Revue littéraire - Napoléon journaliste

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Revue littéraire - Napoléon journaliste
Revue des Deux Mondes6e période, tome 46 (p. 693-704).
Revue littéraire – Napoléon journaliste [1]


« Journaliste nous-même, dit M. Périvier, c’est uniquement au point de vue professionnel que nous avons essayé de faire revivre la figure du plus illustre et du plus redoutable de nos confrères. » Ce confrère de M. Périvier : Napoléon. Et l’ancien directeur du Figarovvient de consacrer à Napoléon journaliste une étude fort amusante, écrite peut-être un peu vite et où ne manquent pas toutes les petites fautes que l’on commet au courant de la plume. Ainsi, cherchant des précurseurs de Napoléon journaliste, il a trouvé le cardinal de Richelieu, lequel, dit-il, insérait parfois des articles dans le Mercure de France. Mais il y avait trente ans que Richelieu était mort, quand parut le premier numéro du Mercure, alors galant et qui ne devint Mercure de France qu’un bon demi-siècle plus tard. Qu’importe ? Et, en somme, l’exactitude méticuleuse n’est pas tout le mérite d’un ouvrage : une certaine promptitude a bien son charme.

« Avant d’aborder Napoléon journaliste, dit encore M. Périvier, il n’est pas hors de propos d’établir qu’il fut un grand écrivain, un maître dans l’art d’exprimer sa pensée, sans quoi il n’eût point été un vrai journaliste… » Un grand journaliste, si l’on veut ! Mais un vrai journaliste n’est pas, de toute nécessité, un grand écrivain : les directeurs de journaux n’arriveraient pas à recruter leurs équipes. Les vrais journalistes ont en général une simplicité, une bonhomie, une modestie que l’on connaît peu. Ils sont rarement de grands écrivains : car ils sont beaucoup plus nombreux dans une seule année que les grands écrivains de tout un siècle. Et ils pratiquent des vertus qui ne sont guère napoléoniennes. Après cela, que Napoléon fût un grand écrivain, personne n’y contredira. Pour y contredire, il n’y eut que Chateaubriand, qui déclare « fautive » la parole de l’Empereur et qui ajoute cependant : « Mais il donnait le mot d’ordre à l’univers ; ses bulletins ont l’éloquence de la victoire. » Chateaubriand, qui volontiers « disait, en parlant du grand César : nous deux ! » lui accordait au bout du compte la suprématie de l’action, mais réclamait la suprématie de la littérature. M. Périvier, lui, considère « que, chez Napoléon, la parole est aussi admirable que l’action. » Même, ayant choisi de célébrer Napoléon journaliste, peu s’en faut qu’il ne sacrifie le capitaine. Les prodiges des champs de bataille, remarque-t-il, perdent au cours de l’histoire leur vif éclat et finalement ressemblent aux « planètes refroidies qui errent dans l’espace. » Les victoires de Napoléon rejoignent celles d’Alexandre, d’Annibal et de César : et l’on dirait qu’Alexandre, Annibal et César, n’ayant pas été journalistes, s’évanouissent. « Déjà, à l’heure même où nous écrivons… » A l’heure où écrivait M. Périvier, les campagnes de Napoléon « s’éclipsaient » devant les batailles de la Marne, de l’Aisne, de l’Yser, de la Vistule et de Verdun ; Rivoli, Marengo, Austerlitz, Iéna commençaient « a pâlir dans le recul des temps. » M. Périvier concluait : « Il faut donc convenir que les victoires de Napoléon passent au second plan et ne seront plus désormais qu’un sujet d’études pour les historiens et les critiques militaires… » Quelle erreur ! Et comment ne pas voir, dans les nouveaux exploits de la France, la suite de sa plus glorieuse aventure ? L’énergie française, Napoléon ne l’a pas créée ; mais il l’a puissamment fortifiée : notre valeur militaire, telle qu’aujourd’hui elle se révèle, doit à l’Empereur1 assez pour qu’on n’ait pas le droit de reléguer parmi les anecdotes surannées des âges défunts Rivoli, Marengo, Austerlitz, Iéna… « Bien au contraire, certains mots de Napoléon, certaines phrases, certaines pages, certaines conversations, certaines correspondances demeureront aussi longtemps que vivra la langue française… » Allons ! disons-le, Napoléon journaliste empêchera que l’on n’oublie Napoléon capitaine ?… C’est bien d’aimer le sujet qu’on traite : et l’auteur, ainsi pourvu de zèle, animera sans doute sa besogne. Mais il faut pourtant garder la mesure, mettre les choses à leur plan, consentir que le journalisme ne fut jamais, dans l’activité de Napoléon, le principal et enfin ne pas approuver le dictionnaire de biographie et d’histoire qui rédigerait l’article de l’Empereur comme ceci : « Napoléon, journaliste français… »

