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Revue musicale - L’Ancienne salle du Conservatoire

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Revue musicale - L’Ancienne salle du Conservatoire
Revue des Deux Mondes4e période, tome 146 (p. 218-229).




REVUE MUSICALE


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l’ancienne salle du conservatoire


In memoriam loci electi !


Pour des raisons de prudence que l’horreur d’un récent désastre ne permettait pas même de discuter, la Société des Concerts a dû quitter la salle du Conservatoire. Elle s’est transportée dans la salle de l’Opéra, et, jusqu’à la construction des nouveaux bâtimens de notre école de musique, elle continuera de s’y réunir. Pour l’illustre compagnie, ce n’est, dit-on, que l’exil. Soit, et je veux espérer que ce ne sera pas la mort. Il semble pourtant, il est même certain que quelque chose, et quelque chose de grand, vient de finir. Dans la vieille et glorieuse maison les exilés ne rentreront plus. Il est muet pour toujours, le nid harmonieux qui vit éclore, il y a soixante-dix ans, les neuf chefs-d’œuvre, alors ignorés, qui dominent aujourd’hui la musique tout entière. Soixante-dix ans, un peu moins de trois quarts de siècle. On a peine à croire qu’il n’ait pour nous que cet âge, l’homme qui nous apparaît déjà comme un ancêtre, presque comme un dieu, là-bas, à l’origine d’un monde.

La voilà vide et veuve de lui, cette salle, j’allais dire cette arche, où jadis il rendit ses premiers oracles. Il est juste, il est pieux de la saluer une dernière fois, à la veille de sa ruine. J’écris ces pages dans la Bibliothèque du Conservatoire, tout près et contre la porte close du sanctuaire abandonné. Il n’y a derrière cette porte qu’une modeste enceinte, quelques pierres et quelques cloisons de bois. Mais dans ce peu de matière l’âme pure des sons a chanté. Entre ces minces parois, merveilleusement sonores, un long miracle de parfaite beauté s’est accompli. Je voudrais essayer de le rappeler, de retenir un moment un idéal qui nous fuit, peut-être pour toujours, et dont ce lieu choisi fut non seulement le témoin, mais l’auxiliaire et le sénateur.

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Il y aura soixante-dix ans le 9 du présent mois de mars, que la Société donna son premier concert et que, dans la salle du Conservatoire, les premiers accords de la symphonie Héroïque éclatèrent pour la première fois. C’était bien à celle-là d’ouvrir, un jour de printemps, le cortège fraternel et triomphal. « Ô ma belle guerrière ! » On put la saluer du salut de Shakspeare, jeune, elle aussi, victorieuse, et debout sur le seuil des temps nouveaux.

L’avènement de la Société des Concerts fut célébré par les contemporains moins comme une nouveauté que comme une restauration. « Après un trop long interrègne, écrit le chroniqueur du Journal des Débats, Euterpe a ressaisi le sceptre de l’harmonie ; sa maison de plaisance est toujours dans la rue Bergère. » Avec autant de plaisir, sinon de poésie, la Revue musicale assure que « le 9 mars 1828 sera inscrit comme un beau jour dans les fastes de la musique française, et comme l’époque de sa régénération. Non seulement l’exécution y a repris ce cachet de supériorité qui avait donné au Conservatoire une réputation européenne, mais une influence morale de l’ordre le plus élevé s’y est développée et ne peut manquer d’avoir les plus heureux résultats. »

