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Revue littéraire - Récentes études sur Fénelon

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Revue littéraire - Récentes études sur Fénelon
Revue des Deux Mondes5e période, tome 58 (p. 446-457).
Revue littéraire – Récentes études sur Fénelon


« Il fallait faire effort pour cesser de le regarder… » C’est en ces termes, on s’en souvient, et par cette forte et pittoresque expression que Saint-Simon caractérisait l’étrange séduction que dégageait la personne même de l’archevêque de Cambrai et à laquelle on ne résistait guère. L’homme et l’œuvre continuent d’exercer sur nous le même charme. Nous en avons eu, cet hiver, une preuve nouvelle. Tout ce qui compte dans le Paris lettré a fait ses délices d’entendre parler de Fénelon. Il est vrai que c’est M. Jules Lemaître qui en parlait. Disons donc que l’attrait était double. Et je ne crois pas inutile de noter en passant, à l’adresse de ceux qui ne cessent de reprocher sa frivolité au public parisien, qu’un des événemens « parisiens » de l’année, ce fut un cours professé par un critique sur un théologien, et sans qu’on eût réclamé le concours d’actrices en vogue pour lire les citations. La vérité est que partout où il est attiré par le talent, le public accourt. Les dix conférences de M. Jules Lemaître réunies en volume [1] font un livre exquis. Comme dans ceux qu’il avait consacrés à J.-J. Rousseau et à Racine, M. Lemaître ne prétend aucunement nous donner sur son auteur une étude complète où, tout en renouvelant le sujet, il l’épuiserait. Il est arrivé à un âge, et à une sagesse, où l’on ne se leurre plus de telles illusions ; ce sont nos jeunes camarades de l’École normale qui intitulent leurs travaux d’écoliers des « définitifs ; » à moins qu’ils ne mettent dans l’emploi de ce terme une nuance d’ironie et de scepticisme précoce ; et ils en sont bien capables. Dans ses études d’une critique si pénétrante et d’un tour si aisé, M. Lemaître se contente de promener sa curiosité à travers un sujet, en s’arrêtant aux endroits qui l’intéressent davantage et sur lesquels il lui semble qu’il a quelque chose à nous dire. Cette manière libre et qui garde quelque chose du dilettantisme d’antan convient à merveille à ce vif et souple esprit, le moins dogmatique qui se puisse imaginer et le plus incapable de s’emprisonner dans un parti pris. On se souvient de l’aventure qui marqua ses rapports avec Jean-Jacques Rousseau. Parti vigoureusement en guerre contre le philosophe de Genève, au cours de son étude, il lui était devenu indulgent. Non qu’il eût changé d’avis sur les idées du penseur, sur le mal que leur contagion n’a cessé de nous faire et sur le dérangement que cette intervention « monstrueuse » a causé dans notre équilibre, mais il s’était pris de pitié pour l’homme. Cette fois encore M. Lemaître a cédé à une impression du même genre. L’ami de Mme Guyon, l’auteur des Maximes des Saints a pu commettre une erreur ; mais on la lui a fait expier trop cruellement ; c’est au cours de son procès qu’il est devenu sympathique à son biographe. Et puis, c’était Fénelon. Une fois de plus, le charme a opéré.

