Revue littéraire - M. Edmond de Goncourt

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Revue littéraire - M. Edmond de Goncourt
Revue des Deux Mondes4e période, tome 136 (p. 933-944).
Revue littéraire – M. Edmond de Goncourt


M. Edmond de Goncourt vieillissait dans un grand abandon. Quelques efforts qu’il fit pour s’installer dans les fonctions de « Père des Lettres » et pour donner à son « grenier » une odeur de chapelle, les fidèles y étaient chaque jour moins nombreux. Ils espaçaient leurs visites. Quelques-uns même, par une mauvaise honte, les dérobaient à la curiosité maligne de leurs confrères. Ils souriaient entre eux de la gravité de cet « oncle », irrévérencieusement. M. de Goncourt le savait. Il en était attristé. Dans sa solitude, que ne suffisaient pas à égayer ses collections d’objets d’art, au milieu des foukousas et des kakémonos, des monstres japonais et des bouddhas qui ne lui avaient pas enseigné la résignation, il songeait au peu de solidité des amitiés littéraires et laissait tomber cette réflexion mélancolique : « Dans les lettres, on a un certain nombre d’amis qui cessent tout à coup d’être de vos connaissances, dès qu’ils ne vous croient plus susceptible de faire du bruit. » Après cet isolement de ses dernières années, le vieil homme de lettres pouvait craindre que la nouvelle de sa mort ne tombât dans le silence. D’ailleurs la mauvaise chance qui l’avait toujours poursuivi. la guigne qui l’avait persécuté avec constance et ingéniosité, faisant éclater un coup d’État pour détourner l’attention publique de son premier livre, faisant succomber le président Carnot pour nuire à la publicité du septième volume de son Journal, faisant mourir Auguste Vacquerie et tomber malade M. Coppée pour retarder la date et compromettre le succès de son banquet, cette guigne n’allait-elle pas s’attacher encore à lui, et susciter, par exemple, quelque complication de politique européenne afin de lui « couper » ses articles nécrologiques ? C’est le contraire qui a eu lieu, et la destinée semble avoir voulu donner à cette ombre chagrine une compensation posthume. Depuis un mois les journaux ne sont pleins que du nom des frères de Goncourt. Sans doute cela tient en partie aux questions soulevées par le « Testament » et à ce coup de génie de la fondation d’une « Académie d’Auteuil ». Mais en outre, par la saison qui court, dans un Paris sans théâtres et sans Parlement, dans un été sans élections et sans grèves, dans un temps d’universelle villégiature où tout chôme, jusqu’au scandale lui-même, il faut pourtant une matière à chroniques. M. de Goncourt avait des préventions contre l’été. « L’été, disait-il, l’époque où l’on ne parle plus de nous dans les journaux… » C’était un préjugé. L’été, justement parce qu’il ne s’y passe rien, est pour la publicité une saison excellente.

Les journaux n’ont pas seulement beaucoup parlé de M. de Goncourt. Ils en ont surtout bien parlé. Je veux dire qu’ils en ont parlé dans les termes mêmes que M. de Goncourt eût souhaités. Car depuis qu’elle s’est laïcisée et que de la chaire chrétienne elle a émigré dans les colonnes des journaux, l’oraison funèbre s’est élevée à des hauteurs d’hyperbole encore inconnues au temps où le proverbe disait : « Menteur comme une oraison funèbre. » Peut-être a-t-on quelque peu négligé l’œuvre de l’écrivain, mais ç’a été pour insister davantage sur le caractère de l’homme. « Je crois être le type de l’honnête homme littéraire », avouait M. de Goncourt. Cela sert toujours de dire du bien de soi. On s’est conformé aux indications de l’auteur. On a célébré son dévouement à la littérature, son indépendance hautaine, son noble mépris de l’argent, son détachement des honneurs, son renoncement à tout pour la seule religion de l’art, et enfin et d’un mot sa grandeur d’âme. On a salué en lui la personnification la plus haute de l’écrivain dans les temps modernes. Trop est trop. Si nous réclamons, c’est qu’il y a toujours inconvénient à laisser s’accréditer une légende, et qu’au surplus les seuls argumens dont nous voulions user sont ceux que nous fournit M, de Goncourt dans les longues confidences de son journal ; c’est qu’après le plaisir qu’il y a à dire la vérité aux vivans, il reste le devoir de la dire aux morts ; mais c’est surtout que nous nous faisons du rôle de l’écrivain une trop haute idée pour accepter qu’on le mesure aux proportions de celui qu’a tenu M. de Goncourt.

