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Revue musicale — 28 février 1835

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— L’Opéra a donné la Juive. Dès long-temps on racontait toutes les merveilles de l’ouvrage nouveau, et pourtant, dans l’énumération verbeuse des prodiges qui devaient ramener la foule dans des sentiers qu’elle semblait vouloir oublier, tous s’étaient bien gardés de dire un mot de la musique. Or, ce silence avait augmenté l’empressement du public, et, ce soir-là, c’était de musique surtout qu’il était avide et curieux ; car, pour le reste, il le savait déjà par cœur, avant que les portes fussent ouvertes, les lustres allumés. Les journaux avaient tous pris soin d’annoncer que le livret était de M. Scribe, et pour quiconque avait quelque habitude du théâtre comme l’entend M. Scribe, et des moyens épiques et grandioses qu’il emploie tous les jours à l’édification de ses œuvres lyriques, il était facile, bien avant le lever du rideau et sur le simple titre, de construire le drame scène par scène, et tel qu’il avait dû sortir d’un seul jet de cette tête académique. On savait d’avance que, dans cette pièce, il y aurait une Juive, que cette Juive serait séduite par quelque prince catholique, comme cela était arrivé déjà dans la Muette de Portici, du même auteur, et qu’au dénouement, le prince catholique serait banni et la Juive brûlée, à la grande satisfaction de soixante comparses, promenant la croix de Jésus-Christ sur des tréteaux, et grotesquement affublés de robes pontificales.

On savait d’avance que tout cela serait écrit dans un style incroyable, parsemé de gracieux solécismes, d’antithèses choisies et de sonnantes métaphores, et de toutes ces scènes dont le sol qu’ensemence M. Scribe est d’ordinaire si luxuriant. Sa mise en scène était révélée, elle aussi ; on avait fait tant de bruit des cuirasses de fer, des caparaçons d’acier, des housses de velours, d’or et d’argent, et de toutes les splendeurs de ces cortéges impériaux, et de ces interminables processions qui, du commencement à la fin, ne cessent de défiler, à la joie des curieux.

Mais la musique, c’est là qu’était tout le mystère ! Quelle serait donc la musique de la Juive ? Que Rossini demain écrive un opéra, et tous ceux qui ont suivi dans ses développemens successifs cette organisation miraculeuse, en pourront hardiment préjuger le style et la dimension. Rossini est un homme en qui l’on doit avoir aujourd’hui toute confiance. Cette imagination sereine et calme, et qui se repose dans sa force et sa toute-puissance, n’aura plus désormais que des élans réguliers et sublimes. Certes nul ne sait dans quel nuage ira se perdre un jour l’aigle qui s’est arrêté sur les sommets de Guillaume Tell, et qui depuis, silencieux, regarde le soleil se coucher à l’occident. À coup sûr, s’il ouvre encore ses ailes, ce ne sera pas pour descendre. Mais M. Halévy ! que prévoir du style de M. Halévy ? quelle conjecture rationnelle faire sur un ouvrage important et nouveau de l’auteur de Clari, de l’Artisan, de la Langue Musicale, du Dilettante d’Avignon ; etc., etc. ? Aussi, la rumeur était grande dans le public. — Il a changé de manière, disait-on ; il a cessé d’imiter Rossini et les Italiens. Halévy est un homme d’avenir ; la mélodie a chanté en lui, et dès ce jour il a quitté les sentiers battus pour se recueillir dans son œuvre, et fonder une école nouvelle. L’attente — du public a été trompée lorsqu’après avoir cherché pendant cinq heures la musique de M. Halévy dans la Juive, il ne l’a pas trouvée.

En effet, vainement le public avait ouvert à la musique toutes les avenues de son intelligence, en vain il écoutait avec recueillement, en vain il s’est mis en travail de découvrir, sous cet amas de notes, des formules neuves, des chants inouïs encore, des modulations originales. Nous plaignons sincèrement M. Halévy. Sans doute, sa partition est restée enfouie sous les casques, les cuirasses et les cottes de mailles ; car il est impossible de prendre au sérieux ces masses de voix et d’instrumens qui, pendant cinq heures d’horloge, accompagnent, sur des chants écrits selon Rossini, Auber et Meyer Beer, les processions qui entrent dans l’église, et les chevaux qui piaffent dans la rue.

On a trouvé sévère le jugement que nous avons porté sur le dernier ouvrage de M. Bellini, et cela n’a plus rien qui nous étonne aujourd’hui, que nous venons d’entendre la Juive. Nous sommes tout disposés à jeter, avec les nobles dames qui fréquentent le Théâtre Italien, des couronnes de fleurs et des gerbes de laurier aux pieds du jeune auteur des Puritains. Il est triste cependant d’avoir à réhabiliter une œuvre médiocre, par cette seule raison qu’il vient d’en éclore une pire. Durant tout le cours de la représentation, le public est demeuré parfaitement froid et dédaigneux. À la fin, quelques amis ont voulu faire une petite ovation à M. Halévy, qu’ils ont appelé à cris tumultueux.

Personne, dans la salle, ne s’est opposé à ces innocens désirs, manifestés avec tant de bonne foi et d’unanimité. Déjà les loges étaient désertes, et le public a senti qu’il devait se retirer pour ne pas troubler cette fête de famille. M. Halévy a paru traîné par Nourrit. Arrivés sur le proscenium, M. Halévy et Nourrit se sont embrassés dans une accolade toute fraternelle. Que si vous nous trouvez sévères envers un homme de conscience et de talent, nous répondrons que devant la critique honnête et pure, il n’existe que des œuvres bonnes ou méchantes, et que c’est son devoir de cultiver les unes, et de les émonder, afin qu’elles fleurissent au soleil, et d’arracher les autres sans pitié : il est pénible, nous le savons, d’élever la voix pour troubler un auteur dans sa fête ; mais les intérêts de l’art marchent avant ceux d’un individu, et quand on le doit, ce serait lâcheté d’hésiter un instant à le faire. On n’arrache l’ivraie avec obstination que là où l’on sait bien que le bon grain peut naître.

Quelles que soient nos critiques, néanmoins nous ne serions pas surpris que la Juive réussît à fixer la foule, et valût à l’Opéra de belles recettes. La pompe du spectacle, les beaux talents de Nourrit et de Mlle Falcon sont de puissans auxiliaires.

— On vient de représenter à l’Ambigu-Comique un drame en cinq actes de M. Mallefille, Glen-Arvon, qui se recommande par des qualités littéraires assez rares à ce théâtre. C’est le premier ouvrage d’un jeune homme pour lequel ce début nous paraît du plus heureux augure.