Mozilla.svg

Revue pour les Français Juin 1906/I

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

CE QUI SE PASSE DANS LE MONDE



Le « fait du mois » qui a le plus occupé l’opinion publique, c’est le mariage du roi d’Espagne et l’attentat qui l’a suivi. Vous en avez lu dans les journaux quantité de détails authentiques ou bien inventés, accompagnés des réflexions de toute sorte que peuvent provoquer de tels événements. Nous n’y voulons rien ajouter. D’ailleurs ces événements, joyeux ou douloureux, pour avoir été les plus « passionnants », n’ont pas été, par leurs conséquences, les plus importants. D’autres actes ont passé plus inaperçus qui seront suivis, sans doute, d’effets plus durables. Nous citerons en particulier l’intéressant, mais encore obscur, travail des chancelleries russe, anglaise et française en faveur d’un rapprochement anglo-russe. Ce serait vraiment un beau succès pour les pacifistes — nous entendons bien entendu laisser à ce mot son vrai sens, à l’opposé de certains marchands d’idées subversives qui l’ont voulu dénaturer — qu’une réconciliation formelle de l’Éléphant et de la Baleine dont les rivalités constituaient jusqu’alors une perpétuelle menace pour la tranquillité du monde. Voilà qui est capital. Le reste importe moins. Il convient d’en retenir, pourtant, les pénibles débuts de la Douma en lutte avec la bureaucratie russe agonisante ; l’assemblée des évêques de France ; le voyage de l’Empereur Guillaume à Vienne ; l’inauguration du tunnel du Simplon, etc… Vous en connaissez les détails. Aussi bien la Revue pour les Français vise beaucoup moins à informer qu’à instruire ses lecteurs. Elle laisse à ses confrères quotidiens la tâche — souvent ingrate — d’annoncer les nouvelles et se contente d’en reproduire, en les commentant, celles d’où l’on peut tirer d’utiles leçons, de bons exemples, ou de curieuses observations.

Entre voisins.

L’Espagne et la France, nations sœurs, entretiennent des relations amicales dont la cordialité s’est particulièrement affirmée depuis l’avènement d’Alphonse xiii. Nous ne pouvons que nous en réjouir, éprouvant pour ce jeune souverain la sympathie la plus vive et appréciant à leur juste valeur les qualités brillantes de son peuple. La déception fut pour nous d’autant plus grande en parcourant, hier, les statistiques indicatrices des relations commerciales entre nos deux pays.

Depuis 1892, le commerce franco-espagnol a diminué chaque année de 370 millions de francs en moyenne. Après avoir occupé de tout temps le premier rang parmi les fournisseurs de l’Espagne, nous nous trouvons aujourd’hui dépassés par l’Angleterre et menacés par l’Allemagne et les États-Unis dont les progrès sont en raison directe de notre recul. À quoi tient cette situation anormale ?

D’abord à la difficulté des communications entre la France et l’Espagne. Les Pyrénées, qui ont 450 kilomètres de long, ne sont franchies par le chemin de fer qu’aux deux extrémités : nous perdons ainsi le bénéfice du voisinage. Ensuite et surtout à l’absence d’accord commercial franco-espagnol. Le traité de 1881, très favorable aux deux parties, a été dénoncé en 1892 à la suite d’une campagne protectionniste habilement menée. Conséquence : en dix ans, les importations françaises en Espagne ont baissé de 23 %, et ses exportations, de 62 %.

Une convention de 1904-05 nous a donné satisfaction sur le premier point : trois nouvelles lignes transpyrénéennes seront construites à bref délai. Nous n’en serons guère plus avancés si nous n’arrivons à conclure un nouveau traité de commerce.

La France, qui a placé en Espagne plus de trois milliards de capitaux, mérite la faveur de cette entente économique et peut la réclamer avec une insistance d’autant plus énergique qu’elle apparaît à l’avantage commun des deux pays.

L’éveil de la Chine.

Sans faire beaucoup parler d’eux, les mandarins chinois envoyés en Europe par l’impératrice de Chine pour y « étudier les formes de gouvernement et les institutions » ont achevé leur voyage et viennent de se rembarquer. Nombreux, capables, instruits déjà à la manière occidentale, ils reviendront sans doute dans leur patrie avec une prodigieuse moisson d’informations. Qu’en résultera-t-il ? La Chine, assurément, n’est pas le pays des réformes actives, et chacun sait qu’il y a très loin, là-bas, de l’intention à l’exécution. Malgré tout, le seul fait que des Chinois éclairés s’occupent officiellement d’« ouvrir » leur territoire aux entreprises modernes est significatif et mérite de retenir votre attention, lecteur.

