Revue scientifique - L’Action électrique du soleil

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Revue scientifique - L’Action électrique du soleil
Revue des Deux Mondes6e période, tome 58 (p. 871-882).
Revue scientifique – L’action électrique du soleil sur la terre


Tant que le soleil a été considéré comme ne pouvant agir sur la terre que par la gravitation et par son rayonnement calorifique et lumineux, la sympathie étrange qui lie ses perturbations aux mouvements de nos boussoles est restée complètement inexplicable et mystérieuse.

Une action directe du soleil envisagé comme un immense aimant analogue à l’aimant que constitue dans son ensemble le globe terrestre, avait été invoquée par certains physiciens, notamment par l’Américain Bigelow pour expliquer cette action. Nous avons vu que, d’après un calcul de lord Kelvin, l’énergie venue du soleil et qui serait, dans cette hypothèse, nécessaire pour expliquer certains orages magnétiques, est tellement énorme qu’elle rend très invraisemblable cette explication.

Mais enfin le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable, et beaucoup plus souvent encore en astronomie qu’en psychologie. Il restait, d’une part, à prouver que l’explication rejetée comme peu vraisemblable par lord Kelvin était effectivement démontrée par les faits, d’autre part à y substituer d’autres hypothèses qui, elles, fussent plausibles. C’est ce qui a été effectivement réalisé ces dernières années par les astrophysiciens.

Sur le premier point la réponse a été apportée par les beaux travaux de l’astronome Hale et de ses collaborateurs sur le champ magnétique et le phénomène de Zeeman dans le soleil. Qu’on me permette de rappeler en quoi consiste ce phénomène qui porte le nom du physicien hollandais qui l’a découvert il y a quelques années, à la suite des suggestions théoriques, on pourrait dire des divinations de l’illustre Lorentz. Nous aurons d’ailleurs l’occasion de revenir quelque jour sur les travaux admirables de ce dernier savant, ne serait-ce qu’à propos de ce fameux principe de relativité dont on parle tant, — et souvent d’une manière si erronée, — en ce moment.

Le phénomène de Zeeman est un effet produit par les courants et, d’une manière générale, par tous les champs magnétiques sur la lumière.

On sait, — je l’ai expliqué récemment ici même, — que, d’après les découvertes des dernières années, les rayons de celle-ci sont causés par les mouvements de rotation extrêmement rapides de petites planètes minuscules et chargées d’électricité négative qu’on appelle des électrons et qui forment un système solaire en miniature qui est l’atome.

Une raie spectrale d’un gaz donné, telle que la montre le spectroscope, possède une fréquence particulière de vibration qui correspond à la durée de révolution d’une de ces planètes atomiques intimes.

Considérons par exemple les électrons qui dans les atomes d’un gaz donné, l’hydrogène, produisent une raie spectrale de fréquence donnée. Si nous plaçons le gaz étudié dans un champ magnétique puissant, par exemple entre les pôles d’un gros électro-aimant, nous pourrons subdiviser ces électrons des divers atomes d’hydrogène en trois catégories : ceux qui, au moment de l’expérience, sont orientés de telle sorte que leur mouvement de rotation est contrarié par l’aimant ; ceux qui ont leur mouvement accéléré par lui, et enfin ceux dont l’orientation est telle qu’il n’a aucune action sur leur vitesse.

Il s’ensuit qu’au lieu d’une raie unique ces électrons donneront trois raies visibles au spectroscope et dont celle du centre coïncidera avec la raie unique primitive. De plus, la théorie montre que les raies extrêmes jouissent de certaines propriétés optiques, sur lesquelles il n’y a pas lieu d’insister ici et sont polarisées en sens contraire.

