Revue scientifique – Les morts apparentes – La planète Leverrier

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Revue scientifique – Les morts apparentes – La planète Leverrier
Revue des Deux Mondes, période initialetome 24 (p. 323-332).


REVUE SCIENTIFIQUE.




LES MORTS APPARENTES. - LA PLANETE LEVERRIER.




Il y a eu depuis quelques mois comme un temps d’arrêt dans le mouvement scientifique. A défaut de questions nouvelles, l’attention des savans a été appelée principalement sur des questions restées depuis long-temps sans solution, et plusieurs de ces questions ont été reprises et éclairées par des explications décisives. C’est ainsi qu’une lumière inattendue vient d’être jetée sur un des plus graves problèmes de la physiologie. Il s’agit de la détermination des signes de la mort. L’histoire des travaux publiés sur cet important sujet nous ramène aux premiers temps de la médecine ; il suffira, pour faire mieux comprendre l’état actuel du débat, d’en résumer en quelques mots les antécédens.

L’idée des tortures auxquelles serait condamné un malheureux enfoui comme mort dans la terre, quoiqu’il fût encore vivant, a, dans l’antiquité comme de nos jours, effrayé l’imagination des hommes. Les historiens de tous les temps ont cité des exemples de ces déplorables erreurs. Et cependant le respect des anciens pour les morts était porté si haut, qu’il pouvait être regardé comme un véritable culte. Platon n’avait point oublié, au nombre des lois qu’il avait inscrites dans le code de sa République, tout ce qui était relatif aux soins que demandait l’ensevelissement. Ces principes, nécessaires à l’entretien de toute société civilisée, étaient puisés dans la nature ; aussi tous les législateurs les ont reconnus. Cicéron avait établi trois espèces d’équité, la première envers les dieux, la seconde envers les morts, et la troisième relative aux hommes.

Toutefois ce respect des anciens pour les morts ne se traduisit guère, on le voit, qu’en pratiques superstitieuses. Il faut traverser plusieurs siècles pour trouver quelques documens sérieux sur les signes certains de la mort. L’opinion si ancienne que l’on pouvait enterrer vivantes des personnes dont la vie n’était pas encore éteinte avait régné sans contrôle pendant tout le moyen-âge et recevait chaque jour un nouvel appui dans des récits fabuleux partout accueillis avec la plus grande crédulité. En 1740 enfin, un écrit de Winslow soumit cette opinion à l’épreuve de la discussion scientifique, et malheureusement les recherches du célèbre anatomiste servirent moins à combattre qu’à fortifier le préjugé populaire. Winslow, qui lui-même avait été enseveli deux fois, s’attacha très complaisamment à faire ressortir le danger des inhumations prématurées. La conclusion naturelle à tirer de son écrit, c’était que la science manquait des moyens nécessaires pour distinguer la mort apparente de la mort réelle. Winslow avait écrit sa dissertation en latin, il ne s’était adressé qu’aux savans. Deux ans après la publication de cet opuscule, Bruhier d’Ablincourt le traduisit et recueillit au hasard cent vingt-deux observations, sans s’inquiéter de savoir si la source où il les puisait était authentique. Le travail de Bruhier était bien de nature à semer l’épouvante. Sur les cent vingt-deux personnes dont parlait Bruhier, quinze avaient été enterrées vivantes, quatre s’étaient réveillées sous le scalpel de l’anatomiste, et cent trois, réputées mortes sans l’être, étaient revenues à la vie assez tôt pour échapper à la froide prison du cercueil. Ces bizarres récits ne devaient être goûtés que des personnes étrangères à la physiologie et à l’art de guérir. Ils ne pouvaient soutenir l’examen et la critique d’un homme compétent ; aussi fut-il aisé de démontrer la part qu’avait eue l’imagination dans l’énumération funéraire de Bruhier. L’opinion publique, vivement émue, fut bientôt rassurée par Louis, le savant secrétaire de l’Académie royale de chirurgie. Ses lettres sur la certitude des signes de la mort forment une sorte de contre-poids à la dissertation si aventureuse de Bruhier. Celui-ci avait aveuglément accepté toutes les fables semées çà et là dans les livres ; Louis, au contraire, soumet chaque fait à un examen sévère ; il disserte avec une rare sagacité sur la vraisemblance des détails, et démontre qu’aucun des récits sur lesquels s’était appuyé Bruhier n’est de nature à convaincre un esprit sérieux. Louis compléta cette réfutation par des recherches intéressantes qui lui permirent d’affirmer, après plus de cinquante expériences, que la rigidité cadavérique est un signe certain de la mort.