Depuis longtemps, on vous répète que la Chine s’ouvre, et vous n’en croyez rien, parce que les progrès déjà réalisés par elle vous paraissent infimes en comparaison des nôtres. C’est un tort de juger des peuples aussi lointains uniquement par rapport à nous-mêmes. La Chine a pu réaliser depuis dix ans d’immenses progrès et se trouver encore très loin de nous égaler. N’oubliez pas, en effet, que si la Chine a possédé avant l’Europe une haute civilisation, elle est demeurée pendant deux mille ans au moins stationnaire quant aux progrès matériels. La réformer du jour au lendemain, c’eût été l’affoler : les Européens, dont l’imprévoyance et la naïveté vis-à-vis du monde jaune furent stupéfiantes, l’ont voulu, mais la Chine ne s’est pas laissée faire, heureusement pour elle et pour nous. « On répète souvent, nous disait un jour, à Péking, un vice-ministre des Affaires étrangères bien connu pour ses opinions libérales, que l’empire chinois est un vieil édifice vermoulu : c’est là une raison suffisante pour le traiter doucement. Nous comprenons, aussi bien que vous, la nécessité d’un changement, mais nous savons mieux que vous ce qui nous convient. La rénovation d’un pays aussi vaste que le nôtre ne peut s’effectuer en quelques semaines. Laissez-nous faire et vous verrez le Céleste Empire vers 1930. » Ce grand mandarin parlait d’or, et si les représentants de l’Europe en Chine avaient toujours témoigné d’autant de patience et de modération que lui-même, bien des difficultés eussent été évitées.

La vérité, c’est qu’en voulant réformer l’empire chinois — dans l’unique but d’en rendre l’exploitation plus aisée — l’Europe a totalement ignoré l’esprit chinois, le passé chinois, la morale chinoise, les us et coutumes chinois. Il en est résulté que les populations locales, en présence du « péril blanc » qui les menaçait, n’ont songé qu’à se défendre et nous ont pris en haine. On vous dira que le Chinois a l’horreur innée du progrès : n’en croyez rien. Il a l’horreur du progrès tel que nous le lui avons révélé, à coups de bâton, à force d’abus outrageants. Mais soyez persuadé que le Chinois est l’homme du monde le plus pratique et que, si, au lieu de lui imposer violemment nos perfectionnements matériels, nous avions pris la peine de lui en démontrer l’utilité, il aurait bien vite consenti à les adopter. Vous en aurez la preuve avant quelques années : l’évolution se fera, lentement, mais sûrement, et les Chinois eux-mêmes la dirigeront — en dehors des Européens et contre eux. Nos fils en subiront les conséquences, à moins que les Célestes du xxe siècle, amis de la paix, satisfaits d’avoir reconquis leur tranquillité, ne se montrent plus sages que les Européens du xixe. C’est bien possible.

Une nouvelle école de guerre.

Il s’agit d’une école de guerre… socialiste. Le mot n’est pas de nous, croyez-le bien, mais d’un journal allemand, la Neue Zeit, qui en préconise la fondation, au nom de son parti. Cette « socialistische Kriegsschule », fonctionnant à Berlin sous le contrôle immédiat du comité central du parti socialiste, devrait former des élèves « brevetés » qui recevraient, par la suite, des fonctions à remplir, des commandements à exercer. Ces élèves seraient recrutés par les comités provinciaux, qui paieraient leur pension : quant aux professeurs, ils seraient naturellement appointés, aux frais de la caisse centrale, et enseigneraient à ces jeunes gens, sous couvert de littérature, d’économie politique et d’histoire, l’art d’agiter les masses et de les soulever contre la société capitaliste.

Créer une école normale socialiste, c’est très naturel ; la qualifier d’école de guerre, c’est bien prussien ! L’idée de la Neue Zeit est d’ailleurs très pratique, pour qui connaît les mœurs allemandes. L’Allemand, quoi qu’il prétende, a besoin d’être enrégimenté. Tout Allemand qui se respecte fait partie d’un club, d’un « verein », et en porte fièrement les insignes. Une casquette et un ruban en sautoir le rehaussent à ses propres yeux et vis-à-vis de la société entière. Chacun, là-bas, envie l’empereur de posséder dans ses armoires tant d’uniformes différents. Si le socialisme avait un jour des chefs galonnés, il décuplerait certainement le chiffre de ses adhérents. La création de l’« école de guerre » serait-elle un premier pas vers cette militarisation de la socialdemokratie allemande ?

Le roi Pierre de Serbie, l’Europe et les régicides.

