Revues allemandes - 14 juin 1895

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Revues allemandes - 14 juin 1895
Revue des Deux Mondes4e période, tome 129 (p. 925-934).
Revues étrangères - Revues allemandes


Les souvenirs d’un général prussien. — Un Allemand au service de la France sous la Révolution et l’Empire.


Les souvenirs de la dernière guerre continuent à être de mode en Allemagne, et pas un mois ne se passe qui n’amène au jour quelque document nouveau se rapportant, de près ou de loin, aux mémorables événemens de 1870. Mais depuis les Lettres de campagne de Wilmowski, que j’ai naguère signalées ici [1], aucune de ces publications n’égale en importance les Souvenirs personnels du général Jules de Verdy du Vernois, dont la première partie vient de paraître dans la Deutsche Rundschau de ce mois.

Le général de Verdy occupe en effet, comme l’on sait, une place des plus en vue dans le monde militaire allemand. Tour à tour directeur des affaires générales au ministère de la guerre, gouverneur de Strasbourg, et ministre de la guerre, il s’est acquis en outre la réputation d’un excellent écrivain : ses Études sur la conduite des troupes et son Jeu de la guerre, en particulier, passent auprès des spécialistes pour des ouvrages de premier ordre. Et personne peut-être, parmi les officiers supérieurs allemands, ne pouvait avoir à raconter, sur la guerre franco-allemande, plus de détails imprévus que cet ancien chef de l’état-major prussien, élève, ami, et fidèle assistant du général de Moltke, et qui, dès le début de la campagne, s’était trouvé précisément chargé d’étudier les opérations des armées françaises, pour modifier en conséquence les plans stratégiques de son illustre maître. Il avait publié déjà dans la Deutsche Rundschau, il y a quelques années, le récit des négociations qui avaient précédé la capitulation de Sedan ; et Ion n’ignorait pas que le fameux livre du grand état-major sur la campagne de 1870 était, en grande partie, son ouvrage ; mais on n’en était que plus impatient de lire ses Souvenirs personnels, où l’on espérait trouver, avec les mêmes qualités d’exactitude scrupuleuse, un tour de style plus familier et des impressions plus intimes.

Je crains malheureusement que ce n’ait été là une espérance vaine. On sent bien que le général de Verdy fait de grands efforts pour être familier ; peut-être même en fait-il de trop grands, et apporte-t-il trop d’insistance, par exemple, à des détails de cuisine assez insignifians. Pas un moment il ne perd de vue le soin de son estomac. Il se montre encore tout ému, après vingt-cinq ans, au souvenir d’un dîner qu’il avait eu l’espoir de trouver préparé pour lui au château de Ferrières, et que le ministre de la guerre et sa suite avaient mangé sans l’attendre. Il se rappelle avec attendrissement l’inspiration miraculeuse qui lui a fait emporter dans son wagon, au départ de Berlin, quelques provisions de bouche : car toutes les gares, sur le parcours, étaient encombrées d’une foule si nombreuse, et si enthousiaste, que pas une fois il ne lui a été possible de se frayer un chemin jusqu’à un buffet.

Ce sont, comme l’on voit, des souvenirs bien personnels ; mais il s’en faut que le général de Verdy ait mis le même abandon aux autres parties de son récit. Ses portraits et ses jugemens, surtout, sont d’un ton si réservé qu’on se demande pourquoi il n’a point poussé la discrétion jusqu’à les supprimer tout à fait. A quoi bon faire défiler devant nous tant de figures diverses, depuis le vieux roi et son fils jusqu’aux employés de l’état-major, si l’on se borne invariablement, après les avoir nommées, à nous apprendre que chacune d’elles réunissait toutes les perfections imaginables ? Et non seulement ce ton d’admiration trop uniforme nous empêche de prendre au sérieux les jugemens que porte sur les hommes M. de Verdy, mais il nous met encore en défiance de sa sincérité sur les choses, et ses Souvenirs personnels y prennent on ne sait quelle apparence de relation officielle.

Ce qui ne les empêche point d’ailleurs de constituer, dans leur ensemble, un ouvrage historique d’un très vif intérêt : car s’ils ne nous renseignent guère sur les sentimens intimes du général de Verdy, ils nous font assister en revanche, et pour ainsi dire jour par jour, au détail d’événemens que nous ne saurions nous lasser de connaître et de méditer. Sans compter ce qu’il peut y avoir de particulier à voir se montrer ainsi à nous, dans ce rôle d’adversaire acharné de la France, un officier d’origine française, le proche parent de cet Adrien-Marie de Verdy du Vernois qui fut, vers le milieu du siècle dernier, maréchal des logis des gardes du comte d’Artois, et qui, joignant lui aussi la plume à l’épée, s’illustra par un pompeux Hommage à la vertu militaire.