Après les écrits de Bruhier et de Louis, plusieurs années se passèrent sans amener de progrès notables dans l’étude de la question. Les mémoires de Pinneau et de Thierry, celui que publia Durande en 1789, indiquent de sages précautions pour prévenir le danger des inhumations prématurées ; mais ils n’abordent pas le problème physiologique. C’est aux belles expériences de Haller sur l’irritabilité de la fibre musculaire que revient l’honneur d’avoir mis les savans sur la voie des caractères différentiels au moyen desquels on peut distinguer la vie de la mort. Haller avait constaté que les fibres charnues de l’oreillette droite du cœur sont celles qui conservent les dernières les attributs de la vie. Nysten marcha dans la voie tracée par Haller, et chercha un moyen sûr de reconnaître l’insensibilité musculaire. De tous les stimulans au moyen desquels les physiologistes ont poursuivi l’irritabilité dans les tissus, nul n’est plus puissant que le galvanisme. C’est à ce moyen qu’eut recours Nysten, en 1811, à l’hôpital de la Charité. Un courant électrique réveille la faculté de contraction dans le muscle qui vit encore. Celui-ci, détaché du corps, peut encore, pendant quelques instans, déterminer les mouvemens, quand il est stimulé par des piqûres, des déchirures ; mais, aussitôt que la vie y est complètement éteinte, en vain tourmenterait-on la fibre charnue par les excitans les plus énergiques, le muscle est frappé à jamais d’inertie, comme la matière qui n’a jamais vécu. Aussi l’immobilité qu’observa Nysten sur les cadavres de quarante individus, dont il avait soumis quelques muscles aux courans galvaniques, fut-elle considérée par lui comme un des signes qui annoncent le plus certainement l’extinction totale de la vie.

Pendant qu’en France les physiologistes cherchaient à déterminer le degré de certitude des signes de la mort, l’impulsion qui les entraînait s’était communiquée à l’Allemagne. Les ouvrages des médecins français furent bientôt traduits et donnèrent lieu à de nouvelles publications. L’un de ces écrits, le plus célèbre de tous, frappa les esprits d’une sorte de terreur. Il est dû à Hufeland, qui s’attacha surtout à prouver l’incertitude des signes de la mort contrairement aux assertions de Louis. L’effroi qu’il causa fut tel, que plusieurs gouvernemens de l’Allemagne crurent devoir ordonner l’établissement de maisons mortuaires. L’opinion publique, cependant, fut moins vivement émue en France, et jamais l’on ne tomba, sauf quelques exceptions insignifiantes, dans les exagérations de nos voisins d’outre-Rhin.

Tel était, il y a onze ans à peine, l’état de la question relative aux signes de la mort et au danger des inhumations prématurées, lorsque, en 1837, un professeur de l’université de Rome, M. Manni, proposa dans une lettre adressée à l’Académie des Sciences de Paris, de faire les fonds d’un prix spécial de 1500 fr. à décerner au meilleur mémoire sur les morts apparentes et sur les moyens de remédier aux accidens qui peuvent en être la conséquence. Convaincue de l’importance qu’il y aurait à résoudre une difficulté qui avait occupé les médecins et les légistes depuis tant d`années, la section de médecine et de chirurgie, consultée par l’Académie tout entière, accepta l’offre avec reconnaissance, et le gouvernement, auquel étaient adressés chaque jour de nombreux mémoires sur le danger d’inhumer trop tôt les citoyens, autorisa, par une ordonnance datée du 5 août de la même année, l’acceptation des fonds offerts par le professeur de Rome.

L’appel qu’avait fait l’Académie des Sciences aux hommes de travail, en proposant cette double question : Quels sont les caractères des morts apparentes ? Quels sont les moyens de prévenir les enterremens prématurés ? ne resta pas long-temps sans résultat. Parmi les divers mémoires qui ont été successivement présentés au concours, il en est un qui parait avoir rempli entièrement l’attente de la docte assemblée. En exposant leur opinion sur ce mémoire, les membres de la commission d’examen, MM. Rayer et Magendie, ont eu eux-mêmes à traiter la question soulevée par le professeur de Rome, et leur dissertation savante a complété victorieusement la démonstration commencée par le travail couronné. Le plus sûr moyen d’éviter les enterremens prématurés était de distinguer, parmi les divers signes de la mort, celui qui mérite à la fois le plus de confiance et qui se produit le plus rapidement. Tel est aussi le but atteint par M. Bouchut, auteur du mémoire dont les conclusions ont trouvé dans les suffrages de MM. Rayer et Magendie une confirmation si éclatante.

