Revues étrangères - Les Confessions d’un capitaine prussien

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Revues étrangères - Les Confessions d’un capitaine prussien
Revue des Deux Mondes6e période, tome 22 (p. 933-944).

REVUES ÉTRANGÈRES


LES CONFESSIONS D’UN CAPITAINE PRUSSIEN

Zwanzig Jahre als Infanterieoffizier in den Reichslanden, par Hans Pommer, capitaine en retraite, ex-chef de compagnie du 1er régiment d’infanteterie du Haut-Rhin. — Un vol. in-18, Francfort-sur-le-Main, Neuer Frankfurter Verlag, 1914.

Ayant entrepris de nous communiquer les impressions et réflexions de tout ordre que lui a laissées un très honorable séjour de plus de vingt années dans l’armée prussienne, le capitaine Hans Pommer s’est cru tenu de nous offrir tout d’abord, dans la préface de son petit livre, ce qu’on pourrait appeler la garantie « matérielle » d’une sincérité qui, d’ailleurs, ne saurait faire de doute pour aucun de ses lecteurs :

Lorsqu’un officier en retraite publie un ouvrage où il critique librement l’organisation militaire de son pays, c’est chose naturelle que l’on veuille connaître, avant tout, le degré de créance que mérite sa critique, ainsi que les motifs qui la lui ont inspirée. Dans le cas présent, la portée documentaire de mon livre s’appuie sur une expérience professionnelle de près d’un quart de siècle. On ne trouvera ici rien d’autre que mes souvenirs personnels, des faits où il m’a été donné d’assister et dont je suis à même d’établir l’authenticité absolue. Et quant aux motifs qui m’ont poussé à la divulgation de ces faits, — ou plutôt des conclusions générales qui me semblaient en ressortir, — ceux-là sont d’un caractère tout désintéressé. Mon départ de l’armée s’étant accompli dans les circonstances les plus honorables, sur ma propre demande et sans l’ombre d’une pression de la part de mes chefs, c’est dire qu’il ne saurait être question de la moindre velléité de vengeance privée. Mon attachement passionné à la carrière des armes, et le succès avec lequel j’ai toujours rempli mes nobles fonctions d’éducateur de soldats pourront être hautement attestés par deux mille anciens subordonnés des régions de la Westphalie, de la Hesse Nassau, de l’Alsace-Lorraine, et de la Province du Rhin. Aussi bien est-ce précisément mon enthousiasme pour le métier militaire qui, après mon admission à la retraite, a éveillé chez moi le désir de rendre accessibles au public les résultats de ma longue expérience : avec l’espoir que les pères qui destinent leurs fils à la profession d’officiers pourront y découvrir d’utiles conseils, et les représentans de notre nation au Reichstag y prendre connaissance de maintes particularités de notre vie militaire d’à présent qui appellent une profonde et urgente réforme. Puissent seulement les suggestions contenues dans les pages suivantes, puissent-elles tomber dans un terrain fertile, pour le grand profit de nos troupes de frontière et de toute notre armée allemande !

Si « fertile » que l’on suppose le terrain où sont tombées les « suggestions » du capitaine Pommer, leur date récente ne permet guère de penser qu’aucune d’elles ait pu avoir le temps d’y porter des fruits : mais d’autant plus nous est bienvenue, aujourd’hui, la partie purement « critique » de son livre, celle où, à l’aide de ses souvenirs personnels, l’ex-officier prussien nous décrit les divers aspects de la triste « servitude » militaire allemande. Car il faut avouer qu’avec toute l’évidente impartialité de l’auteur, et malgré l’« attachement passionné » dont il se pique à l’endroit de sa profession de la veille, le « souvenir » le plus profond que lui ait laissé cette profession semble bien être celui d’un pesant esclavage matériel et moral, — infiniment plus pesant que l’exigeraient, suivant lui, les nécessités légitimes de la discipline. « Certes, nous dit-il, l’obéissance est le premier devoir du soldat : mais encore ne devrait-elle pas être portée à ce point de subordination absolue qui, dans notre armée, empêche de la façon la plus désastreuse le développement de tout caractère individuel. »