Le général de Verdy prenait part aux manœuvres annuelles de l’académie de guerre prussienne, à Oranienbourg, en juillet 1870, lorsque vinrent le surprendre les premiers bruits de la possibilité d’une guerre avec la France. « Ces bruits, naturellement, nous préoccupèrent fort, sans cependant nous faire interrompre le cours de nos manœuvres. L’idée d’une guerre avec la France n’avait pour nous rien d’impossible ; depuis longtemps au contraire nous nous y étions habitués. Un moment même, en 1866, avant la conclusion de la paix avec l’Autriche, nous l’avions crue sur le point de se réaliser : et toujours, depuis lors, nous avions gardé la conviction que tôt ou tard le conflit attendu ne pourrait manquer d’éclater. Nous attendions ce conflit sans impatience, mais aussi sans crainte ; car l’armée était prête, le traité d’alliance avec les autres Étals allemands solidement établi, et pas un seul jour nous n’avions cessé de travailler à nous mettre en mesure. Et cependant personne ne s’attendait à voir la guerre s’engager à cet instant. Le roi était à Ems ; la plupart de ses conseillers ordinaires avaient quitté Berlin ; et beaucoup des officiers supérieurs, ceux de l’état-major et du ministère de la guerre en particulier, se trouvaient, eux aussi, absens de la capitale. »

Pour montrer combien on s’attendait peu à une déclaration de guerre immédiate, M. de Verdy cite encore deux dépêches échangées, le 11 juillet 1870, entre l’adjudant général du roi, M. de Treskow, et le ministre de la guerre. Télégraphiant d’Ems au nom du roi, M. de Treskow demandait au ministre quelles mesures il comptait prendre pour couvrir au plus vite les provinces du Rhin ; et le général de Roon lui répondait que des mesures exceptionnelles, en ce moment, non seulement lui paraissaient superflues, mais pourraient encore avoir, vis-à-vis de la France, le caractère d’une démarche hostile.

De jour en jour des nouvelles contradictoires arrivaient au camp des manœuvres. Mais le 15 juillet, un télégramme manda décidément à Berlin M. de Verdy, et lui apprit en même temps que la guerre était déclarée. « A la gare d’Angermunde, où je me rendis aussitôt, on me dit que l’ordre de mobilisation venait d’être donné ; et de fait je trouvai toute la garnison de l’endroit activement occupée à préparer son départ. En pleine nuit, on nettoyait les fusils, on revêtait les nouveaux uniformes de campagne, on sortait les chariots que l’on commençait à charger. Les gares étaient encombrées d’hommes se rendant à leurs régimens. J’arrivai à Berlin dans la matinée du lendemain, et tout de suite je dus me mettre au travail. » Le travail du général de Verdy consista, pendant ces premiers jours, à revoir avec de Moltke le plan depuis longtemps arrêté pour la campagne qui allait s’ouvrir.

« Le maréchal de Moltke a eu plusieurs fois l’occasion d’expliquer dans ses écrits militaires en quoi consistait, suivant lui, la préparation d’un plan de campagne. Un tel plan ne saurait naturellement pas comprendre le détail des diverses opérations de la guerre à venir, car on voit trop que ce détail dépend absolument du cours même des faits. Mais il est indispensable que le tacticien se propose nettement à l’avance un but défini. Ce but, en 1870, était pour nous facile à déterminer : il s’agissait de rechercher au plus vite la principale des armées françaises et de la détruire par tous les moyens. De là résultait, comme conclusion pratique, la nécessité de masser nos troupes aussi vite que possible sur la frontière, et d’attaquer aussitôt l’ennemi avec nos forces réunies.

« C’est à quoi le général de Moltke s’était préparé dès le moment où il était arrivé à la tête de l’état-major prussien. Prévoyant tout de suite l’éventualité d’une guerre avec la France, il avait rédigé un plan de campagne où il déterminait exactement les premières mesures à prendre ; et il n’avait point cessé, depuis lors, de remanier ce plan suivant la marche des événemens. Il partait de ce principe que nous devions, en cas de guerre, prendre l’offensive, et rassembler nos forces de façon à pouvoir attaquer l’ennemi chez lui, de façon aussi k pouvoir attaquer son armée principale. Il avait encore paru au général de Moltke que le territoire prussien de la rive gauche du Rhin et le Palatinat bavarois devaient fournir le lieu le plus favorable à cette concentration de nos troupes. C’est de là qu’il nous serait le plus facile d’avancer dans toutes les directions et de couvrir le mieux la frontière allemande.

