Revue pour les Français Juillet 1906/IV

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Collectif
Revue pour les Français1 (p. 261-269).

LES NOUVELLES HÉBRIDES



La question des Nouvelles Hébrides est à l’ordre du jour des négociations franco-anglaises. Son règlement affecte beaucoup plus nos intérêts qu’on ne l’imagine généralement. L’effacement de la France aux Nouvelles Hébrides équivaudrait à l’abandon de sa part d’influence dans les mers du Pacifique Sud et serait préjudiciable à sa situation internationale. Le lecteur l’aura vite compris en lisant l’exposé suivant qui lui fera connaître en même temps l’un des pays les plus séduisants qui soient au monde.

Une belle page de notre épopée coloniale

L’histoire de la colonisation française aux Nouvelles Hébrides est à la fois navrante et réconfortante : navrante par l’inertie des autorités officielles, réconfortante par l’intrépidité des initiatives privées.

L’erreur initiale incombe à l’amiral Febvrier-Despointes qui prit possession de la Nouvelle Calédonie au nom de la France en 1853. Aucun obstacle ne s’opposait alors à ce qu’il plantât le drapeau dans l’archipel voisin. Il l’en jugea indigne.

Depuis, les occasions n’ont pas manqué au gouvernement français d’annexer les Nouvelles Hébrides. En 1875, vingt ans après notre installation dans les îles du Pacifique, l’Angleterre tenait encore si peu de place en ces parages que les colons anglais installés aux Nouvelles Hébrides ne songeaient pas à lui demander sa protection ; ils s’adressèrent au contraire à plusieurs reprises à la France… qui ne daigna pas les écouter.

Plus tard la puissance britannique a grandi dans les mers du Sud, les missions presbytériennes d’Australie ont étendu leur influence, bref, lorsque la France s’est enfin décidée à réclamer la souveraineté sur les îles, elle s’est heurtée aux protestations de l’Angleterre et n’a pu qu’accepter un vague condominium, actuellement encore en vigueur.

Cependant, l’initiative de quelques colons calédoniens, à la tête desquels se trouvait John Higginson, réussit à rendre françaises de fait les plus belles parties des Nouvelles Hébrides. Les difficultés de cette prise de possession furent inouïes. On ferait une épopée du récit des expéditions, des négociations, des luttes d’Higginson, vrai Cecil Rhodes Français du Pacifique. Résultat : en 1887 — époque de la convention franco-anglaise qui consacrait l’abdication de nos droits politiques exclusifs — la Société des Nouvelles Hébrides, fondée par lui, possédait là-bas 700.000 hectares de terres, des solfatares magnifiques, et tous les meilleurs ports. L’influence religieuse, seule, lui échappait, grâce à l’influence acquise par les presbytériens.

L’auteur de cet article a visité l’archipel néo-hébridais au commencement de l’année 1903. Il a constaté de visu la grandeur de l’œuvre française accomplie là-bas malgré la France elle-même. Tous les Français doivent la connaître. Elle leur servira d’exemple et d’encouragement. Ils jugeront sévèrement la conduite des hommes d’État qui ont tenu au bout de leur plume les destinées de ce pays merveilleux et qui, n’ayant pas pris la peine de considérer sa valeur — c’est le mieux que nous puissions dire à leur décharge — ont refusé de le donner à la France.

Si l’opinion publique française s’était trouvée mieux renseignée, il y a trente ans, elle n’aurait pas permis cette forfaiture. Qu’elle apprenne aujourd’hui l’importance de sa perte, et, puisque la question n’est pas encore réglée de façon définitive, qu’elle en exige une solution réparatrice. Son intérêt bien entendu le lui commande.

Le Jardin du Pacifique

Tous les voyageurs qui ont passé aux Nouvelles-Hébrides en ont rapporté l’impression la plus enthousiaste. Pour nous, qui avons visité quantité de pays sous toutes les latitudes, nous n’avons rencontré nulle part d’aspects plus charmants ni de végétation plus intense. Nous renonçons à décrire les merveilles de leurs forêts vierges, le fouillis des branches, l’enlacement des lianes, la puissance de fertilité de ce sol où l’humus s’accumule sans cesse depuis des siècles et des siècles. Ça dépasse l’imagination.

On a tracé, au travers de ces bois, quelques sentiers qu’on pourrait aussi bien nommer des galeries, car on n’y voit pas le ciel, ou des serres, car on y suffoque : reste-t-on quelques jours sans passer, ce temps suffit aux branches pour envahir le chemin et vous barrer la route ; cesse-t-on d’y venir pendant un mois, on n’en trouve plus la trace. Nous avons vu là-bas des arbres, plantés en graines il y a dix ans, qui feraient honte à nos arbres centenaires.

