j’ai mis une grande tache dans ma vie par tout ce qui vient de se faire en Pologne ; mais je vous assure que l’on me le pardonnerait si on savait à quel point j’y ai répugné et combien de circonstances se sont réunies pour forcer mes principes ainsi que mes résolutions contre l’injuste ambition russe et prussienne ; jamais je n’ai été si affligée. » Lorsqu’elle approuva le traité de partage, ce fut avec cette réserve : « Placet, parce que beaucoup de grands et savans personnages le veulent ; mais, long-temps après que je serai morte, on verra bien ce qu’il sortira de cette destruction de tout ce qui jusqu’ici avait été saint et juste. » Qu’en est-il donc sorti ? un continuel usage du droit de la force ; c’est là le seul recours de l’Autriche contre la Pologne subjuguée, sans être soumise, et pas un état européen ne devrait autant que l’Autriche éviter l’emploi de la force, parce que de tous côtés, dans la monarchie, la force rappelle des souvenirs trop récens et trop cruels pour être compatibles avec la pain. Chaque coup frappé sur la Pologne retentit et se sent en Bohême, en Hongrie, à Venise et dans la Lombardie. Ni la Bohême n’oublie Ottocar, ni la Hongrie Mathias Corvin ; l’une a régné jusqu’au Balkan, l’autre de l’Adriatique à la Baltique. La noblesse hongroise est toujours en éveil de peur qu’on ne la réduise au néant de la noblesse bohème ; les paysans de la Bohème gardent un souvenir très vif des guerres du calice et de Jean Zyska ; ils récitent encore des litanies en l’honneur de Jean Huss. Le gouvernement autrichien a senti plusieurs fois le danger d’ajouter à toutes ces vagues résistances une résistance toujours fixe et permanente. En 1808, il fut question de rétablir la Pologne sous un prince prussien, pour unir la Prusse et l’Autriche contre la France ; en 1812, on proposait d’échanger la Gallicie contre l’Illyrie. Tout eût mieux valu que d’en venir au terrorisme. La Gallicie soumise aux armes autrichiennes, c’est l’Autriche soumise aux influences et aux exemples russes.

Un point d’ailleurs est plus particulièrement à considérer. Sans la Gallicie, l’élément slave et l’élément germanique seraient moins disproportionnés dans d’empire. Les cinq millions de Slaves qui sont en Gallicie rompent tout-à-fait l’équilibre, et de là résulte que les Bohèmes et les Slovaques nourrissent l’espoir d’enlever Vienne à l’Allemagne. Vienne, dans cet esprit, devrait abandonner la propagande germanique de Joseph II pour fonder un empire oriental, laissant Berlin à la tête d’un empire allemand [1]. M. Schuselka repousse cette ambition des Slaves en la déclarant au-dessus de leur aptitude et de leur vocation. Il n’y a que trois peuples au monde, l’allemand, l’anglais et le français ; chacun d’eux exerce une sorte d’attraction autour de lui et propage son ascendant sur un certain rayon. Les Slaves ne peuvent donc être qu’Allemands, dit impérieusement notre très teutonique auteur ; la Russie a beau lutter, elle est allemande ; le Tchèque et le Hongrois sont obligés d’apprendre l’allemand, et le madgyare fût-il le plus bel idiome que parlent les hommes, il ne sortira jamais de sa frontière. Il ne faut pas plus songer à séparer l’Autriche de l’Allemagne qu’à retrancher l’arbre de sa racine ; l’esprit allemand est l’ame de l’Autriche, parce que l’Autriche est la base historique de l’empire allemand. Son rôle propre est justement de fournir la médiation nécessaire entre cet empire et les races slaves qui gravitent vers lui, une médiation impartiale et protectrice, qui attire sans violenter. La Pologne échappe seule à cette loi, grace aux vingt millions d’hommes concentrés sur son territoire ; tâcher toujours de l’y réduire par la force brutale, c’est effaroucher et révolter tous ces autres Slaves qu’on aurait gagnés par la douceur.

