Revue littéraire Allemande

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Tandis que les travaux purement littéraires, la poésie, le roman, le théâtre, languissent ou s’effacent à Berlin, il y a une branche de la littérature qui y est encore cultivée avec éclat : c’est l’histoire et la critique de l’art. Il suffit de citer les savantes publications de M. Franz Kugler, les études si consciencieuses de M. Waagen sur les artistes de l’Angleterre et de la France, l’Histoire de l’Architecture de M. Wilhelm Lübke, les Kunstlerbriefe de M. Guhl, les travaux et les leçons de M. Kiss, pour faire apprécier le haut rang que la littérature esthétique a su conserver dans la capitale de la Prusse. À côté de ces publications, ou pour mieux dire au milieu de ce mouvement d’études, il y avait place pour un recueil qui en fût l’interprète auprès du public d’Allemagne. Un jeune et habile écrivain, M. le docteur Max Schasler, très familiarisé avec l’histoire de la peinture, très bien informé de tout ce qui intéresse les écoles contemporaines, a eu l’ambition de remplir ce rôle, et la publication périodique qu’il vient de fonder mérite d’être signalée à l’attention des esprits élevés.

L’absence d’unité politique, si funeste à l’Allemagne à l’heure des grandes crises européennes, lui assure du moins de précieux dédommagemens dans le domaine de l’intelligence. Grâce à la constitution du pays, il n’y a pas de ville un peu importante qui ne possède des artistes supérieurs, il n’y en a pas qui ne soit le théâtre d’un mouvement original. Malheureusement ces artistes sont trop isolés, trop étrangers les uns aux autres, les écoles ne se renouvellent pas par l’échange des inspirations ou la lutte des principes ; sur tout le public n’est pas suffisamment initié aux efforts des maîtres et des élèves, et quand une grande occasion se présente de produire aux yeux du monde entier les travaux de l’art allemand, l’Allemagne semble prise au dépourvu. N’est-ce pas là ce qu’on a vu l’an dernier à l’exposition universelle des beaux-arts ? S’il y avait eu alors à Berlin ou à Munich un journal influent chargé de stimuler les artistes, si quelque voix autorisée eût fait entendre dans les ateliers des paroles d’encouragement ou de reproche, on peut affirmer que l’exposition allemande aurait produit de tout autres résultats. Les Dioscures, — c’est le nom du recueil fondé par M. Schasler [1], — rempliront ce salutaire office. Ce recueil se donne pour mission de rapprocher les écoles, de confronter les œuvres, d’appeler l’attention du public sur les travaux éminens, de mettre en lumière les richesses ignorées, en un mot de ranimer la vie dans le domaine des arts. Il promet aussi de s’occuper de l’industrie et de ses rapports avec les arts du dessin ; ces rapports deviennent plus importans chaque jour. Que de questions à résoudre ! que d’utiles indications à donner ! L’industrie et le public lui-même n’ont-ils pas besoin d’une direction constante ? Cette direction féconde, les Dioscures s’efforceront de l’imprimer aux esprits, et l’on ne peut qu’applaudir au zèle de l’écrivain qui se charge d’une pareille tâche. La publication de M. Schasler compte déjà quelques livraisons. C’est un début sérieux et brillant. M. Schasler est secondé par des collaborateurs habiles. Qu’il poursuive son œuvre avec le même talent, la même conscience, le même amour du vrai et du beau, et nous ne doutons pas que les Dioscures ne prennent bientôt un rang élevé dans la presse germanique.

Puisque nous parlons de la littérature esthétique de Berlin, signalons aussi aux architectes, aux archéologues, aux historiens, à tous ceux que les problèmes de l’art et de l’antiquité intéressent, les dernières publications de M. Wilhelm Zahn. Il y a bientôt trente ans que M. Zahn a entrepris un immense travail sur les peintures de Pompéi, d’Herculanum et de Stabies. Jeune alors et dans toute l’ardeur de la science et du talent, M. Zahn s’était installé sur les lieux mêmes pour en donner à la fois une description et une reproduction complètes ; il y passa près de douze années, et le magnifique ouvrage qu’il achève en ce moment est le résultat de cette courageuse entreprise. Quand les premières livraisons parurent en 1828, Goethe les salua d’un cri d’enthousiasme. Après avoir appelé l’attention de Weimar, de Berlin, d’Iéna, de toute l’Allemagne du nord, sur l’ouvrage de M. Zahn, deux ans plus tard il en rendit compte dans les annales de Vienne, et les encouragemens qu’il prodigua à l’auteur n’ont pas médiocrement contribué à le soutenir au milieu des difficultés de sa tâche. C’est même là un des derniers sujets qui aient passionné la vieillesse du grand écrivain. La collection des lettres qu’il a écrites à M. Zahn formerait un volume. La dernière qu’il ait tracée de sa main, douze jours avant de mourir, le 10 mars 1832, est adressée à Naples au docte et habile auteur des Peintures de Pompéi.

