Revue musciale - 14 décembre 1920

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Revue musicale
Camille Bellaigue

Revue des Deux Mondes tome 60, 1920


Revue musicale


THEATRE DE L’OPERA-COMIQUE : Le Roi Candaule, comédie lyrique en cinq actes ; paroles de M. Maurice Donnay, musique de M. Alfred Bruneau.


Je ne sais plus très bien dans quelles conditions le roi Candaule, celui de la fable grecque, procura jadis à son ami le général Gygès, le plaisir de contempler sa femme vraiment nue. A l’Opéra-Comique, la chose a lieu pendant que la reine se baigne. La scène, ou le tableau du bain formant, si j’ose dire, le clou de la pièce, il est permis d’y rattacher une étude et comme une courte revue des bains dans la musique, ou de la musique balnéaire.

Le plus ancien exemple devrait être tiré du Déluge de M. Camille Saint-Saëns. On connaît depuis longtemps la grandeur et la puissance de cet épisode symphonique. Après, — toujours dans l’ordre historique, — viendrait l’oratorio de Hændel, Israël en Egypte, avec l’engloutissement des Égyptiens dans les flots, refermés sur eux, de la Mer Rouge. Vous vous rappelez l’admirable chœur et l’effet de ces mots sans cesse répétés : « le cheval et le cavalier. » Ajoutons que Hændel est l’auteur encore de certaines « musiques sur l’eau, » mais non pas, celles-là, dans ou sous l’eau.

J’aimerais parler aux lecteurs de la Revue, — et j’espère le faire prochainement, — de certain opéra moitié comique et moitié bouffe, du XVIIIe siècle. L’ouvrage a pour titre Le voyage à Chaud fontaine et pour auteur un prédécesseur et concitoyen de Grétry, Jean-Noë Hamal. La principale scène de cette comédie, (tout le second acte), se passe dans une petite ville d’eaux voisine de Liège et, plus exactement, dans les eaux, aménagées en cabinets et baignoires, de la dite station thermale. En fait de musique, et de mise en scène, il y a là des choses fort plaisantes, qui feraient la joie de M. Albert Carré, et la nôtre.

Jeunes beautés, sous ce feuillage
Qui vous présente un deux ombrage,
Bravez le jour et la chaleur.

C’est le « chœur des baigneuses, » au second acte des Huguenots. Baigneuses d’autrefois, à peine dévêtues, chastement enjuponnées de gaze, et prenant entre des lames de verre, lesquelles figurent le Cher au pied du château de Chenonceaux, des poses décentes et de pudiques ébats. Musique un peu passée, mais encore agréable, coulante, à laquelle je préfère toutefois, pour l’humide et fraîche impression que vraiment elles causent, une vingtaine de mesures d’orchestre avant le lever du rideau.

Plus près de nous, la Sapho de Gounod s’achève par un bain, ou par un plongeon, fameux entre tous, dont la préparation psychologique et musicale (arioso, récits et stances) forme quelques-unes des pages maîtresses, les plus nobles peut-être, du musicien.

Rappellerons-nous d’autres baignades lyriques, et parfois mortelles aussi ? Loreley est un lied admirable de Liszt, sur la poésie d’Henri Heine : admirable de ligne mélodique, admirable d’accompagnement et presque de symphonie au piano, admirable même, — pur moments, — de mystérieux et funeste silence. Debout sur son rocher, qui domine le fleuve, Loreley peigne sa chevelure d’or avec un peigne d’or. Elle chante, et son chant attire le pêcheur et le perd. Tout est sensible à notre oreille, j’allais ajouter à nos yeux. Nous croyons tout entendre et tout voir, le paysage et la vierge fatale, la sirène et sa chanson, et le fleuve, dont les flots, après le naufrage, redisent encore longtemps le secret de mélancolie, de malheur et de mort : « Et voilà ce que Loreley a fait avec son chant. »

Sœurs de Loreley, mais sœurs innocentes et douces, les filles du Rhin forment, au début du Rheingold, un ravissant trio de nageuses. Il n’y a peut-être pas dans la musique entière de plus mélodieuse ou mélodique, harmonique et symphonique « pleine eau. »

Pâle et blonde,
Dort sous l’eau profonde
La willis au regard de feu.

Qui pourrait l’oublier, ne l’eût-il vue qu’une seule fois, pâle et blonde elle-même, avec ses yeux de willis, la baigneuse imprudente, égarée, l’Ophélie que fut naguère, — il y a longtemps, — Christine Nilsson. M. Paul Bourget écrivait un jour : « Il y a dans le quatrième acte d’Hamlet une romance divine. » C’est peut-être beaucoup dire. Mais, s’ils veulent bien se rappeler la mélancolique ballade, et les éclats un peu fous qui l’interrompent, — (je ne parle pas des fâcheuses roulades ou « cocottes » qui la couronnent), — et telle phrase de récitatif qui s’y mêle ; enfin et surtout, flottant avec Ophélie elle-même, parmi les fragiles trophées de ses fleurs et de ses voiles, le souvenir mélodieux de « sa joie perdue » et de « son inguérissable amour, » alors les plus « avancés » d’entre nous, ou les plus oublieux, reconnaîtront ici l’une des scènes d’Hamlet où la musique d’Ambroise Thomas s’est souvenue de la poésie de Shakspeare et n’en a pas démérité.