Subordination qui, — toujours d’après notre capitaine prussien, — écraserait d’un même poids tous les degrés de la hiérarchie militaire allemande, depuis le simple fantassin jusqu’au colonel, pour le très grand dommage de la vraie discipline. « L’unique façon à la fois aisée et efficace de discipliner un soldat est, pour l’officier, de le convaincre de l’utilité de l’obéissance. Ce capitaine-là seul pourra se fier à ses hommes sur le champ de bataille, qui aura su, en temps de paix, se gagner leurs cœurs. Une obéissance qui repose sur la peur de la punition ne vaut plus rien au moment où la vie est en jeu. Un souci constant de l’équité, une bienveillance mêlée de sollicitude assurent infailliblement à l’officier l’affection de ses soldats ; et c’est de cette affection que découle à son tour, sans l’ombre d’effort, la bonne obéissance. Le grand nombre de châtimens infligés aujourd’hui dans notre armée pour délit d’insubordination prouve trop sûrement qu’il existe encore une foule de chefs qui ne savent, ou ne veulent pas s’approcher du cœur de leurs hommes. »

Quelques rangs plus haut, dans l’échelle hiérarchique, voici le jeune sous-lieutenant qui, « au début de sa carrière, envisageant l’avenir avec une confiance naïve, conçoit l’obéissance absolue comme une condition toute naturelle de son rôle d’officier. » Mais bientôt force lui est de se rendre compte de l’énorme et douloureux sacrifice que lui impose cette obéissance, telle qu’il la voit pratiquée autour de lui. Une lutte tragique naît et grandit en lui, entre son « devoir d’obéir » et toute sorte d’autres sentimens non moins profonds de son cœur, allant depuis son affection pour ses subordonnés jusqu’au respect de sa propre dignité morale. « Et comment finissent ces luttes intérieures? Le plus souvent par l’étouffement de l’individualité personnelle de l’officier. Celui-ci reconnaît son impuissance, et, peu à peu, s’y résigne. La notion idéale qu’il s’était faite de son rôle s’atrophie, dans son âme, pour y être remplacée par une passivité toute proche de l’indifférence. Combien de fois ai-je entendu de jeunes officiers s’écrier, après une période plus ou moins longue de stériles efforts : « Puisque, quoi que l’on fasse, on a toujours tort, c’est donc que le meilleur parti est de ne rien faire ! »

Et voici enfin, au sommet de l’échelle, l’éminent personnage entre les mains duquel repose entièrement la destinée de l’officier ! Ne semblerait-il pas que celui-là, le colonel du régiment, fût à même de s’affranchir de la servitude qui accable les officiers aussi bien que les soldats placés sous ses ordres ? Mais il se trouve que, — « par un étrange caprice du hasard, » nous affirme discrètement le capitaine Pommer, — la très grande majorité des colonels envoyés à la tête des régimens de la frontière française sont des hommes qui, « n’ayant pas la chance d’entretenir de fructueuses relations avec la capitale, doivent forcément s’absorber tout entiers dans l’angoissant souci du maintien de leur situation personnelle. » Pour peu qu’avec cela ils se voient « chargés de la nourriture d’une nombreuse famille, » des chefs de cette espèce sont bien loin d’apporter l’indépendance et le bien-être dans la vie intime du régiment qu’ils viennent commander. « L’épée de Damoclès perpétuellement suspendue au-dessus de leur front les contraint à réprimer, chez leurs subordonnés, jusqu’au moindre soupçon de liberté d’esprit. Leur seul effort ne tend qu’à faire apparaître leur régiment sous le jour le plus favorable aux yeux de l’autorité supérieure. Hors d’état d’apprécier aucune aspiration idéale, ils entravent toute spontanéité, tuent en germe toute initiative, et contribuent puissamment à rabaisser le niveau intellectuel et moral de leur corps d’officiers. Bien plus, par leur attitude anxieuse vis-à-vis des généraux, par leur refus timoré de représenter, si peu que ce soit, les intérêts des officiers de leur régiment, ils ne tardent pas à s’attirer le mépris de ceux-ci, — un mépris que, naturellement, chacun se contente d’emmagasiner en secret au plus profond de son cœur. »