Tel est grosso modo le phénomène de Zeeman. M. Hale s’est proposé de rechercher si les raies du spectre du soleil ne présentent pas par endroit le phénomène de Zeeman, et il a étudié spécialement à cet effet certaines raies du spectre des taches solaires qui étaient élargies ou même dédoublées par rapport aux raies du spectre normal, sans qu’on pût jusque-là expliquer pourquoi. Grâce à des procédés d’une extrême ingéniosité et à la puissance instrumentale que les dollars américains mettent aux mains des chercheurs de là-bas, il a pu ainsi prouver d’une manière indubitable que les taches du soleil constituent des champs magnétiques puissants dont l’intensité dépasse parfois 3 000 gauss, c’est-à-dire est jusqu’à plus de 6 000 fois plus forte que celle de la force magnétique, qui, à la surface de notre terre, dirige la boussole vers le Nord.

Cette découverte d’une importance capitale est d’accord avec ce que permettait de prévoir la théorie.

Depuis longtemps, en effet, l’analyse spectrale a établi que les taches solaires présentent des mouvements tourbillonnaires analogues à ceux de nos cyclones, ce qui donne un mouvement de rotation très rapide aux particules gazeuses qui s’y trouvent. Or il suffit que des particules de matière tourbillonnaire soient par surcroît chargées d’électricité pour engendrer un champ magnétique. Les expériences célèbres de Rowland ont, en effet, établi depuis longtemps qu’il doit en être ainsi, et que de la matière électrisée, en mouvement rapide est assimilable à un courant galvanique, et est capable comme celui-ci de dévier les aimants.

Or, que la matière soit électrisée dans les couches mouvantes de l’atmosphère solaire, c’est ce qui était, a priori, très probable, pour diverses raisons, et d’abord parce qu’on sait maintenant que les corps incandescents émettent en quantité des électrons négatifs. Cet effet Edison, — ainsi appelé, du nom de celui qui l’a découvert, — est si intense, que le filament de Carbone d’une lampe à incandescence peut produire, par exemple, de cette façon, un courant électrique de plusieurs ampères par centimètre carré de sa surface. C’est, — je le rappelle, — l’utilisation de cet effet Edison qui a permis de réaliser les lampes-soupapes à plusieurs électrodes grâce auxquelles ont été rendus possibles tous les progrès récents de la T. S. F. et de la téléphonie sans fil. Quoi qu’il en soit, la surface du soleil, dont la température est très supérieure à celle de n’importe quel filament de lampe, doit en conséquence émettre une quantité prodigieuse d’électrons, et il était pour ces motifs bien probable a priori que les taches solaires devaient présenter, comme Haie l’a découvert, des champs magnétiques intenses.

Cette découverte permettait de reprendre sur des bases nouvelles le calcul de lord Kelvin. C’est ce qu’a fait M. Schuster et il a établi que, même si toutes les taches solaires étaient de même polarité au point de vue magnétique (ce qui n’est pas le cas, puisque les taches tournent, comme nos cyclones terrestres, dans des sens différents selon l’hémisphère, en y produisant des champs magnétique » opposés dont les effets tendent à se balancer à une certaine distance du soleil), même, dis-je, en ce cas, l’effet magnétique produit sur la terre serait inappréciable à nos instruments.

Tout récemment, Hale et ses collaborateurs ont recherché si, à côté des champs magnétiques locaux des taches, le soleil ne présentait pas un champ magnétique général analogue à celui de la terre. Par des méthodes très délicates, ils ont réussi à mettre en évidence l’existence d’un tel champ global : son intensité est bien plus faible que celle du champ des taches ; elle ne dépasse en aucun cas 50 gauss, c’est-à-dire le centuple du champ magnétique terrestre. Chose curieuse, sur le soleil comme sur la terre les pôles magnétiques ne coïncident pas avec les pôles de rotation. L’axe magnétique, dans le cas du soleil, est incliné d’environ 6 degrés sur l’axe de rotation.

Quoi qu’il en soit, ce champ magnétique global ne peut pas plu » que le magnétisme des taches solaires, — le calcul rétablit facilement, — expliquer l’action du soleil sur le magnésium terrestre, et ainsi se trouve nettement établie, non plus sur des raisons de vraisemblance, mais sur la réalité, la conclusion de lord Kelvin.

