Revue pour les Français Avril 1906/VI

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À PROPOS DE SAUVETAGE



Que nous soyons très-arriérés en matière de sauvetage, la catastrophe de Courrières, à défaut de l’exemple encore récent du Farfadet, le prouve, hélas ! surabondamment. Les démonstrations de l’étranger ne nous servent de rien à cet égard ; nous voyons, nous admirons mais nous ne nous efforçons pas d’imiter ; nous vivons même, à ce point de vue, dans une indifférence béate qui nous prépare, on devrait dire qui nous assure de terribles réveils. Sans doute, nous pensons conjurer le danger en l’ignorant. Rien n’est prévu, rien n’est organisé. Aussi, au jour de l’épreuve, comme tout est à faire, c’est un affolement général accru par la peur des responsabilités qui surgissent alors dans toute leur réalité. Où le sang-froid et l’ordre devraient diriger, ce sont la panique et le désordre qui règnent. Ajoutez à cela parfois un conflit d’attributions dans des services qui se déclarent également compétents pour agir — ou pour s’abstenir — et vous comprendrez les mesures folles — ou l’absence de mesures — qui ont peut-être coûté la vie à des centaines d’hommes.

Si, en matière de sauvetage dans les mines, notre incapacité se révèle actuellement d’une manière si douloureuse, il faut reconnaître qu’en matière de sauvetage « aquatique », nous ne sommes guère plus avancés. Ce qui frappe, là encore, c’est l’absence de direction ou la mauvaise inspiration d’où naissent les tentatives : nous faisons allusion ici à l’expérience Terre-Neuvienne tentée par la préfecture de police pour le sauvetage des personnes en train de se noyer.

Au lieu de confier au plus fidèle ami de l’homme le soin de sauver des humains, il aurait peut-être mieux valu s’adresser à la Royal Life Saving Society qui se serait fait, sans aucun doute, un véritable plaisir et une obligation morale d’enseigner ses admirables procédés aux membres de la Brigade fluviale. Le crédit affecté à l’achat et à l’entretien des quadrupèdes sauveteurs eût été plus que suffisant pour assurer aux agents fluviaux l’intégralité de l’enseignement technique donné par la société anglaise. Cet enseignement comprend trois chefs principaux :

A. — Comment secourir une personne en train de se noyer ?

B. — Comment se dégager des différentes étreintes d’une personne en train de se noyer ?

C. — Comment ramener à la vie les personnes qui paraissent mortes par immersion et rétablir chez elles la chaleur et la circulation ?

Dès que les enfants des écoles de Londres et des grandes villes du Royaume-Uni savent nager suffisamment, on leur enseigne l’art de sauver leur semblable avec le moins de risques possibles pour le sauveteur et le maximum de chances de réussite pour la personne en danger. Lors du championnat annuel de plongeon qui réunit une foule considérable autour de Highgate Pond, la Royal Life Saving Society fait une propagande considérable par l’exhibition qu’elle organise et à laquelle assistent, alignés sur les bords du lac et pressés sur plusieurs rangs, des enfants de 8 à 15 ans, comme nous ayons pu nous en rendre compte chaque fois qu’il nous a été donné de jouir de ce spectacle.

