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Richard III dans le drame et devant l’histoire

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Richard III dans le drame et devant l’histoire
Revue des Deux Mondes5e période, tome 42 (p. 532-552).
RICHARD III
DANS LE DRAME ET DEVANT L'HISTOIRE

Richard III a-t-il été calomnié ? Ce modèle accompli de toutes les hypocrisies et de toutes les scélératesses, ce monstre qui nous terrifie et nous fascine, don Juan, Tartufe et Caligula sous la forme de Quasimodo ou de Caliban, fut-il, en réalité, un bon roi et un brave homme, attaché à son devoir, à sa femme et à son peuple, capable d’un acte de rigueur, quand la justice le réclamait ou quand l’exigeait l’intérêt de l’État, mais incapable d’un crime, en un mot, non le pire, mais le meilleur souverain d’un temps où l’humanité, la morale et le droit pesaient d’un poids bien léger dans les actions des princes ?

Telle est la question que vient de soulever sir Cléments Markham dans un livre qui a, tout au moins, le mérite d’être curieux et neuf, et dont la lecture est fort agréable[1]. Sir Cléments Markham conclut son plaidoyer, — car c’en est un ! — en demandant la réhabilitation de son client. Avant d’exposer et de critiquer la thèse, il faut dire un mot de l’historique du problème qui n’est pas absolument nouveau, rappeler par quelles accrétions successives s’est formée cette physionomie imposante et sinistre, et comment naquirent les premiers doutes élevés sur son authenticité par les devanciers de sir Cléments Markham.


I

D’abord, reportons-nous au lendemain de la bataille de Bosworth, qui avait mis fin, en 1485, au règne et à la vie de Richard. Il ne laissait personne derrière lui pour défendre sa mémoire. Les partisans des deux Roses s’étaient réunis autour de Richmond qui allait régner sous le nom de Henry VII, un Lancastre douteux et de la main gauche, mais enfin un Lancastre qui, en épousant Elisabeth, fille d’Edouard IV, avait assumé les prétentions de la maison d’York. Fabriqua-t-on, alors, de toutes pièces, une légende d’infamie au vaincu de Bosworth ? Ou se contenta-t-on, simplement, de mettre dans tout leur jour les faits qui l’accusaient en les aggravant et les amplifiant ? C’est ce que je chercherai à établir d’une manière précise. Mais ce qu’il importe de dire, dès à présent, c’est qu’aux premiers pas dans cette investigation, on doit constater que les documens ont été falsifiés, l’histoire partiale ou subornée. Toute la procédure parlementaire qui avait abouti à la déposition d’Edouard V comme bâtard a été supprimée, nous dirons tout à l’heure dans quelle intention d’égoïsme dynastique. Quant à l’histoire, dans quelles mains est-elle ? Je laisse de côté Polydor Virgil, un étranger, une créature des Borgia, dont le témoignage est suspect, car il ne peut avoir été renseigné que par la rumeur populaire ou par des confidences intéressées. J’aurais plus de confiance dans l’indépendance et la véracité du moine qui a rédigé la chronique de Croyland. Il était en situation de connaître certains secrets d’Etat. Et pourtant, il n’affirme rien et semble parler par ouï-dire. Mais voici un récit qui se présente avec l’autorité attachée au nom du chancelier Thomas More. Ce n’est pas le lieu de discuter la valeur intellectuelle et morale de ce personnage. Je crois qu’il y a beaucoup à rabattre de l’admiration qu’il est d’usage de lui accorder. Mais il n’importe. Quand nous lisons Thomas More, ce n’est pas lui, en réalité, qui dépose devant nous, mais son patron, son maître, le protecteur et l’ami de sa jeunesse, le cardinal Morton, archevêque de Canterbury, qui avait été un des témoins et un des acteurs de la révolution de 1485.

Évêque d’Ely à l’avènement de Richard et membre de son conseil privé, Morton assistait à la fameuse séance où le roi accusa Hastings de conspirer contre sa vie avec sa maîtresse Jane Shore et le fit exécuter immédiatement. Interné dans la maison du duc de Buckingham, Morton s’empara de l’esprit de son gardien et l’excita à la révolte. Par là il eut une influence considérable sur les événemens qui se succédèrent en 1484 et 1485. Ce qui prouve l’importance des services rendus par Morton à la cause du nouveau roi, c’est l’éclat même de sa récompense : le siège primatial de Canterbury. Comme More a écrit, en quelque sorte, sous la dictée de Morton et que les chroniqueurs venus plus tard, notamment Hall et Holinshed, ont copié le récit de More, il est clair que c’est par les yeux du cardinal que les générations suivantes ont vu Richard III et que nous le voyons encore nous-mêmes. Il est donc fort nécessaire que nous sachions à quoi nous en tenir sur le degré de créance qu’il mérite. Etant donné les idées et les mœurs de cette horrible fin du XVe siècle, il ne semble pas que le cardinal Morton ait été un mauvais prêtre ni un malhonnête homme et, sans s’associer à la tendre admiration de son protégé et disciple favori, on peut admettre qu’il disait la vérité lorsqu’il racontait ce qu’il avait fait ou ce qu’il avait vu. Prenez pour exemple la séance du conseil à laquelle je viens de faire allusion. Shakspeare n’a eu qu’à la transcrire pour en faire une des scènes les plus émouvantes de son drame. Richard arrive, souriant, épanoui, débordant de bonhomie et de génialité, dans cette belle humeur matinale où l’on semble l’ami du genre humain. « Monseigneur d’Ely, en passant dans Holborn, j’ai remarqué que vous aviez des fraises admirables dans votre jardin. Vous plairait-il d’en envoyer quérir une assiettée, pour que nous nous en régalions ? » Pendant qu’on va cueillir les fraises, une lettre est remise au prince. Il y trouve ou, plutôt, feint d’y trouver la preuve d’un complot formé contre sa vie et, saisi d’une fureur soudaine, marche sur Hastings comme s’il voulait le tuer devant ses collègues, à la table même du conseil. Cette terrible colère est jouée et le naïf désir de manger des fraises n’était, probablement, pas plus sincère. Commediante ! Tragediante ! Les deux mots qu’Alfred de Vigny prête au pape Pie VII, et qui sont sa seule réponse aux cajoleries comme aux menaces de Napoléon, à Fontainebleau, ces deux mots reviennent en l’esprit lorsqu’on lit cette scène dont les violens contrastes devaient tenter Shakspeare. On sent qu’elle est vraie, car le détail caractéristique des fraises est un de ces traits qu’on n’invente pas.