La probité de la vie de M. de Concourt ne fait ni doute ni question. Nous nous hâtons de le reconnaître ; mais nous nous refusons à admettre que la probité suffise aujourd’hui pour singulariser un écrivain et lui faire un titre à notre admiration ; nous ne pensons pas tant de mal du personnel de la littérature contemporaine et nous ne nous en laissons pas si aisément imposer par l’exemple de ceux qui déshonorent leur profession. Il y a parmi nous, et, pour ne pas aller les chercher ailleurs, il y a parmi les amis de M. de Goncourt des écrivains parfaitement incapables de vendre leur plume pour de l’argent ou de trahir leur conscience pour un bout de ruban. C’est vraiment pousser trop loin ou trop généraliser le mépris de nous-mêmes que d’affecter la surprise et une sorte de respect religieux parce que nous avons trouvé dans nos rangs un homme intègre ! — Le dévouement à une cause s’apprécie par les sacrifices qu’on s’impose pour la servir. Nous aimerions à savoir quels sacrifices a jamais coûté à M. de Goncourt son culte pour les lettres. S’il n’était pas riche, du moins avait-il une petite aisance. Je ne songe guère à la lui reprocher, et j’aurais bien plutôt honte d’aborder de pareilles questions, si je n’étais forcé d’en parler après tout le monde. C’est donc qu’il n’a pas connu cette gêne des débuts et qu’il n’a pas vu se dresser devant lui cette redoutable question d’argent à laquelle se sont heurtés d’abord presque tous les écrivains maintenant en renom. Certes il se faisait illusion sur la valeur de ses collections ; encore est-il vrai que sa « maison d’artiste » n’avait pas la modestie du petit appartement où sont morts un Jules Simon après un Guizot, un Leconte de Lisle après un Barbey d’Aurevilly, et après tant d’autres. Il n’était pas de grande famille ; mais il était d’une famille bien posée ; il était né « du monde » ; il a ignoré ces petites humiliations qu’aujourd’hui comme au temps de La Bruyère le monde réserve à ceux qui n’en sont pas et qui n’ont pour eux, à défaut de titres ou de situation de famille, que leur mérite personnel. Il n’a pas eu même à vaincre cette opposition de parens timorés que les débutans rencontrent parfois au seuil de la carrière des lettres. Il était laborieux ; et quand il aurait pu n’être qu’un oisif, amateur de bibelots, il préféra s’occuper. Cela est très louable. Il rêvait de faire des livres. C’est un goût dont il ne faut pas trop médire, quoiqu’il se soit bien vulgarisé. Encore ne faut-il pas aller jusqu’à croire que, parce que nous avons choisi ce genre d’occupation, cela suffise à nous mettre en dehors et au-dessus du reste de l’humanité. M. de Concourt en fut toujours convaincu. — Veut-on savoir par quoi il se distingue de beaucoup de ses confrères qui ne furent ni moins probes ni moins désintéressés que lui ? c’est par l’étalage qu’il a fait de l’estime où il était de lui-même. Il a pontifié son désintéressement d’une façon tout à fait particulière. Il était d’un pédantisme insupportable.

Le culte des lettres est une belle chose ; à condition toutefois que ceux qui s’y consacrent soient satisfaits par la jouissance qu’ils trouvent à en célébrer les rites. Cette jouissance d’écrire, d’exprimer des idées, de traduire des sentimens, de créer des êtres et de vivre avec eux par l’imagination, M. de Goncourt ne l’a pas éprouvée. Il n’a connu que le mal d’écrire, les lassitudes, les désespoirs, les hontes de soi et de son impuissance, la torture de creuser dans une cervelle qui sonne creux. Pour se dédommager de cette fatigue et de cet ennui, il a fait appel au succès, il a crié vers lui, soupiré, aspiré, haleté vers lui. Je ne suis nullement d’avis qu’il faille demander à l’artiste d’être indifférent au succès de son œuvre : il en a besoin au contraire, comme du meilleur des encouragemens et du plus efficace des excitans. Le droit au succès est une conséquence du droit au travail. Mais il s’agit de savoir quelle est la qualité de ce succès. Voilà justement ce qui nous a toujours empêchés d’être touchés par les lamentations de M. de Goncourt et sensibles à la réelle souffrance qu’elles trahissaient : tout en faisant profession de n’écrire que pour les délicats et de ne se soucier que du suffrage de quelques-uns, il désirait la banale notoriété, enviant les gros tirages de ses confrères et la publicité tapageuse organisée autour des choses et des gens de théâtre. Il se qualifiait pompeusement d’être un « forçat de la gloire. » Il avait tout bonnement soif de réclame.

