Revues espagnoles - 14 novembre 1894

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Revues espagnoles - 14 novembre 1894
Revue des Deux Mondes4e période, tome 126 (p. 453-462).
Revues étrangères – Revues espagnoles


LITTÉRATURE ET HISTOIRE : Les allusions contemporaines dans le Don Quichotte ; Juan del Encina et les origines du théâtre espagnol ; un écrivain romantique continuateur de Bossuet. — Le mariage du roi Alphonse XII avec l’Infante Mercedes.


Les articles intéressans ne manquent pas, dans les revues espagnoles, et en particulier dans la España moderna, qui est sans contredit la plus importante d’entre elles. Mais ce sont pour la plupart, des notes ou des dissertations sur des points très spéciaux de l’histoire et de la littérature espagnoles : histoire et littérature dont les grandes lignes mêmes nous sont aujourd’hui si peu connues, que l’intérêt de leur menu détail risquerait bien de nous échapper. La faute n’en est d’ailleurs qu’à nous seuls. Entraînés vers le Nord, attirés par l’étrangeté, et peut-être aussi par l’obscurité du brumeux génie, septentrional, nous avons perdu de vue le développement intellectuel de ces races latines, qui, durant tant de siècles, avaient pensé, senti, créé à l’unisson de la nôtre. Il n’a pas fallu moins que la traduction d’un roman tolstoïen de M. d’Annunzio, l’année dernière, pour nous rappeler l’existence d’une littérature italienne. Et de la littérature espagnole nous continuons à ne rien savoir, ou peu de chose, tandis qu’il n’y a pas si petit écrivain Scandinave que l’on ne réussisse à nous faire admirer.

La littérature espagnole existe, cependant : et rarement peut-être depuis le XVIIe siècle elle a été si vivante. Mais je crains que longtemps encore nous continuions à devoir l’ignorer : car elle s’obstine à garder un caractère national très marqué, à rester essentiellement locale, à exprimer des sentimens et à parler une langue que seuls des lecteurs espagnols sont en état de comprendre. On aura beau vouloir nous traduire, en les adaptant à nos goûts français, les romans de M. Perez Galdos et de don Juan Valera : à peine réussira-t-on à nous faire deviner comment ils peuvent avoir tant de prise sur le public espagnol. Et encore le roman est-il peut-être, de tous les genres littéraires, celui qui compte aujourd’hui en Espagne le moins de représentans d’une réelle originalité. La poésie, la critique, l’histoire surtout, en comptent bien davantage, et de bien plus intéressans ; mais poètes, critiques, historiens, tous les écrivains espagnols emploient leur talent à traiter des sujets qui décidément n’ont pas assez d’intérêt pour nous. Nous nous sommes trop éloignés de l’Espagne, nous avons trop pris l’habitude de porter ailleurs nos curiosités. Comment espérer que les savantes études de M. Menendez y Pelayo sur le vieux dramaturge Rojas, ou celles de M. Barrantes sur le poète Villegas, trouvent de l’écho dans un pays où Don Quichotte lui-même n’amuse plus guère personne ?

En Espagne au contraire le roman de Cervantes est plus lu, plus admiré que jamais. Je ne crois pas que Dante en Italie, ni Molière chez nous, soient restés l’objet d’un culte aussi général. Il n’est pas une des mésaventures de l’ingénieux hidalgo qui ne demeure présente à tous les esprits ; et pas un mois ne se passe sans qu’un nouveau travail ramène l’attention du public sur ce personnage ridicule et sublime.

Voici par exemple un auteur qui, écrivant sous le pseudonyme de Polinous, se met en peine d’expliquer mot par mot le sens caché de Don Quichotte. Et pour commencer, se douterait-on de ce que peut signifier le nom de Quichotte ? « Imaginez un père qui, pour soustraire son fils à la cruauté de ses ennemis, le défigure, coupant ses longs cheveux bouclés, brouillant son délicat visage, couvrant ses formes élégantes d’un sarrau de paysan. Que hijote ! (quel fils ! ) s’écrie ce père, partagé entre le chagrin et la joie. Et pareillement s’est écrié Cervantes, en contemplant le fils de sa merveilleuse fantaisie changé en une caricature, mais, à ce prix, délivré de la mort. »

Tout le commentaire est sur ce ton. Polinous est plus ingénieux encore que l’ingénieux hidalgo. Il nous apprend que don Quichotte est né à la Mancha pour signifier que nous naissons tous avec la tache (mancha) de l’ignorance ; et que l’aubergiste (ventero) qui arme don Quichotte chevalier est en réalité le symbole de l’éditeur, dispensateur de la vente.