Donc, Morton n’est pas un menteur, mais toutes les fois qu’il se trouve en présence d’un fait obscur ou rapporté par d’autres, il adopte invariablement la version la plus défavorable à Richard. Or, c’est son témoignage, transmis à la postérité par Thomas More, qui va, en l’absence de tout débat contradictoire, devenir l’unique moyen de connaître et de juger le vaincu de Bosworth. Les chroniqueurs ne feront que broder sur ce thème. Le peuple y ajoutera certains traits propres à entourer Richard d’une horreur concrète, si je puis dire, qui traduira pour les yeux, par des difformités visibles, sa nature satanique. Après s’être attardé deux ans dans le ventre de sa mère, il est venu au monde avec des dents. Il est hideusement contrefait ; une de ses épaules s’élève sur son dos comme une montagne. Sous de telles apparences, il n’a plus rien d’humain, ni de chrétien ; il est presque aussi effrayant que son maître, l’ange des Ténèbres. On sait quelle campagne de diffamation systématique par l’histoire, par la caricature, par la presse, fut menée, après 1815, contre « l’ogre de Corse. » Cette tentative ne pouvait réussir, parce que, au XIXe siècle, la vérité devait se faire jour et l’esprit de justice historique ne pouvait manquer d’avoir sa revanche. D’ailleurs, sans parler des institutions durables, créées par son génie, Napoléon laissait derrière lui, dans l’âme populaire, un défenseur irréductible, et dans sa chute extraordinaire, dans son agonie lointaine, une poésie douloureuse qui le grandissait encore. La légende artificielle, payée par le gouvernement, ne tint pas devant la légende qui était sortie des veillées du village. Mais, au XVe siècle, il n’y avait ni critique historique, ni esprit public. Aucune des forces qui servaient la gloire de Napoléon ne travaillait à la justification de Richard III. Pendant les cent vingt ans, — ou peu s’en faut, — que dura le règne des Tudors, pas une voix ne s’éleva en sa faveur, et il dut sembler aux hommes de la fin du XVIe siècle que la condamnation était définitive et sans appel.

Environ quinze ans après la mort de Richard, Tyrrell, sur le point d’être exécuté pour un acte, réel ou imaginaire, de trahison envers Henry VII, s’accusa d’avoir présidé au meurtre des enfans d’Edouard, sur les ordres reçus de leur oncle. Authentique ou non, volontaire ou non, sincère ou non, cette confession servait admirablement les intérêts de Henry VII. Car elle détruisait les dernières illusions que quelques Anglais pouvaient garder au sujet de Perkins Warbock, l’imposteur qui avait joué le rôle du plus jeune des fils d’Edouard IV et, en même temps, elle établissait à la charge de Richard III le crime odieux dont le soupçon pesait sur lui depuis si longtemps. Henry VII donna donc toute la publicité possible à la confession de Tyrrell. Il savait que, une fois ce crime prouvé, on croirait, sans demander de preuves, à tous les autres. C’est, en effet, ce qui arriva. Richard III, transformé en bouc émissaire, absorba tout l’odieux de son époque et apparut chargé de tous les actes sanguinaires dont sa génération s’était rendue coupable : si méchant que tous semblaient bons auprès de lui, si noir qu’il blanchissait ses contemporains par le contraste. Tel le trouva Shakspeare, tel il l’accepta sans une minute d’hésitation. Homme du peuple en même temps qu’homme de génie, — son œuvre nous le rappelle à chaque ligne, — il devait s’assimiler, dès qu’il le rencontre sur son chemin, ce produit de l’imagination populaire et, auteur favori de la dernière des Tudors, il était porté à flatter leur orgueil en peignant à la fois plus haïssable et plus grand que nature le puissant ennemi dont ils avaient triomphé.


II

C’est en 1597 que fut publiée, pour la première fois, cette tragédie de Richard III, dont le titre fut plusieurs fois modifié. Evidemment, elle avait été représentée avant cette date. Elle appartient donc à la première période de la carrière dramatique de Shakspeare et, même si nous n’étions pas averti par l’époque de la publication, nous n’aurions pas grand’peine à nous apercevoir que l’auteur est encore l’élève de Lyly et l’imitateur de Marlowe, bien qu’on commence à le regarder lui-même comme un maître. Les coups de théâtre, les brusques reviremens de passion, les batailles, les complots, les meurtres qui se succèdent sans interruption : voilà la part de Marlowe. Je reconnais l’influence de Lyly dans ces jeux de mots, dans ces croisemens d’antithèses qui nous gâtent les situations tragiques et qui, au contraire, ajoutaient à l’émotion des spectateurs du Globe. Il leur semblait tout naturel qu’une mère venant, comme la reine Elisabeth, demander compte à un meurtrier de la vie de ses enfans, fît des calembours[2]. L’euphuïsme s’était tellement imposé, comme langue littéraire, aux écrivains de l’époque, qu’il faut dix ou douze ans à Shakspeare pour oser s’en affranchir et parler un autre langage. Cependant, lorsqu’il écrivait Richard III, il était déjà en possession de son génie, de son merveilleux instinct dramatique et il n’a peut-être jamais dessiné un caractère d’une main à la fois plus hardie et plus sûre, ni donné des preuves plus éclatantes de ses dons scéniques. Considérée dans son ensemble, la pièce est construite au mépris de ces innombrables petites recettes dont le respect exagéré et puéril a fini par amener la décadence actuelle de notre théâtre. Shakspeare a découpé son drame dans la chronique et suivi les faits pas à pas, en leur donnant une cohésion, un enchaînement logique qu’ils n’ont point dans la réalité. De sorte que quatorze années de la vie du héros et de l’existence nationale défilent devant nous au galop comme les heures tumultueuses d’une journée remplie d’émotions. La division des actes est purement arbitraire et sans importance, la pièce n’a d’autre progrès que celui des événemens qui se pressent et se succèdent, d’autre unité que la personnalité morale de Richard, d’autre dénouement que sa mort. C’est à lui que tiennent tous les fils de l’intrigue et, quand Richard tombe, la pièce est finie. En revanche, chaque scène a un sens, un but, une progression parfaitement déterminés, et plus d’une pourrait être offerte comme modèle de la « scène bien faite, » qui modifie et, quelquefois, retourne, de fond en comble, une situation. Tantôt c’est un changement soudain, un coup de foudre : ainsi la séance du conseil, d’abord gaie et familière, puis tragique et qui se termine par l’assaut imprévu donné à lord Hastings par Richard. Ou bien, c’est une lente et graduelle métamorphose, une âme qui change d’état devant nous, le mystérieux passage de la haine à l’amour : ainsi la belle scène où Anne Warwick, après avoir maudit dans les termes les plus passionnés le meurtrier de son père et de son mari, en présence du cadavre d’Henry VI, également mis à mort par Richard, se laisse persuader qu’il n’a commis tous ces crimes que pour se rapprocher d’elle. Cette scène étonnante, Shakspeare l’a recommencée vers la fin de la même pièce, lorsque Richard, dans un tête-à-tête avec la reine Elisabeth, veut obtenir d’elle la main de sa fille, sans même se défendre d’avoir fait mourir ses deux fils. Mais, si habilement qu’elle soit menée, cette seconde scène est loin de valoir la première, parce qu’on ne séduit pas par procuration.