Ainsi embarrassés de leur triste conquête, quel rôle jouent maintenant vis-à-vis de la Russie les cabinets de Vienne et de Berlin ? La Russie n’est à proprement parler que l’Asie luttant contre l’Europe pour la recoucher dans son berceau, lutte éternelle qui se produit sous toutes les formes et par tous les fléaux, la conquête, la maladie, la superstition. Le XVIIIe siècle, abusé par ses illusions humanitaires et philanthropiques, a salué dans Pierre-le-Grand un héros civilisateur ; il s’est trompé : ce n’était qu’un Tamerlan frisé et habillé à la française. Pierre est vraiment celui qui a rappelé la barbarie asiatique de l’Orient pour lui tourner le front vers l’Europe ; l’Europe ne lui connaissait qu’un accoutrement sauvage ; il lui a donné l’uniforme européen. Qu’est-ce en effet que le système patriarcal que la Russie s’attribue la mission de restaurer ? Qu’on lise seulement ce livre écrit par un homme qui était du sang de l’impératrice Catherine II, par l’Allemand Klinger : Sur l’éveil prématuré du génie de l’humanité. La Russie se propose comme un modèle de stabilité au milieu des révolutions, comme le soutien naturel des trônes légitimes et des rois absolus : on sait cependant l’histoire de la maison de Gottorp ; combien compte-t-elle de princes assassinés ? Au fond, la politique russe n’a qu’un but : mettre en garde l’Autriche contre la Prusse, la Prusse contre l’Autriche, les petits états contre les grands, les grands contre les tendances libérales des petits ; et, s’il fallait enfin une dernière preuve des mauvais procédés de la Russie à l’égard de l’Allemagne, l’auteur l’a toute prête : c’est la Russie qui a voulu laisser la Lorraine et l’Alsace à la France.

Aussi, que disait Frédéric-le-Grand : « Nous avons affaire à des barbares qui travaillent à enterrer l’humanité ; songeons à nous préserver au lieu de nous plaindre. » Et Marie-Thérèse écrivait à l’impératrice Élisabeth : « Ma très chère sœur et très précieuse amie, mais jamais ma voisine par mon consentement. » Pourquoi donc les successeurs de Marie-Thérèse et de Frédéric ont-ils changé de conseils et subordonné la direction de leurs affaires aux intérêts russes ? C’est que M. de Metternich affectionne une politique boiteuse qui s’arrête toujours à moitié chemin ; c’est qu’il prend volontiers l’intrigue pour la politique, selon ce mot cruel de Napoléon. Voilà comme il a partout fait le succès de l’énergie moscovite en annulant l’Autriche. La Prusse, de son côté, se jette dans les bras de la Russie par peur de la France et de l’Angleterre, par jalousie de l’Autriche ; elle oublie qu’une seule chose lui a valu sa grandeur, l’orgueil de vouloir être grande ; elle ne voit pas que l’avenir de l’Allemagne est bien assez large pour que les deux hautes puissances aient encore assez de gloire à s’en partager la conduite.

Tel est à peu près ce livre original et sincère dont nous avons tâché de rendre la physionomie par une exacte analyse. Nous croyons que cette reproduction impartiale vaut toujours mieux qu’un pur jugement critique pour donner l’idée succincte d’une publication étrangère. Il peut servir à l’instruction d’un lecteur français de voir comment la noble cause polonaise est défendue par un esprit allemand, lorsque celui-ci ne s’est pas encore tiré de cette mêlée des idées du jour heurtant et refoulant les idées du passé. Quelles que soient pourtant les différences par où l’auteur nous reste étranger, il n’y a personne qui ne s’associe de bon cœur à ces touchantes paroles qui sont à la fois la conclusion de son livre et le vœu commun de l’Europe libérale

« La nature fête la résurrection ; quel printemps pour la pauvre Pologne ! En cette belle saison d’espérance, la Pologne est tombée dans une misère plus grande que jamais… En un moment où tout un peuple saigne sous l’épée des bourreaux, comment la conscience des puissans leur a-t-elle permis de célébrer la résurrection de celui qui est mort pour la victoire du droit et de la liberté ?… Mais il y a un Dieu qui gouverne l’histoire ; la Pologne aussi ressuscitera. Polonais, que le réveil de la nature et le mystère de la solennité chrétienne vous encouragent et vous fortifient : la Pologne n’est pas perdue. — Écrit à Hambourg, le dimanche de Pâques 1845. »

Ce jour-là, nous assistions au banquet traditionnel qui réunissait ici les membres de l’émigration et leur rendait un instant quelque image de la patrie. Les nobles exilés s’abordaient, suivant l’usage de leur pays, en se donnant le baiser fraternel, et se saluaient avec cette parole au même moment répétée dans tous les châteaux et dans toutes les chaumières de Pologne : Christus resurrexit. Est-ce donc de la mort que peut sortir cet appel à la vie ?


