Revue pour les Français Janvier 1906/III

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LA POLOGNE INCONNUE



La Pologne n’a pas seulement été exclue de la géographie ; on a voulu la chasser de l’histoire. Nous sommes aussi ignorants en Europe de son territoire que de ses annales. Et puisqu’aussi bien ce territoire continue d’exister malgré tout, il est bon de ne pas négliger l’étude des événements qui s’y déroulèrent. Pour quiconque s’emploie à surprendre la marche probable de l’humanité d’après des données positives et en rompant, s’il le faut, avec les enseignements traditionnels, — la résurrection de la Pologne intégrale n’est plus qu’une affaire de temps. Ce que n’ont pu obtenir en un siècle les autocratiques efforts d’un Frédéric ii et d’un Bismarck, d’une Catherine la Grande et d’un Nicolas ier, d’un Joseph ii et d’un Metternich, ce ne sont pas les institutions modernes, soumises en fin de compte au contrôle de l’opinion publique, qui le réaliseront. On a vu le congrès de Moscou se prononcer en faveur des revendications polonaises ; on en verra bien d’autres et ni les colères souveraines, ni les ambitions nationales, ni les intérêts coalisés ne prévaudront contre cette certitude que la Pologne, dépecée en trois tronçons et enfermée depuis cent ans dans trois tombeaux — y vit toujours, qu’elle est même infiniment plus consciente de sa force, plus ardente en ses aspirations, plus riche en ressources de tous genres qu’à l’heure de sa mort apparente. Nos pères — les braves gens — disaient : la Pologne doit vivre car elle en est digne. C’était du sentiment. Les contemporains, eux, constatent que la Pologne vit et qu’il est impossible de la tuer. C’est un fait. Voilà pourquoi la Revue pour les Français a jugé utile de documenter en quelques pages ses lecteurs sur le peuple étrange qui, sans frontières fixes, sans gouvernement stable, sans héritage défini, tira de lui-même la force nécessaire pour lasser toutes les tyrannies et tromper tous les calculs.

Le théâtre du drame polonais

Un immense trapèze borné par l’Oder, les Carpathes et le Danube d’un côté, de l’autre par le Dnieper et la Douna, s’étendant par conséquent de Riga à Stettin, de Stettin à la mer Noire, de la mer Noire à Ekaterinoslaw et d’Ekaterinoslaw à Riga — dans ces limites ont évolué les destins de la Pologne aux périodes d’expansion comme aux périodes de recueillement, aux heures de gloire comme aux heures de décadence ; pays de plaines successives et de larges forêts, sans autre obstacle que la distance, suffisamment peuplé et policé pour assurer de bonne heure aux voyageurs une sécurité relative et rare en ce temps — pays propice aux chevauchées guerrières et aux transports marchands, carrefour du progrès européen entre le nord encore isolé dans les brumes et le sud décomposé et tombé déjà sous le joug taciturne de l’Islam — pays de plaisirs sportifs et d’échanges fructueux, sans cesse sillonné par les hommes et les idées, où devaient se trafiquer également les terres des seigneurs et les indulgences de l’église, où se parleraient les langages les plus divers et se négocieraient les affaires les plus osées — pays prédestiné au cosmopolitisme et à l’hospitalité, voué à se faire adorer par ses fils, exploiter par ses hôtes et convoiter par ses voisins.

Pays-tampon surtout, condamné à recevoir le choc des assauts asiatiques et de l’héroïque résistance duquel allaient dépendre le sort de l’Europe, point de mire des invasions, et l’avenir de la civilisation, victime probable de la barbarie. Tels sont le théâtre et le raccourcis du drame.

Débuts légendaires.

Que fut Krak, le soi-disant fondateur de Cracovie ? Exista-t-il seulement ? Et Wanda, la reine belliqueuse dont les armées firent reculer, dit-on, celles d’Alexandre-le-Grand ? Et cette dynastie des Lesezks dont l’un des princes aurait vaincu Jules César ? L’étymologie même du nom polonais demeure indécise. Il s’agit évidemment d’une des tribus Lygiennes qui occupaient les territoires situés entre l’Oder et la Vistule et dans la tentative pour envahir la Gaule fut repoussée par les légions romaines, sous le règne de Probus. Le premier chef dont le contrôle historique puisse révéler l’existence fut Miceslas ou Miechko lequel, converti par sa femme qui était sœur du duc de Bohême, embrassa le christianisme en 966. Peu après fut érigé l’évêché de Posen et la Pologne, sous le règne de Boleslas Chrobry, réalisa ses premières conquêtes, à gauche sur les Allemands, à droite sur les Russes. Déjà s’esquissait le double duel qui allait remplir son existence nationale : déjà s’affirmait aussi l’élément principal de trouble et de faiblesse qui paralyserait son action et affaiblirait la portée de ses succès : le parlementarisme.

