Revue musicale - 1856/03

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Revue musicale - 1856
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 3 (p. 672-675).
REVUE MUSICALE

Les théâtres lyriques se meurent presque d’inanition. À l’Opéra, rien de nouveau depuis le Corsaire, médiocre ballet qui continue cependant d’attirer la foule, grâce au talent de la Rosati et à l’imitation d’un naufrage qui fait les délices de tous les Parisiens qui n’ont vu de bourrasques que sur le lac du bois de Boulogne. Évertuez-vous donc à faire des chefs-d’œuvre, quand on voit des scenario comme celui du Corsaire remplir trois fois par semaine la grande salle de l’Opéra ! Il y a au moins dix-huit mois qu’on répète, qu’on arrange et qu’on dérange à ce même théâtre un ouvrage intitulé la Rose de Florence, qui, après avoir été mis en deux actes, puis allongé en trois, en quatre, et remis en trois actes, est définitivement renvoyé aux calendes grecques, c’est-à-dire à l’année prochaine, s’il y a lieu. Quelques débuts insignifians et le rétablissement des pensions, qui avaient été supprimées en 1830, sont les seuls événemens qui se soient accomplis à l’Opéra depuis six mois. Quant à des ouvrages nouveaux, il n’en est pas plus question que des chefs-d’œuvre de Glück, de Sacchini, de Spontini et de Rossini, qui dorment dans les cartons du sommeil des immortels.

Le théâtre de l’Opéra-Comique, pour être plus actif, n’en est pas plus heureux. Les opéras s’y succèdent et passent rapidement, comme des ombres chinoises, sans laisser de traces. On ne parle déjà plus de Mme Cabel, cette petite planète découverte, il y a quelques années, par des astronomes de contrebande, et qui a presque disparu de notre horizon constellé. Cependant on a donné, le 26 avril, un opéra-comique en trois actes, Valentine d’Aubigny, qui devait, disait-on, renouveler les douces émotions de l’Éclair. Qu’est-ce donc que Mlle Valentine d’Aubigny ? Une jeune orpheline de condition, qui, ne sachant où se réfugier, va demander un asile à une famille de province qu’elle a connue dans des temps meilleurs. Elle se met en voyage et arrive à Fontainebleau, dans une auberge de fort mauvaise compagnie, où se passent des événemens qui pourraient être du ressort au moins de la police correctionnelle. Dans cette auberge se rencontrent à la fois un jeune comte de Mauléon, ami d’enfance de Valentine, qu’il n’a pas vue depuis des siècles, et dont il a conservé le plus tendre souvenir ; un chevalier de Bois-Robert avec une Sylvia de la Comédie-Italienne, qui le poursuit armée d’un billet à la La Châtre, dont elle exige le remboursement ou l’équivalent par un mariage en bonne forme. Mlle d’Aubigny n’aurait qu’un mot à dire pour revendiquer le nom que Sylvia lui enlève pour tromper la candeur du comte de Mauléon, et ce mot, elle ne le dit qu’à la fin du troisième acte, parce que sans cette réserve extrême la pièce n’existerait pas. Si du moins l’imbroglio de MM. Jules Barbier et Michel Carré était amusant, on passerait condamnation sur le reste et sur l’invraisemblance de leur fable médiocre. On n’apprécie toute l’habileté de M. Scribe dans ce genre, plus difficile qu’on ne croit, que lorsqu’on voit les pièces de ses jeunes compétiteurs. La musique de M. Halévy, bien supérieure au poème qui l’a inspirée, n’a pu cependant en racheter complètement les faiblesses. On remarque au premier acte une charmante romance : Comme deux oiseaux que le ciel rassemble, très bien chantée par M. Bataille ; les jolis couplets : Un amoureux, que M. Mocker dit avec esprit, et un trio bien venu. Un joli quatuor au second acte et un duo assez dramatique au troisième ne suffisent pas pour sauver la langueur toujours croissante d’un ouvrage plein d’ailleurs de distinction et de charmans détails. Nous pensons que la reprise, de Richard Cœur-de-Lion, qui vient d’avoir lieu tout récemment au théâtre de l’Opéra-Comique, sera plus fructueuse pour l’administration que les nouveautés qu’elle donne depuis quelque temps. On ne se lasse pas des vrais chefs-d’œuvre, et bien que celui de Grétry, qui remonte à l’année 1785, soit assez médiocrement chanté en l’an de grâce 1856, il attirera tous ceux qui aiment la vérité, le sentiment, l’esprit et le génie, sans lequel on ne fait rien de durable dans les arts. M. Barbot, qui joue le rôle de Blondel, possède une voix de ténor assez étendue, mais un peu gâtée par des sons de gorge et une prononciation qui sent trop les bords de la Garonne, où sans doute l’artiste a vu le jour. Ses gestes trop nombreux et son goût pour les éclats de mélodrame indiquent suffisamment qu’il a fait longtemps les délices de quelque chef-lieu de préfecture. M. Jourdan est infiniment mieux dans le personnage de Richard, dont il a chanté la romance à deux voix : Un regard de ma belle, avec un sentiment distingué et une voix bien dirigée.

