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Revue scientifique et littéraire de l’Italie/03

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REVUE
SCIENTIFIQUE ET LITTÉRAIRE
DE L’ITALIE.

TOSCANE. — MODÈNE. — PARME.

TROISIÈME ARTICLE.[1]

Après avoir exposé l’état des sciences et des lettres en Piémont et en Lombardie, nous allons nous occuper des petits états compris entre le Pô et le Tibre. Nous commencerons par la Toscane, qui jouit d’une suprématie littéraire reconnue sur les pays qui l’environnent. Dans les siècles où les lettres et les arts brillèrent d’un si vif éclat en Italie, on vit surgir les talens de tous les points de la péninsule ; mais aucune partie du sol italien n’a été aussi fertile en grands noms que la Toscane, qui peut compter presque autant d’hommes célèbres qu’elle a de villages. Lorsque, au treizième siècle, l’Europe commençait à peine à sortir des ténèbres du moyen-âge, Léonard Fibonacci, Pisan, non seulement rendit populaires en Europe les chiffres indiens, que Gerbert et d’autres savans avaient déjà été apprendre des Arabes d’Espagne (sans qu’ils fussent cependant devenus d’un usage familier), mais aussi fut le premier qui introduisit parmi les chrétiens l’algèbre orientale, à laquelle il ajouta des découvertes importantes sur les séries et sur d’autres sujets difficiles. Si on examine les deux ouvrages de Léonard, qui gisent encore inédits dans la poussière des bibliothèques (sa Géométrie et son livre de l’Abbaco), on est frappé de la force d’esprit qui lui fit (seul entre tous) mépriser l’astrologie et les vaines sciences de ses maîtres mahométans, qui ont conservé long-temps après lui une si grande influence en Europe, pour ne s’occuper que de la science abstraite de l’étendue et des rapports algébriques des quantités. Pendant que Fibonacci ouvrait les portes à la science, Niccolo de Pise et Cimabuë hâtaient la renaissance des arts, et laissaient à Florence, à Pise, à Assise, à Bologne, de beaux modèles aux artistes futurs.

Vers la fin du douzième siècle, une nouvelle littérature s’était formée à l’extrémité de l’Italie. Ciullo d’Alcamo, Sicilien, qui paraît avoir vécu du temps de Saladin, est le premier poète italien dont les ouvrages soient parvenus jusqu’à nous. C’est une question qui a été discutée longuement, et qui ne nous paraît pas encore résolue, que celle de savoir si la langue italienne moderne prit une forme certaine d’abord en Sicile, ou bien si Ciullo, Jacopo da Lentino, Ruggerone da Palermo et les autres anciens poètes siciliens écrivaient dans la langue plus polie que parlait le peuple toscan. Quoi qu’il en soit, toujours est-il vrai que la poésie italienne se développa rapidement à la cour de Naples, que de fréquens rapports avec les Grecs et les Arabes avaient rendue peut-être la plus brillante et la plus polie des cours de la chrétienté. Les princes de la maison de Souabe cultivèrent avec succès la nouvelle poésie, et on doit probablement à cette circonstance la conservation des premiers monumens de la poésie italo-sicilienne, tandis que les plus anciennes poésies des auteurs toscans paraissent avoir été détruites. Cependant bientôt après, Cino de Pistoja, Guittone d’Arezzo et Brunet Latin, auteur du Trésor et maître de Dante, tous les trois Toscans, se distinguèrent parmi les poètes de leur temps ; mais ils durent disparaître devant le géant de la poésie moderne, Dante, dont la gloire vivra autant que le nom italien. Après cet homme extraordinaire, on marche en Toscane de prodige en prodige. Pétrarque, Bocace et d’autres illustres écrivains fixent la langue italienne. Le génie se montre sous toutes les formes et revêt les plus brillantes couleurs. Toutes les classes de la société prennent part au mouvement des esprits. Tantôt c’est un pâtre des environs de Florence qui s’amuse à dessiner des brebis sur des pierres, et qui se trouve tout-à-coup transformé en ce fameux Giotto, dont la renommée remplit l’Italie ; tantôt c’est un homme obscur, qui, regardant la cathédrale de Florence, qu’Arnolfo avait laissée inachevée, se dit à lui-même : « Il faut que j’achève cette coupole. » Peu de temps après, il va à Rome avec un de ses amis, y reste plusieurs années, vivant du travail de ses mains, et dessinant les monumens antiques. Enfin tous les deux rentrent dans leur patrie : c’étaient Brunellesco et Donatello, le premier architecte et le premier sculpteur de leur siècle.