Moins ingénieuses, mais infiniment plus sérieuses sont les Notes sur don Quichotte de M. José Maria Asensio, que vient de publier la Espana moderna. Elles traitent de divers points de détail, notamment des premières éditions du roman, des corrections et des suppressions qu’y a faites l’auteur. Car il est aujourd’hui établi que deux chapitres au moins du texte primitif de Cervantes ont été coupés au cours de l’impression. L’un était intitulé : De ce qui arriva à don Quichotte dans un bal masqué. On y voyait le chevalier se rendant à ce bal, armé et sans masque, et derrière lui venait Sancho vêtu en pénitent. Sur le conseil de Sancho, une dame s’adressait à don Quichotte, le suppliait de l’aider à sortir de la captivité où la tenait an méchant vieillard, son tuteur. On se mettait à table, après de nombreuses mésaventures. La dame s’asseyait près du chevalier : et comme le vieux tuteur essayait de l’en déloger, don Quichotte fondait sur lui, renversait la table, recevait une abondante volée de coups de bâtons.

Mais il prenait sa revanche au chapitre suivant, qui a également disparu du texte imprimé, et dont nous ne possédons également qu’une courte analyse. Dans ce second chapitre don Quichotte, miraculeusement guéri de ses blessures par une application de son fameux baume, recevait la visite de la jeune dame et s’entretenait très tendrement avec elle. Encore ne tardait-elle pas à le tromper avec don Antonio, ce dont le fidèle Sancho s’empressait de l’avertir. Mais don Quichotte mettait la chose au compte des enchanteurs ses ennemis, Et très volontiers il accédait au conseil de son cher don Antonio, qui l’engageait à aller sur le port pour y visiter les galères.

Pourquoi Cervantes a-t-il coupé ces deux chapitres ? Et que sont-ils devenus ? C’est ce que les érudits espagnols n’ont encore pu découvrir. Du moins ils ne se sont pas fait faute de chercher. M. Asensio raconte le curieux épisode des efforts de l’Académie Royale de Madrid pour obtenir communication de prétendus chapitres inédits de Don Quichotte qui, après avoir appartenu à la bibliothèque de Francfort-sur-le-Mein, se trouvaient en 1822 entre les mains de l’ambassadeur de Prusse à Paris. Enfin on fut admis à consulter les précieux documens. Hélas ! il y était bien question de don Quichotte, mais c’était une addition postérieure, où jamais Cervantes n’avait mis la main.

C’est que les admirateurs de Don Quichotte ne se sont pas fait faute, durant deux siècles, de compléter ou de corriger à leur gré le texte de Cervantes. Mainte édition du livre contient des parties entières ainsi modifiées, et le nombre des additions égale au moins celui des coupures. M. Asensio cite le trait vraiment curieux d’une édition espagnole publiée à Milan en 1610, et où les éditeurs ont remplacé l’épître dédicatoire de Cervantes par une autre de leur cru. Don Quichotte, comme l’on sait, était dédié au duc de Béjar. Mais les éditeurs milanais ont trouvé plus à propos d’en faire hommage au comte Vitaliano Visconti. « Sachant, lui disent-ils, que Votre Seigneurie daigne s’intéresser à la langue castillane, nous lui dédions cette histoire de l’Ingénieux Hidalgo. Nous l’aurions volontiers publiée en langue italienne ; mais nous avons craint qu’elle ne perdît ainsi de sa grâce, laquelle se montre plus vive infiniment dans son langage naturel qu’en aucune traduction. » Ces éditeurs, comme on le voit, étaient hommes dégoût. Il faut, en effet, lire Don Quichotte dans son langage naturel » pour en apprécier toute la « grâce ». Et mieux valent encore, pour en donner tout au moins une idée, de libres adaptations comme celle de Florian que des traductions trop exactes et trop consciencieuses.

