75%.png

Revues étrangères - Un Nouveau roman de Rudyard Kipling

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Revues étrangères – Le nouveau roman de M. Rudyard Kipling


Kim, 1 vol., Londres, 1901.


Kim, — de son vrai nom Kimball O’Hara, — est un petit garçon, d’origine irlandaise, mais qui, né aux Indes et ayant de bonne heure perdu ses parens, a poussé librement sur les places, dans les rues, et dans les bazars de Lahore. Son père, ancien sous-officier de l’armée anglaise, ne lui a laissé pour toute fortune qu’une amulette et une prophétie : l’amulette, que l’enfant porte toujours à son cou, est un sachet contenant son acte de naissance et deux autres pièces de son état civil ; la prophétie lui annonce que sa fortune sera faite le jour où il rencontrera « neuf cents diables de première classe adorant un taureau rouge dans une prairie verte, » métaphore par où l’ex-sergent désignait les 900 hommes de son régiment, les Mavericks d’Irlande, et la figure peinte sur leur étendard.

Or, Kim, un jour, a rencontré devant le musée de Lahore un vieux lama thibétain, venu aux Indes pour essayer de retrouver certain fleuve où est jadis tombée la flèche lancée par Bouddha : fleuve dont les eaux, depuis lors, ont acquis la propriété de laver toute trace du péché. Le vieillard a vu mourir, en chemin, son chela, le disciple qui l’accompagnait et mendiait pour lui : ce qu’apprenant, Kim s’offre aussitôt à lui servir de chela. Et les deux pèlerins se mettent en route, à la recherche du fleuve sacré.

Ils entrèrent dans la gare, pareille à une forteresse, et toute notre sous la nuit finissante ; au loin, seulement, brillaient quelques lampes électriques, éclairant le dépôt de marchandises, où se fait le gros trafic de grains du Nord.

— Ceci est l’œuvre des diables ! — dit le lama, reculant devant les ténèbres avec leur creux écho, le reflet vague des rails parmi les quais maçonnés, et, au-dessus, l’écheveau fantastique des traverses de fer. Il se trouvait dans un énorme hall, pavé, lui semblait-il, de morts en linceul : des passagers de troisième classe, qui avaient pris leurs billets le soir, et dormaient là en attendant le train. Car chacune des vingt-quatre heures du jour vaut les autres, pour les Orientaux, et leurs procédés de locomotion sont réglés en conséquence.

— Voici où arrivent les voitures de feu ! Mais il faut aller d’abord derrière ce trou, — et Kim désignait du doigt les guichets, — où l’on te donnera un papier pour te conduire à Umballa.

— Mais nous allons à Bénarès ! répondit vivement le vieillard.

— N’importe ! mais vite, les voici qui arrivent !

— Toi, prends la bourse !

Le lama, malgré l’expérience des trains qu’il se piquait d’avoir, fit un saut en arrière lorsque le train de 3 heures 25 du matin se rua dans la gare. Les dormeurs, au même instant, ressuscitèrent, et tout le hall se remplit de cris et de rumeurs, appels des marchands d’eau et de sucreries, invectives des policiers indigènes, hurlemens aigus des femmes ramassant leurs paniers, leurs enfans, et leurs maris.

— C’est le train, rien que le te-rain ! Et tu n’as pas à craindre, il ne viendra pas ici ! Attends-moi ! Ebahi de l’immense simplicité du lama, qui lui avait mis en main un petit sac plein de roupies, Kim courut au guichet, demanda et paya un billet pour Umballa. Un employé endormi lui jeta, en grommelant, un billet pour la première station, à peine éloignée de six milles.

— Ah ! mais non ! — dit Kim, rendant le billet. — Ce jeu-là peut servir pour les fermiers, mais moi, je demeure dans la cité de Lahore ! Tout de même, c’était bien fait, babu ! Mais maintenant, vite, le billet pour Umballa ! Le babu, en grommelant, donna, cette fois, le billet qu’il fallait.