Le quatorzième siècle fut pour Florence celui de l’énergie, des progrès, de l’originalité. Le quinzième fut celui de l’érudition. Après que les Italiens eurent développé la mâle énergie d’un peuple sortant de la barbarie, ils se reportèrent vers l’étude des anciens. La langue italienne, si pure, si incisive, fut négligée. Les érudits du quinzième siècle crurent qu’une langue, qui avait suffi au génie de Dante, était trop bornée pour eux, et ils écrivirent en latin. Lorsque les victoires des Mahométans chassèrent en Italie les débris de la civilisation hellénique, Florence profita du séjour de Lascaris, de Chalcondyle, et d’autres illustres proscrits. L’Académie platonique, trop vantée peut-être, concourut à répandre la connaissance de la langue grecque. On admire encore les belles éditions d’Homère et d’autres poètes grecs publiés pour la première fois à Florence. À la tête des érudits de cette époque brille le Politien, qui fut en même temps le poète le plus distingué de son siècle. Si la mort ne l’eût moissonné à la fleur de l’âge, peut-être n’eût-il pas laissé à l’Arioste et au Tasse la palme de l’épopée italienne. Enfin ce n’est pas une petite gloire pour Florence que le Colomb cherchât auprès de Toscanella des conseils pour la route à suivre dans la découverte du Nouveau-Monde, qui devait recevoir le nom d’un autre Florentin, Améric Vespuce. Mais l’homme le plus extraordinaire que la Toscane ait produit au quinzième siècle, c’est Léonard de Vinci, peintre qui précéda Michel-Ange et Raphaël, et qui ne fut point surpassé ; grand sculpteur, grand architecte, lui qui aidait Luca Paciolo dans ses recherches algébriques, lui qui précédait Galilée dans les observations sur la chute des graves, Porta dans la construction de la chambre obscure, et Castelli dans la découverte des lois du mouvement des fluides ; lui qui expliquait la lumière cendrée de la lune avant Moestlin, et qui enseignait la méthode expérimentale deux siècles avant Bacon ; poète, guerrier, géologue, physicien, chimiste, le plus fort et le plus beau de ses contemporains, homme extraordinaire enfin qui, dans sa jeunesse, sortit d’un petit village près de Florence, comme une espèce de musicien ambulant, pour aller mourir à Amboise, dans les bras de François Ier.

Au seizième siècle, la littérature italienne se releva forte des secours qu’elle avait puisés dans l’étude de l’antiquité. La langue nationale revint en honneur, et Florence brilla d’un nouvel éclat. La tête la plus puissante de cette époque est Nicolas Machiavel, historien et politique profond qu’on a tant calomnié et qu’on a si peu lu. Partisan d’abord de la démocratie, après avoir vainement lutté pour la soutenir, après avoir eu les membres disloqués par la torture, il vit que la démocratie était usée, et qu’il fallait chercher dans un nouveau principe le salut de l’Italie. — Lorsqu’à la chute de l’empire romain les provinces furent envahies successivement par les Barbares, l’Italie tomba la dernière. Bélisaire la délivra de la domination des Goths, mais bientôt après, elle se trouva presque entièrement subjuguée par les Longobards. Si l’invasion eût été complète, l’Italie serait tombée sans doute dans une plus grande ignorance ; mais, retrempé par l’énergie du conquérant, le peuple vaincu aurait fini par former une masse compacte à l’exemple de la France, de l’Angleterre et des autres contrées de l’Europe. Mais le pape résista ; et ne possédant pas de force propre, il appela à son secours les barbares de Charlemagne pour dompter les barbares de Didier. De là datent les malheurs de l’Italie. Délivrée du joug longobard, sans qu’aucune autre puissance s’élevât sur ces débris, n’étant plus que faiblement soumise au régime féodal, l’élément latin reprit le dessus. Il fut facile à un grand nombre de villes de se donner des institutions municipales et de s’ériger en républiques. Ces petits états, jaloux les uns des autres, étaient bien plus difficiles à réunir que les masses féodales étrangères, qui, reconnaissant déjà un chef suzerain, devaient toutes à la longue se concentrer en lui. Cependant l’Italie aussi aurait fini par obéir au plus fort, s’il n’y avait eu ce principe constant de réaction dans le pape, qui appelait toujours l’étranger pour écraser l’Italien prépondérant. Tant que les autres états européens furent eux-mêmes partagés en plusieurs provinces presqu’indépendantes, la nationalité italienne n’eut pas beaucoup à craindre des excursions que faisaient à l’envi les alliés ou les ennemis des papes. Mais lorsque, vers la fin du quinzième siècle, l’abolition des grands fiefs et l’établissement d’une armée permanente eurent rendu la France plus puissante ; lorsque la plus grande partie de l’Espagne fut réunie sous un seul sceptre par le mariage de Ferdinand et d’Isabelle, le sort de l’Italie fut bien plus compromis. Quand Machiavel écrivait, la France obéissait à François Ier, l’Espagne et l’empire à Charles-Quint. L’Italie n’était pour ces deux souverains qu’un champ de bataille que la démocratie avait déserté. L’auteur du Prince vit la force ascendante de l’élément monarchique, et voulut la faire tourner au profit de l’Italie. Il sentit que le premier devoir d’un Italien était celui de délivrer son pays du joug étranger, n’importe à quel prix et par quels moyens. À cet effet, il prêcha la tyrannie, lui montra tous les moyens et les élémens de succès, et s’adressant à la famille des Médicis, forte alors de l’appui du pape, il termina le Prince par ces mémorables paroles :

« Il faut saisir l’occasion, et montrer à l’Italie, après un si long-temps, son rédempteur. Je ne saurais exprimer avec quel amour il serait reçu par ces provinces qui ont tant souffert des irruptions étrangères. Qui pourrait dire la soif de vengeance, l’obstination, la piété, les larmes de ces peuples ? Quelle porte se fermerait au libérateur de l’Italie ? quel peuple lui refuserait obéissance ? Aurait-il à craindre aucune envie ? Y aurait-il un Italien qui lui refuserait hommage ? Cette domination des Barbares a révolté tout le monde. Il appartient à votre illustre maison de se jeter dans cette entreprise, avec ce zèle et cet espoir de succès que donne la sainteté de la cause. Notre patrie sera ennoblie par votre drapeau, et la prophétie de Pétrarque se réalisera. »

Machiavel appelait un tyran pour délivrer l’Italie. Les tyrans arrivèrent en foule, mais l’Italie attend encore son libérateur.