Les espèces sont variées, il s’en trouve de précieuses, d’utiles et de superbes, dont le teck, le santal, le bois de rose, le bois de fer, le cocotier, le bananier, l’arbre à pain, l’oranger, le flamboyant, etc., etc.

Toutes les cultures y sont possibles, depuis nos bons légumes d’Europe jusqu’aux plantes tropicales. On y fait dans une même année jusqu’à trois récoltes de maïs : c’est dire la prodigieuse fécondité de la terre. À ce point de vue, les Nouvelles Hébrides sont mieux qu’un jardin : elles sont un grenier.

Quant au climat, sans être particulièrement salubre, il n’est pas malsain. Sans doute, il ne faudrait pas vivre dans la profondeur humide des forêts, mais tel n’est pas le but des colons. La seule maladie répandue est le paludisme, généralement sans gravité. Encore disparalt-elle au fur et à mesure qu’on débrousse et qu’on substitue la culture rationnelle à la végétation folle de la forêt. Il n’y a pas à proprement parler de saisons. Les pluies y sont fréquentes, et torrentielles. Nous avons observé 31° à l’ombre au mois de juin, c’est-à-dire en plein hiver.

L’archipel se compose de huit îles principales et d’une infinité d’îlots couvrant ensemble une superficie d’environ 12.000 kilomètres carrés, à peu près deux fois la grandeur du département de Seine-et-Marne.

Un peuple d’anthropophages

La population indigène des Nouvelles Hébrides est peu considérable, environ 40.000 âmes. Elle appartient en majorité à la la race papoue et ne se fait remarquer par aucune qualité exceptionnelle. Les habitants qui n’ont pas encore été soumis à l’influence des missions chrétiennes mènent la vie sauvage. La plupart sont encore aujourd’hui anthropophages, non par goût, comme on pourrait le croire, mais par sentiment. Ils mangent leur semblable pour le punir d’un méfait, pour se venger d’une injustice et y trouvent une satisfaction morale. Beaucoup d’Européens ont été victimes de cette application féroce de la vendetta, victimes innocentes, bien souvent, payant pour les abus commis par leurs prédécesseurs.

Il n’en faut pas conclure que le séjour dans les îles est dangereux. Il suffit, en effet, de ne jamais s’aventurer dans certaines parties connues pour ne courir aucun risque. Le nombre des sauvages parfaits diminue d’ailleurs tous les jours, et beaucoup d’indigènes vivent à présent dans l’entourage des agglomérations européennes, se laissant doucement diriger.

Les Néo-hébridais sont un peuple trop inférieur pour tenir à leur indépendance, et, n’étaient les mauvais traitements dont ils furent l’objet de la part des premiers Européens qui mirent pied dans leurs îles, ils se seraient aisément laissés domestiquer par les blancs.

Ils n’ont pas de religion, ni de morale : ils adorent des fétiches en bois, croient aux esprits, n’écoutent que les sorciers. Toute leur industrie consiste à construire des pirogues, à creuser des troncs d’arbres pour les transformer en tam-tams, à tailler des sagaies, à enfiler des coquillages pour en faire des colliers. Ils n’ont pas d’alphabet, pas même de langage bien déterminé. Leurs dialectes variant de tribu à tribu, les indigènes, pour se comprendre entre eux, en sont réduits à employer un idiome enfantin créé à leur usage par les Européens, espèce de petit-nègre anglais agrémenté de français et d’espagnol, qu’on appelle bichlamar. Rien n’est précieux pour eux comme un cochon : cet animal leur sert d’étalon monétaire et détermine entre eux la valeur des objets précieux, des femmes, entr’autres, dont la condition — devons-nous l’ajouter ? — est des plus médiocres.

Malgré cette infériorité morale et intellectuelle, les Néo-Hébridais fournissent à nos colons une main-d’œuvre utile, suffisante aux travaux grossiers de l’agriculture et de l’élevage. Tous ceux qui les traitent bien s’en déclarent satisfaits.

Rivalité franco-anglaise

Prenez une carte du Pacifique sud, et vous constaterez de suite la dépendance géographique des Nouvelles-Hébrides par rapport à la Nouvelle-Calédonie ; étudiez la valeur respective des deux groupes, et vous reconnaîtrez qu’ils se complètent. Leur contraste est flagrant. Les Nouvelles-Hébrides, pays essentiellement agricole, apparaissent comme l’annexe normale de la Nouvelle-Calédonie, pays exclusivement minier. Elles forment un ensemble géographique parfait. Ce sont deux membres d’un même corps. Qui possède l’un doit avoir l’autre. La France propriétaire de la Nouvelle-Calédonie, réclamant les Nouvelles-Hébrides, ne fait donc qu’exercer un droit imprescriptible.

