Revue scientifique, 1848 - I

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guère sorti jusqu’alors de l’enceinte de l’Institut, se vit tout à coup entouré d’une célébrité aussi large que méritée, surtout depuis que son heureuse prédiction se trouva confirmée par un habile astronome de Berlin, M. Galle, qui eut le mérite et le bonheur de découvrir la planète à la place même que notre illustre compatriote lui avait assignée dans le ciel.

On se rappelle l’effet prodigieux qu’une telle découverte produisit dans le public. En France, toutes les classes de la société voulurent s’associer à ce succès national. A l’étranger, toutes les académies, tous les princes de l’Europe s’empressèrent de donner à M. Le Verrier les témoignages les moins équivoques de leur admiration. Des meetings même furent organisés en Amérique. Jamais découverte scientifique n’avait été récompensée par des suffrages plus universels.

Encouragés, excités par les applaudissemens unanimes qui éclatèrent à cette occasion, les astronomes s’appliquèrent avec un redoublement de zèle à explorer le ciel dans l’espoir de découvrir quelque nouvelle planète. Pareille chose était arrivée au commencement de ce siècle, lorsque Piazzi, découvrant à Palerme la planète Cérès, donna l’impulsion aux observateurs allemands qui, presque coup sur coup, révélèrent aux habitans de la terre l’existence de trois autres planètes Pallas, Junon et Vesta. C’est ainsi que les découvertes remarquables aident doublement au progrès des sciences, par les nouvelles clartés qu’elles répandent sur la route, comme par l’émulation qu’elles donnent aux esprits inventifs.

C’est à M. Hencke, astronome de Giessen, qu’on doit la découverte de deux planètes nouvelles sur les quatre dont s’est enrichie depuis deux ans l’astronomie. Après avoir constaté, le 8 décembre 1845, l’existence d’une petite planète à laquelle l’illustre directeur de l’observatoire de Berlin, M. Hencke, donna le nom d’Astrée, ce même M. Hencke découvrit, le 1er juillet 1847, une autre planète qui a été appelée Hébé. Depuis lors, on doit la connaissance de deux autres planètes, Iris et Flore, à M. Hind, astronome anglais, qui a observé la première le 13 août, et l’autre le 18 octobre de l’année dernière. Désormais les noms de MM. Galle, Hencke et Hind resteront associés à quelques-unes des plus brillantes découvertes dont l’astronomie pratique se soit enrichie dans notre siècle. Il serait injuste de séparer leur nom de celui de M. Hencke, qui, par l’heureuse direction qu’il a su donner aux travaux d’une foule d’amateurs en Allemagne, est parvenu à faire construire de grandes cartes célestes à l’aide desquelles les astronomes reconnaissent avec facilité les changemens qui ont pu avoir lieu dans le ciel. Quand ils ne sont pas le résultat d’une erreur dans les cartes, les changemens qu’on observe dans l’aspect du ciel deviennent d’ordinaire l’occasion d’une découverte. En effet, si, à la place où un astre était marqué sur une de ces cartes célestes, les observateurs n’aperçoivent plus rien au bout de quelque temps, ils en concluent que probablement l’astre auquel ils avaient cru pouvoir assigner une place déterminée a changé de position, et qu’au lieu d’être ce qu’on appelle communément une étoile fixe, c’était une planète ou une comète. Alors ils s’attachent à le retrouver ; et, si leurs efforts ne sont pas infructueux, l’astronomie s’enrichit d’une découverte nouvelle. Il en est de même lorsqu’un astre apparaît à une place où il n’en existait pas auparavant. Nous parlons ici du cas le plus ordinaire, car il est arrivé que le ciel ait brillé de clartés inconnues jusqu’alors, ou que des astres aient disparu, sans qu’on puisse expliquer de tels phénomènes par l’existence d’une planète ou d’une comète.