Dans ce même siècle, Florence fut illustrée par Michel-Ange, qui seul pourrait suffire à la gloire d’une nation. À côté de ces génies du premier ordre, il y eut une foule d’autres hommes qui partout ailleurs se seraient placés au premier rang. Guicciardini, Varchi, Cesalpino, Alamanni, nés dans des temps de liberté, conservèrent leur énergie après la chute de Florence, et tournèrent vers la culture des lettres des efforts qui n’étaient plus utiles à leur patrie. Mais ce qui montre plus que toute autre chose la force du génie florentin, c’est qu’après les règnes d’horrible mémoire d’Alexandre et de Côme de Médicis, il ait pu surgir Galilée, ce grand génie qui se trouve à la tête de toutes les découvertes scientifiques des modernes, Galilée non moins célèbre par ses travaux que par ses malheurs. Son influence créa un peuple d’illustres disciples, et ses recherches furent continuées avec autant de bonheur que de gloire, pendant tout le dix-septième siècle, par Torricelli, Castelli, Redi, et par l’académie del Cimento.

La nature, après avoir produit, dans l’espace de trois siècles, Dante, Léonard, Michel-Ange, Machiavel et Galilée, parut vouloir se reposer. Au dix-huitième siècle, la Toscane n’offrit que peu d’hommes remarquables ; car Magliabechi, Micheli et Salvini appartiennent plutôt au dix-septième siècle qu’au siècle suivant. On doit, cependant, citer Perelli, homme d’un savoir immense et géomètre du premier ordre, mais qui mourut sans laisser presqu’aucun ouvrage ; Targioni (d’une famille où la science est héréditaire), qui a écrit plusieurs ouvrages importans sur l’histoire naturelle et sur des matières d’érudition ; Soldani, prieur des Camaldules, naturaliste distingué, qui a attaché son nom à la découverte des aérolites. Mais l’homme le plus remarquable que la Toscane ait produit au dix-huitième siècle, c’est Cocchi, médecin célèbre, grand érudit, et le plus élégant écrivain de son temps.

Maintenant la Toscane se trouve dans une position plus favorable au développement des sciences et des lettres, que tous les autres états de l’Italie. Les habitans sont en général intelligens et spirituels ; l’instruction élémentaire y est assez répandue. Les journaux et les livres étrangers y arrivent avec facilité. Les établissemens scientifiques y sont nombreux, et des citoyens philanthropes ont pu y introduire, sans trop de difficultés, les méthodes de l’enseignement moderne. On trouve, dans toutes les classes de la société, une politesse et une douceur de caractère qu’on chercherait vainement ailleurs ; et si on ajoute à cela que la Toscane est la seule province italienne où la langue nationale soit populaire, on verra qu’il s’y trouve réunis tous les élémens nécessaires à un grand développement intellectuel. Mais cette même facilité de mœurs qui rend les crimes fort rares, et la cruauté presque impossible en Toscane, cet esprit léger et badin qui forme le charme de la société, ne sauraient se plier aux efforts soutenus qui seuls mènent aux grandes choses. Acquérir quelques notions faciles, obtenir une petite place, aimer à moitié une femme, pour s’endormir au sein de la beauté et non pour y puiser un principe d’énergie ; aller tous les jours aux Cascines, tous les soirs au théâtre de la Pergola, passer sa vie dans de médiocres plaisirs, fuir les grandes passions, les travaux sévères, et en général tout ce qui peut donner de la peine, voilà la vie accoutumée des Florentins. La patrie attend un meilleur avenir de ses jeunes fils. Il leur appartient de sortir de cette mollesse, de briser ces ignobles entraves.

Cependant nous devons signaler les hommes qui, surmontant ces obstacles, cultivent avec succès les lettres et les sciences. — Niccolini, auteur de plusieurs belles tragédies, s’est fait une réputation et une popularité méritées. Il débuta sur la scène tragique par des pièces faites d’après les anciens modèles, et la beauté de ses vers assura leur succès. Mais ses ouvrages ne répondaient pas aux besoins actuels de la société ; il le sentit lui-même, et s’élevant à une plus grande hauteur, il écrivit le Foscarini. Ce sujet national, dans lequel il peignait avec les couleurs les plus sombres et les plus vives les cruautés ténébreuses de l’aristocratie vénitienne, eut un succès dont on ne connaissait pas d’exemple en Italie. L’enthousiasme gagna toutes les classes, et l’on vit jusqu’à des paysans arriver des environs de Florence, assiéger en foule la porte du théâtre, y passer plusieurs heures, y prendre leurs repas, pour pouvoir entendre Foscarini. Animé par ce succès, Niccolini prépara une nouvelle tragédie qui était en même temps un plaidoyer en faveur de la nation italienne. Les Vêpres siciliennes, ce grand acte de vengeance nationale, avaient trouvé de sévères censeurs parmi d’illustres poètes étrangers. Niccolini a montré dans sa pièce que la première condition de la vie d’une nation, c’est de repousser les étrangers, et qu’il n’y a pas de pacte entre l’oppresseur et l’opprimé. Sa tragédie, qui pourrait se rapporter tout aussi bien au dix-neuvième siècle qu’au treizième, qui est et sera de tous les temps et de tous les peuples, fut reçue avec des transports d’enthousiasme. Il appartenait à un M. de La Noue, secrétaire de la légation française à Florence, de réclamer, au nom de Charles x, contre des expressions offensantes pour les Français, que le poète avait mises dans la bouche des Siciliens. Cette démarche, au reste, n’eut d’autres suites que le ridicule, et tomba devant un mot spirituel de M. de Bombelles, ministre d’Autriche à Florence, qui avait dit au diplomate français : « Vous ne voyez donc pas que, si l’adresse de cette lettre est pour vous, le contenu en est pour moi ? »

La première représentation des Vêpres Siciliennes fut marquée par un événement douloureux : la mère de Niccolini, dame fort âgée et aveugle, se fit conduire au théâtre, mais elle ne put résister à l’émotion qu’elle éprouva. Ramenée chez elle mourante, elle expira peu de jours après. Niccolini n’est pas seulement un poète illustre ; il est un des prosateurs les plus distingués de l’Italie. On lui doit un essai historique sur les circonstances qui amenèrent les Vêpres siciliennes, et cet ouvrage lui assure une place distinguée parmi les historiens de son pays. Il prépare depuis long-temps une vie de Michel-Ange. L’auteur du Jugement dernier méritait d’être peint par l’auteur de Procida.