— Et puis encore un autre pour Amritzar ! — dit Kim, qui n’avait aucune envie de dépenser son argent à payer le prix complet de son voyage jusqu’à Umballa. — Cela coûte tant : tu as à nie rendre tant et tant. C’est que, vois-tu, je connais les habitudes du te-rain !

— Ah ! — dit-il ensuite gaîment au lama, toujours ahuri, — jamais un yoghi n’a eu autant que toi besoin d’un chela ! Sans moi, ils t’auraient flanqué dehors à la station prochaine ! Par ici ! viens ! — et il lui rendit l’argent, ne gardant pour lui qu’un anna par roupie sur le prix du billet d’Umballa, à titre de commission, — l’immémoriale commission de l’Asie.

Le lama hésitait, devant la portière ouverte d’une voiture de troisième classe.

— Ne ferions-nous pas mieux d’aller à pied ? risqua-t-il timidement.

Un gros artisan Sikh montra, par la portière, sa tête barbue.

— Est-ce qu’il a peur ? N’aie pas peur ! Je me rappelle le temps où, moi aussi, j’avais peur du train. Entre ! Tout cela est l’ouvrage du gouvernement ! — Je n’ai pas peur ! dit le lama. Avez-vous de la place pour deux personnes ?

— Il n’y a pas de place même pour une souris ! — gémit, d’une voix perçante, la femme d’un riche cultivateur, un Jat hindou du district de Jullin-dur. — Ah ! ces trains de nuit ne sont pas aussi bien organisés que ceux de jour, où les deux sexes sont forcés de se mettre dans des voitures différentes.

— Oh ! mère de mon fils, nous pouvons faire de la place ! dit le mari en turban blanc. Tu n’as qu’à ramasser l’enfant. C’est un saint homme, vois-tu ?

— Et mes paquets, mes soixante-dix fois sept paquets ! Voudrais-tu donc le faire asseoir sur mes genoux, éhonté ? Mais tous les hommes sont comme ça ! — Et elle regarda autour d’elle, pour être approuvée.

— Entrez ! entrez ! — criait un gros usurier hindou, son livre de comptes sous le bras. Et il ajoutait, à l’adresse de ses voisins, avec un sourire huileux :

— C’est bien d’être bon pour le pauvre !

— Oui, à sept pour cent par mois, avec un gage, sur le veau à naître ! — répondit un jeune soldat Dogra, se rendant en congé ; et tous éclatèrent de rire.

— Est-ce que cette machine va voyager jusqu’à Bénarès ? demanda le lama.

— Bien sûr ! Sans cela, que ferions-nous ici ? Mais entre vite, ou bien on nous laissera sur le quai ! cria Kim.

— Voyez donc ! — fit une jolie fille galante d’Amritzar. — Il n’est jamais entré dans un train ! Voyez-le donc !

— Je vais t’aider, père ! — dit le cultivateur, étendant une large main brune et hissant le lama. — Voilà qui est fait !

— Mais… je m’assois sur le plancher ! C’est contre la règle de s’asseoir sur un banc ! dit le lama.

— En vérité, commença l’usurier en pinçant les lèvres, il n’y a pas une règle de la vie droite que ces trains ne nous fassent rompre ! Nous nous y asseyons, par exemple, avec toutes les castes, et tous les métiers.

— Oui, et même avec les plus éhontés ! — dit la femme du cultivateur, tournant un regard indigné sur la fille d’Amritzar, qui lançait des œillades au jeune soldat.

— Je l’ai bien dit, que nous pouvions aller en chariot, par la grande route ! — fit le mari ; — et nous aurions économisé de l’argent !

— Oui, et dépensé le double, en chemin, pour manger ! reprit la femme. Mais je te l’ai déjà répété cent mille fois !

— C’est vrai, et avec cent mille langues ! — grogna le mari.