Il fallait donc chercher ailleurs l’explication de la sympathie qui qui lie le soleil à nos boussoles. C’est ce que les découvertes récentes sur les radiations électriques ont permis de faire.


* * *

Si l’énergie qui cause les mouvements réguliers de l’aiguille aimantée, ses perturbations intenses et les phénomènes connexes, ne provient pas directement du soleil, il y a un moyen, et il n’y en a qu’un seul, d’échapper aux difficultés soulevées. C’est d’admettre que cette énergie se trouve en réalité sur la terre elle-même et que le soleil n’agit qu’en la déclenchant, de même que la capsule de fulminate de mercure des obus déclenche l’énergie énorme contenue dans la mélinite, de même encore, — pour prendre une comparaison plus adéquate à notre sujet, — que dans la télégraphie ordinaire ou sans fil, un courant électrique très faible peut mettre en jeu une énergie très grande et disproportionnée avec l’intensité minime des ondes excitatrices, grâce à l’intermédiaire du relai.

Suivant une idée émise il y a longtemps déjà par l’illustre Gauss : « Si nous éliminons des fantaisies sans fondement, nous ne pouvons, pour expliquer les variations magnétiques, songer qu’à des courants galvaniques circulant dans l’atmosphère. » « Or, ajoutait Gauss, l’air atmosphérique pas plus que le vide ne conduit de tels courants. Il y a donc là une énigme. »

Ce que ne savait pas Gauss, et ce que les recherches ultérieures des physiciens ont révélé, c’est que, s’il est vrai que l’air à la pression atmosphérique est mauvais conducteur des courants électriques, il n’en est pas de même, dans certaines conditions, de l’air raréfié, C’est-à-dire de l’air des couches supérieures de notre atmosphère.

Mais tout d’abord, peut-il vraiment exister des courants galvaniques dans les hautes douches de notre atmosphère ? Pour qu’il y ait courant électrique, il ne suffit pas qu’il y ait conductibilité électrique (et nous verrons d’ailleurs tout à l’heure pourquoi une telle conductibilité existe dans la haute atmosphère). Il ne suffit pas, par exemple, d’un câble de cuivre, pour avoir un courant électrique ; il faut encore qu’il y ait entre les extrémités de ce câble une différence de « potentiel, » une « force électromotrice, » comme on dit, telle que celle qu’engendre la pile de Volta ou la dynamo.

Peut-il, ou plutôt doit-il exister dans la haute atmosphère des causes engendrant en permanence des forces électromotrices ? Oui, et ces causes résident précisément dans les mouvements de la haute atmosphère, dans les grands courants de circulation qui y règnent, courants engendrés tant par la rotation terrestre que par les inégalités de la température et dont les vents, en particulier les grands vents réguliers, alisés et contre-alisés, sont les reflets dans la basse atmosphère. Il y a en électricité, un fait bien connu et d’une importance capitale, — puisque c’est sur lui qu’est basée toute la théorie et la construction des dynamos, — c’est que quand un objet conducteur de l’électricité se déplace dans un champ magnétique, celui-ci y engendre des forces électromotrices, d’où naissent des courants électriques. Dans la dynamo, des spires de cuivre se déplacent, en tournant, dans le champ magnétique d’un électro-aimant, et ce déplacement y engendre des forces électromotrices et le courant électrique.

Pareillement les mouvements, les déplacements des hautes couches de l’atmosphère y engendre nécessairement des courants électriques, puisque ces mouvements déplacent l’air dans le champ magnétique du globe terrestre. Certes ce champ magnétique est faible, mais, d’autre part, c’est des milliers de kilomètres de longueur, et des dizaines ou des centaines de large que représente le conducteur électrique constitué par la haute atmosphère. Même si la force électromotrice produite est très faible, les courants électriques engendrés peuvent donc être d’une extrême intensité, pourvu que la conductibilité de l’air soit suffisante.