Dans une autre occasion, peut-être, nous reviendrons sur l’apparition et la disparition singulières de certains astres. Aujourd’hui cela nous éloignerait trop de notre sujet. Disons seulement que, dernièrement encore, M. Graham et M. de Vico ont signalé de pareilles disparitions, qui sont devenues un sujet d’étude pour les astronomes. Il y a lieu d’espérer que les observateurs français qui n’ont pas été assez heureux pour découvrir aucune des nouvelles planètes dont s’est enrichie l’astronomie moderne, profiteront de cette occasion pour prendre complètement leur revanche. La France a les yeux fixés sur eux, et nous sommes assurés qu’ils ne tromperont pas les espérances du pays. Déjà M. Valz, directeur de l’observatoire de Marseille, prenant l’initiative, a demandé à l’Académie des Sciences d’appuyer un projet de recherches systématiques qui seraient faites dans certaines régions du ciel, avec le but spécial de découvrir de nouvelles planètes. Renvoyé par l’Académie à la section d’astronomie, ce projet ne saurait manquer de recevoir, à l’Observatoire de Paris, une direction éclairée et d’utiles encouragemens.

Nous avons dit qu’aucune des planètes nouvellement découvertes n’avait été observée d’abord à Paris. C’est probablement pour répondre avec avantage à ces succès répétés des astronomes étrangers que M. Arago, obéissant à un juste sentiment de fierté nationale, avait déclaré d’une manière solennelle devant l’Institut que, pour lui, la planète découverte à l’aide d’admirables calculs par M. Le Verrier porterait le nom de l’inventeur et n’en aurait jamais d’autre ! Dès cette époque, la Revue avait manifesté des doutes sur la possibilité de faire adopter un tel nom par les astronomes, qui avaient pris l’habitude de donner le nom de quelque divinité à toutes les planètes. Nos doutes étaient fondés ; le nom proposé par M. Arago a été abandonné. La planète découverte par le géomètre français a reçu le nom de Neptune, et M. Arago a dû être très péniblement affecté, le jour où il a vu apparaître ce nom dans la Connaissance des temps de 1849, ouvrage officiel pour les astronomes, dans lequel le nom de la planète Le Verrier avait d’abord figuré.

Ce n’est pas seulement au nom de la planète découverte par M. Le Verrier que quelques personnes se sont attaquées. Sur la foi d’une assertion émise dans un journal par un astronome américain, M. Peirce, on a prétendu que la masse de Neptune était trop petite pour produire sur Uranus les effets que M. Le Verrier avait annoncés. C’est en discutant les observations du satellite de Neptune faites par M. Lassell de Liverpool, qui avait découvert ce satellite, que M. Peirce avait trouvé vingt-un jours pour la durée de la révolution du satellite. De là, d’après des principes bien connus des astronomes, il avait déduit une masse de Neptune beaucoup trop faible pour que cette planète pût exercer sur Uranus une action telle que M. Le Verrier l’avait déterminée. Si les assertions de M. Peirce eussent été fondées, tout l’édifice élevé par M. Le Verrier se serait écroulé. Sa planète, suivant l’expression employée par des envieux, aurait été escamotée par l’astronome américain. Heureusement, d’après la détermination faite par M. Lassell lui-même, il a été constaté que M. Peirce s’était trompé, et que la durée de la révolution est de six jours environ. Ce résultat a été depuis confirmé par M. Otto Struve de Poulkova, et M. Peirce lui-même, dans une seconde lettre insérée dans le même journal, a reconnu implicitement son erreur. Nous attendons des astronomes de Paris la publication des observations qu’ils ne sauraient manquer d’avoir faites sur un point qui intéresse à un si haut degré l’honneur de l’astronomie française.