— Que ferions-nous, pauvres femmes, si nous ne pouvions pas parler ? Mais j’oubliais que ceci est une espèce d’homme qui n’a le droit ni de regarder une femme, ni de lui répondre ! — car le lama, contraint par sa règle, ne faisait aucune attention à elle. — Et son disciple, est-il comme lui ?

— Non, mère, — s’empressa de répondre Kim, — non, lorsque la femme est de bonne figure, et, surtout, charitable à l’affamé !

— Et où vas-tu ? demanda la femme, après avoir tiré d’un paquet graisseux, et tendu à Kim, la moitié d’un gâteau. — Tout droit à Bénarès.

— Des jongleurs, sans doute ? — suggéra le jeune soldat. — N’aurons-nous pas quelques tours, pour tuer le temps ? Pourquoi l’homme jaune ne répond-il pas ?

— Parce que c’est un saint homme, — dit Kim, résolument, — et parce qu’il pense à des choses qui te sont cachées.

— C’est bien possible ! Nous autres, des Loodhiana Sikhs, — il déroulait ces deux mots pompeusement, — nous ne nous troublons point la tête pour la doctrine. Nous combattons !

— Le fils du frère de ma sœur est caporal dans ce régiment, dit l’artisan, d’un ton tranquille. Il y a aussi, là-bas, quelques compagnies Dogra.

Les yeux du soldat s’allumèrent, car un Dogra est d’une autre caste qu’un Sikh ; et l’usurier ricana.

— Pour moi, je les aime autant les uns que les autres, dit la fille galante.

— Ça, je n’ai pas de peine à le croire ! répliqua, avec malice, la femme du cultivateur.

— Non, — reprit la fille en regardant autour d’elle, doucement, — mais je veux dire que tous ceux qui servent le Sirkar ne forment, en quelque sorte, qu’une seule grande caste : le régiment. N’est-ce pas ?

— Mon frère est dans un régiment Jat ! — dit le cultivateur. — Mais les Dogras aussi sont de braves garçons.

— C’est en tous cas l’opinion de tes Sikhs ! — répondit le soldat, avec un sourire dédaigneux. — C’était l’opinion de tes Sikhs lorsque nos deux compagnies sont venues à leur secours, il n’y a pas trois mois, au Pirzai Kotal, en face de huit étendards Afreedee.

Et il raconta l’histoire d’un engagement, sur les frontières, où les compagnies Dogra des Loodhiana Sikhs s’étaient vaillamment comportées. La fille galante d’Amritzar souriait, car elle savait que l’histoire n’avait d’autre objet que son approbation.

— Hélas ! — dit enfin la femme du cultivateur. — Ainsi leurs villages ont été brûlés, et leurs petits enfans faits orphelins ?

— Parfaitement, et ils ont encore eu à payer une grosse somme après que nous autres, les Sikhs, leur avons donné cette leçon. Est-ce que nous arrivons à Amritzar ?

— Oui, et c’est ici qu’on vient timbrer nos billets ! dit l’usurier, fouillant dans sa ceinture.

La lumière des lampes commençait à pâlir lorsque le contrôleur demi-caste entra dans le wagon. Le contrôle des billets est une opération très lente, en Orient, avec l’habitude qu’y a le peuple de cacher ses billets dans toute sorte d’endroits extraordinaires. Kim produisit son billet, et l’employé lui ordonna de descendre.

— Mais je vais à Umballa ! protesta-t-il. J’accompagne ce saint homme !

— Tu peux aller au diable, si bon te semble. Ce billet n’est que pour Amritzar. Hors d’ici !

Kim éclata en un flot de larmes, affirmant que le lama était son père et sa mère, qu’il était le bâton de vieillesse du lama, que celui-ci mourrait, privé de ses soins.

Tous les voyageurs supplièrent l’employé d’avoir compassion ; l’usurier, ici, fut particulièrement éloquent. Mais l’employé empoigna Kim et le jeta sur le quai. Le lama, ne comprenant rien à ce qui se passait, clignait des yeux ; et Kim, sous la portière du wagon, pleurait et gémissait.

