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Rienzi/Livre 10

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Rienzi, le dernier des tribuns de Rome (1835)
Traduction par Paul Lorain.
Librairie Hachette et Cie (tome IIp. 279-344).

LIVRE X

LE LION DE BASALTE


Oza voglio contare la morte del Tribuno.
(Vita di Cola di Rienzi, lib. II, cap. xxiv.)

CHAPITRE I.

Conjonction de planètes hostiles dans la maison de Mort.

Le quatrième jour du siége, après avoir refoulé dans ces murailles presque imprenables la soldatesque des barons conduite par le prince des Orsini, le sénateur retourna à sa tente où l’attendaient des dépêches de Rome. Il les parcourut d’un coup d’œil rapide jusqu’à ce qu’il en fût à la dernière ; pourtant chacune d’elles renfermait des nouvelles qui auraient arrêté plus longtemps les regards d’un homme moins endurci au danger. L’une d’elles lui annonçait qu’Albornoz, dont là bénédiction lui avait confirmé le titre de sénateur, avait reçu avec une faveur particulière les messagers des Orsini et des Colonna. Il savait que le cardinal, sympathique aux patriciens de Rome, désirait sa chute ; mais il ne craignait point Albornoz ; peut-être même, au fond de son cœur, souhaitait-il que quelque agression ouverte du légat lui servit de prétexte pour se jeter décidément dans les bras du peuple.

Il apprenait ensuite que, pendant sa courte absence, Pandulfo di Guido avait deux fois harangué la populace, non pas en faveur du sénateur, mais pour exprimer d’artificieux regrets des pertes que causait au commerce de Rome l’absence de ses nobles les plus opulents.

« Alors, il m’a abandonné, se disait Rienzi. Qu’il prenne garde à lui ! »

Les nouvelles contenues dans la dépêche suivante le touchaient de plus près. Walter de Montréal était ouvertement arrivé à Rome. Le bandit avide et sans loi, dont les rapines remplissaient du butin de son brigandage toutes les banques de l’Europe, dont la Grande Compagnie était comme l’armée d’un roi, dont l’ambition, vaste, profonde, sans scrupules, lui était si bien connue, dont les frères étaient dans son camp, suspects d’une trahison trop manifeste…, Walter de Montréal était à Rome !

Le sénateur, à ce nouveau danger, resta frappé d’horreur ; puis il se dit en serrant les dents comme si elles étaient comprimées dans un étau :

« Tigre sauvage, te voilà dans la tanière du lion ! » Puis, après une nouvelle pause, il s’écria : « Fais seulement une fausse démarche, Walter de Montréal, et toutes les mains de fer de la Grande Compagnie ne te sauveront point de l’abîme ! Mais que faire ? Revenir à Rome ? les plans de Montréal sont encore secrets, je n’ai aucune accusation à formuler contre lui. Sur quel prétexte pourrais-je lever le siége avec honneur ? Quitter Palestrina, c’est donner la victoire aux barons. Abandonner Adrien, c’est déshonorer ma cause : et pourtant, éloigné de Rome, chaque heure couve quelque trahison et quelque nouveau péril. Pandulfo, Albornoz, Montréal, ils sont tous à travailler contre moi. Si j’avais un espion adroit et fidèle !… ah ! l’idée est bonne : Villani ! Holà, Angelo Villani ! »

Le jeune chambellan parut.

« Je crois, dit Rienzi, t’avoir souvent entendu dire que tu es orphelin ?

— C’est vrai, monseigneur, la vieille nonne Augustine, qui m’éleva dans mes premières années m’a dit mainte et mainte fois que mes parents étaient morts. Tous deux étaient nobles, monseigneur, mais je suis l’enfant de l’opprobre. Je me le dis souvent et j’y pense toujours pour rappeler à Angelo Villani qu’il a un nom à gagner.

— Jeune homme, sers-moi comme tu m’as servi, et, si je vis encore, un jour tu n’auras plus besoin de t’appeler l’orphelin. Écoute-moi ! Il me faut un ami : le sénateur de Rorne veut un ami, rien qu’un ami : Ô doux ciel ! un seul ami ! »

Angelo tomba à genoux et baisa le manteau de son maître.

« Dites un serviteur dévoué. Je suis placé trop bas pour être l’ami de Rienzi.

— Trop bas ? allons donc ! il n’y a rien de bas devant Dieu, si ce n’est une âme vile sous de hauts titres. À mes yeux, mon ami, il n’y a qu’une noblesse, et c’est la nature qui en scelle les priviléges. Écoute : tu entends parler toujours de Walter de Montréal, le frère de ces Provençaux, le grand capitaine des grands maraudeurs ?

— Certainement, je l’ai même vu, monseigneur.

— Eh bien ! il est à Rome. Quelque audacieuse pensée, quelque ligue impie, quelque scélératesse profondément combinée, peut seule engager ce bandit à s’aventurer publiquement dans une cité italienne, dont, il y a quelques mois, il ravageait le territoire par le fer et le feu. Mais ses frères m’ont prêté de l’argent : ils ont aidé mon retour, dans leur intérêt, il est vrai, cependant les obligations que je leur ai en apparence leur donnent un pouvoir réel. Ces mercenaires allemands me couperaient la gorge si le grand capitaine le leur commandait. Il compte sur ma faiblesse supposée. Je le connais de longue date. Je soupçonne, que dis-je, je lis ses desseins, mais je ne puis en donner de preuves. Or, sans preuves je ne puis abandonner Palestrina pour aller l’accuser et m’emparer de sa personne. Tu es adroit, réfléchi, pénétrant : peux-tu aller à Rome, surveiller jour et nuit ses mouvements, voir s’il reçoit des messagers d’Albornoz ou des barons, s’il confère avec Pandulfo de Guido, enfin le tenir en surveillance dans sa maison, nuit et jour ? Il ne cherche point à se cacher, ta tâche sera moins difficile qu’elle ne semble. Apprends à la signora tout ce que tu pourras découvrir. Donne-moi tous les jours de tes nouvelles. Veux-tu te charger de cette mission ?

— Volontiers, monseigneur.

— Alors, à cheval, vite ! et songes-y bien, sauf l’épouse de mon cœur, je n’ai pas de confident à Rome. »


CHAPITRE II.

Montréal à Rome. — Il reçoit Angelo Villani.

Le danger dont l’arrivée de Montréal menaçait Rienzi était réellement effrayant. Le chevalier de Saint-Jean avait fait marcher son armée sur la Lombardie, en la mettant à la disposition de l’État Vénitien dans sa guerre avec l’archevêque de Milan. En échange de ce service, il avait reçu une somme énorme et en même temps il procurait des quartiers d’hiver à ses troupes, auxquelles il destinait une ample besogne pour le printemps suivant. Quittant Palestrina en secret et déguisé, puis accompagné d’une suite peu nombreuse qui le rejoignit à Tivoli, Montréal se dirigea vers Rome. L’objet apparent de son voyage était d’abord de féliciter le sénateur de son retour, puis de se faire rembourser de l’argent prêté à Rienzi par son frère.

Nous avons vu en partie son but secret ; mais, non content de l’appui des barons, il comptait bien, par les moyens corrupteurs d’une opulence inouïe, former un tiers-parti prêt à seconder dans la suite ses desseins personnels. La richesse, malheureusement, dans ce temps et dans ce pays, ne jouait pas un rôle moins puissant qu’autrefois, dans les derniers jours de l’empire romain, pour acheter des couronnes. Et dans mainte cité déchirée par des discordes héréditaires les haires des factions s’envenimaient à tel point, qu’un tyran étranger, désireux et capable d’expulser l’un des partis, pouvait obtenir au moins la soumission temporaire de l’autre. Ses succès ultérieurs dependaient beaucoup du pouvoir qu’il savait prendre d’appuyer son gouvernement sur une armée indépendante des citoyens et sur un trésor qui n’eût pas besoin de s’alimenter par des impôts odieux. Mais plus avares qu’ambitieux, plus cruels que fermes, c’était par de sordides exactions ou par une effusion de sang inutile que ces usurpateurs précipitaient ordinairement leur chute.

Montréal, qui avait scruté d’un œil calme et pénétrant les fréquentes révolutions de ce temps-là, comptait trouver les moyens d’éviter ces deux genres d’erreurs ; et, comme le lecteur l’a déjà vu, il avait formé, avec autant de profondeur que de sagacité, le projet de consolider son usurpation par l’établissement d’une noblesse tout à fait nouvelle, dont les membres le servant, suivant les conditions de la féodalité du Nord, toujours prêts à le défendre, parce qu’ils défendraient, en agissant ainsi, leurs propres intérêts, l’aideraient à construire, non pas l’édifice chancelant et mal assis d’une tyrannie individuelle, mais la solide forteresse d’une aristocratie jeune vigoureuse et compacte. C’est ainsi qu’avaient été fondées les grandes dynasties du Nord, où un roi, courbé en apparence sous la main des barons, était, en réalité, soutenu par un intérêt commun, soit contre une population subjuguée, soit contre une invasion étrangère.

Tels étaient les vastes plans, sans autres limites que les Alpes, qui nourrissaient de leurs rêves de gloire et de conquête l’esprit ambitieux du capitaine de la Grande Compagnie, pendant qu’il avait sous les yeux les colonnes et les arcs de triomphe de la ville aux sept collines.

Pas une crainte ne troublait le cours rapide de ses pensées. Ses frères étaient les chefs de l’armée mercenaire de Rienzi ; et cette armée n’était composée que de ses créatures. Sur Rienzi lui-même, il avait à revendiquer les droits d’un créancier. Il était donc de ce côté en parfaite sécurité. Quant aux amis du pape, il s’était fait recommander auprès d’eux par des lettres intimes, quoique discrètes, d’Albornoz, qui ne désirait l’employer que pour opérer le retour des barons romains ; et nous avons déjà vu quels avaient été ses arrangements avec les chefs de ce dernier parti. De cette façon, il était à même, pensait-il, d’examiner tous les partis, de les caresser tous, et d’en tirer les matériaux nécessaires à l’exécution de ses projets.

L’apparition de Montréal, entrant à découvert dans Rome, y produisit une sensation considérable. Les amis des barons publièrent que Rienzi s’était ligué avec la Grande Compagnie, et qu’il allait livrer la cité impériale aux désordres et au pillage des brigands barbares. L’effronterie avec laquelle Montréal (foudroyé plus d’une fois par les bulles d’excommunication du pontife) se montrait dans la cité métropolitaine de l’Église, semblait encore plus insolente, au souvenir de cette inflexible justice qui avait déterminé le tribun à déclarer la guerre à tous les brigands d’Italie ; et cette audace ne pouvait s’expliquer que par le fait bien évident, que les frères du hardi Provençal avaient été les instruments du retour de Rienzi. Le soupçon s’étendit si rapidement par la ville, que la seule présence de Montréal eût suffi, en quelques semaines, à ruiner le sénateur. En attendant, l’intrépidité naturelle de Montréal étouffait chez lui les conseils de la prudence ; et, aveuglé par ses espérances éblouissantes, le chevalier de Saint-Jean, comme pour donner à sa venue deux fois plus d’importance, choisit pour résidence un somptueux palais, où son train de maison rivalisa, par l’éclat et la pompe, avec le faste déployé par Rienzi lui-même dans les jours plus brillants de sa première grandeur.

C’est au milieu de cette agitation croissante qu’Angelo Villani arriva à Rome. Le caractère de ce jeune homme s’était formé sous l’influence des particularités de sa vie. Il possédait les qualités qui souvent marquent, pour ainsi dire, d’une empreinte commune tous les enfants naturels. Il était insolent comme la plupart de ceux qui occupent un rang douteux ; honteux au fond de sa bâtardise, il empruntait son arrogance à la noblesse supposée de ses parents inconnus. La fermentation universelle de l’Italie, à cette époque, rendait l’ambition la plus commune de toutes les passions ; et c’est pour cela que nous la retrouvons nécessairement dans toutes ses nuances, sous toutes ses formes nombreuses et variées, dans les portraits de chacun des personnages de cette histoire. Quoique les rêves grandioses et généreux de cette sublime infirmité ne fussent pas faits pour l’humble condition d’Angelo Villani, le désir et la résolution de s’élever à tout prix ne lui manquaient pas. Il avait des sentiments chaleureux et des instincts reconnaissants ; il poussait la fidélité envers son maître jusqu’à la vertu ; mais, grâce à une éducation sans règle et sans suite, surtout au libertinage absolu de ceux avec lesquels il avait passé une grande partie de sa jeunesse dans les antichambres et les salles de garde, il n’avait ni des principes bien sévères, ni des idées bien éclairées en fait d’honneur. Comme la plupart des Italiens, rusé et malicieux, il ne reculait devant aucune fourberie qui pût servir à son but ou à un ami. La forte affection qu’il portait à Rienzi s’était accrue à son insu par la satisfaction de son orgueil et de sa vanité que flattait la faveur d’un homme si célèbre. Cet attachement uni à son intérêt personnel lui faisait faire tous ses efforts pour seconder les vues et assurer la grandeur de celui qui était à la fois son bienfaiteur et son patron. Enfin, en se chargeant de sa mission actuelle, il n’avait qu’une pensée, c’était de la remplir avec le succès le plus complet. Il était bien plus brave et plus entreprenant que le commun des Italiens ; il avait quelque chose de la hardiesse des races transalpines, qui donnait du nerf et de la vigueur à son habileté, et, une fois que son plan était arrêté, il ne reculait jamais.