Quels étaient donc ces concerts, dont la nouvelle société venait de reprendre et de relever, si vite et si haut, la tradition déjà ancienne ? C’étaient ceux qu’on nommait les Exercices d’élèves du Conservatoire. L’usage s’en était établi dès les premières années de l’École royale de chant, fondée en 1784 et devenue par décret de l’an III le Conservatoire de musique. Le premier de ces exercices, dont la fortune devait être éclatante et durable, eut lieu le 18 avril 1786 dans la petite salle, longtemps unique, de l’École installée dans l’hôtel des Menus-Plaisirs du Roi. Les élèves y exécutèrent avec succès le Roland de Piccini. Cette salle, qui donne sur la rue du Faubourg-Poissonnière, existe encore aujourd’hui. Elle reçut naguère d’illustres visiteurs. Le général Bonaparte s’y est assis ; Lucien, frère de l’Empereur, y présida une distribution des prix et l’Impératrice Joséphine ne dédaigna pas d’y paraître. En 1800, trois séances annuelles y furent organisées, pour l’audition des œuvres des grands maîtres. L’exercice du 13 avril 1801 est resté fameux : un morceau de piano fut exécuté par l’élève Zimmermann et un solo de basson par le citoyen Judas, lequel, ayant perdu son instrument à la bataille de Marengo, eut l’honneur d’en recevoir un autre des mains du ministre de l’Intérieur.

Le succès des Exercices-Concerts augmenta rapidement. Les symphonies de Haydn et celles de Mozart formèrent peu à peu le fond du répertoire. Haydn écrivait en 1806 à Cherubini : « Je vous prie de recevoir mes remerciemens et de les faire agréer aux membres du Conservatoire, au nom desquels vous avez eu la bonté de m’écrire. Ajoutez bien que tant qu’Haydn vivra, il portera dans son cœur le souvenir de l’intérêt et de la considération qu’ils lui ont témoignés. » Le Conservatoire devint, selon Fétis, « le rendez-vous des artistes, des amateurs et des étrangers de distinction. La symphonie y fut exécutée avec un feu, une verve de jeunesse qu’on ne retrouvera peut-être plus ». Il était de règle de donner tous les ans pour jeune chef à ce jeune orchestre le lauréat du premier prix de violon. Quand vint le tour d’Habeneck, il fit preuve aussitôt d’une telle maîtrise, qu’on dut lui laisser son commandement. Il l’exerça neuf années de suite, de 1806 à 1815, et c’est pendant cette période qu’il fit exécuter pour la première fois par ses camarades la première symphonie de Beethoven.

La renommée des concerts du Conservatoire durait encore en 1821. On lit dans le Journal des Théâtres du 20 juin : « Ces exercices sont très suivis et méritent de l’être. Il est en effet fort intéressant d’entendre de jeunes élèves exécuter la musique comme des professeurs, et de voir un chef d’orchestre, pour ainsi dire encore imberbe, conduire avec un talent que n’ont pas beaucoup de musiciens consommés. » Mais, peu après, la décadence commença. Supprimé, puis rétabli par le gouvernement de la Restauration, le Conservatoire courut de nouveaux périls. Il s’attira des reproches, des menaces même, qui trouvaient une excuse, un prétexte au moins, dans son état d’abaissement.

Habeneck s’alarma de cette déchéance. Professeur d’une classe de violon, chef d’orchestre de l’Opéra, admirateur enthousiaste de Beethoven, la pensée lui vint de sauver l’école de musique qu’il estimait la première du monde, par le génie du maître que dès lors il regardait aussi comme le premier. Mais d’abord il fallait révéler, confesser le dieu nouveau. Pour assurer son triomphe, rien ne rebuta son sénateur. L’apostolat fut rude. Naguère, au concert des élèves, la première symphonie de Beethoven, préparée par les symphonies de Mozart, avait paru leur ressembler ; elle passa. La seconde rencontra plus de résistance. C’est en 1821 qu’Habeneck l’inscrivit d’office au programme d’un concert spirituel à l’Opéra. Les répétitions furent orageuses. D’un bout à l’autre de l’orchestre, les musiciens échangeaient leurs observations et leurs plaisanteries ; des quolibets se croisaient avec des éclats de rire. Habeneck murmurait tristement : « C’est pourtant bien beau ! » et laissait tomber son archet impuissant à créer l’harmonie ou à commander le silence. Il finit pourtant par obtenir que la symphonie serait exécutée. Elle le fut. Mais à quelle condition ! On remplaça le larghetto, déclaré insupportable, par l’allegretto de la symphonie en la. Celui-ci fut bissé ; les autres morceaux n’eurent aucun succès.