— Je suis très pauvre. Mon père est mort, ma mère est morte. Oh ! cœurs charitables, si on me laisse ici, qui prendra soin de ce vieillard ?

— Quoi ? Qu’est-ce que c’est ? répétait le lama. Il doit venir avec moi à Bénarès ! Il est mon chela. S’il y a de l’argent à payer…

— Tais-toi donc ! lui murmura Kim. Sommes-nous des rajahs pour jeter de bon argent quand le monde est si charitable ?

La fille galante venait de descendre avec ses innombrables paquets, et c’était sur elle que Kim fixait son œil attentif. Les personnes de cette profession, il le savait, sont généreuses.

— Un billet, un petit tikket pour Umballa, ô Briseuse de Cœurs ! — Et comme elle riait : — N’as-tu donc point de charité ?

— Est-ce que le saint homme vient du Nord ?

— De très loin dans le Nord ! s’écria Kim. De parmi les collines !

— Il y a de la neige entre les sapins, dans le Nord ! Ma mère était de Kulu. Tiens, achète-toi un billet ! Et demande au saint homme une bénédiction pour moi !

— Dix mille bénédictions ! — promit Kim. — Oh ! saint homme, une femme m’a fait la charité, de telle sorte que je puis venir avec toi, une femme avec un cœur d’or. Je cours chercher le tikket.

La fille regarda le lama, qui, machinalement, avait suivi Kim sur le quai. Le vieillard baissa la tête pour ne pas la voir, et murmura quelques mots en thibétain, jusqu’à ce qu’elle eût disparu dans la foule.

— Facile à gagner, facile à dépenser ! — dit méchamment la femme du cultivateur.

— Elle s’est acquis du mérite ! — répondit le lama. — Sans aucun doute, ce devait être une nonne !

— Des nonnes comme elle, on en trouverait dix mille rien qu’à Amritzar ! Mais remonte vite, le vieux, ou bien le train partira sans toi ! — cria l’usurier.

Au même instant, Kim s’élançait à son banc.

— Non seulement j’ai eu assez pour le billet, mais aussi pour un peu de nourriture ! Tiens, saint homme, mange ! Voici le jour qui vient !

Dorés, roses, safran et rouges, les brouillards du matin se levaient en fumée sur l’immense plaine verte. Tout le Punjab se déroulait, dans la splendeur fraîche du soleil. Et le lama faisait un petit mouvement de recul, chaque fois que les poteaux télégraphiques lui volaient sous les yeux.

Voilà, du moins dans son texte anglais, un très agréable récit, plein de couleur et de saveur locales, sans compter l’agrément supplémentaire qui lui vient de la spirituelle et vivante précision du style. Mais que l’on imagine ce récit se prolongeant, de la même façon, à travers un livre de six cents pages, avec les mêmes réflexions ingénues du lama, les mêmes reparties, vives et narquoises, de Kim, le même bavardage de comparses se relayant de chapitre en chapitre, tout cela commençant et finissant au hasard, sans qu’on puisse y découvrir l’ombre d’un plan, ni d’une intention définie : et l’on aura une idée de l’un des deux plus graves défauts du nouveau roman de M. Kipling. On comprendra pourquoi les lecteurs d’une grande revue américaine, où ce roman a été publié avant de paraître en volume, se sont d’abord étonnés, et ensuite fâchés, de telle sorte que ce Kim a failli détruire, d’un seul coup, l’immense popularité de son auteur aux États-Unis. Et l’on comprendra pourquoi la critique anglaise, à son tour, se voit forcée de faire entendre de très dures vérités à un écrivain que, naguère encore, elle plaçait au-dessus de Dickens, presque au rang d’un nouveau Shakspeare. Dans la dernière livraison d’une revue qui est, en quelque sorte, le supplément littéraire du Times, — et c’est le Times, comme l’on sait, qui a l’honneur de transmettre au public anglais les odes impérialistes de M. Kipling, — un critique reconnaît que l’auteur de Kim « se détériore à un âge où il devrait encore faire des progrès. » Après quoi le critique ajoute : « M. Kipling s’est laissé trop absorber par sa mission d’Inspecteur général de l’Empire Britannique, et de Conseiller ordinaire des Commandans en chef. Il écrit comme un homme à bout de ses forces. »