A Lodi, en 1796, Bonaparte cessa, — et c’est lui-même qui l’a dit, — de « se regarder comme un simple général » et se sentit un homme qui « influerait sur le sort du peuple. » C’est à ce moment que lui vint le souci de l’opinion publique, à ce moment qu’il entrevit l’importance des journaux, l’utilité ou l’inconvénient d’une presse dirigée bien ou mal. Et, de Milan, le 26 août, il écrit au Directoire. Il se plaint des « absurdités » que les journalistes de Paris publient quotidiennement sur le compte du roi de Sardaigne : ces « coups de plume écrits sur des ouï-dire et sans mauvaise intention, » dit-il, « nous font grand mal. » Et il lance cette idée : « Peut-être serait-il bon qu’un journal officiel insérât un article qui démentit ces bruits absurdes et ridicules. » Le Directoire avait un journal à sa disposition, le Rédacteur. Mais c’était un pauvre journal et qui n’imposait pas le silence à l’opposition royaliste ou révolutionnaire, très ardente contre le Directoire et son général. Bonaparte fit passer aux directeurs ce petit article : « Comment pourra-t-on espérer la liberté sans révolution, selon le juste désir de Bonaparte, si ceux qui sont chargés de l’établir trahissent impunément ses intérêts ? Nous avons déjà des Cazalis, des Maury, qui bravent le juste ressentiment des patriotes indignés de lire, au lieu des actes majestueux de l’Assemblée libératrice de l’Italie, les subtilités, les sophismes d’avocats payés pour soutenir la prepotenza de quelques individus et perpétuer l’avilissement du plus grand nombre. Ils veulent nous enchaîner une seconde fois pour prix de leur avoir confié l’auguste mission de fonder une seule nation de plusieurs peuples comprimés par la tyrannie et à qui la fortune présente la liberté. » Le Directoire défendait mal son général, laissait la presse d’opposition l’attaquer avec fureur. Ces journaux parvenaient à l’armée d’Italie.

Pour se défendre, Bonaparte eut recours à ce stratagème. Il adressait au Directoire ses réponses. Et qu’en faisait le Directoire ? Mais lui, Bonaparte, en Italie, les imprimait sur des feuillets qu’on distribuait aux régiments.

Le 15 juillet 1797, il écrit au Directoire : « L’armée reçoit une grande partie des journaux qu’un imprime à Paris, surtout les plus mauvais. Mais cela produit un effet tout contraire à celui qu’ils se promettent : l’indignation est à son comble dans l’armée… Je vois que le club de Clichy veut marcher sur mon cadavre pour arriver à la destruction de la République… Faites briser les presses des journaux vendus à l’Angleterre, plus sanguinaires que ne fut jamais Marat ! » Et deux jours plus tard : « Voulez-vous épargner cinquante mille hommes de l’élite de la nation, qui vont périr dans cette nouvelle campagne ? Faites briser avec quelque appareil les presses du Thé, du Mémorial et de la Quotidienne, faites fermer le club de Clichy et faites faire cinq ou six bons journaux constitutionnels… » Le Directoire, évidemment, ne fit rien du tout.

Dès cette époque, Bonaparte a, sur les journaux et les journalistes, les sentiments qui seront les siens toute sa vie. Les journaux, il les croit fort influents ; les journalistes, il les méprise. Et en somme, ici comme ailleurs, il constate l’existence d’un pouvoir et constate que ce pouvoir est en mauvaises mains. Que faire alors ? Ce qu’il a toujours fait : tâcher de mettre ce pouvoir en mains meilleures ; et, faute d’y réussir, prendre ce pouvoir. C’est ainsi que d’abord il songe à créer un journal officiel, autant dire un journal confié à des hommes dont il serait sûr. Et c’est ainsi que, faute de trouver les hommes qu’il lui faudrait, il fut journaliste lui-même.