Quand Rienzi lui avait développé d’abord en détail les points principaux de sa tâche présente, il s’était rappelé aussitôt son aventure avec le grand soldat, mêlé dans la foule, à Avignon. « Si jamais tu as besoin d’un ami, va le chercher dans la personne de Walter de Montréal. » Ces mots avaient souvent résonné à son oreille, et maintenant ils lui revinrent à l’esprit avec toute la clarté d’une prédiction. Il ne doutait pas que ce ne fût Montréal lui-même qu’il avait vu. Quant à la source du grand intérêt que le comte de Saint-Jean pouvait prendre à lui, Angelo ne s’en souciait guère. Le plus probable, c’est que ce n’était qu’une feinte habile, une de ces ruses ordinaires par lesquelles le chef de la Grande Compagnie attirait à lui les jeunes Italiens aussi bien que les guerriers du Nord. Il ne pensait pour le moment qu’à ceci : « comment s’y prendre pour tirer parti de la promesse du chevalier ? » Quoi de plus aisé que de se présenter à Montréal, de lui rappeler ses paroles, d’entrer à son service et de veiller ainsi activement sur sa conduite ! Le métier d’espion était bien de ceux qui pouvaient ne pas plaire à tous les caractères, mais il ne répugnait point à la délicatesse du fier Angelo Villani ; et l’animosité effroyable qui avait souvent éclaté dans les paroles de son maître, en parlant du brigand avide et barbare, fléau de sa patrie, avait inspiré un ressentiment pareil à ce jeune enthousiaste qui avait beaucoup du patriotisme arrogant et faux des Romains. Plus vindicatif encore que reconnaissant, il gardait aussi une secrète rancune aux frères de Montréal, dont les manières un peu rudes avaient souvent blessé sa fierté ; et par-dessus tout, ses premières réminiscences de la crainte et de l’exécration que semblait toujours inspirer à Ursule le terrible Fra Moreale, lui suggéraient la vague croyance que le Provençal avait commis sans doute autrefois, envers sa famille ou envers lui-même, quelque méfait dont il aurait, dans l’occasion, plaisir à se venger. Le fait est que les paroles d’Ursule, toutes mystérieuses et obscures qu’elles étaient dans leur forme, avaient laissé dans l’âme impétueuse du jeune Villani un inexplicable sentiment d’antipathie et de haine pour l’homme qu’il avait aujourd’hui mission de trahir. D’ailleurs tout moyen lui paraissait bienséant et justifiable, du moment qu’il s’agissait de sauver son maître, de servir son pays et de faire son chemin.

Montréal était seul dans sa chambre quand on lui annonça qu’un jeune Italien sollicitait une audience. Naturellement d’un accès facile, il fit aussitôt introduire l’étranger.

Le chevalier de Saint-Jean reconnut au premier coup d’œil le page qu’il avait rencontré à Avignon, et quand Angelo Villani lui dit avec aisance et hardiment : « Je suis venu pour rappeler à sire Waller de Montréal une promesse… »

Le chevalier l’interrompit avec une franche cordialité :

« Tu n’as pas besoin d’aller plus loin, je m’en souviens. Viens-tu maintenant requérir mon amitié !

— Justement, noble seigneur, répondit Angelo, je ne sais plus où je pourrais chercher ailleurs un maître.

— Sais-tu lire et écrire ? Je crains que non.

— On m’a enseigné ces connaissances, répliqua Villani.

— C’est bien. Es-tu de noble naissance ?

— Je le suis.

— Encore mieux. Ton nom ?

— Angelo Villani.

— Je prends, dit Montréal avec un léger soupir, tes yeux et ton large front pour gages de ta véracité. À partir d’aujourd’hui, Angelo Villani, tu és au nombre de mes secrétaires. Une autre fois tú m’en diras plus long sur ton compte. Ton service commence de ce jour. Du reste, jamais homme qui servit Watter de Montréal n’a manqué de faire fortune, ou d’avancer dans sa carrière, quand il l’a servi fidèlement. Voici mon cabinet où l’on entre par cette porte : c’est là ton postė. Va chercher Lusignan de Lyon ; tu me l’en verras : c’est mon premier secrétaire, il veillera à ce qu’on te traite bien et te formera à ta besogne. »

Angelo se retira. Les yeux de Montréal le suivirent.

« Quelle singulière ressemblance ! dit-il triste et rêveur, mon cœur bondit à la vue de ce jeune garçon ! »


CHAPITRE III.

Le banquet de Montréal.

Quelques jours après les événements rapportés dans le dernier chapitre, Rienzi reçut de Rome des nouvelles qui semblèrent produire chez lui un certain transport de joie et d’orgueil. Ses troupes campaient encore devant Palestrina, et les bannières des barons flottaient toujours sur les murs rebelles qui défiaient ses efforts. La vérité est que les Italiens passaient la moitié de leur temps à se quereller entre eux ; ceux de Velletri avec les habitants de Tivoli, et les Romains avaient toujours peur de vaincre les barons. « Le frelon, disaient-ils, ne pique jamais plus cruellement qu’après sa mort ; et on sait que jamais un Orsini, un Savelli, un Colonna n’ont pardonné. »

Mainte et mainte fois les capitaines de son armée avaient assuré au sénateur furieux que la forteresse était imprenable et qu’un siège pareil n’était bon qu’à perdre son temps et son argent. Rienzi n’était pas leur dupe, mais il cachait ses pensées.

Alors il fit venir à sa tente les frères de Provence, et leur annonça son intention de retourner immédiatement à Rome. « Les mercenaires continueront le siége sous notre lieutenant, et vous, avec ma légion romaine, vous m’accompagnerez. Votre frère, sire Walter et moi, nous avons tous deux besoin de votre présence ; nous avons des affaires à arranger entre nous. Quelques jours me suffiront pour lever de nouvelles recrues dans la ville et pour revenir. »

C’était ce que les frères désiraient ; ils approuvèrent avec une joie visible la proposition du sénateur.

Rienzi manda ensuite le lieutenant de sa garde, ce même Riccardo Annibaldi que le lecteur se souvient d’avoir vu dans la première partie de cet ouvrage comme adversaire de Montréal au tournoi. Ce jeune homme, un des nobles peu nombreux qui avaient épousé la cause de Rienzi, faisait preuve d’un courage et d’une habileté militaire remarquables ; il promettait (si le sort l’épargnait[1]), de devenir l’un des meilleurs capitaines de son temps.

« Mon cher Annibaldi, lui dit-il, je puis enfin accomplir le projet dont nous nous sommes entretenus en particulier. J’emmène avec moi à Rome les deux capitaines provençaux, je vous laisse le commandement de l’armée ; Palestrina pour le coup ne va pas résister longtemps. Ha ! ha ! elle n’ira pas loin maintenant.

— Sur ma parole, je le crois, sénateur, répliqua Annibaldi. Ces étrangers, jusqu’ici, n’ont fait qu’exciter des querelles entre nous, et si ce ne sont pas des lâches, ce sont au moins des traitres !

— Chut ! chut ! chut ! Des traîtres ! Le savant Arimbaldo, le brave Brettone, des traîtres ! Fi donc ! Non, non, ce sont des hommes distingués, très-honorables, mais le camp n’est pas de leur affaire, ils n’entendent rien à un siége, ils seront plus heureux à la ville. Et maintenant passons aux affaires.

Le sénateur exposa alors en détail à Annibaldi le plan qu’il avait conçu pour prendre la ville, et le génie militaire d’Annibaldi en reconnut tout d’abord la facilité d’exécution. Puis enfin, à la tête de sa légion romaine et accompagné à droite et à gauche des frères de Montréal, Rienzi s’en alla à Rome.

Ce soir-là Montréal donnait un banquet à Pandulfo di Guido et à plusieurs des principaux citoyens qu’il avait déjà sondés l’un après l’autre, et trouvés prêts, au fond du cœur, à trahir la cause du sénateur.

Pandulfo était assis à la droite du chevalier de Saint-Jean, qui lui prodiguait les attentions les plus flatteuses.

« Faites—moi raison de ce vin-ci ; il vient du val de Chiana, près de Monte-Pulciano, disait Montréal : je crois avoir entendu dire à des érudits (vous savez, seigneur Pandulfo, que l’érudition est à la mode aujourd’hui !), que ce cru-là est renommé depuis bien longtemps. La vérité est que le vin a un bouquet à part.

— Je me suis laissé dire, fit observer Bruttini, baron de second ordre (dévoué corps et âme aux Colonna), que sur ce point le fils de l’aubergiste a tiré bon parti de son érudition ; il connait tous les meilleurs crus.

— Comment ! le sénateur serait-il devenu un amateur de la bouteille ? s’écria Montréal en vidant un vaste gobelet, cela doit le rendre moins propre aux affaires, c’est dommage.

— Ce n’est que trop vrai, dit Pandulfo ; il faut qu’un homme placé au timon de l’État soit tempérant ; moi je ne bois jamais de vin pur.

— Ah ! murmura Montréal, si c’était votre calme et judicieux bon sens qui gouvernât Rome, en vérité la métropole de l’Italie pourrait goûter les douceurs de la paix. Signor Vivaldi ( et notre hôte se tournait vers un riche drapier), ces bouleversements-là font beaucoup de tort au commerce.

— Beaucoup, beaucoup, gémit le drapier.

— Les barons sont vos meilleures pratiques, dit le petit gentilhomme.

— C’est vrai, c’est vrai ! soupira le drapier.

— C’est dommage qu’on les tarabuste si rudement, dit Montréal d’un ton mélancolique : Ne serait-il pas possible, si le sénateur ( je bois à sa santé !) était moins prompt, moins ardent, de concilier plutôt les institutions libres avec le retour des barons ? Voilà ce que devrait tâcher de faire un homme d’État vraiment habile !

— Certainement cela serait possible, repartit Vivaldi ; les Savelli seuls dépensent plus chez moi que tous les autres habitants de Ronie.

— Je ne sais si ce serait possible, ajouta Bruttini, mais ce que je sais bien, c’est qu’il n’y a rien de plus indécent que de voir le fils d’un aubergiste se mettre à faire un désert des palais de Rome !

— Cela montre bien un désir trop vulgaire de gagner la faveur de la populace, dit Montréal, cependant j’espère que nous mettrons d’accord toutes ces dissidences. Rienzi, a peut-être ou plutôt il a, sans aucun doute, de bonnes intentions !

— Je voudrais, dit Vivaldi, qui savait bien de quoi il retournait, que nous établissions une constitution mixte, deux ordres séparés, distincts, les plébéiens et les patriciens.

— Mais, observa Montréal, d’un air très-grave : un essai aussi nouveau exigerait une grande force matérielle.

— C’est vrai, mais nous pourrions appeler un arbitre, un étranger, qui ne fût lié d’intérêt à aucun parti, qui protégeât le nouveau Buono Stato, un podestat, comme nous en avons fait un dans le temps, Brancaleone, par exemple. Ah ! c’était là un gouvernement sage ! Un véritable âge d’or pour Rome ! Vive un podestat ! voilà mon opinion.

— Vous n’avez pas besoin de chercher bien loin le président de votre conseil, dit Montréal en souriant à Pandulfo ; si vous voulez un citoyen à la fois populaire, de bonne famille et riche, vous n’avez qu’à regarder à ma droite.

— Pandulfo fut pris d’une petite toux et rougit.

— Montréal poursuivit : « Un conseil de commerce pourrait fournir un poste honorable au signor Vivaldi ; et le maniement de toutes les affaires étrangères, l’administration des troupes, etc., pourraient se confier aux barons, en donnant, signor di Bruttini, aux barons de seconde classe la liberté d’y concourir plus facilement qu’on ne l’a accordé jusqu’ici à leur naissance et à leur importance personnelle. Messires, voulez-vous goûter de ce Malvoisie ?

— Oui, mais reprit Vivaldi, après un moment de silence (Vivaldi, comme drapier, se voyait d’avance, chargé au moins de fournir tout l’effectif de la Grande Compagnie), une constitution si modérée, si bien entendue, n’obtiendra jamais l’adhésion de Rienzi.

— Pourquoi cette adhésion ? Qu’avons-nous besoin de Rienzi ? s’écria Bruttini ; Rienzi peut bien retourner faire un tour en Bohême.

— Doucement, doucement, insinua Montréal, je ne désespère point. Toute violence ouverte contre le sénateur ne ferait que fortifier son pouvoir. Non, non, humiliez-le, à la bonne heure, faites rentrer les barons, et ensuite proposez vos conditions. Alors entre les deux partis vous pourrez établir un équilibre convenable. Alors, pour préserver votre nouvelle constitution de tout empiétement des deux côtés, vous ne manquerez pas non plus de guerriers et de chevaliers, qui, en échange d’un certain rang qu’on leur assignerait dans la grande cité de Rome, entretiendraient à son service leur infanterie et leur cavalerie. Nous autres Transalpins, on nous juge souvent bien durement. Si nous sommes errants comme les fils d’Ismaël, c’est seulement parce que nous n’avons point de retraite honorable. Eh bien, moi, si j’étais…

— Ah ! oui, noble Montréal, si vous étiez… ! s’écria Vivaldi.

Toute la compagnie était silencieuse, en suspens, quand soudain on entendit le son grave, solennel, étouffé, de la grande cloche du Capitole.

— Tiens ! dit Vivaldi, la cloche : elle sonne le tocsin d’une exécution, ce n’est pas l’heure accoutumée.

— Le sénateur ne serait pas revenu, par hasard ! s’écria Pandulfo di Guido, en pâlissant.

— Non, non, dit Bruttini, ce n’est qu’un bandit qu’on a arrêté il y a deux mois en Romage. J’ai entendu dire qu’il allait être mis à mort cette nuit. »

À ce mot de bandit, la physionomie de Montréal subit une légère altération. Le vin circula, la cloche continua de tinter, mais après la première surprise, on n’y pensa plus. La conversation reprit son cours.

« Qu’est-ce que vous alliez dire, sire chevalier ? demanda Vivaldi.

— Ah ! c’est vrai : voyons un peu que je me le rappelle. Ah ! nous parlions de la nécessité d’une force armée pour soutenir un nouvel état : je disais que si j’étais…

— Ah ! oui, c’était ça ! s’écria Bruttini en frappant la table.

— Si j’étais invité à vous aider, invité, entendez bien, et absous par le légat du pape de mes péchés passés (un grand poids que j’ai là sur la conscience, nobles sires !), alors je veillerais moi-même avec mes braves gens d’armes, à protéger votre cité contre tout ennemi étranger et tout désordre civil. Pas un citoyen romain ne débourserait un denier pour en payer les frais.

Vive Fra Moreale ! cria Bruttini : et tous les joyeux compagnons de faire écho à cette acclamation.