Le souci de l’art a une incontestable noblesse, à condition toutefois qu’il nous affranchisse des autres soucis, qu’il nous divertisse des préoccupations personnelles, qu’il délivre, qu’il élève, qu’il élargisse notre âme. Personne n’a été plus occupé de soi que ne l’était M. de Goncourt. Il a ajouté à l’histoire de la vanité artistique un chapitre inédit. Il a reculé les bornes de l’infatuation. Nul n’avait encore poussé aussi loin le contentement de soi-même, pris autant de plaisir à se contempler, mis autant d’indiscrétion à se raconter. Persuadé que rien de ce qui le touche ne saurait nous être indifférent, il nous met dans la confidence de ses plus intimes démarches, de ses indigestions comme de ses cauchemars, des misères de ses lendemains d’amour comme des conditions dans lesquelles il se déniaisa. Susceptible et jaloux, il est malheureux pour tous les éloges qu’on ne lui décerne pas, mais surtout il souffre de ceux qu’on accorde à d’autres. Le bien qu’il a dit de lui-même n’a d’égal que le mal qu’il a dit de ses confrères. Tous ceux dont il a parlé, c’a été en fin de compte pour les desservir. Il a pratiqué l’éreintement, avec continuité et sûreté, à la manière d’une fonction instinctive et naturelle. Il débinait, débinait, débinait. A peine a-t-il fait exception pour quelques-uns qui lui composaient un cénacle. Homme de coterie, il ne s’est élevé si fièrement contre on ne sait quel art prétendu officiel, qu’afin de reconstituer à son profit une intolérance plus étroite. C’est pourquoi, on aura beau accumuler les panégyriques, on n’arrivera pas à nous donner le change. La vérité, qui éclate avec trop d’évidence, est que M. de Goncourt eut, à un degré éminent, l’esprit mesquin et le caractère médiocre. On le citera comme le type de l’homme de lettres ; mais ce sera après avoir donné de l’homme de lettres une définition congruente.

Aussi bien c’est l’œuvre qui importe. Elle est intéressante, et nous sommes bien éloignés d’en méconnaître ni la valeur ni l’importance. Seulement, pour l’apprécier en pleine impartialité et dans les conditions les plus favorables, il est nécessaire d’écarter d’abord la partie qui revient à M. Edmond de Goncourt lui seul, les Fille Elisa, les Faustin, les Chérie, ce fatras où l’on ne sait si c’est la prétention qui domine ou la lourdeur, et par lequel le survivant des deux frères, fouetté du désir de continuer à occuper la scène et tremblant de se laisser dépasser par la mode, faussait chaque jour un peu plus le caractère de l’œuvre commune. Il est bien vrai que cela nous ramène assez loin en arrière, nous rejette de l’actualité dans l’histoire et dans un passé qui semble déjà fort ancien. Mais c’est à ce prix que l’œuvre reprend sa véritable signification ; on en retrouve le charme un peu frêle et inquiétant ; on y aperçoit des coins curieux et de jolis détails ; on en mesure l’influence qui a été grande.