Mais je ne veux pas me laisser aller à une discussion littéraire des beautés et des faiblesses de ce drame qui prête si manifestement à l’admiration et à la critique. Je ne prétends en tirer aujourd’hui que le caractère de Richard III. Voici comment il se pose, au début même de la pièce, dans un monologue où Richard est aussi franc et aussi brutal qu’il sera tout à l’heure doucereux et hypocrite :

«… Moi qui ne suis pas fait comme les autres hommes,
« Moi à qui une nature marâtre a refusé un visage,
« Moi, informe et gauche, jeté avant mon heure
« Dans ce monde des vivans, n’étant qu’à moitié fait,
« Et si gauche, si mal tourné
« Que les chiens aboient après moi, si je m’arrête auprès d’eux[3] !… »

Et, à la scène suivante, Anne Warwick, parmi les injures dont elle l’accable, lui jette cette apostrophe : « Rougis, rougis de toi-même, amas de laideurs immondes[4] ! »

On voit déjà que Shakspeare est décidé à ne rien laisser perdre de ce que lui fournit la chronique ou la tradition. Histoire ou légende, le possible et le surnaturel, il accepte, il recherche, il utilise tout, même certains détails qui se contredisent. Pendant la scène de haine et d’amour entre Anne et Richard, les blessures de Henry VI assassiné se mettent, miraculeusement, à saigner en la présence de l’assassin. Tout ce qui peut servir à faire horreur ou à faire peur entrera dans cette tragédie. Surtout il tient à faire de Richard un monstre, au physique comme au moral. Pourquoi ? Parce qu’il le croit tel, sans doute, mais aussi et surtout parce que cette laideur repoussante rend plus étonnant le triomphe de Richard auprès des femmes et auprès des foules que séduit si aisément la beauté extérieure. Or, le triomphe du héros, c’est le triomphe du poète qui eût créé la difficulté pour la vaincre s’il n’avait cru, de très bonne foi, qu’elle était dans la nature des choses. Remarquez qu’au moment où il prononce les paroles citées plus haut et qui forment l’exposition de la pièce, puisque ce caractère est toute la pièce, Richard n’a que dix-neuf ans.

Il est déjà, complètement et absolument, l’être sinistre et malfaisant qu’il sera à sa dernière heure, quatorze ans plus tard, sur le champ de bataille de Bosworth. Shakspeare, qui nous a montré, dans une si saisissante et si profonde analyse, comment, dans le cerveau de Macbeth, entre, germe, grandit et se développe une pensée mauvaise, comment elle détruit, dans sa lente et inévitable croissance, toutes les bonnes qualités, honneur, bravoure, reconnaissance, humanité, et finit par substituer une âme de coquin à une âme de héros, Shakspeare pouvait aisément nous montrer les dons natifs de Richard détournés de leur emploi naturel, son être moral vicié et endurci, d’année en année, par les exemples, par les occasions, par les progrès mêmes de sa fortune et de son ambition qui croît avec elle, par les mille tentations qu’apportait le pouvoir, surtout dans des temps comme celui où il a vécu. Il ne l’a pas voulu, et la raison en est facile à deviner. C’est que Macbeth est un homme, tandis que Richard est un monstre. Pour Shakspeare et, j’imagine, pour ses contemporains, la psychologie des monstres veut qu’il n’y ait point de momens distincts et successifs dans le passage sur notre terre de ces êtres exceptionnels, de ces maudits et qu’ils ne connaissent ni croissance, ni déclin. Dans une heure d’écart ou de révolte, la nature a créé Richard pour le mal : il devra faire le mal tant qu’il vivra, avec l’impitoyable régularité d’une machine, unie à l’ingénieux acharnement d’un démon. Songez qu’il est né avec des dents. N’est-ce pas pour mordre dès qu’il est au monde ?

Voilà la conception initiale. Voyons comment elle est exécutée et suivons, pas à pas, la tragédie pour compter les méfaits de Richard.

D’abord, le viol moral d’Anne Warwick, hypnotisée, en dépit de ses véritables sentimens, par d’humbles et ardentes paroles d’amour. À ce moment, il a déjà sur la conscience la mort de trois personnes : le comte de Warwick, tué dans la bataille de Barnet ; le prince Edouard de Lancastre, un adolescent, presque un enfant, égorgé de sang-froid après le combat de Tewkesbury ; Henry VI, qu’il a tué de sa propre main dans une chambre de la Tour. Ensuite vient le meurtre de Clarence, son frère, mis à mort par ses émissaires, tandis qu’il feint de le consoler, de le plaindre et de le défendre. Lorsqu’il devient Protecteur du royaume à la mort d’Edouard IV, son premier soin est de faire exécuter, à Pomfret, Rivers, et les deux autres frères de la Reine, auxquels, devant Edouard mourant, il avait juré paix et amitié. Puis vient la mort de Hastings, exécuté sommairement, sans jugement, sur une fausse accusation de complot. Puis l’usurpation elle-même fondée sur la double bâtardise de ses neveux. Car, avant d’épouser leur mère, lady Grey, Edouard était déjà uni à une lady Lucy. De plus, Edouard IV lui-même, ainsi que Clarence, étaient nés d’une intrigue adultère de la duchesse d’York, pendant que le duc guerroyait en France. En sorte que Richard, duc de Gloucester, est le seul représentant légitime de sa maison et le seul héritier des droits de son père à la couronne. Cette ignoble accusation contre l’honneur de sa mère, il ne la formule pas lui-même publiquement, mais il la fait insinuer aux bourgeois de Londres par son complice, le duc de Buckingham qui, bientôt, paiera de sa tête l’imprudence d’avoir réclamé la récompense promise pour avoir aidé à tant de forfaits. Les ennemis de Richard sont morts ou en fuite. Qui oserait maintenant lui tenir tête ? Cependant, tant que vivront les enfans d’Edouard, il ne se sentira pas vraiment assuré sur son trône. Leur mort est donc décidée. Nous n’y assistons pas, mais l’événement nous est raconté par le principal assassin dont la confession in extremis est ainsi anticipée de plus de quinze ans. Il ne reste plus à Richard qu’à se débarrasser de sa femme, la malheureuse Anne Nevil, en vue d’épouser sa nièce Elisabeth, et Shakspeare laisse dans le doute si ce projet d’union est né d’une pensée dynastique ou de je ne sais quel monstrueux désir de posséder la sœur de ses victimes et de vaincre encore une fois par l’amour l’horreur qu’il a conscience d’inspirer. Il y a là comme un érotisme cruel, un régal sadique qu’il est capable de savourer. Toutes les formes du mal se donnent rendez-vous dans une âme de monstre.