Le Théâtre-Lyrique ne désemplit pas dans les jours fériés où l’on donne la Fanchonnette. Heureuse fille, qui ne se doutait pas la veille du bonheur qui l’attendait au lendemain ! Pour donner un peu de repos à Mme Miolan, qui chante quatre fois par semaine les agréables chansonnettes de M. Clapisson, on a repris également au Théâtre-Lyrique le chef-d’œuvre de Grétry. « Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ? » La musique de Grétry est précisément de la musique populaire dans le bon sens du mot. Aussi sera-t-elle accueillie favorablement par le public qui fréquente ce théâtre des lointains climats.

Nous ne sommes pas aussi dédaigneux qu’on voudrait le croire quand il s’agit de musique sans prétention, pourvu qu’on la donne pour telle, comme le fait spirituellement M. Offenbach aux Bouffes-Parisiens. Il sera beaucoup pardonné à M. Offenbach et au théâtre qu’il dirige pour avoir mis la main sur un petit chef-d’œuvre à peu près inconnu de Mozart, le Directeur de Spectacle (der Schauspiel-Director), opérette en un acte, qu’il a eu la bonne pensée de faire représenter sous ce titre : l’Imprésario. C’est en 1786 que Mozart laissa échapper de ses mains ce petit joyau, qui lui fut commandé par l’empereur Joseph II à l’occasion d’une fête qui eut lieu au palais de Schœnbrunn. Il y a quatre personnage : deux hommes, ténor et basse, et deux femmes, qui furent représentées dans l’origine par Mlle Cavaglieri et Mme Lange, qui n’était autre que la belle-sœur de Mozart, cette Aloyse de Weber dont le regard l’avait enchanté et qu’il voulait épouser. Au refus qu’il éprouva, Mozart, qui avait la candeur du génie, reporta son affection sur sa sœur Constance, qui devint sa femme. Mlle Cavaglieri et Mme Lange étaient les deux plus habiles cantatrices qu’il y eût alors à Vienne, et, sous les noms symboliques de Cœur (Herz) et de Timbre-Argentin (Silberklang) qu’elles ont dans la pièce, chanter, deux types, le brio de la fantaisie vocale et la tendresse du sentiment. Mozart, avec ce goût parfait qui le distingue, leur a distribué à chacune les gorgheggi et les notes émues qui pouvaient le mieux faire ressortir leurs qualités respectives. Bien que cette esquisse de l’impresario soit de la même année que le Nozze di Figaro, on la dirait d’une date beaucoup antérieure et presque de l’enfance de Mozart ; mais les dieux n’ont pas d’enfance et parlent toujours d’or. La petite pièce est chantée avec ensemble au Bouffes-Parisiens, particulièrement par Mlle Dalmont, personne gracieuse, avenante, dont la voix de soprano, juste et suffisamment timbrée, ne manque pas de flexibilité. Les amateurs que le nom de Mozart attirera dans la petite salle des Bouffes-Parisiens feront bien d’écouter aussi les Pantins de Violette, la dernière improvisation gracieuse de M. Adolphe Adam, que la mort est venue surprendre, le 4 mai, par un de ces coups foudroyans qui étonnent les esprits les plus aguerris à ce genre d’émotions. Ce n’est pas le moment d’apprécier comme il convient l’œuvre très mêlée de ce facile compositeur, dont nous n’avons jamais méconnu le mérite, mais que nous avons dû combattre pendant sa vie ; parce que ses succès mêmes nous paraissaient d’un dangereux exemple. Dans un temps où tout se publie avec fracas, excepté la vérité que tout le monde a sur le bout des lèvres, nous avons eu le courage de dire à M. Adolphe Adam qu’il faisait un usage regrettable de ses facultés, et que, pour un membre de l’institut, un professeur du Conservatoire, une notabilité de l’école française, il y avait quelque chose de mieux à faire que d’écrire dans les journaux des articles sans portée, qui compromettaient son nom et son talent. Sans doute, de dures nécessités condamnaient M. Adam à ce labeur ingrat, sur lequel, nous assure-t-on, il ne se faisait d’ailleurs aucune illusion. Eh ! qui donc ne les connaît pas, ces cruelles messagères du destin ? croit-on que nous soyons tous sur des roses ? il n’en est pas moins vrai de dire que cette intromission des artistes créateurs dans le domaine de la critique, ou, pour mieux s’exprimer, sur le forum de la publicité, est une des causes qui ont le plus contribué à l’abaissement des esprits et des caractères. On l’a dit ici même tout récemment, et avec une autorité qui a eu du retentissement, ces lâches complaisances de la critique, cet échange perpétuel de mensonges affectueux, cette conspiration permanente contre la venté générale au profil de misérables coteries, ont altéré tous les rapports des choses et ravalé l’idéal au niveau d’une enseigne de boutique ; mais, comme l’a dit aussi un autre écrivain de talent à propos des Contemplations de M. Hugo, la raison finit toujours par avoir raison.