— Trop heureux, continua Montréal, d’expier ainsi mes fautes. Vous savez, messires, que mon ordre est dévoué à Dieu et à l’Église ? Je suis un moine-guerrier ! Trop heureux, je le répète, de racheter mes fautes en defendant la cité sainte. Pourtant, moi aussi, j’ai mes vues particulières et plus terrestres ; qui est-ce qui n’en a pas ? Je… la cloche change de ton !

— Ce n’est que le signal qui sert de prélude à l’exécution : le pauvre bandit est sans doute sur le point de mourir.)

Montréal de faire un signe de croix et de reprendre :

« Je suis noble et chevalier, dit-il fièrement ; la carrière des armes est celle que j’ai embrassée. Mais, je ne veux point le dissimuler, mes pairs m’ont reproché d’avoir flétri mon écusson en poursuivant avec trop d’ardeur et trop peu de scrupule la gloire et le gain. Je désire me réconcilier avec mon ordre, acquérir un nouveau nom, rentrer dans les bonnes grâces du grand maître et du souverain pontife. J’ai reçu des avis, messires, des avis secrets qui m’ont fait entendre que je ne pouvais mieux servir mes intérêts qu’en rétablissant le bon ordre dans la métropole du saint-père. Le légat Albornoz (voici sa lettre) me recommande de surveiller le sénateur.

— C’est singulier, interrompit Pandulfo, j’entends marcher en bas.

— La foule, qui, apparemment, s’empresse d’aller assister à l’exécution du bandit, dit Bruttini. Continuez, sire chevalier.

— Et, poursuivit Montréal, jetant un coup d’œil sur son auditoire avant de reprendre son discours : que penseriez-vous (si je vous demande votre opinion, c’est que j’y ai plus de confiance que dans la mienne), que penseriez-vous, par mesure de précaution contre un excès de pouvoir arbitraire de la part du sénateur, que penseriez

vous du retour des Colonna et des hardis barons de Palestrina ?

— Buvons à leur santé ! » cria Vivaldi en se levant.

Comme par un élan soudain, toute la compagnie se leva, et cria à haute voix : À la santé des barons assiégés !

— Ensuite, qu’en dites-vous, si… (je ne vous fais là qu’une humble supposition)… si vous donniez au sénateur un collègue ? ce ne serait point pour lui faire affront, Il n’y a pas bien longtemps qu’un des Colonna, qui était sénateur, a reçu un collègue dans la personne de Bertoldo Orsini.

— Ce serait une sage précaution : s’écria Vivaldi. Et aà trouver un meilleur collègue que Pandulfo di Guido ?

Vive Pandulfo di Guido ! crièrent les convives, et leurs coupes furent de nouveau vidées jusqu’à la dernière goutte.

— Et si je puis, en ceci, vous aider par de bonnes paroles auprès du sénateur (vous savez qu’il me doit de l’argent : mes frères l’ont servi), Walter de Montréal est à vos ordres.

— Et si les bonnes paroles échouent ? demanda Vivaldi,

— La Grande Compagnie (faites bien attention, vous savez que vous êtes mon conseil), la Grande Compagnie est accoutumée aux marches forcées.

Vive Fra Moreale ! crièrent simultanément Bruttini et Vivaldi ; portons une santé générale, mes amis, continua le noble romain ; à la santé des barons, les vieux amis de Rome, à Pandulfo di Guido, le nouveau collègue du sénateur, et à Fra Moreale, le nouveau podestat de Rome !

— La cloche s’est arrêtée, remarqua Vivaldi en posant sa coupe sur la table.

— Dieu fasse miséricorde au bandit ! » ajouta Bruttini.

À peine avait-il parlé que trois coups secs retentirent sur la porte, les convives se regardèrent les uns les autres dans un muet étonnement.

De nouveaux invités ! dit Montréal : j’ai prié quelques amis intimes de venir nous rejoindre ce soir. Par ma foi ils sont les bienvenus. Entrez ! »

La porte s’ouvrit lentement ; on vit entrer, trois par trois, armés de toutes pièces, les gardes du sénateur. Ils s’avançaient à pas comptés, sans mot dire. Ils entourèrent la table du festin, ils remplirent la vaste salle, où les lumières du banquet se réfléchissaient sur leurs cuirasses comme sur un mur d’acier.

Les convives ne prononcèrent pas une syllabe : ils étaient comme pétrifiés. Les gardes alors ouvrirent un passage, et Rienzi lui-même apparut. Il s’approcha de la table, et, croisant les bras, porta résolûment son regard de convive en convive, jusqu’à ce qu’enfin ses yeux se fixèrent sur Montréal, qui s’était également levé, et qui, seul de la compagnie, avait retrouvé son sang-froid.

Et alors, comme ces deux hommes, l’un et l’autre si renommés, si fiers, si capables, si ambitieux, se trouvaient face à face, on eût cru voir littéralement les génies rivaux de la force brutale et de l’intelligence, de l’ordre et de la lutte, du glaive et des faisceaux, les principes ennemis par lesquels tant d’empires sont gouvernés et tant d’empires renversés, se rencontrer en face, revêtus de chair et d’os. Ils étaient là tous deux en silence, comme fascinés par leurs regards réciproques, tous deux d’une taille plus élevée et d’un plus noble maintien que tous ceux qui les entouraient.

Montréal, le premier parla, avec un rire forcé.

« Sénateur de Rome ! oserai-je croire que mon pauvre banquet puisse vous tenter, et faut-il que je voie dans cette escorte d’hommes en nes un honneur que vous avez voulu faire à un chevalier dont les armes sont le passe-temps favori ? »

Rienzi ne répondit rien, mais il fit un signe de la main à ses gardes. Montréal fut saisi à l’instant. Puis, il promena un autre coup d’œil sur les convives. Comme l’oiseau qui fuit le regard du serpent, Pandulfo di Guido, tremblant, immobile, livide, fuyait l’œil étincelant du sénateur. Rienzi leva lentement sa main fatale vers le pauvre homme : Pandulfo le vit, se sentit condamné, jeta un cri et tomba évanoui dans les bras des soldats.

Le sénateur jeta autour de la table un autre regard rapide, puis, avec un sourire dédaigneux, comme s’il eût dédaigné des victimes moins opimes, il quitta la salle. Pas un souffle n’avait passé ses lèvres ; tout cela avait été un spectacle muet, et son cruel silence n’avait fait qu’augmenter la terreur glaciale que causait l’apparition d’un hôte si inattendu. Seulement, arrivé à la porte, il se retourna, fixa les yeux sur la figure hardie et intrépide du chevalier de Saint-Jean, et lui dit presque à demi-voix : « Walter de Montréal, vous avez entendu le glas de mort ! »


CHAPITRE IV.

Condamnation de Walter de Montréal.

Le capitaine de la Grande Compagnie fut emmené en silence à la prison du Capitole. Ainsi, dans le même édifice, logeaient les deux rivaux qui se disputaient le gouvernement de Rome : l’un occupait la prison, l’autre le palais. Les gardes lui épargnèrent la honte de le mettre aux fers et, laissèrent une lampe sur la table. Montréal s’aperçut alors qu’il n’était pas seul ; ses frères l’avaient devancé.

« Voilà une heureuse rencontre, dit le chevalier de Saint-Jean ; mais nous avons passé ensemble des nuits plus agréables que celle-ci ne le sera, selon toute apparence.

— Comment pouvez-vous plaisanter, Walter ? dit Arimbaldo presque en pleurs. Ne savez-vous pas que notre sentence est prononcée ? La mort est suspendue sur nos têtes.

— La mort ! répéta Montréal, et pour la première fois il changea de physionomie ; peut-être était-ce la première fois de sa vie en effet qu’il sentait le frisson et l’angoisse de la crainte.

— La mort ! s’écria-t-il de nouveau. Impossible ! Il n’osera pas, Brettone ; et les soldats, et nos Allemands ! ils vont se soulever, ils vont nous arracher à l’étreinte du bourreau !

— Bannissez cette vaine espérance ! dit aigrement Brettone ; les soldats sont campés à Palestrina.

— Comment ! insensé, imbécile ! Vous êtes donc venus seuls à Rome ? Est-ce que nous sommes seuls avec cet homme terrible ?

— C’est vous qui êtes l’insensé ! Pourquoi êtes-vous venu ici ? demanda le frère.

— Pourquoi y serais-je venu si ce n’est que je te savais à la tête de l’armée ? mais tu as raison, c’est moi qui suis un imbécile d’avoir mis aux prises avec ce rusé tribun une pauvre cervelle comme la tienne : en voilà assez : à quoi bon les reproches ? Quand vous a-t-on arrêtés ?

— À la brune, au moment où nous entrions par les portes de Rome : Rienzi a fait son entrée en secret.

— Hum ! Quel document peut-il avoir contre moi ? Qui peut m’avoir trahi ? Mes secrétaires sont éprouvés, tous gens de confiance, excepté ce jeune homme (encore il montre tant de zèle…), cet Angelo Villani !

— Villani ! Angelo Villani ! s’écrièrent en même temps les deux frères. Est-ce que tu lui as confié quelque chose ?

— Ma foi, je le crains ; il doit avoir vu ma correspondance avec vous et avec les barons ; il était au nombre de mes scribes. Que savez-vous donc sur son compte ?

— Walter, le ciel vous a frappé d’aveuglement, répondit Brettone. Angelo Villani est le serviteur favori du sénateur.

— Alors ce sont ses yeux qui m’ont déçu, murmura Montréal d’un ton solennel et en frissonnant ; c’est elle dont l’ombre est revenue en ce monde. Dieu me frappe du fond du tombeau !… »

Puis un long silence. Enfin, Montréal, dont l’humeur entreprenante et impétueuse n’était jamais longtemps assombrie, reprit la parole ;

« Est-ce que les coffres du sénateur sont pleins ? C’est impossible.

— Ils sont aussi secs qu’un dominicain.

— Alors nous sommes sauvés. Il fixera la rançon qu’il voudra pour nos têtes. L’argent doit lui être plus utile que le sang. »

Et comme si, grâce à cette idée, toute autre réflexion fût devenue superflue, Montréal s’enveloppa de son manteau, fit une courte prière et se jeta sur un grabat, dans un coin de la cellule :

« J’ai dormi sur des lits plus durs que celui-ci, » observa le chevalier en s’y étendant ; et, en quelques minutes, il tomba dans un profond sommeil.

Ses frères écoutaient avec autant d’envie que d’étonnement sa respiration libre et régulière ; mais ils n’étaient pas d’humeur à faire la conversation. Calmes, muets, ils étaient assis comme des statues à côté de leur frère endormi. Le temps passa, et la première fraicheur de l’air, après minuit, se glissa au travers des barreaux de leur cellule. Les verrous craquèrent, la porte s’ouvrit pour donner passage à six hommes armés, qui ne s’arrêtèrent pas devant les frères : l’un d’eux toucha Montréal.

« Ah ! dit-il, toujours endormi, mais en se retournant ; ah ! répéta-t-il dans sa douce langue provençale, ma charmante Adeline, nous n’allons pas encore nous lever. Il y a si long-lemps que nous ne nous sommes vus !

— Que dit-il donc ? » marmotta le garde en secouant rudement Montréal. Le chevalier se leva en sursaut, et sa main fouilla le chevet de son lit comme pour y chercher son épée. Il ouvrit de grands yeux égarés, se frotta les paupières ; puis, considérant le garde, il se rappela sa situation présente.

« On se lève de grand matin au Capitole, dit-il. Que me voulez-vous ?

— Elle vous attend.

— Elle ? Qui ? demanda Montréal.

— La roue de torture ! » répliqua le soldat avec un horrible froncement de sourcils.

Le grand capitaine ne dit pas un mot. Il regarda un instant les six gens d’armes, comme pour mesurer sa force contre eux tous. Puis son ceil erra autour de la cellule. La plus grossière barre de fer aurait eu, dans ce moment-là, plus de prix à ses yeux qu’il n’en avait jamais attaché à l’acier le plus éprouvé de Milan. Il termina son examen par un soupir, jeta son manteau sur ses épaules, fit un signe d’adieu à ses frères et suivit les gardes.

Dans une salle du Capitole, tendue de cette soie prophétique, rouge de sang avec des raies blanches, siégeaient Rienzi et ses conseillers. Devant une embrasure, dans la salle, on avait tiré un rideau noir.

« Walter de Montréal, dit un petit homme au bas de la table, chevalier de l’ordre illustre de Saint-Jean de Jéruralem…

— Et capitaine de la Grande Compagnie, ajouta le prisonnier d’une voix ferme.

— Vous êtes accusé de plusieurs crimes : brigandage et meurtre en Toscane, Romagne, Apulie…

— Au lieu de brigandage et meurtre, des braves gens et des chevaliers avec l’épée au côté, dit Montréal en se levant, emploieraient les mots guerre et victoire. Quant à ces charges d’accusation, je me déclare coupable. Continuez.

— Vous êtes ensuite accusé de trahison et conspiration envers les libertés de Rome, pour le rétablissement des barons proscrits ; et de correspondance déloyale avec Stefanillo Colonna à Palestrina.

— Mon accusateur ?

— Avancez, Angelo Villani.

— C’est donc vous qui m’avez trahil dit avec fermeté Montréal ;… je l’ai bien mérité. Je vous supplie, sénateur de Rome, de faire sortir ce jeune homme. Je reconnais ma correspondance avec les Colonna et mon désir de rétablir les barons. »

Sur un sigue de Rienzi, Villani fit un salut et se retira.

« Alors il ne vous reste plus, Walter de Montréal, qu’à rapporter complétement et fidèlement les détails de votre conspiration.

— C’est impossible, répliqua négligemment Montréal.

— Et pourquoi ?

— Parce que je suis maître de faire ce que bon me semble de ma propre vie, mais ne veux point trahir la vie des autres.

— Réfléchis ; tu voulais bien trahir la vie de ton juge.

— Il n’y avait point de trahison ; tu ne m’avais point donné ta confiance.

