Revue pour les Français Septembre 1906/II

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CE QUI SE PASSE DANS LE MONDE



Et ce serait déjà fait pour les amis de la Revue pour les Français, s’ils avaient suivi notre conseil et si chacun d’eux avait sa petite mappemonde sur sa table. Nous radotons ?… d’acord, mais c’est un radotage réfléchi et sensé. Nous ne sommes pas près d’y renoncer. Prenez donc vos mappemondes… (ceusse qui en ont) et considérez les sphères d’activité de deux encombrants personnages qu’il convient de prendre au sérieux mais non au tragique : le panaméricanisme et le panislamisme.

Le congrès de Rio-de-Janeiro.

Ce congrès est le troisième du nom. Il groupe les représentants des républiques américaines autour d’une idée trouble à laquelle tout le monde pense et que personne ne formule mais qui, en tous les cas, possède de moins en moins de chances de se réaliser. Sous couleur de protéger le monde américain contre « les entreprises de l’Europe », les États-Unis organiseraient à leur profit une sorte de protectorat militaire et douanier qu’ils exerceraient au moyen de leurs navires de guerre et de leurs navires marchands tout autour de l’Amérique du Sud, sans parler d’un chemin de fer qui s’en irait du Yukon au Cap Horn par le Mexique, les républiques centrales, la Colombie, le Brésil, la Bolivie et l’Argentine. Notons que ce plan est déjà ancien. On le rattache à la fameuse « doctrine de Monroë » pour lui donner du prestige ; il n’en découle pas ; il est issu du cerveau d’un grand homme qui s’appelait James Blaine, qui aurait pu être président des États-Unis et préféra le rôle de premier ministre.

C’est aux efforts de cet homme qu’on dut en 1889 la réunion à Washington d’un premier congrès panaméricain. En ce temps là le monde transatlantique vivait assez replié sur lui-même ; encore occupé à s’organiser, isolé de l’Europe, ignorant l’Asie, il se montrait peu soucieux d’aventures au dehors. La mort prématurée de Blaine et diverses circonstances dans le détail desquelles nous ne saurions entrer ici retardèrent l’exécution de son plan qui certainement, à cette époque, eut été au moins en partie réalisable pour le plus grand dommage, d’ailleurs, de la civilisation universelle. Au congrès de Mexico, en 1902, on en parla mollement. Que de choses s’étaient passées dans l’intervalle ou plutôt quelle chose unique mais formidable : la guerre avec l’Espagne ! Plus tard les historiens se reportèrent vers cette date comme vers le point de départ d’une ère nouvelle ; elle marquera pour ainsi dire la « majorité » du nouveau monde comme la guerre russo-japonaise marquera la rénovation inaugurale de la race jaune. Résultat très singulier ; l’Espagne vaincue ou, pour parler plus exactement, l’hispanisme reçut de ce terrible événement la commotion la plus salutaire. Un souffle vivifiant passa sur le continent sud-américain. On vit apparaître là une force d’avenir ; les rapports longtemps détendus entre la métropole ibérique et ses anciennes colonies se renouèrent sur des bases très amicales. Pendant ce temps les États-Unis eux-mêmes jouissant de leur triomphe se mêlèrent de façon plus intense à la vie internationale des peuples ; ils eurent leur mot à dire dans les affaires européennes ; la possession des Philippines les força d’intervenir en Asie. Ainsi l’espèce de gaine d’indifférence dans laquelle l’Amérique était restée si longtemps enfermée par rapport au reste de l’univers éclata de toutes parts et l’idée de James Blaine cessa d’être viable. Trop d’intérêts divers se sont créés, trop d’habitudes d’échange se sont établies à travers les océans pour que l’Amérique puisse désormais combiner et faire durer une union douanière exclusive : si elle y parvenait jamais ce ne serait assurément qu’une réussite éphémère.

Les républiques espagnoles ne sont nullement disposées du reste à abdiquer la situation pleine de promesses à laquelle elles sont parvenues pour se ranger en satellites autour du colosse yankee ; l’Europe leur est nécessaire financièrement et elles ne craignent plus de sa part ces mainmises territoriales dont elles s’effrayèrent si longtemps. Mais elles ne veulent point se brouiller avec une puissance dont, sous une forme ou sous une autre, le concours peut un jour leur être précieux. De leur côté, les États-Unis comprennent parfaitement que le projet de Blaine n’a plus de raison d’être mais ils aspirent à make the best of it en fournissant des ingénieurs, des capitaux et des objets manufacturés à leurs voisins en aussi grande quantité que possible. Voilà de quoi finalement accouchera le panaméricanisme… à moins que quelque jour cette monstruosité qu’on désigne sous le nom d’États-Unis d’Europe ne vienne à se constituer. Alors l’Amérique devrait s’unir à son tour et ce serait, entre le vieux et le nouveau monde, une lutte économique prompte à dégénérer en une guerre sanglante et sans merci. Ce jour-là, les hommes jaunes riraient rose.