« Le général de Moltke s’était ensuite demandé ce que l’ennemi pourrait tenter pour contrarier son plan. En étudiant la conformation géographique de la France et l’organisation de ses chemins de fer, il était arrivé à la conclusion que l’armée française ne pourrait manquer de se partager en deux groupes, dont l’un, le principal, serait massé en Lorraine, autour de Metz, et l’autre en Alsace. Il en résultait que le principal effort de nos troupes devait être dirigé du côté de la Lorraine, mais qu’il convenait en même temps d’avoir une armée pour couvrir la frontière du côté de l’Alsace.

« En résumé, le général de Moltke proposait de masser au plus vite deux armées sur la Saar, tandis qu’une troisième armée se réunirait entre Landau et Germersheim, pour prendre ensuite l’offensive en Alsace. »

Mais il ne fallait pas non plus négliger l’Autriche, qui aurait bien pu trouver là une occasion de prendre une revanche de sa défaite de 1866. On espérait bien que ses embarras financiers l’empêcheraient d’entrer immédiatement dans la lutte ; mais on craignait qu’au premier succès des troupes françaises elle ne résistât pas à la tentation d’attaquer de son côté son vainqueur de la veille. Aussi le général de Moltke eut-il soin de laisser en Prusse un corps d’armée prêt, le cas échéant, à tenir tête aux troupes autrichiennes.

C’est ce plan de campagne que M. de Verdy eut à revoir et à mettre au point, sous la direction du vieux Moltke, durant les premiers jours qui suivirent la déclaration de guerre. Le plan, comme l’on sait, obtint aussitôt la pleine approbation du roi ; et le 31 juillet à six heures du soir, M. de Verdy quitta Berlin, en compagnie de Moltke et de tout l’état-major, pour se rendre à Mayence et diriger sur place le progrès de la campagne. Il avait près de lui deux de ses amis, immédiatement placés, comme lui, en qualité de chefs de l’état-major, sous les ordres du général de Moltke : le lieutenant-colonel Paul Bronsart de Schellendorf, qui devait plus tard le précéder au ministère de la guerre, et le lieutenant-colonel Charles de Brandenstein. Ce dernier était spécialement chargé des transports et de la marche des troupes, Bronsart avait à surveiller les opérations ; et M. de Verdy, comme je l’ai indiqué déjà, devait étudier l’attitude des armées françaises.

« Pour ce qui est de la disposition morale où nous nous trouvions, ajoute-t-il, elle répondait naturellement à la gravité de la situation, mais elle était au demeurant assez tranquille, car nous étions certains du succès. Notre ministre actuel des finances, M. Miquel, me rappelait encore l’autre jour une réponse que je lui avais faite à ce moment sur l’issue probable de la guerre : « Vous verrez, lui avais-je dit, que nous viendrons à bout des Français ; mais la chose, malheureusement, nous coûtera beaucoup de sang. » Non pas que nous fussions disposés à déprécier la valeur des vaillantes armées françaises, et des hautes vertus militaires qui leur sont naturelles. Mais nos heureuses campagnes des années passées nous avaient appris tout ce que nous pouvions attendre de nos troupes, et combien nous pouvions mettre de confiance dans leurs chefs. C’est notamment au point de vue de la haute direction que nous considérions notre armée comme supérieure à l’armée française. Notre artillerie aussi nous paraissait plus forte. Nous n’avions qu’une foi très restreinte dans le pouvoir de ces mitrailleuses, dont on nous faisait grand mystère, et dont les Français semblaient attendre des résultats magnifiques. Nous savions que l’empereur Napoléon avait apporté une attention toute spéciale au perfectionnement de son artillerie ; mais l’expérience ne tarda pas à nous montrer que nous avions raison de nous croire, à ce point de vue, supérieurs aux Français. Nous n’ignorions pas, en revanche, que l’infanterie française avait sur la nôtre maints avantages notables ; mais la comparaison des forces numériques des deux armées achevait de nous rassurer sur le résultat final de la lutte. D’après les sources les plus sûres, en effet, l’armée française comprenait au plus 567 000 hommes, tandis que la nôtre en comptait, dès le mois d’août, plus de 982 000. »

