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Rienzi/Livre 08

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Rienzi, le dernier des tribuns de Rome (1835)
Traduction par Paul Lorain.
Librairie Hachette et Cie (tome IIp. 187-221).

LIVRE VIII

LA GRANDE COMPAGNIE


Montréal nourrissait de plus vastes projets ; il donnait à sa compagnie un gouvernement régulier… Par cette discipline il faisait régner l’abondance dans son camp ; les gens de guerre ne parlaient, en Italie, que des richesses que l’on acquérait à son service…
(Sismondi, Histoire des Républiques italiennes, t. VI, chap. xlii.)

CHAPITRE I.

Le campement.

C’était par une des plus charmantes journées du soleil radieux d’un été du Midi, d’un été Italien, qu’on pouvait voir une petite troupe de cavaliers tournant une colline qui dominait un des plus beaux paysages de la Toscane. À leur tête était un gentilhomme complétement revêtu d’une cotte de mailles dont les anneaux étaient si fins qu’ils ressemblaient à un filet délicat et subtil, mais si fortement unis qu’ils auraient résisté à la lance ou à l’épée aussi solidement que la plus lourde cuirasse, flexibles et dociles à tous les mouvements de la légère et gracieuse personne du cavalier. Il portait un chapeau de velours vert sombre, ombragé de longues plumes, tandis que deux écuyers le suivaient, l’un portant son casque et sa lance, l’autre menant un vigoureux cheval de bataille, caché sous une armure de fer, qui, cependant, ne semblait pas gêner sa démarche fière et agile. Le visage du gentilhomme était agréable, mais ses traits étaient fortement accentués et brunis comme le bronze par le soleil de tant de climats qu’il avait parcourus ; quelques boucles d’un noir de jais s’échappaient de des sous son chapeau pour descendre le long d’une joue soigneusement rasée. Sa physionomie avait une expression grave et recueillie qui ressemblait à de la tristesse ; la beauté de la vue sans pareille qui s’étendait devant ses yeux ne pouvait chasser de son front cette mélancolie calme et profonde. Outre les écuyers, dix hommes à cheval, armés de pied en cap, accompagnaient le chevalier ; et la conversation qu’ils entretenaient par intervalles ou à voix basse, ainsi que leurs longs et beaux cheveux, leur grande stature, leurs barbes épaisses et courtes, l’équipement complet et élégant de leurs armures et de leurs coursiers, montraient en eux des fils d’une rare plus robuste et plus guerrière que les enfants du Midi. Le dernier de la cavalcade était un homme d’une taille presque gigantesque, portant une bannière richement ornée, où était brodée une colonne avec cette inscription : « Seule debout au milieu des ruines. » La perspective qui s’ouvrait à chaque pas présentait réellement un paysage magnifique et toujours varié dans sa grandeur. De l’autre côté s’étendait une longue vallée, tantôt couverte de vertes forêts qui brillaient aux rayons dorés du soleil, tantôt se déployant en plaines étroites bordées de coteaux, où croissaient, au milieu des mousses de diverses couleurs, des arbrisseaux fantastiques et parfumés ; au travers de ces bosquets, promenant ses replis tortueux, un vaste torrent montrait par intervalles ses eaux argentées ; les bois et les collines le dérobaient ensuite aux regards, mais ce n’était que pour reparaître bientôt, soudaine et brillante surprise ! Le versant de ces riantes collines, aussi bien que la pente que descendaient alors les cavaliers, étaient couverts de vignes disposées en allées et en arcades ; et les grappes, passant au travers du feuillage épais qui avait la prétention de leur servir d’abri, semblaient rire d’une aussi franche gaieté que dans les jours de fête. L’œil du cavalier errait nonchalamment sur cette vue enchanteresse, endormi, pour ainsi dire, dans les teintes rosées du plus beau ciel de Toscane ; puis il se fixa avec une attention plus sérieuse sur les murailles grises el renfrognées d’un château lointain, qui, du haut de la montagne la plus escarpée, dominait en face tout le vallan.

« Voilà murmura-t-il en lui-même, comme chaque paradis en Italie a sa malédiction ! Partout où le pays a le plus de charmes et de grâce on est sûr de trouver la tente du bandit et le château du tyran ! »

À peine ces idées avaient-elles traversé son esprit, que toute la troupe tressaillit au son aigu et soudain d’un clairon retentissant près de là, dans les vignes qui bordaient le sentier. La cavalcade s’arrêta brusquement. Le chef fit un signe à l’écuyer qui menait son cheval de bataille ; le noble et intrépide animal resta parfaitement tranquille, si ce n’est qu’il rongeait impatiemment son frein et agitait de droite et de gauche son oreille irritable, comme s’il eût pressenti l’approche d’un danger ; tandis que l’écuyer, n’étant point surchargé de la pesante armure des Allemands, put s’enfoncer dans les buissons et disparut. Quelques minutes après il revint tout échauffé et hors d’haleine.

« Il faut nous tenir sur nos gardes, murmura-t-il, je vois l’acier reluire à travers les feuilles de vigne.

— Nous n’avons pas l’avantage du terrain, » dit le chevalier, s’empressant d’attacher son casque et de monter son palefroi ; puis, indiquant de la main un endroit de la route plus large qui donnerait aux cavaliers plus d’espace pour agir ensemble, il s’y dirigea promptement avec son petit escadron ; l’armure des soldats faisait un cliquetis rapide et sourd pendant qu’ils s’avançaient deux par deux.

La place que le chevalier leur avait fait signe d’occuper était un demi-cercle verdoyant de plusieurs mètres d’étendue, adossé à des taillis encombrés de broussailles, qui descendaient en pente jusqu’à la vallée. Ils y arrivèrent sans difficulté et s’y rangèrent côte à côte en forme de croissant ; toutes les visières abattues, sauf celle du chevalier, dont l’œil perçant promenait un regard d’anxiété sur le paysage d’alentour.

« As-tu entendu dire, Giulio, demanda-t-il à son écuyer favori (le seul Italien de la bande), qu’on ait vu récemment quelques brigands dans ce pays-ci !

— Non, monseigneur, au contraire, j’ai ouï dire que toutes les lances l’avaient quitté pour aller joindre la grande compagnie de Fra Moreale. L’attrait de la solde et du butin a entraîné les mercenaires de tous les seigneurs Toscans. »

Comme il cessait de parler, le clairon résonna encore presque au même endroit qu’auparavant ; une fanfare courte et guerrière y répondit sur les derrières mêmes de nos cavaliers. Au même instant, du fond des buissons auxquels ils étaient adossés, brilla le reflet de cottes de mailles et de lances. Du taillis situé derrière eux sortirent des hommes d’armes, l’un après l’autre, rang par rang, tandis que, du milieu des vignes qui leur faisaient face, des troupes encore plus nombreuses jaillissaient, pour ainsi dire, subitement avec des cris farouches.

« Pour Dieu, l’empereur et les colonna ! » cria le chevalier en rabattant sa visière ; et la petite bande, après avoir serré les rangs et mis la lance en arrêt, se précipita sur le choc de l’ennemi qui lui faisait face. Cette charge, en renversant une vingtaine de leurs adversaires, fraya un passage aux cavaliers, et, sans attendre l’attaque des autres, le chevalier piqua son coursier et conduisit sa troupe jusqu’au bas de la colline, presque au grand galop, malgré la rudesse de la descente : une décharge de flèches envoyé sur les siens, tomba vainement sur leurs mailles de fer.

« S’ils n’ont pas de chevaux, s’écria le chevalier, nous voilà sauvés. »

Au fait, l’ennemi ne semblait guère songer à les poursuivre ; mais réuni sur la crête d’une colline, il paraissait surveiller leur fuite.