Don Quichotte est-il une satire politique, et peut-on y retrouver des allusions à des personnages ou à des événemens du temps ? Autre question que traite tout au long M. Asensio. Il ne croit pas que les contemporains de Cervantes aient eu raison de voir dans son livre, comme ils ont fait, une caricature de Charles-Quint ; car en toute occasion l’auteur de Don Quichotte a parlé avec admiration et respect de ce « foudre de guerre ». Et pourtant il y a tel trait de la vie de l’Empereur qui ressemble bien fort à certains chapitres du roman, la Bataille extraordinaire de don Quichotte contre les outres de vin, par exemple, ou Ses efforts héroïques contre les figures sculptées d’un buffet. Voici en effet ce que raconte un des premiers historiens de Charles-Quint, Juan Antonio de Vera, comte de la Roca, dans son Epitome de la vie et des exploits de l’invincible Empereur : « On dut lui ôter des mains, dans sa jeunesse, une épée nue, dont il s’escrimait contre des figures de tapisserie… Une autre fois, on le surprit excitant d’un bâton des lions en cage, à travers les barreaux, de telle sorte qu’on fut obligé de fermer la cage pour éviter tout danger. » Et M. Asensio ajoute que l’on pourrait appliquer à Charles-Quint la belle épitaphe composée par le bachelier Sanson Carrasco pour le tombeau de don Quichotte : « Il fut l’extravagant du monde ; et il eut l’étrange aventure de mourir en héros après avoir vécu en fol. »

En résumé, d’après M. Asensio, Cervantes n’a pu manquer de mettre dans son livre une foule d’allusions contemporaines : mais ce sont des allusions dont le secret est à jamais perdu, et tout effort pour le retrouver ne saurait aboutir qu’à de vaines hypothèses. Mieux vaut prendre le livre tel qu’il est : il reste assez riche encore en allusions à des sentimens et à des faits qui sont de tous les temps, car ils forment l’essence même de la nature de l’homme.

La même revue a publié, dans ses deux livraisons d’avril et de mai 1894, une très intéressante étude de M. Emilio Cotarelo sur la vie et les œuvres de Juan del Encina, le père du théâtre espagnol. C’est encore un sujet d’un intérêt exceptionnel pour le public d’Espagne, aussi fier au moins de son théâtre que nous le sommes du nôtre. L’Académie Royale de Madrid vient précisément de recueillir et de publier les œuvres complètes de Juan del Encina, et c’est à propos de cette publication que M. Cotarelo s’est efforcé de déterminer le rôle véritable du vieux poète dans la formation du drame espagnol.

Formation, ou plutôt transformation : car un genre littéraire ne se crée pas de toutes pièces, et les œuvres d’Encina constituent simplement le passage de la forme dramatique ancienne à la forme classique Bien avant Encina, l’Espagne comme l’Italie et comme la France avait produit des drames religieux ou représentations ; et l’on vient, tout récemment encore, d’en publier deux : le Poème des Rois Mages et la Représentation de la Naissance de Jésus, œuvres d’un certain Gomez Manrique, qui, pour être antérieures d’un siècle aux productions pareilles d’Encina, ne leur sont pas sensiblement inférieures. Ce sont des compositions d’une simplicité toute primitive, ayant déjà, cependant, un caractère scénique très marqué.

Indépendamment de cet art religieux, maints autres élémens ont concouru à produire le drame classique espagnol. Le théâtre latin de Plaute et de Térence, à dire vrai, ne fut jamais populaire en Espagne, pas même au temps de la domination romaine. Mais les mimes et les farces atellanes, au contraire, y obtinrent tout de suite un immense succès ; ils y restèrent en grand honneur de longs siècles encore après la chute de l’Empire romain.

M. Cotarelo se refuse, en revanche, à admettre l’hypothèse d’un théâtre provençal précédant et produisant le théâtre classique espagnol. Et c’est là en effet une hypothèse bien hasardeuse. Sur la foi d’un passage de Nostradamus, certains critiques romanisans ont imaginé que la Provence avait possédé, au moyen âge, toute une école de dramaturges, et que les autos des grands tragiques espagnols de la Renaissance n’avaient fait qu’imiter ces auteurs provençaux, les Anselme de Faydit, les Arnauld Daniel, les Roger de Clermont. Malheureusement il ne nous est rien parvenu de ces drames ; et à supposer même qu’ils aient eu une valeur littéraire réelle, rien ne prouve qu’ils aient exercé la moindre influence sur l’évolution du théâtre espagnol.

La véritable origine de ce théâtre doit être cherchée dans les drames religieux, dans les farces païennes, et aussi dans toute une série de jeux et de fêtes qui, sans relever aucunement de l’art dramatique, n’en offraient pas moins une grande part de mise en scène théâtrale : les rocas ou rouelles, les reinados, ou réjouissances publiques au début d’un règne, les mayos ou festivals de mai.