Les Directeurs étant négligents à Paris, Bonaparte fonde à Milan, l’année 1797, un journal, Le Courrier de l’armée d’Italie ou le Patriote français à Milan, par une société de Républicains. Ce journal, qui dura jusqu’au 2 décembre 1798, est malheureusement perdu. Bonaparte fonda bientôt un autre journal, La France vue de l’armée d’Italie, journal de politique, d’administration et de littérature française et étrangère. Le but de ce journal était « de faire connaître la vérité sur ce qui se passe en Italie, sur la manière dont on y envisage la situation de la France, enfin de défendre la liberté et ses amis contre les partisans de la tyrannie ou de la terreur. » Donc, trois articles au programme ; le deuxième était le principal, qui invitait la France à ne pas négliger l’opinion de l’armée d’Italie, et de son chef, sur les événements de Paris. Bonaparte ne dissimule pas qu’il a constitué en Italie, autour de lui, en sa personne, une puissance avec laquelle ont à compter les royalistes, les terroristes, et les Directeurs. Cela est dit assez nettement et les Parisiens sont avertis, quand ils ont lu dans La France vue de l’armée d’Italie ce passage d’un entrefilet que Bonaparte, s’il ne l’a pas écrit, a commandé : « Telle est la position de Bonaparte vis-à-vis des Étals qui l’environnent… » Est-ce que la France n’est pas l’un de ces États ?… « Telle est la puissance de la République et de ses armées en Italie que le sort du roi de Piémont, le maintien ou le renversement de son trône a déjà dépendu du général en chef de l’armée d’Italie. Il n’avait qu’à dire un mot, qu’à faire un signe d’approbation, et le Piémont cessait d’être un État monarchique et ses provinces étaient réunies à la république cisalpine ou veut être partagées entre celle-ci et la république de Gênes. » Le quatrième numéro de La France vue de Cannée d’Italle publia, au mois d’août 1799, un manifeste intitulé : « Ce qu’on pense en Italie de l’état de Paris. » En Italie, à l’armée d’Italie, « on n’est pas tranquille ; » en d’autres termes, Bonaparte n’est pas tranquille. Les partis sont toujours en présence. Des bruits courent : la Liberté, les Constitutions, la République seraient en péril ; la Patrie serait en péril. Eh ! bien, qu’est-ce qu’en dit le Directoire ? Il ne dit rien, mais dit ceci, ou cela, corrige ce qu’il vient de dire, se contredit et enfin ne dit rien. Ce qu’on attend de lui, c’est la vérité, même sévère, ou effrayante. Le pouvoir exécutif du « premier peuple de l’Europe » se déshonore, s’il prend « l’attitude mesquine et timide d’une faction alarmée. » De deux choses l’une… Après cela, qu’il parle et qu’il agisse ! « Quoi ! la France commande la paix aux nations ; et les chefs de ce peuple tout-puissant hors de chez lui ne réussissent pas à s’entendre ? Les lauriers se flétriront, l’olivier se séchera… Voilà ce qu’on dit, ce qu’on pense, dans cette armée placée près des lieux où se tiennent les conférences avec l’Autriche, loin du siège des deux premières autorités de la République, plus loin encore de la ville où sont réunis les plénipotentiaires français et anglais. Nous sommes livrés à des incertitudes, à des craintes, à des conjectures ; mais ce n’est pas l’ennemi du dehors qui cause les alarmes ; ce sont les troubles intérieurs, c’est la discorde civile, c’est la lutte, le choc, l’ébranlement des pouvoirs constitués, qui fait trembler les amis de la liberté. » Un bel article de journal, sans doute ! Mais beaucoup d’autres confrères de M. Périvier, jadis et naguère, en ont écrit d’analogues et ont pressé les « autorités de la république » de n’être pas nonchalantes, disant : « Il n’y a plus une faute à commettre… » La différence est que le journaliste de La France vue de l’armée d’Italie donne à entendre son projet d’intervenir. Les autres, quand ils déclarent qu’il n’y a plus une faute à commettre, la faute sera commise : et ils n’auront pas bougé. Le journalisme de Bonaparte et celui de Napoléon, c’est l’efficacité du général et de l’Empereur qui le caractérise. Alors, ce n’est pas du journalisme.