L’air au niveau du sol a une conductibilité très faible, maïs non nulle. La preuve, c’est qu’un objet chargé d’électricité et placé sur un support, même parfaitement isolant, perd peu à peu son électricité dans l’air ambiant.

Des recherches récentes ont élucidé le mécanisme de cette conductibilité de l’air, — et d’une manière générale de la conductibilité des gaz, — et établi qu’il est le suivant. Une petite partie des molécules de l’air sont continuellement dissociées, disloquées, si l’on peut dire, par diverses causes et notamment par les rayons du radium qui émanent partout, en très petite quantité, de l’écorce terrestre. Ces rayons constituent à l’égard des particules ultimes de l’air, un bombardement d’une vitesse et d’une intensité prodigieuses qui arrive à disloquer certaines de ces particules. Or les atomes des gaz, sont, je l’ai expliqué ici maintes fois, constitués par des petites planètes infimes, des électrons, chargées d’électricité négative tournant autour d’un petit soleil central chargé d’électricité positive de telle sorte que l’ensemble de l’atome est électriquement neutre.

Si un rayon du radium pénètre efficacement dans un tel atome, il y produit une véritable catastrophe infime, une dislocation analogue à celle que pourrait produire une étoile traversant à toute vitesse le système solaire. Il arrive qu’un des électrons de l’atome soit arraché alors à celui-ci et se mette à circuler librement dans l’air ambiant ; au lieu d’un atome neutre, nous avons donc maintenant deux particules indépendantes : l’une chargée d’électricité négative constituée par l’électron détaché et les molécules qui peuvent s’agglomérer à lui, l’autre constituée par le restant de l’atome, et qui est maintenant chargée d’un excès d’électricité positive. Ces deux particules plus ou moins conglomérées avec les molécules neutres qu’elles peuvent s’attacher dans leur course ont été appelées des « ions, » et on dit qu’un gaz, dont une partie des atomes est ainsi disloquée par un rayonnement tel que celui du radium, est « ionisé » par ce rayonnement.

Supposons maintenant que dans de l’air ainsi ionisé on produise une différence de potentiel, une force électromotrice, par exemple en y plaçant deux lames métalliques séparées par une couche d’air et réunies respectivement aux deux pôles d’une pile, ou aux deux bornes d’une prise de courant d’appartement (dans un secteur à courant continu comme celui de la rive droite à Paris). Qu’arrivera-t-il, alors ? Les « ions » positifs de l’air seront attirés par le plateau négatif, et tendront à le décharger ; les « ions » négatifs seront au contraire attirés par le plateau positif, et tout se passera comme si une partie de l’électricité du plateau négatif passait, à travers l’air, au plateau positif et réciproquement.

Autrement dit, tout se passera comme si l’air avait acquis une certaine conductibilité à l’électricité.

En résumé, l’air « ionisé » devient conducteur de l’électricité et d’autant meilleur conducteur qu’il est plus fortement ionisé, c’est-à-dire traversé par un rayonnement ionisant plus intense. C’est par suite de ces phénomènes que les rayons X, et ceux du radium notamment rendent l’air conducteur de l’électricité et qu’un corps chargé d’électricité perd rapidement sa charge dans l’air quand celui-ci est traversé par ces rayons.

Ceci dit, connaissant la valeur extrêmement faible de la conductibilité de l’air au niveau du sol, on peut calculer facilement quelle est la conductibilité des hautes couches de l’atmosphère, si les mêmes causes ionisantes agissent sur elle. On trouve ainsi que cette conductibilité, — étant donné la vitesse probable des déplacements de l’atmosphère supérieure, — est encore peut être 100 000 fois trop faible pour donner naissance à des courants électriques capables d’expliquer les variations de nos boussoles. Il faut donc que, dans sa partie supérieure, notre atmosphère, soit « ionisée » avec beaucoup plus d’intensité que près du sol.