Habeneck s’était juré d’expier son involontaire et pieux sacrilège. Quelques années plus tard, il jugea les temps accomplis et le moment venu de venger Beethoven. On sait comment il s’y prit. Au mois de novembre 1826, à l’occasion de la Sainte-Cécile, le chef d’orchestre de l’Opéra pria vingt-cinq ou trente de ses musiciens de venir déjeuner chez lui et d’apporter leurs instrumens : on ferait un peu de musique. Accourus avec empressement (Habeneck avait la réputation de bien traiter ses hôtes), les conviés trouvèrent sur les pupitres la symphonie Héroïque. Attaquée aussitôt, elle commença par se défendre ; avec tant d’acharnement, que l’heure du déjeuner passa sans que personne s’en aperçût. Il était près de quatre heures du soir, lorsque Mme Habeneck, ouvrant à deux battans la porte de la salle à manger, dit à ses convives, mourans de faim et de fatigue : « Au nom de Beethoven reconnaissant, vous êtes priés de vous mettre à table pour dîner [1]. »

Suivant un second témoignage, la symphonie en la aurait partagé avec l’Héroïque ce que je n’ose appeler les honneurs d’une séance rapportée ailleurs ainsi qu’il suit : « Plus favorablement disposés dans un salon que dans la salle de l’Opéra, où le travail des répétitions n’est pas toujours très divertissant, nous trouvâmes que ces deux symphonies contenaient quelques morceaux assez bien, et qu’étudiées convenablement, rendues par un orchestre plus complet, il n’était pas impossible, malgré un bon nombre d’incohérences, de longueurs et de divagations, qu’elles produisissent quelque effet [2]. »

Elles ne tardèrent pas à le produire. De nouveaux essais furent plus heureux, et de proche en proche la contagion du beau se répandit. Habeneck alors s’ouvrit de ses projets à Cherubini, et le directeur du Conservatoire s’empressa d’y souscrire. Les démarches officielles furent faites, et le 15 février 1828, par arrêté du vicomte Sosthène de La Rochefoucauld, ministre de la Maison du Roi, la Société des Concerts du Conservatoire était reconnue, organisée et dotée, modestement. Recrutée parmi les élèves, anciens ou actuels, et parmi les professeurs, la compagnie formait en quelque sorte une division supérieure de l’école, elle en était la représentation choisie et comme l’éclatante floraison. Les concerts devaient assurer l’application et le triomphe public de la doctrine et de l’enseignement. Ce lien, ou cette filiation, n’a jamais cessé d’unir le Conservatoire et la Société des Concerts.

Habeneck pourtant s’était dévoué moins encore à l’intérêt de l’école qu’à la gloire d’un maître. Dans le temple qu’il avait fondé pour Beethoven, il voulut que ce Dieu,

                                  Ce seigneur des seigneurs,
Eût le premier amour et les premiers honneurs.


Il en fut ainsi dès le début ; il en devait être ainsi toujours. La symphonie Héroïque jeta le public en des transports d’enthousiasme et de véritable délire. Les applaudissemens, les acclamations ne finissaient plus. « Cette symphonie, écrit le chroniqueur du Journal des Débats, héroïque de nom et de fait, languissait dans nos bibliothèques, et notre insouciance l’a condamnée pendant vingt ans à un silence bien funeste pour nos plaisirs. » On fit même plus qu’admirer : on alla jusqu’à comprendre, et quand le critique ajoute : « Beethoven a imprimé à cette œuvre une grandeur, une magnificence, une exaltation qui se trouvent de temps en temps modifiées par des phrases d’une mélancolie profonde », c’est là sans doute juger un peu brièvement, mais, après une seule audition, et d’une telle musique, ce n’est pas si mal juger.

