Revues étrangères - Le Roman italien en 1897

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Revues étrangères - Le Roman italien en 1897
Revue des Deux Mondes4e période, tome 144 (p. 695-706).
REVUES ÉTRANGÈRES

LE ROMAN ITALIEN EN 1897

L’Incantesimo, par E. A. Butti ; Roberta, par Luciano Zuccoli ; l’Invisibile, par Domenico Ciampoli, etc.

J’ai signalé ici, il y a deux ans[1], — peut-être voudra-t-on se le rappeler, — les principaux résultats d’un voyage entrepris par un journaliste italien, M. Ugo Ojetti, « à la découverte des écrivains » de son pays. Un vrai voyage de découverte, en effet, puisqu’il a conduit M. Ojelti de Naples à Milan, de Pise à Ancône, et qu’il lui a fait lier connaissance avec des hommes que jamais, jusqu’alors, il n’avait eu l’occasion de voir. Mais, encore que la description de la figure de ces hommes, de leur logement et de leur manière de vivre tienne, dans son récit, une place considérable, ce n’est pas seulement les « écrivains italiens » que le jeune explorateur s’était, à l’origine, proposé de « découvrir ». Son enquête avait une portée plus large et plus haute. Il avait résolu de se rendre compte par lui-même, une bonne fois, de ce qui en était au juste de& chances d’avènement d’une certaine « renaissance latine », dont on parlait beaucoup, dans ce temps-là, comme devant se produire d’un moment à l’autre. Cette renaissance allait-elle vraiment se produire ? et quand ? et sous quelle forme ? Voilà ce qu’il avait rêvé de savoir, et de nous dire ; et lorsque les écrivains qu’il interviewait avaient fini de l’entretenir d’eux-mêmes et de leurs confrères, il ne manquait pas de leur demander leur avis sur cette belle promesse d’une « renaissance latine ».

Les réponses qu’il recevait, malheureusement, n’étaient pas faites pour le mettre à l’aise. La plupart des écrivains italiens admettaient bien qu’un prochain réveil du génie latin serait la chose du monde la plus désirable : et plusieurs se piquaient même de connaître la forme précise, l’unique forme sous laquelle il pouvait se produire. Mais outre que, sur ce second point, ils n’étaient guère d’accord, chacun assignant à la renaissance latine un programme différent d’après le genre particulier de ses propres travaux, il n’y en avait au total qu’un très petit nombre qui crussent à la proximité d’une telle renaissance. Les uns disaient que la littérature italienne aurait d’abord à se créer une langue ; d’autres, qu’elle aurait à se débarrasser des influences étrangères ; d’autres, au contraire, qu’elle aurait encore à s’en imprégner davantage. Et, — phénomène assez singulier, ou, si l’on veut, assez naturel, — la grande majorité de ces messieurs s’entendaient à exclure, en tout cas, de tout droit à faire partie d’une renaissance latine, présente ou future, celui de leurs confrères qui seul, par l’éclat de ses œuvres, avait ramené sur la littérature italienne les yeux de l’Europe. C’était lui pourtant, M. Gabriel d’Annunzio, qui, on s’en souvient, nous avait donné à tous l’illusion d’un soudain renouveau du génie latin. Mais voilà que, dans l’Italie entière, des juges d’une autorité incontestable l’accusaient, sinon de manquer de talent, du moins d’avoir un talent étranger à l’esprit de sa race, et mieux fait pour entraver que pour produire une « renaissance latine » ! Ils lui opposaient, qui M. Fogazzaro, qui M. Verga, sans compter ceux qui lui opposaient Manzoni, ou encore Pétrarque. Et tout cela avait beau nous être transmis par M. Ojetti sur un ton léger et plein de bonne humeur, notre désarroi n’en était que plus grand. Nous nous disions seulement, en manière de consolation, que si la renaissance latine arrivait à se produire quelque jour, elle trouverait bien le moyen de s’affirmer par des œuvres, sans qu’il y eût besoin d’aucune interview pour nous en certifier l’existence. Et, par ailleurs, une conclusion certaine ressortait pour nous de l’intéressante enquête de l’explorateur italien : qu’il s’agît d’une renaissance ou d’un simple progrès, ou même d’un recul, nous avions l’impression qu’un changement était en train de se produire dans la littérature d’outre-monts. On était las des anciens genres et des anciennes formules ; une inquiétude profonde agitait les esprits, et, d’année en année, la lutte littéraire devenait plus vive. Quelque chose de nouveau se préparait, à coup sûr, mais sans que personne pût en deviner encore la nature, ni les caractères.