Mais il y a une autre observation qu’il est bon de rapporter. En 1900, à l’occasion de l’Exposition universelle de Paris, des concours de sauvetage furent organisés, auxquels l’étranger fut convié. L’étranger, dans la personne de trois Écossais de Glascow, nous donna une admirable leçon qui ne porta d’ailleurs aucun fruit. L’épreuve consistait à aller en barque porter secours à une personne — en la circonstance représentée par un mannequin — qui était en train de se noyer à 200 mètres du point de départ des bateaux sauveteurs. Le canot écossais était monté par trois hommes ; deux ramaient en couple, le troisième donnait la direction en maniant un aviron de queue. Ils eurent assez vite fait de dépasser leurs adversaires et, dès qu’ils arrivèrent à proximité du mannequin, l’homme qui ramait à l’avant, c’est-à-dire le plus rapproché du mannequin, lâcha ses avirons et se porta à l’avant pour saisir et embarquer l’imitation-man. Dès qu’il eut accompli sa besogne, le rameur qui précédemment donnait la nage, céda sa place à celui qui maniait l’aviron de queue et s’installa au banc du rameur qui avait hissé à bord le mannequin ; mais tous deux, en s’asseyant, tournèrent le dos à la direction d’où ils venaient et ramèrent rigoureusement vers le point de départ qu’ils atteignirent longtemps avant aucun de leurs concurrents. On remarquera, en effet, que nos Écossais, par la manœuvre qu’ils avaient adoptée, n’eurent point à virer de bord pour reprendre leur route en sens inverse ; ils eurent simplement à pivoter sur eux-mêmes pour repartir sans délai dans la direction d’où ils venaient. Leur méthode, remarquable de simplicité, comporte encore d’autres avantages qui concourent tous de la manière la plus efficace à gagner du temps, élément primordial de succès en pareil cas. L’homme qui dirige l’embarcation avec un aviron de queue ne donne pas seulement la direction avec plus de sûreté que ne le ferait un gouvernail, il imprime aussi un mouvement de propulsion au bateau dont toute inclinaison du gouvernail casse la vitesse et, de plus, jusqu’au dernier moment, il est essentiellement maître de sa direction, ce qui n’est pas toujours le cas avec un gouvernail. Dans la circonstance que nous évoquons, les Écossais placèrent leur embarcation dans la position qui devait le plus efficacement aider au sauvetage du mannequin. Il arriva, au contraire, que certains de leurs concurrents, moins maîtres de leur direction, passèrent en grand sur le mannequin qui disparut sous le fond de leur bateau pour reparaître quelques secondes plus tard à la surface de l’eau. L’ayant dépassé, ils durent virer pour revenir en arrière. Or leur bachot très lent à virer s’arrête difficilement dès qu’il a commencé à tourner. Il est aisé de conclure. Dans l’espèce, s’il s’était agi d’un sauvetage véritable, les Écossais auraient réussi ; les autres auraient donné le coup de grâce à leur homme, tout en étant également anxieux de le sauver.

Il y avait dans la démonstration offerte par ces Écossais, un fait à retenir, un enseignement à propager après l’avoir mis en pratique sans délai. Nous avons le regret de constater qu’en ce sens rien n’a été fait ni ne se fera, à moins que quelque sportsman désintéressé parvienne à se faire entendre d’une administration, animée à coup sûr du désir de bien faire mais privée, semble-t-il, des services d’un homme compétent en la matière.

Encore un mot. Quiconque s’est trouvé à bord de bateaux anglais en rivière, en rade et en mer, a pu constater, qu’à la différence de ce qui se passe chez nous, les ceintures de sauvetage sont placées de façon à permettre au public de s’en saisir facilement. Il y a eu en Seine des abordages, rares d’ailleurs, entre bateaux de voyageurs. Mais la panique, chaque fois, a été grande parmi les passagers. Si les bateaux qui font le service sur la Seine avaient été munis de ceintures de sauvetage en nombre suffisant et à portée du public, l’effroi et le désordre qui s’ensuit naturellement, eussent été beaucoup moins grands. Les bouées volumineuses, en très petit nombre et peut-être pas faciles à décrocher dont ces bateaux sont pourvus, ne pourraient rendre de services appréciables en cas d’abordage grave. Leur destination semble se réduire à être jetées au secours d’un passager unique qui tomberait par-dessus bord. On aurait tort d’ailleurs d’imputer cet état de choses à l’incurie des compagnies ; celles-ci n’ont garde d’enfreindre les dispositions qui réglementent leur service. Ne serait-ce que pour mettre leur responsabilité à l’abri, elles les observent à la lettre. C’est plus haut qu’elle qu’il faudrait viser, là où siège, indétrônable, Sa Majesté la Routine.