Tout à coup un détour de la route les amena devant une longue et large pièce de terre inculte, dont la surface unie interrompait la descente de la montagne. À l’entrée de cette friche, le soleil rayonnait sur les cuirasses d’une longue ligne de cavaliers silencieux et rangés en ordre de bataille, que les sinuosités de la route avaient cachés jusque là au chevalier et à sa suite.

La petite troupe s’arrêta brusquement ; il n’y avait plus moyen pour elle d’avancer ni de reculer ; après avoir d’abord regardé en avant l’ennemi qui restait immobile comme un nuage, tous les yeux se reportèrent sur le chevalier.

« Si vous le voulez, monseigneur, lui dit l’officier des allemands, remarquant l’indécision de leur chef, nous combattrons jusqu’au dernier. De tous les Italiens que j’aie jamais connus vous êtes le seul pour lequel je mourrais volontiers !

Le reste de la bande accueillit par un murmure sympathique cette déclaration faite avec la rude franchise d’un soldat et ils se serrèrent tous autour du chevalier.

« Non, mes braves compagnons, dit le Colonna en levant sa visière, ce n’est pas sur un champ de bataille si peu glorieux qu’après des fortunes si variées nous sommes destinés à périr. Si ce sont là des brigands, comme nous devons le supposer, nous pouvons encore acheter notre passage. Si ce sont les troupes de quelque seigneur, nous sommes étrangers à la guerre où il est engagé. Donnez-moi cette bannière, je vais chevaucher vers eux.

— Non, monseigneur, dit Giulio, ces maraudeurs-là ne respectent pas toujours le drapeau blanc d’un parle mentaire. Il y a du danger.

— C’est pour cela que votre chef le brave. Allons. »

Le chevalier prit la bannière et marcha résolûment aux cavaliers. En s’approchant d’eux, son œil exercé dans la guerre ne put s’empêcher d’admirer l’équipement complet et méthodique de leurs armes, la force et la beauté de leurs montures, la discipline, la régularité de leurs files longues et étincelantes.

Pendant qu’il allait droit vers eux et que les rayons du soleil doraient sa bannière splendide, ces soldats le saluèrent. C’était un bon présage, et il l’accueillit de même.

« Beaux sires, dit le chevalier, je viens à vous à la fois comme héraut et comme chef de la petite bande qui a échappé tout à l’heure à l’attaque inattendue d’hommes armés sur cette colline, et réclamant votre secours, comme de chevalier à chevalier et de soldat à soldat, je place ma troupe sous la protection de votre chef. Permettez-moi de le voir.

— Sire chevalier, répondit un homme qui semblait être le capitaine, je suis bien fâché de retenir une personne d’aussi noble apparence, d’autant plus que je reconnais à sa devise l’une des plus puissantes familles d’Italie. Mais nos ordres sont stricts, et nous devons conduire tout homme armé au camp de notre général.

— Absent depuis longtemps de mon pays natal, j’ignorais, répartit le chevalier, qu’il y eût guerre en Toscane. Permettez-moi de demander le nom du général dont vous parlez et celui de l’ennemi contre lequel vous êtes en marche. »

Le capitaine dit avec un léger sourire :

« Walter de Montréal est le général de la Grande Compagnie, et Florence son ennemi quant à présent.

— Nous sommes tombés, alors, entre de rudes mains, mais que nous n’avons pas lieu de craindre, répliqua le chevalier après un moment de réflexion. Sire Walter de Montréal me connaît depuis longtemps. Permettez-moi de retourner à mes compagnons et de leur apprendre que, si nous sommes accidentellement prisonniers, ce n’est, au moins, qu’à l’homme de guerre le plus habile de son époque que nous sommes obligés de nous rendre. »

Puis l’Italien tourna bride et s’en alla rejoindre ses camarades.

« Voilà un beau chevalier, et de vaillante tournure, dit à son voisin le capitaine des Francs-Compagnons, mais je ne crois guère que ce soit là la bande que nous avons ordre d’intercepter. Pourtant, bénie soit la sainte Vierge ! Ces hommes ont bien l’air de gens du Nord. Cela nous ferait de bonnes recrues. »

Cependant le chevalier vint avec les siens rejoindre l’escadron ; et quand ils eurent donné leur parole de ne point tenter d’évasion, un détachement de trente cavaliers fut expédié pour conduire les prisonniers au camp de la Grande Compagnie.

Au détour de la route, le chevalier se trouva dans un étroit défilé, entre les montagnes, puis, après, dans un sentier obscur et sauvage, à travers l’épaisse forêt. Enfin ils débouchèrent tout d’un coup sur le plateau d’une colline, d’où l’on voyait à découvert une vaste plaine, garnie de tentes d’une armée, considérable pour une guerre d’Italie.

Un torrent, sur lequel des ponts grossiers avaient été jetés à la hâte, en renversant quelques arbres voisins, séparait seul les cavaliers du campement.

« Quel noble spectacle ! » s’écria avec enthousiasme le chevalier captif en retenant sa monture, et en contemplant ces rues de tentes pittoresques et guerrières, qui se coupaient les unes les autres en avenues larges et droites.

Un des capitaines de la Grande Compagnie, qui chevauchait à ses côtés, sourit avec complaisance.

« Il est, dit-il, dans l’art militaire, peu de maîtres qui égalent Fra Moreale ; avec des sauvages, des maraudeurs ramassés de tous côtés et dans tous les pays, dans les cavernes et dans les marchés, dans les prisons et dans les palais, il fait des troupes soumises à une discipline qui pourrait faire honte même aux armées de l’empire. »

Le chevalier ne fit aucune réplique ; mais, piquant son cheval pour passer sur un de ces ponts raboteux, il se trouva bientôt au milieu du camp. Cependant le côté par lequel il entra ne méritait guère les louanges prodiguées à la discipline de cette armée. Accoutumé à l’exactitude régulière de la discipline anglaise, française, allemande, il n’avait jamais vu de troupes plus indociles, plus désordonnées ; çà et là, on voyait des brigands farouches, à grande barbe, à demi nus, poussant devant eux les bestiaux qu’ils venaient d’enlever dans leurs maraudages. Quelquefois une bande de prostituées se tenait, caquetant, grondant, gesticulant, autour de quelques groupes d’hommes du Nord farouches et velus, qui, sous la pure clarté du soleil de la canicule, étaient déjà plongés dans de profondes libations. Les jurons, les rires, les plaisanteries d’hommes avinés, les furieuses querelles résonnaient de tous côtés ; de temps en temps quelque dispute subite à couteaux tirés était commencée et finie par les fougueux et sauvages bravos de la Calabre et des Apennins, sous les yeux mêmes et presque sur le chemin de la troupe. Saltimbanques, marchands d’orviétan, jongleurs, colporteurs juifs, étalaient, de place en place, leurs lours ou leurs marchandises, comme des gens habitués au marché turbulent et tumultueux où ils exerçaient leurs métiers. Malgré la protection des cavaliers qui les escortaient, les prisonniers ne purent passer sans être molestés. Des rassemblements de marmots, sales, farouches, déguenillés, semblaient sortir de dessous terre et entouraient leurs chevaux comme des essaims d’abeilles en poussant les cris les plus discordants ; avec des gestes de sauvages, ils exigeaient plutôt qu’ils ne demandaient quelque aumône, et l’argent qu’on leur accordait ne faisait que les rendre plus insatiables. En même temps on voyait mêlés quelquefois au reste, les yeux brillants, les joues olivâtres, les visages souriants ou mutins de quelques fillettes, dont l’extrême jeunesse, à peine sortie des limites de l’enfance, rendait bien plus frappant l’abandon de leurs meurs et leur dépravation précoce.