Outre ce droit fondamental, elle appuie ses revendications sur des titres incontestables qui sont : la priorité d’occupation, la possession des terres, leur mise en valeur, la suprématie commerciale le nombre des colons, les travaux effectués, l’introduction de la vie civilisée.

Ces titres, acquis en dehors de toute participation officielle, sont l’œuvre exclusive de quelques Français courageux et hardis. Isolés du monde, reliés à la Nouvelle-Calédonie par le service irrégulier d’un méchant vapeur de cent tonnes, privés d’état civil, livrés à eux-mêmes, ces précurseurs ont témoigné d’une extraordinaire énergie. Ils s’en trouvent aujourd’hui récompensés au-delà de leurs rêves.

Nous en avons personnellement visité un grand nombre. Tous sont contents, d’accord pour célébrer leur terre d’élection. « C’est un plaisir que culture dans un pays comme celui-ci » nous disait l’un d’eux, et, de fait, ce brave homme, venu avec rien sur la foi d’une annonce insérée dans le Petit Journal, il y a trente ans, possède à présent des propriétés magnifiques dont il tire un revenu important.

Les principales cultures sont actuellement le maïs, le cocotier — pour le coprah — et le café. Certains colons y ajoutent le cacao, la vanille, les épices, la canne-à-sucre, le tabac, le manioc, etc… tous produits rémunérateurs qu’ils écoulent facilement sur les marchés voisins de Nouméa et d’Australie. L’élevage donne également d’excellents résultats. Considérez que la Société française possède là-bas plus de 900.000 hectares de terres également riches, et vous apprécierez quels éléments de fortune peuvent y trouver nos émigrants.

D’après le dernier recensement, ils sont là-bas 375, contre 154 Anglais, non compris les missionnaires des deux nations. Nous savons que les autorités britanniques contestent ces chiffres et accusent 212 Anglais et 352 Français. L’erreur provient de ce qu’elles déduisent, dans leur évaluation, nos missionnaires, tandis qu’elles comptent les leurs…

Les Anglais — nous voulons dire les Australiens, car les Anglais d’Angleterre s’intéressent peu à ces questions — assurent en outre que leur colons, numériquement inférieurs aux Français, sont d’une classe et d’une qualité hautement supérieure. C’est inexact. Plus des 2/3 de nos compatriotes sont de vrais colons cultivateurs installés sur leurs terres avec leurs familles : il n’y a pas le quart d’Anglais dans les mêmes conditions. La plupart de leurs nationaux sont de qualité médiocre. Il n’en saurait, d’ailleurs, être autrement : l’Australie voisine manque de bras, ceux qui veulent travailler sérieusement n’ont aucune raison de la quitter.

La vérité, c’est que les missions presbytériennes mènent contre nos colons une campagne profondément calomnieuse et déshonorante. « Mon œuvre de 20 ans aux Nouvelles-Hébrides, proclamait autrefois dans une lettre particulière, fâcheusement divulguée, le Révérend Paton, leur chef, a été d’inculquer aux indigènes la haine des Français et du catholicisme ». Voilà dans quel esprit de charité évangélique ils ont porté la civilisation dans ces parages ! Leurs manœuvres indignes, qui n’ont pas entamé l’énergie de nos colons, ont soulevé contre nous l’opinion publique australienne et forcé l’Angleterre à une résistance entêtée contre nos justes prétentions. Ils sont ainsi la cause unique d’un malentendu qui, seul, a résisté aux bienveillantes dispositions de l’entente cordiale.

La solution qui s’impose

L’Angleterre nous aurait depuis longtemps accordé toute satistisfaction sans la crainte de mécontenter ses colonies d’Australie. Cette crainte nous paraît vaine malgré l’agitation provoquée et sans cesse renouvelée par la mission presbytérienne. Un long séjour aux antipodes nous a, bien au contraire, convaincu que le public, « l’homme de la rue », comme disent les Anglais, the men in the street s’en désintéresse fort.

En tous cas, nous ne pouvons un instant comprendre qu’il se soit rencontré en France et en Angleterre des hommes d’État assez peu avisés pour songer au partage de l’archipel. Plusieurs de nos confrères — le Temps, en particulier — ont soutenu de leur autorité cette opinion néfaste. Il nous faut la détruire à jamais dans l’esprit de nos lecteurs.

Nous constaterons d’abord que les Français se trouvent principalement intéressés dans la partie nord — la plus riche — tandis que les Anglais ne possèdent quelque prépondérance qu’à l’extrême sud, dans les îlots les plus voisins de la Nouvelle-Calédonie. Exerçant une absolue suprématie sur les autres groupes, nous ne saurions pas plus en abandonner la possession que tolérer l’établissement définitif de l’Angleterre dans l’archipel le plus proche de notre colonie.