Il est instructif de voir avec quelles dispositions et après quelle préparation ils ont abordé le métier d’écrivain. Deux traits sont caractéristiques de leur esprit. Ce sont des curieux. Ils aiment à connaître le détail des choses, à découvrir les particularités ignorées, à retrouver des fragmens oubliés de la vie d’autrefois. Ils éprouvent ces joies qu’ont les travailleurs de bibliothèques et les fureteurs d’archives, à faire la chasse à l’inédit, à manier des livres rares, à feuilleter de vieilles collections de journaux d’où s’envole à mesure une poussière d’histoire et se lève l’ombre du passé. Et ce sont des amateurs d’art, même ils sont un peu artistes, ont quelque pratique du métier et connaissance des procédés, s’étant amusés à peindre et à graver à l’eau-forte. Par cette double disposition de leur esprit, ils sont bien dans le courant de l’époque où ils ont commencé à écrire. C’était, aux environs de 1850, le temps où l’on se prenait de goût en France pour l’érudition et ses petits faits. Et c’était le temps aussi où l’on s’efforçait d’imposer à la littérature l’idéal des arts plastiques. D’ailleurs il y a chez les Concourt dans leur tournure d’esprit, dans leurs tendances, dans leur goût, je ne sais quoi de mince en même temps que de baroque, tout à la fois de compliqué et d’étriqué. Tout est petit chez eux, et tout ce qu’ils touchent ils le rapetissent. L’histoire, telle qu’ils la comprennent, est l’histoire anecdotique, romanesque et suspecte, celle des anas, des chansonniers et des mémoires secrets. Un détail, piquant, polisson, revêt aussitôt à leurs yeux les couleurs de la vérité. Le pittoresque est la règle de leur critique. L’odeur d’alcôve est pour eux le parfum lui-même de l’histoire. « Un temps, disent-ils, dont on n’a pas un échantillon de robe et un menu de dîner, l’histoire ne le voit pas vivre. » Précisément ils savent de l’histoire ce qu’en peut savoir un couturier, un maître d’hôtel, un valet de chambre. En art, ce qu’ils aiment, c’est le joli, c’est le contourné, c’est l’exotique. Ils raffolent de l’art de ce XVIIIe siècle, qui est leur véritable patrie intellectuelle, époque d’élection et de regret, où les ramenait sans cesse une tendresse qui ressemblait à une nostalgie. Ce qu’il y a dans cet art d’élégant et de coquet, de mièvre et de tourmenté, surtout ce qu’il y a de factice et le parti pris d’ignorer ou de contrarier la nature, cela les enchante. Ils sont portés par des raisons analogues vers l’art japonais et goûtent vivement ce qu’il y a en lui de chinois.

Hommes de bibliothèque et de musée par leur constitution intellectuelle, ils doivent leur sensibilité particulière à leur tempérament nerveux. Ce sont, pour préciser, non pas des nerveux sanguins, mais des nerveux lymphatiques. Cette différence leur paraissait essentielle, pour peu qu’on voulût apporter quelque exactitude dans l’analyse de leur talent. Ces dispositions primitives d’un tempérament nerveux, ils les ont développées par une hygiène savamment absurde. Ils les ont exaspérées, jusqu’à la maladie des nerfs, jusqu’au point où les nerfs sont mis à vif dans une sorte d’écorché moral. Eux aussi ils ont cultivé leur hystérie. Ils s’en montrent justement fiers, attendu qu’ils partent de ce principe, l’un des articles de foi du credo romantique, que la maladie est supérieure à la santé. Ils ne cessent de constater et d’admirer en eux les heureux effets du détraquement de l’organisme et de ce déséquilibre où ils sont enfin parvenus. « La maladie sensibilise l’homme pour l’observation comme une plaque de photographie… En littérature, des délicatesses sont atteintes par des nerveux lymphatiques que n’atteindront jamais les nerveux sanguins… Notre talent ! Qui sait ? C’est peut-être l’alliance d’une maladie de cœur et d’une maladie de foie… Les premiers nous avons été les écrivains des nerfs. » De là procède aussi la teinte spéciale de leur mélancolie. Elle ne vient pas chez eux, comme chez les philosophes, d’une étude raisonnée des conditions de l’existence ; elle n’est pas davantage, comme chez les poètes, la langueur des rêves inassouvis. Cette tristesse, sans générosité et sans grâce, se rapproche plutôt de la vulgaire mauvaise humeur et se peint par des façons de s’exprimer triviales : « Je vomis mes contemporains… Je juge qu’il n’y a pas une chose ou une cause qui vaille un coup de pied dans le c… au moins dans le mien. » Ce sont là beaucoup moins les cris de détresse d’une âme ulcérée que des rancœurs de malades et qu’une hypocondrie de névropathes.