« Vous n’avez pas exagéré la bonne tenue de la Grande Compagnie, dit gravement le chevalier à sa nouvelle connaissance.

— Seigneur, répliqua l’autre, il ne faut pas juger de l’amande par le noyau. Nous ne sommes pas encore arrivés au camp. Nous n’en sommes encore qu’aux faubourgs, occupés plutôt par la canaille que par les soldats. Vingt mille hommes pris, il faut l’avouer, dans le rebut de loutes les villes d’Italie, suivent le camp, pour combattre en cas de besoin, mais plutôt pour la maraude et le pillage ; ce sont eux que vous avez sous les yeux. Vous allez voir autre chose tout à l’heure. »

Le cœur du chevalier était gros de chagrin. « Et c’est à de pareilles gens que l’Italie est abandonnée ! » pensa-t-il. Sa rêverie fut interrompue par une bruyante salve d’applaudissements qui parlait près de lui d’un groupe de gens en ripaille. Il se retourna et vit, sous une longue tente, trente ou quarante coupe-jarrets, assis autour d’une table couverte de vins et de victuailles. Un menestrel ou jongleur en haillons, avec une barbe et des moustaches énormes, accordait, avec une habileté singulière, un luth qui l’avait accompagné dans toutes ses courses errantes, et transformant soudain ses notes en une mélodie guerrière, il entonna d’une voix sonore et grave le chant que voici :

ÉLOGE DE LA GRANDE COMPAGNIE.
1.

Dis-moi, beau brun des terres dorées du Midi ; dis-moi, beau blond du Nord, avec ta cotte de mailles ou ta lance étincelante ! Dis-moi, qu’allez-vous faire ainsi chevauchant ? — Nous venons des montagnes, nous venons des sombres cavernes, nous venons au travers des flots, à pas pressés, en rangs serrés, retrouver la Compagnie de Montréal. Oh ! la joyeuse, joyeuse bande, au cœur léger, à la main pesante. Vivent les Lances des Francs-Compagnons !

2.

Dis-moi, prince des châteaux forts : dis-moi, bourgeois de la ville, vous qui faites la force de l’Apulie, l’orgueil de la Romagne et l’antique renommée de la Toscane ! Pourquoi cette mine abattue ? Pourquoi cette pâleur sur vos fronts ? Quel fantôme voyez-vous donc ? — La bannière rouge de sang et la marche retentissante de la Compagnie de Montréal. Oh ! quelle vie enivrante ! oh ! quels foudres dans les combats ! Vivent les braves Lances des Francs-Compagnons !

3.

Et vous, écussons placés sur la voûte funèbre où dort la vaillance Normande, pourquoi vous agitez-vous ainsi ? Pourquoi tremblez-vous ainsi ? Quel vent balance le trophée ? — Ce n’est pas le souffle du vent qui nous fait frémir ; mais c’est que là-dessous les morts s’agitent pour venir voir leur gloire revivre dans la Compagnie de Montréal. Depuis que Roger a gagné sa couronne, qui a égalé votre renom, braves Lances des Francs-Compagnons ?

4.

Et vous, qui voulez gagner un nom sur le théâtre des plus vaillantes actions ; et vous, qui voulez amasser un trésor sans vous donner grand peine ; vous tous qui méprisez une vie stagnante et croupie ou qui fuyez les arrêts de la loi, ceignez l’épée et piquez le coursier pour venir retrouver la Compagnie de Montréal. Il y a des belles pour partager leur couche et des riches avares pour partager leur cassette avec les Lances des Francs-Compagnons : Vivent les Francs,… vivent les Francs-Compagnons ! Vivent les Lances des Francs-Compagnons !

Puis, tout à coup, comme si sa propre musique lui eût inspiré un essor plus impétueux, le jongleur, faisant courir sa main sur ses cordes, entonna un air dont l’ardeur peignait admirablement le tableau représenté par la vivacité burlesque de ses vers émouvants.

MARCHE DE LA GRANDE COMPAGNIE.

Tira, tira la, trompette et tambour, les voilà qui viennent et qui montent brillants sur la cirne de la montagne, les Germains, les Huns, les héros de l’Islande qui ont mis en déroute les Français au fameux champ de Crécy, quand la rose changea de couleur avec la fleur de lys, les voilà avec les Romains, les Lombards, les Piémontais et l’homme à la noire chevelure, le fils des mers du Sud

Tira, tira la. Ils s’approchent : ils descendent le rocher. Voyez-les défiler rang par rang, tandis que le nuage de la multitude est suspendu, sombre et menaçant, sur leur arrière-garde… Leurs rangs serrés, fermes et réguliers, ressemblent au courant, au choc irrésistible de l’Océan envahisseur ! Ouvrez vos portes, livrez votre or, car il faut verser son sang ou payer sa rançon ! Malheur à vous, Bourgeois, malheur ! Voyez les conduits par le bras le plus vigoureux et la tête la plus sage, avec sa croix blanche comme neige sur son manteau rouge, avec son œil d’aigle et son port de lion ; son cheval barbe est son trône, et son camp est sa cour. Il est le souverain et fléau du pays, le chevalier royal de la Grande Compagnie. Hourrah ! hourrah ! hourran ! hourrah pour l’armée ! Hourrah pour son chef ! Hourrah pour l’or gagné à la pointe de l’épée ! Hourrah ! hourrah ! hourrah pour les Lances des Francs-Compagnons !

Entonnée vigoureusement en chœur par cette multitude enragée, puis recueillie et répétée à droite et à gauche, de près, de loin, à mesure que les mots bien connus du refrain parvenaient aux oreilles des groupes ou des promeneurs plus éloignés, cette musique farouche et hardie produisait un effet que rien ne peut décrire. Il était impossible de ne point partager le goût que cette vie audacieuse inspirait à ses audacieux partisans, et même l’élégant et noble chevalier qui y prêtait l’oreille se reprocha un frisson involontaire de sympathie et de plaisir.

Il se tourna avec un signe d’impatience et de mécontentement vers son compagnon, qui avait pris part au chœur, et lui dit : « Messire, voilà un chant qui ne peut guère plaire aux oreilles d’un noble Italien, à la vue des misères de sa patrie. Je vous prie, avançons.

— Je vous demande humblement pardon, seigneur, dit le Franc-Compagnon, mais réellement la vie que mènent les Libres Lances, sous Fra Moreale, a tant d’attraits que parfois nous oublions… mais excusez-moi, nous allons nous remettre en marche. »

Quelques instants après, ils franchissaient une étroite enceinte ; le cortège se trouva dans un quartier animé, il est vrai, mais dont l’animation avait un caractère tout différent. De longues lignes d’hommes armés étaient rangées de chaque côté d’une route qui menait à une grande tente marquise placée sur un petit monticule et surmontée d’un pavillon bleu ; le long de cette route des soldats armés allaient et venaient avec beaucoup d’ordre, mais tous avec une expression de satisfaction etde plaisir sur leurs figures basanées. Plusieurs se dirigeant vers la tente, portaient sur leurs épaules des paquets et des ballots ; ceux qui revenaient semblaient s’être débarrassés de leurs fardeaux ; mais chacun d’eux, ouvrant ses mains de temps à autre avec impatience, paraissait compter et recompter en soi-même les pièces de monnaie qu’elles contenaient.

Le chevalier lança à son compagnon un regard interrogateur.

« C’est la tente des marchands, dit le capitaine ; ils ont leur entrée libre au camp, où leurs propriétés et leurs personnes sont sévèrement respectées. Ils achètent à juste prix la part de pillage de chaque soldat, et tout le monde y trouve son compte.