Bonaparte fonda aussi deux journaux en Egypte, le Courrier d’Egypte et la Décade égyptienne. Et puis, ce fut le Consulat. Bonaparte, au lendemain de Brumaire, disait : « Si je lâche la bride à la presse, je ne resterai pas trois mois au pouvoir. » La Constitution de l’an VIII n’avait pas réglé la question des journaux. Bonaparte réunit un conseil, où il appela Rœderer, Emmery ; un conseil où il fut : et l’avis de Rœderer ou d’Emmery, ce n’était rien. Bonn parle dit : « Qu’est ce qu’un journal ? Un club diffus. Un journal agit sur ses abonnés à la manière d’un harangueur de club sur son auditoire. Vous voulez que j’interdise des discours qui peuvent être entendus de quatre ou cinq cents personnes et que j’en permette qui le soient de plusieurs milliers ! » Le décret du M janvier 1800 remit au ministre de la police le soin de ne laisser publier et distribuer, pendant la durée de la guerre, que treize journaux : les autres, étant « des instruments dans les mains des ennemis de la République, » supprimés. Les propriétaires et rédacteurs des journaux maintenus avaient à justifier de leur qualité de citoyens français. Et le ministre de la police supprimera, sans autre forme de procès, les journaux jusque-là maintenus et qui inséreraient « des articles contraires au respect dû au pacte social, à la souveraineté du peuple et à la gloire des armées. » Là-dessus, M. Périvier se désole. Voilà, dit-il, la presse « ravalée à ce bas niveau. » Il plaint « la pensée humaine. » Et il écrit : « le printemps du Consulat, comme on a si gracieusement et si justement appelé cette époque riche de tant de promesses, vint brusquement anéantir dans sa Heur le journalisme fraîchement éclos de la Révolution. » La fleur du journalisme révolutionnaire ? et ce journalisme révolutionnaire si fraîchement éclos ? et tant de regrets sur la perte d’une si belle et jolie chose ? En vérité, non ! Un peu plus loin, M. Périvier dit que Bonaparte « avait assisté à l’orgie des journaux révolutionnaires et royalistes avant et après Thermidor » et qu’« il en avait conçu un profond dégoût. » Veuillez lire les journaux de l’époque révolutionnaire : et vous en aurez le même dégoût que Bonaparte.

Thiers, cité par M. Périvier, commente les mesures que prit Bonaparte contre les journaux : mesures qui auraient été plus tard impossibles, mais qui alors étaient légales, puisque la Constitution ne les interdisait pas, et qui, étant donné l’esprit du temps, parurent insignifiantes. Les révolutionnaires avaient préféré aux journaux les tribunes des assemblées et des clubs. A l’époque du 18 fructidor, ce sont principalement les royalistes qui se servirent des journaux : et les révolutionnaires s’accoutumèrent ainsi à mépriser les journaux. Conséquemment, on souffrit à merveille que la presse pâtît au 18 fructidor et que la Constitution de l’an VIII, la négligeant, ne la protégeant pas, la soumit au bon plaisir du gouvernement. Plaindrons-nous aujourd’hui, en vertu de principes nouveaux, des gens qui ne se plaignaient pas ? La presse de la Révolution ne fut pas regrettée, sous le Consulat : nous n’allons pas la regretter.

Qu’est ce que reprochait Bonaparte à ces journaux qu’il traita rudement ? Thiers le dit aussi : le Premier Consul commençait à s’inquiéter « des indiscrétions que la presse commettait à l’égard des opérations militaires et des attaques virulentes qu’elle se permettait contre les gouvernements étrangers. » Il voulait réconcilier la République avec l’Europe. Les journaux allaient à l’encontre de ses volontés pacifiques. Il voulait « effacer partout les traces de la violence. » Les journaux entretenaient la violence. Il supprima le plus grand nombre des journaux ; ceux qu’il conserva, il les soumit. Thiers note que l’opinion publique n’était aucunement opposée à cette politique et ne réclama point la liberté de la presse : elle en avait trop vu l’effronterie et la licence.