Le miracle de l’interprétation fut égal aux merveilles de l’œuvre : « Tout le monde est animé du même zèle ; tous les archets, toutes les embouchures agissent dans la même intention. » Au dire de notre historien, l’un de messieurs les altos surtout accomplit des prodiges : « Dans ce jour solennel où tous les virtuoses ont bien mérité de l’auditoire, s’il faut en distinguer un, je nommerai M. Amédée. Le délire musical le possédait à un tel point, que je commençais à trembler pour ses voisins. Son archet vigoureux abattait les notes, sabrait les accords, pourfendait les doubles cordes, comme jadis la terrible Durandal de Roland moissonnait les têtes des infidèles. La direction lui doit un archet d’honneur. » Artistes, auditeurs, le génie de Beethoven avait envahi et possédait tout le monde. On s’abordait, on se félicitait dans les couloirs ; la foule attendait les musiciens à la sortie pour les acclamer encore et les remercier ; chacun répétait avec un air de surprise et de ravissement : « Il est impossible qu’en aucun lieu de l’Europe on exécute la musique mieux que cela. »

Un maître éminent rappelait devant nous et pour nous, il y a peu de jours, l’éclat et la gloire de cette première heure, dont il fut lui-même un des plus jeunes, un des meilleurs ouvriers [3]. Il nous disait le travail opiniâtre, la fatigue des répétitions, mais leurs délices aussi, l’ardeur sacrée de la lutte avec le génie rebelle, l’orgueil enfin de la victoire, et les cris, presque les pleurs de joie, lorsque, sous le bâton vraiment prophétique du chef, la vie et la beauté jaillissaient des chefs-d’œuvre nouveaux. Tantôt c’était la symphonie en ut mineur, interrompue régulièrement à l’entrée du finale, par les acclamations et les trépignemens. Fétis a même rapporté qu’un jour l’exaltation du public fut telle, que, pour l’apaiser, il fallut promettre que le scherzo et le finale de la symphonie seraient répétés à la fin du concert. Tantôt c’était la symphonie en la, dont le rythme, conquis à grand’peine, s’emparait si bien de ses vainqueurs, qu’un soir de ballet à l’Opéra, dans un point d’orgue laissé par le compositeur à la fantaisie du soliste, le rythme obsédant revenait de lui-même voltiger sur la flûte de Tulou.

Beethoven, toujours Beethoven. On le voulait désormais tout seul, et tout entier. Le programme du second concert ne portait que son nom. Haydn, Mozart lui-même, pâlirent alors un instant. « En parcourant, écrivait Fétis après la répétition d’une symphonie de Mozart, les corridors de l’Ecole royale, j’ai entendu quelques blasphèmes sortir de la bouche des jeunes exécutans, et des comparaisons peu raisonnables. » En cinq ou six ans, les neuf symphonies furent données, sans parler des autres œuvres. Inégalement accueillies et comprises, elles furent toutes, sauf la neuvième d’abord, à peu près également entendues. Voilà comment et par qui non seulement s’annonça, mais s’établit dans notre pays le règne de Beethoven, quelques mois à peine après que Beethoven était mort.