Je ne crois avoir omis aucun des crimes de Richard ; nous les voyons défiler devant ses yeux épouvantés, sous la forme de tous ceux qu’il a privés de la vie. Ils lui jettent leur malédiction : « Désespère et meurs ! » Puis, ils se tournent vers la tente où dort Richmond pour lui adresser un mot d’encouragement et de promesse. J’avoue que les fantômes cessent de m’effrayer lorsqu’ils marchent en groupe et parlent trop. Aussi cette apparition en partie double me semble-t-elle une des choses les plus faibles de ce drame ; mais elle peut du moins nous servir à établir le dossier criminel de Richard.

Tandis qu’il accumule sur lui tant d’affreuses responsabilités, Shakspeare idéalise, par un procédé inverse, que l’art approuve, mais que l’histoire réprouve, toutes les autres figures du même temps, qui sont les personnages de son drame. Henry VI, pieux et inoffensif idiot, est transformé en saint et en martyr. Clarence, ce lâche et avare coquin qui trahit successivement les deux partis et conspira avec les ennemis de son nom, devient une intéressante victime. Edouard IV, l’incarnation de la luxure et de l’avidité, le bel homme à faciles bonnes fortunes qui allait quêter à domicile chez les riches veuves pour les besoins de sa caisse royale, toujours pleine et toujours vide, le trafiquant sans vergogne qui vendit à Louis XI la neutralité de l’Angleterre, nous le voyons, à son lit de mort, purifié et transfiguré par le repentir et prêchant l’union à ceux qu’il laisse derrière lui. Et les femmes ! Elles sont plus favorisées encore. Marguerite d’Anjou, la cruelle mégère, est une prophétesse inspirée ; la duchesse d’York, qui avait fomenté les guerres civiles et couvé la grandeur de Richard, n’est plus qu’une pauvre femme calomniée. La reine Elisabeth, une intrigante, et sa fille, ambitieuse effrontée qui, du vivant de la reine Anne, avait laissé voir le dessein d’épouser son oncle et, après la mort de celui-ci, passa aussitôt dans les bras de Henry de Richmond, nous sont offertes comme des héroïnes dignes de notre sympathie et de notre pitié. Au milieu de ces hommes et de ces femmes, Richard n’apparaît plus comme un être violent et impur parmi des créatures de même origine et de même trempe, mais comme la personnification, le sombre génie du crime, entouré de ses victimes.


III

Quand les Tudors ne furent plus là, on commença à les discuter. La première voix qui s’éleva pour demander la révision du procès de Richard III devant l’histoire fut celle de George Bucks. Mais c’est Horace Walpole qui, dans ses Historical Doubts, ouvrit véritablement la discussion sur ce point. Trop paresseux pour se livrer aux recherches nécessaires à l’établissement d’une affirmation quelconque, il se borna à relever les invraisemblances, les contradictions, les inexactitudes dont fourmillent les récits des témoins à charge et qui lui rendaient, à bon droit, suspectes leurs autres assertions.

Un siècle s’était encore écoulé lorsqu’un jeune érudit, prenant pour point de départ les indications d’Horace Walpole, se donna pour tâche d’étudier le caractère et les actes de Richard. De là un livre fort estimable, qui fut le début de l’auteur, en 1878, et qui a été réimprimé, depuis, avec des additions et des corrections qui ont encore ajouté à sa valeur[5]. Aujourd’hui, M. James Gairdner est la principale autorité à consulter sur la fin du XVe et le commencement du XVIe siècle anglais.

Il est connu par ses beaux travaux sur Henry VIII et par la publication des Paston Letters, qui jettent une si vive clarté non seulement sur les événemens auxquels les Paston ont été mêlés, mais sur les mœurs et la vie privée des Anglais sous les princes de la maison d’York et sous le premier Tudor. M. Gairdner s’était mis en campagne, ai-je dit, pour vérifier les « doutes » de Walpole et, le cas échéant, réhabiliter Richard. Mais, en route, et devant le minutieux examen des faits, il se reconvertit à la vieille théorie, je veux dire à celle qui faisait de lui un criminel. Richard attendit encore, très patiemment, je suppose, pendant près de trente ans, un nouvel avocat et le trouva enfin dans sir Cléments Markham. Voici donc les deux livres en présence. A part deux ou trois documens mis en lumière par sir Cléments, et dont il est porté à s’exagérer l’importance, les deux ouvrages discutent les mêmes faits, s’accordent sur beaucoup de ces faits, mais sur d’autres, sur les plus importans, nous proposent une interprétation et une conclusion différente. Acquitté sur tous les chefs par Markham, Richard III reste, aux yeux de Gairdner, coupable de son plus grand crime. Qui a tort ? Qui a raison ? Sur les points où les deux écrivains sont d’accord, notre opinion sera facile à former. Sur les autres, nous serons forcés de faire appel à notre jugement.

