Revues étrangères - La Vocation de madame Beecher-Stowe

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Revues étrangères - La Vocation de madame Beecher-Stowe
Revue des Deux Mondes4e période, tome 148 (p. 937-948).
LES REVUES ÉTRANGÈRES

LA VOCATION DE Mme BEECHER STOWE

Life and Letters of Hafriet Beecher Stowe, par Mme Annie Fields, 1 vol. Boston, 1898.


C’est en 1882 que Mme Beecher Stowe, alors âgée de soixante et onze ans, prit pour la dernière fois la parole en public. Ses éditeurs de Boston, profitant d’un séjour qu’elle faisait dans cette ville, avaient organisé en son honneur une grande soirée. Elle y vint, en compagnie de son frère Henry Ward Beecher, subit avec sa bonne grâce habituelle d’innombrables présentations, écouta des discours, des lectures de poèmes : puis, s’avançant au milieu de la salle, elle dit, de sa petite voix mesurée et tranquille :

« Je tiens à déclarer que je remercie mes amis, du fond du cœur. Et voilà tout. Ou plutôt non, car il y a encore ceci que je dois vous dire. C’est que si quelqu’un de vous éprouve le doute, ou le chagrin, ou la peine, s’il désespère de ce monde, je le prie de se souvenir de ce que Dieu a fait sous nos yeux. Qu’il songe que cette grande tristesse, l’esclavage, a disparu, à jamais disparu ! Tous les jours, dans le Sud où je demeure, je suis témoin de ce-miracle. Je vois autour de moi les humbles cases des nègres ; je vois comment les habitans de ces cases deviennent sans cesse plus riches ; j’y vois des hommes qui sont heureux de leur humble sort. Et certes ils ont besoin que vous preniez patience à leur égard. Ils ne sont point parfaits, loin de là ; et leurs défauts sont de très graves défauts aux yeux de leurs frères les blancs. Mais ils sont heureux, cela ne fait point de doute, et ils connaissent infiniment mieux que vous le secret du bonheur. Un vieux nègre, notre voisin, s’est acheté une maison, une belle maison à deux étages, avec une plantation d’orangers et un moulin à sucre. Il a en outre amassé une bonne somme d’argent. Rencontrant mon mari, l’autre jour, il lui a dit qu’il possédait vingt pièces de bétail, quatre chevaux, quarante poules, et dix enfans, tout cela à lui, lui appartenant en pleine propriété. Eh bien ! voilà ce qu’un noir, jadis, n’aurait pas pu dire, et cet homme lui-même a attendu soixante ans de pouvoir le dire. Vous voyez qu’il ne faut jamais désespérer du monde, ni de Dieu ! »

L’auteur de la Case de l’Oncle Tom négligeait seulement d’ajouter que, si un tel « miracle » s’était réalisé, si quelques années avaient suffi pour transformer l’esclave du Sud en un citoyen libre, c’était à elle surtout qu’en revenait le mérite. Elle n’avait, au reste, nul besoin de l’ajouter. Tous ses auditeurs le savaient, l’Amérique entière le proclamait tous les jours. Et nous-mêmes, pour lointain que nous apparaisse désormais le souvenir de l’Oncle Tom, nous n’avons pas oublié pourtant que ce roman fut, suivant l’expression de Michelet, « le plus grand succès du siècle, » toute une race ayant trouvé en lui « l’évangile de la liberté. »