Il doit effectivement en être ainsi, les astrophysiciens nous le prouvent. Car, — c’est ici que se ferme la chaîne rigoureuse de ces raisonnements et de ces faits, — le soleil doit émettre des radiations fortement ionisantes qui expliquent du même coup, et les courants électriques circulant dans la haute atmosphère, et pourquoi ces courants et les mouvements qui gouvernent nos boussoles, sont sous la dépendance étroite des fluctuations solaires.

En résumé : si le soleil émet des radiations capables d’ioniser fortement les couches supérieures de l’atmosphère, ces radiations et leurs fluctuations suffiront à expliquer, comme on va voir, les variations régulières ou brusques des éléments magnétiques. Le soleil intervient ici en déclenchant seulement les courants électriques de la haute atmosphère, par la conductibilité qu’il y produit, exactement comme les ondes très faibles de la T. S. F. déclenchent, par l’intermédiaire du tube de Branly, et en rendant ce tube conducteur, l’énergie aussi grande qu’on veut du relai télégraphique de réception.

Dans le cas des courants électriques de la haute atmosphère, l’énergie utilisée et qui est celle des courants d’air qu’engendre la rotation de la terre est exclusivement empruntée à celle-ci.

Si maintenant nous reprenons sur ces bases nouvelles le fameux calcul de lord Kelvin, nous voyons et nous pouvons calculer que si même il se produisait chaque année 100 perturbations d’une intensité et d’une violence égale aux plus fortes qui aient été constatées, l’énergie correspondante empruntée à la rotation de la terre ne suffirait pas, au bout d’un million d’années, à ralentir d’une seconde par an la durée de cette rotation. Ainsi, dans cette conception nouvelle, toutes les difficultés antérieures disparaissent.


Et maintenant, quels peuvent être et quels doivent être les radiations émanées du soleil et qui, en ionisant avec une intensité variable les couches supérieures de notre atmosphère, suffisent à expliquer, avec toutes leurs particularités, les diverses relations reliant l’activité du soleil aux mouvements de nos aiguilles aimantées.

Parmi les rayonnements provenant du soleil et qui peuvent contribuer à l’ionisation des hautes couches de l’atmosphère, il faut placer en première ligne ses rayons ultra-violets. À vrai dire, il n’a pas été prouvé que ces rayons puissent ioniser directement l’air, mais on sait qu’ils agissent sur les petites poussières et particules solides, et par conséquent si l’atmosphère supérieure contient des poussières, — ce qui n’est pas impossible, — et si elle comporte jusqu’aux hautes altitudes les glaçons minuscules des cirri, les rayons ultra-violets du soleil doivent ioniser plus ou moins les hautes couches atmosphériques. Pour expliquer alors les diverses variations magnétiques, il faut supposer que les rayons solaires ultra-violets sont notablement plus intenses lorsque le soleil est couvert de taches et qu’ils émanent particulièrement des régions du disque où sont les taches. Tout cela est possible, mais non démontré. Il y a d’ailleurs un autre phénomène sur lequel nous reviendrons, et qui, bien qu’étroitement lié aux perturbations magnétiques n’est nullement explicable par un rayonnement solaire ultra-violet ; c’est l’aurore boréale.

Pour toutes ces raisons on a été amené à supposer que le rayonnement ultra-violet du solaire ne pouvait fournir une explication pleinement satisfaisante des phénomènes observés. On a cherché autre chose.

Une théorie qui a eu et qui a encore beaucoup d’adhérents et qui est ingénieuse et séduisante à plus d’un titre est que le soleil émettrait des rayons cathodiques.