Sans vouloir défendre ici plus qu’il ne convient la mémoire du dernier des Obrenovitch, il nous est permis de constater la faiblesse de l’Europe à l’égard de ses assassins. Depuis trois ans, les dépêches de Serbie nous ont apporté chaque jour des preuves nouvelles du crédit qu’avaient gardé les régicides à la cour du roi Pierre. Fâcheux indice. Assurément ce prince, qui n’était pour rien — nous en sommes convaincu — dans le meurtre barbare de ses prédécesseurs, a bien agi d’en profiter. Mais il eut dû, nous semble-t-il, depuis trois ans qu’il règne, accentuer davantage le mépris qu’il ne peut manquer d’éprouver pour les bandits auxquels il doit son trône. Il eut dû, par respect pour lui-même et par déférence pour l’Europe, laver de toute souillure ce trône encore sanglant. Il a fait tout le contraire en gardant dans sa Maison les conspirateurs régicides. Nous l’aurions admiré davantage plus courageux.

Malgré tout, c’est affaire à lui, et nous ne nous sentons pas suffisamment éclairé sur les exigences de sa politique intérieure pour le blâmer ouvertement. Charbonnier est maître chez soi, et le roi Pierre commande en ses États comme bon lui semble. Mais nous blâmons l’Europe d’avoir si facilement passé sa vieille éponge sur le crime atroce de la bande Machin. Vous souvenez-vous qu’en juin 1903, au moment de l’avènement du roi Pierre Karageorgevitch, les puissances prétendirent exiger la disgrâce des conspirateurs comme condition du rétablissement des relations diplomatiques avec la Serbie ? Cette prétention, sans doute, n’était qu’un vœu très platonique. Après un simulacre d’exécution, les régicides furent plus puissants que jamais. L’Europe ferma les yeux, et dès lors, aux cérémonies de la cour, les ministres de France, de Russie, d’Allemagne, etc., furent exposés à serrer la main de l’homme qui étrangla la reine et à complimenter celui qui transperça le roi ! Un seul manqua, cependant, qui avait tenu sa parole : c’est — vous l’avez deviné — le représentant de l’Angleterre, sur le désir formel du roi Édouard, donnant ainsi au monde une belle leçon de dignité.

Sous le coup de cette abstention, tous les jours plus funeste à la Serbie, le roi Pierre s’est enfin décidé à rayer des contrôles de l’armée les officiers qui ont pris part, il y trois ans, au meurtre du roi Alexandre et de la reine Draga. Il n’a pas, d’ailleurs, cessé de leur témoigner des égards tout spéciaux : au lieu de prononcer purement et simplement leur mise à la retraite, il a négocié avec eux pour obtenir leur démission et l’a payée d’une pension égale, sinon supérieure, à leur solde de service actif. L’Angleterre a renoué immédiatement les relations diplomatiques avec le gouvernement serbe.

La fortune française au Vénézuela.

Savez-vous que la fortune française au Vénézuela s’élève à 130 millions de francs ? C’est considérable. Ajoutez qu’on y trouve plus de 2.500 résidents Français, et vous concevrez l’importance des relations économiques entre les deux pays. Le commerce français, qui va de la boulangerie aux modes en passant par la parfumerie et la vente des tabacs, absorbe 7 millions ; l’industrie française du caoutchouc et des perles représente 1 million ; les propriétés possédées par nos nationaux sont évaluées à 50 millions ; notre participation dans les banques locales atteint 7 millions, dans les chemins de fer, 10 millions ; enfin nous possédons 30 millions de fonds d’État. Total : 130 millions. Voilà ce qui explique mal la façon cavalière dont « ce polisson de Castro » traita nos représentants officiellement accrédités.

Fonctionnaires ottomans.

On nous écrit de Constantinople que la Porte vient de négocier avec la banque ottomane une avance de quelques millions afin de payer aux fonctionnaires un mois d’appointements. Heureux gouvernement qui peut ainsi traiter ses serviteurs en leur jetant, comme un os à ronger, quelques mois d’appointements tous les deux ou trois ans ! Ceux-là n’y perdent rien, d’ailleurs, soyez-en sûrs. Repoussés d’en haut, ils se vengent en bas et complètent aux dépens du peuple le chiffre de leurs émoluments. Les braves paysans turcs, écrasés d’impôts officiels, doivent encore payer les taxes de tous genres que lèvent arbitrairement sur leurs personnes et sur leurs biens tous les agents de l’État. Veut-on fonder là-bas une industrie quelconque ? Il faut payer d’avance à l’administration une somme parfois égale au gain qu’on en espère. Un homme a-t-il une pièce de terre en culture ? On l’évalue sur pied beaucoup plus qu’elle ne vaut : au moment des récoltes, on vient prélever la dîme sur cette évaluation. Travaillez, prenez de la peine, survient un effendi : « Part à trois, s’écrie-t-il, une pour vous, deux pour moi. » Si vous refusez, il vous écrase. C’est qu’il est fonctionnaire et qu’il lui faut bien vivre. Puisqu’on ne le paie pas, il se paie.