Une rapide énumération des phénomènes qui accompagnent et suivent la mort fera mieux comprendre la portée de la découverte sanctionnée par l’Académie. Quand la vie est sur le point d’abandonner le corps qu’elle avait animé, les sens s’éteignent peu à peu, la respiration devient difficile, anxieuse, râlante ; enfin, la dernière expiration se fait, et, les extrémités du corps ne recevant plus l’ondée vivifiante qui leur vient du cœur, la chaleur disparaît et fait place au froid de la mort. Bientôt se développe un phénomène dont Haller et Bichat ont nié à tort la constance, la rigidité cadavérique, qui envahit d’abord les muscles du tronc, du cou, puis ceux des membres inférieurs, enfin des membres thoraciques, et dont la durée est d’autant plus grande qu’elle est survenue plus tard. Elle est bien distincte de la raideur causée par un état convulsif des muscles, ou par la congélation ; car, dans le premier cas, en usant de moyens suffisamment énergiques, on parvient à vaincre, du moins pour un moment, la puissance musculaire ; dans le second, la raideur occupe indistinctement tous les tissus, la peau, le tissu cellulaire, etc., dont toutes les cavités sont remplies de petits glaçons qui se brisent pendant qu’on fléchit les membres et font entendre un bruit analogue à celui d’une lame d’étain qu’on plie. L’absence de la contraction des muscles, sous l’influence d’excitans directs, tels que des piqûres, l’application de caustiques, ou, ce qui est bien plus concluant, du fluide galvanique, est le second phénomène inséparable de la mort, auquel il faut ajouter le dernier de tous, la décomposition putride qu’éprouvent tous les corps organiques qu’a abandonnés la vie. Aucun de ces signes ne peut être constaté immédiatement après la mort. La rigidité peut bien s’emparer des muscles avant la disparition de la chaleur, quoi qu’en ait dit Nysten, mais il faut toujours, pour qu’elle se produise, un temps plus ou moins long. Sommer disait qu’il ne l’avait jamais vue survenir dans les cadavres humains moins de dix minutes ni plus de sept heures après la mort. L’insensibilité d’un muscle soumis à l’action d’un courant galvanique est un signe qui ne se produit pas non plus immédiatement après la mort réelle, et le cœur peut avoir déjà cessé ses fonctions, que la fibre charnue conserve encore pendant quelque temps une certaine irritabilité. Enfin la décomposition putride ne s’opère, on le sait, qu’au milieu de certaines conditions ; l’eau et l’air sont aussi nécessaires pour le développement de la putréfaction qu’ils le sont pour le maintien de la vie. Un de nos chimistes célèbres, M. Gay-Lussac, a conservé de la viande fraîche pendant plusieurs mois, en la tenant sous une cloche de verre dont l’atmosphère était desséchée par du chlorure de calcium ; et, suivant Guyton de Morveau, la putréfaction n’est pas possible dans l’hydrogène, l’azote et l’acide carbonique, car c’est à l’oxygène qu’il contient que l’air doit la propriété de favoriser la décomposition des corps. La putréfaction est également ralentie par un abaissement de température, et elle s’arrête même quand le thermomètre est au-dessous du point de la congélation. C’est ainsi que les mammouths ont résisté, depuis des milliers d’années, au milieu des glaces éternelles où on les a trouvés ensevelis.

Si la science ne pouvait indiquer des signes plus certains de la mort, nous concevrions les efforts faits depuis Hufeland pour multiplier les précautions qui doivent présider aux enterremens. Heureusement l’ère des tâtonnemens sur ce triste problème vient d’être close. On a découvert un fait capital qui peut servir à distinguer la mort apparente de la mort réelle : c’est la persistance des battemens du coeur. Les moyens de constater ce fait scientifiquement ne pouvaient échapper long-temps aux recherches de la physiologie moderne, et ils ont été indiqués dans le mémoire de M. Bouchot.