Nous ne ferons pas mention des luttes que M. Le Verrier a eu dernièrement à soutenir contre d’autres savans français. A quoi bon s’arrêter à de pareils spectacles ? Est-ce donc la première fois que certaines personnes ont essayé de briser les idoles qu’elles avaient présentées d’abord avec complaisance à l’adoration de la foule ? Ces difficultés, ces jalousies sont inséparables du véritable mérite ; mais nous avons l’assurance qu’elles ne seront jamais provoquées par aucun de ces illustres savans dont le nom est si cher au pays. En possession, à la Faculté des sciences de Paris, d’une chaire au pied de laquelle les auditeurs accourent par centaines, en correspondance habituelle avec tous les astronomes de l’Europe, qui aiment à le prendre pour interprète de leurs découvertes auprès de l’Institut, jouissant d’une célébrité universelle à un âge où d’autres commencent à peine à faire entendre leur voix, que manque-t-il à M. Le Verrier ? Il est vrai qu’un projet de règlement, en discussion dans ce moment-ci à l’Académie des Sciences, contenant certaines dispositions qui tendent à limiter les droits dont les membres de cet illustre corps ont joui jusqu’à présent, pourrait donner quelques inquiétudes à des hommes qui, comme M. Le Verrier, sont appelés à prendre souvent la parole : mais nous avons l’assurance que ces inquiétudes ne tarderont pas à se dissiper. L’Institut est un corps trop haut placé pour que l’espoir de faire prévaloir des intérêts personnels puisse se présenter sérieusement à l’esprit d’aucun académicien. Si, par suite d’un règlement dont les effets n’auraient pas été bien calculés, le journal de l’Académie des Sciences, les Comptes-rendus, pouvait cesser d’offrir à chaque membre les moyens d’une publication libre et prompte de leurs travaux ou des débats qui s’élèvent parfois entre eux, un nouveau journal ne tarderait pas à venir satisfaire les besoins essentiels de la publicité académique. Mais ne discutons pas une hypothèse inadmissible. Ce serait là le signal d’une scission à laquelle la science n’aurait rien à gagner et que nous repoussons de toutes nos forces.

Il est des questions dont l’intérêt scientifique disparaît devant des considérations éminemment pratiques et qui touchent aux intérêts les plus chers de la société. De ce nombre est la recherche des divers moyens propres à reconnaître la falsification des farines. Les classes pauvres sont particulièrement intéressées à la solution de ce problème. On sait en effet que le pain de qualité inférieure dont elles se nourrissent supporte bien plus facilement que le pain de première qualité le mélange de matières étrangères plus ou moins pauvres en principes alimentaires. Depuis long-temps, la société d’encouragement pour l’industrie nationale avait appelé sur un sujet aussi important l’attention des chimistes et celle des boulangers. De nombreuses recherches avaient été entreprises, et plusieurs récompenses avaient encouragé les efforts des expérimentateurs. La solution néanmoins devait se faire long-temps attendre, et ce n’est que récemment qu’un résultat sérieux est venu couronner une longue série d’expériences. Ces lenteurs, ces tâtonnemens s’expliquent : il s’agissait, ne l’oublions pas, d’un problème doublement délicat, puisque ni l’hygiène publique, ni la probité commerciale ne pouvaient admettre qu’une seule chance en pareille matière fût laissée au doute ou à l’erreur. Si à la certitude des moyens proposés se joignait un mode d’exécution facile et prompt, à la portée de ceux-là même qui ne sont point exercés à la pratique des manipulations chimiques, la découverte pouvait être regardée comme ayant atteint un certain degré de perfection.

Ces conditions viennent d’être remplies. Un agrégé de chimie à l’université de Gand, déjà connu par des expériences sur la cause des explosions des machines à vapeur et par des recherches sur la liquéfaction de l’acide carbonique, M. Donny, vient de découvrir un moyen simple, facile et sûr de constater la falsification des farines. A peine avait-il annoncé, par l’organe de M. Dumas, à la société d’encouragement les résultats qu’il avait obtenus, qu’une commission s’empressa de répéter ses expériences, afin d’en vérifier l’exactitude. La justesse des assertions de M. Donny fut bientôt reconnue, et dès-lors cette question, qui avait si légitimement préoccupé les chimistes et les industriels, parut enfin toucher à une solution définitive.