Cette théorie a été développée dans ses divers aspects par Goldstein, Paulsen, Birkeland, Störmer et aussi avec beaucoup d’éclat par M. Destandres, le savant astrophysicien français. On sait que les rayons cathodiques sont constitués par des corpuscules négatifs, par des électrons lancés à des vitesses considérables et produits couramment par des moyens électriques dans les tubes à gaz raréfiés de Crookes. Quand, dans un gaz raréfié suffisamment, on produit une différence de potentiel, un champ électrique convenable, l’électrode négative, la cathode, émet des rayons cathodiques. Qu’il doive y avoir dans les couches basses de l’atmosphère solaire un champ électrique, c’est infiniment probable ; d’abord parce que l’analyse spectrale montre que la luminescence de l’atmosphère solaire est d’origine électrique, ensuite parce que, dans notre propre atmosphère, il y a un champ électrique intense. Mais pour que le soleil puisse émettre des rayons cathodiques, il faut que l’électrisation de son atmosphère soit de même sens que celle de la nôtre ; on sait que la surface de la terre est électriquement négative par rapport à l’atmosphère, ce qui est la condition favorable à une émission de corpuscules négatifs. Or, divers auteurs sont, — par des recherches sur lesquelles il serait trop long de nous étendre ici, — arrivés à la conclusion que le sens du champ électrique du soleil doit être inverse de celui de la terre, ce qui rend plus difficile à concevoir l’émission de rayons cathodiques solaires. D’autre part, une objection s’impose à laquelle il n’a pas été répondu jusqu’ici d’une manière entièrement satisfaisante. Si le soleil inonde continuellement l’espace de corpuscules négatifs, il finirait par acquérir une charge positive suffisante pour arrêter toute nouvelle émission cathodique, puisque les électricités de nom contraire s’attirent.

Une autre théorie a été développée par le brillant physicien suédois Arrhénius. D’après ce savant, l’action électrique du soleil sur les hautes couches de notre atmosphère serait due à un bombardement, non d’électrons solaires, mais de particules matérielles, de gouttelettes beaucoup plus grosses que les électrons, chargées elles aussi d’électricité négative, mais qui seraient chassées loin du soleil par la pression même de sa lumière.

Le phénomène invoqué par Arrhénius est la « pression de Maxwell-Bartoli. » Il a été établi théoriquement, puis démontré par l’expérience que les rayons lumineux exercent sur tout objet une pression matérielle, une répulsion. Cette répulsion, évidente dans la théorie de l’émission de Newton, l’est beaucoup moins a priori dans la théorie ondulatoire de la lumière ; elle n’en existe pas moins. Cette répulsion est faible, impossible à mettre en évidence lorsqu’elle s’exerce sur des objets très gros ; mais le calcul montre que, lorsque la lumière agit sur des particules très petites, de l’ordre de grandeur des longueurs d’onde de la lumière, sa répulsion dépasse facilement le poids des particules. En effet, la pression de la lumière varie en raison directe de la surface des corps sur lesquels elle tombe, tandis que le poids varie en raison directe de leur volume.

Par conséquent, quand on diminua les dimensions d’un objet, sa surface diminue proportionnellement beaucoup moins vite que son volume, et la pression de la lumière finit par dépasser le poids. Le calcul montre que cela a lieu quand le diamètre de la gouttelette considérée est voisine d’un millième de millimètre. Il montre aussi que l’effet répulsif de la pression de la lumière est maximum lorsque le corps frappé a un diamètre à peu près égal au tiers de lu longueur d’onde de la radiation incidente.

Quoi qu’il en soit, Arrhénius calcule ainsi que les poussières de l’atmosphère solaire doivent être en grande quantité projetées dans l’espace par la pression de la lumière solaire. Cette hypothèse à laquelle il a donné des développements ingénieux et grandioses lui ont fourni des explications plausibles d’un grand nombre de phénomènes et lui ont notamment permis d’expliquer comment il se peut que des germes vivants, des spores notamment, soient transportés d’un monde à un autre. Nous sommes ici pleinement dans le royaume de l’hypothèse ; mais c’est un royaume où il est parfois bien agréable de voyager.

La théorie d’Arrhénius a certainement une part de vraisemblance et peut-être même d’exactitude. En ce qui concerne le sujet qui nous occupe aujourd’hui, Arrhénius montre que ses particules errantes doivent être chargées d’électricité négative, ce qui est en effet bien probable, étant donné que la condensation des poussières et des gouttelettes se fait, l’expérience le montre, de préférence autour des ions négatifs de gaz.