— Il y a donc apparence, qu’on observe parmi vous une espèce de justice grossière, dit le chevalier.

— Grossière ! Diavolo ! Il n’est pas une ville d’Italie qui ne fût contente d’une justice aussi équitable et de lois aussi impartiales. Là-bas sont les tertes des juges désignés pour examiner toute affaire de soldat à soldat. À droite, la tente avec la boule d’or renferme le trésorier de l’armée. Fra Moreale ne laisse jamais courir d’arrérages avec ses soldats. »

C’était en effet par ces moyens que le chevalier de Saint-Jean avait rassemblé les troupes les mieux équipées et les plus satisfaites de l’Italie. Chaque jour lui amenait des recrues. Parmi les mercenaires de l’Italie, on ne parlait plus que des richesses acquises à son service, et chaque militaire à la solde d’une république ou d’un tyran soupirait après l’étendard indépendant de Fra Moreale. Déjà des histoires merveilleuses de la fortune qu’on pouvait faire dans les rangs de la Grande Compagnie avaient passé les Alpes ; et dès à présent, le chevalier, en pénétrant plus loin dans le camp, put voir se dresser sur bien des tentes les bannières orgueilleuses et les armoiries éclatantes de la noblesse Allemande et de la chevalerie Française.

« Vous voyez, dit le Franc-Compagnon en montrant ces insignes, que nous savons reconnaître des distinctions de rangs dans notre sauvage cité. Et à l’heure où je vous parle, il y a plus d’un éperon d’or qui accourt ici du fond du Nord !

Maintenant, dans le quartier où ils étaient entrés, tout était calme et solennel ; on entendait seulement, dans le lointain, le murmure confus ou les cris soudains du pandémonium, adoucis par la distance de manière à produire un bruit qui n’avait rien de désagréable. Çà et là un soldat, passant devant eux au travers de la route, s’acheminait en silence et furtivement vers quelque tente voisine, sans avoir l’air de faire aucune attention à leur approche.

« Tenez ! Nous voici devant le pavillon du général, » dit le Libre Lance.

Surmontée d’un blason de pourpre et d’or, la tente de Montréal était placée un peu à l’écart des autres. Un petit ruisseau, détaché du torrent qu’ils avaient passé, murmurait agréablement à leurs oreilles, pendant qu’un grand hêtre avec ses branches étendues enveloppait de son ombre la tente magnifique.

Tandis que sa suite l’attendait dehors, le chevalier fut introduit sur-le-champ en présence du redoutable aventurier.


CHAPITRE II.

Adrien est encore une fois l’hôte de Montréal.

Montréal était assis au bout d’une table, entouré d’hommes de l’ordre militaire ou civil, qu’il appelait ses conseillers et avec lesquels il délibérait en apparence sur tous ses projets. Ces hommes, tirés de diverses cités, connaissaient à fond les affaires intérieures des différents états auxquels ils appartenaient. Ils pouvaient dire, à une fraction près, les forces d’un seigneur, la fortune d’un négociant, le pouvoir d’une populace. Ainsi, dans ce camp irrégulier, Montréal jouait le double rôle d’homme d’État et de général. De pareils renseignements étaient inappréciables aux yeux du chef de la Grande Compagnie. Ils le mettaient à même de calculer exactement le temps nécessaire pour attaquer un ennemi et la somme qu’il pourrait demander pour suspendre les hostilités. Il apprenait par là avec qui il devait traiter, user de ruse ou de patience. Aussi arrivait-il ordinairement, grâce à quelque intrigue secrète, que l’apparition de la bannière de Montréal devant les murs d’une cité, était le signal, au dedans de la ville, de quelque sédition ou de quelque trouble. Peut-être aussi se trouvait-il à même par ce moyen, de ménager à sa politique des ressources dans l’avenir aussi bien que dans le présent.

Le conseil était en pleine délibération, lorsqu’un officier entra et glissa quelques mots à l’oreille du capitaine. Les yeux de celui-ci rayonnèrent. « Faites-le entrer ! ditil précipitamment. Messires, ajouta-t-il, en s’adressant aux membres de son conseil et en se frottant les mains ; Je crois que notre piége a pris l’oiseau. Nous allons voir. »

Au même instant, la draperie fut levée et le chevalier introduit,

« Comment ! murmura Montréal, changeant de couleur, et visiblement désappointé, je serai donc toujours attrapé ?

— Sir Walter de Montréal, dit le prisonnier ; me voilà votre hôte une seconde fois. Peut-être sous ces traits altérés ne reconnaissez-vous pas Adrien de Castello ?

— Pardonnez-moi, noble seigneur, dit Montréal, se levant avec une grande courtoisie, c’est la méprise de mes gens qui avait troublé un instant mes souvenirs ; je suis charmé de presser encore une fois une main qui a gagné tant de lauriers depuis que nous nous sommes séparés. Votre renommée a réjoui mes oreilles. Holà ! poursuivit le général en frappant des mains, ayez soin de faire rafraîchir et reposer ce noble cavalier et sa suite. Seigneur Adrien, je vais vous rejoindre à l’instant. »

Adrien se retira. Montréal, oubliant ses conseillers, traversa sa tente à grands pas ; puis appelant l’officier qui avait introduit Adrien, il lui demanda : « Le comte Landau garde-t-il toujours le passage ?

— Oui, général.

— Alors, retourne-t-en bien vite ; il faut tenir l’embuscade jusqu’à la tombée de la nuit. Ce n’est pas le vrai renard que nous avons pris au traquenard. »

L’officier partit, et peu de temps après, Montréal leva la séance du conseil. Il alla trouver Adrien, logé dans une tente voisine de la sienne.

« Monseigneur, dit Montréal, il est vrai que mes hommes ont ordre d’arrêter tout passant sur la route de Florence. Je suis en guerre avec cette cité. Mais ce n’est pas vous que je m’attendais à prendre. Je n’ai pas besoin d’ajouter que vous et vos gens vous êtes libres.

— J’accepte ce témoignage de votre courtoisie d’aussi grand cœur qu’il m’est offert, noble Montréal. Dieu veuille que dans la suite je puisse vous le rendre ! En attendant permettez-moi de vous dire, sauf respect, que si j’avais appris la présence de la Grande Compagnie dans cette direction, j’aurais modifié mon itinéraire. J’avais ouï dire que vos armes s’étaient tournées ( et à mon avis le but n’en était que plus noble) contre Malatesta, le tyran de Rimini.

— C’est vrai, j’ai commencé par là. Il était mon ennemi, il est mon tributaire. Nous l’avons vaincu. Il nous a payé le prix de sa liberté. Nous avons marché par Asciano sur Sienne. Pour seize mille florins nous avons épargné cette cité ; et aujourd’hui nous voilà suspendus comme un foudre sur Florence, qui a osé envoyer ses chétifs secours à la défense de Rimini. Nos marches sont rapides, et nous venons d’asseoir notre camp dans cette plaine.

— On dit que la Grande Compagnie est l’alliée d’Albornoz, et que son général est en secret le guerrier de l’Église. Est-ce vrai ?

— Oui, Albornoz et moi, nous nous entendons ensemble, répartit d’un ton insouciant Montréal, et d’autant plus que nous avons un ennemi commun, que nous avons tous deux fait serment d’écraser, en la personne de Visconti, archevêque de Milan.