Mme Beecher Stowe n’était pas, d’ailleurs, sans se rendre compte de cette énorme importance de son livre ; mais ce n’était pas sa modestie seule qui l’empêchait d’y faire allusion. Ou, plus exactement, sa modestie ne se bornait point à l’empêcher d’y faire allusion : elle l’avait, en outre, de très bonne heure, conduite à croire qu’une œuvre comme celle-là ne pouvait pas être simplement le fruit de son effort personnel, et qu’une force supérieure devait la lui avoir inspirée. L’année même où fut publiée la Case de l’Oncle Tom, en 1852, Mme Stowe racontait à une de ses amies que son frère, dans une lettre qu’il venait de lui écrire, lui disait sa crainte que le succès du livre n’eût pour effet de l’induire en orgueil, au grand dommage du salut de son âme. — « Le pauvre garçon, ajoutait-elle, s’inquiète bien à tort ! Il ne sait pas que ce n’est pas moi qui ai écrit le roman. » Et comme son amie s’étonnait de cet aveu imprévu : — « Non, reprit Mme Stowe, ce n’est pas moi qui ai écrit l’Oncle Tom ! Je me suis contentée de transcrire ce que j’ai vu. — Et pourtant vous n’avez jamais été dans le Sud, où se passent les scènes que vous avez racontées ? — Non, en effet ; mais tout le livre m’est apparu sous la forme de visions, se succédant l’une à l’autre ; et je n’ai fait que les traduire en paroles. — Vous avez tout au moins arrangé les détails ? — Pas même cela, je vous assure. On m’a reproché d’avoir fait mourir Eva ! Hélas ! je n’ai pu l’éviter ! J’en ai été moi-même plus affligée que je ne saurais dire. C’était pour moi comme un deuil dans ma propre famille ; et après avoir raconté la mort d’Éva, je suis restée quinze jours sans toucher une plume. — Et l’oncle Tom, saviez-vous aussi qu’il aurait à mourir ? — Oh ! oui, je l’ai su dès le premier jour, mais je ne savais pas comment il mourrait ; c’est seulement au terme de mon travail que la scène de sa mort m’a été révélée. »

Encore pourrait-on ne voir là qu’une manière de parler : tant d’autres romanciers nous ont dit, ou fait savoir, que leurs récits leur étaient apparus « sous la forme de visions ! » Mais Mme Beecher Stowe n’y mettait pas de métaphore. Toute sa vie, avec une obstination et une bonne foi admirables, elle s’est défendue d’être l’auteur de la Case de l’Oncle Tom. Elle s’en est défendue dans ses lettres, dans ses conversations, dans les préfaces qu’elle a écrites pour les diverses éditions du roman. « C’est à Dieu, et non pas à moi, que revient tout l’honneur de ce livre, » déclarait-elle dans son Avertissement au lecteur français publié en tête de la traduction de Mme Belloc. Et trente ans après, elle le déclarait encore. Se promenant, un soir, dans le parc de Newport, elle fut accostée par un capitaine de vaisseau en retraite, son voisin, qui lui dit qu’il avait lu naguère « avec beaucoup de plaisir et de profit » la Case de l’Oncle Tom, et qu’il était très heureux d’en connaître l’auteur. — Mais ce n’est pas moi qui en suis l’auteur ! fit la vieille dame, d’un ton décidé. — Pas vous ? Et qui donc, alors ? — C’est Dieu qui en est l’auteur ! Il m’a dicté le livre, je me suis bornée à transcrire ! » A quoi le loup de mer répondit gravement : Amen ! et telle fut la fin de leur entretien.

Le loup de mer, qui était un sage, avait sans doute senti que la vieille dame disait vrai. Oui, il y a certainement quelque chose d’extraordinaire, pour ne pas dire de miraculeux, dans la fortune de ce petit livre qui, surgissant à l’improviste, eut aussitôt pour effet de retourner l’opinion, de rendre populaire une cause jusque-là dédaignée, et de changer la vie de tout un pays. Le livre n’était rien qu’un roman, et assez médiocre, ou tout au moins d’un art assez pauvre, composé et écrit avec une inexpérience enfantine. Et l’auteur ne manquait pas seulement de l’expérience littéraire : elle ne connaissait pas même, on vient de le voir, les régions et les mœurs qu’elle prétendait décrire. Cent ouvrages avaient paru, avant le sien, qui semblaient avoir plus de chances d’attendrir ou de convaincre. Mais ils avaient passé inaperçus ; et celui-là, du jour où il parut, remua l’univers. Traduit dans toutes les langues, où n’a-t-il point pénétré, où n’a-t-il point répandu, avec la haine de l’esclavage, le désir passionné d’un régime plus humain ? Et n’est-ce pas chose naturelle que, effarée elle-même d’un succès à ce point prodigieux, Mme Stowe ait toujours refusé de s’en attribuer le mérite ?