Mais alors, l’atmosphère solaire restant chargée d’un excès sans cesse croissant d’électricité positive, il doit arriver un moment où sa charge positive est telle qu’elle doit s’opposera toute émission nouvelle de particules négativement chargées. C’est l’objection assez troublante que nous avions déjà été obligés de poser à propos de l’hypothèse d’une émission cathodique solaire.

Arrivées dans notre atmosphère, les particules d’Arrhénius y sont déchargées de leur électricité négative par les rayons solaires ultraviolets avec production de rayons cathodiques qui ionisent fortement l’air des hautes couches. Ainsi, dans la théorie d’Arrhénius, ce sont également des rayons cathodiques qui régissent les mouvements de nos boussoles, mais ces rayons sont produits sur place, dans l’atmosphère même, et ne proviennent pas directement du soleil.

Il est pourtant un point qui, — sans vouloir nier que le phénomène invoqué par Arrhénius ne puisse avoir une part dans ces variations magnétiques, nous parait de nature à lui dénier une influence prépondérante. C’est que, dans les cas les plus favorables, les particules venant du soleil sous l’action de la répulsion lumineuse ont besoin d’une quarantaine d’heures au moins pour nous parvenir du soleil.

Or on a démontré, il y a plusieurs années déjà, et par des exemples variés [1], que dans tous les cas où il a été possible de rapporter nettement une perturbation magnétique d’origine cosmique, à début net et brusque, à une perturbation également nette de la surface solaire, on a constaté que le début observé des deux phénomènes coïncide rigoureusement. Cela veut dire que l’agent solaire qui déclenche les perturbations magnétiques nous vient du soleil avec une vitesse qui est égale à celle de la lumière. Cette constatation a tout récemment été confirmée d’une manière qui ne laisse plus de doute par les travaux de M. Tringali de l’Observatoire du Collège romain.

Puisque l’agent solaire principal des perturbations magnétiques se propage avec la vitesse de la lumière, c’est-à-dire nous vient du soleil en 8 minutes, il ne saurait, consister dans les particules d’Arrhénius qui ont besoin d’un temps beaucoup plus long pour nous parvenir ; il ne saurait non plus consister dans des rayons cathodiques émis directement par le soleil, car les rayons cathodiques les plus rapides connus ont une vitesse de propagation encore notablement inférieure à celle de la lumière.

Pour toutes ces raisons, nous avons un penchant à croire que l’agent solaire principal des perturbations et variations magnétiques est constitué par les ondes hertziennes qui, — nous l’avons vu à propos des messages de T. S. F. soi-disant reçus récemment de Mars, — doivent être produits constamment dans l’atmosphère solaire. Les ondes hertziennes se propagent avec la vitesse de la lumière ; elles ont la propriété d’illuminer les gaz raréfiés en les ionisant, en étant absorbés par eux et en y produisant des rayons cathodiques. Il est tout naturel, qu’étant produites dans les décharges de l’atmosphère solaire, elles soient plus intenses, quand cette atmosphère est violemment perturbée, c’est-à-dire à l’endroit et aux époques des taches solaires, ce qui explique que les variations et perturbations magnétiques soient plus intenses à ces époques. Enfin les ondes hertziennes sont rayonnées dans tous les sens par la décharge électrique productrice (à l’encontre des rayons cathodiques qui ne se propagent que perpendiculairement au champ électrique émetteur) et ceci explique, comme on l’a constaté, que les perturbations magnétiques cosmiques correspondent indifféremment à diverses positions des taches sur le disque solaire.

Telles sont quelques-unes des explications, récemment apportées par les astrophysiciens, des sympathies naguère si mystérieuses, aujourd’hui compréhensibles, qui lient à travers 150 millions de kilomètres Hélios à nos boussoles comme aussi bien elles attachent à son char doré toutes les créatures terrestres sans exception.


CHARLES NORDMANN.

  1. Annales de l’observatoire de Nice, t. IX.