Niccolini n’est pas le seul poète de la Toscane : Bagnoli, Borghi, Mancini, mériteraient une mention spéciale ; mais leurs ouvrages sont trop peu connus hors d’Italie pour que nous puissions essayer d’en donner ici l’analyse.

On s’occupe beaucoup en Toscane de recherches sur l’archéologie et sur l’histoire ancienne de l’Italie. M. Micali est l’auteur d’une Histoire de l’Italie avant la domination romaine, que M. Raoul-Rochette a traduite en français. Un juge compétent, M. Michelet, a dit récemment en parlant de Micali : Il est notre maître à nous tous qui nous occupons d’histoire romaine. M. Zannoni, secrétaire de l’académie de la Crusca, a publié, en société avec M. Montalvi, une description fort estimée de la galerie de Florence. On lui doit aussi des découvertes intéressantes sur divers points d’antiquaire, où il a fait preuve d’un grand savoir dans les langues anciennes. M. Ciampi, savant helléniste, s’est occupé avec succès de recherches sur l’histoire littéraire de la Toscane. M. Sestini, le Nestor de la numismatique, a publié un grand nombre d’ouvrages sur les médailles anciennes, qui sont connus et estimés dans toute l’Europe. Le chevalier Inghirami s’est dévoué à l’histoire de la Toscane. Ses monumens étrusques sont indispensables à tous ceux qui veulent étudier l’histoire ancienne de l’Italie. Les nouvelles découvertes du prince de Canino, les recherches de Niebuhr et d’autres savans, tendent à augmenter chaque jour l’intérêt qui s’attache aux restes de l’antique Étrurie.

L’histoire moderne est moins cultivée en Toscane. Le comte Baldelli, que des recherches biographiques sur les hommes célèbres de Florence avaient fait connaître avantageusement, aurait pu se faire une grande réputation par son ouvrage sur Marco Polo, si des considérations particulières ne l’avaient porté à écrire ce livre avec des idées trop surannées. Quelques jeunes savans, parmi lesquels se distinguent MM. Forti et Poggi, commencent cependant à se livrer à des études sérieuses sur l’histoire moderne. Ce dernier a publié un Essai sur les Livelles, ouvrage également important pour l’histoire et pour la jurisprudence.

Les sciences physiques et mathématiques, qui brillèrent tant en Toscane au dix-septième siècle, commencent à refleurir. M. Paoli et le comte Fossombroni occupent, depuis long-temps, un rang honorable parmi les géomètres. Le premier, dans ses belles recherches sur le développement des fonctions en séries, a eu la gloire difficile de deviner et de corriger un théorème important, dont Laplace avait donné seulement l’énoncé, et que le géomètre toscan trouva inexact. Le calcul des équations aux différences mêlées doit à M. Paoli des progrès importans. M. Fossombroni, très connu par les beaux travaux hydrauliques qu’il a fait exécuter dans la Valdichiana, a publié de belles recherches analytiques sur le mouvement des animaux. Le père Inghirami, habile astronome, a concouru avec un zèle et une activité extraordinaires à la carte céleste que fait publier l’Académie de Berlin ; on lui doit aussi une belle carte de la Toscane, pour laquelle il a déterminé un grand nombre de points astronomiques. L’Atlas statistique de M. Zuccagni-Orlandini, et un ouvrage du même genre que publie M. Repetti, contribueront sans doute à faire mieux connaître cette belle partie de l’Italie.

La physique proprement dite recevra une puissante impulsion de l’arrivée à Florence de MM. Nobili et Amici, qui ont quitté récemment le duché de Modène pour aller s’établir en Toscane. M. Nobili, de Reggio, suivit la carrière des armes sous Napoléon, et obtint fort jeune le grade de capitaine d’artillerie et la croix de la légion d’honneur. Rentré dans ses foyers après la chute de l’empereur, il s’occupa de physique, et publia différens ouvrages sur la partie théorique de la science. Sa Mécanique de la matière et son Traité d’optique contiennent des vues originales, mais trop hypothétiques. Cependant il sentit bientôt qu’il s’était engagé dans une fausse route : il quitta la région des hypothèses pour descendre à l’observation et à l’expérience. Il s’occupa d’électro-magnétisme et construisit un galvanomètre extrêmement sensible. De concert avec le professeur Baccelli, habile physicien de Modène, il fit une série d’expériences sur le magnétisme développé par rotation, dont la découverte est due à M. Arago. Mais leurs résultats furent contestés par l’illustre physicien français. On doit à M. Nobili plusieurs travaux importans : mais de tous les faits qu’il a observés, le plus connu, et celui dont on a parlé davantage, c’est la coloration des surfaces métalliques par le moyen de couches extrêmement minces qui s’y déposent, lorsqu’on décompose, par l’action de la pile, des solutions de certains sels dans lesquelles ces surfaces sont plongées. Ces phénomènes, qui paraissent avoir beaucoup de rapport avec les couleurs des couches minces observées par Newton, sont très intéressans pour la théorie, et très jolis à voir. Il paraîtrait, d’après quelques observations faites récemment à Paris, que ces couches offrent une espèce de cristallisation : au moins, il y a des observations de polarisation qui semblent l’indiquer. M. Nobili a répété récemment à Florence, avec le chevalier Antinori, les importantes observations de M. Faraday sur le développement de l’électricité par l’action des aimans. M. Arago avait découvert, il y a plusieurs années, que des corps qui, étant en repos, jouissaient d’un magnétisme extrêmement faible, ou qui même n’en avaient pas du tout, développaient des propriétés magnétiques très énergiques, lorsqu’on les mettait en mouvement. On pouvait prévoir dès-lors que le mouvement était une condition nécessaire pour augmenter les effets des aimans, et que s’il était possible de produire par leur influence un développement d’électricité, cet effet devait être rendu plus sensible par le mouvement. Cependant il a fallu plusieurs années pour qu’on fit l’expérience de cette manière. La gloire en est due à M. Faraday, mais MM. Nobili et Antinori ont répété cette observation avec bonheur, ont montré qu’on obtenait des secousses même dans les grenouilles à l’aide des aimans, ce que M. Faraday n’avait pas observé d’abord, et ont construit un appareil très simple pour obtenir l’étincelle électrique par l’action magnétique.