De ces colonels « sans relations avec la capitale, » M. Hans Pommer paraît vraiment en avoir connu un bon nombre, et d’ailleurs appartenant à des types d’humanité très divers, mais sans que la différence de leurs tempéramens les ait empêchés de faire retomber d’une égale manière, sur les épaules de leurs « subordonnés, » le terrible poids de servitude qu’ils sentaient à demeure sur leurs propres épaules. Il y en avait de tout humbles et tremblans, qui, lorsqu’ils étaient forcés de se séparer d’un officier gravement coupable, s’ingéniaient à obtenir pour lui un poste plus avantageux dans un autre régiment, par crainte des ennuis qu’eût risqué de leur valoir la moindre parole de blâme. Et, au contraire, il y en avait d’autres qui unissaient à leur plate soumission devant leurs supérieurs une morgue tyrannique à l’endroit des officiers de leur régiment. C’est à cette seconde catégorie que se rattachait, par exemple, le héros de l’instructive histoire suivante :

Un jour, dans une réunion d’officiers, un colonel a exprimé le désir que le corps des officiers de son régiment achetât une grande voiture automobile qui lui permit de visiter les pittoresques régions montagneuses des environs. Un vieux capitaine s’est enhardi à faire entendre sa désapprobation d’un pareil projet, en alléguant la dépense considérable qu’entraînerait non seulement l’achat, mais aussi l’entretien d’une automobile, tandis que, d’autre part, l’existence de nombreuses possibilités de communication par le chemin de fer avait de quoi satisfaire amplement la curiosité artistique des officiers. Cette contradiction téméraire a eu, naturellement, pour effet d’attirer désormais sur le capitaine le mauvais vouloir de son colonel ; et comme tous les autres officiers, résignés d’avance à subir les fantaisies de leur chef, s’étaient empressés de consentir à la proposition de celui-ci, une magnifique automobile a été achetée, moyennant le prix de 12 000 marks. Toutes les économies privées des officiers et tout le contenu de leur caisse commune ont été absorbés par les frais de l’achat, comme aussi par ceux de la construction d’un somptueux garage. L’entretien du chauffeur, en vérité, a été mis tout entier au compte du budget impérial, le colonel ayant promu au grade de sous-officier un simple troupier qui se trouvait être chauffeur de profession, et qui, depuis lors, n’allait plus servir qu’à l’usage particulier des officiers. Ou plutôt c’est surtout à l’usage particulier du colonel lui-même qu’a servi, de plus en plus, l’automobile ainsi achetée, jusqu’au jour où la dépense nécessitée par son entretien a définitivement abouti à une crise financière si grave que, seul, un moyen radical est apparu capable d’y porter remède. Pour le modeste prix de 400 marks, l’automobile a été cédée au plus offrant ; et le corps des officiers a pu enfin respirer plus à l’aise. J’ajouterai que, dans la suite, ce colonel qui s’entendait si parfaitement à tirer parti de son autorité au profit de ses intérêts privés est devenu membre d’un haut comité militaire, et arbore fièrement, aujourd’hui, le titre d’Excellence.

Cette aventure du chauffeur entretenu aux frais du budget m’amène à parler d’un autre des grands griefs du capitaine Pommer contre la vie militaire allemande telle qu’il l’a vécue. Non seulement, à l’en croire, officiers et soldats allemands souffrent d’un régime de servitude qui, en même temps qu’il leur rend malaisé d’aimer passionnément leur profession, les empêche de l’exercer avec autant de fruit qu’ils l’auraient pu dans d’autres circonstances : mais il se trouve, en outre, que l’un des effets les plus regrettables de ce régime est d’imposer à l’armée entière une conception spéciale, étrangement déformée et pervertie, de l’honneur. « Le lecteur étranger aux choses de l’armée comprendra malaisément qu’il puisse exister, pour l’officier, une manière spéciale de concevoir l’honneur. A ses yeux, tous les serviteurs de la nation méritent les mêmes égards, proportionnés au degré de leur moralité publique et privée ; et pareillement ils doivent tous se représenter de la même façon la notion de l’honneur, dont ils puisent les élémens au fond de leur conscience. Mais la vérité me contraint à dire qu’il n’en va pas ainsi dans notre pays : non contens d’exiger pour leur personne des égards exceptionnels, nos officiers en sont venus aujourd’hui à se considérer comme affranchis des règles communes de l’obligation morale, remplacées à leur usage par un idéal particulier d’honneur qui, trop souvent, contredit expressément les plus simples et impérieuses données de la conscience. »