La chose est si naturelle que, aujourd’hui encore, bon nombre de théologiens anglais et américains s’accordent à reconnaître, dans la Case de l’Oncle Tom, une œuvre directement inspirée par la Providence. Ces messieurs seraient prêts à dire, avec Mme Stowe, que « c’est Dieu qui a écrit » le fameux roman. « Jamais, avant ni après, Mme Stowe n’a rien produit de comparable à ce livre, » nous affirme l’un d’eux, dans la dernière livraison de la London Quarterly Review ; « ses autres romans sont agréables, caractéristiques, pleins de renseignemens curieux sur les hommes et les choses de son temps ; et tous reflètent admirablement l’âme à la fois très simple et très haute de la pieuse femme-enfant qui les a conçus. Mais nous voyons toujours comment elle les a conçus, à quelle source elle les a puisés, par quels moyens elle a donné une forme artistique aux matériaux divers qu’elle y recueillait : tandis que nous ne voyons rien de tout cela, au contraire, pour le seul livre qu’elle ait écrit sous une inspiration d’en-haut, sous la même inspiration qui a, jadis, appelé Jeanne d’Arc à sauver la France de la domination anglaise, et à sauver l’Angleterre de son funeste désir de souveraineté européenne. »

L’idée ne me serait pas venue, je l’avoue, de rapprocher la mission De Mme Stowe de celle de Jeanne d’Arc, ni de considérer la bergère de Domrémy comme « appelée d’en haut à sauver l’Angleterre. » Mais surtout il m’est impossible d’admettre que le caractère inspiré de la Case de l’Oncle Tom consiste en ce qu’on ne devine pas « comment il a été conçu, à quelle source l’auteur l’a puisé, et par quels moyens elle a donné une forme artistique aux matériaux divers qu’elle y recueillait. » Je reconnais bien que la Case de l’Oncle Tom ne ressemble en rien aux autres romans de Mme Stowe, Dred, la Fiancée du Pasteur, Ma Femme et moi ; j’ajouterai même que ces romans sont, au point de vue littéraire, infiniment meilleurs que la Case de l’Oncle Tom, plus vivans, plus agréables, écrits avec un sens plus juste de la composition et du style[1] La Fiancée du Pasteur, en particulier, est un des plus beaux livres qu’une femme ait écrits. Et tous ces livres sont de véritables romans, les œuvres d’une femme de lettres toujours encore un peu inexpérimentée, mais très intelligente, très sensée, très désireuse de bien faire, et toute frémissante de noble passion. La Case de l’Oncle Tom est autre chose, cela ne saurait faire de doute : elle a été « conçue » autrement, « puisée » à d’autres « sources, » et l’on comprend qu’elle ait eu une autre destinée. Mais de ce qu’elle est différente des œuvres postérieures de Mme Stowe, de ce qu’elle leur est même littérairement inférieure, il ne s’ensuit point qu’on doive y voir le fruit direct de l’inspiration divine. Ce n’est point là qu’est le miracle en elle, si miracle il y a. Et l’étonnement du rédacteur de la London Quarterly Review m’étonne d’autant plus, que je le trouve exprimé dans le compte rendu d’un récent ouvrage américain dont le principal mérite consiste, précisément, à nous montrer de la façon la plus évidente comment Mme Beecher Stowe a été amenée à « concevoir » la Case de l’Oncle Tom, à quelle « source » elle l’a « puisée, » et par quels moyens elle l’a revêtue de sa « forme artistique. »