Tout d’abord, il n’y a plus de monstre. Au lieu du bossu difforme, que sa hideur tient éloigné des plaisirs de l’humanité ordinaire, nous avons devant nous un homme de stature médiocre, il est vrai, et d’apparence un peu grêle, mais nullement désagréable à voir et très capable de pratiquer avec succès tous les exercices corporels en vogue à son époque. Sa physionomie est intelligente, son regard plutôt rêveur. Une de ses épaules est légèrement plus haute que l’autre : défaut très commun, je pense, dans tous les temps, mais surtout lorsque les enfans étaient exercés, dès le bas âge, à tirer de l’arc. Est-ce l’épaule droite ou l’épaule gauche ? Comme les chroniqueurs ne parviennent pas à s’entendre là-dessus, j’ai le droit de conclure, avec M. Gairdner et sir Cléments, que cette prétendue difformité n’est pas visible.

Le monstre moral est-il plus vrai que le monstre physique ? De bonne heure, nous voyons paraître, chez Richard, des qualités qui nous le rendraient plutôt sympathique. Il est brave et déploie, sur le champ de bataille, certains dons militaires, par exemple à Barnet où il commande une partie de l’armée et, plus tard, dans la campagne contre les Écossais où il reconquiert Berwick, la clef de l’Angleterre au Nord-Est. Il est bon patriote et se tient à l’écart de cette paix honteuse que négocie Edouard IV avec Louis XI et qui indigne les partisans de l’honneur national, les vétérans de la grande guerre. Son mariage avec Anne Warwick ne ressemble guère à cette tragique scène d’hypnotisme que nous avons trouvée tout à l’heure dans Shakspeare. Il a, au contraire, une petite teinte idyllique et romanesque. Anne connaît Richard depuis son enfance. Ils ont grandi ensemble, joué peut-être au petit mari et à la petite femme. Elle n’est point veuve du prince Edouard de Lancastre auquel elle a été vaguement fiancée, à quatorze ans, pour des motifs politiques qui lui sont profondément indifférens. Elle est toute prête à épouser Richard. Mais le duc de Clarence, qui a épousé la sœur aînée et prétend garder toute la fortune de la famille dans ses mains, s’oppose à leur union. Elle s’échappe, déguisée en fille de cuisine, et rejoint Richard qui l’enlève et l’épouse. Pourquoi ne l’aurait-elle pas aimé ? On vient de voir qu’il n’avait rien de déplaisant. Quant à ces trois spectres qui se dressent entre eux dans Shakspeare, l’histoire va les chasser, comme le chant du coq met en fuite les fantômes. Richard est innocent de la mort de Warwick qui est tombé en combattant les armes à la main. Tel fut aussi, probablement, le sort du jeune Edouard de Lancastre, à la bataille de Tewkesbury. Un chroniqueur, il est vrai, prétend qu’il fut mis à mort, de sang-froid, après la fin du combat. La chose n’est pas impossible ; elle s’était vue plus d’une fois dans ces guerres, et les Lancastriens avaient dépassé les Yorkistes en férocité. Rutland, tué sur le pont de Wakefield au moment de la déroute, était plus jeune que le prince Edouard » lequel avait dix-huit ans, un an de moins, seulement, que Richard. On nous parle de sa beauté délicate, presque féminine, de ses cheveux blonds dont les boucles s’échappèrent de son casque en ruisselant sur ses épaules au moment où il reçut la mort. Un trait comme celui-là ne pouvait manquer d’exciter la pitié et l’horreur. Mais ces cheveux blonds ne doivent pas nous émouvoir plus que de raison. Lorsque Marguerite d’Anjou envoyait son fils réclamer une couronne, l’épée à la main, elle savait à quoi elle l’exposait et il ne l’ignorait pas non plus. Aussi bien, le récit le plus vraisemblable nous représente le prince comme entouré dans la mêlée et mis dans l’incapacité de se défendre. Alors, il aurait crié au duc de Clarence : « Succour ! » et, Clarence n’ayant pas répondu à cet appel, le coup fatal aurait été porté, mais personne n’affirme que ce fut par la main de Richard. Que la mort du prince de Lancastre ait été un épisode de la bataille ou un meurtre commis de sang-froid, Richard, s’il fut présent à la scène, n’y assista que comme comparse.

Est-ce lui qui, quelques jours plus tard, donna la mort au malheureux Henry VI, détrôné pour la seconde fois et prisonnier à la Tour ? Mais, là aussi, il y a doute sur la nature de l’événement lui-même. Il est possible que la mort du dernier des Lancastre ait été une mort naturelle. Il était malade et la reine Marguerite avait obtenu la permission de le soigner. La fin cruelle de son fils unique avait dû porter le coup suprême à la nature débile du malheureux petit-fils de notre Charles VI, qui, à quarante-sept ans, offrait déjà les signes de la vieillesse. Mais admettons la version sensationnelle que, dans tous les temps, la foule préfère. A qui la responsabilité du meurtre ? Sir Cléments Markham crée un alibi pour son client en postdatant le décès d’Henry VI. Il n’est pas mort le 21 mai 1471, mais le 23 ou le 24 ; or, ce jour-là, Richard était à Sandwich. Et comment l’écrivain justifie-t-il ce changement de dates ? Par ce fait que, suivant un vieux compte, publié par Rymer, la nourriture des treize personnes qui composaient le service du Roi a été payée, non jusqu’au 21, mais jusqu’au 24. Cette preuve me paraît bien mince. Si peu généreux que l’on suppose le gouvernement d’Edouard IV en ses procédés financiers, est-on absolument forcé de croire qu’il cessa de nourrir les serviteurs du Roi prisonnier à l’heure même où il rendit le dernier soupir ?

Si l’argument de sir Cléments Markham en faveur de Richard me paraît assez faible, ceux sur lesquels s’appuie M. Gairdner pour laisser ce crime à son compte m’échappent complètement. Aucun témoignage n’accuse Richard et on ne voit guère quel intérêt aurait pu le pousser à se charger de cette triste et dégoûtante besogne qui consistait à assassiner un mourant, uniquement pour mieux assurer la couronne sur la tête de son frère, et à devancer de quelques jours peut-être l’œuvre de la maladie et du désespoir. Là où Richard n’a d’autres accusateurs que la rumeur populaire, si prompte à accueillir ces histoires de crime, et des chroniques mensongères, j’hésite à le croire coupable. Sur ce chef, je lui accorderais le bénéfice du doute, et j’adopterais la formule du verdict écossais, not proven, que je préfère, dans bien des cas, soit à l’équivoque lâcheté de nos circonstances atténuantes, soit à l’impitoyable alternative du guilty or not guilty.