L’ouvrage de M. Zahn porte ce litre : Les plus beaux ornemens et les plus remarquables peintures de Pompéi, d’Herculanum et de Stabiœ, avec des esquisses et des vues [2]. M. Zahn est à la fois un archéologue et un peintre ; ces vivantes copies de l’art antique sont accompagnées d’un texte, rédigé en allemand ou en français, qui en explique le sens et en apprécie la valeur. De plus, ce peintre, cet archéologue est un esprit inventif et plein de ressources. Pour reproduire avec leur caractère original les peintures de Pompéi, il a imaginé un système d’impression en couleur qui excite encore, après de longues années, la surprise et l’admiration de tous les jugés compétens. M. Alexandre de Humboldt, appréciateur si délicat de toutes les œuvres de l’esprit, a pris plaisir à patroner l’invention de M. Zahn, à en faire valoir l’originalité et l’importance ; notre Académie des Beaux-Arts s’en est occupée aussi, à plusieurs reprises, et a donné à l’auteur de précieux témoignages de sympathie. M. Zahn a divisé son œuvre en trois grandes parties, dont la dernière s’achève en ce moment même. La première, contenant une centaine de planches coloriées, a paru de 1828 à 1829, la seconde de 1841 à 1845 ; la troisième, commencée en 1848, est déjà riche de livraisons pleines d’intérêt, et sera terminée avant deux ans.

Quand on parcourt l’ouvrage de M. Zahn, on comprend l’enthousiasme de Goethe ; il est impossible de ne pas être frappé de la beauté, de la grandeur, de la majesté idéale des tableaux reproduits par l’auteur. Cette peinture romaine que nous connaissons si peu nous apparaît ici avec de merveilleuses richesses. C’est tout un musée, par conséquent toute une révélation. Une telle œuvre a sa place marquée dans toutes les grandes bibliothèques. Des publications si considérables, malgré l’intérêt qu’elles excitent, ne peuvent prétendre à une popularité immédiate ; tôt ou tard cependant, elles finissent par pénétrer dans le public, et le succès matériel vient couronner le succès moral. Il en sera ainsi des Peintures de Pompéi et de Stabiœ. L’œuvre qui a enchanté la vieillesse de Goethe, et que M. Alexandre de Humboldt a signalée comme une merveille d’industrie, a plus d’un moyen de séduction auprès des intelligences d’élite ; elle propose aux historiens de l’art les plus curieux problèmes, elle offre à l’artiste des types inattendus, à l’archéologue des renseignemens lumineux, à tous les esprits cultivés de délicates jouissances.

SAINT-RENE TAILLANDIER.