Il n’y a pas long-temps qu’on a appris que l’application de l’oreille, soit immédiate, soit par l’intermédiaire du stéthoscope, sur le contour de la poitrine, permet d’explorer les bruits normaux ou pathologiques qui sont produits dans les poumons et le cœur. Cette féconde découverte, due au génie inventif de Laënnec, dont la sagacité a donné ainsi au diagnostic des affections de poitrine une précision inespérée, a été empruntée avec bonheur par M. Bouchot dans la recherche des signes certains de la mort. L’auteur du mémoire couronné a exploré les bruits cardiaques toutes les fois que l’occasion favorable s’en est présentée. Un homme avait eu l’artère radiale divisée par un instrument tranchant ; l’hémorrhagie considérable qui en était résultée avait amené plusieurs syncopes dans un court espace de temps. Déjà la peau avait la blancheur du marbre, le pouls manquait, tout le corps était insensible. La main appliquée sur la région précordiale y sentait le froid et l’immobilité de la mort ; mais l’oreille y percevait à de longs intervalles un léger bruit : le cœur, véritable ultimum moriens, le cœur battait encore. On sait que l’hystérie a pu quelquefois simuler la mort au point de faire croire à de prétendues résurrections. Quand Raulin raconte qu’il a fait suspendre les funérailles d’une jeune fille hystérique, parce que la couleur des joues de la victime n’était pas totalement changée, il est probable que, s’il eût connu les bienfaits de la découverte de Laënnec et l’application qui vient d’en être faite, il eût pu immédiatement constater la persistance de la vie.

L’existence des battemens du cœur pendant la syncope n’a pas seulement une grande importance pour le diagnostic de la mort apparente, elle est encore une vérité de plus dont la physiologie vient de s’enrichir. Un tel fait est en contradiction complète avec l’opinion généralement reçue depuis l’illustre doyen de l’université de Halle. Frédéric Hoffmann. Cet homme, dont les nombreux écrits ont donné une si féconde impulsion à la science, professait que la syncope était due à la suspension complète des fonctions du cœur, doctrine soutenue plus tard par l’autorité d’un grand nom, de Bichat, qui la répandit, ainsi que ses élèves. Aujourd’hui l’auscultation en a fait justice, de sorte qu’on peut dire que, de tous les organes, le cœur est le dernier comme il est le premier qui se meut. C’est donc l’auscultation qui devra être employée comme un guide infaillible dans tous les cas où quelques doutes pourraient être conçus sur la réalité de la mort. On sait combien ces cas sont nombreux, depuis l’asphyxie des nouveau-nés jusqu’à l’insensibilité apparente produite par le froid et par l’ingestion de certaines substances vénéneuses. L’étude des causes qui déterminent ces états léthargiques ne rentrait pas dans le sujet traité par M. Bouchot. L’auteur du mémoire n’avait à se préoccuper que du mode d’application de sa méthode dans tous les cas possibles. En d’autres termes, quelle est la limite que la science peut assigner au silence du cœur pour que le praticien soit en droit de prononcer l’arrêt de mort ? L’observation clinique va nous répondre. Voyez les derniers instans d’un agonisant, et, dès que la respiration commencera à se ralentir, appliquez l’oreille sur la région précordiale : vous constaterez d’abord qu’un râle bruyant empêche d’apercevoir les battemens du cœur ; mais, dans l’intervalle qui sépare les deux dernières inspirations, et surtout au moment suprême où s’échappe le dernier souffle, vous entendrez d’une manière très distincte le double battement, alors que les pulsations seront insensibles sur la poitrine et le trajet des artères. L’intervalle le plus grand qu’ait rencontré M. Bouchot entre deux bruits est, chez l’homme adulte et le vieillard, d’environ six secondes. C’est celui de sept secondes qu’a trouvé M. Rayer. Aussi la commission, prenant un intervalle de temps cinquante fois plus grand que celui qu’indiquait l’observation, a-t-elle conclu, afin d’éviter toute méprise fâcheuse, que les contractions du cœur sont définitivement arrêtées, et que la mort est réelle, si, l’oreille étant appliquée, pendant cinq minutes au moins, sur chacun des points de la poitrine où les battemens du cœur peuvent être perçus, nul bruit ne s’est fait entendre. D’ailleurs, cet état entraîne bientôt avec lui la perte complète du sentiment et du mouvement, ainsi que l’arrêt de la respiration, nouveaux signes qui rendent le premier d’autant plus sûr.