Le cran d’arrêt de la Pologne.

Car si le nom paraît récent, la chose est ancienne. Non seulement la Pologne mais la Bohême, la Hongrie et une partie de la Russie en souffrirent. C’était, il est vrai, un parlementarisme exagéré jusqu’à l’absurde. La majorité n’y suffisait pas ; il fallait l’unanimité. À moins que quelque coup de force ou d’audace ou mieux quelque engagement corrupteur ne vint l’assurer, comment cette unanimité se fut-elle constituée parmi tant d’intérêts adverses et de castes hostiles ? Le parlementarisme polonais a trouvé sa formule suprême dans trois actes célèbres qui en dominent tout le développement et dont les principes, pour n’avoir pas toujours été publiquement proclamés, n’en ont pas moins été en faveur constante auprès des gouvernants. Le premier de ces actes est la constitution Nihil Novi votée en 1505 et par laquelle il demeurait interdit au prince de rien innover en quelque matière que ce fut sans la permission du Sénat ; la diète de Radom qui l’avait votée ne comprenait ni clergé de rang inférieur, ni bourgeois, ni paysans — rien que les représentants des classes privilégiées. Le second acte est connu sous le nom de Pacta conventa. La diète en imposa l’acceptation à Henri de Valois lorsqu’en 1573 il fut élu roi de Pologne. Le souverain s’engageait à ne lever des impôts, à ne désigner les ambassadeurs, à ne se marier même qu’avec l’agrément des députés ; quel président de république consentirait à exercer sa charge à de pareilles conditions ? Le troisième acte, le Liberum veto établi en 1652, donnait à tout opposant le droit d’annuler par son intervention la volonté de l’assemblée entière ; et s’il advint qu’on passât outre, il advint plus souvent encore que le respect d’une si monstrueuse législation attira sur la patrie les maux les plus terribles. Ces textes ne faisaient que codifier de vieilles coutumes slaves auxquelles la Pologne se suicida en demeurant fidèle tandis que la Russie grandit en les laissant tomber en désuétude. Ainsi voués à la déchéance par la mise en marche de ce cran d’arrêt perpétuel, les Polonais ne progressèrent à de certaines périodes que grâce aux guerres qui interrompaient leurs déplorables palabres — et aussi parce que la Lithuanie, leur rude voisine, fournit pendant près de deux siècles à l’union formée par les deux états la dynastie nationale qui manquait au premier.

Le royaume Lithuano-polonais

Les Piasts pourtant (on désigne sous ce nom la lignée des premiers souverains polonais) avaient bénéficié d’une sorte d’hérédité régulière mais dont, trop souvent, ils détruisaient eux-mêmes les bons effets en morcelant de leur vivant leur héritage ; la loi successorale du partage renversait ainsi à chaque génération l’édifice élevé par la génération précédente. Sous le règne des Piasts, la Pologne avait subi une terrible invasion mongole. Tout avait été dévasté ; un grand découragement s’en était suivi dont l’Église avait su profiter pour accroître sa puissance. Étrange crise morale qui avait précipité les guerriers inquiets vers le cloître et d’où était issue toute une floraison de couvents et d’abbayes. Alors l’immigration étrangère avait comblé les vides ; de nombreux Allemands s’étaient établis à Cracovie et à Posen en même temps que les Juifs, déjà installés dans le pays, profitaient de circonstances si favorables pour accroître leur richesse et fortifier leurs positions. Heureusement un aiguillon salutaire s’enfonçait dans la chair polonaise. À la suite des marchands allemands avaient paru, sur les rives de la Baltique, les premiers missionnaires. L’ordre des Porte-glaives s’était donné pour but la conversion des païens et les Chevaliers teutoniques unis à eux et introduits en Pologne par l’imprudence du prince de Mazovie, Conrad, y avaient acquis des terres. Les Polonais, tout occupés de dévotions et de querelles intestines, auraient tardé à percevoir le péril mais les Lithuaniens se dressèrent en travers d’une invasion à laquelle la croix servait de prétexte et dont le lucre allait s’affirmer de plus en plus comme la véritable caractéristique.