Comment M. Lemaître a-t-il été amené à s’occuper de Fénelon ? Par quel chemin est-il arrivé jusqu’à lui ? Cela même est très significatif. Lorsqu’il accepta, il y a quelques années, d’entreprendre une série de cours, il avait sinon un programme du moins un dessein : c’était d’étudier dans leur source quelques-unes des erreurs dont la conscience moderne est le plus profondément troublée. Aussi commença-t-il par Jean-Jacques Rousseau, et ce choix s’imposait, nulle œuvre n’étant un répertoire plus abondant d’idées fausses et de chimères dangereuses. Il continuera quelque jour par Chateaubriand, dont la prose lyrique a servi si souvent de véhicule aux idées de Jean-Jacques et dont la sensibilité maladive a imprégné tout le romantisme. Il lui sembla que Fénelon appartenait à la même lignée. Et qu’un archevêque eût quelque parenté d’esprit avec l’auteur de l’Emile et du Contrat social, quelque affinité de sentimens avec l’auteur de René, c’était un exemple suffisamment amusant de l’obscure façon dont cheminent les courans intellectuels. D’où vient que le XVIIIe siècle déiste, sinon athée, eut pour ce prélat, dont l’orthodoxie sur l’essentiel de la doctrine n’a jamais fait doute, tant de complaisance ? D’où vient que les philosophes le tiennent en quelque manière pour un des leurs ? D’où vient que le parti révolutionnaire excepte de sa haine pour la France aristocratique ce grand seigneur précepteur d’un prince ? Certes on lui sait gré d’avoir été l’adversaire de Bossuet, disgracié par Louis XIV. Mais cela même ne suffit pas. Il faut des raisons plus profondes, plus mystérieuses. Il faut que les partisans du nouvel ordre de choses aient deviné en Fénelon, et sinon précisément dans aucune de ses idées, de ses théories et de ses vues, du moins dans l’ensemble de ses tendances et dans l’espèce de sa sensibilité, un précurseur tel quel. C’est à ce point de vue que s’est placé M. Jules Lemaître. Et c’est ce qui donne à son étude de l’unité en même temps qu’une saveur originale.

Fidèle à cette « idée directrice, » le biographe de Fénelon y reviendra maintes fois et aura soin de nous y ramener à maints détours de son étude ; mais il n’aura garde d’y subordonner le portrait tout entier comme à une « idée maîtresse. » Sa méthode n’est pas celle de Taine ; elle est restée, comme à l’époque des Contemporains, beaucoup plutôt voisine de celle de Sainte-Beuve. Ce à quoi excellait la manière déliée et minutieuse d’un Sainte-Beuve, c’était à démêler l’extrême complexité d’un caractère, d’une œuvre, d’un esprit. Et qui fut plus complexe que Fénelon ? Il n’était pas simple, remarque à plusieurs reprises M. Jules Lemaître. Et l’on voit bien que cette multiplicité, — je n’ai pas dit cette duplicité, — qui réunit tant d’hommes en un seul et associe tant de contradictions, réjouit sa finesse de psychologue. Il y a d’abord, dans François de Salignac de La Mothe Fénelon du gentilhomme, et c’est un trait qui le distinguera de Bossuet, qui est bourgeois. De là sans doute une élégance, une manière aisée, détachée, supérieure, et ce je ne sais quoi de dédaigneux qui sent son grand seigneur. Mais de là aussi une certaine conception de l’honneur, ou du point d’honneur, qui se révélera à l’instant décisif de la carrière de Fénelon et qui pourra bien être l’une des causes déterminantes de sa grande infortune. Méridional, il joint à un goût de la raillerie une imagination vive, mobile, facilement dupe du mirage. Gentilhomme pauvre, flanqué de quatorze frères et sœurs, c’est un cadet de Gascogne. Il est ambitieux et insinuant, désireux de parvenir et sachant bien qu’un des meilleurs moyens est de ne pas marchander sur le chapitre des louanges. C’est ainsi qu’il commence par se mettre dans les bonnes grâces de Bossuet et joue auprès de lui ce rôle que Phélipeaux a pu exagérer, mais non inventer. Bossuet « n’allait point dans son diocèse, écrit ce grand vicaire, sans être accompagné des abbés de Fénelon et de Langeron, son intime et inséparable ami. Quand il était à Paris, ils venaient régulièrement dîner avec lui et lui tenaient une fidèle et assidue compagnie, de sorte que le prélat n’était guère sans l’un ou sans l’autre. Ils avaient soin d’avilir par de piquantes railleries tous ceux qui avaient les mêmes prétentions. Pendant les repas et les promenades, ils louaient sans cesse le prélat, jusqu’à l’en fatiguer. Le prélat, en rougissant souvent, leur en témoignait publiquement son dégoût et les priait de s’en abstenir. La Bruyère, homme sincère et naturel, était outré. Il me disait quelquefois à l’oreille : Quels empoisonneurs ! Peut-on porter la flatterie à cet excès ? — Voilà, lui disais-je, pour vous, la matière d’un beau Caractère. » Témoignage suspect, a-t-on dit, mais que confirment aussi bien les lettres de Fénelon. Que les relations des deux adversaires aient été d’abord si affectueuses, cela explique qu’elles soient par la suite devenues si aigres, et c’est le côté très humain de cette brouille célèbre. Encore au cadet de Gascogne revient ce goût des aventures qui entraînera le théologien hors de la droite voie et lui fera rechercher les complications romanesques. Pour ce qui est du besoin de domination, il a été souvent noté chez les hommes d’Eglise et on comprend sans effort qu’il soit essentiel au rôle de directeur de conscience. Et ce ne sont là que quelques-uns des traits qui composeront cette physionomie dont on n’aura jamais saisi toutes les nuances. Il n’était pas simple…