En ce qui touche la mort de Clarence, les deux historiens sont d’accord pour exonérer Richard de tout soupçon. Au surplus, les remords qui attristèrent, à ce sujet, les derniers jours d’Edouard IV indiquent assez où il faut placer la responsabilité. Toutes les fois qu’on le sollicitait de pardonner à un adversaire ou à un coupable, il s’écriait douloureusement : « Dire qu’il ne s’est trouvé personne pour m’implorer en faveur de mon frère ! » Il est certain que Richard ne prit point part à la procédure qui mit le duc de Clarence hors la loi, et qu’il protesta ainsi contre cet acte par son attitude. Mais il s’inclina devant le fait accompli. Il fit plus et accepta, sans se faire prier, les dépouilles du mort. Si l’on veut être tout à fait juste, il est bon de se rappeler que ce Clarence était un fieffé conspirateur. Il était entré dans une ligue avec les ennemis de la maison d’York ; et, après avoir reçu son pardon, il recommençait à comploter. Dans un temps où la trahison politique était réputée le plus grand des crimes, après l’hérésie et la sorcellerie, il avait parfaitement mérité son supplice.

De tout ce qui précède, il résulte que, si l’on veut bien considérer avec moi comme très douteuse sa participation directe à la mort de Henry VI, Richard, duc de Gloucester, à la mort d’Edouard IV, nous apparaîtra sous un aspect tout différent de celui que lui prêtait la légende. C’est un homme de trente ans, dont l’extérieur n’a rien de désagréable et qui a donné des preuves d’intelligence et de courage en gouvernant les provinces du Nord et en les défendant contre l’invasion. Il a vécu, semble-t-il, en harmonie et en paix avec sa jeune femme dans son château de Middleham où un enfant leur est né. Mais, à la mort d’Edouard, il est fait Protecteur, c’est-à-dire régent du royaume, et l’ambition qui s’éveille va détruire en lui tout scrupule de générosité ou d’humanité. Encore une fois, la politique de ce temps est horrible, plus horrible, peut-être, que celle d’aucune autre époque, car elle allie une culture raffinée et des goûts intellectuels à un serein et profond mépris de la vie humaine. S’il nous était possible d’évoquer Richard et de connaître sa pensée sur l’exécution des frères de la reine Elisabeth, comme sur celle de Hastings et de Buckingham, il nous répondrait que l’une était un acte de prudence, et l’autre un acte de justice. Pour discuter ce point avec lui, il faudrait, d’abord, en savoir plus que nous n’en savons sur les caractères, les actes et les intentions de ces cinq personnages. Pour m’attendrir sur lord Rivers, on me dit qu’il était bon humaniste et protecteur de l’imprimeur Caxton ; mais le lecteur admettra, j’en suis sûr, que les talens littéraires de Rivers ne sont pas en question. Ce qui est clair, c’est que lui et sa sœur, ainsi que les autres membres de cette faction, auraient entouré de mille obstacles l’action du régent, si le pouvoir leur en avait été laissé. Richard les en punit par avance, suivant la mode de son siècle. S’il avait été d’une autre humeur, l’histoire aurait peut-être eu à nous montrer un duc de Gloucester dépossédé par lord Rivers (tout bon humaniste et protecteur de Caxton qu’il était ! ) et posant sa tête sur le billot à Towerhill ou étranglé en catimini dans une chambre de la Tour.

En ce qui touche Hastings, sir Cléments Markham se donne une peine bien inutile, à mon avis, pour démontrer que le marquis ne fut pas mis à mort sur-le-champ, mais qu’entre la scène du conseil et l’exécution, un temps suffisant s’écoula pour lui permettre d’être régulièrement jugé. Eh ! que nous importe ? Je fais peu de cas de cette légalité hypocrite du XVe et du XVIe siècle, dont Henry VIII et ses filles firent un si abominable usage. Je ne sais si je ne préfère le meurtre simple au meurtre juridique, qui n’est, après tout, que la pire forme de la préméditation. Quant à Buckingham, lorsqu’il fut arrêté et décapité sur la place du Marché, à Salisbury, il était en révolte ouverte. Son sort n’a donc rien de surprenant, et nous ne sommes guère tentés de le plaindre quand nous nous rappelons qu’il avait été l’instigateur ou l’instrument des actes de tyrannie et de violence qui avaient préparé ou accompagné l’avènement de Gloucester, et qu’il s’était soulevé simplement contre lui parce qu’il n’avait pas reçu la récompense promise. Un seul homme aurait dû regarder avec indulgence la carrière de Buckingham, et cet homme était Richard lui-même.

J’arrive au fait de l’usurpation. Impossible d’effacer du sommier historique de Richard ce crime qui en amena un plus grand. Comment sir Cléments Markham le raconte-t-il ? Un évêque, nommé Stillington, qui avait été, à une certaine époque, chancelier d’Edouard IV, vient trouver le Protecteur presque à la veille du couronnement de son neveu. Il lui révèle qu’avant d’épouser lady Grey, Edouard IV avait été lié par contrat à une lady Elinour Butler ; qu’en conséquence il n’a jamais été légitimement marié à la reine Elisabeth et que les trois enfans qu’il a eus d’elle sont des bâtards. Cette découverte jette Richard dans un grand trouble. Il se décide, cependant, à soumettre la question aux légistes de la couronne, qui se prononcent pour la dépossession du jeune Edouard V, dont le règne se trouve ainsi terminé avant d’avoir commencé. Nous voudrions savoir bien des choses : et d’abord ce qu’était ce contract avec lady Butler, si c’était un simple engagement ou un mariage véritable, réellement consommé. Nous voudrions savoir si Stillington apportait des preuves à l’appui de son dire ou si on le crut sur parole et, — surtout dans ce dernier cas, — nous voudrions savoir quelle était la valeur morale du personnage. On voyait alors de si surprenans évêques ! Sir Cléments Markham nous assure, il est vrai, que c’était le plus honnête homme de la terre. Mais en est-il bien sûr ? Et, quand nous avons tant de peine à nous faire une opinion sur la moralité des hommes publics qui vivent et agissent sous nos yeux, comment saurions-nous à quoi nous en tenir sur ce Stillington, sur cet oublié qui sort tout à coup de la nuit du passé, sur cette voix inconnue et lointaine qui nous apporte un témoignage en faveur de Richard III ? Mais supposons un moment (pour ma part je n’en croirai jamais rien) que les scrupules du Protecteur fussent sincères. Il avait deux autres neveux, fils de George, duc de Clarence. Il est vrai que le bill d’attainder qui avait mis leur père hors la loi les enveloppait dans la même proscription et les excluait de la succession au trône. Mais rien n’était plus facile, sir Cléments Markham l’admet lui-même, que de rappeler ce bill et de leur rendre leurs droits qui, dans ce cas, eussent primé ceux de leur oncle. Richard n’y songea pas un moment et, si nous en croyons la version accréditée par les Tudors et adoptée par Shakspeare, il aurait fait mettre en avant par ses partisans un autre cas d’illégitimité qui entachait de bâtardise la naissance d’Edouard IV et de son frère George, au détriment de l’honneur de la duchesse d’York.