Deux ans se sont passés depuis lors, et le changement que nous attendions s’est, en effet, produit. Mais, hélas ! ce changement n’avait rien d’une renaissance ! Le nombre des livres s’est accru, et le nombre des auteurs. On s’est essayé à de nouveaux genres et à de nouvelles formules. Mais non seulement le vieux génie latin ne s’est pas réveillé : on dirait même que nul ne s’attarde plus à espérer son réveil. Des divers programmes exposés dans les interviews de M. Ojetti, en vain on en chercherait un qui se soit réalisé. La littérature italienne n’est devenue ni plus plastique, ni plus philosophique, ni plus cosmopolite, ni plus italienne. Et si l’on ne saurait nier qu’elle ait énormément changé, les critiques même les plus optimistes sont contraints d’avouer qu’elle n’eût guère perdu à rester ce qu’elle était.

Le changement qu’elle a subi est, d’ailleurs, difficile à bien définir. Et peut-être, si fâcheux qu’il soit, a-t-il eu surtout pour cause un fait des plus heureux : la reconnaissance, désormais unanime et incontestée, du remarquable talent de M. d’Annunzio. Car le temps n’est plus où les écrivains italiens refusaient à l’auteur du Triomphe de la Mort le droit d’être des leurs, et, dédaigneusement, nous reprochaient de le prendre au sérieux. Personne ne songe plus même à lui opposer M. Verga, ni M. Fogazzaro, honnêtes et consciencieux conteurs qu’une telle comparaison ne pouvait qu’amoindrir. On s’accorde enfin à le tenir pour un artiste merveilleusement doué, original jusque dans l’imitation, hardi et charmant, et tout imprégné, en outre, du génie latin. Quels que soient les défauts de ses livres, leur grâce est la plus forte ; et on ne lui demande plus que d’en écrire de nouveaux.

Il n’en écrit point, cependant, amusé sans doute par d’autres projets. Les Vierges aux Rochers attendent toujours leur suite, et c’est à peine si, depuis deux ans, il a publié autre chose qu’un petit poème dramatique d’une vingtaine de pages. Mais tandis qu’il se repose, son influence croit et s’étend autour de lui, de telle sorte que pas un roman italien ne paraît plus, désormais, qui n’en soit rempli. Jeunes et vieux, tous ses confrères la subissent, souvent à leur insu. Ils imitent ses sujets, son style, ses artifices poétiques. Ils imitent même ses imitations ; et l’on voit repasser dans leurs livres, revêtues de la forme spéciale qu’il leur a donnée dans les siens, les théories philosophiques de Nietzsche, ou encore les vagues images de Rossetti et des préraphaélites anglais. Mais comme, avec tout cela, ils ne lui ressemblent en rien, étant surtout des esprits clairs, positifs, et d’ordinaire un peu secs, ces innombrables emprunts qu’ils lui font se plaquent, en quelque sorte, à la surface de leurs livres ; et c’est pour nous une impression à la fois piquante et mélancolique, de découvrir, sous cet appareil factice de mysticisme et de perversité, de bonnes petites histoires d’autrefois, les plus innocentes du monde.