Tout le monde connaît le microscope de M. Amici. Cet instrument qu’il a perfectionné à plusieurs reprises, et dont le dernier que nous avons vu, et qui était achromatique, grandissait les objets seize millions de fois, a augmenté immensément les moyens de recherches des observateurs, et a rendu un service essentiel aux sciences physiques et naturelles. Cependant, dans ces agrandissemens presque fabuleux, il faut se donner le plus grand soin pour éviter les illusions d’optique, et surtout les phénomènes de distraction. M. Amici croit qu’il est toujours possible de les éviter en illuminant fortement les objets. Cet habile physicien s’est servi de son instrument pour répéter les observations de Corti sur le mouvement du suc de la chara. On sait qu’elles ont servi à M. Schultz, de Berlin, pour établir un double système de circulation dans les plantes : mais M. Amici, qui a répété les mêmes observations, croit que le botaniste prussien a été induit en erreur par des mouvemens que la lumière solaire ou des différences de température produisent dans les liquides contenus dans les vaisseaux des plantes qu’il a observées. M. Amici a établi un atelier où l’on construit les instrumens astronomiques les plus parfaits. On lui doit d’excellentes lunettes. Il avait imaginé autrefois un télescope vertical qui avait été approuvé à Milan, mais le changement de gouvernement a empêché que cet instrument ne fût jamais construit. Dans sa machine pour graduer les cercles, M. Amici ne se sert jamais de vis, mais toujours de microscopes. Il croit que le verre est la matière la plus propre pour construire les cercles gradués des instrumens astronomiques, et il se propose de mettre à exécution son idée qui avait reçu l’approbation du célèbre Piazzi. Lorsque nous l’avons vu pour la dernière fois, il voulait construire un cercle gradué en verre de six pieds de diamètre. On doit à M. Amici d’autres instrumens intéressans dont il n’a pas encore publié la description : nous citerons, entre autres, un horizon artificiel de mercure avec un couvercle de verre, dont la position était déterminée par une petite goutte d’alcool, et un niveau achromatique à mercure, de petite dimension, très utile pour les observations géodésiques. Il a publié, dans les Mémoires de la Société italienne, la description d’un télescope formé par un assemblage de prismes. Cependant cet instrument paraît devoir rester un objet de pure curiosité ; car, pour obtenir un agrandissement considérable, il faut multiplier tellement le nombre des prismes, qu’on est bientôt arrêté par la diminution de la lumière. Non-seulement M. Amici construit des instrumens astronomiques, mais il s’en sert avec une grande habileté, aidé de son fils, qui, jeune encore, s’est fait connaître par des recherches analytiques ; on leur doit la détermination de plus de deux cents étoiles doubles. M. Amici a été appelé récemment à Florence en qualité d’astronome pour remplacer Pons.

M. Antinori, que nous avons déjà nommé, a élevé un monument impérissable aux sciences italiennes, en publiant la collection des œuvres de Volta. Il est maintenant directeur du musée de physique et d’histoire naturelle, et il faut espérer que les puissans moyens de recherches qui se trouvent dans cet établissement seront dirigés par lui vers un but d’utilité publique, et qu’avec le concours d’hommes tels qu’Amici, Gazzeri, Lambruschini, Nobili, Savi, etc., il pourra faire revivre la gloire de l’académie del Cimento.

Florence est le siége d’un tribunal dont l’autorité n’est rien moins que reconnue dans le reste de l’Italie. C’est l’académie de la Crusca. Fondée au seizième siècle par des hommes d’un grand mérite, ni leurs travaux, ni les services qu’ils ont rendus à la langue italienne, n’ont pu faire oublier l’acharnement qu’ils montrèrent contre le Tasse. Au commencement du dix-septième siècle, les académiciens de la Crusca publièrent un vocabulaire qui précéda toutes les publications du même genre chez les autres nations, et qui, nonobstant ses imperfections, peut passer pour un prodige pour l’époque à laquelle il parut. Dans le courant du même siècle, le vocabulaire de la Crusca s’enrichit des travaux de Redi, de Dati, de Marchetti, de Magalotti, etc., qui, par un caractère particulier des savans de cette époque, cultivaient avec un égal succès les sciences et les lettres. La dernière édition de ce vocabulaire est de 1728 ; mais, depuis, plus de cent ans se sont écoulés, sans que les attaques violentes que l’académie a essuyées aient pu faire hâter ses travaux.