On ne saurait en effet imaginer une biographie plus complète, ni plus intelligente et plus « suggestive » que celle que vient de consacrer à Mme Beecher Stowe une dame américaine qui l’a beaucoup connue et aimée. Mme Annie Fields, poète elle-même, et de grand talent. Parmi l’énorme masse de documens divers qu’elle avait entre les mains, Mme Fields s’est attachée, avec un tact incomparable, à ne choisir que ceux dont l’intérêt documentaire se doublait d’une réelle signification psychologique ; et il lui a suffi ensuite de relier l’un à l’autre, par quelques lignes de commentaire ou d’explication, ses extraits du Journal intime, de la correspondance, et des autres écrits de son amie pour nous introduire très profondément dans l’intimité de cette âme d’élite. En quatre cents pages d’une lecture charmante, son livre nous apprend de Mme Beecher Stowe tout ce que nous avons besoin d’en savoir : il nous renseigne sur ses goûts et ses sentimens, il nous fait suivre, d’année en année, la formation de son caractère et le progrès de sa pensée. Et toute la vie de l’auteur de la Case de l’Oncle Tom nous y apparaît dans sa belle simplicité, une véritable vie de femme chrétienne, pieusement employée au service du bien.

Mais des deux parties de cette longue vie, l’une antérieure, l’autre postérieure à la publication du fameux roman, c’est incontestablement la première qui offre pour nous le plus d’intérêt. Après l’Oncle Tom, Mme Beecher Stowe est devenue une femme de lettres, une femme célèbre aussi, ce qui ne pouvait manquer d’insinuer dans sa vie un peu de convention, pour ne pas dire de banalité. Et sans doute nous avons grand plaisir à la voir s’accommoder de la gloire avec un doux sourire enfantin, toujours simple et bonne, le cœur toujours rempli de rêves généreux. Ses lettres à George Eliot, charmantes de fraîcheur et de belle humeur, sa correspondance avec son mari et ses frères, ses angoisses patriotiques durant cette Guerre de Sécession où l’on peut bien dire que c’est elle qui a emporté la victoire, tout cela achève de nous inspirer pour elle une sympathie mêlée de respect. Mais nous n’en avons pas moins l’impression que, dès la publication de l’Oncle Tom, le rôle qu’elle avait à jouer se trouve fini, que son œuvre est faite, et que ses productions littéraires même les plus remarquables, ses romans, ses nouvelles, ne sont plus que des passe-temps où elle se divertit. Et il n’y a pas au contraire une seule page, dans le récit de ses années d’enfance et de jeunesse, qui ne nous la montre s’apprêtant de toute son âme à la tâche qu’elle va accomplir, ou plutôt qui ne nous la montre poussée, à son insu, vers l’accomplissement de cette grande tâche. Car s’il n’est pas vrai que la façon dont elle a écrit l’Oncle Tom ait désormais pour nous rien de mystérieux, nous ne pouvons nous empêcher, en revanche, de reconnaître la trace d’une intervention providentielle dans la façon dont elle a été, dès le début, prédestinée à l’écrire, et dont toutes les circonstances de sa vie l’y ont insensiblement préparée. C’est d’ailleurs de quoi elle-même avait conscience, quand elle faisait remonter à Dieu le mérite et l’honneur de son œuvre. Dans une admirable lettre qu’elle écrivait à son fils, en 1882, elle disait que ce qui constituait l’unité de sa longue vie, c’était « d’avoir eu à toute heure, depuis l’enfance, un sentiment très vif et très profond de la présence éducatrice et directrice de Jésus auprès d’elle. » Et en effet c’est comme si, pendant les quarante premières années de sa vie, une force supérieure l’eût sans cesse tenue par la main, raffermissant, la guidant, l’empêchant de s’arrêter avant l’heure qui convenait pour l’action décisive.

Son éducation, ses amitiés, les milieux divers où elle a vécu, tout a toujours concouru à créer, autour d’une âme naturellement romanesque, une étrange atmosphère d’exaltation mystique et sentimentale. La voici d’abord élevée par sa mère, personne nerveuse, souffreteuse, d’une dévotion presque maladive, et dont le seul rêve était d’armer ses huit enfans pour le service de Dieu. « Un seul souvenir précis me reste de ma mère, » écrira plus tard Mme Beecher Stowe. Je me rappelle qu’un dimanche matin, comme nous passions en courant devant elle, pour aller de la nursery au salon, elle nous arrêta et nous dit, de sa douce voix : N’oubliez pas que le jour du Seigneur doit être sanctifié ! »