Encore l’influence de M. d’Annunzio n’est-elle pas la seule qu’ils subissent, ni, à beaucoup près, la plus regrettable. Ils se montrent très préoccupés, aussi, des nouvelles théories, ou plutôt hypothèses de la science, et en particulier de celles qu’inventent tous les jours, avec une fécondité et une assurance imperturbables, les « anthropologues », « criminologues », « psycho-physiologues » italiens de l’école de M. Lombroso. On sait combien cette école est active et bruyante, et l’insistance qu’elle met à transformer en des lois générales de menus faits observés en passant. Mais peut-être ne se rend-on pas compte de l’énorme importance qu’elle a su prendre, en Italie, et du contre-coup vraiment extraordinaire qu’elle y a produit, dans les domaines les plus divers de la vie intellectuelle. Sur vingt livres italiens qui paraissent à présent, dix au moins sont manifestement inspirés des doctrines lombrosistes ; et dans la plupart des dix autres ou peut être assuré de trouver à chaque page quelques-unes de ces formules imposantes et vides qui constituent, en somme, le plus clair des conquêtes scientifiques du professeur de Turin. « Dégénérescence », « sexualité », « type mattoïde », voilà des mots qu’on rencontre, à présent, jusque dans les poèmes, et dans les romans-feuilletons. Le plus gros succès littéraire est allé, cette année, à un ouvrage de M. Niceforo, la Criminalité en Sardaigne, où l’on apprend que la Sardaigne est, au point de vue psychologique, divisée en zones, et que dans chacune de ces zones l’instinct naturel du crime se traduit sous une forme différente : c’est un peu comme si, en s’appuyant sur un examen statistique des faits-divers de nos journaux, on nous disait qu’à Belleville le délit endémique est le « coup du père François », tandis que Grenelle a le monopole du « vol à la tire », et que le « vol à l’américaine » se produit de préférence dans les environs de la gare Saint-Lazare. Un autre criminologue, M. Sighele, étudie, dans un gros ouvrage plein de termes nouveaux, la criminalité sectaire, et démontre, avec une égale certitude, que tous les membres d’une secte, religieuse ou politique, contractent, en s’y affiliant, le germe d’une maladie morale particulière, qui les prédispose aux impulsions criminelles. « Crime », « criminel », « criminalité », delinquente, delinquenza, il n’est plus guère question d’autre chose dans la littérature italienne. Les Chroniques criminelles de MM. Ferrero et Sighele trouvent plus de lecteurs que les romans les plus pathétiques ; et ceux-ci, du reste, ne manquent point de faire une part considérable à « l’impulsion criminelle », dans la trame de leurs aventures, sans compter que le héros y est toujours un « dégénéré supérieur », et souvent un « épileptoïde », comme il convient aux hommes de génie.

Tout cela donne, naturellement, à la nouvelle littérature italienne un caractère très spécial ; et c’est cela qui l’a tant changée, depuis deux ans, mais dans un sens tout à fait différent de celui que pouvaient nous faire prévoir les pronostics recueillis par M, Ojetti. L’influence de M, d’Annunzio et celle de M. Lombroso l’ont rendue à la fois scientifique, nietzschéenne, préraphaélite, et criminologique. Les romans italiens s’appellent maintenant l’Invisible, l’Automate, Jacques l’Idéaliste ; et l’Invisible est une explication psycho-physiologique des phénomènes spirites ; l’Automate raconte les aventures galantes d’un jeune homme à impulsions fatales ; Jacques l’Idéaliste est une dissertation sur les divers moyens de faire son bonheur en ce monde. La Faute d’une femme honnête, de M. Enrico Castelnuovo, est un gros roman tout employé à débattre l’intéressant problème que voici, et qui était bien digne, en effet, d’occuper un compatriote de M. Niceforo : pourquoi faut-il qu’une femme honnête ne puisse faillir sans porter aussitôt la peine de sa faute en devenant enceinte, tandis que les femmes perdues peuvent, au contraire, passer impunément d’un amour à l’autre, être toujours amantes sans jamais être mères ? L’étonnant problème ! Et combien, à supposer qu’il eût quelque fondement réel, combien il y avait d’intérêt à le discuter !