— La loi, Walter de Montréal, a de terribles agents pour faire ses enquêtes : regarde ! »

Le rideau noir tiré, le regard de Montréal tomba sur le bourreau et sur la roue ! Son cœur orgueilleux se souleva d’indignation.

« Sénateur de Rome, dit-il, ces instruments de torture sont faits pour des serfs et des vilains. Je sais ce que c’est que d’avoir été soldat et capitaine ; j’ai eu entre les mains la vie ou la mort de bien des gens, j’en ai usé comme j’ai voulu ; mais à mes égaux, à mes ennemis, j’ai toujours épargné l’infamie de la roue.

— Sire Walter de Montréal, repartit le senateur gravement, mais avec une respectueuse courtoisie, ta réponse est celle qui doit venir naturellement aux lèvres des braves. Mais apprends de moi, que la fortune t’a donné pour jugė, que ces instruments-là ne sont plus les agents de la loi ni les témoins de la vérité, pas plus pour les serfs et les vilains que pour les chevaliers et les nobles. Je n’ai cédé qu’au désir de ces révérends conseillers, qui ont voulu mettre ton courage à l’épreuve. Mais fusses-tu le plus humble paysan de la campagne de Rome, tu n’aurais point à redouter la torture devant mon tribunal. Walter de Montréal, parmi les princes italiens que tu as connus, parmi les barons romains que tu voulais seconder, en est-il un seul qui puisse se vanter d’en dire autant ?

— Je désirais seulement, dit Montréal, avec quelque hésitation, unir les barons avec toi ; et je n’ai point comploté contre la vie ! »

Rienzi fronca le sourcil. « Assez, » ajouta-t-il précipitamment.

« Chevalier de Saint-Jean, je connais tes complots secrets : les subterfuges, les faux-fuyants ne te conviennent pas plus qu’ils ne peuvent te servir. Si tu n’intriguais pas contre ma vie, tu intriguais contre la vie de Rome. Il ne te reste plus qu’une faveur à demander sur terre : c’est de choisir ton genre de supplice. »

Les lèvres de Montréal frémirent convulsivement.

« Sénateur, dit-il, à demi-voix, puis-je solliciter un entretien avec toi seul, rien que pour une minute ? »

Les conseillers levèrent les yeux.

« Monseigneur, murmura le plus âgé d’entre eux, sans doute il a des armes cachées, ne vous y fiez pas.

— Prisonnier, répondit Rienzi, après un instant d’hsitation, si tu cherches à obtenir ta gráce, ta demande est vaine, et devant mes conseillers je n’ai point de secret : dis franchement ce que tu as à me dire.

— Pourtant écoute-moi, reprit le prisonnier en croisant les bras, cela ne concernie poinť ma vie, cela regarde le salut de Rome.

— Alors, dit Rienzi, d’une voix altérée, ta demande est accordée. Tu peux ajouter à tes crimes un nouveau projet d’assassinat, mais pour Rome, je braverais de plus grands dangers.

En parlant ainsi, il fit un signe aux conseillers, qui sortirent lentement par la porte qu’avait prise Villani, tandis que les gardes se retirèrent à l’autre bout de la salle.

« Eh bien, Walter de Montréal, parle brièvement, car tu n’as plus longtemps à vivre.

— Sénateur, dit Montréal, ma mort ne peut vous être bien avantageuse : les hommes diront que vous avez fait périr votre créancier pour payer vos dettes. Fixez-moi une rançon, estimez ma vie au prix de celle d’un monarque : chaque florin vous sera payé et votre trésor rempli pour cinq ans. Si le Bon État dépend de votre gouvernement, ce que je vous demande, votre sollicitude pour Rome ne vous permettra pas de me le refuser.

— Vous vous méprenez sur mon compte, brigand audacieux, dit sévèrement Rienzi : votre trahison, je pourrais me mettre en garde contre elle, et vous la pardonner par conséquent ; mais votre ambition, jamais ! Écoutez bien, je vous connais. La main sur la conscience, dites-moi : si vous étiez à ma place, vous, Rienzi, consentiriez-vous, pour tout l’or du monde à acheter la vie de Walter de Montréal ? Que les hommes jugent ma conduite, comme

ils voudront, je dois m’y résigner : mais moi, pour la juger moi-même selon ma conscience, il faut que mes yeux soient purs de toute corruption. Je suis responsable à Dieu de la garde de Rome, et Romé tremblera tant que l’âme de la Grande Compagnie animera la tête active et le cœur audacieux de Walter de Montréal. Chevalier…, tout riche, tout grand, tout subtil que vous êtes, vos heures sont comptées ; au lever du soleil vous allez mourir ! »

Les yeux de Montréal, fixés sur les traits du sénateur, virent que toute espérance était perdue : sa fierté et son courage lui revinrent.

« Voilà bien des paroles pour rien, dit-il : j’ai joué gros jeu, j’ai perdu, il faut que je paye. Je suis prêt. Sur le seuil du monde inconnu, le sombre génie de la prophétie vient envahir notre âme. Seigneur sénateur, je m’en vais devant toi annoncer, au ciel ou à l’enfer, que sous peu de jours, on fasse une place pour un homme plus fort que moi ! »

Tandis qu’il parlait, il semblait grandir encore : son œil étincelait, et Rienzi, en proie à un affaissement qu’il n’avait jamais éprouvé, recula terrifié et se couvrit la figure de ses mains.

« Quel genre de mort choisissez-vous ? demanda-t-il d’une voix sourde.

— La hache : c’est la mort qui convient à un chevalier, à un soldat. Mais toi, sénateur, le destin te garde un moins noble trépas.

— Brigand, tais-toi ! s’écria Rienzi furieux. Gardes, remmenez le prisonnier. Au lever du soleil, Montréal…

— Se couchera le soleil du fléau de l’Italie ! dit amèrement le chevalier, ainsi-soit-il. Encore une faveur, les chevaliers de Saint-Jean sont affiliés à l’ordre des Augustins ; je demande un moine augustin pour confesseur.

— Accordé ; et en retour de tes prophéties, moi, qui ne puis te faire aucune grâce en ce monde, je vais implorer le Juge universel pour qu’il pardonne à ton âme !

— Sénateur, je n’ai plus rien à faire avec toute intercession humaine. Mes frères ? Leurs morts ne sont pas nécessaires à ta sûreté ni à ta vengeance ! »

Rienzi réfléchit un instant. « Non, dit-il, c’étaient des instruments dangereux entre tes mains, mais une fois que l’ouvrier ne sera plus là, ils peuvent se rouiller sans nuire à personne. Et puis ils m’ont servi autrefois. Prisonnier, leurs vies seront épargnées. »


CHAPITRE V.

La découverte.

Le conseil s’étant séparé, Rienzi courut à ses appartements privés. En rencontrant Villani sur son chemin, il serra affectueusement la main du jeune homme, et lui dit : « Vous nous avez sauvés Rome et moi d’un grand péril, que les saints vous en récompensent ! » Il n’attendit pas sa réponse. Nina, inquiète et troublée, soupirait après son retour.

« Encore levée ? dit-il, n’êtes-vous pas honteuse, Nina ? Même votre beauté ne résistera pas à ces veilles.

— Je ne pourrais prendre de repos avant de t’avoir revu. J’avais entendu dire ( tout le monde le sait à Rome) que Walter de Montréal a été arrêté par ton ordre et qu’il va périr sous la hache.

— Ce sera le premier bandit qui mourut jamais d’une si belle mort, répliqua Rienzi en se déshabillant lentement.

— Rienzi, je n’ai jamais contrarié tes projets, ta politique, ne fût-ce que par une insinuation. Je me suis contentée de triompher de tes succès, ou de déplorer tes échecs, mais aujourd’hui, j’ai une demande à te faire, une seule : pour l’amour de moi, fais grâce de la vie à cet homme.

— Nina.

— Écoute-moi, c’est pour toi que je parle. Malgré ses crimes, sa valeur et son génie lui ont gagné des admirateurs même parmi ses ennemis. Plus d’un prince, plus d’un État, qui en secret se réjouit de sa chute, va se faire honneur de détester son juge. Écoute encore ; ses frères ont aidé à ton retour ; le monde va te traiter d’ingrat. Ses frères t’ont prêté de l’argent, le monde va te traiter de…

— Assez ! interrompit le sénateur. Tout ce que tu dis là, mon esprit l’a prévu. Mais tu me connais, je ne te cache rien. Il n’y a pas de traité qui puisse répondre de la bonne foi de Montréal, pas de grâce qui puisse gagner sa reconnaissance. Sa droite sanglante balaye devant elle la justice et la vérité. Si je condamne Montréal, j’affronte l’opinion et je m’expose à maint danger, d’accord. Si je le mets en liberté, avant les premières giboulées de mars, les chevaux des Normands henniront dans les salles du Capitole. Qui dois-je risquer dans cette alternative ? Est-ce moi ou Rome ? Ne m’en demande pas davantage… Allons, couchons-nous, il est temps.

— Si tu pouvais lire mes pressentiments, mystérieux, sombres, inexplicables ?

— Tes pressentiments ! J’ai les miens, répliqua Rienzi, avec tristesse, contemplant l’espace vide comme si sa pensée l’eût peuplé de fantômes. Puis, levant les yeux au ciel, il dit avec cette énergie fanatique qui comptait pour beaucoup dans sa force et dans sa faiblesse ; « seigneur, au moins je n’ai pas commis le péché de Saül : l’Amalécite ne sera point sauvé ! »

Pendant que Rienzi prenait un repos court, troublé, agité, et que Nina veillait sur lui, dans une insomnie inquiète, tout en larmes, accablée de pressentiments sombres et terribles, l’accusateur était plus heureux que le juge. Les dernières pensées qui traversaient l’esprit juvénile d’Angelo Villani, avant d’être enveloppé dans les bras du sommeil, étaient pleines de sérénité et d’espérance. Il n’éprouvait pas même un remords honorable de ce qu’il avait trompé la confiance d’autrui : il sentait seulement que son dessein avait réussi, qu’il avait bien rempli sa mission. Les paroles reconnaissantes de Rienzi résonnaient à son oreille, et des espérances de fortune et de pouvoir, sous la protection du sénateur romain, le berçaient doucement dans des rêves couleur de rose.

Cependant il y avait à peine deux heures qu’il dormait, quand il fut éveillé par un domestique du palais, à peine éveillé lui-même.

« Excusez, messire Villani, lui dit-il ; mais il y a en bas un messager envoyé par la bonne sœur Ursule ; il vous prie de courir tout de suite au couvent ; elle est malade à mourir, et elle a des communications à vous faire, qui demandent votre présence immédiale. »

Angelo, dont la sensibilité inquiète au sujet de sa naissance était toujours excitée par des espérances vagues, mais ambitieuses, se leva à la hâte, s’habilla, descendit trouver le messager, et se dirigea vers le couvent. Dans la cour du Capitole, tout près de l’escalier du Lion, on entendait déjà le bruit des ouvriers, et en regardant en arrière, Villani aperçut l’échafaud, tendu de noir, reposant comme un sombre nuage dans la lumière grisâtre de la première aurore. Au même instant, la cloche du Capitole tinta tristement. Un saisissement subit traversa son cœur. Il pressa le pas ; quoiqu’il fût encore de bien bonne heure, il rencontrait des groupes des deux sexes courant dans les rues pour aller assister à l’exécution du redoutable capitaine de la Grande Compagnie.

Le couvent des Augustines était situé à l’extrémité la plus éloignée de cette ville, déjà si étendue à cette époque, et la lumière rougeâtre couronnant le sommet des collines annonçait le soleil levant, avant que le jeune homme fût arrivé devant le vénérable édifice. Son nom suffit pour lui en faire ouvrir les portes.

« Dieu veuille, dit une vieille nonne qui le conduisait à travers un corridor long et tortueux, que tu apportes quelque soulagement à notre sœur malade ! Elle à souffert cruellement en demandant après toi depuis matines. »

Dans une cellule à part, destinée à la réception des visiteurs du monde extérieur, admis à voir celles des seurs qui obtenaient la dispense exigée, était assise la vieille religieuse. Angelo ne l’avait vue qu’une fois depuis son retour à Rome, et, dans cet intervalle, la maladie avait fait de terribles ravages dans sa personne et dans ses traits. À la voir là, dans son costume semblable à un linceul, avec son visage pâle et amaigri, elle ressemblait, sous les rayons de l’aube naissante, à un fantôme que le jour avait surpris sur la terre. Elle s’approcha cependant du jeune homme d’un pas plus souple et plus rapide qu’on ne l’aurait attendu de ce spectre livide… « Te voilà venu ! dit-elle ; bien, bien ! Aujourd’hui, après matines, mon confesseur, un moine augustin, qui seul connaît les secrets de ma vie, m’a pris à part, et m’a dit que Walter de Montréal avait été arrêté par le sénateur, qu’il était condamné à mort, et qu’un frère de l’ordre des Augustins avait été mandé pour assister ses derniers moments. Est-ce vrai ?

— On t’a dit vrai, dit Angelo non sans étonnement, L’homme dont le nom avait coutume de te faire frissonner, cet homme, dont tu m’as tant de fois averti de me garder, va mourir au soleil levant.

— Sitôt ! sitôt ! Oh ! Mère de Miséricorde ! vole ! tu es attaché à la personne du sénateur, tu jouis auprès de lui d’une haute faveur ; vole ! va te jeter à ses genoux, et si tu espères en la grâce de Dieu, ne te relève point que tu n’aies obtenu la vie du Provençal.

— Elle est en délire, murmura Angelo, les lèvres toutes décolorées.