Un des aspects les plus curieux que nous offre l’organisation de ces artistes subtils, c’est le manque absolu d’intelligence. Si l’on nous demande en quel sens nous l’entendons, au lieu des commentaires qui souvent embrouillent les questions, nous répondrons en citant quelques « pensées », cueillies plutôt que choisies parmi celles qui foisonnent sur leurs albums : « C’est après dîner que l’homme a le plus d’idées. L’estomac rempli semble dégager la pensée, comme ces plantes qui suent instantanément par leurs feuilles l’eau dont on a arrosé leur terreau… Je me figure un Dieu en photographie et qui aura des lunettes… La peur m’était venue qu’il n’y eût pour peupler les siècles qu’un certain nombre fixe d’âmes défilant et repassant de monde en monde, comme les soldats de l’armée du cirque, de coulisse en coulisse… Un homme qui a dans le visage quelques traits de don Quichotte a quelque chose de sa noblesse d’âme… Tout être, homme ou femme, qui aime le poisson a des goûts délicats… La religion est une partie du sexe de la femme… Le monde finira le jour où les jeunes filles ne riront plus des plaisanteries scatologiques… Été hier au bal masqué. Voici une chose grave, plus grave qu’on ne croit : le plaisir est mort… A-t-on jamais songé à l’être moral que doit faire le fils d’un restaurant, conçu aussitôt après que son père a donné l’ordre aux garçons d’ajouter le numéro du cabinet à l’addition des soupers de la nuit ?… Le remords d’un crime, ne le supposez-vous pas abominable chez un portier ? La nuit, sa conscience doit se réveiller à chaque coup de cordon ! » Il y en a beaucoup dans ce genre, et on irait les citant par centaines, si on ne se souvenait qu’il faut se modérer dans le plaisir. Grands admirateurs de La Bruyère, les Concourt ont désespéré de l’égaler et n’ont pas voulu l’imiter. Ils se sont rejetés sur Chamfort, plus voisin d’eux, plus atrabilaire et qui avait plus de goût pour le paradoxe. On n’a guère remarqué cette ambition qu’ils eurent d’être de petits Chamfort. Pourtant il n’est pas d’un médiocre intérêt de noter quelles réflexions leur inspirait le train du monde, quelles questions sollicitaient leur inquiétude et sous quelle forme leur apparaissait le problème de l’avenir.

Ils sont pareillement dénués de toute imagination, de toutes les sortes et de tous les degrés de l’imagination. Ils n’inventent pas. La maigre affabulation de leurs livres, encore la doivent-ils à un récit qu’on leur a fait, â un épisode dont ils ont été les témoins. Ils ne se souviennent pas et ne laissent pas au temps le soin de transformer les données immédiates de la sensation. Ils ne mettent rien d’eux-mêmes dans les impressions qu’ils reçoivent de l’extérieur. Ils le savent, et non seulement ils l’avouent, mais ils s’en vantent. Car, ne sont-ce pas là précisément les conditions qui font l’observateur ? En fait les Concourt étaient remarquablement doués pour l’observation, non certes pour celle qui pénètre jusqu’à l’intimité des choses et au cœur des êtres, mais pour cette observation superficielle qui enregistre avec fidélité les apparences et opère à l’extérieur. Seulement, par une particularité inouïe et par une bizarrerie de procédés dont personne ne s’était encore avisé, ces observateurs eurent soin de se fermer tout horizon et de se retrancher tout objet d’étude. Ils ne se mêlent pas à la vie de leurs semblables. Ils méprisent leur époque, ce qui est le plus sûr moyen pour n’être pas tentés de la connaître. Affaires politiques, religieuses, questions sociales, ils y sont aussi étrangers que s’ils colonisaient dans une île déserte. L’idée de famille n’évoque à leur esprit que la corvée de quelques visites de jour de l’an. Ils n’aperçoivent l’amitié qu’à travers les relations littéraires : autant vaut dire qu’ils la nient. Ils ignorent l’amour, à un point qui est vraiment surprenant. Le plaisir leur laisse après lui de telles nausées qu’ils se hâtent d’en écarter l’image. Rien de ce qui a coutume d’émouvoir nos cœurs ne trouve d’écho chez eux, et on pourrait presque dire que tout ce qui est humain leur est étranger. Pendant des semaines ils ne sont rattachés au monde que par un diner en ville, une visite chez l’éditeur, une tournée chez le marchand d’estampes. L’âme professionnelle de quelques confrères et leur âme, tel a été l’unique champ de leur observation. Cela fait comprendre qu’ils aient rapporté une moisson si indigente.