L’unité de la Lithuanie avait été réalisée au début du xiiie siècle par un chef habile et énergique, du nom de Mindvog. Entré en 1252 dans le giron romain et couronné roi au nom du pape, il n’avait pas tardé à retourner au paganisme et d’interminables querelles s’étaient élevées entre ses héritiers et les Polonais. Son fils avait pu s’emparer de Kiew qui devait demeurer près de quatre cents ans aux mains des Lithuaniens. Ceux-ci ravageaient d’autre part les terres des Chevaliers et ne cessaient de leur faire la vie dure. Lorsqu’avec Casimir iii s’éteignirent les Piasts et que Louis de Hongrie, élu roi, eut clairement marqué son indifférence à l’égard de ce nouveau royaume, un parti puissant se dessina en faveur du mariage de la princesse Hedwige, héritière du trône, avec le souverain de la Lithuanie, Jagellon. La couronne de Pologne, en ce temps-là, était bonne à prendre ; le règne de Casimir iii avait été sage et fécond ; de grands progrès avaient pu être réalisés au point de vue du commerce et de l’administration ; mais d’autre part l’épée lithuanienne était précieuse à posséder. Jagellon épousa Hedwige et, ayant embrassé le christianisme, fut solennellement sacré à Cracovie. On distribua à son peuple un baptême général. Un prêtre, racontent les satiriques de l’époque, aspergea d’eau bénite les bandes lithuaniennes qui passaient devant lui, donnant à chacune, en bloc, un nom d’apôtre.

L’union des deux États en faisait une des premières puissances du monde. Ce ne fut pas d’ailleurs une union paisible et douce. Jusqu’au jour où la Pologne réussit à s’annexer en quelque sorte la Lithuanie en lui enlevant la plus large part de ses privilèges et de son individualité, bon nombre de querelles de ménage éclatèrent, mais la communauté d’intérêts maintenait quand même le lien indissoluble ; Polonais et Lithuaniens avaient les mêmes ennemis : au sud, les Turcs ; au nord, les Teutoniques. Ces derniers, si épuisés et vaincus qu’ils fussent sortis de la formidable lutte menée contre eux par le premier des Jagellons, n’en tentèrent pas moins un retour offensif à la mort de son successeur Ladislas iii, tué à Varna en combattant contre les Turcs. Mais alors une révolte générale éclata dans les régions encore soumises aux Chevaliers ; on détestait leur cruauté, leurs exactions, leur hypocrisie. Leurs sujets en appelèrent à la Pologne et Casimir iv les ayant réduits à merci, mit fin à leur puissance et occupa tout ce qui est aujourd’hui la Prusse occidentale de Dantzig à Bromberg. Son royaume avait désormais un double accès à la Baltique enclavant ce qui allait devenir le duché de Prusse.

La naissance de la Prusse

Des anciens Prussiens il ne restait plus rien ; les Chevaliers, pour les convertir, n’avaient point trouvé de meilleur moyen que de les exterminer. Païens barbares, issus, dit Carlyle dans son Histoire du grand Frédéric, des Goths de Scandinavie, nous ne possédons sur eux aucun renseignement précis. Les nouveaux habitants du pays étaient des Germains immigrés. Le traité de Thorn qui avait couronné les efforts de Casimir iv avait laissé cette enclave aux mains des Chevaliers devenus vassaux du roi de Pologne. L’ordre n’était plus que l’ombre de lui-même et surtout il se pénétrait des doctrines de la Réforme. Il finit par avoir un protestant pour grand-maître. Cela se passait sous le règne de Sigismond ier (1506-1547), le sixième des Jagellons. Ce grand-maître s’appelait Albert de Brandebourg. Ayant tramé inutilement un complot en vue de s’affranchir du joug polonais et de restaurer la grandeur de son ordre, le rusé Hohenzollern s’aperçut qu’il n’y avait plus rien à faire de ce côté et se retourna d’un autre ; il conçut le projet de séculariser son titre et de devenir souverain d’abord en vasselage et ensuite indépendant. Ce plan hardi qui devait se parachever à Versailles en janvier 1871, commença de s’exécuter à Cracovie, en avril 1525. En présence du roi Sigismond auquel il remit la bannière de l’ordre, l’ex-grand-maître, entouré de la plupart de ses compagnons devenus protestants comme lui, reçut l’investiture du duché de Prusse pour lequel il jura de rendre hommage à la couronne de Pologne.