Les étrangers ne sauraient se rendre raison de l’importance qu’on attache, en Italie, au choix des mots et à l’arrangement des périodes. Ils supposent que des hommes qui peuvent tant s’occuper de paroles, manquent d’idées. Mais les personnes qui pensent ainsi ignorent complètement la nature de la langue italienne. En Italie, l’oreille de l’homme le plus grossier, le moins instruit, est sensible à l’harmonie d’une prose nombreuse et élégante. Les hommes du nord essaient de saisir la mélodie du chant et de la musique italienne ; mais pourront-ils jamais sentir l’harmonie de la prose et du langage vulgaire ?

Lorsqu’on voit Dante, Machiavel, Galilée, s’occuper de recherches grammaticales, on doit croire que ce n’est pas par défaut d’intelligence qu’ils se sont livrés à cette étude. Les Romains offrent des exemples frappans dans ce genre. Cicéron, plaçant un mot sonore à la fin d’une période harmonieuse, excitait des cris d’enthousiasme chez trente mille auditeurs ; César, qui certes avait autre chose à faire, écrivait sur la grammaire, et on sait qu’il apportait un soin tout particulier au choix des mots.

Florence a l’avantage de posséder un journal littéraire, l’Antologia, qui, dans les circonstances actuelles, est aussi bon qu’il est permis de l’espérer. Le directeur, M. Vieusseux, a eu à vaincre un grand nombre d’obstacles, et surtout l’inertie du pays. Sans doute ce journal serait meilleur, si tous les hommes distingués de la Toscane se rappelaient que, dans notre siècle, un journal est une puissance, et voulaient concourir, avec le directeur, à la propagation des lumières. Mais on aime mieux se tenir à l’écart, laisser quelquefois la rédaction à des mains plus zélées qu’habiles, et puis sourire malicieusement aux embarras du journal, sans songer que, dans ce cas, le mystifié, c’est le public. Cependant le directeur a trouvé d’utiles collaborateurs dans le talent de MM. Gazzeri, Montani, Forti, etc. Florence doit à M. Vieusseux un établissement littéraire très utile, où il réunit les journaux étrangers et les livres modernes les plus importans. Il est aussi l’éditeur d’un journal agraire, qui sert à la propagation des connaissances utiles dans les campagnes. Il serait bien à désirer que de semblables entreprises fussent plus efficacement encouragées.

La Toscane, qui compte à peine douze cent mille habitans, possède deux universités complètes, celle de Pise et celle de Sienne, et une demi-université à Florence. Ces moyens multipliés qui servent à répandre l’instruction, empêchent cependant que, dans un état qui jouit de ressources bornées, ces établissemens acquièrent tout leur développement. Il est impossible de trouver en Toscane autant d’hommes distingués qu’il en faudrait pour remplir dignement les nombreuses chaires des universités ; et d’ailleurs les places de professeur sont trop peu rétribuées pour qu’on puisse songer à appeler des savans étrangers. S’il y avait une seule université à Florence, elle suffirait toujours aux besoins de la Toscane, elle se recruterait parmi les hommes les plus distingués du pays, et profiterait des musées, des bibliothèques et des autres moyens d’instruction que possède la capitale. L’exemple de Paris, et ceux plus récens de Berlin et de Londres ont détruit le préjugé vulgaire sur les obstacles qu’offrent les grandes villes aux établissemens des universités.

Dans les dernières années, la mort a enlevé à la Toscane des professeurs du plus grand mérite. La mort de Vaccà a privé l’université de Pise du plus illustre chirurgien de l’Italie. Sienne a perdu Mascagni (qui s’était rendu célèbre par ses mémorables découvertes sur les vaisseaux lymphatiques), et Valeri, publiciste distingué. À ces pertes cruelles il faut ajouter celle de Radeli, naturaliste, qui a exploré, avec un rare talent et une prodigieuse activité, les contrées les plus éloignées des deux continens. Espérons que la jeunesse toscane rivalisera de zèle pour remplir les vides que nous venons de signaler, et se rendre digne de la gloire que lui ont léguée ses ancêtres. Elle en a les moyens : il lui suffira de le vouloir fortement.

Le petit état de Lucques, séparé de fait de la Toscane ; forme, sous le rapport littéraire, presque une dépendance du grand-duché. Son peu d’étendue ne lui a pas empêché de produire, de tout temps, des hommes distingués. Nous nommerons entre autres, parmi les vivans, le marquis Lucchesini (frère du célèbre diplomate de ce nom), savant helléniste, auquel on doit une traduction de Pindare et des recherches savantes sur l’alphabet primitif des Grecs ; M. Papi, auteur d’un voyage aux Indes orientales, et qui vient de faire paraître une Histoire de la révolution française, qui a eu beaucoup de succès. MM. Giorgini et Franchini se sont fait connaître avantageusement par différens ouvrages de mathématiques. Enfin MM. VoIpi, Massarosa, Cotenna, etc., cultivent, avec zèle et talent, diverses branches de la littérature et des sciences.

Les états de Parme et de Modène, quoique privés des ressources et des moyens que possède la Toscane, ont vu naître un grand nombre d’hommes éminens dans les sciences et les lettres ; mais malheureusement, dans le moment où nous écrivons, nous aurons plus à nous occuper des savans que l’exil a transportés sur la terre étrangère, que de ceux auxquels il a été permis de rester dans leur patrie. Nous avons déjà dit que Romagnosi et Rasori se sont retirés à Milan, et que Nobili et Amici sont à Florence. On verra, dans la suite de cet article, que d’autres savans de Parme et de Modène ont dû quitter leur pays.