Et c’est la Société des Concerts, par laquelle ce règne arriva, si prompt, si glorieux, qu’on devait qualifier un jour d’assemblée réactionnaire, arriérée, de conseil des anciens, des fossiles ou des perruques. À quel moment de son histoire fut-elle donc rien de tout cela ? Serait-ce après quinze ans, lorsque, sans retard et sans retour, elle fit place, au-dessous de Beethoven, au jeune et charmant génie de Mendelssohn, de celui que Gœthe avait appelé le maître puissant et doux ! À Berlioz lui-même, le grand méconnu, cette salle ne fut pas toujours inhospitalière. En 1839, le maître y dirigeait en personne trois exécutions de Roméo et Juliette. Dix ans plus tard, il y put entendre pour la première fois les fragmens peut-être les plus admirables de son admirable Damnation de Faust. En 1863, le duo-nocturne de Béatrice et Bénédict, chanté par Mmes Viardot et Van den Heuvel-Duprez, fut bissé d’enthousiasme. Vainement, pendant soixante-dix années, on chercherait un grand nom que la Société des Concerts ait proscrit. Si quelque abonné venait à s’effaroucher ; si, comme en 1861 encore, il se trouvait un correspondant pour protester, par lettre anonyme à Deldevez, contre Mendelssohn, « un très savant homme assommant », la Société laissait dire et continuait de bien faire. Sans se hâter, sans se tromper non plus, elle prenait peu à peu sous sa garde, glorieuse et fidèle, tout ce qui méritait d’être gardé ainsi. Elle demeurait une école et devenait un musée. Schumann y fut admis après Mendelssohn, et les âpres maléfices de Manfred ne firent jamais trouver moins doux les enchantemens du Songe d’une nuit d’été. Si Wagner attendit plus longtemps et si, maintenant encore, il ne reçoit au Conservatoire que de rares honneurs, c’est que les maîtres du théâtre, même les plus grands, ne sont pas les maîtres d’une maison qui pourrait prendre pour devise le mot d’une sainte du moyen âge : Symphonialis est anima. L’anonyme que nous citions plus haut, et qui ne se trompait pas toujours, écrivait à Deldevez encore, après la chute de Tannhäuser à l’Opéra : « Si la Société des Concerts avait l’esprit impartial et le cœur charitable, elle devrait, pour réparation due au malheureux Wagner, jouer la marche des Pèlerins. » La Société la joua du moins en 1868, et depuis, inscrits sur les programmes de ces dernières années, Lohengrin, les Maîtres Chanteurs et Parsifal attestent que, pour avoir été tardive, la réparation ne fut point avare.

À l’honneur de cet orchestre et de cette salle, il faudrait rappeler encore deux récentes et magnifiques restitutions : celle de la messe en ré de Beethoven et celle de la messe en si mineur de Bach. Mais en achevant le résumé d’une histoire qui fut, plus qu’on ne l’a dit souvent, conforme à celle de la musique même, nous remercierons la Société des Concerts d’avoir été la première à faire sienne et nôtre la troisième symphonie de M. Saint-Saëns, la plus belle peut-être des symphonies contemporaines, et à coup sûr des symphonies françaises. Si belle, que ni le titre, ni le ton, redoutable pourtant, d’ut mineur ne l’ont écrasée ; si belle, que du cher et vieil édifice où nous l’entendîmes d’abord, le destin nous semble maintenant accompli. Le jour de sa ruine peut venir. Au premier coup de marteau donné sur ses murailles longtemps harmonieuses, il n’y a pas une grande voix dont l’écho ne s’éveille pour répondre et gémir.

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La salle du Conservatoire ne fut pas seulement un illustre témoin : elle était un interprète et un instrument exquis. « Que Dieu vous bénisse tous, écrivait jadis au chef d’orchestre un auditeur reconnaissant, pour les nobles impressions qui nous viennent de votre foyer ! » C’est aussi le foyer, aujourd’hui désert, qui méritait d’être béni. On se plaignit dès l’origine que la maison de Beethoven, comme celle de Socrate, fût trop petite. « Beaucoup de personnes, rapporte Elwart, privées de pouvoir assister aux concerts de la Société, expriment annuellement le désir que le Comité fasse construire un plus vaste local. Mais l’expérience qui en a été faite très souvent prouve surabondamment que le style très délicat et très fleuri des symphonies qui forment le fond du répertoire fait une loi à la Société de ne pas abandonner une salle qui, de l’avis des connaisseurs, est un véritable Stradivarius, tant sa sonorité est parfaite, et dont la construction remplit les conditions acoustiques les plus favorables pour l’objet auquel elle est destinée. » S’il est vrai, dans l’ordre de la nature, que la fonction crée l’organe, on peut dire qu’ici, dans l’ordre de la beauté, l’organe assurait la fonction et la maintenait à l’état de perfection absolue et constante.