La doctrine de Drago.

Ne pas confondre avec celle de Monroë qui était une rodomontade. Celle-ci est infiniment plus fin de siècle. On pourrait la définir très justement : l’art de ne pas payer ses dettes. Mais d’abord rendons-lui son père car M. Luis Drago, ministre des Affaires étrangères de la République Argentine n’en est pas l’auteur, bien qu’elle porte son nom. L’auteur, c’est Lord Palmerston ; il écrivait en 1848 dans une de ses dépêches officielles, parlant des Anglais qui risquent leurs capitaux entre les mains des États étrangers : « Ils ont dû faire entrer en ligne de compte les risques inévitables à courir en cas d’insolvabilité de leur débiteur : s’ils n’ont pas prévu cette éventualité, ils doivent subir le sort de tout spéculateur qui s’est trompé dans ses prévisions. » Évidemment, s’il s’agit d’intérêts absolument particuliers, d’une banque, d’une plantation, d’une usine, le citoyen n’escomptera pas l’envoi par son gouvernement pour lui faire rendre justice ou le venger, d’une escadre et d’un corps de débarquement. Mais s’il s’agit (comme c’est le cas pour la France vis-à-vis du Venezuela), de telle compagnie subventionnée assurant les services postaux ou télégraphiques et qui se trouve dépossédée au mépris de toute justice par le caprice d’un tyranneau sans vergogne, il est puéril d’exiger de l’État dont les intérêts sont ainsi lésés et la dignité bafouée qu’il s’abstienne d’intervenir par la force. Telle est pourtant le genre d’interdiction que M. Drago prétendait faire prononcer par le congrès de Rio de Janeiro et qu’après réflexion on a décidé de demander au tribunal de La Haye de sanctionner. Nous ignorons ce que pourront décider des juges qui, malheureusement, ont prouvé déjà combien les raisons politiques avaient de prise sur eux. Mais quelle que soit leur sentence ils ne pourront rien contre ce qu’édictent le bon sens et la force des choses.

Valparaiso.

Ne quittons pas l’Amérique du Sud sans saluer tristement la grande cité chilienne qui a été la victime d’une catastrophe terrible. Valparaiso, centre des affaires et du commerce (le mouvement du port est de 800.000 tonnes ; l’Angleterre tient le premier rang, puis viennent l’Allemagne et la France) forme le long du rivage une bande interminable. Sa croissance fut tardive. Fondée en 1543 par Saavedra qui lui donna le nom d’une localité d’Espagne dont il était issu, elle fut fortifiée à la fin du xviie siècle pour la mettre à l’abri des attaques des pirates dont elle était l’objectif préféré. En 1820, elle ne comptait encore que 6000 habitants mais son ouverture au commerce étranger la développa rapidement. Valparaiso a déjà éprouvé l’effet des tremblements de terre. Elle fut partiellement détruite en 1835 ; puis ce furent des incendies qui la ravagèrent à deux reprises ; enfin, en 1866, au cours de la guerre, elle souffrit beaucoup du bombardement. L’activité inlassable de ses habitants et les avantages de sa situation lui ont toujours permis de se relever promptement ; il en sera de même cette fois.

Agitation musulmane.