Les substances étrangères au moyen desquelles on falsifie habituellement les farines sont la fécule de pomme de terre, des poudres calcaires et quelquefois, mais plus rarement, les farines de vesce, de pois, de maïs, de riz, de sarrasin. Une falsification qui paraît avoir été employée sur une grande échelle en Belgique consiste à immiscer à la farine des céréales du tourteau de la farine de graine de lin. M. Donny a successivement cherché les moyens de constater la supercherie par des procédés variés qui décèlent les caractères propres à chacune des substances frauduleusement introduites dans le commerce des farines. Déjà un illustre chimiste, M. Gay-Lussac, avait enseigné qu’en triturant dans un mortier un mélange de farine de froment et de fécule de pomme de terre, la fécule se laisse écraser la première, parce que les grains qui la composent ont un volume bien plus grand, une texture bien plus lâche que les granules de la farine de froment. L’exiguïté, la forme et la densité de ces derniers les mettent à l’abri des contusions et les préservent d’une déchirure. Aussi la fécule de pomme de terre, après avoir été ainsi broyée et délayée dans l’eau, peut passer au travers d’un filtre, qui retient les grains de la farine de froment. Si l’on verse alors une dissolution d’iode dans le mélange formé par l’eau et la fécule, on le voit se colorer en bleu. Il n’en serait pas de même si la farine était pure ; on obtiendrait à peine une légère nuance vineuse. On voit qu’un tel procédé laissait encore beaucoup à désirer. La forme, la surface plus ou moins polie du mortier, du pilon, la force variable dépensée par l’opérateur, la durée de l’expérience, pouvaient amener une grande variété dans les résultats. Avec de telles chances laissées à l’erreur, il n’était évidemment pas permis de regarder la question comme résolue.

Le procédé de M. Donny est fondé sur des considérations d’un autre ordre. On sait que les grains de fécule grossissent d’une manière très remarquable quand ils sont projetés dans une eau faiblement alcaline. Il restait à savoir si les grains de la farine de froment étaient aussi sensibles que ceux de la fécule de pomme de terre à l’action de la soude ou de la potasse. Or, les expériences de M. Donny lui ont appris que les globules de froment n’augmentent pas considérablement de volume, tandis que ceux de fécule de pomme de terre acquièrent des dimensions relativement énormes. Les caractères différentiels entre les granules des deux substances étant connus, il devenait très aisé de procéder à l’opération. On place sur une lame de verre la farine que l’on suppose mélangée de fécule, on la délaie dans une liqueur alcaline (obtenue par la dissolution de 1 gramme 75 centigrammes de potasse caustique dans 100 grammes d’eau distillée), et l’on observe avec le microscope ou une simple loupe les phénomènes qui s’y passent. L’œil le moins exercé constate aussitôt le volume énorme des grains de fécule, dont le diamètre est dix fois plus grand que celui des granules de blé. La différence est encore plus facile à saisir quand on verse de l’eau iodée sur le mélange préalablement desséché, car, la fécule prenant une couleur bleue, les contours des granules sont mieux dessinés. Veut-on poursuivre la fraude dans un pain suspect, il suffit d’en prendre un gramme, de l’humecter avec une dissolution de potasse, d’en exprimer par une légère pression le liquide qui doit être ensuite examiné à l’aide du microscope. Il est vrai que la cuisson altère un peu la forme des granules que l’on ne reconnaît plus que difficilement de prime-abord ; mais ceux-ci se détachent avec une plus grande netteté, quand la matière a été desséchée et humectée ensuite avec une dissolution d’iode. Le procédé de M. Donny permet de constater dans la farine la quantité la plus minime de fécule de pomme de terre. On concevrait même la possibilité d’en découvrir un seul grain, si l’on avait le temps et la patience de le chercher.