Le général de Verdy insiste, à plusieurs reprises, sur cette supériorité numérique de l’armée allemande ; il en est aussi lier, on le sent, que de l’excellence du plan de campagne du maréchal de Moltke. Souvent aussi il insiste, avec une parfaite bonne foi, sur l’importance des pertes qu’ont eu à subir les troupes allemandes, dans les combats même où leur succès a été le plus assuré. Il raconte notamment que, lorsqu’on apprit au grand état-major la victoire de Gravelotte, il fut seul à deviner combien cette victoire avait dû être meurtrière. « On soutenait autour de moi que nous devions avoir perdu environ 8 000 hommes ; et comme je me permis de dire que nous aurions à nous estimer heureux si nos pertes ne dépassaient pas 15 000 hommes, je me rappelle que mon observation fut assez mal accueillie. Et cependant les faits m’ont donné tristement raison, car cette seule journée nous a coûté plus de 20 000 soldats. »

Il semble d’ailleurs que le roi Guillaume n’ait guère partagé, au début de la campagne, les sentimens optimistes de son état-major. « Comme je prenais un jour la liberté de lui dire que les Français n’arriveraient pas à passer la frontière, et que si, par hasard, ils y arrivaient, ils ne tarderaient pas à devoir reculer, il eut un sourire et s’écria, en me frappant sur l’épaule : « Ah ! que vous voilà bien, vous autres jeunes gens ! Vous voyez tout couleur de rose ! »

M. de Verdy avait journellement l’occasion de s’entretenir avec le vieux roi, à qui il venait apporter, de la part du général de Moltke, toutes les nouvelles aussitôt reçues. C’est dans le train royal qu’il quitta Berlin, le 31 juillet, dans ce train désormais historique, dont il raconte, à son tour, l’émouvant passage à travers l’Allemagne. « De Berlin à Mayence, durant trente-sept heures, nous avançâmes au milieu d’une rumeur ininterrompue. Sur toute la ligne du chemin de fer, la foule s’était amassée, chantant la Wacht am Rhein et acclamant le souverain. Et ces chants et ces bruits, que nous entendions nuit et jour monter autour de nous, finirent par prendre si bien possession de nos oreilles que longtemps après la fin de notre voyage il nous sembla les entendre encore. »

M. de Verdy se demande, à propos de ce voyage, si le ministre de la guerre, en pareil cas, doit accompagner l’armée, ou s’il ne vaut pas mieux, au point de vue de l’organisation militaire, qu’il reste dans la capitale. « En 1870, dit-il, nous étions tous d’avis que la place du ministre de la guerre était à Berlin : et les réflexions que j’ai faites depuis à ce sujet, et l’expérience personnelle que j’ai acquise durant mon passage au ministère, n’ont fait que me confirmer dans mon idée d’alors. Toutes les formations nouvelles, toutes les questions de munitions, de renforts de siège, d’hôpitaux, de chemins de fer, et mille autres, ne peuvent être bien ordonnées que si l’on reste dans la capitale ; et l’influence personnelle du ministre est encore indispensable pour assurer la régularité de tous les services, tandis qu’il suffit de la présence, sur le terrain de la guerre, d’un officier supérieur délégué pour que le ministre soit averti en temps utile de tout ce qu’il lui importe de savoir. »

A peine arrivé à Mayence, M. de Verdy dut en repartir, chargé d’une mission assez délicate. On avait reçu, durant le trajet, un télégramme de l’armée du kronprinz informant l’état-major que l’attaque générale ne pourrait avoir lieu que lorsque toutes les divisions de l’armée se trouveraient en état. Ce délai n’avait pas été du goût de Moltke, qui avait chargé M. de Verdy de répondre au kronprinz par la dépêche suivante : « Sa Majesté tient pour indispensable que la troisième armée marche tout de suite vers le sud, sur la rive gauche du Rhin, découvre l’ennemi, et l’attaque. On empêchera ainsi la rupture des ponts au sud de Lauterburg, et l’Allemagne méridionale se trouvera couverte. — MOLTKE. »

« Je fis aussitôt remarquer au général quartier-maître, qui m’avait apporté ce projet de télégramme de la part du général de Moltke, qu’une rédaction aussi catégorique pouvait offrir bien des inconvéniens. J’avais eu assez l’occasion, dans nos campagnes précédentes, de connaître les chefs de la troisième armée pour être certain qu’ils seraient froissés d’un ordre exprimé en ces termes. Le général de Moltke, qui survint lui-même dans notre wagon sur ces entrefaites, parut frappé de mon argument : et nous décidâmes qu’au lieu de télégraphier au kronprinz, je Tirais aussitôt rejoindre à son camp, pour lui exposer la situation et lui faire part des avis de l’état-major. »