De la part d’un prince aussi éclairé que Sigismond, un tel acte doit surprendre par l’imprudence et la légèreté dont il témoigne. Il s’explique par deux motifs : le premier, c’est le lien de famille qui unissait Sigismond à Albert de Brandebourg ; ce dernier était son neveu. Mais il est permis de croire qu’un second motif plus puissant agit sur l’esprit du roi et celui-là était d’ordre politique.

Un pays de tolérance

Impossible en effet de n’être point frappé par le double caractère de la cérémonie dont nous venons d’évoquer le souvenir peu connu. Il y a équivalence voulue entre la conversion au protestantisme des Chevaliers teutoniques et l’attribution à leur chef d’un fief séculier. Il plaisait à Sigismond d’avoir des sujets protestants. Au point de vue religieux, son royaume devenait ainsi fort bigarré ; le centre demeurait catholique, mais deux puissants noyaux, l’un orthodoxe, l’autre protestant, s’y trouvaient désormais soudés. Rien n’indique que le sentiment national se soit insurgé contre cette politique. On se représente généralement l’ancienne Pologne comme un foyer d’intolérance. C’est une vue erronée. L’intolérance y régna comme partout, sous l’influence du clergé et aussi de la chevalerie, les divergences confessionnelles donnant occasion à l’humeur batailleuse des chevaliers de se manifester. Mais ce furent là des accès passagers. Les Juifs avaient trouvé un refuge en Pologne à une époque la persécution les chassait des autres pays. L’un des prédécesseurs de Sigismond avait épousé une princesse de rite orthodoxe. Enfin les doctrines Hussistes avaient de bonne heure pénétré dans le pays sans y soulever de conflits. Maintenant les jeunes Polonais allant étudier en Allemagne, en rapportaient des idées luthériennes mais ils ne se détachaient pas pour cela de leur église : ils souhaitaient simplement de lui voir adopter certains principes de la Réforme tels que le mariage des prêtres, la communion sous les deux espèces et la liturgie en langue vulgaire. Enfin Hosius qui devait représenter la Pologne au concile de Trente et en accepter d’ailleurs les décisions, rêvait d’un catholicisme national et s’employait à en préparer l’avènement. Par la suite, les Jésuites qu’il introduisit dans le pays et dont l’initiative s’y exerça copieusement par la fondation d’innombrables missions, modifièrent l’état d’esprit des populations. Mais, sous les Jagellons, la tolérance dominait parmi elles ; les Ariens et les Sociniens même voyaient leurs croyances respectées et la remarquable ordonnance de 1573 rendue par la Diète et proclamant la liberté de conscience et la liberté du culte, ne fit que consacrer d’heureuses coutumes et de sages dispositions d’esprit, à l’heure où elles allaient décliner, puis disparaître.