Sur certains points, il est vrai que la légende est intervenue et qu’il y aurait lieu d’extirper de la biographie de Fénelon telles fleurs parasites qui en feront longtemps encore, et en dépit des critiques, le plus sûr ornement. Il en est ainsi partout où Saint-Simon a passé. Nul autre, par son humeur dénigrante et peut-être sans le faire exprès, n’a semé plus de calomnies, qui auront la vie dure, le hasard ayant voulu que le calomniateur fût un écrivain de génie. Comment oublier le merveilleux raccourci de « l’éducation d’un prince » où Saint-Simon, par un violent jeu d’antithèse, oppose au portrait du Duc de Bourgogne tel que l’avait fait la nature, le portrait du Duc de Bourgogne tel que le rendit une discipline la plus douce et la plus experte à briser les caractères. Le voici avant Fénelon : « Passionné pour toute espèce de volupté, et des femmes, et, ce qui est rare à la fois, avec un autre penchant tout aussi fort. Il n’aimait pas moins le vin, la bonne chère, la chasse avec fureur, la musique avec une sorte de ravissement, et le jeu encore où il ne pouvait supporter d’être vaincu et où le danger avec lui était extrême ; enfin livré à toutes les passions, et transporté de tous les plaisirs. » Et le voici après Fénelon. « De cet abîme sortit un prince affable, doux, humain, modéré, patient, modeste pénitent, etc. Autant et quelquefois au-delà de ce que son état pouvait comporter, humble et austère pour soi. » Là-dessus, on s’afflige : trop est trop ; le précepteur n’avait pas seulement dompté la fougue excessive de son royal élève, il avait chez lui brisé jusqu’aux ressorts de la volonté ; au lieu de préparer en lui le maître d’un grand peuple, il l’avait façonné à la servitude… Et il n’a pas manqué de hardis généralisateurs pour symboliser par cet exemple le résultat de toute éducation confiée à des prêtres. Le défaut de leur thèse, c’est que cette fameuse métamorphose n’a jamais eu de réalité que dans le cerveau d’un visionnaire. Le portrait que trace Saint-Simon d’un Duc de Bourgogne emporté par toutes les passions ne peut guère s’appliquer qu’à un jeune homme de dix-huit ans ; or, ce prince n’a que sept ans lorsque Fénelon devient son précepteur… Un beau raisonnement est une belle chose : les dates sont recueil. Mais le morceau de Saint-Simon est d’une touche si puissante ! Il a cet incomparable mérite d’art qui crée les légendes et qui leur assure la durée.