C’est de tout cela qu’est sorti le drame espagnol. Encore fallait-il l’en faire sortir, lui donner une forme littéraire nouvelle, l’élever à la dignité d’un art. Et c’est pour s’y être employé avant tous les autres que le vieil Encina a mérité son titre de père du théâtre espagnol. Lui-même d’ailleurs s’est rendu justice dans un quatrain où il se qualifie en ces termes : « Juan de Encina, le premier des poètes qui fit bonne besogne au théâtre. »

Il était né à Salamanque, vers 1468. On suppose que del Encina n’était pas son nom de famille, et plusieurs critiques ont imaginé qu’il était fils d’un poète célèbre de la cour d’Aragon, Pedro de Torellas. Mais c’est là une hypothèse tout à fait improbable, car non seulement Encina s’est plu souvent à réfuter une satire de son prétendu père contre les femmes, mais une fois même il l’a voué à la mort et aux peines de l’enfer, sans se faire faute de l’appeler de son nom. « Qu’il voie toutes ses joies changées en tristesse, s’écriait-il, puisqu’il ose médire du sexe dévot ! » Encina a toujours beaucoup aimé les femmes, lui-même nous l’avoue ; mais le galant le plus amoureux ne parlerait pas de son père avec une sévérité aussi implacable.

Toute la biographie d’Encina est d’ailleurs assez obscure. On sait qu’il a fait ses études à l’Université de Salamanque, qu’il a été ensuite courtisan à Burgos et à Grenade, et qu’en 1492 il a obtenu un emploi dans la maison du duc d’Albe.

Dès l’âge de quatorze ans il avait écrit des vers. Il nous a laissé tout un recueil de petits poèmes qui doivent dater de sa jeunesse, et dont la plupart sont dédiés à des dames ; A mon amie de cœur ; A une demoiselle qui a causé mon pire chagrin ; A une jeune femme qui me contraignit à l’aimer tandis que je vaquais à mes dévotions. En mai 1492, il acheva une traduction des Églogues de Virgile. Mais c’est seulement après son entrée dans la maison du duc d’Albe qu’il eut l’idée d’employer son talent de poète à des sujets dramatiques. Pour les fêtes du château d’Albe il composa une série de représentations dont un premier recueil a paru dès 1496. En 1500, nous le trouvons à Rome, où les Espagnols sont fort en honneur. Il y reste près de vingt ans, puis revient en Espagne, et meurt en 1534 à Salamanque. Voilà, ou à peu près, tout ce qu’on sait de lui.

Son œuvre, en revanche, s’est conservée tout entière. Elle comprend une quantité considérable de petits poèmes lyriques, un Art poétique assez étendu, dédié à l’Infant don Juan, des églogues, des représentations religieuses, des représentations profanes, des allégories, et enfin un certain nombre d’ados ou véritables drames. C’est dans ces autos surtout qu’il nous apparaît comme un novateur. Mais déjà ses églogues contiennent un élément dramatique qui en fait en quelque sorte des comédies pastorales : on y trouve d’ailleurs sans cesse le sacré mêlé au profane ; et c’est un curieux spectacle de voir des bergers de Virgile qui se rendent à Bethléem sous la conduite d’un ange, et qui, tout au long du chemin, s’amusent à débattre, avec force grivoiseries, des problèmes de politique ou de littérature.

Parmi les autos d’Encina, l’un des plus remarquables est l’Auto de Rapelon, ou acte de querelle. Sa popularité fut énorme, et il servit de modèle à toute une série de pièces analogues, de telle sorte que son titre devint le nom d’un nouveau genre dramatique. Le sujet est des plus simples, et fait songer à des mimes anciens. Deux bergers, venus au marché de Salamanque, sont entourés et houspillés par une bande d’étudians. Terrifiés, ils se réfugient dans une auberge. Ils y rencontrent un autre berger, Piernicurto (courte-cuisse), qui prend leur défense et, par ses belles paroles, les délivre de leurs persécuteurs. Ce Piernicurto est un paysan déjà déniaisé par un assez long séjour dans la ville : type curieux, qui va se retrouver non seulement dans le théâtre, mais aussi dans le roman espagnol. Une longue discussion s’engage entre lui et les deux bergers : d’abord violente et grossière, elle passe insensiblement à des sujets plus élevés, pour aboutir à une éloquente dissertation sur le bonheur des pauvres d’esprit.