De cette déformation « professionnelle » du sens de l’honneur chez l’officier allemand, le capitaine Pommer nous offre maints exemples caractéristiques. « Combien d’officiers, nous dit-il, ne découvrent rien de contraire à l’honneur dans la conduite d’un camarade qui réussit à extraire de l’argent des poches d’un autre officier en inventant des mensonges, ou même en promettant de taire une faute qu’il pouvait dénoncer ! » De même encore, M. Pommer nous assure que c’est chose admise couramment, parmi les officiers de son pays, lorsque l’un d’entre eux désire faire l’acquisition d’un cheval, de l’engager a s’adresser plutôt à un marchand civil qu’à un autre officier. « Le prix d’un cheval est ce qu’en donnera l’imbécile qui l’achètera ! » serait, d’après l’ex-capitaine, un proverbe favori dans toute garnison allemande. Et rien n’y est « mieux porté » que de pouvoir se targuer d’exploits comme le suivant :

Un lieutenant qui venait d’être appelé à l’École de Guerre a proposé à un camarade qui se trouvait souffrant de lui vendre un cheval. Le camarade ne pouvant pas essayer le cheval, force lui était de se fier absolument à la parole du vendeur. Or, d’après l’assurance formelle de ce dernier, le cheval était âgé de quatorze ans, d’une santé irréprochable, et cédé au même prix dont il avait été payé, avant les manœuvres, à son précédent possesseur, un officier de uhlans. Car il allait de soi que le vendeur n’entendait pas « faire une affaire, » en se débarrassant d’une bête inutile ! Si bien que le marché avait été conclu ; le cheval avait changé d’écurie, et le lieutenant était parti pour Berlin.

Revenu à la santé, le nouveau possesseur a monté le cheval, et, tout de suite, a tristement constaté qu’il avait acheté une « rosse » pitoyable ! Cette découverte lui a été confirmée, d’ailleurs, par l’officier de uhlans, en même temps que le malheureux acheteur apprenait de celui-ci que le cheval était âgé de vingt ans, et avait été vendu, avant les manœuvres, pour moins de la moitié de son dernier prix. Aussi bien le noble coursier est-il mort quelques semaines plus tard, d’une maladie dont les symptômes s’étaient manifestés bien avant le départ du lieutenant vendeur. Cet honorable officier, qui avait menti sciemment afin de « faire une affaire, » a toujours continué de jouir de la plus grande considération. Au sortir de l’École de Guerre, il a obtenu un poste de confiance auprès du colonel de l’un des régimens les plus recherchés ; et tout porte à croire que ses éminentes qualités militaires lui vaudront un jour d’être placé lui-même à la tête d’un régiment. Peu d’hommes se montrent aussi jaloux de leur réputation d’honneur chevaleresque ; et à l’égard de son collègue cependant il n’est pas douteux que sa conduite aurait eu de quoi faire honte à un maquignon professionnel !

L’ivrognerie, les dettes, la dépravation sexuelle sous toutes ses formes, ce sont encore autant de choses qui, suivant l’ex-capitaine prussien, s’accordent le mieux du monde avec le maintien de l’« honneur » d’un officier. Les affirmations que produit, à ce sujet, le livre de M. Hans Pommer sont, naturellement, de celles dont il nous est bien difficile de contrôler l’authenticité ; mais voici, par exemple, quelques traits qui portent manifestement le cachet d’une expérience personnelle :