Il est facile de comprendre, d’après ces données, que l’homme de l’art peut seul reconnaître d’une manière positive l’état de mort réelle ou apparente. Comment, en effet, interroger avec l’oreille les derniers battemens du cœur, si l’exercice de l’auscultation n’a préalablement familiarisé l’observateur avec les doubles pulsations qui se font entendre dans l’état normal ? Avant la découverte de Laënnec et l’application que vient d’en faire M. Bouchut, le médecin ne pouvait constater que plus ou moins tardivement la mort complète et réelle ; mais tirer, comme l’ont fait quelques savans timorés, de cette imperfection de la méthode scientifique des argumens contre son infaillibilité, c’était aller trop loin et donner raison aux plus ridicules écarts de l’imagination populaire. Tout le monde connaît les histoires fort peu vraisemblables qui sont nées de cette défiance absurde que la science n’a jamais méritée. Ces histoires ont été assez souvent réfutées pour que nous jugions inutile d’y revenir. A l’époque même où la physiologie n’avait pas découvert le moyen de constater la mort avec le plus de rapidité et de précision possible, elle fournissait encore à l’homme de l’art assez de lumières pour que des erreurs déplorables ne fussent point à craindre. Aujourd’hui, rien ne justifie plus ces alarmes de quelques esprits frivoles. C’est à la France, il est bon de le rappeler en finissant, que revient le double honneur d’avoir, la première, posé le problème des signes de la mort sur le terrain scientifique, comme de l’avoir, la première aussi, scientifiquement résolu. Espérons que cette découverte encouragera nos physiologistes, et qu’une science représentée dans notre pays par tant de noms illustres ne tardera point à s’y relever après quelques années de sommeil.


Une discussion violente dans ses termes, regrettable dans ses effets, s’est engagée récemment au sein de l’Académie des Sciences, et de là retentit aujourd’hui dans le monde savant. La guerre, sourdement conseillée par ceux-là même qui, au moment décisif, se sont tenus le plus à l’écart, a été déclarée, non sur une question de territoire, mais sur une part du ciel. C’est dans l’infini de l’espace que se trouve le champ de bataille ; les combattans sont M. Leverrier, le géomètre, et M. Babinet, le bibliothécaire de l’Observatoire. Dans ce temps où rien n’échappe à la critique, où tout se conteste, même les chiffres, nous pouvions nous attendre à voir la discussion s’acharner à l’un des plus beaux résultats de l’analyse, la découverte à priori d’un astre nouveau. On se souvient que, sans partager l’enthousiasme passionné du célèbre directeur de l’Observatoire, sans essayer, comme on l’a fait, d’abuser l’opinion en présentant ce grand résultat comme sans précédens comparables dans la science, nous avons, au contraire, simplement raconté l’histoire de la découverte, et fait remarquer, en rapprochant le travail de M. Leverrier des recherches d’Obers, l’analogie des méthodes adoptées par ces deux astronomes pour appliquer à la connaissance des mouvemens planétaires les lois de Newton et de Kepler. M. Leverrier n’a point été pour nous un génie prodigieux, un savant sans égal, mais le disciple intelligent de ces deux grands géomètres. Aussi aujourd’hui, quand à des éloges excessifs succèdent des attaques d’une inconcevable violence, pouvons-nous dire, sans être soupçonné de partialité, ce qui est résulté, pour l’édification de la science, de tout ce bruit.

On se rappelle que M. Leverrier, après avoir annoncé, le 1er juin 1846, la présence en un point du ciel qu’il désignait d’un astre encore inconnu, vint, trois mois après, le 31 août de la même année, donner à l’Académie de nouveaux développemens sur sa méthode et traça aux astronomes la marche qu’ils devaient suivre pour trouver l’astre annoncé. « La longitude de cet astre est de 327 degrés, disait l’astronome, mais il faut se garder de croire que cette position soit définie d’une manière absolue, et, si l’on ne le trouvait pas à la place que je lui assigne, il faudrait en étendre la recherche jusqu’à 10 et même 20 degrés en avant. » Comme on le voit, M. Leverrier, loin d’indiquer d’une manière absolue la position où l’astre devait se rencontrer dans le ciel, donnait, au contraire, aux erreurs supposables une latitude assez grande. Ayant opéré sur le calcul des perturbations d’Uranus, qui ne contient pas moins d’un dixième d’erreur, il ne pouvait, sans encourir un juste blâme, se renfermer dans de plus étroites limites, et cependant on lui fait aujourd’hui, pour les besoins de la cause, un grave reproche de sa réserve. Nous assistions à cette séance et nous suivions avec un vif intérêt l’analyse théorique exposée par l’habile astronome. Admirant la puissance du calcul qui fait que, du fond de son cabinet, un géomètre peut tracer l’orbite d’une planète qu’il ne connaît pas, calculer sa masse et sa distance, assigner le point du ciel où le télescope pourra la rencontrer, nous fûmes bien impatient de voir l’Observatoire se mettre à l’œuvre, osant à peine espérer que l’expérience confirmerait cette belle théorie.