Travail de femmes.

L’Écho des Syndicats et des Mutualités nous donne d’intéressants — et combien attristants ! — détails sur l’exploitation normale des ouvrières à domicile par les entrepreneuses et les grands magasins. Ces femmes s’usent à la besogne et gagnent difficilement de quoi vivre. Tandis que leurs maris ou leurs frères se plaignent de fréquenter l’atelier plus de huit heures par jour elles travaillent fiévreusement douze heures, souvent davantage dans une mansarde étroite et basse où l’on gèle en hiver, où l’on grille en été, troquant leur existence entière contre un salaire qui dépasse rarement 50 fr. par mois et n’en atteint quelquefois pas quarante. Elles n’ont pas le temps de récriminer contre leur sort, et, dès lors, on s’en occupe peu. Elles sont pourtant dignes de pitié. Sur leurs bénéfices dérisoires, il faut prélever, dans les débuts, 10 francs par mois pour acquitter le prix d’une machine achetée par abonnement le double de sa valeur : à défaut d’un seul versement, l’honnête marchand la fera saisir, gardant, bien entendu, — à titre d’indemnité (!) — les sommes déjà versées ; il faut retrancher le loyer, prévoir la maladie, les époques de chômage forcé… et vivre. C’est à ce prix, à la sueur de ces femmes, que les bourgeoises de nos grandes villes trouvent dans les « magasins » ces « occasions » dont elles sont si fières et dont elles se réjouissent innocemment. » Ah ! les jolis coussins, les belles taies d’oreiller, ah ! les magnifiques draps !… si bon marché ! Quelle heureuse chance ! » Toute chance se paie, Mesdames. La vôtre, ici, se trouve payée par plus pauvre que vous. Songez-y quelquefois, et, dans la mesure de vos moyens, réagissez contre ces pratiques monstrueuses, indignes de notre époque et amères à nos cœurs.

Publicité coloniale.

L’exposition coloniale de Marseille a ouvert ses portes il y a deux mois. Elle a été organisée avec beaucoup de soin et mérite d’être visitée par tous les Français, les jeunes surtout, qui ont quelques économies à dépenser pour leur agrément et leur instruction. Encore faut-il le leur faire savoir. Personne n’en parle de cette exposition qui eût dû constituer un événement considérable. Pourquoi ? Tout simplement parce que son administration a négligé d’en assurer la publicité. C’est impardonnable. Comme le fait remarquer l’éminent Président de la Chambre de commerce française de Constantinople, M. Ernest Giraud, dans la Revue commerciale du Levant, « il ne suffit pas d’organiser une belle exposition, il faut encore la faire connaître aux personnes susceptibles de la visiter. » « À Constantinople, ajoute-t-il, nous voyons sur tous les murs l’affiche de l’exposition de Milan, ses tableaux-réclame en français, ses livrets, ses cartes postales ont été répandus à profusion : nous en avons reçu un millier pour notre part. De Marseille, rien ne nous est parvenu… Hélas ! Paris n’est guère mieux favorisé. Nous n’y avons pas encore trouvé, sous une forme quelconque, une seule réclame de l’exposition de Marseille.

Même chose se passe depuis longtemps pour nos colonies elles-mêmes. Nous possédons un Office colonial, agence officielle de renseignements coloniaux. Il est inconnu du public. Son directeur, M. le sénateur Saint-Germain, réclame vainement d’indispensables ressources. Il a rapporté d’une mission à Londres que l’Office colonial britannique dépensait annuellement 62.500 francs de publicité. Ce n’est pas énorme, c’est mieux que rien du tout. Cette publicité générale s’ajoute d’ailleurs à la publicité particulière de chacune des colonies. En France, rien de pareil. Nos colonies, ignorées, ne cherchent pas à se faire connaître. Notre administration coloniale s’attarde à son rôle politique et néglige le côté commercial de sa tâche. Elle se croirait déshonorée en s’occupant d’affaires. Hé bien ! quoiqu’en pense l’administration, nos colonies sont avant tout de vastes comptoirs commerciaux, et, puisque la publicité, à tort ou à raison, est entrée dans nos mœurs et y tient la place que l’on sait, elles doivent y consacrer une certaine part de leurs moyens.