Que le monde musulman accuse des velléités fâcheuses de révolte, une mentalité troublée, un énervement grandissant, on ne saurait le nier. Reste à savoir si un lien sérieux existe entre les diverses manifestations par lesquelles se traduit cet état de choses ; reste à savoir surtout si une organisation d’ensemble en peut sortir ; il n’y paraît guère ; les faits sur lesquels certains s’appuient pour le prétendre peuvent se classer en trois groupes : la révolte d’Arabie, le mouvement turcophile en Égypte, enfin les échauffourées de Tunisie et du Soudan et l’affaire de Djanet. En Arabie, le parti de l’indépendance ne recule pas. Depuis que ses exactions administratives et fiscales l’ont mis debout, les efforts de la Turquie pour l’abattre ont constamment échoué. Le chef de ce parti se proclame khalife et veut faire de La Mecque le centre de son pouvoir. Il n’est pas dit qu’il n’y parvienne pas. Au Caire, on se demande si l’influence allemande, représentée par le trop remuant et peu scrupuleux Max Oppenheim n’est pas pour quelque chose dans l’activité que déploie Mustapha Kamel pacha, lequel vise à refaire de l’Égypte « un vilayet turc. » Mais déjà le contraste qui s’affirme entre ces deux entreprises parallèles mais inverses enlève à la théorie panislamique beaucoup de force ; on cherche à ramener l’Égypte sous le joug du sultan de Constantinople à l’heure où l’Arabie commence à s’en émanciper ! Et combien le dernier dessein paraît facile à réaliser en comparaison du premier auquel s’oppose la formidable puissance de l’Angleterre. Sans compter qu’en les supposant tous d’accord — et ce n’est nullement le cas — les musulmans d’Égypte n’auraient pas à compter sur la sympathie et l’aide de leurs coreligionnaires indiens. Ils sont aux Indes plus de soixante millions de musulmans parfaitement satisfaits de l’Angleterre à laquelle ils déclarent, par avance, qu’en cas de conflit ils entendent demeurer fidèles. Si nous passons à l’Afrique française, en dehors de la scandaleuse occupation des oasis centrales par un corps ottoman dont la France a le devoir d’exiger la retraite immédiate, et cela dans l’intérêt même de la paix, il faut bien reconnaître que l’affaire de Thala, comme celle de Zinder ont été des incidents tout locaux auxquels la promptitude de la répression a enlevé beaucoup de leur portée. D’autre part, l’attitude énergique de ses troupes sur la frontière d’Algérie suggère aux populations marocaines le salutaire sentiment que la France est sortie à son avantage de la conférence d’Algésiras ; et c’est à cela que l’ordre doit de n’avoir pas été troublé en ces parages. Évidemment l’effervescence musulmane existe d’une façon générale d’un bout à l’autre de l’Islam et jusqu’au Caucase, où elle se fait sentir parmi les Tatars d’Elisabetpol et de Zanquezour ; évidemment aussi, les récentes initiatives de l’empereur Guillaume sont pour beaucoup dans ce réveil d’un fanatisme redoutable mais on n’aperçoit nullement les éléments d’une action unifiée, telle qu’en exigerait une tendance véritablement panislamique : et ce mot, en fin de compte, apparaît encore vide de sens ; s’il doit en prendre un quelque jour, ce jour n’est pas prochain.

Cosas de Cuba.

L’insurrection qui a éclaté à Cuba, peu après la réélection de M. Estrada Palma à la présidence de cette jeune république, n’a point de causes bien nobles ni profondes. Il y a là d’abord un concurrent évincé, le général Gomez, qui a oublié de regarder comment faisait M. Doumer le lendemain d’un scrutin défavorable et qui, ainsi, a pris un fusil de rebelle au lieu d’une cigarette de philosophe. Il y a ensuite les soldats de la guerre de l’Indépendance mécontents, comme tous leurs devanciers des autres pays, du sort qui leur est fait. L’émancipation de leur patrie ne suffit pas à les réjouir ; ils voudraient des avantages et des honneurs ; un emprunt a été contracté pour le paiement de leur solde arriérée : ils se plaignent de la façon dont les fonds consacrés à ce paiement ont été répartis. Ajoutez-y des citoyens américains propriétaires dans l’île et qui la verraient avec plaisir annexée au territoire des États-Unis. Enfin, dit-on, les gouvernants sont assez dédaignés de l’aristocratie créole qui, de son côté, se montrerait volontiers favorable à l’annexion. Si la lutte se prolonge, il faudra bien que le président Roosevelt se décide à envoyer des troupes ; il ne le fera qu’à contre-cœur et, jusqu’à présent, ses administrés ont la sagesse de comprendre sa répugnance à intervenir — et de la partager.

Belgique et Hollande.

On commence à s’occuper de la possibilité d’une alliance à venir entre la Belgique et la Hollande. Cette alliance étant dans la force des choses, nous n’avons jamais douté qu’elle ne se nouât. Elle avait contre elle d’évoquer de mauvais souvenirs. Les traités de 1815, en effet, avaient imposé aux Belges qui n’en voulaient point, la souveraineté peu libérale du roi de Hollande. Les Flamands s’en fussent encore accommodés, à condition de pouvoir pratiquer librement le catholicisme mais pour les Wallons, français de langage et d’instinct, cette condition était insuffisante. Aussi, aux approches de 1830, envisageait-on le moment où le royaume des Pays-Bas se désagrégerait et devrait céder à la France ses provinces wallonnes. Le prince de Polignac s’intéressait fort à ce projet et se flattait de le mener à bien. La révolution de 1830 y coupa court. L’honneur de jeter bas un ministre impopulaire fut, comme on le voit, fort coûteux. À la nouvelle des événements dont Paris avait été le théâtre, Bruxelles se souleva ; le gouvernement néerlandais fut renversé et l’État belge se constitua avec le double appui des baïonnettes françaises et de la diplomatie anglaise. Depuis lors, on peut dire que la Belgique n’a songé qu’à bien vivre et à s’enrichir, ce à quoi elle est parvenue. Le souci de sa défense ne la troublait guère. On prétend qu’en 1850, le roi Léopold ier disait de son peuple « qu’il faisait de son mieux pour décourager ceux qui auraient l’intention de le défendre. » Le mot serait encore de saison. Cependant, les convoitises qu’excite une fortune poussée à l’extrême s’étant maladroitement révélées en Allemagne, l’opinion belge a commencé d’évoluer. Voici d’autre part que l’Angleterre s’émeut et que la Hollande s’inquiète. Bons symptômes. Une ligue défensive économique et militaire se créant entre Bruxelles et La Haye, avec le patronage de la France et de l’Angleterre, c’est une garantie de paix pour toute l’Europe occidentale ; il n’est pas trop tôt pour y songer ; il est même un peu trop tard mais mieux vaut tard que jamais. Si les Belges ont le le sentiment de ce qu’exige la situation, ils mettront les morceaux doubles.