Notre attente fut trompée, aucune communication de l’Observatoire ne vint consacrer la découverte de M. Leverrier. Y avait-il indifférence coupable, ou des jalousies, comme on en rencontre si fréquemment parmi les savans, empêchaient-elles que les observations ne se fissent ? Non, mais il faut bien dire, quoi qu’il nous en coûte, la raison de ce mystère : c’est qu’il y a peu d’instrumens à l’Observatoire, c’est que la grande coupole de cuivre qui s’oriente d’elle-même et a coûté tant d’argent est une cage sans oiseaux, et que le plus grand objectif dont on dispose n’a pas huit pouces de diamètre, c’est-à-dire la moitié de ceux avec lesquels on fait les recherches dans la plupart des observatoires d’Allemagne, d’Angleterre ou d’Amérique.

Nous devons savoir gré, dans cette circonstance, à M. Leverrier d’avoir tardé si long-temps à s’adresser aux astronomes étrangers. C’est cependant le 18 septembre que, voulant profiter du moment où les observations étaient encore possibles, et perdant tout espoir de faire constater la présence de sa planète par un astronome français, il écrivit à M. Galle de Berlin pour réclamer son concours. « J’ai reçu votre lettre le 23 au matin, lui répondit ce savant astronome, et, le 23 au soir, ayant dirigé ma lunette vers le point du ciel que vous m’avez indiqué, j’ai immédiatement aperçu votre planète. » Cette nouvelle, annoncée à l’Académie des Sciences avec enthousiasme par M. Arago, comme une éclatante confirmation de la théorie analytique employée par le géomètre français, parcourut rapidement le monde, et de tous les observatoires qui, plus heureux que celui de Paris, sont pourvus de lunettes d’une dimension suffisante, arrivèrent sur l’astre nouveau, baptisé du nom de Neptune, d’intéressantes observations. Disons, en passant, que la nouvelle planète se voit d’ailleurs avec les plus faibles instrumens.

Deux savans américains, un astronome et un géomètre, ne joignirent pas leurs éloges à ceux qui avaient accueilli partout les beaux calculs de notre compatriote. Jaloux de voir figurer leurs noms dans l’histoire de cette découverte, et pensant que le paradoxe était, pour arriver à leur but, le chemin le plus direct, ils déclarèrent que l’astre trouvé par M. Galle n’avait point de rapport avec la planète théorique. La coïncidence, disaient-ils, n’est que l’effet du hasard. « Heureux celui auquel arrive un tel hasard ! écrivait à M. Leverrier le président d’une des académies américaines en lui envoyant le diplôme de membre associé, de l’histoire du monde n’en fournit pas un autre. » Il n’y eut, au reste, parmi les savans qu’une voix sur cette affaire, qui ne souffrait même pas la discussion. Un astronome cependant, le directeur du plus célèbre observatoire de l’Union, prenant la chose au sérieux, se mit en devoir de réfuter les incrédules dans des termes tels et avec des raisons si concluantes, que M. Pierce, l’un des deux savans atteints par cette réfutation, se vit, pour ne pas compromettre sa réputation scientifique, dans la nécessité de revenir publiquement sur sa première opinion.