Avant de nous attendrir à l’excès sur la presse admirablement libre que Bonaparte a supprimée, sachons ce dont nous privait-ce tyran. La presse était libre en Angleterre ; et certains journalistes de chez nous travaillaient là-bas. Il y eut là-bas ce Pelrier qui rédigeait de ces « Paris. » Il annonça l’avènement du Premier Consul : « Et alors a commencé le règne de Sa Majesté très incroyable Napoléon, alias Bonaparte, premier du nom, chef d’une nouvelle dynastie corse et soixante-huitième roi de France par la grâce de l’abbé Sieyès, de Lucien Bonaparte et de M. Saladin, héros du XVIIIe siècle, premier Consul de la grande nation, généralissime de la race des Braves, etc… Et, suivant tous les honnêtes gens, misérable lieutenant de Barras, époux avili de la concubine de ce dernier, mitrailleur de Toulon, mitrailleur de Paris, massacreur d’Alexandrie, boucher du Caire, aventurier, charlatan, hypocrite, ambitieux effréné, révolutionnaire outré, traître à son armée, déserteur d’Egypte, fuyard de Syrie, bourreau de l’espèce humaine, homme sans foi et sans loi, inconséquent, perfide, extravagant, athée, chef de brigands, usurpateur, tyran, l’Attila et le Tamerlan modernes, enfin le plus odieux des hommes… » Pelrier racontait que Bonaparte avait pour mère cette Mme de La Motte, fameuse depuis l’affaire du Collier : porté en Corse, il aurait grandi par les soins de Laetitia, sa mère putative. Un autre jour, il racontait que Bonaparte était le fils du marquis de Marbeuf, gouverneur de la Corse et l’amant de Laetitia. Il publiait un dessin qui montrait Bonaparte empoisonnant les malades et les blessés de Jaffa, tandis que Desgenettes, le médecin, s’éloigne avec horreur. Il imprimait une ode sur le 18 brumaire, à la fin de laquelle les « derniers Romains » sont invités à poignarder Bonaparte. Et le voilà, ce journalisme en fleur, dont Bonaparte n’a pas craint de priver la France. Les Français d’alors s’en consolèrent plus, facilement qu’aujourd’hui M. Périvier. Leur avis n’est pas du tout négligeable, si l’on y songe.

D’ailleurs, M. Périvier ne le nie pas ; car il écrit : « La liberté absolue de la presse était incompatible avec le programme de pacification et de réparation que s’était donné Bonaparte. » Alors, que reprochez-vous à Bonaparte ? M. Périvier le blâme de n’avoir pas « desserré progressivement Pétau, à mesure qu’il rétablissait l’ordre et qu’il affermissait son gouvernement. Une critique, même modérée, lui eût peut-être épargné bien des fautes, bien des folies et bien des désastres. » Peut-être ! Mais, lui, ne le croyait pas. Et, dans la peinture qu’a faite M. Périvier des journalistes de l’époque, on ne voit pas l’homme qui aurait été l’utile conseiller de Bonaparte. Mais on y voit les hommes qui auraient envenimé les querelles dont la France, avait à se guérir, troublé l’opinion publique et parfois aventuré le succès des opérations militaires.

Bonaparte écrit à Fouché : « Je voudrais que les rédacteurs des journaux conservés fussent des hommes attachés. » Et M. Périvier : C’est le mot juste : la chaîne au cou ! » Bien riposté. Mais, sans plaisanterie, ce que souhaitait Bonaparte, c’était des journalistes attachés aux mêmes idées que lui, l’aidant et, avec lui, travaillant à calmer l’opinion publique, à la diriger dans le sens ou il la dirigeait lui-même : son œuvre n’était pas méprisable. Et, ce qu’il rencontrait en fait de journalistes, ce furent des ennemis, sournois ou déclarés, et des maladroits.