— Visconti ! Le plus puissant des princes Italiens. Je sais qu’il a justement encouru la colère de l’Église, et je puis facilement comprendre qu’Innocent ait révoqué le pardon que les intrigues de l’archevêque achetèrent de Clément VI. Mais je ne vois pas aussi bien pourquoi Montréal provoquerait un ennemi aussi cruel, aussi terrible. »

Montréal répondit avec un sourire amer : « Ne connaissez-vous pas la vaste ambition de Visconti ? Par le Saint-Sépulcre, c’est précisément l’ennemi que mon âme brûlait de rencontrer. Il a un génie digne de lutter contre celui de Montréal. Je connais le secret de ses plans, ils sont gigantesques. En un mot, l’archevêque médite la conquête de toute l’Italie. Ses énormes richesses achètent les corrompus, sa profonde sagacité prend au piége les crédules ; son audacieuse valeur en impose aux faibles. Il humilie tous ses ennemis, il asservit tous ses alliés. C’est là précisément le prince dont Walter de Montréal doit arrêter les progrès. Car (dit-il tout bas, comme s’il se parlait à lui-même) c’est précisément le prince qui, si je lui permettais d’étendre son pouvoir, ferait échouer les plans et briserait les forces de Walter de Montréal. »

Adrien se taisait, et pour la première fois son cœur fut traversé d’un soupçon sur la véritable nature des desseins du Provençal.

« Mais, noble Montréal, reprit le Colonna avec vivacité, donnez-moi, si vous les connaissez, comme il n’y a pas de doute, des nouvelles récentes de ma cité natale. Je suis Romain, et Rome est toujours présente à ma pensée.

— Et elle y a bien droit, reprit vivement Montréal. Vous savez qu’Albornoz, comme légat du saint-père, a conduit l’armée de l’Église dans les États pontificaux. Il y a emmené Cola de Rienzi. Arrivés à Monte Fiascone, ils ont vu des Romains de toute condition y accourir en foule pour rendre hommage au tribun. Le légat sentit qu’il était oublié dans la popularité de son compagnon de voyage. Je ne puis dire s’il a été jaloux ou non, (car il est hautain comme Lucifer) des honneurs décernés au tribun, ou s’il a redouté le rétablissement de son pouvoir. Mais il l’a retenu dans son camp et a refusé de l’accorder à toutes les sollicitations et toutes les députations des Romains. Néanmoins il a atteint adroitement un des buts de la délivrance de Rienzi. Par l’entremise de l’ancien tribun, il a formellement regagné à l’Église la soumission de Rome, et profité de sa présence, pour faire de nombreuses recrues qui sont venues de tous côtés accroître ses forces. En marchant sur Viterbe, Rienzi s’est distingué par ses faits d’armes contre le tyran Jean de Vico. Que dis-je, il s’est conduit en guerrier digne d’appartenir à la Grande Compagnie. Il n’en fallait pas plus pour rallumer l’ardeur des Romains, et la cité a envoyé la moitié de ses habitants à la suite de l’audacieux tribun. Aux supplications de ces dignes citoyens (les mêmes peut-être qui avaient précédemment enfermé leur bien-aimé au château Saint-Ange) le rusé légat n’a répondu que ceci : Prenez les armes contre Jean de Vico, abattez les tyrans du territoire papal, rétablissez l’intégrité du patrimoine de Saint-Pierre, et alors Rienzi sera proclamé sénateur, et retournera à Rome.

« Ces mots ont animé les Romains d’un si grand zèle qu’il ont prêté avec empressement leur secours au légat. Aquapendente, Bolzena, ont ouvert leurs portes, Jean de Vico, moitié par la force, moitié par la crainte, s’est vu forcé de se soumettre, et Gabrielli, le tyran d’Agobbio, a succombé depuis. La gloire en est au cardinal, mais le mérite à Rienzi.

— Et aujourd’hui ?

— Albornoz a continué d’amuser le tribun sénateur avec un grand étalage de magnificence et de belles paroles, mais sans souffler le mot de son rétablissement à Rome. Selon ce que m’ont appris des correspondances secrètes, Rienzi, fatigué d’être ainsi tenu en suspens, a quitté le camp et s’est mis en route, avec quelques compagnons, pour Florence, où il a des amis, qui lui fourniront de l’argent et des armes pour entrer à Rome.

— Ah ! alors, dit Adrien en souriant à demi : je devine pour qui m’ont pris vos officiers. »

Montréal rougit légèrement. « Vous ne vous trompez peut-être pas, dit-il. Pendant ce temps, à Rome, continua le Provençal, à Rome votre honorable maison et celle des Orsini, appelées par le choix du pape au pouvoir suprême, se querellaient sans cesse et ne pouvaient conserver l’autorité qu’elles avaient acquise. Francesco Baroncelli, un nouveau démagogue, un pauvre imitateur de Rienzi, s’éleva sur les ruines de la paix violée par les nobles, obtint le titre de tribun et porta en public les insignes mêmes dont usait son prédécesseur. Mais moins sage que Rienzi, il se mit du parti antipapal, et donna ainsi au légat le moyen de jouer le démagogue, au nom du pape, contre l’usurpateur. Baroncelli était un homme faible ; ses fils commirent toutes sortes d’excès en singeant les tyrans de haute naissance de Padoue et de Milan. Le spectacle de vierges insultées et de matrones déshonorées, ne rappelait guère le décorum solennel et majestueux du gouvernement de Rienzi ; enfin Baroncelli est tombé massacré par le peuple. Et maintenant, si vous me demandiez, qui gouverne Rome ? je vous répondrais, c’est l’espérance d’avoir Rienzi.

— Voilà un homme étrange et de fortunes bien diverses. Je ne sais pas comment tout cela finira.

— Par un assassinat d’abord et qui ne sera pas long, puis par une éternelle renommée, répondit Montréal. Rienzi va être rétabli ; ce vaillant phénix va prendre son essor à travers les nuages et les tempêtes, jusqu’au bûcher de son propre trépas… Je prévois… je regrette et j’admire, puis, ajouta Montréal, après cela je regarde au delà.

— Mais qui vous fait croire avec tant d’assurance que Rienzi, s’il est rétabli, doit tomber ?

— Cela n’est-il donc pas visible à tous les yeux, sauf les siens qui sont aveuglés par l’ambition ? Comment un mortel, quelque grand génie qu’il soit, peut-il gouverner, par des moyens populaires, un peuple aussi dépravé ? Les barons (vous connaissez leur férocité indomptable), fauteurs éternels de tous les abus, ennemis déclarés de toutes les lois…, les barons, abaissés un instant, vont guetter l’occasion de se soulever. Le peuple désertera encore, ou bien, si rendu plus sage par l’expérience, le sénateur a compris que la faveur populaire a la voix forte, mais le bras faible, il va, comme les barons, s’entourer d’épées étrangères. Ce seront quelques soldats de la Grande Compagnie dont il fera sa cour, et qui deviendront ses maîtres ! Pour les payer il faudra taxer le peu ple : alors l’idole est exécrée. Il n’y a pas d’Italien capable de gouverner ces fiers démons du Nord, ils se mutineront et le laisseront là. Un nouveau démagogue soulèvera le peuple, et Rienzi en sera la victime. N’oubliez pas ma prophétie.

— Et alors qu’est-ce que vous regardez

— Rome est perdue, et pour longtemps, car Dieu ne fait pas deux Rienzi ; ou bien dit fièrement Montréal, il faudra infuser un sang nouveau dans les veines usées de ce corps débile et fonder une dynastie nouvelle. En vérité, quand je regarde autour de moi, je crois que le souverain maître des nations a résolu de régénérer le Midi par les invasions du Nord, et que c’est à la vieille race de France ou de Germanie qu’il est réservé de relever les trônes du monde à venir ! »

Pendant que Montréal parlait ainsi, s’appuyant sur son grand sabre de guerre, avec ces traits aussi beaux qu’héroïques, dont l’expression franche, hardie, indomptable, différait tellement de cet esprit sombre et astucieux qui anime les figures du Midi, avec ces traits auxquels l’enthousiasme et la réflexion donnaient une double éloquence, il aurait pu dignement représenter le génie de cette chevalerie du Nord dont il parlait. Adrien crut un instant qu’il voyait devant lui un des vieux fléaux gothiques du monde occidental.