Était-elle jolie ou laide, cette petite salle ? On ne le savait, on ne se le demandait même pas, tant elle était bonne. On aimait tout en elle, jusqu’à son air ancien, un peu passé : le ton pâle du décor, avec les médaillons, vaguement ressemblans, des vieux maîtres ; des plus vieux, jusqu’à Orphée ! En haut, sous les cintres, de petits Amours volaient dans des ciels bleus, tenant des cartouches où de grands noms étaient écrits. Tout au fond, sur le rouge pompéien de l’hémicycle, souriaient les Muses gardiennes. Si les yeux n’étaient point offensés, le reste du corps avait à souffrir : de la température d’abord, glaciale pendant les répétitions, étouffante pendant, les concerts ; ensuite et surtout des sièges, aussi célèbres par leur étroitesse que par leur dureté. Les musiciens n’étaient pas à cet égard mieux partagés que les auditeurs. Un ancien secrétaire du Comité nous racontait qu’à l’origine on avait, sur chaque banquette, assis un certain nombre de dames choristes. Au bout de quelques années, sans que les occupantes fussent devenues plus nombreuses, ni plus courtes les banquettes, ces dames se plaignirent et réclamèrent plus d’espace. On dut, après enquête, reconnaître le bien fondé de leur demande et faire droit à des exigences qui s’étaient accrues avec l’âge.

Dans la salle même, autrefois, tout le monde n’était point assis. Il y eut longtemps des places debout, presque dehors, en des couloirs obscurs. C’étaient des places d’attente, ou d’espérance. Quelques-unes étaient privilégiées, comme celle qu’un vieil abonné refusait d’échanger pour une autre, à cause d’un clou planté dans la muraille, où du moins il pouvait se tenir et presque se reposer. Au Conservatoire, on écoutait partout, « même aux portes » [4]. Derrière le décor, derrière ces cloisons qu’on sentait légères, on devinait des oreilles attentives. Des jeunes gens, des aveugles, étaient là. Chaque dimanche avant le concert, on les voyait arriver, gagner des loges mystérieuses, et parfois on les enviait d’entendre, plus finement sans doute, d’aussi parfaites harmonies.

Mais à ce modeste bleu le hasard avait fait d’étranges faveurs. Les choses mêmes y étaient propices. Non seulement la musique était interprétée là comme nulle part, mais comme nulle part elle y était sonore. Il semblait qu’elle y éveillât les vibrations d’un air plus subtil et plus pur. À l’accord, et comme à la convenance universelle, l’assistance participait. Le public du Conservatoire n’était peut-être pas plus intelligent qu’un autre ; mais, parce qu’il était moins nombreux, il donnait l’impression, ou l’illusion, d’une élite. Chacun de nos concerts parisiens du dimanche a sa physionomie particulière. Celle des Concerts-Colonne est animée, populaire, avec je ne sais quoi de cordial et de généreux. Là-bas les têtes sont chaudes, promptes à l’enthousiasme ainsi qu’à la colère ; aux petites places, les meilleures, se presse une foule sympathique et bon enfant. Chez M. Lamoureux au contraire, la sympathie est ce qui manque le plus. Là, rien n’est aimable. La sonorité du Cirque est mauvaise autant que l’aspect en est déplaisant. M. Cherbuliez, dans un de ses romans, assure que le bonheur est rond. En cette rotonde pourtant je n’ai jamais pleinement goûté le bonheur d’entendre. Surtout d’entendre Beethoven. Il n’est pas là chez lui. C’est pour un autre que vient un public plus élégant, plus mondain, peut-être moins sincère et moins naïf que le public du Châtelet ; c’est pour un autre que de jeunes doctrinaires promènent dans la galerie circulaire leur importance farouche et leurs propos obscurs.