L’introduction du servage

Plus on pénètre dans les régions encore obscures de l’histoire polonaise, puis on admire l’étonnante avance qu’en bien des points ce grand pays avait réalisé sur son temps et plus l’on est obligé de constater aussi que cette avance fut précisément la cause première et supérieure de sa déchéance. Il était trop tôt pour la tolérance, trop tôt pour la liberté. Cette dernière avait atteint dès le principe à un degré encore inconnu. Tandis que le servage existait dans toute l’Europe, le paysan polonais jouissait d’une indépendance presque complète. Le fait a été nié par les intéressés, mais, établi par le comte de Moltke dans son remarquable ouvrage sur la Pologne, il doit être admis par tous les historiens sérieux. Le paysan n’appartenait pas au seigneur et pouvait posséder la terre ; la juridiction seigneuriale ne s’étendait même pas sur lui ; sauf certaines exceptions, il relevait de la justice des gouverneurs royaux. Cet état de choses disparut en Pologne pendant qu’il s’établissait au dehors. Il disparut sous la poussée de la noblesse abusant de parlementarisme et se servant de lui pour se faire attribuer des privilèges de plus en plus excessifs. À la mort de Sigismond ii, le dernier des Jagellons, l’élection royale, de fictive qu’elle avait été le plus souvent sous cette puissante dynastie, devint une réalité tumultueuse. On raconte que la plaine de Praga, malgré ses vingt kilomètres de circonférence, fut à peine assez grande pour contenir la foule des nobles venus pour voter. Ils étaient fiers sans doute du nombre et de la qualité des candidats : un archiduc d’Autriche, un prince suédois, le tsar de Russie et le frère du roi de France se disputaient leurs suffrages. Ils choisirent ce dernier, Henri de Valois, duc d’Anjou, non sans lui avoir imposé les déplorables Pacta conventa dont nous avons parlé plus haut. Le nouveau roi ne tarda pas à abandonner son royaume, la mort de Charles ix ayant fait de lui Henri iii de France. Alors on élut Bathori, prince de Transylvanie, si diminuées que fussent les prérogatives souveraines, cet homme capable et énergique sut faire quelque bien à ses sujets d’aventure ; mais les précautions prises contre son pouvoir l’empêchèrent de donner sa mesure. Au contraire, elles ne neutralisèrent en rien l’effet des innombrables défauts de son successeur, le suédois Sigismond iii. Anti-slave, celui-là s’unit aux Autrichiens contre les Tchèques, aux Hongrois contre les Transylvains ; il trouva moyen de perdre la Moldavie et la Livonie, ayant dû céder la première aux Turcs (1621), la seconde aux Suédois (1629). Étroit et fanatique, son attitude religieuse ne fut pas moins contraire aux saines traditions nationales que son attitude politique ; il ne se montra pas moins hostile à l’église orthodoxe qu’à la race slave.

La métamorphose totale

Jamais transformation plus radicale ne s’était accomplie dans un pays que celle dont la Pologne était alors le théâtre. De monarchie libérale elle était devenue une aristocratie anarchique. D’État diversifié dont chaque portion avait conservé longtemps sa foi, ses habitudes et son élasticité, elle devenait un État uniformisé et paralysé. De société ouverte et éclectique elle allait devenir autoritaire et doctrinaire. Ainsi tout s’y passait au rebours du bon sens et de l’habitude ; le progrès y marchait à reculons. La noblesse grisée des privilèges monstrueux récemment acquis par elle ne songeait qu’à les conserver ; l’intrigue et la corruption tuaient chez ses représentants la notion du patriotisme. Deux points sont à noter : une décadence si excessive et si rapide ne mena malgré tout la Pologne à sa ruine que lentement, tant étaient fortes les assises sur lesquelles s’appuyait le grandiose édifice, — mais telle était, d’autre part, la nocivité des germes dont provenait cette décadence que l’effort admirable de réaction tenté par Sobieski ne put en avoir raison. À l’apparence, rien ne semblait encore perdu. Sans doute la grande révolte des cosaques de l’Ukraine, anciens Scythes établis sur les rives du Dnieper et divisés en compagnies militaires, avait abouti à la rupture de liens de vasselage utiles à la couronne ; désormais ces cosaques qui avaient longtemps servi à la Pologne de garde-frontières allaient dépendre du tsar. Sans doute aussi l’Électeur de Brandebourg s’était émancipé de son suzerain et avait fait reconnaître son indépendance. L’État polonais n’en restait pas moins l’un des premiers de l’Europe et quand il eut à sa tête l’homme le plus illustre qui fut alors, il sembla que la régénération dut s’en suivre. Sobieski s’y dépensa sans compter, mais, hélas ! sans succès ; la gloire militaire acquise par lui contre les Turcs lui assurait le respect, mais non point l’obéissance de ses sujets. Ils étaient fiers de lui mais ne l’écoutaient pas.