J’ai assisté pour ma part, et plus d’une fois, à des scènes de vandalisme qui défieraient toute description. Pendant un dîner d’adieu offert par le corps des officiers du camp d’Elserborn à une division de cavalerie, j’ai été le témoin oculaire d’une folle rage de destruction qui s’est assouvie non seulement sur toute la vaisselle, mais aussi sur les poêles, les statues, les cadres, les tables et les chaises de la salle du banquet et des pièces voisines. Que si l’on voulait appliquer l’aphorisme In vino veritas à la conduite de ce corps d’officiers, — qui aurait semblé incarner l’élite de l’Allemagne, car la plus haute noblesse, et même un prince du sang, se trouvaient en faire partie, — on devrait constater ce fait déplorable, que le vernis de la civilisation n’a déposé qu’une couche très mince sur les plus hauts rangs de notre société. Un excès fortuit de boissons alcooliques suffit pour transformer en de véritables Barbares les représentans de l’une des races humaines les plus fières de la conscience de leur supériorité, — et en des Barbares qui, bien loin de regretter leurs tristes exploits lorsqu’ils ont fini de cuver leur vin, ne font au contraire que s’en enorgueillir. Que l’on imagine l’impression accablante que ne peut manquer d’avoir produite, sur les « ordonnances » des officiers, le spectacle de cette « horde » s’abandonnant librement à l’élan de son furor teutonicus ! Sûrement ces témoins auront raconté toute la scène à leurs camarades, de telle sorte que le drame joué là par des civilisés redevenus sauvages ne sera nullement resté enfoui à l’intérieur des murs d’un Cercle d’Officiers. En vérité, il est grandement temps que, dans le corps des officiers allemands, une fin soit mise à la passion de boire, et surtout que l’ardeur de cette passion, chez un officier, cesse d’être honorée comme la plus noble des vertus viriles !

Et de même que la conscience professionnelle de nos officiers, si pointilleuse sous d’autres rapports, ne s’émeut aucunement de la présence parmi eux d’ivrognes notoires, de même aussi l’habitude de contracter des dettes destinées à n’être jamais payées ne passe aucunement pour contraire à l’honneur. Tandis que tout civil qui tient à sa bonne renommée se fait un devoir de payer régulièrement son tailleur, il est de bon ton, chez les officiers, de retarder tout au moins le plus longtemps possible le règlement du prix des uniformes ; et souvent même la pauvre blanchisseuse et le nettoyeur de gants sont obligés d’attendre sans fin le jour où ils seront remboursés de leur peine. Jamais l’officier le plus loyal et le plus sérieux ne consentira à reconnaître, dans l’amoncellement des dettes d’un collègue, le moindre délit contre l’honneur professionnel.

Encore tout cela n’est-il que peccadilles, en comparaison d’autres traits que le capitaine Pommer nous laisse deviner, et qui, ceux-là, ne rentreront jamais dans les limites d’aucun « honneur » professionnel. Mais à défaut d’une approbation expresse qu’ils ne sauraient espérer, de la part du « corps des officiers, » ces actes criminels ou honteux sont assurés d’une indulgence infiniment déplorable, dérivant, elle aussi, de la fâcheuse conception qui fait de l’officier un personnage affranchi des contraintes morales du reste des hommes. Sans compter un autre effet, également funeste, de la même conception : le soin qu’apportent toujours les autorités militaires à empêcher ces graves délits d’être connus au dehors de l’armée. « L’ignorance presque complète, dans le public, des actions coupables commises par des officiers tient surtout à un système d’étouffement en vertu duquel, autant que possible, les élémens suspects sont simplement écartés, de façon à éviter une intervention judiciaire. Les officiers pris en faute sont, sur-le-champ, congédiés de l’armée, sans que les documens officiels contiennent la moindre mention du motif de leur renvoi. On veut, avant tout, rendre impossible toute plainte publique, afin que nulle tache ne vienne souiller l’éclat de l’honneur professionnel. Empêcher les mauvais bruits de transpirer au dehors, dût-on même, par là, manquer gravement à toute justice, est malheureusement une manière d’agir très répandue dans le monde militaire ; et c’est ainsi que, par degrés, la croyance populaire à la pureté morale de l’officier se transforme, sous nos yeux, eu une croyance opposée. »