Il n’eut pas moins de mal avec les maladroits qu’avec les perfides. Les maladroits l’adulaient sottement. Et il fit insérer dans les journaux cet avis : « On prétend que Bonaparte refusera sa porte à quiconque se permettrait contre lui des éloges emphatiques ou ridicules. » La censure de Bonaparte fut très vigilante et ne le fut pas autant que Bonaparte le désirait. Le 2 octobre 1801, la Gazette de France rapporte qu’un malheureux portier, las de la vie, s’est tué d’un coup de pistolet, non sans avoir ôté ses bottes, afin d’épargner à ses enfants la peine de le déchausser : la Gazette de France eut à se repentir d’avoir publié « des plaisanteries atroces sur la mort d’un portier. » Le 13 février 1802, la Vedette de Rouen raille le président de l’Institut qui, haranguant le Premier Consul, s’est « inspiré du vingt et unième livre de Télémaque : » supprimée, cette Vedette ! Supprimé, l’Ami des Lois, pour s’être moqué de l’Institut ! Et, la République démocrate d’Auch, supprimée, pour avoir signalé le renchérissement des grains ! Et la Gazette de France et le Journal des Débats, suspendus, pour avoir inséré le bref du Pape aux évêques émigrés ! Et le Bien informé, les Hommes libres, les Défenseurs de la Patrie, condamnés à présenter des rédacteurs « d’une moralité et d’un patriotisme à l’abri de toute corruption : » quel ennui !… Voilà beaucoup de tracasseries ? Probablement.

Bonaparte eut son journal, le Moniteur ; il ne le dirigeait pas seulement : il y écrivait. Il y écrivait contre l’Angleterre ; il y soutint, contre la presse anglaise et le gouvernement britannique, une polémique très longue et très violente. Ses articles sont, au gré de Thiers, « des chefs-d’œuvre de raison, d’éloquence et de style. » Au lendemain de brumaire, Pitt reçut de Bonaparte ce papier : « Il est impossible, s’il n’est pas le plus obstiné des hommes, qu’il ne reconnaisse enfin la profondeur de l’abîme dans lequel il va précipiter sa nation ; il faut qu’il en soit le plus insensé, s’il n’emploie pas autant de moyens pour le combler qu’il semble en avoir pris pour le creuser. De tous ces moyens, le plus puissant, le seul peut-être qui soit véritablement efficace, c’est la paix. » Et il est, lui Bonaparte, l’homme de la paix. Seulement, Pitt l’oblige à la guerre : il fait la guerre, et la fait aussi dans le Moniteur, avec une brutale sûreté.

Il y avait, au Moniteur, Sauvo, rédacteur en chef. Mais le rédacteur en chef qui a pour collaborateur le Premier Consul n’est pas un maître tout-puissant. Bonaparte secoue Sauvo. Et Sauvo, quand le Premier Consul lui donne de la copie, est bien tranquille. Les autres jours, Sauvo a des ennuis. Que publier ? Sauvo croit se tirer d’affaire en publiant des articles fades, étrangers à toute politique. Un temps, il recourut au citoyen Goërtz, médecin, qui ne lui refusait pas un abondant éloge de la vaccine. Mais le Premier Consul : « Toujours de la vaccine ! C’est bien ennuyeux ! « Il faut l’avouer, les jours que Bonaparte n’y écrivait pas, le Moniteur était ennuyeux. C’est le danger des journaux qui sont l’organe d’un seul écrivain ; puis, les divers inconvénients d’un journal officiel, le Moniteur ne les évitait pas.