Le fait est que ce long roman est d’un ennui mortel. Peut-être ne l’est-il pas autant pour les compatriotes de l’auteur que pour un lecteur étranger, en raison des remarquables qualités de sa langue, et puis aussi parce que les Anglais, au contraire de nous, ont conservé le goût du roman picaresque, tel que l’ont autrefois pratiqué, pour leur plaire, les Fielding, les Smollett, et Dickens lui-même. Les aventures diverses de deux pèlerins sur les routes de l’Inde sont, en somme, un sujet le mieux fait du monde pour divertir un peuple encore tout nourri des joyeuses aventures de M. Pickwick dans la banlieue de Londres. Et que Kim manque de plan, qu’il manque de portée, cela non plus ne lui constitue pas un bien gros défaut, au point de vue anglais, si l’on songe à quel point manquait des mêmes élémens le plus populaire des chefs-d’œuvre de Dickens. Mais les aventures des pickwickiens étaient infiniment variées, sous la monotonie de leur suite générale ; elles étaient amusantes et simples, avec une gaîté qui, jaillissant du cœur, ne pouvait manquer de pénétrer dans les cœurs. Tandis que les aventures de Kim, de son lama, de l’Afghan Mahbub et du babu Hurree Chunder Mookerjee, pendant six cents pages, se suivent et se ressemblent, si pareilles l’une à l’autre qu’on a peine à les distinguer ; et, avec souvent plus de relief que les farces de Dickens, elles ont toujours quelque chose de contraint, d’affecté, presque de grimaçant, qui empêche d’y prendre un plaisir véritable.

Le roman précédent de M. Kipling, Stalky et Cie, qui était conçu dans un genre analogue, — et que déjà l’on s’était accordé, tout bas, à juger très ennuyeux, — avait du moins le mérite d’offrir, parmi ses vingt « tiroirs » uniformément étalés, un type assez curieux de collégien anglais. Et c’est là encore une des particularités du goût littéraire d’outre-Manche, qu’il pardonne volontiers tout à un roman où se trouve un de ces types, ayant la repartie imprévue et le coup de poing pittoresque. Depuis l’immortel Sam Weller et l’immortelle Sara Gamp, romans et drames anglais sont remplis de figures qui, sans jouer dans l’intrigue plus de rôle que celles-là, ravissent le public à qui elles s’adressent. Et peut-être même le succès de M. Kipling lui est-il venu, en grande partie, de son talent à mettre sur pied de telles figures. Ses héros n’ont ni la vie magnifique de ceux de Dickens, ni le charme et la variété de ceux de Stevenson ; mais, avec peu d’âme, et souvent une âme assez déplaisante, ils ont dans leurs paroles une allure goguenarde et imprévue qu’un lecteur anglais ne peut s’empêcher de goûter. Les singes même du Livre de la Jungle, comme les collégiens de Stalky et Cie, sont, en un certain sens, des frères du jovial valet de M. Pickwick. Et Kim, lui aussi, était évidemment destiné, dans l’intention de l’auteur, à faire partie de cette grande famille. Mais, par malheur, l’effort de M. Kipling a, cette fois, échoué. Son héros ne manque pas seulement de réalité, et ce ne sont pas seulement ses aventures qui se répètent sous nos yeux avec une monotonie fastidieuse : il est monotone jusque dans ses mots, ou plutôt de chapitre en chapitre sa repartie faiblit, à tel point que, dans la dernière partie du livre, son lama et lui n’apparaissent plus que comme deux ombres vagues, et qui d’ailleurs s’évaporent, à la fin, sans qu’on sache trop comment ni pourquoi. Seul le type du babu présente quelque imprévu : encore est-ce un privilège qu’il doit moins à sa drôlerie propre qu’à son contraste avec les ombres amorphes dont il est entouré.