Suivons maintenant à travers l’œuvre de Fénelon ce courant qui annonce la sensiblerie, les utopies et les manies du XVIIIe siècle et qui ira se grossissant à travers le XIXe. M. Jules Lemaître l’aperçoit naître dès les premiers sermons que prononce Fénelon et dès les premières définitions qu’il donne de l’orateur sacré dans les Dialogues sur l’Eloquence. Ne reproche-t-il pas à Bourdaloue qu’il n’ait rien d’affectueux, de sensible ? « Oh ! la sensibilité ! et la nature ! que Fénelon en abusera ! Il en parlera presque autant que les philosophes du XVIIIe siècle. Et que de fois, malgré toute son élégance innée, il sera fade sous prétexte d’être sensible et de n’écouter que son cœur ! N’est-il pas curieux que la première partie de ce premier sermon (De la vocation des Gentils) avec son intempérance d’émotion et ses continuelles interjections et apostrophes, fasse déjà penser, en dépit de sa grâce, au style des hommes « sensibles » du siècle suivant, au style des romans de l’abbé Prévost, des drames de Diderot et de la Julie de Jean-Jacques, de ce Jean-Jacques que l’aristocrate Fénelon nous rappellera si souvent ? Tant ce prêtre pieux, qui sera dans les Maximes des Saints un pur mystique et dans les Tables de Chaulnes un prophète du passé, était cependant pénétré de l’esprit et de la sentimentalité du siècle futur ! » Le XVIIe siècle avait été persuadé que la raison, qui subordonne le particulier au général et l’individu à l’ensemble, doit dominer, régler, contenir et discipliner toutes les facultés. Le XVIIIe siècle va faire passer le commandement à la plus personnelle, la plus changeante, la plus capricieuse et la plus tyrannique des facultés : c’est la sensibilité. Il sortira de là une grande révolution en littérature, mais d’abord en morale.

Quand on lit aujourd’hui le Traité de l’éducation des filles, il faut bien avouer que l’impression première est une déception. Ce qui étonne, c’est que ce Traité ait été si longtemps fameux. On n’y remarque rien d’abord que des indications assez vagues et un ensemble d’une banalité déconcertante. Méfions-nous de cette première impression ! Si la pédagogie de Fénelon n’est pas très précise, c’en est le mérite, par opposition à la nôtre qui semble faire la guerre à toute originalité. Cela surtout quand il s’agit des filles à qui il est absurde d’infliger un programme arrêté en toutes ses lignes. Et si la plupart des réflexions de Fénelon nous semblent au-dessus de la discussion, alors qu’elles étaient loin en ce temps-là de passer pour vérités admises, n’est-ce pas que là encore leur auteur s’est montré très « moderne ? » Mais voici le rapprochement tout à fait ingénieux qu’indique M. Jules Lemaître. Il se demande où nous retrouvons ces méthodes d’éducation, cette douceur, et aussi cet artifice, ces petites comédies arrangées pour que l’enfant apprenne sans effort ce qu’il a besoin de savoir. C’est dans la première partie de l’Emile. Le système d’éducation de Rousseau est tout entier fondé sur un principe qui est aussi bien essentiel à la philosophie du XVIIIe siècle : la croyance à la bonté de la nature. Ce dogme est en contradiction formelle avec celui du péché originel qui est à la base du christianisme. Et il est donc impossible que Fénelon s’y range. Mais on relève chez lui de curieux passages, celui par exemple où il se hasarde à parler d’un âge où l’âme de l’enfant « n’a encore aucune pente vers aucun objet. » C’est signe, à tout le moins, que le dogme de la chute n’est pas pour Fénelon, comme il était pour Pascal, tout le christianisme, et que celui-ci n’a pas à l’égard de notre nature et des suggestions de notre instinct une prévention irréductible.

Après cela, on ne s’étonnera pas de relever sous la plume de Fénelon et en maints endroits des déclarations qu’on qualifierait, en langage d’aujourd’hui, de « pacifistes et humanitaires. » On en trouverait, tant et plus, dans les Dialogues des morts : « Un peuple n’est pas moins un membre du genre humain qu’une famille est un membre d’une nation particulière. » Et encore : « Chacun doit infiniment plus au genre humain, qui est la grande patrie, qu’à la patrie particulière dans laquelle il est né. » Sur ce point, nous dit-on, comme sur beaucoup d’autres, Fénelon, très en avance sur son siècle, pense à peu près comme un gentilhomme français à la veille de la Révolution. Tout cela est juste, à condition d’être présenté avec toute sorte de réserves et de nuances. On peut ici se lier à la prudence de M. Jules Lemaître, et je lui sais gré, après nous avoir entretenus du « pacifisme » de Fénelon, d’avoir soigneusement indiqué le correctif. C’est d’abord qu’à cette époque la France étant la nation la plus nombreuse et la plus forte d’Europe, pouvait imposer sa paix. Ensuite Fénelon pacifiste, mais gentilhomme, descendant, neveu, oncle et cousin de soldats, ne s’en indignait pas moins, dans une lettre à sa cousine de Laval, qu’un sien petit cousin, à vingt ans, ne fût pas encore aux armées du Roi.