Je ne suis pas en délire ! enfant !… dit la religieuse avec un cri sauvage. Apprends que ma fille était sa maîtresse. Il a déshonoré notre maison, une maison plus noble que la sienne. Et moi, pécheresse que j’étais, j’ai fait un vœu de vengeance. Son fils), ils n’avaient qu’un enfant) était élevé dans un camp de brigands. Une vie de meurtres, une mort de criminel, et pour avenir l’enfer, voilà ce qui l’attendait. J’ai arraché l’enfant à une pareille destinée ; je l’ai enlevé ; j’ai dit à son père qu’il était mort ; je l’ai mis sur le chemin de la fortune, d’une fortune honorable. Puisse mon péché m’être pardonné ! Angelo Villani, cet enfant, c’est toi ; Walter de Montréal est ton père. Mais aujourd’hui, tremblante au seuil de la mort, les pensées de vengeance que j’ai nourries autrefois me font frissonner. Peut-être…

— Pécheresse maudite ! interrompit alors Villani avec un cri d’horreur ; oh ! oui, tu es bien une maudite pécheresse ! Apprends que c’est moi qui ai trahi et dénoncé l’amant de ta fille. C’est la trahison du fils qui donne la mort au père. »

Sans perdre un moment, sans attendre l’effet qu’avaient pu produire ses paroles, comme un fou furieux, comme un possédé qui échappe à la poursuite du démon, il se précipita hors du couvent ; il s’enfuit à travers les rues désertes. La cloche de mort envoya à son oreille un son lugubre, d’abord peu distinct, puis retentissant. Il croyait entendre dans chaque note la malédiction divine : cours, cours. Ici, il traversait les quartiers moins populeux ; là, il fendait la presse, entraîné dans ce flot vivant, arrêté, repoussé, ayant autour de lui, devant lui, une multitude innombrable. Hors d’haleine, haletant, il s’efforçait toujours d’avancer, de se frayer un passage ; il n’entendait rien, il ne voyait rien ; tout cela était comme un songe. Le soleil darda ses premiers rayons sur les collines lointaines. La cloche se tut. À droite, à gauche, il écartait la foule avec la force d’un géant. Il s’approche du lieu fatal. Un silence de mort planait comme un nuage pesant sur cette multitude. Il entendit, toujours en courant à travers la foule, une voix grave et sonore : c’était la voix de son père ! puis cette voix s’arrêta ; un souffle douloureux s’exhalait de toutes les poitrines ; on murmurait, on s’agitait dans tous les sens. Cours, cours : rien n’arrête Angelo Villani ! Les gardes du sénateur lui barrent le passage ; il repousse brusquement leurs piques ; il s’échappe de leurs mains ; il perce cette barrière de fer : le voilà sur la place du Capitole. « Arrêtez ! arrêtez ! » allait-il crier, s’il n’eût été foudroyé, muet d’horreur. Il avait vu la hache étincelante, il avait vu la tête inclinée. Avant qu’un autre souffle eût passé sur ses lèvres, une tête pâle et séparée du tronc fut élevée par la main du bourreau : Walter de Montréal n’était plus !

Villani vit tout cela ; il ne s’évanouit pas, il ne recula pas, il ne respira pas ! mais il détourna les yeux de cette tête ainsi levée, toute dégoutante de sang, et regarda le balcon où, selon la coutume, siégeait, dans un appareil solennel, le sénateur de Rome ; et la figure du jeune homme ne fut plus que la figure d’un démon !

« Ah ! se dit-il en lui-même, se rappelant les paroles que Rienzi lui avait dites sept années auparavant ; tu es bien heureux, loi, de n’avoir pas de parents à venger !


CHAPITRE VI.

Un temps d’arrêt.

Walter de Montréal fut enseveli dans l’église de Santa Maria dell’ Aracelli. Mais le mal qu’il avait fait lui survécut. Bien que la multitude, avant son arrestation, eût toujours murmure contre Rienzi, de laisser ainsi en liberté un brigand si fameux, il n’était pas encore mort, qu’elle prenait en pitié l’objet de sa terreur. Fidèle à cette piété d’un genre étrange que Montréal avait toujours cultivée comme un ornement nécessaire du caractère d’un guerrier, il n’avait pas plus tôt entendu prononcer son arrêt, qu’il s’était livré à tous les exercices de dévotion qui préparent à la mort. Il passa le peu de temps qui restait de cette nuit à prier et à se confesser auprès du moine augustin ; il consola ses frères, et marcha à l’échafaud avec la contenance d’un héros et la conscience assurée d’un martyr. Le cœur humain a des illusions si étonnantes : loin de se sentir tourmenté de remords après une vie entièrement consacrée au meurtre et à la rapine, le brave guerrier, presque dans ses dernières paroles, fit un éloge orgueilleux de ses hauts faits. « Je vous prie, dit-il à ses frères, de vous aimer l’un l’autre et d’être vaillants en ce monde comme je l’ai été, et souvenez-vous que vous êtes maintenant les héritiers de celui qui a humilié la Pouille, la Toscane et les Marches[2]. »

Cette confiance en lui-même continua sur l’échafaud. Je meurs, dit-il, s’adressant aux Romains : « Je meurs content, puisque mon corps va reposer dans la sainte cité de Saint-Pierre et de Saint-Paul, et que le soldat du Christ aura place au tombeau des apôtres. Mais je meurs injustement. Mon crime, c’est ma richesse ; je n’ai d’autre accusateur que la pauvreté de votre État.Sénateur de Rome, tu pourras envier mon heure dernière : des hommes comme Walter de Montréal ne périssent point sans être vengés. » En parlant ainsi, il se tourna vers l’Orient, murmura une courte prière, s’agenouilla résolument, et dit comme en lui-même : « Que Rome garde mes cendres, la terre mon souvenir, le destin ma vengeance ; et, maintenant, que le ciel reçoive mon âme ! Frappez ! »

Au premier coup, la tête fut séparée du tronc.

Sa trahison n’étant qu’imparfaitement connue, la terreur qu’il inspirait une fois oubliée, tout ce qui resta du souvenir de Walter de Montréal[3], à Rome, ne fut que de l’admiration pour son héroïsme, et de la compassion pour sa fin. L’exécution de Pandulfo di Guido, qui eut lieu quelque temps après celle-là excita, à l’égard du sénateur, un sentiment d’animadversion encore plus profond, quoique plus calme : « C’était autrefois l’ami de Rienzi, disait l’un ; — c’était un honnête et loyal citoyen, murmurait l’autre ; — c’était un défenseur du peuple, disait en grondant Cecco del Vecchio. » Mais le sénateur avait fait un vœu irrévocable : celui d’être d’une justice inflexible et de traiter tous les périls de Rome en vrai Romain. Rienzi se rappelait qu’il n’avait jamais placé sa confiance que chez des traîtres, et que son pardon n’avait jamais servi qu’à aiguiser le fer de ses ennemis. Il était au milieu d’un peuple féroce, d’amis incertains, d’ennemis rusés, et une grâce mal placée ne devait être qu’une prime d’encouragement donnée aux conspirateurs. Néanmoins la lutte qu’il soutenait contre ses dispositions naturelles se faisait voir dans les émotions nerveuses qui se trahissaient en lui. Tantôt c’étaient des larmes amères, tantôt un rire insensé. Ne pourrai-je donc plus me payer le luxe d’un pardon ? disait-il. Les grossiers témoins de ces transports n’y voulaient voir, les uns que de la folie, les autres que de l’hypocrisie. Quoi qu’il en soit, cette exécution produisit un moment l’effet qu’il en avait attendu. Toute sédition cessa, la terreur se glissa dans la cité, l’ordre et la paix montèrent à la surface, mais au-dessous, selon l’expression énergique d’un auteur contemporain : Lo mormorito quetamente suonava.

En examinant avec impartialité la conduite de Rienzi, à cette terrible période de sa vie, on ne peut y reprendre une seule faute au point de vue politique. Guéri de ses défauts, il n’étalait plus une pompe inutile. il ne s’abandonnait point aux démonstrations d’un orgueil poussé jusqu’au délire, à l’égarement d’une imagination splendide, qui avait entraîné le tribun à la poursuite des spectacles pompeux, mais dont il ne faut point accuser sa vanité. Aujourd’hui ce goût insensé était calmé, assoupi par le souvenir austère de ses cruelles vicissitudes, et il avait fait place à la tranquillité froide d’un esprit mûri par les années, Frugal, prévoyant, vigilant, recueilli en lui-même, jamais on n’avait vu un homme aussi extraordinaire, déclare un témoin exemptde partialité[4]. Toutes ses pensées se concentraient sur les besoins de Rome. Travailleur infatigable, il inspectait, ordonnait, réglait toutes choses, à la ville comme à l’armée, pour la paix comme pour la guerre. Mais il était faiblement secondé, et ceux qu’il employait ne montraient que tiédeur et léthargie. Pourtant ses armes prospéraient. Place sur place, forteresse sur forteresse cédaient au lieutenant du sénateur ; et même la reddition de Palestrina était attendue d’un jour à l’autre. Toujours son habileté et son adresse se déployaient d’une manière frappante dans les situations difficiles, et notre lecteur ne peut manquer d’avoir remarqué la preuve éclatante qu’il en donna en se délivrant de la tutelle de fer de ses mercenaires étrangers. Montréal exécuté, ses frères emprisonnés (la vie sauve), ces soldats-bandits furent frappés au cœur d’une certaine crainte qui valait le respect. Éloignés de Rome, et occupés sous le commandement d’Annibaldi contre les barons, ces démons devenus nécessaires furent empêchés par une occupation perpétuelle et de constants succès de se retourner contre leur nouveau maître ; pendant que Rienzi, pour satisfaire l’antipathie naturelle qu’ils inspiraient aux Romains, tenait les Allemands éloignés de tout contact avec la ville, et pouvait se vanter d’être le seul chef en Italie qui régnât dans son palais, gardé seulement par ses concitoyens.

Malgré sa position périlleuse, malgré ses soupçons et ses craintes, aucune cruauté inutile ne fit tache à son inflexible justice. Montréal et Pandulfo di Guido furent les seules victimes qu’il immola à la raison d’État. Si d’après le noir machiavélisme de la sagesse italienne, l’exécution de ces ennemis fut impolitique, ce ne fut pas par le fait en lui-même, mais par la manière dont il s’y prit. Un prince de Bologne ou de Milan aurait évité la sympathie qu’inspire l’échafaud, et le poison ou le poignard aurait plus sûrement remplacé la hache. Mais avec toutes fautes, réelles ou supposées, jamais un acte de la politique lâche et meurtrière, qui faisait l’habileté des princes d’Italie plus fortunés que lui, ne fut appelé en aide à l’ambition ou à la sécurité du dernier tribun romain. Quelles que fussent ses erreurs, il vécut et mourut comme il convenait à un homme possédé d’un vain rêve, mais d’un rêve glorieux, en croyant pouvoir, dans une populace lâche et corrompue, raviver le génie de l’ancienne république.

De tous les gens altachés à la personne du sénateur, le plus assidu et le plus honoré était toujours Angelo Villani. Rienzi l’avait élevé à des fonctions civiles d’une haute importance ; car le sénateur se sentait rajeunir par le plaisir de trouver quelqu’un qui eût des titres à sa gratitude. Ce jeune homme lui inspirait autant d’amour et de confiance qu’un fils : Villani ne quittait jamais ses côtés, que pour aller à des conférences avec les différents chefs populaires dans les divers quartiers de la ville ; il montrait pour ces conférences, un zèle infatigable : il semblait même y sacrifier sa santé, et Rienzi le grondait tendrement, toutes les fois, qu’éveillé en sursaut de ses propres rêves, il rencontrait le regard distrait et la pâleur livide qui avaient remplacé l’ail étincelant et les fraîches couleurs de la jeunesse.

À ces réprimandes l’adolescent ne faisait jamais qu’une seule et invariable réponse :

« Sénateur, j’ai un grand devoir à remplir, » et à ces mots il souriait.

Un jour Villani, seul avec le sénateur, dit un peu brusquement : « Vous rappelez-vous, seigneur, que devant Viterbe je sus faire usage de mes armes avec assez de bonheur pour que le cardinal Albornoz lui-même prît plaisir à le remarquer ?

— Je me souviens bien de votre valeur, Angelo ; mais pourquoi cette question ?

— Monseigneur, Bellini, le capitaine des gardes du Capitole, est dangereusement malade.

— Je le sais.

— À qui mon maître va-t-il confier ce poste ?

— Eh bien, au lieutenant.

— Quoi ? Un militaire qui a servi les Orsini !

— C’est vrai. Eh bien ! Il y a Tommaso Filangieri.

— Un excellent homme, mais n’est-il pas un peu parent de Pandulfo di Guido ?

— C’est vrai, cela demande réflexion. As-tu quelque ami à proposer ? dit en souriant le sénateur. Il me semble, à t’entendre, que tu veux me demander cette place pour quelqu’un.

— Monseigneur, répliqua Villani en rougissant, je suis peut-être trop jeune, mais ce poste est un de ceux où la fidélité est plus nécessaire que l’âge. Dois-je l’avouer ? J’aimerais mieux vous servir de mon épée que de ma plume.

— En vérité, tu accepterais cette place ? Elle est moins élevée et moins avantageuse que celle que tu occupes ; et tu es bien jeune pour diriger ces têtes obstinées.

— Sénateur, j’ai commandé de plus grands gaillards que ceux-là à l’assaut de Viterbe. Mais qu’il en soit comme il semblera bon à votre haute sagesse. Quoi que vous fassiez, je vous en prie, soyez prudent. Si vous alliez choisir un traître pour la garde du Capitole, je tremble à cette pensée !

— Par ma foi, tu en pâlis, mon cher garçon : ton affection pour moi est une goutte de miel dans une coupe d’absinthe. Qui pourrais-je nommer qui valut mieux que toi ? Tu auras ce poste, au moins pendant la maladie de Bellini. J’y aviserai aujourd’hui même. Et puis, c’est un emploi qui fatiguera moins ton jeune esprit que tes occupations d’aujourd’hui. Tu t’exténues au service de ma cause.

— Sénateur, je ne puis que vous répéter ma réponse habituelle : J’ai un grand devoir à remplir ! »


CHAPITRE VII.

L’impôt.

Une fois ces formidables conspirations étouffées, les barons à peu près soumis, et les trois quarts du territoire pontifical rattachés à Rome, Rienzi crut pouvoir alors exécuter sans crainte, un de ses projets favoris, pour la conservation des libertés de sa ville natale. C’était de lever et d’organiser dans chacun des quartiers de Rome une légion romaine. En les armant pour la défense de leurs institutions, il comptait établir parmi les citoyens mêmes de Rome la seule milice nécessaire pour la protéger.