Patriote zélé, le capitaine Pommer dénonce chaleureusement à l’Allemagne le danger que constituent, pour elle, ces tares « privées » de sa vie militaire. C’est avant tout au point de vue de la défense nationale, comme je l’ai dit, qu’il souhaiterait l’introduction, dans le « corps des officiers, » d’un esprit nouveau, substituant à la funeste passivité présente une obéissance moins machinale, et comblant le fossé qui sépare aujourd’hui l’une de l’autre les deux conceptions, « civile » et « militaire, » de l’honneur. Mais on entend bien que son étude ne pouvait pas se borner à ce côté, tout intime, de l’organisation militaire de son pays. Les curieuses « suggestions » que je viens de résumer n’occupent, en fait, qu’une première moitié de son livre ; après quoi d’autres chapitres, à peine moins révélateurs, abordent de front l’examen de toutes les lacunes et de tous les vices qui, suivant l’avis de l’ex-capitaine, affaiblissent expressément la portée « professionnelle » de ce corps d’officiers dont il a fait partie pendant plus de vingt ans. Considérant tour à tour les trois degrés principaux de l’échelle des grades, le sous-lieutenant, le capitaine, et le colonel, M. Pommer nous montre, avec la même abondance d’exemples frappans, de quelle manière, à chacun de ces degrés, une longue habitude d’inaction pacifique a créé peu à peu des pratiques dont les unes se trouveraient absolument inutiles en temps de guerre, tandis que d’autres risqueraient de devenir désastreuses.

Le principe fondamental sur lequel repose toute cette seconde partie de ses réflexions se rattache, d’ailleurs, de très près à la conclusion qui déjà nous a paru ressortir des chapitres précédens. Pour le grand dommage de l’armée allemande, les pouvoirs établis et l’opinion publique se sont accordés à placer cette armée, pendant près d’un demi-siècle, en dehors et au-dessus du mouvement régulier de la vie nationale. Ils en ont fait une caste, ou plus exactement un monde, distinct de la nation et supérieur à elle : d’où devaient fatalement résulter, à l’intérieur de ce monde nouveau, un sentiment exagéré de sa propre valeur et l’oubli plus ou moins complet de son rôle véritable. Tout de même que, au point de vue privé, « le prestige superstitieux dont se trouvait entourée la carrière d’officier devait naturellement provoquer, chez des caractères faibles, une néfaste folie des grandeurs, avec la prodigalité et l’absence de scrupules moraux qui en découlaient, » de même aussi, au point de vue proprement « militaire, » le « splendide isolement » où l’on s’est plu à maintenir cette carrière devait avoir pour résultat inévitable de lui faire perdre tout contact avec la réalité, d’atténuer ou d’effacer chez elle le souci de sa destination professionnelle. De là tout un ensemble de traditions et de procédés sans le moindre rapport avec les exigences de la préparation d’une guerre future ; un ample et somptueux système d’artifices parmi lesquels l’excellent capitaine Pommer a dû avoir, plus d’une fois, l’impression de se trouver transporté dans une espèce d’énorme corps de ballet, d’une « figuration » infiniment savante, en vérité, mais trop exclusivement « décorative » pour avoir de quoi satisfaire les aspirations d’un ardent patriote.

Tout officier qui regarde la préparation guerrière comme le but suprême de sa profession éprouve irrésistiblement un vrai désespoir, lorsqu’il découvre à quel point l’apparence domine chez nous la vie militaire, et combien le souci de la forme y est supérieur à celui du fond. Comme exemple saisissant de ce culte universel de l’apparence, je citerai seulement la « marche de parade. » Combien d’un temps précieux est gaspillé à l’étude minutieuse de cette cérémonie ! Je sais bien que les fanatiques de l’exercice machinal prétendent nous faire reconnaître, dans la marche de parade, un moyen de discipline, de telle manière que, à les en croire, cette représentation militaire servirait à une fin pratique : mais il n’y a pas un officier un peu accoutumé à réfléchir qui n’aperçoive aussitôt la fausseté d’une telle prétention. Non, la marche de parade n’est rien de plus qu’un moyen grossier pour obtenir des soldats une passivité qui pouvait avoir sa raison d’être au temps des armées de métier, mais qui n’en a plus aucune aujourd’hui, dans une armée où la discipline ne se fonde plus simplement sur l’obéissance mécanique des jambes. Avec quelle répugnance intime un capitaine ami de ses hommes se voit contraint à entraîner ceux-ci pour l’exécution d’une manœuvre à la fois inutile et profondément dégradante ! Cet entraînement où la pensée ne joue aucun rôle absorbe une partie considérable du temps consacré à l’instruction des recrues ; et force est au capitaine d’y employer, lui aussi, une grosse part de son attention, avec la crainte des pires conséquences si le malheur voulait que ses hommes apparussent de mauvais « marcheurs. » Car le fait est que la marche de parade, recommencée à chaque inspection, du printemps à l’automne, constitue à peu près le seul critère de la valeur d’une compagnie. Un capitaine qui réussit à faire marcher ses hommes avec une régularité irréprochable peut être assuré de la bienveillance de son major et de son colonel, — bienveillance dont il ressentira les précieux effets lorsque, plus tard, se sera produit dans sa compagnie quelque chose de beaucoup plus grave au point de vue du service.