Pour ce qui est du Télémaque, il m’a toujours paru l’un des modèles les plus achevés qu’il y ait du genre faux. C’est un poème, une suite ou une branche de l’Odyssée, et il est en prose, comme le sera cet autre poème en prose, son rival dans l’ordre composite, les Martyrs de Chateaubriand. C’est un récit mythologique et il est tout entier pénétré de sentimens chrétiens. C’est l’œuvre d’un prêtre catholique et celui-ci, pour recommander la morale chrétienne, ne trouve rien de mieux que d’en confier l’enseignement aux divinités païennes. C’est un récit de la vie antique et tout y porte la marque moderne. Toutes les antithèses s’y rencontrent avec tous les anachronismes. Mais ce que je trouve encore de plus étrange dans cet étrange roman, c’est que ce soit un roman d’éducation. Il est destiné à mettre en garde un jeune homme contre toutes les séductions de la passion, et, dès les premières lignes, la passion y parle le langage le plus touchant : l’amour s’insinue par le moyen de la tristesse et de la rêverie mélancolique. Grâce à Calypso et à ses nymphes, voilà notre jouvenceau de plain-pied dans l’appartement des femmes, où il y a des chances pour qu’il se plaise plus qu’à l’entretien de Mentor. L’Emile de ce roman d’éducation est un prince ; il est appelé à régner quelque jour sur la France, — et on lui apprend à légiférer pour Salente ! Mais apparemment ce romanesque lui-même, cette sentimentalité, partout répandue, cet optimisme souriant, cette couleur factice d’une antiquité conventionnelle, lui prêtent un prestige qui survit au culte même de l’antiquité et au souci de la morale chrétienne. Je me souviens d’avoir naguère fait partie d’une commission officielle qui siégeait au Ministère de l’Instruction publique, pour rédiger le programme des livres à mettre dans les mains de nos écoliers. Je proposai qu’on rayât le Télémaque. J’eusse mieux fait de me taire : le roman de Fénelon fut inscrit au programme de deux classes au lieu d’une.

Après cela, rien de plus aisé que de montrer comment le pur amour mène à la religiosité romantique, et comment le traité de l’Existence de Dieu conduit à la profession de foi du Vicaire savoyard, qui conduit aux Harmonies de Lamartine. Veut-on parler de critique littéraire ? on ferait une abondante moisson dans un des livrets les plus agréables de Fénelon et dont la lecture m’a toujours ravi : c’est la Lettre sur les occupations de l’Académie. Ce n’est qu’une causerie et à laquelle Fénelon n’attachait aucune importance. Aussi y laisse-t-il à sa fantaisie la bride sur le cou ; c’est l’assemblage le plus divertissant d’absurdités, de fines remarques et de vues nouvelles. Il faut enrichir la langue en la dotant de mots composés à l’antique ou à l’allemande. Il faut continuer à faire des vers, et à les faire rimer, mais rimer aussi peu que possible : et telles sont bien la versification lâche et la rime indigente dont se contentera ce XVIIIe siècle dont ce n’est pas la faute s’il y a encore une poésie en France. De notre tragédie classique Fénelon pense à peu près ce qu’en penseront Lessing et Schlegel. Sur le compte de Molière, il s’explique avec une ouverture d’esprit qui nous charme, non sans un peu nous étonner. Ses idées les plus originales concernent la manière d’écrire l’histoire, où il réclame la couleur locale à peu près comme le fera l’école de 1830. Cela se termine par un chapitre sur la querelle des Anciens et des Modernes, dont on voit que Fénelon n’a pas compris toute la portée, comme d’ailleurs personne ne la comprenait alors, mais où l’on sent bien que ce disciple des Grecs n’a pas pour les Modernes les colères vigoureuses d’un Boileau ou même d’un La Bruyère. Il évite de se prononcer et se dérobe derrière une citation latine : Non nostrum inter vos tantas componere lites. Mais admettre, fût-ce par courtoisie pour les Modernes, qu’on pût les égaler aux Anciens, cela même était, venant d’un tel arbitre, une nouveauté… On voit assez par ces citations et ces rapprochemens, qu’on pourrait multiplier à l’infini, que le point de vue de M. Jules Lemaître était justifié et qu’il convenait de faire à Fénelon sa place et une large place dans le mouvement moderne.