Je serais désolé, après cela, de paraître injuste pour les jeunes romanciers italiens : d’autant plus que certains d’entre eux ont un talent très réel, et que, si l’influence de M. Lombroso n’a guère été pour eux, jusqu’ici, d’aucun profit littéraire, il n’en pouvait être de même de celle d’un artiste tel que M. d’Annunzio. Celle-ci a, dès maintenant, sensiblement rehaussé, sinon la portée, du moins le ton du roman italien. Les livres de tous ces jeunes gens sont, autant que j’en puis juger, beaucoup mieux écrits que ceux des romanciers de la génération précédente, ou, en tout cas, avec plus d’art. Les images y sont plus abondantes et plus fortes, les périodes plus amples, le rythme plus sonore. Au lieu de la simplicité un peu sèche du style de M. Verga et de son école, la nouvelle prose italienne pécherait plutôt par un excès d’emphase ; mais c’est incontestablement une prose poétique, mieux appropriée qu’aucune autre au génie de la langue ; et l’honneur en revient tout entier, incontestablement, au poète du Triomphe de la Mort et des Vierges aux Rochers.

Le tort de ces écrivains n’est nullement, d’ailleurs, qu’ils subissent l’influence de M. d’Annunzio, ni même celle du professeur Lombroso. Leur tort est de ne laisser agir ces influences, comme je l’ai dit, qu’à la surface de leurs livres, de telle sorte qu’elle se trouve encombrée d’une masse de termes, de formules, et de développemens sans le moindre rapport avec le fond des sujets. Qu’on imagine un bon roman d’amour avec un mariage à la fin, ou un tableau de mœurs campagnardes, ou une aventure d’adultère du genre « parisien », tout cela traité simplement, à la façon ordinaire, et parfois même d’agréable façon ; mais qu’on imagine tout cela entremêlé à chaque instant de professions de foi nietzschéennes, ou de commentaires psycho-physiologiques, ou encore d’un étalage de perversité tout à fait hors de propos et n’ayant d’excuse que de s’appuyer sur la théorie du sur-homme, ou sur celle de la « lutte pour la vie ». C’est l’impression que font la plupart de ces livres, comme si les auteurs les avaient remaniés après coup, afin de les mettre à la mode du jour. Comment ne pas regretter qu’ils ne les aient point publiés plutôt tels qu’ils les avaient conçus, au risque de paraître vieux-jeu, et de rester en marge de la Renaissance Latine ?

Voici, par exemple, l’Enchantement, le nouveau roman de M. Butti[2]. C’est l’histoire d’un jeune homme délicat et naïf, Aurelio Imberido, qui, passant l’été sur la rive d’un lac du nord de l’Italie, y fait la rencontre d’une belle jeune fille, et se sent peu à peu entraîné vers elle. Longtemps il résiste à cet entraînement, par un mélange d’orgueil et de timidité. Il s’est mis en tête que l’amour est un sentiment inférieur dont le penseur et l’homme d’action, surtout, doivent se garder avec soin. Et, un jour qu’il se trouve en tête à tête avec la jeune fille, il ne résiste pas au désir de lui exposer cette théorie, un peu pour l’étonner, un peu pour se garantir soi-même contre l’amour qui grandit en lui. Sur quoi la belle Flavia se laisse fiancer ii un autre homme, ce dont le jeune misogyne est profondément atterré. Il se décide alors à déclarer son amour, mais la jeune fille refuse de l’entendre. Elle n’a pas oublié la profession de foi qu’il lui a faite : avec de telles idées, il serait homme à lui reprocher d’avoir entravé son génie ! Et Aurelio se désole, tantôt maudissant ses idées, tantôt s’y raccrochant avec frénésie, jusqu’à ce qu’enfin, auprès du lit de mort d’une vieille parente qu’ils ont soignée en commun, Flavia et lui, poussés par un instinct plus fort que toutes les raisons, tombent amoureusement dans les bras l’un de l’autre.