A quatre ans l’enfant, ayant perdu sa mère, passe quelque temps chez sa grand’mère, qui se fait lire par elle, tour à tour, ses deux ouvrages favoris : les Évangiles et les Essais du Dr Johnson. « Elle s’était formé de chacun des apôtres une image si distincte et si vivante qu’elle nous parlait d’eux comme de ses amis. Les remarques de Pierre, notamment, ne manquaient jamais d’amener sur ses lèvres un sourire indulgent. — Le voilà bien ! nous disait-elle. Comme c’est lui, toujours actif, toujours prêt à intervenir ! » Et l’enfant, à son contact, s’accoutumait à revêtir, elle aussi, d’une forme sensible toutes ses émotions et toutes ses pensées. Elle dévorait les Mille et une Nuits, Don Quichotte, écoutait avec délices les récits de voyages de ses oncles ; et parfois elle se surprenait à faire des vœux, comme sa grand’mère, pour le prompt retour des États-Unis sous le sceptre du roi Georges.

Elle revint ensuite chez son père, théologien imperturbable, et une autre éducation commença pour elle. Les Mille et une Nuits furent remplacées par la Prédestination de Toplady, les Sermons de Bell, la Philosophie morale de Paley. Elle avait douze ans lorsqu’elle remporta le premier prix de style, à l’Académie de Litchfield, pour une composition dont le sujet était : L’ Immortalité de l’âme peut-elle se prouver à ta lumière de la nature ?

Mais l’ardeur d’enthousiasme qui était en elle ne faisait que s’aviver sous cette discipline. Quand elle entendit lire, pour la première fois, la déclaration d’indépendance des États-Unis, un grand flot d’orgueil patriotique envahit son cœur. « J’aurais voulu, nous raconte-t-elle, pouvoir donner ma vie à cette cause sacrée. » Et elle ajoute que dès ce moment « elle aspirait de toute son âme à faire quelque chose, elle ne savait quoi, à lutter pour son pays, à se révéler au monde par un acte héroïque. » C’est cette aspiration qui désormais ne la quittera plus, qui l’étouffera et la torturera, jusqu’au jour où elle lui aura enfin trouvé l’issue que l’on sait.

Un jour, elle entend dire par son père, à table, que Byron est mort. « Je suis désolé de cette mort, ajoute M. le docteur Beecher. Je gardais toujours l’espoir que Byron vivrait pour faire quelque chose pour le Christ. Quelles hymnes merveilleuses il aurait pu chanter ! » Et voilà que l’enfant, à peine sortie de table, grimpe sur une colline dominant la ville ; elle s’étend parmi les fleurs, contemple le ciel, et pense longtemps, longtemps, à ce qu’est devenue l’âme de Byron. Le dimanche suivant, son père prend la mort du poète pour thème de son sermon. Il déplore que des dons aussi précieux soient restés stériles, faute de s’être employés à une œuvre digne d’eux. Il exalte l’héroïsme, proclame la nécessité des grands hommes, s’étend sur le rôle providentiel qu’ils ont mission de remplir. Sa fille l’écoute, elle boit ses paroles. Et le lendemain, tandis qu’elle lit les Sermons de Toplady, elle songe au sort bienheureux de ces hommes qui peuvent agir, transformer le monde d’un élan de leur cœur[2].

A treize ans, après avoir appris le latin pour lire Virgile et Tacite, elle écrit une tragédie romaine en vers, Cleon, dont Mme Fields nous donne quelques fragmens bien curieux. Un souffle tout stoïcien s’y fait jour, sur la gaucherie de la forme. On sent que la jeune fille est pleine de son sujet, qu’elle s’indigne de toute son âme contre la cruauté de Néron, et que c’est elle-même qui, par la bouche de Cleon, proclame devant l’empereur l’ardeur de sa foi.