On attendait le biographe de Fénelon à l’épisode décisif des rapports avec Mme Guyon : l’attente n’a pas été déçue. Les trois chapitres qu’il a consacrés à Mme Guyon et à l’affaire du quiétisme sont de beaucoup les meilleurs du livre. Il y a apporté autant de curiosité intellectuelle et de pénétration que d’ailleurs de finesse avisée et de bon sens. Le portrait qu’il trace de Mme Guyon a des chances d’être ressemblant, car il ne va pas jusqu’à la traiter de folle : il nous la donne seulement pour demi-folle. Cette moitié-là, au surplus, nous suffit très bien et nous le tenons quitte de l’autre. Grande dame, riche, belle instruite, accueillie dans les maisons les plus aristocratiques, Jeanne-Marie Bouvières de la Mothe-Guyon n’est aucunement une aventurière. Mais après la lecture des romans celle des livres mystiques lui avait troublé la tête qui n’avait jamais été bien en équilibre. Elle avait promené, à travers les provinces, un grand diable de Père Lacombe, barnabite, et ayant perdu cet acolyte, elle cherchait un autre compagnon de mysticité, quand elle rencontra Fénelon. Elle avait quarante ans, lui trente-sept. « Leur sublime s’amalgama, » dit Saint-Simon, dont cette fois le mot sonne juste. Il faut qu’il y ait eu chez Mme Guyon un pouvoir de séduction qui aujourd’hui nous échappe parce qu’il était inhérent à la personne, même ; mais il est vrai qu’elle avait séduit, entre autres, Mme de Maintenon et tout Saint-Cyr. Elle trouva accès auprès de Fénelon, en raison de ce qu’il y avait dans l’esprit de celui-ci d’inquiet, d’inassouvi, de quasiment morbide. M. Lemaître l’a montré supérieurement dans une page délicate où il répond à cette question : Qu’est-ce donc que Mme Guyon apprit à Fénelon ? « Il était très tendrement pieux, nous le savons ; il recommandait la prière filiale, familière, confiante. Il prêchait affectueusement, sans souci des règles. Il était très enthousiaste, très chimérique (précis toutefois dans la pratique et en ce qui regardait son avancement temporel), et aussi, je le crois, très candide avec tout son esprit. Sa foi même en une demi-folle en est la preuve. Enfin, treizième enfant d’un quinquagénaire, il fut toujours de très faible santé, comme son amie. De là peut-être une continuelle inquiétude, de fréquentes langueurs, des crises d’extrême sensibilité alternant avec des momens d’invincible « sécheresse. » Un besoin d’amitié, de soutien, de confidence qui ne l’empêchait pas d’être, dans les occasions, impérieux, dominateur, cassant ; un goût du rare et du distingué, — et du mystère… Quoi encore ? En deux mots, ce qu’il appelait lui-même son « inexprimable fond. » Oh ! non ! il n’était pas simple. C’était une âme de désir et d’angoisse. Dépris de ses rêves héroïques de jeunesse, déçu ensuite dans son apostolat à l’intérieur, rejeté à la direction des âmes de femmes, il cherchait, quoi ? La sainteté. » Seulement il la chercha par des voies d’exception qui risquaient de le faire glisser jusqu’à l’hérésie. Et Mme Guyon, hélas ! enseigna aussi à Fénelon tout un monde de puérilités et de niaiseries. C’est ce qu’on voit parleur correspondance secrète, dont on n’avait pas « voulu » admettre jusqu’ici l’authenticité ; mais M. Maurice Masson l’a démontrée dans un livre excellent Fénelon et Mme Guyon. Mme Guyon avait organisé l’armée du Saint-Esprit, l’ordre des Michelins. Elle appelle Fénelon, le général, et Bi et Bibi. Et lui : « Gardez-vous bien de vous gêner pour tous les noms que vous vous trouverez portée à me donner. » Venant d’un si bel esprit, cela afflige.