Après un voyage des plus accidentés, M. de Verdy parvint à Spire, où était le kronprinz. On résolut que l’armée passerait la frontière le surlendemain 4 août ; et M. de Verdy se hâta de revenir à Mayence, ne fût-ce que pour pouvoir dormir quelques heures, après trois nuits passées sans sommeil. Il trouva l’état-major tout en émoi. On venait d’apprendre que l’armée française avait passé la frontière et battu un détachement prussien à Saarbrück. Mais M. de Verdy était décidément d’un optimisme invincible : car son carnet porte, à la date du 3 août, cette simple mention : « La rencontre de Saarbrück tout à fait insignifiante, une escarmouche d’avant-postes comme il s’en présentera encore bien souvent. »

Et l’événement, on le sait, ne tarda pas à lui donner raison. Coup sur coup on apprit à Mayence la victoire du kronprinz à Wissembourg, celle de Gœben à Saarbrück. Tous les jours des télégrammes annonçaient de nouveaux succès. Mais je ne puis suivre le général de Verdy dans l’énumération qu’il en fait, ni dans les considérations techniques où il entre à leur sujet. Aussi bien la série de ces Souvenirs paraît-elle devoir se prolonger dans la Deutsche Rundschau pendant de longs mois ; nous aurons, sans doute, l’occasion d’y revenir.

En contraste avec ces souvenirs d’un officier d’origine française, combattant contre la France, voici, dans la même Revue, les lettres et rapports d’un Allemand, Charles-Frédéric Reinhard, qui a passé toute sa vie au service de la France, et qui a même été quelque temps ministre à Paris, tout comme M. de Verdy l’a été à Berlin. On sait l’étrange aventure de ce poète wurtembergeois, ami de Schiller et de Goethe, qui, simplement pour s’être trouvé de passage en France aux premières années de la Révolution, est devenu tour à tour ministre des affaires étrangères sous le Directoire, ambassadeur sous l’Empire, conseiller d’État sous la Restauration, et pair de France sous la monarchie de Juillet. Mais les documens que publie M. Wilhelm Lang dans la Deutsche Rundschau éclairent d’un jour nouveau la figure de cet habile homme, dont le principal talent paraît avoir été de savoir en toute circonstance se créer des amis. Car, sans compter Schiller et Gœthe, on n’imagine pas combien de personnages importans l’ont honoré de leur amitié. En France comme en Allemagne, dans l’Europe entière, il était également lié avec les représentans de tous les partis, avec les classiques et les romantiques, avec les girondins et les jacobins, avec les plus zélés serviteurs et avec les ennemis les plus acharnés de Napoléon. Il avait une de ces âmes naturellement bienveillantes qui sont portées d’instinct à aimer tout le monde, sans négliger pour cela de s’aimer soi-même : c’est à celles-là que le monde réserve ses plus solides faveurs. Et ainsi Reinhard a pu, durant près d’un demi-siècle, dans un pays qui n’était pas le sien, servir fructueusement les régimes les plus opposés. Il les a servis d’ailleurs avec toute la conscience et toute la ponctualité d’un fonctionnaire parfait ; car il n’avait rien de l’intrigant, ni du traître, mais simplement il était né pour servir.