Voici maintenant le petit livre de M. Kurtz ; il a paru vers la fin de l’année dernière, et au milieu de l’agitation plus ou moins factice qui surexcitait encore tout à l’heure l’Allemagne ; il est peut-être à propos de lui marquer sa place dans le mouvement sérieux et naturel des esprits. Il ne s’est point produit sans peine, il a probablement circulé sous le manteau plutôt qu’il ne s’est publiquement débité. L’auteur nous apprend que son libraire sort à peine de la prison où on l’avait jeté pour avoir vendu des vers faits contre le roi de Bavière. Nous espérons que l’éditeur, déjà si maltraité, n’aura pas eu cette fois pareille mésaventure, et cependant il y a bien assez de bonnes vérités dans les quelques pages de M. Kurtz pour avoir fâché la censure bavaroise. M. Kurtz invoque le patronage de Paul Pfizer, le démocrate wurtembergeois ; il appartient à cette école de libéraux qui gouverneront un jour l’Allemagne, s’ils savent mettre de la suite dans leurs pensées, et ne se laissent point trop souvent distraire par les fantaisies ou les préventions de leur pays. Il semble même assez avancé dans ces voies raisonnables, et, si les idées constitutionnelles peuvent avoir, au-delà du Rhin, des avocats plus connus, elles n’en ont pas beaucoup de plus intelligens. Par une singularité dont l’auteur semble s’excuser en même temps qu’il l’avoue, ce recueil de réflexions très positives sur des choses très pratiques est l’œuvre d’un poète : le livre a même un second titre, et s’appelle Opinion d’un poète en matière politique. La confession de M. Kurtz n’est pas sans intérêt pour l’histoire du sentiment poétique tel qu’il se débat aujourd’hui, aux prises avec les réalités de la vie courante. « Si je ne monte pas à la tribune, la lyre à la main, comme on l’attendrait d’un poète, dit naïvement M. Kurtz, c’est, à parler franc, que ma lyre est muette sur ces sujets-là : j’ai essayé plus d’une fois, et de la meilleure volonté du monde ; je n’ai rien trouvé de supportable. Le citoyen et le poète sont toujours en moi séparés : celui-ci a besoin d’oubli et de sérénité, tandis que l’autre, en considérant les choses comme elles sont, ne peut se défendre d’un trouble et d’une amertume qui, pour être bien justes, n’en sont pas plus pratiques. Il n’est pas vrai chez moi que l’indignation fasse des vers, ou du moins ceux qu’elle fait ne méritent pas qu’on l’en remercie. » Il y a de cette impuissance une bonne raison que M. Kurtz ne voit pas, c’est qu’il est assez médiocrement indigné, il a la modération d’un juge perspicace, et non la verve d’un déclamateur. Un Allemand ne peut guère plus sainement parler de l’Allemagne, et, si nous écartons çà et là quelques traits d’un amour un peu trop irréfléchi pour le primitif, quelques souvenirs trop favorables du moyen-âge, quelques illusions opiniâtres sur les beautés de la civilisation féodale, nous découvrons dans son livre, malgré ces contradictions involontaires, des aperçus très judicieux sur les bases générales de la société moderne, sur la situation particulière de la société allemande. Qu’il y ait du vague et de la confusion dans cette sorte de pamphlet sans personnalités, on ne peut se le dissimuler, mais on y rencontre aussi des points vraiment neufs, et il se fait maintenant en Allemagne beaucoup de ces oeuvres-là, où l’on reconnaît des esprits partagés entre leur éducation première qui s’en va, et cette éducation nouvelle que leur donne le temps présent. C’est une transition qu’il faut suivre. Nous résumons le travail de M. Kurtz en lui laissant la responsabilité de ses idées.