A défaut d’articles, Bonaparte envoyait divers communiqués et de bons démentis, comme ceci : « L’Ami des lois dit que le Premier Consul Bonaparte vient de commander une fête qui coûtera deux cent mille francs. Cela est faux ! Le Premier Consul Bonaparte sait que deux cent mille francs sont le prêt d’une brigade pendant six mois. » Ou bien, si les journaux anglais annonçaient que la femme du Premier Consul cédait à quelque velléité d’anglomanie : « Il est faux que Mme Bonaparte ait commandé une voiture à Londres. » Ou bien, si le Journal des Hommes libres louait un peu étourdiment la piété de Joséphine à Rueil : « Il n’est pas vrai que la citoyenne Bonaparte doive rendre le pain bénit dimanche prochain. Cette circonstance eût été vraie, qu’elle ne prouverait que la piété particulière de la citoyenne Bonaparte, qui est aussi libre qu’une autre de faire ce qui lui convient à cet égard, sans qu’on en doive tirer les conséquences. » Or, le Journal des Hommes libres appartenait à Fouché, ministre de la police. A qui se fier, si Fouché devient maladroit ? Une autre fois, mais plus tard, sous l’Empire, c’est Joséphine qui fut maladroite. L’Empereur était en Espagne et, de Madrid, il avait envoyé au Corps législatif plusieurs drapeaux pris à l’ennemi. Fontanes, président du Corps législatif, alla présenter à l’Impératrice les remerciements et les hommages de l’assemblée. Joséphine, un peu émue et sachant mal la politique, répondit que l’avait touchée cette démarche d’une assemblée qui représentait la nation. Le Moniteur ne manqua point de relater les paroles de Joséphine. Et l’Empereur, ayant lu le Moniteur, se fâcha : « L’Impératrice n’a point dit cela ; elle sait bien qu’il n’y a qu’un représentant de la nation, c’est moi ! » Oui, Joséphine le savait, un peu : mais Joséphine s’était embrouillée. L’Empereur fit insérer par le Moniteur cette rectification vive : « S. M. l’Impératrice n’a point dit cela ; elle connaît trop bien nos constitutions ; elle sait trop bien que le premier représentant de la nation, c’est l’Empereur, car tout pouvoir vient de Dieu et de la nation. Dans l’ordre de nos constitutions, après l’Empereur vient le Sénat, après le Sénat, le Conseil d’État ; après le Conseil d’État est le Corps législatif ; après le Corps législatif viennent chaque tribunal et fonctionnaire public dans l’ordre de ses attributions. » Ce mémento, pour Joséphine et aussi pour le Corps législatif.

Sous l’Empire, Napoléon collabora beaucoup moins souvent au Moniteur. Alors, le Moniteur était vide. Le rédacteur en chef n’osait y rien mettre qui pût lui valoir une réprimande. Napoléon se faisait apporter les épreuves et les corrigeait sans pitié. En 1811, il y eut à révéler que l’Empire attendait un héritier. Le rédacteur dit bonnement que l’Impératrice était grosse. L’Empereur, en marge de l’épreuve : « C’est inconvenant ! » Et il rédigea comme suit la nouvelle : « Sa Majesté l’Impératrice, vu son état, n’a pu assister à la parade. » Le déplorable rédacteur en chef du Moniteur essayait d’emplir ses colonnes en racontant que la Grande-Duchesse de Toscane… « C’est ridicule ! s’écriait l’Empereur. L’Europe s’embarrasse peu de ce que fait la Grande-Duchesse. Les souverains laissent imprimer ce qu’ils font ; mais c’est malgré eux et pour empêcher les bruits ridicules. On laisse mettre dans les journaux que l’Empereur est allé à la chasse : c’est parce que le public qui n’en entendrait pas parler ferait des nouvelles. Il y a de grands intérêts attachés à ce que font les souverains, au lieu qu’aucun intérêt n’est attaché à ce que fait la Grande-Duchesse ! » Mais alors, qu’est-ce que le Moniteur et, à plus forte raison, les autres journaux, pouvaient bien racontera leurs lecteurs ? Ils ne racontaient rien, leurs lecteurs ne lisaient rien, et vivaient cependant.