On voit maintenant ce qu’ils ont pu mettre dans leur œuvre. En dépit de l’apparente complexité et du fouillis extérieur, cette œuvre qui va de l’histoire au roman, et d’une monographie artistique à des mémoires personnels, est d’une véritable unité ; et quels qu’en puissent être d’ailleurs les sujets, les mêmes procédés y sont appliqués avec une régularité toute voisine de la monotonie. Leur caractère des romanciers est déjà tout entier, avec ses qualités et ses défauts, dans les meilleurs de leurs livres d’histoire : Histoire de la société française pendant la Révolution et sous le Directoire, la Femme au XVIIIe siècle. Il y a dans ces livres trop de racontars, trop de détails frivoles et de développemens oiseux, mais les renseignemens nouveaux, les traits significatifs d’une époque y abondent. Les auteurs ont dépouillé consciencieusement leurs trente mille brochures et leurs deux mille journaux. Ils ont été de bons preneurs de notes et ont fait de ces notes des liasses importantes. Comment se fait-il qu’en parcourant ces tableaux composés avec méthode, on n’éprouve pas cette émotion, ce frisson très particulier que cause le contact avec la réalité ? Les matériaux ont été bien mis en ordre, mais ce n’est encore qu’une réunion de matériaux et de bouts de journaux. Le sentiment de l’ensemble ne se dégage pas. L’impression dernière fait défaut. Il semble que le magicien ait oublié le mot qui ressuscite. Cette histoire n’arrive pas à reprendre vie, elle ne retrouve pas son âme, et le passé enseveli dans ces reliques vainement exhumées y reste quand même un passé mort.

Ce sont justement les mêmes remarques qu’il faudrait faire à propos des romans. Ils sont, à tout prendre, parmi les plus intéressans qui aient été écrits dans la seconde moitié de ce siècle. Il y a bien des traits de vérité dans Charles Demailly et dans Manette Salomon, une tonalité très harmonieuse et de jolis effets de blanc sur blanc dans Sœur Philomène, un effort parfois vigoureux dans Germinie Lacerteux, une étude vraiment neuve dans Renée Mauperin. Les auteurs y ont mis, avec autant d’exactitude qu’il leur a été possible, le portrait des gens qu’ils ont connus, les mots qu’ils ont entendus, les anecdotes qu’ils ont recueillies. Ils ont étudié avec une louable patience le décor où ils ont placé leurs personnages. Mais ils n’ont pas su pénétrer par un effort d’intelligence jusqu’au fond même de l’être, là où se trouve la clé de l’énigme. Ils n’ont pas su recréer chaque individu par l’imagination et lui faire prendre figure. Ils n’ont pas su davantage créer un milieu, un enchaînement de circonstances et faire baigner l’ensemble dans une atmosphère générale. Au lieu de se fondre dans le tout, de s’amalgamer et de s’assimiler, les élémens sont restés isolés et à l’état brut, comme si on avait négligé de les travailler. Au lieu d’être emporté d’un même mouvement jusqu’à la fin, le livre semble mourir au bas de chaque page. Au lieu d’un livre ce n’est qu’une succession de chapitres, dans chaque chapitre un chapelet de phrases, dans chaque phrase une enfilade de mots sertis comme autant de perles. Ce qui n’est pas venu, c’est le souffle créateur qui, se répandant à travers toutes les parties et comme à travers les membres d’une œuvre d’art, les rassemble en un tout organique, dans l’unité fermée de l’être vivant.