La fécule de pomme de terre n’est pas, nous l’avons dit, la seule substance qu’on emploie dans la falsification des farines. Il fallait donc, pour ne laisser aucune prise à la fraude, rechercher les moyens de combattre les autres procédés de sophistication. Quand la farine de froment est combinée avec celle des légumineuses, le mélange a une odeur et une saveur qui inspirent la méfiance. La farine de haricot empêche une panification régulière, et celle de pois, qui se mélange mal avec celle de froment, est reconnaissable par une teinte verdâtre qui se présente à l’œil sous forme de stries et de plaques. Ces diverses farines renferment toutes une substance découverte par M. Braconnot, et connue en chimie organique sous le nom de légumine, substance que l’eau dissout comme du sucre, et que le vinaigre précipite au contraire au fond du vase qui renferme la dissolution. Si, sous l’influence des mêmes réactifs appliqués aux matières contenues dans la farine de froment, les mêmes phénomènes de dissolution et de précipitation ne se reproduisaient pas, rien- ne serait plus facile que de distinguer d’une farine pure celle qui serait adultérée par des farines de légumineuses. Malheureusement des expériences comparatives plusieurs fois répétées par M. Donny n’ont pas permis de saisir entre les altérations déterminées par l’eau et le vinaigre, dans les farines de féverolle et les farines de froment, des caractères différentiels bien tranchés. Le vinaigre troublait dans les deux cas, quoiqu’à divers degrés, l’eau qui avait servi au lavage des deux sortes de farine. C’est donc à un autre procédé qu’il faut avoir recours. M. Donny fait remarquer que la farine des légumineuses renferme toujours des fragmens d’un tissu cellulaire dans l’intérieur duquel sont emprisonnés des granules d’amidon. Or, ceux-ci, comme on le sait, sont solubles dans la potasse, qui laisse d’ailleurs la charpente celluleuse parfaitement intacte. Une farine qui, après avoir été soumise à l’action de la potasse sur le porte-objet microscopique, présente ce tissu cellulaire, est donc sophistiquée avec des farines de légumineuses. Le mélange a-t-il été fait avec la farine de vesce ou de féverolle, M. Donny indique des caractères qui, dans l’un et l’autre cas, dénoncent la falsification. Si, dit-il, on expose successivement le mélange à l’action des vapeurs de l’eau-forte (acide azotique) et à celle de cet alcali volatil que, dans le langage scientifique, l’on nomme ammoniaque, la farine de féverolle prend une couleur pourpre, tandis que les autres farines se couvrent d’une nuance jaunâtre. La sophistication est d’autant plus commune que la farine de féverolle s’associe très bien à celle de froment ; elle procure à la pâte une certaine ténacité, et concourt puissamment à donner à la croûte cet aspect roussâtre que l’on aime à voir sur le pain. Elle a cependant le désavantage de communiquer à la mie une teinte grise désagréable.

C’est encore à l’aide de l’examen microscopique que M. Donny constate d’une manière certaine la présence des farines de maïs et de riz dans la farine de froment. Les premières contiennent toujours des fragmens anguleux qui ne sont autre chose que des débris de la couche extérieure des graines. Celles-ci sont en effet dures, tenaces et coriaces, de sorte qu’elles se brisent en petits éclats sous la pression, plutôt qu’elles ne se réduisent en une poudre homogène. Ces fragmens ont une forme prismatique et peuvent être assez justement comparés à ce qu’on appelle dans le commerce de l’amidon en aiguilles. Pour essayer un mélange de ces substances, M. Donny malaxe la farine suspecte sous un filet d’eau. Un verre surmonté d’un tamis de soie est disposé pour recevoir le liquide qui entraîne les grains amylacés et en même temps les autres petits corps irréguliers. Les premières parties qui se précipitent au fond du vase doivent seules être recueillies et examinées. A l’aide d’un verre grossissant, on aperçoit sans peine les fragmens qui caractérisent les farines de riz, de maïs et de sarrasin. Quant à ceux de la graine de lin, ils sont carrés, d’une couleur rouge et inattaquables par la potasse. Or, la potasse dissout l’amidon. Aussi peut-on les retrouver dans le pain qui a été soumis à l’action de cet alcali, lors même que, sur cent livres de la farine employée, il n’y aurait eu que deux ou trois livres de tourteau de lin.

M. Donny a déjà répété souvent ses expériences dans plusieurs établissemens. M. le ministre de la marine, dont la sollicitude avait été éveillée à la nouvelle de ces heureux résultats, confia bientôt au chimiste de Gand la mission d’examiner les farines contenues dans les ports de Brest, Cherbourg, Lorient, Nantes, Rochefort, Bordeaux et Toulon. Cette mission a été remplie par M. Donny avec un zèle et un désintéressement qu’on ne saurait trop louer. D’après les ordres de M. le ministre de la marine, l’appareil et les réactifs du chimiste belge seront placés dans tous les ports du royaume, envoyés dans les colonies et mis à bord des bâtimens de l’état destinés à faire des voyages de long cours. Nous ne doutons, pas que l’administration de la guerre, celle des hôpitaux, des prisons, en un mot tous nos établissemens publics, n’adoptent, à l’exemple de l’administration de la marine, cet ingénieux moyen d’assurer au pauvre, au soldat, la bonne qualité d’un aliment qui est sa principale nourriture.