J’ai connu un général de division qui ne se faisait pas scrupule de diriger lui-même la marche de parade d’un régiment d’infanterie, après quoi il reprochait aux officiers de ce régiment de n’avoir pas encore une compréhension suffisante de cette partie « capitale » de leur service. Quand un général attache à cette vaine cérémonie un intérêt aussi exagéré, comment s’étonner que cet intérêt grandisse en proportion géométrique, à mesure que l’on descend l’échelle des grades? Sans compter qu’il est si facile de se faire admirer en qualité de dresseur d’automates, cette profession n’exigeant pas, de la part de l’officier, la moindre dépense intellectuelle !

Je dois dire d’ailleurs que la préoccupation de formes extérieures agréables à l’œil, dans tous les exercices militaires, tend de plus en plus à prendre les proportions d’une monomanie, chez un grand nombre d’officiers supérieurs ; et cette monomanie ne laisse pas d’avoir des conséquences funestes, lorsqu’elle s’applique à la préparation du combat. Ce que le soldat apprend pendant la paix doit lui permettre, à la guerre, de se montrer égal, voire supérieur, au soldat ennemi. Or, c’est chose certaine que ce schématisme, cette vaine recherche de la forme, ont pour effet d’affaiblir notre résistance proprement guerrière. On ne saurait croire combien de temps est employé, dans les exercices de tir, à la mise au point de ce qu’un haut général a appelé le « cordon de perles, » c’est- à-dire d’une disposition où l’espace est exactement pareil, entre un soldat et l’autre. Et que l’on songe seulement à ce que deviendra, sur un vrai champ de bataille, ce « cordon de perles » dont la préparation aura été enseignée aux hommes avec un soin minutieux, durant tout le temps de leur séjour à la caserne ! Je dirai plus : que si les soldats, en présence de l’ennemi, reconnaissent l’impossibilité d’employer pour la guerre les manœuvres dont ils ont été nourris en temps de paix, il y aura danger qu’ils perdent leur confiance dans leurs chefs, et que leur instinct naturel de conservation ait encore plus vite fait de briser les chaînes de la discipline.

Je ne puis naturellement songer à suivre le capitaine Pommer dans l’exposé des inconvéniens ou dangers résultant, pour l’armée allemande à tous ses degrés, d’un tel oubli de son rôle et de sa destination légitimes. Des pratiques militaires que nous décrit l’auteur, les unes semblent avoir en vue la préparation d’une guerre idéale, dépouillée de la part inévitable de hasard et d’irrégularité que comportent toujours les choses humaines ; tandis que d’autres de ces pratiques nous feraient vraiment supposer, à la fois chez les chefs qui les commandent et les subordonnés qui se complaisent à les exécuter, l’inquiétante « folie des grandeurs » dont parlait tout à l’heure l’ex-capitaine prussien. C’est comme si, à force de se sentir supérieurs au reste des hommes, les officiers allemands avaient fini par dédaigner le vain souci d’une défense nationale dont jamais plus l’occasion ne surviendrait pour eux : sans autre pensée, désormais, que de continuer à se rendre dignes de l’humble admiration des « civils » en éblouissant ceux-ci du spectacle de leurs exploits de parfaits « dresseurs d’hommes. »