Deux autres ouvrages d’Encina, l’Eglogue de Placide et Victorien et le poème du Triomphe de l’Amour, comptent également parmi les chefs-d’œuvre de la littérature espagnole de la Renaissance. Ils sont intéressans plus encore par la pureté et la perfection du style que par la nouveauté du plan dramatique. Encina ne s’est point contenté de traduire Virgile, il l’a constamment imité, imprégnant d’une grâce toute classique la langue dure et sèche des vieux auteurs espagnols.

Son Art poétique suffirait d’ailleurs à prouver l’importance qu’il attachait aux questions de forme. Des neuf divisions dont il est composé, cinq sont consacrées à établir les règles de la technique du poète. Voici les titres de ces neuf divisions : 1° La naissance de la poésie espagnole ; 2° L’art du trouvère ; 3° Différence entre le poète et le trouvère (c’est la différence du capitaine à l’écuyer, du maître à l’esclave) ; 4° Conditions requises pour être admis à l’étude de l’art du poète ; 5° Mesure et distribution des pieds syllabiques ; 6° La rime ; 7° La différenciation des couplets ; 8° Les licences poétiques et autres ornemens ; 9° Comment doivent se lire et s’écrire les couplets.

Dans tous les articles de critique et d’histoire que publient les revues espagnoles, un nom se trouve invariablement cité, avec toutes les marques d’une respectueuse admiration : le nom de M. Marcellin Menendez y Pelayo, membre de l’Académie Royale de Madrid. Et en effet M. Menendez y Pelayo occupe dans la littérature espagnole contemporaine une place très considérable. Il est le maître incontesté de la critique : catholiques et libres penseurs, conservateurs et révolutionnaires, tous les écrivains espagnols vénèrent son jugement et lui rendent hommage. Il exerce dans son pays une véritable souveraineté, dont il use d’ailleurs pour entretenir et fortifier dans les âmes le sentiment national. A lui surtout revient l’honneur de ce développement qu’a pris en Espagne l’histoire littéraire, depuis quelques années. Travailleur infatigable, d’une érudition très sûre et très étendue, il a plus que personne donné l’impulsion à ce mouvement de recherches, l’encourageant de son exemple et de ses conseils.

Je ne trouve malheureusement à signaler ici, parmi les plus récens travaux de M. Menendezy Pelayo, rien d’autre qu’une étude sur don José Maria Quadrado, archéologue, poète et philosophe des premières années de ce siècle : encore un de ces grands hommes de la littérature espagnole dont le nom même nous est toujours demeuré inconnu ! Ses trois principaux ouvrages sont une série d’articles dans le recueil populaire des Beautés de l’Espagne, une Histoire du royaume de Majorque, sa patrie, et une Continuation du Discours sur l’Histoire universelle de Bossuet. Romantique en littérature, admirateur passionné de l’art et de la vie du moyen âge, Quadrado était, en matière religieuse, un rationaliste mystique à la façon de Balmès. Sa Continuation de Bossuet est destinée à montrer par quelles voies la Providence divine réalise ses lins sous le régime démocratique, après les avoir réalisées sous le régime de la monarchie absolue.

Mais Quadrado a été, par-dessus tout, un grand écrivain, le Chateaubriand espagnol. Il a mis au service de ses idées une langue magnifique, d’une sobriété, d’une concision, d’un relief admirables. Ses descriptions archéologiques de Se ville et de Cordoue sont les chefs-d’œuvre de la littérature romantique en Espagne. Et le même homme qui a écrit ces belles pages d’un art très haut et très raffiné a laissé aussi de petits manuels de piété populaires, des Mois de Marie, des Mois de Saint-Joseph, des Semaines saintes, qui forment, aujourd’hui encore, l’unique lecture de milliers de croyans. La chose, au surplus, n’a rien d’extraordinaire dans un pays où la foi religieuse est restée aussi profonde, aussi intacte, qu’elle l’était il y a cinq cents ans. Je crois décidément que les âmes espagnoles sont à l’abri du doute. Chez les plus libres d’entre elles, je n’ai point trouvé la moindre trace d’une hésitation sur le terrain religieux. Les naturalistes d’aujourd’hui restent d’aussi fervens catholiques que les romantiques d’autrefois. Leur foi leur est si naturelle qu’ils ne s’avisent pas d’en être gênés. La science et le talent poétique de don José Maria Quadrado ne l’ont point empêché d’écrire des Mois de Saint-Joseph à l’usage de dévotes illettrées ; et l’on sait que l’un des plus hardis parmi les romanciers espagnols de l’école réaliste contemporaine est un prêtre, le Père Luis Coloma, de la Société de Jésus. Je ne puis m’empêcher de signaler encore, avant de quitter la España moderna, un curieux article de M. Pirala sur le mariage du roi Alphonse XII avec sa cousine doña Mercedes, la fille du duc de Montpensier. On sait que c’est un peu contre le gré de tous que le jeune roi a épousé sa cousine, dont il était passionnément amoureux, et dont la mort, moins d’un an après, devait lui laisser de si cruels regrets. Mais on ignorait jusqu’ici, — et l’on sait maintenant, par le récit de M. Pirala, — que ce projet de mariage a failli, un moment, amener en Espagne une nouvelle révolution.

