Revue pour les Français Avril 1907/I

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Imprimerie A. Lanier (2p. 603-604).

PACIFISME ET NATIONALISME



Après avoir connu, voici quelques années, un parti nationaliste affichant quelque prétention à monopoliser l’amour de la Patrie, nous voyons à présent se former un groupe internationaliste qui affirme détenir le monopole du pacifisme. Avec les meilleures intentions du monde, le premier contribua à exaspérer une querelle qui divisa toute la nation française en clans hostiles, aux dépens de la patrie ; pareillement l’autre, pour amener la paix, risque de nous conduire à la guerre.

Nous n’aimons pas beaucoup, en politique, la pratique du « fais ce que je te dis ; ne fais pas ce que je fais ». Pour déterminer un grand mouvement national ou mondial, il faut mettre sa propagande en accord avec son objet. Les plus ardents protagonistes du pacifisme agissent en véritables charlatans. Sous prétexte de paix, ils ne cessent de nous exciter les uns contre les autres. Ils n’ont pas de mots assez énergiques pour réprouver la guerre entre nations ; ils n’en trouvent pas d’assez violents pour stimuler la lutte de classes et la guerre entre individus. C’est pure hypocrisie de leur part ; le pacifisme n’est pour eux qu’une fausse étiquette destinée à tromper les foules de braves gens qu’effraieraient leurs doctrines meurtrières ouvertement prêchées. Ils en sont ainsi arrivés à établir dans l’opinion publique une confusion entre le pacifisme et l’internationalisme. Pour beaucoup de gens de notre temps, ces deux mots là sont synonymes. Quelle erreur ! Il est urgent de la signaler dans l’intérêt suprême de la cause pacifiste menacée d’impopularité par ce compromettant assemblage.

Quel Français, quel homme, de nos jours, aime la guerre pour la guerre ? Qui d’entre vous la souhaite ? Quel soldat, quel officier même la désire sans angoisse ni scrupule ? Sachez répondre à ces questions du fond du cœur, sans forfanterie. En vérité, la guerre nous est odieuse à tous, et tous, nous ne demandons qu’à agir dans notre petite sphère en faveur de la paix.

Nous faut-il donc pour cela cesser d’aimer notre pays plus que les autres ? faut-il abandonner la France et son drapeau ? faut-il ne plus être nous-mêmes ? Est-ce à dire que nous ayions perdu tout sentiment patriotique ? Non pas. L’amour de la patrie n’a rien d’incompatible avec notre désir de paix. Comme nos pères, nous voulons la France toujours plus puissante, plus rayonnante de gloire et de beauté, mais les temps sont passés où la force et la vitalité des nations s’affirmaient surtout à coups de canon et à coups de sabre ; elles s’affirment au xxe siècle par le progrès économique, moral et social. Aujourd’hui, l’influence des nations dans le monde peut s’étaler pacifiquement ; à présent la paix favorise le plus grand développement de leur puissance : la guerre était jadis leur seul moyen.

Voilà comment, fidèles aux traditions de nos pères, plaçant, comme eux, notre pays par dessus tout, nous devons aimer la paix autant qu’ils cultivaient la guerre. Voilà comment aussi, hélas ! les antipatriotes, prétendus pacifistes, compromettent l’avenir de la paix en lui donnant une signification basse et odieuse que nous ne pourrons jamais admettre.


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