C’est merveille de voir comme M. Lemaître débrouille cette affaire du quiétisme et nous en rend la marche facile à suivre. Je n’ai pas le courage de le lui reprocher. Donc Mme de Maintenon, avertie par Godet-Desmarais, se retourne contre Mme Guyon, sa protégée d’hier : c’est alors Fénelon qui conseille à celle-ci de remettre à Bossuet le jugement de ses livres. Bossuet accepte cette corvée, s’enfonce dans la lecture de ces rêveries et en éprouve une sorte de stupeur. Mais où le chagrin commença, ce fut quand il s’efforça vainement d’obtenir que Fénelon désavouât son amie. « Je me retirai étonné de voir un si bel esprit dans l’admiration d’une femme dont les lumières étaient si courtes, le mérite si léger, les illusions si palpables et qui faisait la prophétesse. » Mme Guyon provoque un nouvel examen, et c’est l’origine des conférences d’Issy. Fénelon avait d’avance promis une entière soumission. « Ne soyez pas en peine de moi, je suis dans vos mains comme un petit enfant. Je puis vous assurer que ma doctrine n’est pas ma doctrine ; elle passe par moi sans être à moi… Dès que vous aurez parlé, tout sera effacé chez moi… » Les articles d’Issy une fois rédigés, on eut l’idée obligeante de les faire signer par Fénelon « pour éviter de lui donner l’air d’un homme qui se rétracte. » Fénelon signa, avec Bossuet, Noailles et Tronson. Après quoi, Bossuet lui ayant soumis son livre sur les États d’oraison, où Mme Guyon est nommée et condamnée, il refuse de l’approuver et, en toute hâte, fait paraître les Maximes des Saints où tout tend à justifier Mme Guyon sans la nommer. Désormais, il s’entête. Cet entêtement lui vaudra le désastre effroyable qu’était au XVIIe siècle une disgrâce du Roi. Le 2 août 1699, il quitte Versailles pour n’y plus revenir. « M. de Cambrai est inexorable et d’un orgueil qui fait peur, » écrivait Bossuet. « Peut-être, répond M. Lemaître, mais je ne trouve pas cela si mal, quand on sacrifie tout à cet orgueil ou plutôt à ce que Fénelon appelle si souvent « son honneur ; » et je suis sûr qu’il n’entend pas seulement par-là son honneur, de prêtre, mais son honneur d’homme et de gentilhomme. » Ainsi se déroule cette affaire compliquée, subtile, mais où il ne me paraît pas indispensable de chercher tant de mystère.

Toutefois, si vous avez plus de confiance aux explications qui embrouillent les choses et aux éclaircissemens qui les obscurcissent, — c’est une opinion qui peut se soutenir, — adressez-vous au livre singulier qu’un écrivain de talent, M. Henri Brémond, intitule : Apologie pour Fénelon [2]. Ne croyant ni à la demi-folie de Mme Guyon, ni à l’esprit d’utopie de Fénelon, ni à la raison lumineuse de Bossuet, n’admettant ni que la querelle entre Fénelon et Bossuet ait pu éclater sans préparation, ni qu’elle ait pu passionner l’opinion par le seul intérêt doctrinal, il s’avise de faire intervenir un complot. Que dis-je, un complot ? Ce sont bel et bien trois complots qui vont se rejoindre et aboutir à la condamnation des plus innocentes victimes. Premier complot, une intrigue de cour. Fénelon, Beauvilliers, Chevreuse, les deux duchesses, on en veut à ce petit groupe dont on jalouse l’influence. Il s’agit de créer autour de ce groupe une atmosphère de suspicion. Second complot, la guerre qu’une « obscure coalition » poursuit contre Mme Guyon. Troisième complot enfin, et c’est le plus vaste, le plus assuré de nuire : jansénistes contre jésuites. Pourquoi la querelle du quiétisme ne serait-elle pas simplement une des phases de la lutte qui se poursuivra longtemps encore entre Port-Royal et la Compagnie de Jésus ? Avec Mme de Maintenon les trois complots unifiés sortent du souterrain où ils se trament. « Alliée malgré elle, dupe et victime des conspirateurs anonymes, c’est à cette femme que revient la douteuse gloire d’avoir donné le branle au drame qui nous occupe. » Ainsi, opine l’apologiste de Fénelon, comme presque tous les drames, celui-ci se noue loin de la scène. Une force obscure met et remet inlassablement aux prises les deux protagonistes qui d’abord ne demandaient qu’à s’entendre. Désormais la roue tourne, prenant successivement et entraînant dans son engrenage Bossuet, Fénelon, acharnés à une besogne dont ils ne sont que les ouvriers inconsciens…