Mais ce grand homme, pour accomplir ses plans généreux, était condamné à rencontrer de si vils instruments, qu’il ne trouva pas un homme disposé à servir sa patrie si on ne lui donnait pas une solde égale à celle que demandaient les mercenaires étrangers. Avec une insolence particulière à cette race, qui fut grande autrefois, tout Romain disait : « Est-ce que je ne vaux pas plus qu’un Allemand ? Alors payez-moi en conséquence.

Le sénateur réprima son dégoût : il avait fini par apprendre à ses dépens que le temps des Catons était passé. L’expérience l’avait converti d’enthousiaste audacieux en homme d’État praticien. Ces légions étaient nécessaires à Rome, elles furent formées, elles avaient une tournure tout à fait élégante, un équipement irréprochable. Mais comment les payer ? Il n’y avait qu’un moyen de sauver Rome : il fallait que Rome fût taxée. On établit une gabelle sur le vin et le sel.

La proclamation était conçue en ces termes :

« Romains, élevé au rang de sénateur de Rome, j’ai consacré toutes mes pensées à votre liberté et à votre bonheur ; déjà la trahison vaincue dans la cité, et au dehors de ses murs nos bannières triomphantes, attestent la faveur avec laquelle la divinité regarde des hommes qui font tous leurs efforts pour concilier l’ordre et la liberté. Donnons l’exemple à l’Italie et au monde. Prouvons que l’épée romaine peut garder un forum romain. Dans chaque quartier de la cité, on a institué une légion de garde citoyenne, prise parmi les commerçants et artisans de la ville ; ils allèguent qu’ils ne peuvent abandonner leurs occupations sans être rétribués. Votre sénateur vous invite à aider volontairement à l’auvre de votre propre défense. Il vous a donné la liberté, il vous a rendu la paix ; vos oppresseurs sont dispersés sur la terre. Il vous demande aujourd’hui de conserver les trésors que vous avez acquis. Pour être libres, il vous faut sacrifier quelque chose ; on ne peut pas faire pour la liberté de trop grands sacrifices. Confiant en votre appui, j’exerce enfin, pour la première fois, le droit que me donne mon litre ; et, pour le salut de Rome, je taxe les Romains ! »

Puis venait l’annonce de la gabelle.

Cette proclamation fut affichée aux quatre coins des rues et des carrefours. Autour d’un de ces placards, la foule venait de s’assembler. Les gestes étaient animés et hardis ; les yeux étincelaient, on parlait bas, mais vivement,

« Ah ! il ose nous taxer ! ma foi ! les barons et le pape ne faisaient pas pis.

— Quelle honte ! quelle honte ! criait une femme décharnée ; nous qui étions ses amis ! Comment nos petits enfants vont-ils avoir du pain ?

— Il aurait dû saisir l’argent du pape ; observa un honnête marchand de vins.

— Ah ! ce pauvre Pandulfo di Guido, qui voulait entretenir une armée à ses propres dépens. Il était riche, celui-là. Quelle insolence pour un fils d’aubergiste de se faire sénateur !

— Nous ne sommes pas Romains si nous souffrons cela ! dit un déserteur de Palestrina.

— Concitoyens, cria d’une voix aigre, un grand gaillard qui, jusque-là s’était fait lire par un clerc les conditions de la taxe imposée, et dont le lourd cerveau avait fini par comprendre que le vin allait être renchéri : concitoyens, il nous faut une nouvelle révolution ! voyez-vous la reconnaissance des gens ! Qu’avons-nous gagné à rétablir cet homme ? Nous laisserons-nous toujours écraser sous la meule ? Payer, payer, payer ! Nous ne sommes bons qu’à ça.

— Écoutez Cecco del Vecchio !

— Non, non, pas maintenant, grommela le forgeron. Ce soir, les artisans ont une réunion particulière. Nous verrons, nous verrons ! »

Un jeune homme, enveloppé d’un manteau, et qui était resté jusque-là inaperçu, toucha le forgeron.

« Quiconque voudra enlever d’assaut le Capitole, après-demain, au point du jour, lui murmura-t-il à l’oreille, trouvera les gardes absents. »

Il avait disparu avant que le forgeron eût eu seulement le temps de se retourner. Cette même nuit, Rienzi, avant de se retirer dans sa chambre à coucher, disait à Angelo Villani : « C’est une mesure hardie, mais nécessaire, que j’ai prise là. Comment est-elle accueillie de la population ?

— On murmure un peu, mais on a l’air d’en reconnaître la nécessité. Cecco del Vecchio a commencé par grommeler plus haut que les autres ; mais maintenant c’est lui qui l’approuve le plus hautement.

— C’est un homme rude : il m’a abandonné autrefois ; mais il y avait cette fatale excommunication. Les Romains et lui ont reçu, pour avoir déserté ma cause, une leçon amère, et l’expérience leur a appris, j’espère, à être fidèles. Eh bien, si cet impôt peut se percevoir tranquillement, dans deux ans Rome sera redevenue la reine de l’Italie ; son armée équipée, sa république organisée, et alors, alors…

— Eh bien ! alors, sénateur ?

— Eh bien, alors, mon Angelo, puisse Cola de Rienzi mourir en paix ! Il y a un besoin qu’une profonde expérience du pouvoir et des grandeurs finit par nous faire sentir, un besoin qui vous ronge l’âme comme la faim, qui vous use le corps comme le défaut de sommeil ! Mon Angelo, c’est le besoin de mourir !

— Monseigneur, je donnerais volontiers cette main droite, dit vivement Villani, pour vous entendre dire que vous tenez à la vie !

— Tu es un bon jeune homme, Angelo ! » dit Rienzi en passant dans la chambre de Nina ; et celle-ci, avec son sourire et sa tendresse attentive, lui fit oublier un instant qu’il était sénateur !


CHAPITRE VIII.

Commencement de la fin.

Le lendemain matin, le sénateur de Rome avait grande réception au Capitole. De Florence, de Padoue, de Pise, de Milan même (soumise aux Visconti), de Gênes, de Naples, venaient des ambassadeurs pour le féliciter de son retour ou le remercier d’avoir délivré l’Italie de ce flibustier de Montréal. Venise seule, qui entretenait à son service la Grande Compagnie, se tenait à l’écart. Jamais Rienzi n’avait semblé plus prospère ni plus puissant, et jamais il n’avait montré, dans ses manières, plus de majesté, plus d’aisance et d’enjouement.

À peine l’audience terminée, un messager arriva de Palestrina. La ville s’était rendue, les Colonna étaient partis, et l’étendard du sénateur flottait sur les murs du dernier refuge des barons révoltés. Maintenant Rome pouvait enfin se regarder comme libre ; et il ne restait plus à Rienzi un ennemi pour menacer son repos.

L’assemblée se sépara. Le sénateur, transporté de joie, se retira dans ses appartements privés, avant le banquet qu’il allait donner aux ambassadeurs : Villani l’accueillit avec sa physionomie sombre comme d’habitude.

« Point de tristesse aujourd’hui, mon Angelo, dit gaiement le sénateur ; Palestrina est à nous !

— Je suis bien aise d’apprendre cette nouvelle et de voir si belle mine à mon maître, repartit Angelo. Ne désire-t-il pas vivre maintenant ?

— Oui, peut-être, jusqu’à ce que j’aie vu seulement ressusciter la vertu romaine. Mais nous sommes toujours les jouets de la fortune : satisfaits aujourd’hui, demain abattus !

— Demain, répéta machinalement Villani ; oui, demain peut-être abattus !

— Il me semble que tu te moques de moi, jouvenceau, dit Rienzi d’un ton un peu courroucé, en s’éloignant.

Mais Villani ne prit point garde au déplaisir de son maître. Le banquet fut nombreux et brillant ; et Rienzi, ce jour-là, jouait, sans le moindre effort, le rôle d’un hôte plein de courtoisie.

Milanais, Padouans, Pisans, Napolitains, rivalisaient entre eux pour s’attirer les sourires du puissant sénateur. Ils lui prodiguaient les compliments, ils l’accablaient de promesses d’alliance. Pas un souverain en Italie ne paraissait plus sûrement assis sur son trône.

Le banquet finit de bonne heure (selon l’usage des repas officiels) ; et Rienzi, un peu échauffé par le vin, sortit seul du Capitole pour faire une promenade. Dirigeant ses pas solitaires vers le mont Palatin, il voyait ces brouillards, ces vapeurs blanchâtres, semblables à un voile, qui succèdent au coucher du soleil, tomber sur les moissons d’herbes sauvages qui ondoient sur le palais des Césars. Du haut d’un rempart de ruines, de colonnes et d’arcs de triomphe renversés, il se tenait debout, les bras croisés, absorbé dans ses réflexions. Dans le lointain, gisaient les mélancoliques tombeaux de la campagne de Rome, et les collines environnantes, couronnées de teintes purpurines, semblaient se fondre sous les rayons des étoiles. Aucune brise n’agitait le sombre cyprès ni le pin immobile. Il y avait quelque chose d’imposant dans le silence des cieux planant ainsi sur les grandeurs désolées de la terre ici-bas. Une foule de pensées confuses passaient comme un torrent dans le sein de Rienzi, que de souvenirs évoquait son cœur ! Que de fois, en sa jeunesse, il avait foulé ce sol : nourri son âme de visions brillantes, d’espérances lointaines ! Dans l’agitation de ses dernières années, sa mémoire avait longtemps sommeille ; mais à cette heure elle reprenait son règne mystérieux avec une énergie qui semblait prophétique, Il se voyait encore adolescent, allant avec son jeune frère, en se donnant la main, le soir au bord du fleuve ; puis après, il avait sous les yeux une pâle figure, une poitrineensanglantée, et répétait avec ardeur ses imprécations de vengeance ! Ses premiers succès, ses triomphes nouveaux pour lui, son secret amour, sa renommée, sa puissance, ses revers, l’ermitage de Maiella, le cachot d’Avignon, le retour triomphal à Rome ; toutes ces scènes défilèrent en son caur aussi distinctes que s’il y assistait en réalité une seconde fois ! et maintenant ! il recula devant le présent, et descendit la colline. La lune, déjà levée, baignait de sa lumière te Forum, lorsqu’il en traversa les ruines confuses. Près du temple de Jupiter, deux figures sortirent tout à coup de l’ombre ; la lune éclaira leur visage de sa clarté, et Rienzi reconnut Cecco del Vecchio et Angelo Villani. Ils ne le virent point ; mais, engagés dans un entretien animé, ils disparurent près de l’arc de Trajan.

« Villani ! toujours en mouvement pour mon service ! pensa le sénateur ; il me semble que, ce matin, je lui ai parlé un peu rudement. C’était bien mal de ma part..

Il revint sur la place du Capitole : il s’arrêta à l’escalier du Lion ; il y avait sur le pavé une tache rouge, qu’on n’avait pas effacée depuis l’exécution de Montréal, et le sénateur s’écarta de côté avec un frisson intérieur. Était-ce la lueur pâle et funèbre de la lune qui donnait à la figure de ce vieux monstre égyptien l’air d’un spectre vivanı ? Ses yeux de pierre semblaient lui darder un regard menaçant et railleur ; et lorsqu’il passa devant eux, lorsqu’il les regarda derrière lui, ils parurent suivre ses pas avec un intérêt presque surnaturel. Un tremblement inexplicable le saisit et lui glaça le cœur. Il se hâta de regagner son palais. Les sentinelles lui livrèrent passage,

« Sénateur, dit l’une d’elles, avec une expression de doute ; messire Angelo Villani est notre nouveau capitaine, faut-il obéir à ses ordres ?

— Assurément, répondit le sénateur, et il passa outre. Le garde restait là, embarrassé, mais Rienzi ne le remar qua point. Courant à sa chambre, il trouva Nina et Irène qui l’attendaient. Son cœur soupirait après sa femme. Les soucis et les fatigues l’avaient depuis quelque temps bannie de ses pensées, et il en sentait du remords, en contemplant sa noble figure, adoucie par la sollicitude qu’inspire un amour infatigable et plein d’anxiété.

— Ô ma douce amie, dit-il, en la serrant tendrement dans ses bras, tes lèvres ne me grondent jamais, mais tes yeux quelquefois ! Nous avons été séparés trop longtemps. De plus beaux jours vont luire pour nous, et j’aurai alors le loisir de te remercier de tous tes soins. Et vous, ma charmante seur, vous me souriez ! ah ! vous avez appris que votre amant est déjà rendu à la liberté par la capitulation de Palestrina ; et que le soleil le trouvera demain à vos pieds. Malgré tous les soucis du jour, j’ai pensé à toi, mon Irène, et je t’ai envoyé un messager pour rendre les couleurs de la joie à cette joue pâlie par le chagrin. Venez, venez, nous allons être encore heureux ! » Et avec cette tendresse domestique qui lui était ordinaire, quand il pouvait échapper à ses tristes pensées, il s’assit auprès des deux personnes les pius chères à son cœur, les mieux accueillies à son foyer.

« Quel bonheur, si nous pouvions avoir beaucoup d’heures comme celle-ci ! balbutiait Nina en se reposant sur le sein de son époux. Cependant, quelquefois je regrette…

— Et moi aussi, interrompit Rienzi, car je lis au fond des pensées de ma femme. Moi aussi quelquefois je regrette que le destin ne nous ait pas placés dans les vallées plutôt que sur les hauteurs de cette vie. Mais cela peut se faire encore ! Que je voie seulement Irène unie à Adrien, Rome fiancée à la Liberté, et alors, Nina, vous et moi, ce me semble, nous pourrons trouver quelque paisible retraite où nous ne parlerons plus des pompes et des triomphes du temps passé, que comme d’un rêve du printemps. Embrasse-moi, ma belle amie. Pourrais-tu vraiment renoncer à ces splendeurs ?

— Volontiers, pour un désert avec toi, Rienzi !