Retournons, toujours dans l’ordre du bain, ou des bains, à l’histoire grecque. Un récit de Phryné, de M. Camille Saint-Saëns, nous paraît le chef-d’œuvre du genre et l’un des chefs-d’œuvre du maître. Le musicien écrivait un jour, plaisamment, à l’auteur du poème, Auge de Lassus : « Je vous demande de réfléchir s’il ne serait pas avantageux de mettre au premier acte le merveilleux récit que cette belle personne dégoise au second : celui du bain de mer ; cinquante centimes, peignoir compris. » Libre au grand artiste de rire, de rire de lui, mais à lui seul. Aussi bien, il ne riait plus quand, un autre jour, il écrivait encore à son collaborateur, à propos de la même scène : « J’ai trouvé l’apparition. Il y a là un mélange de terreur sacrée et de volupté qui n’est pas sans charme. Du moins, je l’espère. » A la bonne heure, et voilà qui s’appelle parler. Et nous-même, pourquoi ne parlerions-nous pas de Phryné à propos de la reine Candaule ? L’un et l’autre sujet sont « pleins de récits tout nus. » Les deux dames ont eu la même aventure et donné le même spectacle. Phryné, plus habituée, en fit les frais deux fois : la première, devant la justice, la seconde au bord de la mer, avec un égal succès. Et voici dans quels termes la belle courtisane rapporte à Vénus Astarté, sa patronne, son triomphe marin, le plus intéressant pour une déesse sortie des eaux :

Un soir, j’errais sur le rivage,
Rêvant de vivre en ton doux esclavage,
Près d’un temple où tu fais séjour,
O Reine de beauté ! Je te sentais présente,
Si doux était l’adieu de l’heure finissante,
Si pur était le ciel aux feux mourants du jour.
Bientôt, tranquille et dédaigneuse,
Folâtrait la baigneuse.

Mes longs cheveux flottaient, des zéphirs caressés ;
Les alcyons passaient, alanguis et lassés.
Tout à coup retentit ton grand nom : Aphrodite !
Ainsi me saluaient, étonnée, interdite,
Les pêcheurs abusés dont les dieux s’égayaient.
Excuse leur démence !
Ils m’avaient aperçue et c’est toi qu’ils voyaient,
Comme en ce premier jour où, dans ta gloire immense,
Ton beau corps ruisselant des pleurs du flot amer,
Tu t’élevais, superbe, au-dessus de la mer.

L’heure et le lieu, la mer, le ciel et le soir, l’apparition radieuse et « la terreur sacrée » qu’elle répand, le paysage et l’état d’âme, l’un et l’autre antique et païen, il n’est rien ici que la musique n’exprime avec autant de grâce que de splendeur. Faut-il dire par quels éléments, ou quels moyens ? Essayons. La basse, pour commencer, arpégeant lentement et près de vingt fois de suite le même accord, étend partout un calme solennel. Sur cet accompagnement imitatif la voix de Phryné, timide encore, pose, puis déroule tout bas une ample mélodie, d’où se répand sur la baigneuse solitaire et peu à peu troublée, l’influence nocturne des Dieux. Puis des gammes agiles, des notes, de flûte, pareilles à des gouttelettes sonores, se croisent et rejaillissent autour d’elle. Avec quel éclat retentit la salutation divine ! « Aphrodite ! » A s’entendre ainsi nommer, l’orgueil, l’enthousiasme envahit la belle créature. L’orchestre s’enfle et se soulève. Il fait affluer plus que la vie, l’immortalité même, au cœur de cette mortelle que vient de sacrer déesse la flatteuse méprise des nautoniers. La symphonie bouillonne, écume, et d’un suprême élan la jette enfin sur le rivage. « Le flot qui l’apporta recule, » non pas épouvanté, mais enorgueilli, et Phryné depuis longtemps s’est tue, que l’orchestre acclame encore le miracle de la branlé se levant sur le monde pour la première fois.

Après la Phryné de M. Saint-Saëns, et pour terminer, la Pénélope de M. Fauré. Tout de suite, étant donnée la présente étude, vous devinez quel épisode nous, revient en mémoire : moins qu’un bain cette fois, une ablution locale et légère, mais un chef-d’œuvre encore, de pur style grec, auguste et familier. « Euryclée, tu laveras les pieds de notre hôte étranger. » Au fond de la scène, la vieille nourrice obéit et soudain reconnaît son maître, mais ne le trahit pas. Cependant, sur le devant du théâtre, l’épouse continue de rêver à l’époux, qu’elle ne sait pas si proche, à l’attendre, à l’appeler. Doucement la rêverie conjugale accompagne le rite hospitalier, et pendant quelques instants l’un et l’autre se poursuivent ensemble avec même discrétion, même tendresse et même poésie. C’est proprement délicieux.