C’est là, comme l’on voit, un petit roman sentimental assez anodin, mais simple, gracieux, et pouvant donner lieu à plus d’une scène touchante. M. Butti l’a, du reste, fort habilement traité, à quelques singularités près, que je vais signaler tout à l’heure. La figure de la jeune fille, surtout, est dessinée, ou plutôt esquissée, avec beaucoup d’art ; et l’on ne saurait trop louer les nombreuses descriptions qui accompagnent le récit ; trop nombreuses peut-être, mais variées à souhait, colorées, vivantes, dignes de l’admirable nature qui les a inspirées. Jamais encore, ni dans l’Ame, ni dans l’Automate, M. Butti n’avait montré d’aussi précieuses qualités de poète et de peintre. Et si, malgré la différence des sujets, sa Flavia rappelle un peu l’Hyacinthe du Triomphe de la Mort, si le style de ses descriptions fait inévitablement songera celui des paysages de M. d’Annunzio, n’est-ce pas une preuve des heureux effets qu’a déjà produits, en Italie, l’influence d’un maître justement célèbre ?

Mais l’influence de M. d’Annunzio a produit, dans l’œuvre de M. Butti, d’autres effets moins heureux. Elle a notamment conduit le jeune romancier à parsemer ses récits de digressions philosophiques, morales, et scientifiques qui, dans un sujet du genre de celui qu’il s’était choisi, ne pouvaient manquer de paraître déplacées. Et de fait, on n’imagine pas combien ces digressions abondent dans l’Enchantement, combien elles y ont peu de rapport avec l’action, et combien elles dénaturent le caractère de celle-ci, sans profit pour la beauté, ni pour la vérité. A chaque page, M. Butti s’interrompt d’être lui-même, pour imiter la manière et jusqu’aux expressions de M. d’Annunzio. Il s’efforce de donner aux simples amours d’Aurelio et de Flavia les proportions d’un vaste symbole poético-scientifique, sans s’apercevoir qu’une telle entreprise n’est point de son fait, que son sujet ne comporte pas des prétentions aussi hautes, et qu’un tour plus simple l’aurait mieux servi.

Il nous avertit, d’abord, dans son Avant-propos, que le roman qu’il nous offre est le début d’un grand cycle. Son objet est de nous y montrer « l’action dissolvante et destructrice exercée sur l’individu par un principe élémentaire, général et continu comme la Mort, opérant peut-être avec moins de promptitude, mais à coup sûr avec autant d’intensité et d’efficacité. » Ce principe est l’Amour, et l’on se demande avec stupeur comment, même dans tout un cycle de romans, les amours d’Aurelio et de Flavia pourront mettre en lumière cette « action dissolvante sur l’individu. » Flavia est si douce, si ingénue, si peu disposée à incarner un « principe élémentaire » ; et Aurélio. avec toutes ses théories, est un si bon petit amoureux !