Ici leur conversation fut interrompue par le son d’une trompette, et aussitôt un officier entra pour annoncer l’arrivée des ambassadeurs de Florence.

« Vous voudrez bien m’excuser une seconde fois, noble Adrien, dit Montréal, mais permettez-moi de vous réclamer comme mon hôte au moins pour cette nuit. Vous pouvez reposer ici en toute sécurité, et à votre départ, mes hommes vous escorteront jusqu’aux frontières du territoire quel qu’il soit que vous voulez visiter. »

Adrien n’était pas fâché de mieux connaitre un homme si célèbre : il accepta son invitation.

Une fois seul, il appuya sa tête sur sa main et s’abîma bientôt dans ses réflexions.


CHAPITRE III.

Un amour fidèle et malheureux. — Les aspirations survivent aux affections.

Depuis l’heure terrible où Adrien Colonna avait contemplé la figure sans vie de son Irène adorée, le jeune Romain avait subi les vicissitudes ordinaires d’une existence errante et aventureuse en ces temps agités. Sa patrie ne semblait plus avoir d’attraits pour lui. Par son rang même il était exclu de la place qu’il aspirait jadis à prendre dans la restauration des libertés de Rome ; et il sentait que, si jamais une pareille révolution pouvait être accomplie, cette tâche était réservée à un homme dont la naissance et le caractère trouveraient chez le peuple alliance et sympathie, dont le bras pourrait se lever pour la cause du peuple sans qu’il devînt l’apostat de son ordre et le juge de sa maison. Il avait voyagé dans différentes cours et servi avec gloire sur bien des champs de bataille. Il s’était fait aimer et honorer en quelque lieu qu’il fixât son séjour passager, mais tous ces changements de théâtre n’avait pu dissiper sa mélancolie ; ni ses liaisons nouvelles, le souvenir de celle qu’il avait perdue. Dans cette ère de roman passionné et poétique que Pétrarque représente, mais qu’il n’a pas créée, l’amour avait déjà commencé à revêtir un caractère plus tendre et plus saint qu’il n’en avait connu jusque là ; peu à peu il s’était pénétré de l’esprit divin qu’il tire du christianisme, et qui associe ses douleurs sur la terre aux visions et aux espérances du ciel. Pour qui compte sur l’immortalité de l’âme, il est facile d’être fidèle aux morts, parce que la mort ne peut éteindre l’espérance ; et l’âme de la personne qui regrette est déjà à moitié dans le monde à venir. C’est dans les siècles qui désespèrent de la vie future, en faisant de la mort une séparation éternelle, que les hommes, un instant affligés par le regret des morts, s’empressent de se réconcilier avec la vie en s’attachant aux vivants. Car il n’est que trop vrai, que l’amour n’existe point sans espérance. Or tout ce culte romanesque que l’Ermite de Vaucluse sentit ou feignit de sentir pour Laure, trouvait un temple dans le cœur désolé d’Adrien Colonna. Il était la véritable image des amoureux de son époque. Souvent, dans ses pèlerinages de pays en pays, en passant devant les murailles de quelque couvent tranquille et isolé, il méditait sérieusement sur ces veux solennels ; souvent, il prenait en lui-même la résolution d’abriter plus tard son âge mûr sous le toit d’un monastère. Plusieurs années d’absence cependant, avaient ravivé chez lui l’amour de la patrie, et il eut le désir de visiter encore une fois la cité où pour la première fois il avait vu Irène. Peut-être, pensait-il, le temps aura-t-il produit quelque changement imprévu ; peut-être pourrai-je encore aider à relever mon pays. »

Mais ce patriotisme indolent n’était mêlé d’aucune ambition. Sur cette brûlante scène d’action, où la soif du pouvoir semblait agiter tous les cours, et quand l’Italie était devenue l’Eldorado de la cupidité ou l’Utopia de la soif du pouvoir, parmi ces milliers de bras conquérants, d’esprits ambitieux, il restait au moins un caur fidèle à la vraie philosophie de l’Ermite. Le caractère d’Adrien était chevaleresque et viril, mais il se distinguait surtout par cette élégance de sentiments délicats qui répugne à toute alliance grossière, et qui fait trouver la volupté suprême dans une indolence raffinée par le goût des lettres. Son éducation, son expérience, son intelligence l’avaient placé bien au-dessus de ses contemporains, et il regardait avec un mépris suprême les ignobles pratiques et les basses tromperies par lesquelles l’ambition italienne se frayait un chemin au pouvoir. L’élévation et la chute de Rienzi, qui, malgré ses défauts, était au moins dans son temps le plus pur et le plus honorable de tous ces princes de fortune, avaient contribué à faire désespérer Adrien du succès des nobles aspirations autant qu’à le dégoûter de celui des intrigues contraires. La mélancolie rêveuse, fruit de son amour malheureux, le détachait encore davantage des passions vulgaires et rebattues de ce monde. Son âme était pleine du culte de la beauté et de la poésie, et comme il n’avait point pour l’épancher le don de la répandre dans ses vers, comme les poëtes, ses émotions concentrées au fond de son cœur se reflétaient sur toutes ses pensées et prêtaient leurs brillantes couleurs à tous ses sentiments. Quelquefois absorbé dans la beatitude de ses visions célestes, il se peignait le sort qu’il aurait pu espérer si Irène avait vécu, si le destin les avait unis, loin du fracas turbulent et vulgaire de Rome, au milieu de quelque solitude encore pure de cette belle terre d’Italie. Devant ses yeux alors, s’élevaient le paysage gracieux, le palais sur les bords du lac calme et les vignes dans la vallée, les sombres forêts se balançant sur la colline, et surtout ce toit domestique, dont il aurait fait le refuge et l’abri de tout ce que l’Italie avait encore d’amour et d’harmonie éclairés par le lampeggiar dell’angelico riso, l’éclat du sourire angélique, qui nous fait un paradis de la figure que nous aimons. Souvent, charmé par de tels rêves, il oubliait un moment qu’il avait perdu tout cela, mais le jeune voyageur s’éveillait tout à coup de cette félicité idéale, pour ne plus voir autour de lui que la solitude affreuse d’une route déserte, ou les tentes d’un camp de guerre à la lueur de la lune, ou bien pis encore, les danses et les fêtes d’une cour étrangère.

Peut-être était-il encore en proie à ces images passagères, évoquées par le nom du frère d’Irène, qui ne résonnait jamais à ses oreilles sans éveiller mille souvenirs dans son âme ; lorsqu’il fut arraché à ses rêveries par l’apparition de son écuyer, qui venait, escorté des serviteurs de Montréal, troubler sa solitude par les apprêts d’un repas digne de son hôte. Les vins les plus généreux de Florence, des mets préparés avec tout le savoir que l’Italie, hélas ! a perdu de nos jours ; des gobelets et des plateaux d’or et d’argent, garnis avec prodigalité de pierreries orientales, témoignaient du luxe princier qui régnait dans le camp de la Grande Compagnie. Mais dans tout cela Adrien ne voyait que la spoliation de sa patrie dégradée, et cette magnificence lui semblait une insulte. Son repas fut bientôt achevé ; alors il devint las du monotone intérieur de sa tente, et attiré par l’air frais de la nuit tombante, il sortit au hasard et dirigea ses pas le long du ruisseau brillant et sinueux qui serpentait auprès de la tente de Montréal ; là, trouvant un endroit plus solitaire, à l’écart de l’appareil militaire déployé tout alentour, il s’étendit au bord du torrent.