Si la théorie des trois complots n’a guère de chances de convaincre le lecteur jusqu’au jour où l’équipe de docteurs ès lettres et de juges d’instruction, à laquelle M. Brémond fait appel, en aura épuisé l’étude infinie, en revanche, il ne manquera pas de gens pour être mis en joie par l’espèce de portrait-charge que l’auteur s’est amusé à tracer de Bossuet. Dans un chapitre intitulé, sans doute par antiphrase, « le prestige de Bossuet, » l’homme, le directeur de conscience, le théologien sont accommodés de la belle manière. Maladroit, ne connaissant rien que ses livres, il ignore le monde et reste devant Versailles ébloui comme un provincial. Dépourvu de toute originalité, docile et resté l’homme de ses cahiers de Navarre, éloquent d’ailleurs, on dirait déjà Victor Cousin. Son bon sens équivaut à une horreur de toute curiosité intellectuelle. Sa candeur, à qui manque le sourire, cette candeur « un peu épaisse » est une vertu, de toute évidence, mais plus convenable aux simples de ce monde qu’aux docteurs de l’Eglise. Quoi encore ? Mais par exemple un goût immodéré des complimens et une humilité que ne dégoûtait pas le plus vulgaire encens. Et tout cela n’empêche pas que Bossuet ne soit sublime : il est sublime comme poète lyrique ; il est bien entendu que le lyrisme se définit « chaleur et tumulte, flamme et fumée ; » c’est un artiste prodigieux qui fait songer à Renan, mais qui le dépasse… Et, dans son Avant-propos, M. Brémond avait eu soin de nous avertir que son livre est consacré à la « défense de Bossuet… » Tout cela est évidemment égayé d’ironie ; on me permettra de me récuser devant ces jeux de l’ironie transcendante. La légèreté n’est tout à fait légère que dans les sujets légers ; et, en pareille matière, un peu de gravité ferait beaucoup mieux mon affaire.

Comme on le voit, la querelle entre bossuétistes et féneloniens n’est pas près de s’apaiser. C’est qu’elle met aux prises doux familles d’esprit : les traditionnels qui veulent avant tout le maintien de la religion, les novateurs qui veulent la rajeunir à toute force et à tout prix. Soit. Et je ne crois pas du tout que M. Brémond soit à son tour l’exécuteur, conscient ou non, d’un complot qui serait le quatrième ! Mais dans sa ferveur fénelonienne il a dépassé la mesure. Cette juste mesure, il semble bien que M. Lemaître s’y soit tenu, et c’est encore le plus grand mérite de son livre. Il n’est pas d’humeur à nourrir contre Fénelon cette sorte d’animosité personnelle que lui avait vouée un Crouslé ou Brunetière ; mais, si le ton est différent et se nuance même d’une secrète sympathie, son opinion ne diffère pas essentiellement de la leur.


RENE DOUMIC.

  1. Fénelon, par M. Jules Lemaître, 1 vol. in-16, Arthème Fayard. — Cf. Etudes critiques sur Fénelon par M. Moïse Cagnac, 1 vol. in-16, Lecène et Oudin.
  2. Apologie pour Fénelon, par M. Henri Brémond, 1 vol. in-16, Perrin.