Je sais que M. Butti ne l’entend pas de cette manière, et que de son Aurelio, en particulier, il prétend faire un être supérieur, le type de ce sur-homme dont rêvent, à présent, tant de romanciers du Nord et du Midi. « La solitude et la vie contemplative l’avaient, nous dit-il, accoutumé aux réflexions larges et synthétiques... Il avait une tête d’une noblesse singulière, qui suffisait à le faire reconnaître pour le produit d’une race d’élite, dirigée de siècle en siècle, par une série de générations successives, vers le sommet de l’espèce... Dernier descendant d’une famille aristocratique, qui avait donné à l’histoire plusieurs noms illustres de capitaines et de diplomates, dès l’enfance il avait senti le besoin de dominer, de se faire un chemin au travers de la foule, de remplir le monde de sa personne et de son génie. Peu à peu, dans la retraite, ses tendances natives de dominateur se précisèrent : les enseignemens de la philosophie positive, et surtout ceux de la sociologie et de l’économie politique, lui ouvrirent un immense horizon d’action. » Ainsi il fut amené à former le plan d’une sorte de ligue, où les trois aristocraties de la naissance, de la fortune, et de l’intelligence s’uniraient pour résister aux progrès de la démocratie. Plan que M. Butti juge magnifique « d’audace et d’insolence », et dont il ne se lasse pas de nous ressasser les détails. Son héros y pense nuit et jour : il sent que son âme, « asservie à un aussi haut idéal, est désormais incapable des sentimens inférieurs du sacrifice et de l’amitié » ; et c’est pour travailler librement à la réalisation de son plan — en d’autres termes, pour écrire, dans les revues, de graves études de sociologie — qu’il s’interdit tout contact avec la femme, « cet être bas et mauvais, le plus terrible ennemi de la personnalité, le démon symbolique de l’Espèce, destructeur de l’individu. » L’amour n’est pour lui — et aussi, comme on l’a vu, pour M. Butti — que « l’éternelle duperie, le stratagème de la nature pour conserver l’Espèce. » Il lui reproche « d’avoir la personnalité », d’être « une indigne renonciation de l’homme à sa supériorité naturelle », ou encore d’être « la fonction bestiale et immonde commune à tous les êtres vivans, et attestant clairement l’ignominie de nos origines. » Il demande compte aux femmes, « mères, sœurs, épouses, amantes », de leur indifférence pour « la science et la philosophie », pour « les grandes révolutions de la société moderne. » Il estime que le devoir de l’homme supérieur est de les mépriser, comme d’ailleurs tous les êtres faibles, « les esclaves », ou encore les « barbares ». Se promenant un matin avec sa bien-aimée, il aperçoit un-vieux pêcheur qui s’épuise à ramer. « Voilà, s’écrie-t-il, un être indigne de ma compassion ! La fatigue, pour lui, n’est pas une douleur. Et que sont ses souffrances en regard des miennes ? La souffrance de l’humanité inférieure est le résultat logique, nécessaire, presque providentiel, de la lutte pour la vie entre les individus de notre espèce ! Et je serais un lâche en même temps qu’un sot, si, devant le spectacle de cette souffrance, je me laissais aller à un sentiment de révolte contre les lois immuables de l’existence, qui sont aussi celles du progrès ! »

Le seul devoir des êtres tels que lui est en effet, — il le dit encore à sa chère Flavia, — de « développer leur propre individualité dans toute sa puissance, en l’étendant aussi loin que le permettra la résistance extérieure ». Voilà sa morale, la morale que, sans l’intervention de la malheureuse Flavia, il aurait été capable d’imposer au monde ! Et tout cela, il faut bien l’avouer, est déjà assez déplaisant à lire dans les poèmes philosophiques de Nietzsche ; mais que penser d’un roman où tout cela survient sans rime ni raison, se superposant au récit des premières amours d’un jeune dadais ?

Je pourrais signaler, dans la forme du roman de M. Butti, dans ses artifices de composition et d’expression, bien d’autres témoignages non moins typiques des deux influences que j’ai dites. La grand’mère d’Aurelio nous est présentée comme « atteinte d’un commencement de dégénérescence nerveuse qui l’empêche de jamais fixer sa pensée. » La brune Flavia, l’héroïne, est accompagnée, à travers tout le livre, d’une de ses cousines, Luisa, qui n’a vraiment pour rôle que d’être blonde, et de former ainsi avec Flavia une sorte de groupe préraphaélite, à la manière de celui des trois sœurs des Vierges aux Rochers. Mais ce ne sont là que des détails ; et j’ai hâte d’en venir à un second roman italien récemment paru, la Roberta de M. Zuccoli, où les mêmes influences se montrent, sinon à un plus haut degré, du moins plus clairement encore et avec plus de dommage pour l’intérêt du récit.