Les derniers rayons du soleil se brisaient sur l’onde harmonieuse qui dansait sur son lit de pierres, et du sein d’un petit taillis, sur la rive opposée, résonnait le chant bref et interrompu des habitants ailés de cet air empourpré, que le tumulte du camp n’avait pas effarouchés dans leurs vertes retraites. Les nuages demeuraient immobiles à l’ouest, sur un ciel d’un bleu si profond et si riche, qu’on ne le retrouve que dans les paysages qu’un Claude le Lorrain ou un Salvator Rosa se plaisait à peindre ; pendant que des teintes d’un rose vague et délicieux se montraient sur les sommets grisâtres des Apennins. On entendait dans le lointain flotter les ondes sonores du bourdonnement du camp, interrompu par le hennissement des chevaux, ou par la fanfare d’un clairon, ou bien encore, à des intervalles réguliers, par le pas cadencé de la sentinelle sous les armes. En face du taillis, à gauche, sur une éminence garnie de roseaux, de mousses, d’herbes ondulées étaient les ruines d’un vieil édifice étrusque, dont le nom avait péri, dont l’usage même était inconnu.

La scène qu’offrait ce paysage était si calme et si attrayante, pendant qu’Adrien la contemplait, qu’il était impossible de croire qu’à cette heure même, c’était le repaire d’une bande de brigands farouches dont l’âme, chez la plupart, complétement abrutie, ne rêvait que le meurtre et le pillage.

Toujours plongé dans ses rêveries et jetant, sans y penser, quelques cailloux dans le ruisseau sonore, Adrien fut éveillé par un bruit de pas.

« Oh ! le bel endroit pour écouter le luth et les ballades de Provence dit la voix de Montréal, pendant que le chevalier de Saint-Jean, car c’était lui, se jetait sur le gazon à côté du jeune Colonna.

— Vous avez donc conservé votre ancienne affection pour les mélodies nationales ? dit Adrien.

— Oui, je n’ai pas encore survécu à toute ma jeunesse ; répondit Montréal avec un léger soupir. Mais de façon ou d’autre, les accents qui jadis plaisaient à mon imagination, aujourd’hui vont trop directement à mon cœur. Aussi tout en faisant, comme toujours, bon accueil aux jongleurs et aux ménestrels, je leur fais chanter leurs inspirations plus modernes. Je ne puis pas toujours me donner le plaisir d’entendre la poésie que j’entendais quand j’étais jeune !

— Pardonnez-moi, dit Adrien avec beaucoup d’intérêt, mais je regrette de n’avoir pas osé, car une secrète appréhension m’en a empêché jusqu’ici, vous demander des nouvelles de cette aimable dame avec laquelle, il y a sept ans, nous contemplions, au clair de la lune, les bosquets d’orangers parfumés et les ondes purpurines de Terracine.

Montréal détourna la tête ; il mit la main sur le bras d’Adrien, et murmura d’une voix sourde et rauque : « Je suis seul maintenant ! »

Adrien lui serra la main en silence. Il éprouvait une véritable affliction en apprenant la mort d’une personne si douce, si gracieuse, et si infortunée.

« Les vœux de ma chevalerie, continua Montréal, qui excluaient Adeline des droits du mariage, le scandale jeté sur sa maison, la colère et la douleur de sa mère, les vicissitudes désordonnées de mon existence, exposée à tant de périls, la perte de son fils, tout minait en silence ses forces et sa beauté. Elle n’est pas morte (morte est un mot trop cruel) mais elle s’en est allée languissante, en glissant au ciel. Comme, par une matinée d’été, quelque doux rêve flotte auprès de nous, devenant de plus en plus vaporeux, jusqu’à ce qu’il disparaisse et se fonde avec la lumière tandis que nous nous éveillons, ainsi s’évanouit l’âme d’Adeline à son départ, jusqu’à ce que l’aurore de Dieu l’absorbât dans sa gloire. Montréal s’arrêta un moment, puis il reprit : « Ces pensées-là énervent les hommes les plus solides, et nous autres Provençaux nous sommes de vrais enfants pour ces sortes de faiblesses. Dieu sait comme elle m’était chère ! »

Le chevalier s’agenouilla et se signa dévotement ; ses lèvres murmurèrent une prière. Quelque étrange que cela puisse paraître à notre siècle plus éclairé, la moralité s’alliait alors avec des allures si martiales, que cet homme, dont la parole avait mis en flammes des cités et fait couler des torrents de sang, n’était un criminel ni à ses yeux, ni aux yeux de la majorité de ses contemporains. Son ordre, moitié religieux, moitié guerrier, était un emblème fidèle de son propre caractère. Il foulait aux pieds les hommes, mais il s’humiliait devant Dieu ; et toutes ses relations avec les sceptiques raffinés d’Italie avaient été impuissantes pour ébranler la foi simple et solide du hardi Provençal. Loin de reconnaitre le moindre désaccord entre son état et sa croyance, il ne regardait point comme un chevalier quiconque n’était pas aussi dévoué à la croix qu’inflexible avec le glaive.

« Et vous n’avez pas d’autres enfants que celui que vous avez perdu ? demanda Adrien lorsqu’il vit que la physionomie de Montréal avait repris son calme habituel.

— Pas un ! dit Montréal, pendant que son front s’assombrissait encore : pas un héritier bien-aimé pour succéder à ma fortune que je compte bien élever encore ! Jamais sur terre je ne verrai le portrait d’Adeline sur la figure de son enfant. Pourtant, à Avignon, j’ai rencontré un jeune garçon que j’aurais réclamé pour mon fils ; car il m’a semblé qu’elle devait lui avoir légué dans ses yeux son âme tout entière, tant les yeux de cet enfant ressemblaient à ceux d’Adeline. Allons ! allons ! l’arbre de Provence a d’autres rameaux ; et quelque neveu qui est encore à venir sera… que sera-t-il ? Les étoiles ne l’ont pas encore décidé ! Mais l’ambition est maintenant le seul objet que le monde ait laissé à mon affection.

« Comme la même infortune produit des effets différents sur les différents caractères ! pensa Colonna. Pour moi, toutes les couronnes du monde sont devenues sans valeur aussitôt que je n’ai pu rêver de les placer sur le front d’Irène. »

La ressemblance de leurs destinées, cependant, attirait puissamment Adrien vers son hôte ; et les deux chevaliers causèrent ensemble avec plus d’amitié et moins de réserve qu’ils ne l’avaient fait jusque-là. Montréal finit par lui dire :

« À propos, je ne vous ai pas demandé ce que vous comptez faire.

— Je vais à Rome, dit Adrien, et les nouvelles que vous m’avez apprises m’engagent à presser encore mon retour. Si Rienzi revient, peut-être pourrai-je servir d’heureux médiateur entre le tribun sénateur et les nobles ; et si je trouve mon cousin, le jeune Stefanello, maintenant chef de notre maison, plus traitable que ses aïeux, je ne désespère point de concilier aussi les barons moins puissants. Rome a besoin de repos ; et quel que soit celui qui la gouverne, s’il gouverne seulement selon les lois de la justice, il doit être soutenu etpar les princes comme par les plébéiens.

Montréal l’écouta avec beaucoup d’attention, puis murmura en lui-même : « Non, c’est impossible ! » Il rêva un instant, couvrant son front de sa main, avant de dire tout haut : « Vous allez à Rome ? Eh bien, nous nous reverrons bientôt au milieu de ses ruines. Apprenez, en passant, que mon but, ici, est déjà atteint ; ces marchands florentins ont accepté mes conditions ; ils m’ont payé deux ans de paix ; demain mon camp sera levé, et la Grande Compagnie se mettra en marche pour la Lombardie. Là, si mes plans réussissent, si les Vénitiens me payent bien, j’allie mes bandits (sous mon lieutenant Landau) à la cité des Mers, en dépit des Visconti, et je vais passer l’automne en paix au milieu des magnificences de Rome.