Et puis le Cirque, le Châtelet, sont destinés à la multitude. Le Conservatoire avait gardé quelque chose de familier, de familial même. C’était vraiment l’ « asile héréditaire » et la maison paternelle, presque natale. On se transmettait les places par testament ou par contrat de mariage. Les jeunes filles trouvaient une loge dans leur corbeille ; il y avait des baignoires inaliénables et des fauteuils dotaux. On allait au Conservatoire d’un bout à l’autre de la vie. Des enfans commençaient d’y être amenés avant l’âge où l’on écoute ; des grands parens continuaient d’y venir jusqu’à l’âge où l’on n’entend plus. L’auditoire, comme l’orchestre, avait ses traditions, plus touchantes que ridicules, et dans une symphonie douloureuse et sombre, chaque fois que s’ouvrait un lointain, un infini de lumière et d’espérance, toujours la modulation libératrice était saluée par le même fidèle murmure, par le même soupir heureux. Parlant un jour des chefs-d’œuvre — des plus grands — de la musique allemande, Wagner en admirait particulièrement l’intimité. « Le souffle, écrivait-il, et le contact de la foule en corrompraient certainement l’essence. » En ce vaisseau d’élection, il semblait que cette essence fût incorruptible. Là, sans rien perdre de sa puissance, la musique de concert prenait un peu le caractère, la beauté, plus intérieure et comme réservée, de la musique de chambre. L’idéal au Conservatoire était, suivant une expression de Gounod, à la fois supérieur et prochain.

On goûtait là des joies légères ; de celles qui partout ailleurs s’évaporent, à la manière des parfums. Aujourd’hui l’effet colossal, presque monstrueux, est à la mode ; nous avons perdu le secret des effets exquis. Nous entendrons encore, — avec quelle émotion toujours ! — la marche funèbre du Crépuscule des Dieux. Mais d’autres marches, vivantes et non funèbres, celles-là ; mais les menuets et les finales agiles, mais les symphonies du vieil Haydn, où rit « l’éternelle gaîté, la divine enfance du cœur », voilà ce que nous n’entendrons plus. Et Mozart ! Où donc la symphonie en sol mineur commencera-t-elle jamais comme au Conservatoire ? Où s’éveillera, dans un pareil silence, ce murmure délicieux ?

C’est là que nous avons éprouvé tous les prestiges de la musique et tous ses enchantemens. Là, quand les chasseurs d’Euryanthe, attardés, s’appelaient, le son du cor était plus triste au fond des bois. Là s’ouvraient plus fraîches et plus sonores les humides galeries de Fingal. Là se jouaient dans un plus bleu rayon de l’une les génies d’Obéron, les sylphes de la Damnation de Faust et ceux du Songe d’une nuit d’été. Aux visions de nature, de féerie ou de rêve, les scènes antiques succédaient, et quand se déroulait le triste cortège d’Idoménée, quand Mme Viardot ou Mme Krauss était Orphée, Alceste, on se croyait au Louvre, parmi les marbres, et ils chantaient. Les airs les plus classiques, les plus sévères, ceux de la Comtesse ou de doña Elvire, prenaient un relief et une valeur inconnus. Certains fragmens, qu’on n’entendait pas ailleurs, nous étaient devenus presque sacrés. Nous aimions pour sa grâce vigilante et protectrice un chœur de Blanche de Provence : Dors, noble enfant ; un chœur de Paulus, que les violoncelles accompagnent, pour sa morne sérénité. La longue habitude et le charme des souvenirs, l’atmosphère environnante, et les conditions ou les convenances locales, n’avaient peut-être pas, dans notre tendresse pour tant d’œuvres familières et chéries, moins de part que leur propre beauté.