Oui, ce roman est l’œuvre d’un écrivain qui « se fatigue » et « se détériore. » On serait mal venu à juger d’après lui le talent de M. Kipling ; et les critiques anglais ont raison de trouver un peu bien sommaire le procédé de ceux de leurs confrères américains qui, n’ayant pu supporter jusqu’au bout la lecture de Kim, ont renoncé du même coup à leur enthousiasme d’autrefois pour les Contes des Collines et les Trois Soldats. Mais la déception de ces Américains n’est peut-être pas tout à fait sans excuse. Car les premières œuvres de M. Kipling, surtout pour un public anglais ou parlant anglais, étaient si amusantes que personne n’y cherchait que son amusement : tandis que ce Kim, par cela même qu’il est ennuyeux, laisse apercevoir plus clairement, et comme à découvert, un autre défaut plus profond, sinon plus grave, qui se trouvait caché au fond de chacune des œuvres précédentes du brillant écrivain.

Ce défaut consiste en une certaine inconscience morale, qui fait que les personnages même les plus divertissans de M. Kipling apparaissent, au total, de vilains personnages. Et non pas de truculens coquins, comme ceux que se plaisait à inventer la fantaisie de H. L. Stevenson : mais des êtres d’une âme médiocre, et qui, sans leur drôlerie, choqueraient d’autant plus qu’on sent que l’auteur a plus d’égards pour eux. Ainsi le petit Stalky et ses condisciples, le long de trois cents pages, ne s’occupaient qu’à tourmenter leurs maîtres ou à rouer de coups leurs camarades plus petits, sans penser une seule fois à nous faire voir un sentiment généreux, ou simplement honnête, qui nous permît de partager à leur endroit la tendre admiration de M. Kipling. Tout au plus lisions-nous, au dernier chapitre, que des gaillards comme ceux-là « pourraient rendre à l’Angleterre de précieux services, si on les lâchait, au sud de l’Europe, avec une quantité suffisante de Sikhs et une perspective raisonnable de butin. » Ce qui, d’ailleurs, reste encore à prouver : car on a lâché ces gaillards dans l’Afrique australe, depuis deux ans, avec un nombre très suffisant de Sikhs et une « perspective de butin » plus que raisonnable, sans que nous puissions voir bien clairement à quoi leur a servi, durant leurs années de collège, de mentir du matin au soir, de battre les « petits, » et parfois même de s’approprier la « semaine » de leurs voisins.

De même, il y a quelque chose de fâcheux dans le sujet de Kim et dans les sentimens de ses personnages. Je n’ai pas dit encore, en effet, que le petit garçon, qu’on a vu tout à l’heure chela du bon vieux lama, se trouva un jour recueilli par le Taureau Rouge dont lui avait parlé son père, et instruit, sous la protection de ce taureau, à devenir un agent de la police secrète anglaise : si bien que, lorsqu’il reprend ensuite son pèlerinage en compagnie du lama, c’est désormais pour abuser de la confiance de celui-ci, comme de tous les braves gens qu’il rencontre, et pour assurer, par ce moyen, la domination anglaise dans l’empire des Indes. « De temps en temps, nous dit M. Kipling, Dieu envoie sur la terre des hommes qui ont le goût de risquer leur vie pour découvrir des nouvelles, parfois très loin, d’autres fois tout près, en n’importe quel lieu où l’on a commis une faute contre l’État. Bien rares sont ces hommes, et bien rares, parmi eux, ceux qui remplissent vraiment leur mission. » C’est parmi ces hommes que le jeune Kim rêve de prendre sa place. Tout son être se soulève d’enthousiasme à la pensée qu’il pourra un jour, comme les autres agens de la police secrète, « jouir de la dignité d’être désigné par une lettre et un numéro. » Et l’on entend bien que, pour y parvenir, il ne se fait pas scrupule d’espionner ses meilleurs amis, sans jamais cesser d’être — ou, en tous cas, de s’efforcer d’être — le jovial et sympathique frère de Samuel Weller.