CLASSAZIONE DEI LIBRI A STAMPA DELL’ J. E R. PALATINA IN CORRISPONDENZA DI UN NUOVO ORDINAMENTO DELLA SCIBILE HUMANO, di Francesco Palermo [3]. — S’il est une science compliquée et modeste, bien qu’elle touche par quelques côtés aux plus grands problèmes, c’est la bibliographie, c’est la science des livres, observés et étudiés non-seulement dans leur état et leurs détails matériels, mais encore dans leur être moral pour ainsi dire. Rien n’est plus difficile notamment que d’ordonner dans une classification rationnelle, méthodique et claire, ces vastes collections où sont dispersées les connaissances humaines et qui composent une grande bibliothèque. Il y a longtemps qu’on s’occupe en France de réaliser un travail de ce genre et de faire des catalogues qui y correspondent. Un catalogue, dira-t-on, n’est-ce pas la chose la plus simple du monde ? Le travail est simple en effet et presque manuel, s’il n’y a qu’à étiqueter et numéroter matériellement des livres. Ce n’est rien, c’est une œuvre de patience, d’attention et d’ennui. C’est tout au contraire, si on veut faire dériver l’ordonnance d’une bibliothèque d’une pensée première qui se décompose naturellement en divisions et en subdivisions méthodiques. Il s’agit alors de remonter en quelque sorte au principe des sciences, d’observer comment elles s’engendrent, par quels rapports elles se touchent. Et ce n’est pas tout encore : après avoir trouvé cet ordre tiré de la nature des sciences, il faut le combiner avec les exigences de la classification par pays. C’est ce qui fait qu’il est si difficile d’éclaircir la confusion qui règne si souvent dans ces vastes dépôts des connaissances humaines qu’on nomme les bibliothèques. Les bibliothèques de l’Italie particulièrement ne brillent pas toujours par leur ordre, bien qu’elles aient eu souvent à leur tête des hommes de beaucoup de savoir et d’étude. Aussi n’est-ce point sans à propos que M. Francesco Palermo, dans le livre dont nous citons le titre, s’efforce de trouver le principe d’une classification nouvelle à appliquer à la Palatine de Florence, dont il est le bibliothécaire L’auteur ne se contente pas d’un travail bibliographique ordinaire. C’est dans la nature des connaissances humaines qu’il cherche le point de départ de ses classifications, étudiant les essais divers qui ont été faits jusqu’ici et résumant, depuis Aristote jusqu’à Bacon et aux encyclopédistes, les systèmes qui ont présidé à l’organisation des sciences. Il serait difficile de suivre M. Palermo dans toutes les déductions destinées à éclairer une vraie et juste classification des livres. Toujours est-il qu’il pose certains principes ; il montre la science ayant deux objets essentiels, le vrai et le beau. Au vrai se rattache tout ce qui a trait à la révélation et à la philosophie rationnelle. D’un autre côté, il y a le beau spéculatif et le beau réel : les principaux points arrêtés, il arrive, de déductions en déductions, à déterminer l’ordre des connaissances humaines, en parlant des livres qui traitent de la religion pour finir par ceux qui traitent des arts mécaniques. L’idée générale se résume dans l’introduction ; le reste du livre n’est que le développement méthodique de la pensée première, l’application du système. En apparence, la Classazione est le programme de l’organisation d’une bibliothèque ; au fond, c’est une idée très philosophique qui préside à la conception de ce classement et de ce catalogue. Dans la pratique, bien des difficultés pourront sans doute se présenter, et cette classification pourra avoir ses embarras, ses incertitudes. M. Palermo, en rattachant un fait de bibliographie qui semble à première vue tout pratique aux questions les plus élevées de la pensée humaine. Il est à souhaiter qu’il réussisse dans son idée d’ordonner sur ce plan nouveau la bibliothèque palatine de Florence.


CH. DE MAZADE.


L’INDUSTRIE CONTEMPORAINE, SES CARACTÈRES ET SES PROGRÈS CHEZ LES DIFFÉRENS PEUPLES, par M. A. Audiganne [4]. — Pour les économistes comme pour les industriels, l’exposition de 1855 demeurera longtemps ouverte. La foule a assisté au spectacle, et l’on peut dire que cette représentation extraordinaire a été tout au bénéfice du génie moderne, si glorieusement représenté dans ses œuvres les plus parfaites ; mais comment ces œuvres ont-elles été créées ? Par quels triomphes successifs, par quelles assimilations ingénieuses, l’industrie, éclairée par la science ou s’inspirant des principes les plus élevés de l’art, est-elle parvenue à dompter ou à transformer la matière ? Quels sont les pays qui, dans ce concours universel des forces productives, ont montré le plus de savoir, d’intelligence, ou de goût ? Enfin par quels procédés arrive-t-on, dans les diverses régions manufacturières, à diminuer les prix de revient et à faire participer le plus grand nombre aux bienfaits d’une consommation économique ? — Voilà les enseignemens qui doivent résulter des expositions de 1851 et de 1855. M. Audiganne a étudié la dernière exposition à ces différens points de vue, et il a pu ainsi observer sous tous ses aspects l’industrie contemporaine. Il y a de la méthode dans les divisions de son travail, et ce n’est pas en pareille matière un mince mérite. L’exposé des découvertes industrielles, sans être hérissé de démonstrations ni de termes techniques, est clair et succinct ; les caractères de la production dans chaque pays sont décrits en traits rapides et nets ; enfin les titres des principaux exposans sont résumés avec impartialité. En même temps, l’auteur nous semble avoir parfaitement entrevu les conséquences de l’exposition universelle et l’influence que celle-ci doit exercer dans un avenir prochain sur la législation internationale. Nous croyons devoir citer a ce sujet un passage extrait du chapitre qui termine son livre : « A propos du concours ouvert à Londres en 1851, dit M. Audiganne, on a déjà signalé le sens pacifique de ces grandes assises de l’industrie qui rapprochent les peuples, et, en mêlant leurs intérêts, leur font voir qu’ils sont tous associés dans une même lutte pour étendre la domination de l’homme sur la matière. Plus les nations ont de rapports entre elles, et plus, en reconnaissant la communauté des lois générales auxquelles la Providence les a soumises, elles doivent comprendre l’étroite parenté qui les unit. S’il est encore possible que des divisions surgissent entre les peuples, il y a du moins plus de chance qu’autrefois pour qu’elles ne se produisent point pour des raisons futiles, ou ne se prolongent point indéfiniment. — N’avons-nous pas quelques autres conséquences encore à tirer de ces rapprochemens dans l’intérêt de la société industrielle proprement dite ? Le régime intérieur de l’industrie, c’est-à-dire les lois qui concernent le travail, diffère de pays à pays. Tel peuple s’est honoré en protégeant l’enfance contre les abus que le développement de la concurrence tendait à engendrer dans les fabriques ; tel autre n’est point encore entré dans cette voie bienveillante, ou n’y a fait que des pas insignifians. Là, l’égide de la loi s’étend sur les femmes, au moins dans des manufactures d’un certain genre ; ici, le sexe le plus faible est abandonné à tous les hasards de la vie des ateliers. Là, on a imposé des limites au travail journalier des adultes, pour que les forces humaines, associées dans la production à ces agens infatigables qu’on appelle machines, ne fussent pas épuisées avant le temps dans un effort exagéré ; ici, on laisse aller la liberté jusqu’à la licence. — Les lois relatives à la propriété industrielle, telles que les lois sur les brevets d’invention, les marques et les dessins de fabriques, ne varient pas moins que celles qui s’appliquent au régime du travail. Nous nous demandons si ces matières ne pourraient pas donner lieu à un accord général qui faciliterait singulièrement l’exécution des mesures que la morale et la politique recommandent partout à l’attention des hommes d’état. »