C’était en 1876. Le jeune roi venait de se fiancer officiellement avec dona Mercedes. Il l’avait fait, en vérité, contre le gré de tous ; et il ne lui avait pas fallu moins que la force de son amour pour oser tenir tête à une opposition aussi unanime. Non seulement il avait contre lui sa mère la reine Isabelle, qui gardait trop de rancune au duc de Montpensier pour se résigner à le voir de nouveau sur les degrés du trône ; mais tous les gouvernemens de l’Europe désapprouvaient le projet, tous jugeant dangereuse pour l’équilibre européen cette union du roi d’Espagne avec une princesse de la maison d’Orléans, sœur de la comtesse de Paris. Les ministres du roi, d’autre part, craignaient que le projet de mariage ne produisît mauvais effet sur les Chambres, qui allaient précisément rouvrir leur session. Et de toutes parts c’étaient des brochures anonymes, des entrefilets menaçans dans les journaux, dans ceux surtout que subventionnait la reine Isabelle.

Mais Alphonse XII tenait bon ; et chaque jour il affirmait plus nettement sa résolution de n’écouter que son cœur. Un jour, tandis qu’il voyageait en Castille, la reine Isabelle accourut secrètement à Madrid (où il lui avait été interdit d’entrer), s’installa à l’Escurial, et adressa une circulaire à tous les membres du corps diplomatique, les invitant à venir la voir le lendemain au château de la Granja. Aussitôt le marquis de Cabra prévint le jeune roi, qui eut encore le temps de rentrera Madrid avant l’heure de cette séance, qu’il s’agissait d’empêcher. Il s’enferma avec sa mère dans un cabinet du palais, usa de tous les moyens de persuasion, représenta que tout autre mariage serait impossible, même au point de vue politique, et finit par obtenir gain de cause. La reine Isabelle consentit même à se montrer en public avec son beau-frère le duc de Montpensier ; après quoi elle revint s’installer à Séville. Ainsi tout se termina pour le mieux ; et ce petit coup d’État manqué eut simplement pour effet de hâter le mariage du roi avec sa belle cousine.

Je me réserve de parler en détail, une prochaine fois, d’une autre revue espagnole, la Ciudad de Dios, fondée et exclusivement rédigée, avec approbation ecclésiastique, par une congrégation de moines augustins. De toutes les revues religieuses, c’est assurément la plus libre ; les matières les plus diverses : histoire, littérature, musique, y sont traitées aussi abondamment que dans les revues laïques, et avec la même franchise de ton et de pensée. J’y ai trouvé des études sur l’opéra espagnol, sur la physiologie des cellules, qui auraient tout aussi bien convenu à la España Moderna.

Mais les rédacteurs et les lecteurs de cette revue bimensuelle ont tant de loisirs, que rarement une étude y dure moins d’une année. Ce sont inévitablement, à la fin de chaque article, des continuarà, et il faut laisser passer plusieurs livraisons avant de retrouver la continuation ainsi annoncée. De sorte que, parmi les articles dont je voudrais parler, il y en a dont je n’ai pu encore me procurer le commencement, et d’autres dont la fin est toujours à venir. Je veux du moins signaler dès aujourd’hui, à tous ceux qu’intéresse l’histoire des idées religieuses, les études très documentées du Père Manuel y Miguelez sur le Jansénisme en Espagne, et celles du Père Perez Aguado sur un Congrès christiano-rabbinique réuni à Tortose par le pape Benoit XIII, en l’année 1412.


T. DE WYZEWA.