Les partages

Sobieski mourut en 1696, sept cents ans après l’entrée de la Pologne sur la scène historique. Depuis sa mort jusqu’au premier partage, soixante-quinze ans s’écoulèrent encore ; c’est l’époque de l’histoire polonaise la mieux connue et la moins digne de l’être. Le règne d’Auguste de Saxe, celui de Stanislas Leczinski ne firent que précipiter la ruine ; la scission se fit très profonde entre le Sénat et les libéraux d’un côté, les nobles de l’autre ; les premiers étaient partisans de réformes radicales auxquelles les seconds, appuyés par les Jésuites et le clergé romain, s’opposaient très énergiquement. Le fanatisme qui allait se développant sans cesse amena la guerre civile et d’affreux massacres. Ces événements servaient les desseins de Frédéric ii car c’est lui qui avait conçu l’idée d’un partage et avait obligé Catherine et Marie-Thérèse à accueillir cette idée malgré leurs répugnances. Les troupes prussiennes et autrichiennes saisirent le premier prétexte venu pour envahir la Pologne. Le roi (Stanislas Poniatowski avait été élu roi à la mort d’Auguste iii) et le peuple ne se trouvaient pas en état de résister à cette agression. Marie-Thérèse prit au sud la portion comprise entre la Silésie et la Bukovine, peuplée d’environ deux millions et demi d’habitants dont elle forma un royaume de Galicie. Frédéric s’empara des territoires septentrionaux qui s’étendaient entre l’ancien duché de Prusse et le Brandebourg environ 1900 lieues carrées avec 900.000 habitants ; Catherine eut la rive droite de la Douna soit 1.600.000 habitants. C’était le tiers de la Pologne qui s’en allait ainsi.

Il se trouva une Diète pour sanctionner, l’or étranger aidant, cette honteuse solution. Mais le peuple en ressentit cruellement l’humiliation et le réveil s’annonça. Poniatowski, cette justice lui est due, se dévoua de toutes ses forces au relèvement de son malheureux pays. D’importantes réformes furent décidées concernant l’éducation et l’industrie. Mais les nobles rebelles voulant restaurer le liberum veto qu’on venait d’abolir s’adressèrent aux spoliateurs de leur patrie. Un second partage s’ensuivit. Les deux tiers de la Lithuanie, la Volhyrie et la Podolie devinrent russes tandis que la frontière prussienne s’avançait jusqu’à la Mazovie.

Il ne restait plus que 180.000 kilomètres carrés. C’est là que se fomenta une révolte qui, conduite par l’héroïque Kosciusko, débuta en remportant quelques succès. Les larrons couronnés prirent peur et leurs armées assiégèrent aussitôt Cracovie et Varsovie qui ne purent résister à un pareil effort. Le troisième et dernier partage s’opéra entre la Russie, l’Autriche et la Prusse ; la Pologne cessa d’exister.

Comment la Pologne a vécu

On le crut du moins. Nous avons dit en commençant ce qu’il en fallait penser dorénavant. Le phénomène, il est vrai, n’est plus aussi étonnant pour une génération qui a vu, après la Grèce, ressusciter des nationalités moins illustres et moins robustes. C’est une loi sociale maintenant démontrée par les faits qu’on ne tue pas les peuples qui ne veulent pas mourir. Or les Polonais n’ont jamais voulu mourir mais ils ont fait mieux que de vivre ; ils ont prospéré et se sont multipliés. Comment ? Par le fait même du triple partage dont ils avaient été victimes. Voilà bien un de ces chocs en retour de la justice immanente qui consolent l’humanité des injustices accomplies à son détriment. Varsovie, Cracovie et Posen se sont passé tour à tour le flambeau sacré, la flamme nationale. Quand les heures douloureuses de la persécution sonnaient pour une partie des Polonais, les autres groupes plus libres momentanément et plus heureux les secouraient et soutenaient leur courage. En dernier lieu c’est sur la Pologne allemande qu’a pesé un joug de fer. On a tout essayé, tout mis en œuvre pour germaniser le sol et les habitants. Les enfants des écoles furent l’objet de tentatives odieuses qui soulevèrent la réprobation du monde civilisé. Jamais la solidarité polonaise ne s’affirma plus nette, plus certaine qu’en cette circonstance et l’échec, une fois de plus, fut complet.

Les approches de la Résurrection

On reconnaît qu’elle est proche à la commotion qu’a ressentie l’Europe dès qu’en Russie les mots d’autonomie polonaise ont été prononcés. L’évidence s’est aussitôt répandue d’un inachèvement dans l’équilibre actuel des puissances centrales et, aussi, le sentiment qu’une fois posée la question du rétablissement de la Pologne ne saurait être longtemps éludée. Comment retenir en esclavage de nos jours une nation de 30 millions d’hommes ? Et, chose étrange, avant même de s’être réincarnée l’âme polonaise a repris son rôle providentiel et affirmé la nécessité de sa mission européenne. L’histoire se répète en vérité, car tout annonce que la Pologne va redevenir l’avant-garde du progrès slave et le contre-poids salutaire aux appétits germaniques.


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