Les vœux exprimés par M. Audiganne se réaliseront prochainement. Déjà des mesures ont été prises pour assurer chez la plupart des nations manufacturières l’exécution des règlemens qui régissent le travail des usines. On s’occupe en même temps de préparer un code international pour la garantie de la propriété industrielle ; un projet de loi a été présenté au corps législatif sur les marques et dessins de fabrique, et ce projet contient une disposition qui offre aux pays étrangers, moyennant réciprocité, le bénéfice des garanties dont seront appelés à jouir nos nationaux. Sur ce point comme en matière de propriété littéraire, la France aura donné le signal d’une réforme vainement réclamée jusqu’ici. Pour les brevets d’invention, l’exposition de 1855 a démontré la nécessité d’établir partout un régime similaire. Ces questions si complexes, si délicates, qui sont demeurées longtemps à l’état d’étude, viennent d’être éclairées d’une vive lumière, et les gouvernemens, après avoir recueilli les impressions qu’a fait naître l’exposition, ne peuvent plus se refuser à les résoudre. Comment d’ailleurs ne s’entendraient-ils pas ? Le profit ne serait-il pas égal pour tous ? Chaque pays n’a-t-il pas aujourd’hui une propriété industrielle à protéger ? Ce n’est plus seulement une affaire d’honneur et de loyauté dans les transactions : c’est encore un grand intérêt mercantile qui est en jeu. On doit se féliciter de voir cet argument se joindre à tant d’autres, d’un ordre plus élevé, pour pousser la législation internationale dans ces voies nouvelles, et pour créer en quelque sorte le droit des gens de l’industrie. L’argument sera décisif. Les faits exposés par M. Audiganne dans son tableau de l’industrie contemporaine, les élémens de comparaison et de rapprochement qu’il a puisés dans un sujet aussi vaste, et les considérations qu’il a invoquées contribueront, pour une large part, aux améliorations et aux réformes qu’il recommande à l’attention publique.


C. LAVOLLEE.


V. DE MARS.

  1. Die Dioskuren. Zeitschrift fur Kunst, Kunstinduslrie, und kunstlerisches Leben, von Dr Max Schasler. Berlin, 1856.
  2. Die schönslen Ornamente und merkwurdigsten Gemälde aus Pompeji, Herculanum und Stabiœ, nebst einigen Grundrissen und Ansichten, von Wilhelm Zahn. — Chez Dietrich Reimer, à Berlin. 1828-1856.
  3. Firenze, dall’ J. e R. Biblioteca Palatina ; tipografia Galilejana, 1 vol. petit in-4°.
  4. Un vol. in-8°, Paris 1856, Capelle, éditeur.