Il faut placer à la tête des littérateurs de Parme Pietro Giordani, qui est sans contredit le plus illustre écrivain de l’Italie. Giordani, né à Plaisance dans le siècle dernier, fut nommé, pendant la domination française en Italie, secrétaire de l’académie des beaux-arts de Bologne. Après la chute de Napoléon, lorsque le pape Pie vii rentra dans les légations, Giordani fut le seul Italien qui osa prédire les maux incalculables qui pèseraient sur les Romagnes, si l’on n’améliorait pas l’administration de ces provinces. Dans un discours qu’il prononça en présence du cardinal-légat, et qui restera à tout jamais comme un monument de l’éloquence et du courage de son auteur, Giordani annonça que les temps avaient marché, que l’influence de la révolution française avait passé par là, et qu’il était désormais impossible de gouverner les légations avec les vieilles formules de la chambre apostolique. Le légat répondit en destituant Giordani, qui se tut, et laissa les événemens répondre pour lui, quinze ans après. Il se réfugia à Milan, où nous avons déjà dit qu’il fut l’un des rédacteurs les plus distingués de la Bibliothèque italienne. Ayant été forcé de quitter aussi la Lombardie, il a depuis changé souvent de résidence. Maintenant il vit à Parme. Giordani n’a jamais écrit un grand ouvrage ; mais la beauté de son style et la pureté extraordinaire de sa diction lui ont fait une si grande réputation, que la moindre chose de lui (un éloge, un article de journal) est presque un événement en Italie. Homme d’un savoir immense, profond helléniste, n’ayant pas d’égal dans la connaissance de la littérature italienne, Giordani a contribué puissamment à remettre en honneur la pureté de la langue de Dante. Le succès qu’il a obtenu devrait apprendre aux jeunes gens (qui malheureusement négligent trop souvent ces recherches) à s’armer d’un levier qui peut agir si heureusement sur les destinées de la patrie.

Il y a à Parme deux autres savans qui se sont beaucoup occupés de philologie italienne : M. Colombo, qui a publié un grand nombre d’observations importantes sur les anciens auteurs, et M. Pezzana, auquel on doit plusieurs volumes de Mémoires sur les écrivains parmesans, pour faire suite à la collection du célèbre père Affò. La bibliographie, qui est par elle-même une étude fort aride, devient une science importante, lorsqu’on l’applique à la biographie, à l’histoire et à la publication d’importans documens inédits. L’Italie a possédé en même temps trois bibliographes du premier ordre : Morelli à Venise, Audiffredi à Rome et Affò à Parme, qui, aidés d’une grande connaissance des langues anciennes et modernes et d’une érudition presque universelle, ont publié des travaux précieux sur l’histoire littéraire de l’Italie. Ces hommes laborieux et estimables ont formé une école. Manzi à Rome, Gamba à Venise, et Pezzana à Parme, soutiennent dignement l’héritage de leurs devanciers. Nous espérons que ce dernier, qui a déjà publié des pièces inédites fort intéressantes, fera paraître les lettres originales de Castelli, de Borelli, de Cavalieri et d’autres hommes célèbres du dix-septième siècle, qui se conservent dans la bibliothèque publique de Parme.

L’histoire des campagnes des Italiens en Espagne, par le major Vacani, a mérité les éloges de tous les militaires. Cet ouvrage, qui est fort intéressant sous le rapport stratégique, est d’une bien plus haute importance pour la gloire de la nation italienne. Il démontre que les Italiens, lorsqu’ils sont organisés, lorsqu’ils n’ont pas été livrés pieds et poings liés à un ennemi dix fois plus nombreux, lorsqu’ils n’ont pas été trahis par la politique étrangère, savent soutenir l’honneur de leur antique vaillance. Au reste, il serait temps que les étrangers, qui, de nos jours, nous ont emprunté Masséna, Bonaparte et Romarino, voulussent mettre fin aux plaisanteries de mauvais goût qu’ils se permettent encore sur le courage italien.