Aussi bien ne tarde-t-elle pas à trouver une occasion de faire, pour son propre compte, une proclamation du même genre. Un dimanche d’été, elle croit entendre la voix du Christ, qui lui demande de venir à lui. Elle court dans la chambre de son père, se jette dans ses bras, et lui dit : « Père, je me suis donnée à Jésus, et il m’a prise ! »

Mais ce don d’elle-même ne lui suffit pas. Elle a besoin d’agir, et l’inaction où elle se voit condamnée va jusqu’à lui ôter le courage de vivre. « Je ne me sens d’aptitude pour rien, écrit-elle à sa sœur en 1827, et je me désole de n’être pas morte dans mon enfance, au lieu de vivre, comme je le fais, pour être à charge à moi-même et aux autres. Vous ne sauriez imaginer combien je souffre, par instans, à me trouver si faible, si inutile, si dépourvue de toute énergie. Je passe mes nuits sans dormir, je ne cesse de pleurer et de me lamenter. »

C’est vers le même temps qu’elle écrit dans son journal, après une lecture de Corinne et d’une biographie de Mme de Staël : « Bien des parties du roman, bien des parties du caractère de Mme de Staël me sont allées au cœur. Mais en Amérique, des sentimens ardens et absorbans comme ceux-là deviennent encore plus profonds, plus passionnés, et plus maladifs, par suite de la constante réserve extérieure que nous imposent les formes plus rigides de notre vie sociale. Ne pouvant s’épancher au dehors, ces sentimens brûlent à l’intérieur jusqu’à consumer toute l’âme, n’y laissant après eux que de la poussière et des cendres. Et tel me paraît avoir été le résultat de l’intensité excessive avec laquelle mon esprit a toujours pensé et senti, sur tous les sujets qui se sont présentés à lui. Cette flamme intérieure a fini par tout dévorer en moi, et ainsi, jeune encore, je me trouve incapable de prendre part à aucun des sentimens de mon âge. Toutes les formes de l’enthousiasme, — qu’il se soit agi de la nature, ou de l’art, ou de la religion, ou des émotions du cœur, — je les ai toutes éprouvées avec une force si ardente et si absorbante que mon âme en est désormais absolument épuisée. »

Mais la jeune fille se trompait : la flamme qui brûlait en elle n’était pas près de s’éteindre. C’est elle qui la poussait, les années suivantes, à fonder des écoles modèles, à envoyer des nouvelles aux revues et des articles aux journaux, à se constituer la conseillère de ses amies, de ses frères, et de son père lui-même. « Vous me dites que vos aspirations littéraires ont failli être un piège pour vous, écrit-elle à son frère Edouard en 1829 : oui, moi aussi j’ai eu la même impression. Et je ne puis jamais penser sans des larmes d’indignation que tout ce qui est beau, et aimable, et poétique dans les œuvres de l’art a été offert en hommage à d’autres autels qu’à celui du Christ. Oh ! n’y aura-t-il donc jamais un poète au cœur élargi et purifié par l’Esprit-Saint, qui veuille employer à des sujets dignes de ces ornemens toutes les grâces de l’harmonie, tous les enchantemens de l’émotion, de l’éloquence, de la poésie ? Mais pour ce qui est de moi, peu m’importe à quel service le Seigneur me réserve. Je sens du moins qu’il compte sur moi, et je ne Veux pas que ma vie reste sans emploi. Tout ce qu’il m’adonne de talent, je le mettrai à ses pieds, trop heureuse s’il daigne en accepter l’hommage. Il saura bien doubler mou pouvoir, me donner la force qu’il donne à ses ouvriers ! »

Je ne serais pas surpris que le mariage d’Henriette Beecher n’eût été encore qu’un effet de son besoin d’agir et de se dévouer. Deux ans durant, elle s’était ingéniée à distraire, à consoler, à rappeler à la vie un jeune érudit ami de son père, le professeur Stowe, à le tirer du désespoir où l’avait plongé la mort de sa femme. Et quand, après ces deux ans, elle consentit à prendre auprès de lui la place de la morte, qui avait été son intime amie, peut-être y fut-elle amenée moins par l’amour que par la compassion, par l’espoir de rendre ainsi au malheureux savant l’énergie et l’activité que son chagrin lui avait enlevées. Elle attendait beaucoup de lui, le croyait appelé à produire de grandes choses. A peine mariée, elle le détermina à partir pour l’Europe, où elle voulait qu’il étudiât l’organisation des universités ; et sans cesse elle lui prodiguait les conseils, les encouragemens, avec une sollicitude toute maternelle. « Ah ! lui écrivait-elle, si j’étais un homme, et à votre place, comme je saurais profiter d’un pareil voyage ! »