— Laisse-moi réfléchir, reprit-il : N’est-ce point aujourd’hui le 7 octobre ? Oui ! C’est le 7, remarque bien, que mes ennemis ont cédé à mon pouvoir. Sept ! Le nombre désigné par le sort pour m’annoncer bonheur ou malheur ! J’ai régné sept mois comme tribun ; j’ai été sept ans[5] absent comme exilé ; le jour de demain, qui me verra sans un seul ennemi, complète la septième semaine depuis mon retour !

Sept représente aussi le nombre de couronnes que les couvents romains et le conseil de Rome te décernèrent après la cérémonie qui t’a créé chevalier du Saint-Esprit ![6] dit Nina, ajoutant avec la tendresse délicate de l’esprit d’une femme, le souvenir le plus brillant de tous !

— Ce sont autant d’extravagances aux yeux des autres, et vraiment aux yeux de la philosophie, ce n’est pas autre chose, répliqua Rienzi ; mais de tout temps, les présages, les pressentiments, les symboles ont été d’accord avec les événements de ma vie, et j’ai respiré, je crois, un autre air que les autres. La vie est elle-même une énigme, pourquoi donc des énigmes nous étonneraient-elles ? L’avenir. — Quel mystère dans le mot lui-même ! Quand nous aurions vécu tout le long du passé, depuis que le temps existe, notre expérience, plus savante de mille siècles qui ne sont plus, ne pourrait pas nous faire deviner les événements qui attendent le moment où nous allons entrer. Ainsi abandonnés par la raison, faut-il s’étonner que nous ayons recours à l’imagination, sur qui Dieu quelquefois, par les rêves et les symboles, peint l’image des choses futures ! Qui peut avoir le courage de laisser tout l’avenir sans chercher à rien y comprendre et se résigner à s’asseoir là gémissant sous le fardeau du présent ? Non, non, ce que les faux sages appellent fanatisme appartient à la même partie de notre être que l’espérance. L’un et l’autre nous emportent en avant, d’une plage stérile à une mer glorieuse, parce qu’elle est sans limites. L’un et l’autre ne sont rien autre chose qu’une aspiration vers le grand inconnu qui atteste notre immortalité ! L’un et l’autre ont leurs visions et leurs chimères, dont quelques-unes sont fausses, mais d’autres vraies. Point de doute qu’un homme qui devient grand ne s’élève ainsi bien souvent que par une espèce de sorcellerie qu’il renferme en son âme, par l’inspiration d’une pythonisse qui lui prédit qu’il sera grand, et dévoue ainsi sa vie à un effort unique et constant, pour accomplir la prophétie ! Est-ce une folie ! — Ce serait folie si tout s’arrêtait à la tombe ! Mais qui sait si cet élan donné à nos facultés ici bas, souvent pour un bien terrestre qui ne vaut guère, ne doit pas servir, dans les desseins de la Providence, à préparer l’âme ravivée et ennoblie par l’exercice de sa vertu, à quelque haute destinée au delà de la terre ! Qui le sait ? Ce n’est pas moi. — Prions ! »

Tandis que le sénateur était occupé de ces rêveries, Rome, dans ses divers quartiers, offrait des scènes moins édifiantes et moins tranquilles.

Dans la citadelle des Orsini, des lumières couraient de côté et d’autre à travers les grilles de la grande cour. On eût pu voir Angelo Villani sortant à la dérobée par une porte de derrière. Une heure après, la lune était déjà élevée dans le ciel, et vers les ruines du Colisée, des hommes dont le costume annonçait le rang infime, sortaient à pas de loup, deux par deux, des ruelles et des allées ; du sein de ces ruines se glissait encore la figure du fils de Montréal. Plus tard même, la lune va se coucher, — une lueur grisâtre commence à naître à l’Orient, et les portes de Rome, du côté de Saint-Jean de Latran, sont ouvertes ! Villani s’entretient avec les sentinelles. La lune a disparu, les montagnes sont voilées d’une brume triste et glaciale. Villani est devant le palais du Capitole — le seul soldat qui reste en ces lieux ! Où sont donc les deux légions romaines qui devaient garder à la fois la liberté de Rome et son libérateur ?


CHAPITRE DERNIER.

Alali.

C’était le matin du 8 octobre 1534. Rienzi qui se levait de bonne heure, ne pouvait rester dans son lit. « Il est encore de bon matin, » dit-il à Nina dont le bras entourait doucement son cou ; « aucun de mes gens ne semble être éveillé ; mais, ma journée, à moi, commence avant la leur.

— Repose encore, mon Rienzi, tu as besoin de sommeil.

— Non ; je me sens la fièvre, et cette vieille douleur dans le côté me tourmente. J’ai des lettres à écrire.

— Prends-moi pour secrétaire, mon bien-aimé, » dit Nina.

Rienzi se leva avec un sourire affectueux, passa dans le cabinet attenant à sa chambre à cher, et prit son bain comme il en avait l’habitude. Puis il s’habilla, et vint retrouver Nina, qui, déjà revêtue d’une robe flottante, était assise au bureau, prête à remplir ses fonctions de secrétaire bénévole.

« Comme tout est tranquille ! disait Rienzi, comme ces heures matinales sont un prélude frais et délicieux aux travaux pénibles du jour ! »

Ensuite, penché sur l’épaule de sa femme, il lui dicta différentes lettres, interrompant, de temps à autre, cette occupation pour donner cours aux réflexions qui lui passaient par l’esprit.

Voyons, passons maintenant à Annibaldi ! À propos, le jeune Adrien doit revenir nous voir aujourd’hui ; que j’en suis content pour Irène !

— Cette chère sœur, c’est vrai ! elle l’aime…, s’il est possible… comme nous nous aimons.

— Bien, bien ! mais ne perdez pas de vue votre besogne, mon beau scribe. Ah ! qu’est-ce que c’est que ce bruit-là ? J’entends des pas d’homme armé — l’escalier craque, — quelqu’un m’appelle à haute voix. »

Rienzi saisit son épée ! La porte fut ouverte brusquement, violemment, et un homme armé de toutes pièces, apparut dans la chambre.

« Comment ! Qu’est-ce que cela signifie ? » dit Rienzi en se plaçant devant Nina, l’épée nue à la main.

L’intrus leva sa visière, c’était Adrien Colonna.

« Fuyez, Rienzi ! hâtez — vous, Signora ! Grâce à Dieu, je puis encore vous sauver. Après avoir été mis en liberté avec mes gens, par la prise de Palestrina, les souffrances de ma blessure m’ont retenu la nuit dernière à Tivoli. La ville est remplie d’hommes armés,… pas pour ta cause, sénateur. J’ai entendu des rumeurs alarmantes. J’ai résolu de poursuivre ma route, arrivé à Rome, j’ai trouvé les portes de la cité toutes grandes ouvertes !

— Quoi !

— Vos gardes partis… Aussitôt je rencontre une bande des partisans des Savelli. Mes armoiries de famille les ont abusés. J’ai appris qu’à cette heure même, plusieurs de vos ennemis étaient déjà dans l’intérieur de la cité, les autres en marche pour y entrer, le peuple lui-même armé contre vous. Dans les rues plus obscures que je traversais, les attroupements se formaient déjà. On m’a pris pour ton ennemi, et on s’est mis à pousser des acclamations. J’arrive ici, tes sentinelles avaient disparu. La porte secrète en bas est ouverte. Il semble qu’il ne reste pas une âme dans ton palais. Hâtez-vous, fuyez, sauvez-vous ? Où est Irène ?

— Comment ! Le Capitole serait abandonné ! Impossible ! » s’écria Rienzi. Il traverse à grands pas ses appartements jusqu’à l’antichambre où se tenait d’ordinaire sa garde de nuit — cette antichambre était vide ! Il se dépêcha de passer à la chambre de Villani, elle était vide aussi ! Il aurait voulu aller plus loin, mais les portes étaient fermées en dehors, il était évident qu’on lui avait coupé tout moyen de retraite, sauf la porte dérobée qu’on avait laissée ouverte pour faire entrer ses assassins.

Il revint à sa chambre : Nina était déjà allée éveiller et préparer Irène, dont la chambre était située de l’autre côté, dans leur appartement.

« Vite, sénateur ! s’écria Adrien, il est encore temps, je crois. Il nous faut seulement traverser le Tibre. Là j’ai posté mes fidèles gentilshommes et mes Allemands. Un bateau nous attend.

— Écoutez ! interrompit Rienzi, dont les sens avaient acquis depuis peu une vivacité surnaturelle, j’entends une acclamation éloignée, une acclamation qui m’est familière : Vive le peuple ! N’est-ce pas ma devise ? Ce doivent être là des amis !

— Ne t’abuse point, tu n’as plus d’amis dans Rome.

— Chut ! lui dit tout bas Rienzi, sauve Nina, sauve Irène, je ne puis t’accompagner.

— Es-tu fou ?

— Non, mais je n’ai pas peur. D’ailleurs si je vous accompagnais je ne ferais que vous perdre tous. Si on me trouvait avec vous, vous seriez massacrés avec moi, Sans moi vous êtes en sûreté. Oui, même l’épouse et la sœur du sénateur n’ont pas provoqué de vengeance. Sauve-les, noble Colonna ! Cola de Rienzi s’en remet à Dieu seul du soin de son salut. »

Cependant Nina était revenue ; Irène l’accompagnait. On entendait au loin le piétinement régulier… lent… toujours croissant, de la fatale multitude.

« Maintenant, Rienzi… dit Nina, d’un air de gaieté intrépide, en prenant le bras de son mari, tandis qu’Adrien s’était déjà chargé d’emmener Irène.

— Oui, maintenant, Nina ! répliqua Rienzi, nous nous séparons enfin ! Si c’est ma dernière heure qui est venue, je prie Dieu, à ma dernière heure, de te bénir et de le protéger. Car, en vérité, tu as été ma plus douce consolation, prévoyante comme une mère, tendre comme un enfant, le sourire de mon foyer, le… le… »

Rienzi était accablé. Un conflit d’émotions profondes, d’élans de tendresse et de reconnaissance, qu’il ne pouvait exprimer par la parole, oppressait sa poitrine et étouffait sa voix.

Quoi ! s’écria Nina, s’attachant au sein de Rienzi, et écartant sa chevelure de ses yeux pour mieux voir la figure de son époux, qu’il détournait en vain. Nous séparer ! jamais ! Ma place est ici, Rome tout entière ne m’en arrachera pas. »

Adrien, désespéré, lui saisit la main et essaya de l’entraîner dehors.

« Ne me touchez pas, sire ! dit Nina, secouant son bras avec un courroux majestueux, tandis que ses yeux étincelaient comme ceux d’une lionne à qui le chasseur voudrait ravir ses petits. Je suis l’épouse de Cola de Rienzi, le grand sénateur de Rome, et c’est à ses côtés que je veux vivre et mourir !

— Emmenez-la vite, vite ! j’entends la foule s’avancer. »

Irène s’arracha des bras d’Adrien et tomba aux pieds de Rienzi. Elle étreignait ses genoux.

« Viens, mon frère viens ! Pourquoi perdre ces moments précieux, Rome vous défend de rejeter ainsi une vie à laquelle sa propre existence est étroitement unie.

— C’est juste, Irène, Rome et moi nous sommes unis et nous allons nous élever ou tomber ensemble. Pas un mot de plus.

— Vous voulez donc nous perdre tous ! s’écria Adrien, avec une généreuse et impatiente ardeur. Encore quelques minutes, et rien ne peut nous sauver. Imprudent ! Ce n’est pas pour succomber à la fureur d’une populace que vous avez été préservé de tant de périls.

— Je le crois ! dit le sénateur, tandis que sa haute stature semblait se développer avec la grandeur de son âme. Je triompherai encore ! Jamais on n’entendra mes ennemis, jamais on n’entendra la postérité dire que Rienzi abandonna Rome une seconde fois ! Écoutez ! Viva il popolo ! toujours ce cri : Vive le peuple ! qui ne peut effrayer que les tyrans ! Je vais triompher et survivre.

— Et moi avec toi, dit Nina avec fermeté. »

Rienzi s’arrêta un instant, contempla sa femme, la serra passionnément sur son cœur, la couvrit de baisers et reprit : « Nina, je te l’ordonne. Va-t’en !

— Jamais ! »

Il se tut. Ses yeux rencontrèrent la figure d’Irène, baignée de larmes.

« Nous voulons périr avec toi, disait sa sœur, vous seul, Adrien, vous devez nous quitter !

— Comme il vous plaira, dit tristement le chevalier, nous allons tous rester ; et il ne fit plus aucune insistance. »

Il y eut un moment court mais mortel de silence désespéré interrompu seulement par les sanglots convulsifs d’Irène. Le trépignement terrible de la multitude irritée retentissait distinctement. Rienzi paraissait perdu dans ses réflexions ; alors, levant la tête, il dit d’un ton calme : « Vous l’emportez ; je vous rejoins, je veux seulement sauver quelques papiers et je vous suis. Vite, Adrien, sauvez —les, » et il lui montra Nina.

Le jeune Colonna le comprit : il saisit Nina dans sa vigoureuse étreinte ; de son bras gauche il soutenait Irène, à qui la terreur et l’émotion avaient presque ravi l’usage de ses sens. Rienzi le soulagea de son fardeau le plus léger, en prenant sa sœur dans ses bras, et descendit avec elle l’escalier tournant. Nina restait accablée : elle entendait derrière elle le pas de son mari ; c’était assez pour elle, elle ne se retourna qu’une fois pour le remercier d’un regard. Un grand Allemand, revêtu de sa cuirasse, se tenait à la porte. Rienzi plaça Irène inanimée dans les bras du soldat, après avoir embrassé en silence ses joues pâles.

« Vite, monseigneur ! dit l’Allemand, les voilà qui arrivent de tous côtés ! » En disant ces mots il s’élança et descendit avec son fardeau. Adrien le suivit avec Nina ; le sénateur s’arrêta un moment, puis retourna sur ses pas ; il était dans sa chambre avant qu’Adrien se fût aperçu de sa disparition.