Encore s’en faut-il que, au jugement du capitaine Pommer, ce « dressage » s’accomplisse parmi des conditions capables de le rendre efficace et durable. « Le jeune enseigne apprend, dès l’école militaire, toute sorte de procédés stratégiques dont il ne pourra faire usage que trente années plus tard, à partir du grade de lieutenant-colonel : mais de la manière dont il convient de traiter et d’instruire les subordonnés, de cela personne à l’école ne lui souffle mot, ce qui ne l’empêche pas, ensuite, au régiment, d’avoir pour première occupation professionnelle la transformation de paysans ignorans en de précieux défenseurs de la patrie. L’on ne saurait trop s’étonner du maintien, dans notre armée, de l’habitude désastreuse qui consiste à charger de l’instruction des recrues les plus jeunes officiers du régiment, pour épargner aux lieutenans la fatigue d’une tâche aussi importante. Il est vrai que le maintien de cette habitude a également pour cause le manque d’officiers, dans les régimens de la frontière : mais il n’en serait pas moins à désirer que, toutes les fois que la chose est possible, les plus anciens capitaines eussent à surveiller l’instruction des recrues. »

Pour ne rien dire de l’influence croissante du « favoritisme, » de ces « relations avec la capitale » qui, seules, procurent à l’officier la tranquillité présente avec l’espoir d’une prompte fortune, à chaque page, le capitaine Pommer nous cite des exemples nouveaux de l’immense avantage que constitue, pour un officier, la qualité de parent ou de protégé de quelque « gros bonnet. » « J’ai pu constater personnellement à maintes reprises, nous dit-il, que, même dans des postes où il s’agit de résoudre des questions de pure technique militaire, parvenaient à se glisser nombre d’officiers pour lesquels la technique des armes, la balistique étaient absolument une terra incognita. La faveur remplit jusqu’aux places qui devraient lui être le plus strictement fermées ; et nous voyons confier à des dilettantes solidement protégés des tâches de la plus haute portée pour la défense nationale. Après quoi c’est sur le rapport de ces ignorans que sont prises les décisions les plus graves du comité d’infanterie du ministère de la guerre. »

En terminant son étude, le capitaine Pommer se demande pourquoi tous les soldats allemands détestent et maudissent leur séjour à la caserne. « La cause n’en est nullement, — nous dit-il, — dans une aversion irrésistible pour le métier des armes, mais bien dans l’horreur qu’inspire au soldat le traitement qui lui est infligé de la part de ses chefs. » Et là-dessus j’imagine que plus d’un de mes lecteurs ne pourra s’empêcher de se demander à son tour si, malgré ses assurances contraires, l’ex-capitaine prussien n’a pas rapporté lui-même, de ses longues années de service militaire, des rancunes personnelles qui risquent trop de nuire à l’impartialité de son témoignage. Mais c’est là une crainte que dissiperait assurément la lecture de l’ouvrage entier de M. Pommer, avec l’accent de profonde — et presque naïve — bonne foi qui l’anime. Sans l’ombre d’un doute, l’auteur de cet ouvrage nous dit vrai en proclamant que « les motifs qui l’inspirent sont d’un caractère tout désintéressé. » Les griefs qu’il a rapportés de la caserne n’ont rien d’égoïste : ils sont le fait d’un homme qui, « passionnément attaché à la carrière des armes, » mais s’en étant formé une conception toute personnelle, s’est senti cruellement déçu en constatant que, de plus en plus, l’armée allemande s’éloignait de sa destination naturelle pour devenir quelque chose comme ce collège de prêtres on nous introduit le libretto de la Flûte Enchantée, une vaste corporation d’initiés s’occupant à célébrer de savans rites inutiles ; et il n’y a pas non plus une des pages de son livre où nous ne percevions l’écho d’une souffrance intime résultant d’une autre déception plus profonde encore, — d’une déception un peu pareille à celle que supposait, tout à l’heure, l’excellent capitaine dans le cœur des « ordonnances » de ses collègues du camp d’Elserborn, « au spectacle d’une horde s’abandonnant sans contrainte à l’élan de son séculaire furor teutonicus ! »

T. de Wyzewa.