Parmi les services que la science peut rendre aux classes laborieuses, il en est un dont Buffon a pu dire qu’il « produirait plus de biens réels que tout le métal du Nouveau-Monde. » Nous voulons parler de la naturalisation en Europe, mais surtout en France et en Algérie, de certains animaux domestiques étrangers. Originaires de l’Amérique, à laquelle ils appartiennent uniquement, les lamas, les alpacas et les vigognes y préfèrent certaines contrées au-delà desquelles on ne les rencontre plus. Selon Grégoire de Bolivar, leur véritable patrie est le Pérou ; où ils étaient les seuls animaux domestiques connus avant l’arrivée des Espagnols. Ils habitent la chaîne des Cordilières et affectionnent les lieux élevés où l’air est vif et léger et où règne une froide température. On a cru long-temps qu’en les faisant descendre de leurs hautes montagnes pour les contraindre d’habiter les plaines, on les exposait à une mort certaine. Dans les premiers temps qui suivirent la conquête du Pérou, des Espagnols transportèrent plusieurs de ces animaux en Europe ; il parait même qu’un lama fut amené vivant du Pérou en Hollande, en 1558, mais ces premières tentatives d’acclimatation échouèrent généralement, et ainsi s’accrédita l’opinion que les lamas, les alpacas et les vigognes ne pouvaient vivre loin des Cordilières. L’erreur était ici d’autant plus regrettable, qu’on pouvait espérer de ces animaux de très grands services. Haut d’environ quatre pieds, long de cinq ou six y compris la tête et le cou, le lama fait la fortune des Indiens depuis Potosi jusqu’à Caracas. Il sert de bête de somme, et, après sa mort, il fournit dans sa chair une bonne nourriture. Sa laine est l’objet d’un commerce fort étendu, et on en fait des vêtemens ; les Espagnols utilisent sa peau dans la fabrication des harnais. Le lama porte environ une charge de cent cinquante livres ; il marche avec une extrême lenteur, et ne peut guère parcourir dans une journée que l’espace de quatre ou cinq lieues ; mais son tempérament doux, sa sobriété, sa patience, rachètent amplement cet inconvénient. La conformation de ses pieds fourchus et armés d’une sorte d’éperon lui permet d’ailleurs de se hasarder avec confiance sur les terrains les plus impraticables. Les lamas se reproduisent dès l’âge de trois ans ; à douze ans, ils sont dans toute leur vigueur ; à quinze, ils sont épuisés et ne tardent pas à mourir. L’alpaca est une variété zoologique du lama. Il n’en est pas de même de la vigogne, qui est sauvage et fuit à l’approche de l’homme avec une grande rapidité. La laine de l’alpaca est plus précieuse que celle du lama, qui est surtout employé comme bête de somme. Quant à la toison de la vigogne, elle sert à faire d’excellentes couvertures et des tapis d’un très grand prix ; elle ne le cède en rien au plus beau poil des chèvres du Thibet.