Massacres d’Orient.

Ce qui est nouveau, cette fois, c’est que les Turcs n’y sont pour rien. C’est de Bulgares à Grecs que se portent les coups et réciproquement. On doit même reconnaître que les loyaux efforts d’Hilmi Pacha en Macédoine ne cessent de s’exercer, mais vainement, en faveur d’une pacification désormais bien difficile à obtenir. L’heure paraît avoir sonné d’une bataille d’ensemble entre l’hellénisme et ses adversaires. L’hellénisme est un rude combattant : il bénéficie à la fois de ses forces présentes qui sont considérables et de son passé qui est formidable et domine de très haut tous les autres passés de l’univers. Quand on le laisse libre, il s’étend avec une rapidité surprenante ; il n’a pas besoin d’être aidé ; il lui suffit qu’on ne l’entrave point. Mais bien rares ont été les instants historiques où il n’a pas été entravé. L’Europe, croyons-nous, a commis une faute énorme lorsqu’après avoir admis, non sans peine, la Grèce ressuscitée à former une nation distincte, elle lui a mesuré chichement les moyens de vivre. La Grèce remontait à la surface avec un élément de rénovation d’une puissance et d’un prestige incomparables, à savoir l’ensemble de principes civilisateurs et vivifiants qu’on nomme l’hellénisme. L’Orient, abruti par le joug ottoman, y aurait trouvé le principe d’un relèvement magnifique, et nous n’apercevons pas ce que l’Occident y aurait perdu. De mesquines rivalités surgirent ; l’élan fécond se trouva contenu et l’on donna aux rivaux slaves de l’hellénisme le moyen de se ménager une avance artificielle. Malgré tout, son essor s’imposa et, aujourd’hui, les prodromes de la grande lutte se dessinent dans les Balkans. L’importance du moment est marquée par l’attitude des gouvernements. Les cabinets de Bukarest et de Sofia ont pris parti ; ils cherchent à sauver la face en gardant un calme apparent mais on sent et on sait qu’ils ont jeté toute leur énergie dans le mouvement hellénophobe.

La question cléricale en Espagne.

Le dernier cabinet conservateur présidé par M. Maura avait négocié avec le Vatican et fait voter par le sénat du royaume un accord qui donnait à la plupart des congrégations actuellement existantes en Espagne un statut analogue à celui que le concordat de 1851 avait accordé à trois d’entre elles. L’avènement du parti libéral eut pour effet de suspendre l’approbation par les Cortès et par conséquent la mise en vigueur de cet accord. Mais les libéraux ont fait preuve au pouvoir de beaucoup de faiblesse ; ils n’arrivent pas à mettre debout un cabinet viable ; MM. Montero Rios et Moret se sont vainement employés jusqu’ici à la tâche ingrate de stabiliser la majorité. Si ce but n’est pas atteint au cours de la session prochaine, il faudra recourir à la dissolution ou rappeler les conservateurs. La situation est assez critique car les prétentions de l’église sont réellement excessives notamment en ce qui concerne la question des mariages civils et l’administration des cimetières. La curie tend à considérer que depuis la restauration de 1876 tout Espagnol catholique ne peut se marier en dehors des formes prescrites par le droit canonique, l’intervention facultative des juges municipaux ou civils n’étant qu’une simple formalité pour la constatation de la célébration du mariage et son inscription sur les registres. Il est douteux que de nos jours une thèse aussi absolue puisse s’implanter dans aucun pays.

Du sang et des paroles.

Inutile de discourir sur l’attentat dirigé contre M. Stolypine si ce n’est pour constater que la figure du premier ministre en sort singulièrement grandie et glorifiée et la responsabilité des signataires des récents manifestes singulièrement aggravée. À signaler aussi un ignoble article de M. Gorki contre la France publié par le Vorwaerts de Berlin. Nous savions déjà que M. Gorki parle volontiers une langue de voyou ; nous savons désormais qu’il a une mentalité de neurasthénique ; les deux vont souvent ensemble. En tous cas ce n’est pas sur de pareils hommes qu’il faut compter pour sauver la Russie.


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