— Sir Walter de Montréal, dit Adrien, votre franchise m’inspire peut-être de la présomption, mais quand je vous entends parler, comme un brocanteur, de vendre ainsi votre amitié, je me demande si c’est bien là le grand chevalier de Saint-Jean. Ne l’aurait-on donc pas calomnie quand on a dit que son avarice est la seule tache qui flétrisse ses lauriers ? »

Montréal se mordit les lèvres, néanmoins il répondit d’un ton calme : « C’est ma franchise qui m’a valu cela. Cependant je ne puis me résoudre à laisser un hôte que j’honore sous l’empire d’une prévention plausible, je le sens, mais injuste. Non, brave Colonna, ceux qui disent cela me font tort. J’estime l’or, parce que l’or est l’architecte de la puissance ! C’est l’or qui peuple les camps, c’est lui qui prend d’assaut les villes, c’est lui qui achète les voix vénales, qui élève les palais et fonde les trônes. J’estime l’or comme le moyen nécessaire pour arriver à mon but !

— Et ce but ?…

— C’est… Mais qu’importe, dit froidement le chevalier. Rentrons dans nos tentes, la rosée tombe à grosses gouttes, et la maľ aria règne dans ces déserts inhabités.

Ils se levèrent donc ; pourtant, fascinés par la beauté de cette soirée splendide, ils s’arrêtèrent un instant près du ruisseau. Les premières étoiles rayonnaient au-dessus de ses eaux, frisées par une brise délicieuse qui murmurait doucement au milieu de l’herbe verte et luisante.

« Voilà un spectacle, dit Montréal d’une voix adoucie, qui fait sur le spectateur un effet tout contraire à ce que les fables des anciens poëtes nous racontent de la tête de Méduse ; au lieu de pétrifier nos cœurs, il les amollit plutôt. Il n’y a qu’un moment c’était la lumière du soleil qui dorait les ondes : maintenant c’est l’eau qui brille à son tour et elle n’a rien perdu de son charme à la clarté des étoiles. Ainsi roule le torrent des années ; le flambeau qui nous guide n’est plus le même, mais il est également bien venu, également lumineux, également prompt à s’évanouir !… Vous voyez que sous ma cotte de mailles la poésie de Provence n’est pas morte encore.

Adrien se coucha de bonne heure ; mais ses pensées et les échos de la bruyante gaieté qui s’échappait de la tente de Montréal (car le général régalait les capitaines de sa bande, et il avait eu la délicatesse de faire grâce de ce festin au noble romain), tinrent Colonna longtemps éveillé et il était à peine tombé dans un sommeil inquiet, lorsque des sons encore plus discordants vinrent troubler son repos. À la première aurore, ce vaste camp était sur pied ; le craquement des cordages, le bruit des pas, les commandements prononcés à haute voix, les jurons plus bruyants encore, le roulement confus des bagages, le retentissement des armures annonçaient la levée du camp et le prochain départ de la Grande Compagnie.

Avant qu’Adrien fût habillé, Montréal entra dans sa tente.

« J’ai commandé, lui dit-il, un officier de confiance avec cent lances pour vous accompagner, noble Adrien, jusqu’aux confins de la Romagne ; ils attendront votre bon plaisir. Je pars dans une heure ; l’avant-garde est déjà en mouvement. »

Adrien aurait bien voulu refuser l’escorte qui lui était proposée, mais il craignit de blesser la fierté du capitaine qui se retira bientôt. Il revêtit donc son armure à la hâte ; l’air frais du matin et le soleil joyeux, se levant des collines dans toute sa splendeur, ranimèrent sés sens abattus. Il se dirigea vers la tente de Montréal et le trouva seul ; il avait devant lui ce qu’il fallait pour écrire, et son visage rayonnait d’un sourire de triomphe.

« La fortune fait pleuvoir sur moi de nouvelles faveurs, dit-il gaiement. Hier les Florentins m’épargnaient les tracas d’un siége ; et aujourd’hui (depuis que je vous ai vu, tout à l’heure), aujourd’hui, le sort met en mon pouvoir votre nouveau sénateur de Rome.

— Quoi ! vos coureurs ont donc arrêté Rienzi ?

— Non pas ! mieux que cela. Le tribun a changé son plan et s’est porté à Pérouse, où mes frères logent en ce moment ; il s’est mis en rapport avec eux ; ils lui ont fourni assez d’argent et de soldats pour braver les périls de la route et défier les armes des barons. C’est ce que m’écrit mon bon frère Arimbaldo, un homme lettré, que le tribun se flatte d’avoir endormi par ses vieux contes de la grandeur romaine et de la généreuse promesse de reconnaître ses services par de l’avancement. Vous me voyez en train d’envoyer mon agrément pour ratifier cet engagement. Mes frères eux-mêmes accompagneront le tribun sénateur jusqu’aux murs du Capitole,

— Je ne vois toujours pas que cela mette Rienzi en votre pouvoir.

— Non ? Ses soldats sont mes créatures, il a pour compagnons mes frères, il a pour créancier Montréal ! Il peut gouverner Rome ; le temps viendra bientôt où le vice-régent devra se retirer devant…

— Le chef de la Grande Compagnie, interrompit Adrien, avec un frisson que l’audacieux Montréal ne remarqua même pas ; il était trop dominé par son émotion. Non, chevalier de Provence, nous nous sommes honteusement courbés sous des tyrans domestiques ; mais jamais, je l’espère bien, jamais les Romains ne se dégraderont au point de subir le joug d’un usurpateur étranger.

Montréal regarda fixement Adrien avec un sourire amer.

« Vous vous méprenez sur mon compte, dit-il ; attendez pour jouer le rôle de Brutus que je prenne celui de César. Pour le moment vous n’êtes que mon hôte. Parlons d’autre chose. »

Néanmoins cet entretien, le dernier qu’ils eurent ensemble, jeta entre eux une certaine froideur, durant le peu de temps que les chevaliers passèrent ensemble, et ils prirent congé l’un de l’autre avec des façons cérémonieuses qui répondaient mal à leurs relations amicales de la veille.

Montréal sentit qu’il s’était imprudemment révélé. La prudence n’était pas son fort, lorsqu’il se trouvait à la tête d’une armée et dans le cours de sa fortune prospère ; or, il se croyait en ce moment tellement assuré du succès de ses projets les plus téméraires, qu’il ne s’inquiétait guère de blesser ou d’alarmer quelqu’un en les dévoilant.

Adrien reprit sa route à pas lents, avec son étrange et farouche escorte ; il monta une colline escarpée qui l’éloignait de la plaine, et, lorsqu’il fut sur le plateau il put voir au bas sur le grand chemin toute l’armée en marche ; les bannières ondoyantes, les armures étincelantes au soleil, ligne par ligne, comme une rivière d’acier, toute la plaine enfin hérissée de cet appareil de la guerre, tandis que le pas solennel de ces milliers d’hommes armés était étouffé de temps en temps par le son d’une musique martiale et triomphante. Au milieu de leur marche guerrière, Adrien distingua la belle et imposante figure de Montréal, sur son cheval noir ; il était d’ailleurs facile à reconnaître, même à cette distance, grâce à sa haute stature, non moins qu’à son armure éclatante. Ainsi partit dans l’ivresse de son orgueil, dans le transport de ses espérances, le chef d’une puissante armée, la terreur de l’Italie, le héros du moment… le monarque en espérance.