Roberta est l’histoire de deux sœurs dont Tune, Roberta, est phtisique, tandis que l’autre, la belle veuve Emilia, resplendit au contraire de vie et de santé. Les deux sœurs habitent ensemble une villa aux environs de Gènes ; elles s’aiment tendrement ; et Emilia emploie toutes ses forces à soigner Roberta, s’obstinant à espérer pour elle une guérison dont personne, d’ailleurs, n’ose lui avouer l’impossibilité. Mais un soir, la malade ayant eu des crachemens de sang, on amène près d’elle un nouveau médecin, un homme jeune et beau, qui ne tarde pas à s’emparer du cœur d’Émilia. Désormais ce n’est plus que par devoir, presque à regret, que la belle veuve continuera de se sacrifier à sa sœur : de telle sorte que celle-ci, se sentant enfin devenue à charge, et apprenant en outre que ses jours sont comptés, s’enfuira devant elle, au hasard des routes, avec le vain rêve de connaître, elle aussi, fût-ce pour en mourir, les joies de l’amour et de la liberté.

Telle est la trame de ce petit roman, dont le sujet ne manque pas d’une certaine vérité tragique. M, Zuccoli a voulu, évidemment, nous montrer quelle part d’inexorable et amére fatalité entre jusque dans nos sentimens les plus intimes, pour les modifier à sa fantaisie. Il n’y a pas d’affection si solide, qu’elle soit sûre de résister à toutes les circonstances ; et Émilia elle-même ne peut s’empêcher d’oublier son ancienne tendresse pour sa sœur Roberta, le jour où celle-ci lui apparaît comme un obstacle, sur le chemin d’un bonheur nouveau qu’elle aperçoit devant elle. Mais une conception aussi simple d’un tel sujet n’était point faite pour suffire à l’ambition de M. Zuccoli. Imprégné comme il l’était des poèmes de M. d’Annunzio, et davantage encore, peut-être, des manuels de vulgarisation scientifique en vogue dans son pays, il a prétendu revêtir ses personnages d’une signification supérieure.

Emilia est devenue pour lui le symbole de l’Espèce, cette fameuse « Espèce » dont M. Butti, déjà, nous avait tant parlé. Dans Roberta, il a incarné la dégénérescence ; et du conflit qui se produisait dans l’âme des deux sœurs il a prétendu faire une façon de microcosme de la lutte pour la vie. Mais le pire malheur est que, pour accentuer ce caractère symbolique de ses personnages, il a cru devoir leur prêter, pour ainsi dire, des sentimens « scientifiques », ce qui par instans les rend ridicules, et d’autres fois tout à fait déplaisans. Quelques citations, d’ailleurs, permettront d’en juger.

Voici d’abord, au début du livre, Émilia qui se désole d’un nouveau crachement de sang survenu chez sa sœur. « Et, par un raffinement satanique de son imagination, une foule d’épisodes rians se présentèrent à son esprit, allant à l’encontre de son désespoir. Puis, par une association d’idées malencontreuse, elle se rappela des pages qu’elle avait lues, des paroles qu’elle avait entendues sur la loi de sélection, sur la nécessité mathématique de la mort précoce. Sans doute sa petite sœur était inapte à soutenir le choc de l’existence : elle portait en soi la plaie mortelle d’une antique race épuisée. Elle paraissait avoir été conçue dans une nuit de névrose... » Mais je ne puis me résigner à traduire la suite des rêveries de cette jeune femme, que l’auteur nous représente comme le modèle de la parfaite santé du corps et de l’esprit. « Tu t’attaches à un monstre, lui soufflait sa raison. Tes efforts ne serviront qu’à prolonger une agonie, et à te communiquer à toi-même des germes mortels. »