Les sciences physiques étaient cultivées à Parme avec le plus grand succès par le professeur Melloni, que les derniers événemens politiques ont forcé de quitter l’Italie. Melloni se fit connaître d’abord par un travail important sur la dilatation des vapeurs. Il s’associa ensuite avec M. Nobili dans la construction du thermo-multiplicateur. MM. Oerstedt et Fourier avaient cru pouvoir établir, dans leurs recherches sur le thermo-électricisme, qu’en prolongeant le circuit que devait parcourir le courant électrique, on affaiblissait toujours l’action totale. M. Nobili, en répétant leurs expériences, trouva, au contraire, qu’en multipliant le nombre des élémens, on pouvait augmenter indéfiniment l’effet produit. Il construisit sur ce principe un instrument très délicat qui faisait connaître les changemens de température par les déviations de l’aiguille aimantée. Cet appareil, dont l’effet était instantané, avait un grand avantage sur les thermomètres connus jusqu’alors, qui, employant toujours un temps plus ou moins considérable à faire connaître les changemens de la température, n’étaient d’aucune utilité lorsqu’il s’agissait de phénomènes instantanés, comme, par exemple, le froid qui se forme en faisant le vide dans la machine pneumatique ; froid qui se manifeste d’une manière très sensible par l’instrument de M. Nobili. Cependant M. Melloni eut l’heureuse idée de joindre à l’instrument de M. Nobili un miroir réflecteur qui le rendit tellement sensible et délicat, que son effet surpasse tout ce que l’imagination pourrait se figurer. Non-seulement la présence d’un nouveau corps quelconque, placé à la distance de plusieurs pieds de l’instrument, fait dévier l’aiguille d’un nombre considérable de degrés ; mais portant l’instrument dans l’intérieur d’une vaste salle, si l’on dirige successivement le miroir vers ses différentes parois, l’instrument montre toujours des différences notables de température, différences qu’aucun autre instrument ne saurait faire connaître. MM. Melloni et Nobili, forcés tous les deux de quitter leur patrie, vinrent à Paris l’année dernière, et avec le secours de la méthode ingénieuse qu’ils s’étaient créée, firent ensemble une série de belles expériences sur la chaleur. Dernièrement M. Melloni a découvert et établi, par un grand nombre d’observations, une propriété remarquable de la chaleur solaire. On sait qu’en décomposant par le prisme un faisceau de rayons solaires, la chaleur rayonnante se dispose différemment dans chaque couleur du prisme. Les rayons rouges en contiennent une très petite quantité qui augmente avec la réfraction, de manière que le maximum de température se trouve placé dans une bande obscure, située en-delà des rayons violets, pendant qu’à droite et à gauche de cette bande il existe des lignes isothermes qui se correspondent deux à deux, mais qui sont placées à des distances égales. Maintenant M. Melloni a découvert cette propriété importante, que si l’on fait traverser un liquide transparent successivement par ces rayons calorifiques, disposés de la manière que nous venons de dire, les pertes de température que ces rayons éprouveront seront proportionnelles aux angles de réfraction, de manière que les rayons qui accompagnent la bande rouge, par exemple, passeront tous, tandis que ceux placés dans la dernière bande obscure seront tous interceptés.

Parmi les professeurs de l’université de Parme, on doit citer spécialement Tommasini, qui a été l’un des propagateurs les plus distingués des doctrines de Rasori, et qui, en les professant d’abord dans sa chaire à Bologne, ensuite à Parme où il est maintenant, a contribué beaucoup à les répandre parmi les jeunes médecins.

Quoique le duché de Modène ait si peu d’étendue, les sciences y avaient reçu une heureuse impulsion d’une circonstance particulière qui en avait formé un centre scientifique. Dans le siècle dernier, un géomètre distingué de la Lombardie, Lorgna, voyant que l’obstacle principal au développement des sciences en Italie consistait dans le manque d’un centre qui facilitât les communications entre les savans, conçut l’heureuse idée de former une société composée de quarante des hommes les plus remarquables de l’Italie, liés entre eux par un lien commun, et correspondant avec un président et un secrétaire qu’ils choisiraient eux-mêmes. Lorgna légua une somme considérable pour l’impression des mémoires et pour les autres dépenses nécessaires. Mais les biens appartenant à la société étant situés dans le duché de Modène, à la restauration autrichienne, le duc ne voulut condescendre à laisser intactes ces propriétés qu’à la condition que le centre de la Société italienne resterait toujours fixé à Modène. De cette manière l’académie perdit de son indépendance. On a supposé, peut-être à tort, qu’elle était devenue l’instrument d’une faction, et sa réputation a diminué dans les derniers temps. Nous espérons que les membres de la Société italienne s’efforceront de repousser cette accusation en appelant parmi eux tous les hommes de talent, quelle que soit leur opinion. Cependant cette circonstance avait profité à Modène, et les sciences étaient cultivées avec succès, lorsque l’éloignement de MM. Amici et Nobili a fait perdre à leur patrie ses plus beaux titres de gloire.

Le marquis Rangoni, président de la Société italienne, est un homme fort savant ; on lui doit des recherches sur le calcul des probabilités et sur divers sujets de littérature. Il a encouragé et aidé de sa bourse une nouvelle société (l’Académie modenaise), qui a publié des mémoires intéressans. On doit à M. Lombardi, secrétaire de la Société italienne, une histoire littéraire de l’Italie au dix-huitième siècle. Cet ouvrage, fort utile, sert de continuation à Tiraboschi. Enfin nous citerons l’Essai sur la poésie provençale, par MM. Galvani, et le Musée lapidaire, par M. Malmusi.

Les sciences morales et politiques sont peu cultivées à Modène : ce n’est pas la faute des hommes, mais des institutions. On en a la preuve dans le professeur Rossi, né à Massa, et retiré maintenant à Genève, qui s’est fait, comme historien et comme publiciste, une réputation européenne. Son Traité du droit pénal a fixé l’attention de tous les publicistes, et les cours d’histoire qu’il donne chaque hiver à Genève attirent dans cette ville un grand nombre d’étrangers.

Ce tableau littéraire des duchés de Parme et de Modène montre mieux que tout ce que nous avons dit sur le Piémont, la Lombardie et la Toscane, la vérité de notre première assertion, que les talens ne sont pas plus rares en Italie que dans toute autre contrée de l’Europe ; car si deux petits pays qui, réunis, comptent à peine huit cent mille habitans, et où tous les élémens s’opposent au développement des lumières, si ces deux états ont pu produire, dans des circonstances si défavorables, des hommes tels que Amici, Giordani, Melloni, Nobili, Rasori, Romagnosi et Rossi, il faut qu’il y ait dans la terre italienne un germe de force et de génie qui brise toutes les entraves. Ce développement presque clandestin et illégal des talens devrait démontrer qu’il est impossible d’étouffer le génie en Italie, et qu’en l’essayant, on ne recueillera que la honte d’avoir tenté vainement une folle et atroce entreprise.


g. libri.
  1. Voyez les livraisons du 15 mars et du 15 juin.