Mais, sur le seuil qui ne sera plus franchi, c’est à Beethoven surtout qu’il faut dire : « Maître, nous avons aimé la splendeur de votre maison et le lieu où habitait votre gloire. » Cette gloire, j’ai peur qu’elle ne nous soit plus jamais sensible avec cet éclat et ce rayonnement. Aucun plaisir musical n’était supérieur, aucun peut-être ne sera plus égal à l’audition d’une symphonie de Beethoven au Conservatoire. Qu’elle commençât par un auguste prologue (symphonie en la), ou bien (symphonie Pastorale) par une exposition toute simple, presque naïve ; que ce fût avec mystère (la neuvième), ou avec passion (l’Ut mineur), comme elle commençait, la symphonie ! À peine avaient sonné les trois premiers accords de l’Héroïque, comme on se sentait parti ! Quel espace s’ouvrait, et pour quelle course I L’exécution, comme l’œuvre même, n’avait point de hasards, ou plutôt tous les hasards en étaient heureux. Pas un obstacle qui ne fût franchi. Et avec quelle grâce, quelle audace aisée ! Peu à peu, de l’immense création sonore toutes les beautés apparaissaient. Quelle profondeur alors avait le mystère, et l’évidence, quelle splendeur ! Des effets les plus puissans la force n’était pas brutale, et jamais des plus délicates nuances une seule n’était trahie ou perdue. Où coula d’un flot plus égal, plus pur et plus moiré de lumière, le ruisseau de la symphonie Pastorale ? Où donc éclata l’orage, où tomba la foudre avec un fracas plus terrible et pourtant plus harmonieux ? Où les douleurs d’un Beethoven parurent-elles aussi tragiques, aussi rudes ses combats, aussi triomphantes ses victoires ? Dans cette atmosphère privilégiée on respirait tour à tour les chauds effluves de la vie et le souffle même de la mort, et quand la marche de l’Héroïque, quand le scherzo de l’Ut mineur laissaient tomber et s’éteindre leurs dernières notes funèbres, la petite salle, si belle souvent de sonorité, devenait belle de silence. Mais bientôt la vie se réveillait en elle. Alors, ébranlée de la base jusqu’au faîte, elle semblait s’élargir pour enfermer sans se rompre la symphonie qui remplissait tout entière. Un des finales prodigieux : celui de la symphonie en ut mineur, celui de la symphonie en la, se déchaînait en ouragan d’allégresse. Partout une immense joie se répandait, et c’était cette joie, inconnue ailleurs, « qui n’entre pas dans le cœur comme dans un vaisseau plus vaste qu’elle, mais qui, plus grande que le cœur, l’inonde, le pénètre et l’enlève à lui-même [5]. » Désormais nous n’étions plus en dehors, mais au centre, au cœur même, vibrant et vivant, de la symphonie, et de l’œuvre de beauté qui naissait, grandissait autour de nous, nous ne nous sentions plus seulement témoins, mais collaborateurs et divinement complices.

« Il y a un lieu au monde, a dit Renan de l’Acropole, où la perfection existe ; il n’y en a pas deux. » Renan se trompait alors. Il y en avait deux : la salle du Conservatoire était le second. Il n’y en a plus qu’un aujourd’hui. Et tandis que, sur le rocher de Minerve, l’idéal, « cristallisé en marbre pentélique », ne périra pas tout entier, il ne reste rien, pas même un écho, pas même un soupir, de l’idéal sonore qui n’était qu’un souffle, un frisson, mais sacré, dont nous ne frissonnerons plus.

Camille Bellaigue.



  1. Elwart, Histoire de la Société des Concerts.
  2. Rapport de Meifred, secrétaire du Comité de la Société des Concerts, cité par J. d’Ortigue dans le Journal des Débats du 9 novembre 1852.
  3. M. Eugène Sauzay, ancien professeur de violon au Conservatoire, ancien membre de la Société des Concerts. Il exécuta un concerto de Rode au premier concert, le 9 mars 1828.
  4. Berlioz.
  5. Bossuet.