La question de la naturalisation des lamas, des alpacas et des vigognes fut agitée, nous l’avons dit, aussitôt après la conquête du Nouveau-Monde. Elle ne fut abandonnée pendant quelque temps que faute d’avoir été convenablement étudiée. On n’avait pas su placer les lamas qu’on se proposait de naturaliser dans des conditions climatériques analogues à celles au milieu desquelles la nature les avait fait naître. Depuis les premières et malheureuses tentatives des Espagnols, des essais plus intelligens ont été tentés, et aujourd’hui M. I. Geoffroy Saint-Hilaire a pu annoncer à l’Académie des Sciences que ce curieux problème d’histoire naturelle générale devait être regardé comme résolu. Une série d’expériences heureuses, dont plusieurs pays ont été le théâtre, ne permet plus en effet de regarder comme impossible la naturalisation des lamas. Les succès obtenus par lord Derby, dans son parc, près de Liverpool, le magnifique troupeau de lamas et de ses congénères que possède le roi Guillaume II aux portes de La Haye, sont une preuve irrécusable que l’Europe offre dans ses végétaux comme dans son climat toutes les ressources nécessaires pour la conservation de ces animaux. C’est par erreur qu’on a cru long-temps que les plantes des Cordilières, et particulièrement l’icho, étaient un élément indispensable de la nourriture des lamas, des alpacas et des vigognes. Une vigogne qui a vécu quelques années à la ménagerie du Muséum s’était nourrie avec du papier pendant une longue traversée, et avait conservé pour cette espèce d’aliment une prédilection particulière. Le troupeau d’essai du roi de Hollande est composé de trente-quatre individus qui paissent l’herbe de la prairie, et qui se contentent pendant l’hiver d’un peu d’avoine et de foin sec. Ces animaux se sont développés et reproduits en Hollande comme dans les Cordilières.

Les expériences faites en France pour assurer la naturalisation des lamas n’ont pas été moins heureuses que les essais tentés en Hollande et en Angleterre. Si elles ont plus tardivement abouti à un résultat décisif, cela tient uniquement aux circonstances tout exceptionnelles qui ont contrarié plus d’une fois les efforts de nos naturalistes. Au commencement de notre siècle, le roi d’Espagne Charles IV avait en effet consenti à faire venir pour la France, sur la demande de l’impératrice Joséphine, un troupeau de lamas assez considérable qui resta six années à Buenos-Ayres sans qu’il fût possible de l’embarquer, et dont neuf individus seulement arrivèrent à Cadix en 1808, au milieu des guerres qui agitaient l’Espagne. Plus tard, la société de géographie, à l’occasion du prix fondé par M. le duc d’Orléans pour encourager la naturalisation des plantes alimentaires et des animaux utiles, proclamait l’importation en France du genre lama comme un des premiers besoins du pays. Le prince lui-même avait adressé à ce sujet des recommandations très pressantes à M. de Castelnau, qui partait pour le Pérou ; mais, lorsque ce voyageur eut rassemblé à Lima une trentaine de ces animaux, il eut la douleur d’apprendre que les bâtimens de l’état, n’ayant reçu aucun ordre à cet égard, ne pouvaient se charger du transport. Nous avons lieu d’espérer que ces obstacles ne se présenteront plus. Déjà la ménagerie du Muséum possède des lamas dont quelques-uns sont nés dans cet établissement. M. le ministre de la marine s’est empressé d’annoncer à l’Académie des sciences, au sein de laquelle avait été discutée la question de la naturalisation des lamas, qu’il avait donné des ordres pour que la marine de l’état favorisât, partout où l’occasion s’en présenterait, les efforts des naturalistes. Toutefois des essais ne pourront être entrepris avec de grandes chances de succès, si, comme le conseille M. de Castelnau, on n’embarque de Lima pour Marseille une vingtaine de lamas et d’alpacas qu’il serait facile de transporter en partie dans les Alpes, en partie dans l’Algérie. Les montagnes de l’Afrique doivent être favorables à l’acclimatation des lamas, qui serait pour notre belle colonie une nouvelle source de richesses. Ainsi se trouverait justifié le nom d’Elaphocatmelus (chameau-cerf) que Matthiole leur a donné, car les lamas pourraient rendre, dans la partie montagneuse de l’Afrique, les mêmes services qu’on obtient tous les jours des chameaux dans ses plaines sablonneuses.

Les expériences sur la falsification des farines et les recherches sur la naturalisation des animaux utiles nous révèlent la même tendance. Jamais plus qu’aujourd’hui la chimie et les sciences naturelles n’ont cherché à étendre le domaine de leurs applications ; jamais elles ne se sont plus sérieusement préoccupées de faire servir leurs découvertes au bien-être de la société. C’est là une direction féconde, et, en présence des résultats importuns que nous venons de signaler, on ne peut nier qu’un intérêt général ne s’attache aux progrès de la science dans une voie où nos sympathies la suivront toujours.