Incapables, par suite de leur manque d’idées, de composer un ensemble, les Goncourt ne réussissent que dans le morceau détaché. Chez eux les préparations et les dessous valent mieux que le tableau. Aussi entre tous leurs ouvrages celui qui me semble de beaucoup supérieur aux autres, et le seul où ils aient complètement réalisé leurs intentions, c’est le Journal. On n’en dit pas assez de bien. On ne dit pas assez que c’est la lecture la plus délicieuse, la plus irritante, la mieux faite pour nous prendre par ces côtés médiocres qui sont en nous tous, la badauderie qui nous fait ouvrir l’oreille à tous les commérages, le snobisme qui nous rend curieux de l’intimité des personnes en vue, la malignité qui s’amuse à surprendre dans des postures ridicules ou vulgaires des hommes dont nous subissons avec peine et comme à regret le prestige. Dans ces pages qu’ils ont eu la patience de rédiger chaque soir, ils ont trouvé l’emploi de leurs facultés les plus précieuses, le talent d’enlever une silhouette, de fixer une impression fugitive, une notation brève. Le décousu lui-même, étant une loi du genre, y devient un mérite et s’appelle la variété. C’est dans un amusant fouillis, un portrait, puis une description d’intérieur, un paysage, un aphorisme d’esthétique, une niaiserie, une note d’art, un fait divers, et partout répandu cet étalage du moi dont la candeur finit par désarmer, et partout appliqué cet art de la médisance dont je ne sais s’il avait été jamais porté à une telle perfection. Voici Théophile Gautier, « face lourde, les traits tombés dans l’empâtement des lignes, une lassitude de la face, un sommeil de la physionomie, avec comme les intermittences de la compréhension d’un sourd : « Moi, le matin, ce qui m’éveille, c’est que je rêve que j’ai faim. Je vois des viandes rouges, des grandes tables avec des nourritures, des festins de Gamache : la viande me lève »… Sainte-Beuve en vieux de Paul de Kock, se faisant des pendans d’oreilles avec des bouquets de cerises… Flaubert dansant l’Idiot des salons en face de Gautier qui danse le Pas du créancier… Victor Hugo en faux bonhomme : « Moi, il n’y a plus qu’une chose qui m’intéresse, c’est de jouer avec mes petits-enfans. »… Et voici le cabinet de travail d’un écrivain, l’atelier d’un artiste, l’intérieur d’un comédien, la description d’une première représentation, d’un bal de l’Opéra, d’un bal de barrière, un paysage des fortifications, un réveil de Paris dans la brume, une silhouette de femme en toilette de bal, une encolure de provincial, une conversation chez Magny, chez Brébant, chez la Païva, chez Mme la princesse Mathilde, des boutades qui se trouvent être des remarques justes : « Pour arriver il faut enterrer deux générations, celle de ses professeurs et celle de ses amis de collège, la génération qui vous a précédé et la vôtre… Un livre n’est jamais un chef-d’œuvre, il le devient… » Et encore, des physionomies d’écrivains : Tourguéneff, Dumas, Sardou, une réception académique, une séance de cour d’assises, une salle d’hôpital, et des retours sur soi-même, et des confidences d’amis livrées au public, et les renseignement les plus abondans sur tous les membres de la famille Daudet, sur le ménage Charpentier, sur le ménage Kodenbach, sur le ménage Zola. On ne s’ennuie pas une minute, et si spécial que soit l’intérêt qui se dégage de ce recueil, je ne sais s’il sera tout à fait évanoui pour la postérité. On s’est un peu trop hâté de dire qu’il ne resterait rien de l’œuvre des Goncourt. Nous lisons encore avec plaisir les Mémoires de Marmontel. Le Journal fait songer aux Mémoires d’un Marmontel acrimonieux.

C’est par leur influence surtout que les Goncourt appartiennent à l’histoire de la littérature. Elle a été profonde, et on peut le regretter, on ne saurait du moins le contester. Ont-ils inventé le naturalisme ? C’est une paternité que se disputent plusieurs pères. Il faut les laisser se battre ou s’accorder, ce qui n’importe guère, en se contentant de leur rappeler la date où parut Madame Bovary. Il reste que quelques-uns des dogmes les plus fermement établis dans l’école, ont d’abord germé dans la cervelle des Goncourt. Ce sont eux qui ont enseigné aux romanciers à collectionner les « documens », c’est-à-dire à remplacer la fleur vivante de l’observation par l’échantillon desséché que le botaniste conserve dans son herbier. Ce sont eux qui leur ont enseigné à faire fi de l’imagination et à se recommander de l’autorité de la science. Ce sont eux qui ont donné l’exemple de se passer de l’étude morale et de croire que les constatations de la médecine et de la physiologie ne laissent plus après elles de mystère. Ce sont eux qui élevant leur impuissance en théorie ont banni du roman l’art du récit et fait un mérite de l’absence de la composition. Enfin si le réalisme chez nous a dévié de sa voie, et si nous n’en avons eu en ces derniers temps que la plus désobligeante contrefaçon, ils ont contribué pour leur forte part à en fausser l’idée. Le réalisme est par définition une littérature de vérité générale et d’humanité moyenne. Ils n’ont peint que des types d’exception, des hommes de lettres et des peintres pareillement névrosés, une femme de théâtre, un modèle, une bonne hystérique, une religieuse, une dévote extatiques, une jeune fille qui est déjà une « agitée ». Ils n’ont mis en scène que des malades. Ils n’ont étudié que des « cas ». Ce qui leur a fait le plus cruellement défaut c’est la sympathie. Ils ont envisagé la grande confraternité humaine avec la sécheresse de cœur de célibataires égoïstes. Ils ont jeté sur la société de leur temps le regard méprisant d’artistes égarés dans une cohue de bourgeois. Ils ont été amenés à signaler les mœurs populaires comme matière d’art, non par un sentiment de charité et de pitié, mais parce que cela les amusait de pencher leur curiosité de littérateurs bien nés sur un monde quasiment exotique et sur des phénomènes ignobles.