C’est ce paradoxe des deux astronomes américains qui, ramassé plus tard faute de mieux, servit de point de départ à des attaques qu’on ne répandit d’abord qu’à demi-voix, mais avec l’espoir que, murmurées ainsi à l’oreille, elles ne tarderaient pas à s’ébruiter. Nous fûmes nous mène bientôt dans le secret, et l’on nous invita, en compagnie de beaucoup d’adeptes, à voir porter la grande nouvelle devant l’Académie. Le bibliothécaire de l’Observatoire, chargé de cette importante mission, eut un début bien malheureux : « L’identité de la planète Neptune avec la planète Leverrier, dit-il, n’est plus admise par personne. » Au milieu du silencieux étonnement qui accueillit cette assertion, aussi gratuite que discourtoise, un des plus illustres physiciens de l’Académie, M. Biot, le doyen de la science, se hâta de prendre la parole : « Je croirais, dit-il, manquer à la dignité scientifique en même temps qu’à ma conscience d’honnête homme, si je ne protestais contre une semblable déclaration. Mes convictions à l’égard de la planète trouvée par M. Leverrier n’ont point varié, malgré les objections qui déjà m’ont été faites, et je prie M. Babinet, qui, avant d’affirmer une chose aussi grave, aurait au moins dû faire une enquête, de vouloir bien m’excepter du nombre des incrédules. » - « Je partage les sentimens et les convictions de M. Biot, » déclara à son tour M. Cauchy, le géomètre. « Je me joins à mes honorables confrères, » ajouta M. Faye, un des plus habiles astronomes de l’Observatoire. Ainsi, dès le principe, les trois seuls juges compétens de la question qui fussent en ce moment présens à la séance déclinèrent toute solidarité avec les opinions de M. Babinet. Ajoutons que ceux des savans étrangers qui connaissent aujourd’hui les assertions hasardées du bibliothécaire de l’Observatoire ne mettent pas moins d’empressement à protester.

Ce sont là, ce nous semble, des présomptions morales qui peuvent être d’un certain poids dans l’appréciation des faits. Il convient pourtant d’examiner les raisons scientifiques qui ont pu déterminer M. Babinet à produire si solennellement cette attaque. Les deux savans américains dont nous avons parlé avaient annoncé que la planète observée ne rendait pas un compte exact des perturbations d’Uranus, et c’est, nous le croyons, en partant de ce fait comme d’une vérité acquise, que M. Babinet s’était vite mis à l’œuvre, pour s’assurer la propriété d’une seconde planète pouvant concourir avec Neptune à produire ces perturbations. Le savant secrétaire cherchait encore sa planète, quand il fut reconnu de la façon la plus positive que Neptune rendait un compte exact des perturbations d’Uranus ; mais M. Babinet, qui depuis long-temps caressait l’idée d’une découverte, ne voulut pas s’arrêter dans ses laborieux calculs. Il accepta résolûment l’une ou l’autre hypothèse, et marcha sans se déconcerter vers une conclusion à laquelle il tenait beaucoup plus qu’aux points de départ. Ayant déjà, dans le voisinage du soleil, constaté, en imagination du moins, la présence de petites planètes qu’il appelle Vulcain, Polyphème, etc., M. Babinet voulait avoir aussi à tout prix son astre aux limites extrêmes de nos mouvemens planétaires. Hypérion (c’est le nom dont il a baptisé sa planète) une fois trouvé dans son esprit, il fallait le défendre : c’était là une grave question de propriété. Le plaidoyer de M. Babinet ressembla malheureusement beaucoup trop à un réquisitoire.

La cause de M. Leverrier était celle de l’Académie, de la science tout entière ; nous devons reconnaître qu’elle a été dignement soutenue par l’habile astronome. On avait espéré qu’il serait facile d’égarer l’opinion sur des faits qui se passent dans des régions si éloignées de nous Les méthodes qui servent à vulgariser la science se prêtent trop souvent, dans les mains des habiles, à propager l’erreur, et c’est en réduisant en lieues de poste les différences des rayons, en supputant avec un effroi simulé les millions de kilomètres dont la théorie de M. Leverrier se trouvait parfois en défaut, qu’on espérait frapper les esprits. Ce qu’on omettait de dire, c’est que, pour l’astronome habitué à plonger par la pensée dans les profondeurs de l’espace, ces distances, dont on nous effraie, deviennent insensibles. Tous les savans connaissent l’œuvre magnifique par laquelle Bessel a déterminé la distance d’une étoile à la terre. Bessel a de plus, en homme consciencieux, apprécié l’erreur à craindre dans le résultat qu’il a obtenu. Or, si l’on s’avisait d’exprimer cette incertitude en lieues de poste, c’est-à-dire de la comparer aux distances infinitésimales auxquelles nous sommes habitués sur la terre, on ridiculiserait aux yeux du public un travail qui fait l’admiration des astronomes. L’incertitude est, en effet, de mille milliards de lieues. Sur une carte considérable, où M. Leverrier a tracé pour chaque époque la marche d’Uranus et de sa planète relativement au soleil dans leurs situations respectives, nous avons pu voir par nous-même ce qu’on devait penser des erreurs dont on a fait à dessein tant de bruit. La situation de la planète, lui disait-on, n’est exacte que pour 1846. Nous avons vérifié que la théorie faisait reconnaître avec une égale exactitude le lieu où se trouvait la planète, non-seulement en 1846, mais dix ans, vingt ans, un demi-siècle plus tôt, en sorte qu’au moyen de la carte, un astronome eût également trouvé l’astre cinquante ans avant M. Galle.

