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Revue pour les Français Novembre 1906/VI

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Ayant achevé de résumer l’œuvre coloniale de la France, je pense à l’admiration qu’éprouveraient nos compatriotes en présence d’une œuvre semblable accomplie par d’autres que nous. Réfléchissant au rôle joué par notre pays dans ce « partage du monde » qui est le plus grand fait de notre époque, je pense qu’ils sont bien inconscients ceux qui clament notre décadence et dénoncent notre infériorité. Un peuple au déclin de sa carrière est incapable d’un si grand effort. Universaliser sa propagande, implanter sa puissance aux quatre coins du globe, y enfanter des sociétés nouvelles et y régénérer des mondes n’est pas l’effet d’une race déchue. Ces résultats sont positifs. Nos prophètes de malheur les constatent avec amertume et se hâtent de les diminuer en les proclamant éphémères. Pour eux, la puissance coloniale de la France est à son apogée, elle déclinera demain. Ah ! si nous écoutions ces marchands de pessimisme, nous serions bientôt tous malades imaginaires, dégénérés par persuasion. Plutôt que de chercher comme eux dans notre avenir des motifs de découragement, retournons-nous vers le passé, fouillons l’Histoire.

J’ai écrit, au début de cette étude, que nous étions des jeunes et des inexpérimentés en matière de colonisation. C’est pratiquement vrai, parce que les hommes de notre temps ont oublié les enseignements de leurs grands-pères, mais c’est historiquement faux. Si la France coloniale moderne s’était souvenue de son passé, elle aurait sûrement abrégé sa période d’essai ; si elle avait mieux étudié les causes de la grandeur et de la chute de son ancien empire, elle aurait donné au nouveau une assise plus solide encore.

Regardez le planisphère reproduit sur la couverture de cette Revue, et comparez ces deux empires ; celui que nous avons perdu ne le cède en rien à celui que nous venons d’acquérir. Allez plus loin, prenez la peine de considérer l’œuvre elle-même : les Dupleix, les La Bourdonnais, les Champlain, les Vaudreuil. peuvent servir de modèles à tous nos administrateurs ; les colonies qu’ils gouvernèrent étaient en excellente voie de prospérité quand la France les abandonna. Vous connaissez le mot d’un ministre de Louis xv affirmant que « toutes nos possessions d’Amérique ne valaient pas une tête d’épingle ! » Avec de telles maximes, on fit bon marché de leur cession à la suite de guerres désastreuses. La faute n’en incombe pas aux colonies elles-mêmes, encore moins aux colons. S’appuyer sur leur perte pour dire que « les Français n’ont pas le génie colonial », c’est comme si l’on reprochait aux matelots d’un navire la maladresse du capitaine qui l’a jeté à la côte.

Sans être devenus des colonistes ardents, les Français d’aujourd’hui sacrifieraient moins volontiers leurs conquêtes d’outre-mer. Ils y tiennent et sauraient les défendre au besoin presque comme une partie d’eux-mêmes. C’est un avantage du nouvel empire sur l’ancien.

Cependant, les aptitudes coloniales n’ont pas varié. Comme jadis en Louisiane et au Canada, nos compatriotes manifestent leur vitalité et font souche partout où ils émigrent. Je les ai vus à l’œuvre à côté des colons anglais qu’on leur donne sans cesse en exemple et la comparaison m’est apparue absolument à l’avantage des nôtres. Leur seul défaut, c’est de ne pas être assez nombreux.

La partie faible de notre œuvre est plutôt l’administration. Exagérant la centralisation, nous avons prétendu gouverner de Paris toutes nos possessions. Sacrifiant à la « science coloniale », nous avons voulu les diriger toutes suivant une même méthode. Il nous a fallu des années pour reconnaître cette erreur. L’ayant connue, nous l’avons très imparfaitement corrigée. Aujourd’hui encore, le gouverneur d’une colonie française qui prend en connaissance de cause, sur place, une décision quelconque, risque d’en voir détruire reflet par l’intervention irraisonnée d’un fonctionnaire de l’« administration centrale » qui n’a jamais quitté Paris. Ainsi sont étouffées quantité d’initiatives utiles. C’est contraire au bon sens. Chaque colonie doit être administrée d’une façon différente, selon sa position, selon ses ressources, selon son peuplement ; elle connaît ses besoins et ses forces : laissons-la donc tracer elle-même sa voie d’avenir, assurons lui notre concours, soyons pour elle un protecteur, un conseiller et jamais un tyran.

À cette désastreuse ingérence de la métropole s’est ajoutée l’influence plus néfaste encore de la politique de partis. En autorisant certaines de nos colonies à nommer des députés, à élire des conseils généraux, nous y avons introduit un germe de discorde, nous les avons détournées de leur véritable rôle.

Une autre plaie de l’administration coloniale est le développement du fonctionnarisme. Nos employés d’État, d’ailleurs insuffisamment rétribués, sont beaucoup trop nombreux. Ils vivent en parasites sur le budget des colonies. C’est la conséquence du régime des recommandations politiques qui a entraîné chez nous-mêmes tant d’abus flagrants. La surabondance des fonctionnaires coloniaux n’a pas été sans exagérer notre habituelle tendance à l’administration directe. Pour leur faire place nous avons supprimé quantité d’emplois indigènes, nous aliénant leurs titulaires et nous privant de leur collaboration.

Je ne prétends pas énumérer ici toutes les fautes que nous avons commises dans l’administration de nos colonies. J’ai noté les plus graves. Elles ne sont pas irréparables et déjà l’expérience nous entraîne à corriger certaines d’entre elles. Par contre nous avons fait preuve de qualités solides dans l’organisation matérielle et la mise en exploitation de ces colonies. Nous y avons jeté beaucoup d’argent mais nous l’y avons bien employé. Laissant à part nos possessions oubliées du Pacifique, de la Guyane, etc., nous pouvons constater en Indo-Chine, en Afrique occidentale, en Algérie, en Tunisie, etc., les résultats brillants d’un effort admirable qui s’affirme toujours plus grand.

Il faut à présent que l’initiative privée se manifeste à la hauteur de cet effort, il faut que les Français connaissent leurs colonies, prennent confiance en elles, leur envoient volontiers leurs enfants ou leurs capitaux. Elles en sont dignes.

Leur valeur nationale, économique, sociale, apparaît à tous ceux d’entre nous qui les ont visitées, qui les ont étudiées de bonne foi. Ceux-là seuls qui les ont ignorées sont excusables d’en médire. Nous souhaiterions vous en avoir donné la conviction, lecteurs, par cette étude. Son cadre même l’a forcément rendue très incomplète ; nous avons dû nous contenter d’exposer pour chaque colonie la question principale à laquelle son avenir semble lié. Nous aurons atteint notre but si vous y trouvez çà et là quelque raison de vous intéresser davantage à l’œuvre coloniale française et d’aider, dans la mesure de vos forces, au progrès de la France hors de France.

Gaston BORDAT.