En pleine campagne de France, au mois de février 1814, Napoléon donne encore des idées aux journalistes. Il écrit à Savary : « Monsieur le duc de Rovigo, au lieu des bêtises dont on remplit chaque jour les petits journaux, pourquoi n’avez-vous pas des commissaires qui parcourent les pays d’où nous avons chassé les ennemis et recueillent les détails des crimes qu’ils y ont commis ? Il n’y aurait rien de plus fort pour animer les esprits que le récit de ces détails. Dans ce moment, il nous faut des choses réelles et sérieuses, et non pas de l’esprit en prose et en vers… » Qu’on aille dans les communes, interroger les habitants, les témoins, juges de paix, curés, maires anciens seigneurs, qui diraient ce qu’ils ont vu, qui l’écriraient volontiers… « Voilà ce qu’il faut publier. Or, pour avoir ces lettres, il faudrait les leur demander. Il ne faut pour tout cela ni esprit, ni littérature… » Les ennemis ont pillé, volé, saccagé, brûlé partout. Ils ont répandu la terreur, se vantant d’aller à Paris, de mettre la ville en cendres après avoir tout enlevé… « Ce n’est pas en faisant un tableau général que l’on pourra dire du prince de *** qu’il s’est couvert de boue. Il a volé et pillé partout où il a passé. Pourquoi ne pas citer ce fait ? Il est impossible que les bourgeois de Paris et les hommes du gouvernement ne reçoivent pas des lettres de toutes les parties d’où les ennemis ont été contraints de se retirer. Ne peut-on pas recueillir ces lettres et les imprimer ? C’est alors, après que tous les détails particuliers auront été signalés, que des articles bien faits seront d’un bon résultat. Ce seront des tableaux faits sur les éléments dont tout le monde connaîtra la vérité… » Voilà tout un programme d’enquête ; et c’est le journalisme d’à présent, — le reportage, — que l’Empereur invente. Qu’est-ce que faisaient donc les journalistes ?… On est toujours à blâmer Napoléon d’avoir bâillonné la presse, La presse qu’il a bâillonnée, je ne crois pas du tout qu’elle fût digne d’une grande liberté. Mais une presse qu’il a tâché de susciter n’a montré que paresse et nullité complète. En 1814, il lui offre des sujets d’articles, affreux sans doute : l’invasion, la calamité de la France. Avant cela, et pendant toute l’épopée victorieuse, il lui offrait et lui fournissait à profusion les sujets d’articles qu’on voudrait avoir depuis lors. Les journalistes ne s’en apercevaient-ils pas ? Il les conviait aussi à l’aider dans son œuvre qui était premièrement de guérir la France et bientôt de la glorifier. Qu’ont-ils fait ?

Et lui, que leur reproche-t-il ? Le 24 avril 1805, il écrit à Fouché : « Remuez-vous donc un peu plus pour soutenir l’opinion. Dites aux rédacteurs que, quoique éloigné, je lis les journaux ; que, s’ils continuent sur ce ton, je solderai leur compte. Dites-leur que je ne les jugerai point sur le mal qu’ils auront dit, mais sur le peu de bien qu’ils n’auront pas dit. Quand ils représenteront la France vacillante, sur le point d’être attaquée, j’en jugerai qu’ils ne sont pas Français ni dignes d’écrire sous mon règne… » Il menace de supprimer plusieurs journaux encore : « Je conserverai, non ceux qui me loueront, je n’ai pas besoin de leurs éloges, mais ceux qui auront la touche mâle et le cœur français… » Il ajoute : « ceux qui montreront un véritable attachement pour moi et mon peuple. » Pour moi, dit-il : et c’est qu’il a conscience d’incarner la France. Il dit, et maintes fois : « Je suis mal servi ! » Et c’est-à-dire qu’on refusait de servir avec lui sa cause ; mais, sa cause, il ne la distinguait pas de la cause française. Vers la fin de son règne, il disait à Narbonne : « Ce que j’ai fait, j’ai dû le faire, car il n’y avait que moi, moi tout entier, pour succéder à la Révolution et tenir la place… » Orgueil peut-être, ou peut-être la plus exacte vue de la vérité, Napoléon s’est toujours senti seul. Et, s’il ne désirait point un compagnon de sa fortune, on doit aussi noter qu’il n’eut point d’égal. Mais il a cherché des collaborateurs : il n’en trouvait pas, ou croyait n’en pas trouver. Donc, il prenait toute la besogne. Mettons qu’il était difficile à servir. En tout cas, plutôt que d’être mal servi, comme il craignait de l’être, il supprimait le serviteur. Il a supprimé les journaux qui le desservaient, éconduit ceux qui le servaient sottement. Et, faute de journalistes, quelquefois il a été journaliste, seul, avec génie, de même qu’il a été tout le reste.


ANDRE BEAUNIER.

  1. Napoléon journaliste, par M. A. Périvier (librairie Plon).