Il est vrai de dire qu’en présence de faits aussi concluans, et poussé à bout par l’évidence, l’adversaire de M. Leverrier a reconnu, séance tenante, qu’en accusant la théorie d’erreurs énormes, il avait pu se tromper, faute d’avoir fait les calculs nécessaires. Si M. Babinet, sur cette franche déclaration, avait abandonné le débat, nous n’aurions à lui reprocher qu’une erreur et un peu de brusquerie ; mais alors que fût devenu Hypérion ? « Vous affirmez, a ajouté M. Babinet, que l’action de votre planète sur Uranus ne commence qu’en 1812 ; comment donc expliquez-vous les difficultés des tables de Bouvard, fondées sur des observations qui finissent justement à cette époque ? — Tout simplement, a répondu M. Leverrier, par la raison que les observations employées ne vont pas, comme vous l’affirmez, jusqu’en 1812, mais bien jusqu’en 1821. Voici les tables. -Mais du moins, a encore objecté M. Babinet, vous vous êtes trompé en disant que les perturbations d’Uranus déterminées par Neptune ne sont connues qu’au dixième de leur valeur ; cela n’est pas possible, puisqu’elles sont de cent quatre-vingts secondes. » M. Leverrier a pu encore opposer une réponse victorieuse à cet argument. « C’est justement, a-t-il dit, pour avoir attribué cette valeur considérable aux perturbations que M. Mitchell s’est fait désavouer par son confrère, M. Pierce. » Alors, faisant des efforts désespérés pour sauver le malheureux Hypérion, M. Babinet s’est si bien fourvoyé, que M. Leverrier, reprenant l’argumentation dans ce qu’elle avait de saisissable, n’a pas eu de peine à prouver qu’elle conduisait tout droit à la découverte d’un second et même d’un troisième soleil.

L’issue de ce débat a été, on le voit, favorable à M. Leverrier ; mais, si les argumens de M. Babinet contre la découverte de Neptune ont été promptement réfutés, ses théories hasardées n’en ont pas moins trouvé d’assez nombreux partisans. Séduits par l’exemple, d’aventureux astronomes prennent chaque jour possession d’astres imaginaires dans tous les points du ciel. Si plus tard, par des méthodes analogues à celle de M. Leverrier, un savant géomètre arrivait à un résultat aussi précis pour une nouvelle planète, en quelque point qu’il la plaçât, il se trouverait, tant sont nombreux les frelons de la science, quelqu’un pour en revendiquer la prédiction. « Ne vous occupez pas de la théorie de Mercure, disait Moeslinius, le maître de Kepler, à ses élèves, si vous tenez à votre repos. » M. Leverrier peut donner à bon droit le même conseil aux astronomes tentés de marcher sur ses traces, car la propriété n’est pas moins contestée aujourd’hui dans le ciel que sur la terre. Tous les moyens ont paru bons à la critique pour attaquer une découverte qui honore à la fois M. Leverrier et la science. En prenant pour type l’orbite encore contestable de M. Walker, on s’est appliqué à choisir dans les résultats obtenus par M. Leverrier ce qui s’éloignait le plus, en apparence, de ces courtes et imparfaites observations ; on a, ce que l’ignorance seule ne saurait expliquer, confondu la longitude et la distance moyennes, la longitude et la distance vraies, et on s’est appuyé sur des erreurs toujours inférieures à celles contenues dans les tables de Jupiter, de Saturne et d’Uranus, c’est-à-dire de planètes observées depuis plusieurs siècles. En résumé, la direction, la distance au soleil et la masse de Neptune, c’est-à-dire les trois seules choses qu’on fût en droit de demander à M. Leverrier, sont exactes dans sa théorie au-delà de toute espérance. L’astre qu’on a trouvé, comme celui dont il a donné à priori les élémens, rend parfaitement compte des perturbations d’Uranus ; les différences rigoureusement calculées depuis cent vingt ans n’ont en moyenne que 18 degrés, et cette grande accusation, dont on a fait tant de bruit, est déjà rentrée dans le néant, d’où jamais elle n’eût dû sortir.