La perte regrettable de M. Adolphe Adam laisse une place vacante à l’Institut. Les candidats sérieux qui se présentent pour le remplacer sont MM. Niedermeyer, Félicien David et Charles Gounod. Les chances paraissent être en faveur de M. Niedermeyer, homme de mérite, musicien instruit, qui a composé plusieurs grands opéras, Stradella, Marie Stuart et la Fronde, et plusieurs chefs-d’œuvre mélodiques qui sont connus de toute l’Europe, tels que le Lac de M. de Lamartine. M. Niedermeyer, qui, à une précédente élection, a déjà obtenu le suffrage de tous les membres de la section de musique, serait un choix d’autant plus excellent qu’il représenterait à l’Institut la tradition de la belle musique religieuse du XVIe siècle, qui se résume dans le grand nom de Palestrina. Directeur de l’école de musique qui a été fondée, il y a quelques années, pour relever le goût de l’art religieux si étrangement perverti par l’ignorance du clergé et des artistes qu’il emploie, M. Niedermeyer porterait à l’Institut son tribut de lumières, et balancerait un peu l’influence. Excessive de l’art contemporain, où domine exclusivement la forme dramatique.

La mort, qui cette année semble sévir plus particulièrement sur les hommes distingués, vient d’enlever aussi à Florence un jeune pianiste italien, Adolfo Fumagalli, qui donnait les plus grandes espérances. Nous l’avions connu à Paris, où il était venu se fixer il y a quelques années, et nous avons eu occasion d’apprécier ici même son talent énergique et plein de brio. Né à Milan 1828, M. Fumagalli avait à peine vingt-sept ans, et si le temps n’eût manqué à son ambition, il était destiné à s’élever au premier rang des virtuoses.

Si la musique semble visiblement péricliter dans les mains de ceux qui se sont donné la mission d’en faire l’occupation unique de leur vie, on trouve parfois dans le monde certaines organisations d’élite qui vous consolent un peu de tant de mécomptes. Nous assistions il y a quelques jours à l’audition d’un opéra de dilettante dans un salon du faubourg Saint-Germain, où la présence de Rossini excitait la curiosité de tous. L’ouvrage, exécuté au piano par des amateurs et des artistes inconnus, parmi lesquels nous avons remarqué un élève du Conservatoire qui possède une très jolie voix de ténor, la fille de Banderali, qui annonce devoir faire honneur au nom qu’elle porte, et un M. Marcolini qui chante le baryton avec talent, révèle des études sérieuses et, une vocation musicale des plus distinguées. Deux quatuors, un trio, un duo et une charmante romance, intitulée Bouton de Rose, nous ont paru des morceaux bien écrits, pleins d’esprit scénique et de mélodies faciles. L’illustre maestro, que tout le monde consultait du regard, accordait son approbation à plus d’un passage agréable de cette partition inédite, que l’auteur accompagnait lui-même au piano avec habileté, lorsque le créateur de Guillaume Tell vit un des auditeurs s’approcher respectueusement de lui : « Depuis que vous avez cessé d’écrire, monsieur Rossini, lui dit cet adorateur fervent, j’ai presque cessé de vivre. Je ne puis me faire à la musique qu’on nous donne ; mais dans votre œuvre admirable la partition que je préfère et que je mets au-dessus de toutes les autres, c’est votre Lucie ! » À ce mot, tout le monde se sauva, et Rossini resta silencieux et immobile, impavidus comme le juste d’Horace.
P. SCUDO.