Au reste, Kim est un Européen, loyal sujet anglais, et nous sommes prêts à comprendre qu’il accepte de jouer ce rôle d’espion auprès des indigènes. Mais Kim, ainsi que je l’ai dit, ne joue dans le livre qu’un rôle assez vague ; et les véritables héros, ceux qui seuls ont pu réveiller l’apathie de M. Kipling, sont trois indigènes, un Afghan et deux Hindous, qui, si leur utilité peut avoir de quoi réjouir le cœur d’un Anglais, n’en appartiennent pas moins à une espèce d’hommes tout à fait fâcheuse. Ils ont beau plaisanter, gambader, s’ingénier à mille pitreries pour nous divertir : nous songeons au métier qu’ils se sont choisi, et qu’ils pratiquent d’ailleurs avec une conscience admirable ; nous songeons que les risques où ils s’exposent ne dépassent pas sensiblement ceux que court tout homme qui gagne sa vie à trahir ses frères ; et nous nous étonnons que l’auteur ne semble jamais penser à eux que pour les admirer.

M. Rudyard Kipling, décidément, manque trop du sentiment chrétien pour occuper d’une façon durable, dans la littérature anglaise, la grande place restée vacante depuis la mort de Dickens. Je n’oublie pas que, l’autre semaine encore, dans un congrès d’évêques anglicans, — en réponse à l’évêque de Calcutta, qui reprochait à l’auteur de Kim de « diffamer la société anglo-indienne, » — l’évêque de Londres a déclaré, « avec des larmes dans les yeux, » que, l’auteur de Kim était un « poète impérial, » et ajouté : « Comment une église pourrait-elle se dire catholique qui ne commencerait point par être impérialiste ? » Je consens que M. Kipling soit, à ce point de vue, le plus « catholique » des écrivains anglais : mais à coup sûr il n’est pas chrétien. Il méprise trop la partie considérable de l’humanité qui, déjà soumise ou non à l’empire anglais, n’a point le privilège d’être anglaise de naissance. Il sait décrire les mœurs des Sikhs, des Dogras, et des Mahrattes : mais il les méprise trop pour pénétrer leurs âmes ; et c’est un défaut qui, tôt ou tard, ne peut manquer de nuire à la gloire de son œuvre.

Encore, ne connaissant point les âmes des indigènes de l’Inde, avons-nous de la peine à nous rendre compte de ce qu’il y a en elles qu’il n’a pas su voir. Mais son mépris l’aveugle, au même degré, sur des races européennes qui nous sont plus familières ; et rien n’est plus choquant pour un lecteur étranger, ni plus ridicule, par exemple, que la scène où Kim, le lama et le babu rencontrent deux voyageurs, un Russe et un Français, qui tous deux, sous prétexte de chasse, sont en train de « commettre une faute contre l’État anglais. » Ces deux voyageurs sont en effet signalés comme des agens politiques, en correspondance avec des rajahs des provinces du Nord. Et M. Kipling commence par nous laisser sentir l’indignation que lui inspire leur ignominie. Après quoi il nous les montre accueillant, sur leur route, le babu Hurree Mokerjee, qui s’offre à leur servir d’interprète, et aussitôt se met en devoir d’explorer leurs paniers de voyage.