Elle-même, cependant, isolée, malade, accablée des plus cruels soucis matériels et moraux, toujours elle cherchait de nouveaux débouchés au torrent de passion qui coulait en elle. Tantôt elle écrivait de petits traités d’édification, tantôt elle aidait son frère à diriger un journal politique ; ou bien encore elle s’occupait de recueillir, de cacher des esclaves fugitifs, et de les faire sortir des États-Unis. Non qu’elle fût encore une « abolitionniste ; » mais elle ne pouvait voir une souffrance sans lui livrer aussitôt son âme tout entière. Et tandis que les récits de ces misérables l’accoutumaient à considérer l’esclavage comme un des plus odieux fléaux de l’humanité, elle voyait, d’autre part, les apôtres de l’abolitionnisme raillés, persécutes, abandonnés sans défense à la haine de leurs adversaires. Sous ses yeux mêmes, à Cincinnati, une troupe de possesseurs d’esclaves venait un jour assiéger, envahir, saccager les bureaux d’un petit journal anti-esclavagiste. Mme Beecher-Stowe sentait son cœur se gonfler. Qu’une occasion s’offrît, et le feu qui couvait en elle allait enfin éclater.

Cette occasion lui fut donnée par la fameuse Loi des Fugitifs, qui, votée au Congrès de 1850, renforçait d’une sanction nouvelle la légalité de l’esclavage. Mme Fields raconte qu’elle reçut un jour une lettre de sa belle-sœur qui lui disait : « Henriette, si je savais comme vous manier une plume, j’écrirais quelque chose pour faire sentir à la nation entière quelle chose maudite c’est que l’esclavage. » Mme Stowe lut cette lettre à haute voix, devant toute sa famille assemblée, et quand elle eut fini, se levant de son fauteuil avec une expression inspirée : « Oui, s’écria-t-elle, j’écrirai quelque chose de tel ! » Et le mois suivant elle répondait à sa belle-sœur que, aussi longtemps que son enfant dernier-né lui réclamait tous ses soins, elle n’était guère en état de s’occuper d’écrire, mais que cependant elle écrirait le livre qu’on attendait d’elle, puisque aucun nouveau Luther ne surgissait pour prendre en sa main la cause de Dieu. En avril 1851, les premiers chapitres de la Case de l’Oncle Tom étaient envoyés au directeur de l’Ève nationale[3].

« Deux ou trois chapitres du roman avaient paru dans le journal, — c’est elle-même qui nous le raconte, dans la préface d’une édition illustrée de son livre, — lorsque l’auteur reçut une lettre d’un jeune éditeur de Boston, J. P. Jewett, qui demandait l’autorisation de publier l’Oncle Tom en volume. Mais il ajoutait qu’il ne pourrait publier le roman qu’en un seul volume, et qu’il craignait que, sous sa forme originale, il ne fût trop long. Il lui rappelait que le sujet était impopulaire, qu’on en avait déjà les oreilles rebattues. Mme Stowe répondit que ce n’était pas elle qui faisait le livre, que le livre se faisait de lui-même, et qu’elle ne pouvait songer à l’arrêter ou à le raccourcir. Le sentiment qui l’avait poussée à écrire la dominait sans cesse avec plus d’intensité, jusqu’au moment où, après avoir achevé le récit de la mort de Tom, elle eut l’impression que toute sa force vitale l’avait abandonnée. Elle eut alors à traverser une période de découragement profond et cruel. Quelqu’un la lirait-il ? Quelqu’un entendrait-il sa voix ? Cet appel où elle avait mis son cœur, son âme, son esprit et sa volonté, qu’elle avait tiré vraiment de tout le sang de son cœur, cet appel resterait-il vain, comme étaient restés vains déjà tant de soupirs des malheureux noirs, tant de leurs prières et tant de leurs larmes ? On venait précisément d’arrêter et d’emprisonner, à Washington, toute une troupe d’esclaves fugitifs. Plusieurs d’entre eux étaient des jeunes gens instruits, cultivés, pour qui l’esclavage était intolérable. Quand on les mena à la prison, à travers les rues de la ville, une jeune femme nommée Emilie Edmonson, qui faisait partie de leur troupe, répondit à quelqu’un qui l’insultait au passage que, « loin d’avoir honte, elle était fière de l’effort qu’elle avait fait vers la liberté. » C’était le sentiment d’une héroïne : mais elle et ses compagnons n’en furent pas moins condamnés à être vendus aux enchères.