Leur style a été leur principal moyen d’action sur la littérature de ce temps. La fameuse « écriture artiste » a son origine dans les théories du style plastique et continue en l’aggravant l’erreur de Flaubert, de Gautier, de Saint-Victor. « De la forme naît l’idée », avait dit un jour le bon Flaubert, et Gautier complétant la formule déclarait « qu’à l’idée de la forme il faut ajouter la forme de l’idée. » C’est sur ce texte qu’ont travaillé les Goncourt. Mais le style de l’auteur d’Émaux et Camées avait son unité, étant uniformément matériel et concret. Les Goncourt ne se contentent pas de « ces grosses colorations… et ils cherchent dans la peinture des choses matérielles à les spiritualiser par des « détails moraux. » Remplacez dans cette phrase l’expression : « détails moraux », qui ne veut rien dire, par celle de « termes abstraits ». En voici des exemples : « Sur le siège, le dos du cocher était étonné d’entendre pleurer si fort… Ces lieux champêtres où vont se vautrer les dimanches des grands faubourgs… Ses ivresses mêmes, ses torpeurs saoules, elle les dressa à se réveiller au pas de sa maîtresse… Elle regardait dormir la grâce de son enfant… Elle prit des allumettes de papier rose tournées par la distraction de ses doigts… etc. » Flaubert et Gautier avaient une bonne syntaxe. Les Goncourt la brisent impitoyablement. Ils suppriment les mots qui servent à marquer le lien logique de la pensée ; ils ne gardent que ceux qui traduisent une sensation, le mot qui fait image, l’épithète rare, l’épithète peinte en rouge, en bleu, en vert. Ajoutez dans ce style singulièrement composite les pointes et les jeux de mots. M. de Goncourt avoue qu’ils subirent d’abord l’influence de Jules Janin. Il fut leur premier parrain en littérature. Ils firent des emprunts à ce roi du coq-à l’âne. — Telle est cette écriture artiste qui a fait fortune, et dont les Goncourt ont enseigné à deux générations de naturalistes et de décadens le jargon bariolé, chatoyant, papillotant. Il serait aisé d’en signaler les traces chez tels écrivains d’aujourd’hui, choisis entre les plus distingués, et que nous aimerions beaucoup à citer ; mais ils sont trop. Les Goncourt ont été surtout des professeurs de pathos.

Si l’on voulait préciser la part qui revient aux Goncourt dans le mouvement littéraire contemporain, et donner en même temps l’explication de l’influence qu’ils ont eue, très supérieure au mérite de leur œuvre, il serait aisé de l’indiquer d’un mot. Ce qu’ils personnifient c’est une nouvelle invasion de la préciosité. On répète volontiers que le génie français est fait de lumière, de bon sens, de goût, de mesure ; mais il faut se hâter d’ajouter que l’histoire même de notre littérature et de notre langue est celle des efforts de ce pur génie dans sa lutte contre l’esprit précieux toujours renaissant. Ni Molière ni Voltaire, ces deux ennemis personnels de MM. de Goncourt, n’en ont triomphé. Il n’a cessé de réparer ses échecs et de reparaître sous des formes nouvelles. Le goncourtisme n’est que l’antique préciosité mise à la mode de 1860. Gongora, Vincent Voiture, le cavalier Marin, le marquis de Mascarille, Théophile et Quinault, le Fontenelle et le Montesquieu des débuts, le Marivaux des mauvais jours, et encore les Lancret, les Boucher, les Clodion, telle est la famille d’esprits où est marquée la place de MM. de Goncourt, petits-maîtres du roman contemporain, talons rouges du naturalisme, écrivains artistes qui ont laissé des descriptions en marqueterie, des livres laqués et vernissés au vernis-Martin, écouteurs aux portes qui ont passé des commérages de l’histoire aux potins de la vie contemporaine, collectionneurs doucement maniaques pour qui l’occupation d’écrire et aussi bien la littérature a été cela même : une manie.


RENE DOUMIC.