Il est bien évident qu’il vaudrait mieux pour nous acquérir une partie des Hébrides que risquer d’en perdre l’ensemble. Si nous persistons à revendiquer leur annexion complète à l’empire colonial de la France, c’est parce que nous demeurons très convaincus qu’elle est possible. Nous allons préciser pourquoi.

Ayant discuté cette question, en Australie, avec un grand nombre d’hommes politiques appartenant à des partis divers, nous en avons recueilli la formelle assurance qu’ils s’opposeraient aussi bien au partage qu’à l’abandon total du groupe. Ils considèrent, à tort ou à raison, le voisinage des puissances étrangères comme un danger pour leur indépendance, et voudraient entourer leur pays d’une ceinture de possessions australiennes lui formant comme un rempart : c’est une sorte de doctrine de Monroë pour toutes les îles immédiatement voisines de l’Australie. En les réclamant pour eux-mêmes, ils ne sont pas guidés par le désir de s’agrandir — la mise en valeur de leur domaine continental leur constitue déjà une assez vaste tâche — : ce qu’ils veulent, expliquent-ils, c’est diminuer autant que possible le contact avec l’étranger, éviter les « frottements », to prevent every kind of « friction ». Les gouvernements australiens n’ont pas d’autre motif sérieux pour s’opposer à la prise de possession des Nouvelles Hébrides par la France.

Quant à la masse, elle n’y songe guère, préoccupée surtout d’expériences sociales. La perte des Nouvelles Hébrides ne provoquerait donc pas dans le monde australien l’espèce de révolution à laquelle beaucoup semblent croire, et l’opinion derrière laquelle l’Angleterre se retranche pour repousser nos prétentions n’est pas une « opinion publique ».

Pourvu qu’on ait ménagé leur amour-propre en accordant à leur profit quelques concessions amicales, les Australiens ne récrimineront pas outre mesure en voyant la question réglée une fois pour toutes selon nos préférences. La presse des antipodes s’indignera — pour la forme — ; le gouvernement fédéral, par principe, ne manquera pas de protester bien haut. Il n’en sera plus question quand on aura « sauvé la face ».

L’instant semble, d’ailleurs, propice. La résistance des Australiens serait aujourd’hui d’autant moins grande qu’ils sont davantage absorbés par leur politique intérieure et par les débuts difficiles de la Fédération. Leur vanité seule est en jeu. Leur intérêt bien entendu leur commande, au contraire, de céder aux justes raisons d’une puissance dont l’amitié leur est précieuse.

La présence de la France nous paraît, en effet, constituer la meilleure garantie d’équilibre dans les mers du Pacifique sud. Sans profiter à l’Australie, toute atteinte à notre prestige favoriserait les visées ambitieuses de rivales bien autrement dangereuses : l’Allemagne et les États-Unis. Leur politique est faite de convoitises ; la nôtre repose entière sur le maintien du statu quo.

Nous ne demandons pas mieux que de manifester à la jeune nation australienne nos sentiments très sympathiques, mais nous ne pouvons abandonner à son profit des droits acquis qui nous sont très précieux. Au moment où le percement de l’isthme de Panama va grandir l’importance et la valeur de tous les territoires de cette cinquième partie du monde, ce serait folie de nous en laisser exclure. « Déjà, comme le remarquait jadis éloquemment M. Jean Carol dans un article de la Revue de Paris quand nous envisageons la place que nous pouvions prendre en Océanie et celle que nous y occupons, la mémoire de l’héroïsme dépensé là par nos marins, nos explorateurs, nos missionnaires, nous devient importune. Partout des noms français sur cette longue traînée d’île qui jalonne la route des Indes à Panama et qui ressemble à une avenue de tombeaux peuplée de nos morts à travers les jardins d’autrui ! Voyez la carte du monde austral, sans en excepter son grand continent : le souvenir de la France y est inscrit à chaque pointe, à chaque passe, à chaque baie, comme celui d’un fondateur ou d’un hôte illustre au frontispice d’une maison vendue ». Sachons donc au moins conserver ce que nous possédons encore. « Les Nouvelles Hébrides sont à nous : il ne s’agit plus que de faire reconnaître notre propriété. Ce sera la première fois que nous aurons acquis une colonie sans y répandre à flots l’argent de nos concitoyens et le sang de notre jeunesse ». Nous n’ajouterons qu’un mot : si l’impossibilité d’une entente amicale devenait flagrante, contre nos prévisions, émettons délibérément une proposition d’arbitrage : nous confirmerons ainsi notre indiscutable bonne foi.

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