Le peuple allemand a été jusqu’ici comme le saint Christophe de la légende, cherchant qui servir, parce qu’il ne savait pas se commander à lui-même, et changeant toujours de maîtres, parce qu’il n’en trouvait point d’assez forts pour le commander. Il a passé plus qu’aucun autre par la servitude étrangère, servitude des idées et des institutions ; il a fait son temps d’Égypte et sa captivité de Babylone. Le saint-empire n’était qu’une institution romaine contraire à l’indépendance et à l’individualité germaniques ; il a succombé avec les Hohenstauffen, beaucoup moins sous les coups de Rome que sous les répugnances de l’Allemagne. L’Allemagne, par malheur, n’a pas su enrayer sur cette route qui la conduisait au morcellement ; pendant que les autres nations se développaient avec les siècles, incapable de s’organiser elle-même librement et de se soumettre au joug mécanique d’une autorité centrale, malade dans son chef et dans ses membres, l’Allemagne demeurait simple spectatrice de la fortune de ses voisins. En même temps que l’étranger dominait la vie politique, il s’emparait de la vie intellectuelle ; la culture grecque et romaine, la culture française, soumettaient les esprits et faisaient dans la nation deux classes qui ne se touchaient plus : la classe érudite, la classe populaire et illettrée, nourrie du vrai fond germanique. La première, vivant en dehors de ces origines substantielles, s’est perdue long-temps dans les abstractions, et, depuis Opiz, la poésie, cette expression la plus éclatante des époques littéraires, n’a plus correspondu aux époques politiques ; la littérature n’a pas influé sur la société ; maintenant qu’elle veut reprendre sa vraie fonction, la censure est là qui l’empêche.

La censure n’est heureusement ni un mot ni une invention de l’Allemagne ; mais, à lire les plaintes de M. Kurtz, on voit que l’Allemagne s’en est si bien servie qu’elle mériterait de l’avoir inventée. A quoi bon, pourtant, et comment empêcherait-on l’opinion publique de se prononcer au sujet des princes ? Vous arretez l’expression d’un jugement grave sur les choses de gouvernement, arrêterez-vous ces chansons qui courent les rues : « Donnez-nous vos grands manteaux de pourpre, nous en ferons de belles culottes pour l’armée de la liberté ? » La révolution est dans tous les cœurs, mais, grace à Dieu, dans les cœurs pacifiques aussi bien que dans les cœurs violens. L’Allemagne a ressenti les épreuves par où l’Angleterre et la France ont passé ; elle s’en est approprié les fruits par la méditation ; elle les a maintenant mûris.

Il ne s’agit d’élever ni une république antique, ni une république chrétienne ; la première sacrifie l’homme au citoyen, l’autre le citoyen à l’éternité. On ne détruira jamais ni le mariage ni la propriété ; il n’y aura peut-être rien de semblable en paradis, mais le paradis est loin. Il ne faut rien d’absolu ; l’absolue souveraineté est aussi mauvaise, qu’elle repose dans la multitude du peuple ou sur la tête du prince. La révolution allemande ne songe point à détrôner les princes ; elle ne croit pas que la démocratie américaine ait déjà fait suffisamment ses preuves ; elle accepte volontiers des souverains héréditaires, à la condition qu’ils renoncent à leurs prérogatives de droit divin et reconnaissent la sainteté du contrat mutuel entre le peuple et le monarque. N’ont-ils pas en effet assez de garanties, et la meilleure ne sera-t-elle point toujours le généreux sang de l’Allemand ?

Choisira-t-on maintenant pour modèles d’organisation les institutions françaises ou les institutions anglaises ? Les premières ne conviennent pas à une race aussi portée à l’isolement individuel que l’est la race allemande ; les secondes, profondément antipathiques à la centralisation, sont fondées sur le privilège, et suscitent par-dessus tout l’aristocratie de la naissance ou de l’argent. Ce qu’il faut à l’Allemagne, c’est un juste mélange des deux systèmes, c’est une centralisation qui respecte l’indépendance des états particuliers, c’est un point solide où viennent se grouper tous les membres divisés du corps germanique sans subir aucune loi qui les enchaîne. Tous veulent être Allemands et cependant rester Bavarois, Prussiens, Wurtembergeois ou Saxons ; ce sont deux mouvemens contraires qu’il faut tenir en équilibre. On sait bien désormais que l’équilibre ne s’établira pas à Francfort. Quant à ceux qui rêvent le retour de l’ancien empire sous un même prince, ce sont des insensés qui ne connaissent ni l’antiquité ni leur temps.