Il sautait adroitement d’un panier à l’autre, faisant mine de rattacher les courroies. L’Anglais, en règle générale, n’est guère au courant des âmes asiatiques ; mais jamais un Anglais n’aurait frappé au visage, d’un coup de poing, un honnête babu qui, par accident, aurait répandu à terre Je contenu d’un de ses paniers. Et jamais, d’autre part, un Anglais n’aurait traité assez familièrement le même babu pour lui offrir à boire, ni pour l’inviter à partager son repas. Or, les deux étrangers firent tout cela, et posèrent une foule de questions, — surtout à propos de femmes, — auxquelles Hurree répondit de la façon la plus gaie et la plus naturelle.

Quelques heures plus tard, Hurree, qui a tout concerté d’avance avec Kim, conduit les deux voyageurs dans un village où ils aperçoivent le vieux lama, expliquant à son chela une image boudhique qu’il a dessinée. Le Russe et le Français, sur le conseil du babu, offrent au lama de lui acheter son dessin : puis, comme il refuse, ils le lui arrachent des mains, après lui avoir jeté une poignée de roupies. Kim, aussitôt, se jette sur eux, les indigènes accourent à son aide ; et Hurree, profitant du tumulte, emporte les paniers, les portefeuilles, tout le bagage de ces étrangers, qui ont eu le tort de « l’inviter à partager leur repas. » Ajoutons, pour achever le récit d’un des épisodes principaux du roman, que les deux voyageurs, à demi assommés, ne retrouvent jamais leur bagage, mais ne tardent pas à retrouver « l’honnête babu, » qui, moyennant une honnête quantité de roupies, les reconduit affectueusement jusqu’à la frontière. C’est par de tels moyens que Hurree Mokerjee, Kim et leurs compagnons, consolident aux Indes la domination du puissant Taureau Rouge.

M. Kipling manque trop du sentiment chrétien. Il méprise trop tout ce qui n’est pas anglais ; et, — habitude d’ailleurs infiniment plus respectable, — il admire trop tout ce qui est anglais. Il met, à l’admirer une sorte de forfanterie ingénue et provocante qui, à chacun de ses livres, risque davantage d’indisposer ses lecteurs. Non qu’elle aille s’exagérant, à chacun de ses livres ; car je crois bien qu’on la retrouverait, toute pareille, dans ses peintures précédentes de la vie aux Indes. On y retrouverait, en tout cas, la même conception d’une race prédestinée à opprimer, sinon à détruire, toutes les autres, et ayant, d’institution divine, le droit d’employer tous les moyens pour assurer son pouvoir. Mais cette conception, autrefois, amusait. L’auteur savait lui donner mille formes imprévues, qui empêchaient qu’on ne la prît assez au sérieux pour en sentir pleinement l’immoralité. Aujourd’hui, sa verve s’est fatiguée, de l’aveu des plus passionnés de ses partisans. Le lecteur de Kim, faute de pouvoir s’intéresser aux actes des personnages, ni à leurs paroles, se voit involontairement amené à réfléchir sur la doctrine philosophique qu’ils servent à traduire. Et c’est une doctrine qui ne gagne pas à être considérée de trop près.

Sans compter un autre motif encore qui risque, aujourd’hui, d’en amoindrir beaucoup la portée. Lorsque naguère M. Kipling, s’étant constitué « l’Inspecteur général de l’Empire britannique, » proclamait gaiement la supériorité de sa race, et le droit absolu de celle-ci à dominer le monde, il nous faisait un peu l’effet de ces orateurs spirituels et hardis qui, dans les parades foraines, s’emploient à nous vanter les tours de force d’un homme-canon. L’homme-canon est là, devant nos yeux, se divertissant à jongler avec d’énormes poids. Et sa vue nous en impose : le rire que soulève en nous le boniment se rehausse volontiers d’un certain respect. Mais, si, par accident, un des poids tombe à terre, et que nous découvrions qu’il est en carton, il y a bien des chances que l’éloquence même du boniment cesse, dès lors, de nous égayer. Je crains qu’une mésaventure semblable ne soit en train d’arriver aux joyeuses fantaisies impérialistes de M. Kipling.


T. DE WYZEWA.