Il nous reste à peine la place de vous entretenir du bain lyrique le plus récent, celui de la reine Candaule, et de vous en exposer la cause et les effets. Ceux-ci consistent dans l’amour bientôt déclaré de la reine pour son contemplateur indiscret malgré lui, mais charmé ; puis dans la déposition et le meurtre du roi par les soldats de Gygès ; enfin dans la réunion de Gygès et de la princesse, le soir de leur hymen, sous les yeux, bienveillants avec ironie, de Candaule revenu, ou plutôt revenant, et spectateur à son tour. Nous aurions aimé connaître les raisons, peut-être légères, mais sûrement spirituelles et plaisantes, par où M. Maurice Donnay peut expliquer la complaisance empressée, pressante même, du monarque pour le militaire. C’est assurément un cas particulier, s’il n’est unique dans l’histoire, de propagande esthétique autant que d’altruisme conjugal. Nous avions cru jusqu’ici qu’en pareille matière le proverbe n’a pas tort et que charité, — c’est-à-dire amour, — bien ordonnée commence par soi-même, ou plutôt s’y arrête et s’y termine. M. Donnay sans doute eût ébranlé notre croyance. Mais le malheur a voulu que la musique du Roi Candaule nous empêchât à peu près constamment d’en entendre les paroles. C’est grand dommage, et pour les gens qui n’aiment pas la musique de M. Bruneau, le contraire eût été préférable. Bien que musicien lui-même, M. Donnay n’est pas de ces gens-là. Dès les premières scènes, le librettiste hellénisant nous signale « Brounos » comme l’un des premiers compositeurs du temps. Cette parole est de celles, — très rares, — qui sont arrivées à nos oreilles. Faut-il avouer qu’elle ne nous a pas convaincu ? Justement, et pour justifier son opinion, le tyran de Sardes se fait jouer à l’instant même un petit air du musicien qu’il vient de citer. Mais à ce nouvel argument nous eûmes encore le regret de ne point nous rendre.

Il y a plus d’une façon de traiter en musique les sujets empruntés à l’antiquité. Premièrement, la manière noble, la grande manière : celle d’un Gluck, et depuis, proportions gardées, celle du Gounod de Sapho, celle du Berlioz des Troyens. A l’autre extrémité, nous avons le genre Offenbach. Et, pour remplir « tout l’entre-deux, » les œuvres tempérées, moyennes, ne manquent pas. Ce fut un fort agréable badinage, à l’Opéra-Comique même, que le Mariage de Télémaque. Avec son délicieux et regretté confrère et compère Jules Lemaltre, oserons-nous dire, — « à la manière de, » à leur manière à tous deux, — que cette fois déjà Donnay s’en était donné… Et la musique de M. Claude Terrasse ne manquait ni d’esprit ni même, quand il le fallait, de sentiment et de poésie véritable.

La manière de M. Bruneau, chacun le sait, est la manière forte. Le musicien de Messidor s’est fait une spécialité des gros ouvrages. Il y excelle. On loue volontiers sa « patte » ou sa « poigne. » Mais le Roi Candaule demandait du doigté. Le Roi Candaule n’était pas l’affaire de M. Bruneau ; ni M. Maurice Donnay son librettiste, ou son poète prédestiné. Sa musique ne ressemble et ne se rapporte en aucune manière à l’idée, au sentiment et, — je l’imagine du moins, — aux paroles de cette histoire légère. Elle ignore les sous-entendus et ne les pratique pas. Tout au contraire, on ne l’entend que trop, cette musique ; je dirais même qu’on la surentend. Passe-t-il une occasion d’avoir de l’esprit, de la grâce, des ailes, de rire ou de sourire seulement, elle la laisse passer. Partout et toujours elle appuie, elle pèse, elle écrase. Quelques personnes, dit-on, s’attendaient à trouver M. Bruneau changé. Il a trompé leur espoir. Même sous le pseudonyme de Brounos, tout le monde l’a reconnu.

Le Roi Candaule n’a que trois interprètes qui comptent : Mlle Chenal, MM. Jean Périer et Friant. Le troisième (Gygès) est un ténor à la voix claire et haute, si haute même, qu’on la croirait placée au-dessus de sa tête. M. Jean Périer, sans mauvais goût ni caricature, a fait de Candaule un fantoche royal et conjugal assez réjouissant. Quant à la belle Mlle Chenal (la reine), elle a pris l’habitude, à force de chanter la Marseillaise, de s’exprimer avec la dernière violence


CAMILLE BELLAIGUE.