J’ignore quelle était la jurisprudence à cet égard dans l’Angleterre de 1483 et si le vieil axiome du droit latin : Pater is est quem nuptiæ demonstrant y avait force de loi. Ce que je sais, c’est que la question n’ayant jamais été soulevée auparavant, aucun moyen ne subsistait, après quarante années, d’établir la faute de la duchesse, excepté la confession de la coupable. Or, cette confession n’eut point lieu et, tout au contraire, il semble que Richard fût dans les meilleurs termes avec sa mère, car il choisit Baynard’s Castle, résidence de la duchesse d’York à Londres, comme le quartier général de ses intrigues. Cette histoire m’est donc suspecte, et je crois devoir la reléguer parmi les fables intéressées dont les Tudors se sont plu à noircir leur ennemi tombé. Une de ces fables est celle qui met la reine Anne parmi ses victimes. Elle était d’une santé très chancelante, et la mort du petit prince de Galles, son unique enfant, lui porta un coup fatal. Que, même avant cette mort, Richard, désireux d’avoir un héritier, ait pensé à une autre union et qu’il ait jeté les yeux sur sa nièce Elisabeth, cela est possible. Il est clair, si la lettre citée par sir Cléments Markham est authentique, que la jeune fille encourageait de son mieux ce projet. On dit qu’elle parut un soir à la Cour, portant exactement le même costume que la Reine. Ceci avait lieu, qu’on le remarque, alors que toute l’Angleterre racontait tout bas, en frémissant d’horreur, que les deux frères de la princesse avaient été assassinés par ordre du Roi.


IV

J’arrive à ce crime, le plus grand de tous ceux qui pèsent sur sa mémoire. Au point de vue chronologique, la date en est incertaine ; au point de vue de la psychologie criminelle, il est la clé de tout le problème que nous discutons. Si Richard était capable de ce lâche attentat, tout ce qu’on peut dire en sa faveur est dit en vain, et il redevient l’auteur possible, sinon probable, de tous les actes sanguinaires dont il n’est que soupçonné par l’histoire. Aussi attendais-je sir Cléments à ce point de son récit avec une impatience où se mêlait une sorte d’anxiété, ce que j’appellerai l’anxiété des cours d’assises.

Aussi bien ces « enfans d’Edouard, » comme on les appelait, ont exercé un curieux empire sur les imaginations des hommes de ma génération. Cela ne tient pas, je crois, au récit de Shakspeare qui n’a guère fait que transcrire la confession de Tyrrell et n’a pas osé risquer la scène, mais à un tableau de Paul Delaroche, dont le succès fut popularisé et prolongé par la gravure. Ces toiles historiques de Paul Delaroche que la génération actuelle déprécie un peu bêtement pour admirer des croûtes aussi pauvres d’idée qu’inférieures en technique, ont exercé, de 1840 à 1860, une influence comparable à celle des romans de Scott ou de Dumas. Celle qui représentait les enfans d’Edouard fut peut être la plus émouvante. Assis sur un grand lit à baldaquin, le plus jeune dans les bras de l’aîné qui semble vouloir le défendre, les larmes figées par la terreur, ils écoutent un bruit vague d’hommes qui montent un escalier en étouffant le bruit de leurs pas, tandis qu’une lueur rougeâtre de torches pénètre dans un coin de la chambre par une porte entr’ouverte. Un détail puéril donnera une idée de l’effet produit. A la fin du règne de Louis-Philippe et pendant les premières années du second Empire, tous les petits garçons avaient les cheveux coupés « aux enfans d’Edouard. » L’auteur de cet article se souvient parfaitement d’avoir été un de ces petits garçons-là.

Lorsque je visitai, pour la première fois, la Tour de Londres, dans l’hiver de 1870 à 1871, on nous montra[6] « la chambre où les deux petits princes avaient été étranglés. » C’était, si je me souviens bien, une sorte de grenier mansardé, absolument démeublé, un lieu froid et sinistre qui prenait jour vers la Tamise. Depuis bien des années, on n’exhibe plus ce réduit parce que le souvenir qu’on y attachait n’est nullement authentique, mais un fait subsiste : c’est au pied de l’escalier voisin que l’on découvrit, sous le règne de Charles II, deux squelettes d’enfans enterrés ensemble. On jugea, non sans raison, car il n’y avait pas d’autre explication possible, que c’étaient les corps d’Edouard V et de son frère Richard. Le Roi les fit transporter à Windsor, dans la chapelle Saint-George, où ils reposent encore. Que ces deux enfans ne sont jamais sortis vivans de la Tour, ce point est hors de doute. Comment, quand et de quelle main ont-ils péri ? La chronique de Thomas More, rédigée d’après les souvenirs plus ou moins exacts, plus ou moins sincères du cardinal Morton, nous raconte que, vers le mois d’août, le roi Richard III se sentit chanceler sur son trône. Des mouvemens insurrectionnels s’annonçaient de différens côtés, ayant pour objet la délivrance des prisonniers de la Tour et la réintronisation d’Edouard V. Un jour Richard s’écrie, devant un de ses pages, qu’il ne régnera pas en paix tant que ces enfans vivront. Sur quoi le page remarque qu’il y a par là, rôdant près de la Cour, un homme prêt à tout, nommé Tyrrell. On fait venir ce Tyrrell, on s’entend avec lui. Brackenbury, le gouverneur de la Tour, reçoit l’ordre de livrer, pour quelques heures, ses pouvoirs et ses clefs à James Tyrrell. A son tour, celui-ci engage deux ou trois misérables qui, introduits dans la chambre des jeunes princes, les étouffent avec les oreillers de leur lit. Puis, chacun des meurtriers est récompensé, suivant l’importance de son rôle dans la tragédie, et leur chef, Tyrrell, reçoit les honneurs de la chevalerie.