« La Case de l’Oncle Tom fut publiée en volume le 20 mars 1852. Les doutes de l’auteur sur le résultat de son cri d’appel ne tardèrent pas à se dissiper. Dix mille exemplaires se vendirent en quelques jours, trois cent mille en moins d’une année. On lut le livre partout, et de tous les coins des États-Unis, l’auteur reçut des témoignages d’ardente sympathie. L’indignation, la pitié, la détresse, qui longtemps avaient pesé sur son âme, semblaient passer tout entières dans l’âme de ses lecteurs...

« Dieu tout-puissant avait dès lors décrété la libération de la race opprimée. Et bien que les Présidens, les Sénateurs et les Représentans se fussent accordés à déclarer qu’ils y étaient opposés, de grands signes contraignirent la nation à entendre la voix qui lui disait, du haut des deux : Laisse mon peuple s’en aller en paix ! La Case de l’Oncle Tom, dans la ferveur qui l’a produite, dans la passion qu’elle a soulevée, n’était que le premier de ces signes, dont nous avons vu se succéder la miraculeuse série. Et maintenant la guerre est finie, l’esclavage n’est plus qu’un souvenir. La destinée de la Case de l’Oncle Tom est désormais accomplie. »


Voilà donc comment ce livre fameux a été « conçu. » La « source » où l’auteur l’a puisé, c’était son cœur même, un cœur qui, depuis quarante ans, s’armait d’enthousiasme et de foi, dans l’attente obstinée d’une grande action à remplir. Et voilà pourquoi, malgré l’insuffisance de ses « matériaux » et la médiocrité de sa « forme artistique, » Mme Beecher Stowe avait le droit de dire de lui que « c’était Dieu qui l’avait écrit ! »


T. DE WYZEWA.

  1. Voyez, sur ces romans de Mme Beecher Stowe, les articles de John Lemoinne, de Cucheval-Clarigny, et de Mme Th. Bentzon, dans la Revue du 1er novembre 1856, du 1er novembre 1839, et du 1er avril 1812.
  2. « Mon père, nous raconte Mme Beecher Stowe, avait aussi la plus vive admiration pour Napoléon. Il aimait à dire que c’était un héros, et qu’on devait regretter qu’il eût fini par échouer. Quand on lui objectait le caractère de Napoléon, son ambition, son manque de scrupules, etc., il répondait en comparant ces défauts à ceux des Bourbons, qui avaient remplacé le héros sur le trône de France. « Des âmes non moins corrompues, et, en outre, nulle valeur personnelle ! » Il disait que l’autorité d’un méchant hardi et intelligent valait mieux que celle d’un méchant faible et stupide. L’article du Dr Channing sur Napoléon le révoltait. « Pourquoi s’évertuer à appliquer à Napoléon les règles strictes de la perfection chrétienne, nous répétait-il, tandis qu’on ne s’avise jamais de les appliquer à aucun autre souverain, général, ou homme d’État d’à présent ? »
  3. Tout le chapitre e la mort de l’oncle Tom fut écrit en deux heures. Mme Stowe l’écrivit dans une chambre d’hôtel, à Andover, où elle était venue reprendre des forces. Une après-midi d’été, comme elle se préparait à sa sieste quotidienne, la scène surgit brusquement devant ses yeux, avec tous ses détails, la visite de Georges, les soupirs du vieil esclave, ses dernières paroles. Elle s’assit à sa table, écrivit d’une seule traite le chapitre entier, et l’envoya, sans le relire, à l’imprimerie de l’Ève nationale. Elle disait souvent que, si son manuscrit s’était perdu en route, elle aurait été absolument hors d’état de le recommencer.