L’idéal de la politique allemande, l’espoir de l’auteur, qui doit beaucoup aux inspirations de Paul Pfizer, c’est une association d’états constitutionnels rassemblés dans une diète où il y aurait le banc des princes et le banc des citoyens, où les états particuliers enverraient leurs députés siéger en face des ministres délégués des souverains. Quel que soit l’avenir de cette combinaison suprême, quelle que soit la solidité de cette clé de voûte qui resserrerait et maintiendrait tout l’édifice allemand, selon les vues de M. Kurtz, on doit lui tenir compte de la manière dont il établit la nécessité des institutions représentatives dans chacun des pays de la confédération. Les partis, dit-il, sont chez nous plus qu’ailleurs des partis d’opinion ; ils ont des raisons d’être honorables et sincères, ils sont préparés à la vie publique ; il leur faut, pour se développer, le libre champ d’une constitution ; on n’a rien à faire de ces constitutions tombées du ciel qui doivent s’adapter éternellement à telle ou telle race et immobiliser telle ou telle classification sociale ; on veut une constitution qui permette aux peuples de produire librement leurs vœux et d’en assurer l’exécution, qui les rende d’autant plus obéissans qu’ils auront la conscience de s’obéir à eux-mêmes dans la personne de leurs élus. L’état constitutionnel est une des grandes inventions qui se soient rencontrées durant le cours des siècles ; il a réconcilié l’obéissance avec l’autorité.

Sans doute une révolution opérée par l’aide de la presse et de la publicité entraîne toujours des erreurs et des périls, mais la vie n’est qu’à cette condition, le bien ne vient pas de soi seul ; il faut l’aller chercher au prix d’un travail quotidien ; il faut tendre les mains pour que Dieu y verse ses bénédictions, et c’est oisiveté, c’est égoïsme, ce n’est point amour de la paix d’avoir les bras croisés. On a fait beaucoup avant nous ; nous aussi, nous avons beaucoup à faire pour les autres. « La petite politique s’écrie : Après nous le déluge ! La grande, la vraie politique doit toujours dire au contraire. Pour nous le déluge, s’il faut que le déluge arrive, et vienne pour les générations qui nous succéderont la colombe pacifique avec le rameau d’olivier ! » Voilà les nobles sentimens qui constituent la force des peuples ; voilà les sages principes qui doivent asseoir la grandeur future de l’Allemagne. Que signifient en comparaison les chicanes et les subtilités de droit féodal avec lesquelles elle a laissé récemment circonvenir et surprendre presque tout ce qu’elle avait d’enthousiasme disponible ?


ALEXANDRE THOMAS




CLELIA CONTI,
par Mme la comtesse Ida Hahn-Hahn [2]


Le défaut d’unité qui se révèle depuis quelques années dans les tentatives littéraires de l’Allemagne n’est nulle part plus visible que dans le roman. Les tendances les plus diverses, les plus contraires souvent, se sont donné rendez-vous sur ce terrain, où l’école romantique remportait naguère tant de victoires. Au lieu de rester dans la route frayée par les ancêtres, on s’est dispersé dans mille voies nouvelles. Ni le courage ni le talent n’ont manqué sans doute aux jeunes écrivains qui aspiraient à élargir le domaine littéraire de leur pays. Ce qui leur a manqué, c’est le respect jaloux des qualités de l’esprit national, le sentiment vrai de ses ressources. Il fallait innover en restant fidèle au génie de l’Allemagne, on a innové au contraire en rompant avec ce génie, en substituant la prédication socialiste à la patiente observation des mœurs, et l’imitation stérile des littératures étrangères au culte fécond des muses domestiques. Qu’est-il arrivé ? Parmi tant de conteurs qu’on a vus partir en quête d’aventures et annonçant au monde littéraire une ère meilleure, combien sont revenus avec les conquêtes promises ! En vérité, le vieux Tieck peut assister paisible et souriant à l’essor des générations nouvelles : il n’a point à s’effrayer de leurs provocations superbes ni à s’affliger de leurs injustes railleries. Dans cette arène du roman, où se heurtent tant de vanités, tant de prétentions diverses, qui donc a marché d’un pas plus ferme et plus sûr ? La gloire de M. Tieck, c’est précisément de s’être essayé dans tous les genres qu’on prétend découvrir aujourd’hui, et d’y avoir marqué la vraie mesure dans laquelle le génie national peut admettre l’innovation. La faiblesse de ses successeurs, c’est d’avoir méconnu cette mesure et


  1. Voir la préface mise par M. Marco Féodarowicz en tête de sa traduction du livre de M. Cyprien Robert, les Slaves de la Turquie.
  2. Un vol. in-18 ; Berlin, chez Alexandre Duncker, libraire de la cour.