La partie la plus curieuse de l’étude de M. Lang est celle qui se rapporte au séjour de cinq ans que fit Reinhard à Cassel, de 1808 à 1813, en qualité d’ambassadeur de Napoléon auprès du roi de Westphalie, Jérôme Bonaparte. Ces cinq années sont sans doute la seule période difficile qu’ait eu à traverser Reinhard dans sa longue carrière de diplomate ; et vraiment tout autre que lui aurait été plus d’une fois tenté d’abandonner un poste aussi peu tenable, car il était assuré, quoi qu’il fit, de ne contenter jamais ni l’Empereur son maître, ni l’étrange souverain à la cour duquel il était attaché : et sa situation lui était encore rendue plus particulièrement difficile par sa qualité d’Allemand, dans un temps où l’Allemagne entière se soulevait contre la domination française. Allemand d’origine et d’éducation, il avait épousé la fille d’un savant de Hambourg, Reimarius : et comme il était aussi bon mari que bon fonctionnaire, sans cesse c’étaient en lui de nouveaux conflits entre son dévouement à son maître et ses sentimens de famille. Un de ses neveux en particulier, Charles Sieveking, fut pour lui l’occasion de cruels embarras. Il avait essayé de faire de ce jeune homme, qu’il aimait comme son fils, un fonctionnaire français : mais bientôt Sieveking s’était affilié au Tugendbund, avait quitté Cassel, et sollicitait avec insistance la permission de s’engager dans l’armée allemande. « Remettez-vous-en donc à Dieu du soin de vous guider, lui écrivait enfin son oncle ; mais soyez certain que mes vœux vous accompagneront toujours. » Et Benjamin Constant, qui demeurait alors à Cassel, écrivait à ce propos à son ami Villers : « Reinhard est infiniment en peine du départ de son neveu. Nous en avons longuement parlé, et il m’a dit toutes sortes de choses infiniment sensées : mais il a eu la bonne foi d’ajouter qu’à l’âge de Sieveking, lui-même aurait peut-être pensé de la même façon. »

Mais les pires embarras de Reinhard, durant cette période, lui étaient causés par l’humeur extravagante du roi Jérôme, qui semblait avoir pris à tâche de mécontenter tout le monde et qui était bien, en vérité, l’homme le moins fait pour le métier de souverain. Le 28 avril 1810, Reinhard écrit à Paris que l’accès de l’Augarten, le magnifique jardin de Cassel, vient d’être fermé au public, le grand-veneur du roi ayant eu la fantaisie d’y élever des faisans. Le même grand-veneur prélève une taxe sur tous les fièvres qu’on apporte au marché. La police, de son côté, invente tous les jours de nouveaux impôts : elle impose les mendians, les chanteurs ambulans, les montreurs d’ours. L’intendant des théâtres a chassé de la ville une troupe allemande parce que les pièces de son répertoire contrevenaient à la règle des trois unités. Et le roi ayant promis sa faveur à tout étranger qui consentirait à se faire naturaliser Westphalien, la ville s’est remplie d’aventuriers venus on ne sait d’où, accourus sous prétexte de naturalisation. Jérôme, cependant, indifférent aux plaintes de ses sujets, continue à combler de cadeaux les favoris que lui amenait le hasard. « Il jette l’argent par les fenêtres, écrivait Reinhard, et tout le monde croit ici que c’est parce qu’il s’attend à quitter prochainement Cassel. » Et le diplomate ajoutait, avec son optimisme habituel : « J’imagine que, si l’on avait affaire à une autre race qu’à des Allemands, les choses ne se passeraient pas de cette manière. Mais, comme vous le savez, l’Allemand est tranquille, patient, ami de l’ordre, peu enclin aux révolutions. Encore ne faut-il point le pousser à l’extrême. »

Et comme pour donner une preuve de cette humeur paisible qu’il attribue à ses compatriotes, Reinhard, au même moment, s’occupe de contraindre son ami Gœthe à entrer en relations avec Boisserée, un élève des Schlegel, qui veut obtenir l’appui du poète d’Iphigénie pour son projet d’achèvement de la cathédrale de Cologne. Difficile entreprise, d’intéresser à un tel projet l’ennemi le plus résolu de l’art du moyen âge : mais Reinhard y parvient, à force de bonhomie, de patience et d’obstination, et peut-être est-ce là le plus beau trait de sa carrière diplomatique.

En bon fonctionnaire, Reinhard servit le roi Jérôme aussi longtemps qu’il fut roi, et l’empereur Napoléon jusqu’à la fin de l’Empire. Il hésita quelque temps, en 1814, avant de se décider à servir Louis XVIII. Ses amis allemands, qui étaient venus en grand nombre à Paris avec les armées alliées, l’engageaient vivement à rentrer en Allemagne, et lui-même y était assez disposé, à en juger par ses lettres à son neveu Sieveking : « J’ai reconquis ma liberté, disait-il, et de nouveau maintenant j’appartiens à mon pays. » Mais les insistances de son ami Talleyrand l’emportèrent enfin sur celles de ses amis d’outre-Rhin. En échange d’un titre de comte, et d’une place au Conseil d’État, il offrit à la monarchie française son dévouement tout entier ; et c’est à Paris qu’est mort, en 1837, pair de France et membre de l’Institut, cet excellent serviteur.


T. DE WYZEWA.


  1. Voir la Revue du 1er mars 1895.