La préoccupation de ces « germes » joue un rôle énorme dans la vie morale d’Émilia. Une nuit, après un cauchemar, la malheureuse Roberta s’échappe de son lit, réveille sa sœur, et la supplie de la prendre un instant près d’elle. « Les regards d’Émilia parcoururent le corps dévêtu de la jeune fille, ce corps moite d’une moiteur contagieuse. L’instinct de la vie se révoltait en elle contre l’idée d’un sacrifice sans raison. » Si bien que Roberta, tremblante de terreur et d’angoisse, dut retourner toute seule dans sa chambre. « Ne t’attache pas à elle, disait encore à sa sœur la voix du bon sens : elle est condamnée. Tu es du côté de la vie, et elle, de la mort. Tu as les droits de ceux que le génie de l’Espèce a créés pour l’entretien de son intégrité : Roberta n’a que le devoir de renoncer, devoir que lui imposent son mal et le danger de la contagion. »

Sur ce point de morale particulier, cependant, la sage Émilia est en désaccord avec un autre des représentans de l’Espèce dans le roman, le jeune médecin Cesare Lascaris. Celui-ci estime en effet, lui aussi, que c’est « absurdité pure » pour une personne bien portante de s’attacher à une créature « dégénérée et vouée à la mort » ; mais il déclare que les créatures de cette espèce ont « le droit de vivre autrement que nous, qui sommes sains, et qui représentons l’exemple. » — « Enlevez donc le masque de votre visage, leur dit-il, jetez au loin l’hypocrisie atavique ! Soyez libres ! »

Lui-même, d’ailleurs, en bon évolutionniste, s’il se résigne à garder « l’hypocrisie atavique », ne se fait pas faute, au moins, de jeter loin de lui ce qu’il appelle « les illusions de l’altruisme. » On n’imagine pas un être plus profondément égoïste, ni d’une façon plus consciente et plus raisonnée. C’est lui qui, au nom de l’Espèce, travaille délibérément à détacher Émilia de sa sœur moribonde. Et cependant, la « sensualité » est chez lui si développée, d’une façon si normale et si intégrale, qu’il ne peut se résigner à aimer séparément aucune des deux sœurs. Il trouve qu’à elles deux elles se complètent ; et, tantôt l’une après l’autre, tantôt même ensemble, c’est à toutes les deux que va son désir. « La blonde maladive s’était liée pour toujours dans son esprit à la vigoureuse brune, sa sœur. »

Mais à quoi bon poursuivre ces citations, ou en chercher d’autres du même genre dans d’autres romans ? Le lecteur sait maintenant quel étrange et détestable fruit ont produit, dans la jeune littérature italienne, ces soi-disant doctrines scientifiques et philosophiques dont on nous affirmait naguère que leur action serait toute spéculative, et que jamais elles ne descendraient dans la pratique de la vie. Les y voilà descendues, ou tout au moins en train d’y descendre. Déjà elles sont sorties du domaine abstrait de la science pour entrer dans le drame et dans le roman. Ce sont elles qui, à Copenhague, inspirent Peter Nansen ; elles qui, en Italie, conduisent les écrivains d’un talent incontestable, tels que M. Butti et M. Zuccoli, à représenter comme légitimes, normales, conformes aux exigences de l’Espèce, les façons de penser et d’agir les plus monstrueuses. N’y a-t-il pas là un réel danger ? Et le moment ne serait-il pas venu de se mettre sérieusement en quête d’un vaccin moral, capable de prémunir les âmes contre une contagion plus fâcheuse cent fois que celle que redoute l’héroïne de M. Zuccoli, et qui lui fait refuser d’accueillir dans ses bras sa sœur mourante, sa sœur bien-aimée ?


T. DE WYZEWA.

  1. Voyez, dans la Revue du 15 septembre 1893, le compte rendu du livre de M. Ojetti. Alla Scoperta dei Letterali.
  2. Le Charme, ou le Sortilège traduiraient peut-être plus clairement sinon plus littéralement le titre italien : l’Incantesimo.