Ce récit est chargé d’invraisemblances et d’erreurs. James Tyrrell avait été fait chevalier plusieurs années avant le crime. Il était déjà fort avant dans la confiance de Richard et commandait à ces pages dont l’un est censé l’avoir signalé au Roi. En découvrant que ce récit contenait des détails manifestement erronés, Walpole a été amené à douter que le fond fût vrai. Mais, à ce compte, combien de faits absolument établis auraient à disparaître de l’histoire, parce qu’un narrateur, dénué de critique ou mal informé, aurait mêlé à des événemens réels quelques circonstances imaginaires ! Pour la première fois depuis que nous avons commencé cet examen, nous nous trouvons en présence d’un document précis : je veux parler de la confession de James Tyrrell. Cet homme, s’étant glissé dans la faveur du nouveau roi, fut chargé par lui de diverses missions assez importantes. Puis il tomba en disgrâce et, finalement, fut condamné à mort et exécuté pour haute trahison. A sa dernière heure, il confessa son premier crime et raconta comment il avait été induit à le commettre. On dira peut-être que cette confession lui fut extorquée par des menaces ou par des promesses. Mais de quoi peut-on menacer et que peut-on promettre à un homme dont l’échafaud est déjà dressé ? Les hommes du XVe siècle mentaient aussi facilement que les hommes du XXe, mais ils disaient la vérité au moment de mourir, parce qu’ils se croyaient sur le point de comparaître devant un autre tribunal où la feinte ne servirait de rien. Ne leur retirons pas ce quart d’heure suprême de sincérité.

Sir Cléments Markham n’est pas de cet avis. Il refuse de tenir compte de la confession de James Tyrrell et veut que les deux jeunes prisonniers fussent encore vivans à la fin du règne de Richard.

A l’appui de cette affirmation, il nous apporte un compte de tailleur qui avait fourni des habits, — et même fort luxueux, — à « Mylord bâtard ; » compte réglé, semble-t-il, à une époque bien postérieure à celle qu’on assigne généralement au meurtre d’Edouard V et de son frère. « Mylord bâtard » ne peut être, suivant sir Cléments, que le fils, déclaré illégitime, du dernier roi. Ce titre étrange, ce nom à la fois infamant et honorifique ne choquait nullement les oreilles des contemporains. Il avait déjà été donné à d’autres, témoin le brave Faulconbridge et, en cherchant, je trouverais d’autres exemples. Aussi bien, en aucun temps, les notes de tailleurs n’ont été réglées le jour même où elles ont été présentées et, dans celle dont il s’agit, rien ne nous avertit que le porteur de ces beaux habits fût encore de ce monde. Le document est donc d’une valeur fort discutable et, cependant, sir Cléments part de là pour bâtir toute une théorie qui ferait de Henry VII le véritable meurtrier de ses deux beaux-frères. Henry VII, que Shakspeare a embelli et idéalisé en bon courtisan des Tudors qu’il était, fut, en réalité, un fort vilain homme, et je me garderai de dire qu’il était incapable d’une telle action. Mais enfin rien ne l’accuse, et le plus récent historien de cette tragique époque me paraît avoir substitué à un fait à peu près prouvé une hypothèse qui ne repose sur aucun document sérieux. Il m’est donc impossible de le suivre sur ce terrain et je retourne ici définitivement vers M. Gairdner aux conclusions duquel je dois m’associer. Comme je l’avais fait pressentir, toute la réhabilitation de Richard s’écroule à cet endroit. Car, si le lecteur s’en souvient, nous n’avions pu lui accorder, en ce qui touche la mort de Henry VI, que le bénéfice du doute, et nous avions dû laisser sa mémoire chargée des actes de cruauté et de tyrannie qui avaient signalé sa prise du pouvoir.

Tout ce qu’on peut soutenir, — et je ne sais si c’est diminuer ou aggraver sa culpabilité, — c’est qu’il était né avec certaines qualités que l’ambition étouffa en lui. Si son droit avait été légitime et s’il avait pu monter sur le trône sans usurpation et sans violence, il n’eût été, j’imagine, ni meilleur ni pire qu’un Louis XI ou un Henry VIII. Il eût gouverné, comme eux, en s’appuyant sur le peuple, j’entends sur les bourgeois et les marchands, car le véritable peuple, alors, ne comptait pas aux yeux des maîtres du monde. Il aurait travaillé à la concentration monarchique qu’on nous a appris au collège à admirer comme une évolution heureuse, ainsi que tous ceux qui en furent les rudes et égoïstes ouvriers. Mais Richard n’eut que deux années pour montrer ses aptitudes au métier de roi et, sauf une bonne loi sur laquelle sir Cléments Markham insiste longuement, il passa ses deux années à se débattre contre les séditions et les complots. C’est pourquoi il reste un Louis XI ou un Henry VIII, moins les talens politiques. Il n’est plus en vedette ; il rentre dans le rang ; il redevient un tyran comme les autres, et il est probable que l’Italie du XVe siècle pourrait fournir des rêveurs d’infamie et des artistes en scélératesse supérieurs à Richard, des méchans d’une méchanceté plus noire, plus savante et plus compliquée. Le génie du crime n’est plus qu’un criminel ordinaire, sans circonstances atténuantes, mais, surtout, sans cette auréole satanique, sans ces aveuglantes lueurs d’enfer dont Shakspeare avait si violemment éclairé ce masque terrifiant. Sir Cléments Markham a légèrement humanisé le monstre, mais il l’a dépoétisé, vulgarisé, il l’a diminué de quelques crimes, mais ne l’a point réhabilité.


AUGUSTIN FILON.

  1. Sir Cléments R. Markham, Richard III, his Life and Character.
  2. Cousins, indeed ; and by their uncle cozen’d… (Act IV, scène IV).
  3. Richard III. Act I, scène I.
  4. Act I, scène II.
  5. James Gairdner, History of the Life and Reign of Richard the Third. A new and revised Edition, 1898. — Voir aussi Letters and papers illustrative of the Reigns of Richard III and Henry VII, edited by James Gairdner, 1861-1863.
  6. J’accompagnais le prince Impérial. Les autres personnes présentes étaient la princesse de Metternich, la duchesse de Mouchy, l’amiral (alors commandant) Charles Duperré et Louis Conneau. Le prince fit cette visite dans un complet incognito et confondu dans un groupe de quarante ou cinquante curieux. Le vieux yeoman qui nous conduisait ne fit aucune exception en notre faveur.