Là il se hâta d’arracher de son lit le couvre-pied, l’attacha aux barreaux de la fenêtre, descendit par là sur le balcon au-dessous, à quelques pieds de distance. « Je ne veux pas mourir comme un rat, dit-il, dans le piége qu’on m’a tendu ! Toute la foule, au moins pourra me voir et m’entendre ! »

Ce fut l’ouvrage d’une minute.

Pendant ce temps, Nina n’avait pas fait dix pas qu’elle se vit seule avec Adrien.

« Ah ! Rienzi ! s’écria-t-elle. Où est-il ? Il est parti !

— Rassurez-vous, madame, il est seulement retourné chercher quelques papiers secrets qu’il avait oubliés. Il va nous suivre à l’instant.

— Attendons, alors.

— Madame, dit Adrien en grinçant des dents, n’entendez-vous pas la foule ? Marchons, marchons ! » Et il courut d’un pas plus rapide. Nina se débattait dans ses bras, l’amour lui donnait la force du désespoir. Elle s’arrachę à lui avec un rire sauvage. Elle vole pour retourner au Capitole, mais la porte est fermée ; ses mains tremblantes s’arrêtent un instant autour du ressort. Elle l’ouvre, tire sur elle le lourd verrou pour qu’Adrien ne puisse la suivre. La voilà dans l’escalier, la voilà dans la chambre de Rienzi : il est parti ! Elle vole, en criant son nom, à travers les salles retentissantes. Personne. Elle trouve ouvertes les portes des divers corridors qui conduisaient aux chambres inférieures, mais tout est barré en dehors. Hors d’haleine, haletante, elle revient à sa chambre à coucher. Elle se précipite vers sa fenêtre, elle voit de là comment il est descendu : car son vaillant cœur était digne de comprendre jusqu’à la fin celui de son époux. « Nous sommes séparés, dit-elle : mais au moins nous sommes sous le même toit et notre destin sera le même ! » En poussant ce cri de joie, elle s’affaisse, sur le parquet, avec une résignation muette.

Décidé à ne pas abandonner sans faire un nouvel effort ce couple fidèle et dévoué, Adrien, le généreux Adrien, avait suivi Nina, mais trop tard ; la porte était fermée et résistait à tous ses efforts. Les masses s’avançaient ; il entendit leur cri changer tout à coup ; ce n’était plus : Vive le peuple ! mais : Mort au traître ! Son compagnon était déjà disparu, et, voyant bien qu’il ne pouvait plus veiller que sur le salut d’Irène, il s’en retourna, la mort dans l’âme, descendit d’un pas léger et rapide et courut au bord de la rivière, où un bateau l’attendait avec sa suite.

Le balcon sur lequel Rienzi s’était précipité était celui d’où il avait coutume de parler au peuple ; il communiquait avec une vaste salle consacrée, dans des occasions solennelles, à des fêtes officielles, et, de chaque côté, s’élevaient des tours en saillie, dont les fenêtres grillées donnaient sur le balcon. Une de ces tours était consacrée à l’arsenal, et l’autre contenait la prison de Brettone, le frère de Montréal. Derrière cette tour était la prison générale du Capitole, car alors la prison et le palais formaient un terrible voisinage !

Les croisées de la salle étaient encore ouvertes, et Rienzi y passa du balcon où il était descendu. Tout y attestait encore le banquet de la veille ; le vin qui rougissait le plancher n’était pas encore sec, et des coupes d’or et d’argent brillaient sur les buffets. Il alla droit à l’arsenal, et choisit, entre ces diverses armures, celle qu’il avait portée lui-même, huit ans auparavant, quand il avait chassé les barons des portes de Rome. Il revêtit sa cotte de mailles, ne laissant que sa tête à découvert ; puis, détachant de la muraille le grand gonfanon de Rome, qu’il saisit de sa main droite, il reprit le chemin de la grande salle. Il ne rencontra pas un homme : dans cet immense édifice, excepté les prisonniers et la fidèle Nina, dont il ignorait la présence, le sénateur était seul.

Cependant les mutins avançaient, non plus dans un ordre régulier, à pas mesurés, mais à flots pressés, comme un torrent qui déborde ; les ruelles, les allées, les palais, les cabanes, vomissaient le flot en fureur qui se grossissait à chaque instant. Ils s’avançaient plus courroucés en se voyant plus nombreux, hommes et femmes, enfants cruels et vieillards envieux, dans tout l’appareil terrible de la force physique et de la colère brutale déchaînées sans frein et sans résistance. « Mort au traître ! Mort au tyren ! Mort à celui qui a taxé le peuple ! Mora il traditore che ha fatta la gabella ! Mora ! » Tel était le cri du peuple, tel était le crime du sénateur ! Ils renversèrent les basses palissades du Capitole ; un choc impétueux suffit pour leur livrer ce vaste espace, tout à l’heure si désolé, maintenant envahi par une fourmilière de créatures humaines altérées de sang !

Tout à coup il se fit un silence de mort ; en haut sur le balcon se tenait Rienzi, la tête nue : le soleil du matin illuminait son front majestueux et sa chevelure, blanchie avant le temps, au service de ces masses en délire. Il se tenait debout, il était pâle, mais on ne lisait dans ses traits ni crainte, ni colère, ni menace : l’expression seulement d’une profonde douleur et d’une âme résolue ! Un moment de honte, de crainte respectueuse arrêta la foule.

Il leur montra le gonfanon, brodé de la devise républicaine et des armes de Rome, puis il commença en ces termes :

« Moi aussi je suis Romain, moi aussi je suis citoyen de Rome ; écoutez-moi !

— Ne l’écoutez pas ! Ne l’écoutez pas ! Sa langue trompeuse est un charme qui pourrait nous séduire ! » cria une voix plus forte que la sienne ; et Rienzi reconnut Cecco del Vecchio.

« Ne l’écoutez pas ! À bas le tyran ! » cria une voix plus perçante, plus juvénile, et à côté de l’artisan se tenait Angelo Villani.

« Ne l’écoutez pas ! Mort au bourreau ! » cria une voix rapprochée, et à travers les barreaux du cachot voisin étincelait, à quelques pas de lui, comme l’œil d’un tigre, le regard vindicatif du frère de Montréal.

Alors un mugissement universel s’éleva vers les cieux : « À bas le tyran, à bas celui qui a taxé le peuple ! »

Une grêle de pierres retentit sur la cuirasse du sénateur, mais il ne bougea pas. Pas le moindre changement dans ses traits n’annonçait qu’il eût peur. La confiance qu’il avait dansla puissance merveilleuse de son éloquence, s’il pouvait seulement se faire entendre, lui inspirait encore de l’espérance ; il se tenait recueilli dans ses propres pensées, avec une indignation froide et calme ; mais la crainte qu’on avait de cette même éloquence sur laquelle il comptait était maintenant son plus mortel ennemi. Les meneurs tremblaient qu’on ne l’écoutat, et assurément, dit l’auteur coniemporain de sa biographie, s’il avait seulement pu dire quelques mots, il les aurait fait tous changer d’avis et le coup était manqué.

Les soldats des barons s’étaient déjà mêlés à la foule ; des armes plus meurtrières que les pierres secondaient la fureur des masses ; l’air était obscurci de dards et de flèches ; quand on entendit une voix hurler : « Faites place aux torches ! » Alors on vit briller, malgré les feux éclatants du soleil, des torches ballottées dans la foule, se balançant çà et là au-dessus des têtes de la multitude, comme autant de démons lâchés au travers de la populace ! Et quel repaire de l’enfer vomit jamais des démons semblables à ceux que déchaîne une populace en délire ? On empila à la hâte de la paille, du bois, des litières, autour des grandes portes du Capitole, et la fumée tourbillonna soudain dans les airs, repoussant l’élan précipité des assaillants.

On ne vit plus Rienzi : une flèche lui avait percé la main, cette main droite qui soutenait la bannière de Rome, cette main droite qui avait signé la constitution de la république. Il se déroba à cet assaut en se retirant dans la salle déserte.

Là il s’assit, et versa des larmes ; ce n’étaient pas des larmes de femme, des larmes défaillantes ; c’étaient des larmes inspirées par une émotion sublime, de ces larmes que peut verser un guerrier qui se voit abandonné par ses propres soldats, un patriote qui voit ses concitoyens se précipiter à leur perte ; un père qui voit ses enfants se révolter contre son amour ; voilà les larmes qui coulèrent de ses yeux et soulagèrent són cour, mais en donnant un autre cours à ses sentiments.

« Assez, assez ! dit-il bientôt, en se levant et dédaignant sa faiblesse. J’ai assez risqué, brave, travaillé pour cette race lâche et dégénérée. Je veux maintenant les punir de leur méchanceté, je renonce à un dessein dont ils sont si peu dignes. Que Rome périsse ! Je suis fier de sentir que je suis plus noble que ma patrie. Elle ne méritait point un si grand sacrifice ! »

Animé par ce nouveau sentiment, la mort perdit à ses yeux toute la noblesse qu’il y trouvait d’abord, et il résolut, ne fût-ce que par mépris pour ses ennemis ingrats, ne fût-ce que pour défier leur colère inhumaine, de faire une tentative pour sauver sa vie. Il se dépouilla de ses armes étincelantes ; son adresse, sa dextérité, sa ruse lui revinrent. Sa prompte intelligence passa en revue les chances qui lui restaient pour se déguiser et s’échapper ; il quitta la salle, traversa les chambres basses, réservées aux serviteurs et aux domestiques ; dans une d’elles il trouva un habit de travail grossier, il le revelit, se mit sur la tête quelques tentures, quelques meubles du palais, comme s’il voulait les sauver dans sa fuite, et reprenant ce fantastico riso qu’on lui connaissait autrefois : « Puisque tous les autres amis me délaissent, dit-il, je puis bien dépouiller aussi le vieux Rienzi ! » Et là-dessus il attendit une occasion propice.

Cependant les flammes s’étendaient, avec une rage impitoyable ; la porte extérieure était déjà consumée ; de l’appartement qu’il avait abandonné le feu jaillissait avec des bouffées de fumée ; le bois craquait, le plomb fondait, les portes arrachées de leurs gonds tombaient avec fracas ; l’entrée de cet enfer était ouverte à la multitude, l’orgueilleux Capitole des Césars chancelait déjà tout prêt à tomber en ruines. Le moment était venu ! Rienzi passa par la porte flamboyante, dont le seuil couvrait l’incendie ; il traversa şans blessure la porte du dehors, il était au milieu de la foule. « Il y a furieusement de quoi piller là-dedans, » dit-il aux assistants, en patois romain, cachant sa figure sous son fardeau. « Suso, suso a gliu traditore ! » La populace se précipitait en passant près de lui ; il courait toujours, il gagna le dernier escalier par où l’on descendait en pleine rue, déjà il était à la dernière porte, la liberté et la vie étaient devant lui.

Un soldat (un de ses propres soldats) le saisit, « On ne passe pas ; où vas-tu ?

— Garde à vous, ne laissez pas échapper le sénateur déguisé ! » cria une voix derrière lui (c’était celle de Villani). Le fardeau qui cachait sa tête lui fut arraché. Rienzi était découvert !

« Oui, c’est moi qui suis le sénateur ! dit-il à haute voix. Qui osera toucher au représentant du peuple romain ?

La multitude l’entoura en un moment. Il n’était pas emmené, il était plutôt enlevé, entraîné dans un tourbillon impétueux, emporté à la place du Lion. À la lueur rougeâtre de l’incendie et des flammes, le monstre grisâtre réfléchissait une lugubre clarté, et ce granit sombre et imposant resplendissait comme s’il eût été de feu.

Arrivée là, la foule s’écarta, terrifiée par la grandeur de sa victime. Il était debout, en silence, et tournait la tête autour de lui ; ni son humble costume, ni la terreur du moment, ni le chagrin et l’humiliation de se voir découvert, ne pouvaient rabaisser la majesté de sa physionomie, ni rassurer le courage de ces milliers de gens qui s’attroupaient autour de lui en contemplant ses traits. Tout le Capitole, enveloppé de feu, éclairait d’une affreuse illumination cette immense multitude. Cette splendeur terrible et ces masses compactes s’étendaient dans les perspectives lointaines des rues, jusqu’à ce que la foule eût pour limites les brillants étendards des Colonna, des Orsini, des Savelli ! Ses tyrans véritables arrivaient à grands pas dans ses murs ! À mesure que le son de leurs cors, de leurs trompettes ébranlait de plus près l’air en flammé, la population semblait retrouver son courage. Rienzi se préparait à parler : son premier mot fut comme le signal de son trépas.

« Meurs, tyran ! s’écria Cecco del Vecchio ; et il plongea son poignard dans la poitrine du sénateur.

— Meurs, bourreau de Montréal ! murmura Villani ; voilà le devoir que j’avais à remplir ! » Et il porta le second coup. Puis, en se retirant, il vit l’artisan, dans toute l’ivresse furieuse de sa brutale colère, agitant en l’air son bonnet, criant à haute voix et foulant aux pieds le lion abattu. Le jeune homme le contempla avec un regard de dédain amer et flétrissant ; puis rengaînant son épée et se tournant lentement pour quitter la foule :

« Imbécile, dit-il, misérable imbécile ! Ni eux ni toi vous n’aviez du moins à venger le sang de vos proches. »

On ne fit seulement pas attention à ses paroles ; on ne le vit pas partir ; car en même temps que Rienzi, sans un mot, sans un gémissement, tombait sur le sol, tandis que les flots ondoyants de la multitude s’amoncelaient sur lui, une voix aiguë, perçante, sauvage, se fit entendre au-dessus de toutes ces clameurs. Nina se tenait à la fenêtre du palais ! (la fenêtre de sa chambre nuptiale) à travers les flammes qui éclataient en bas et à l’entour, sa figure et ses bras tendus étaient seuls visibles ! Avant que le son de ce cri saisissant eût encore traversé les airs, un immense fracas annonçait la chute foudroyante de toute cette aile du Capitole, noircie et minée par le feu !

À cette même heure, une barque solitaire glissait rapidement le long du Tibre. Rome était déjà loin ; mais la lugubre splendeur de l’incendie dardait ses rayons réfléchis sur le cristal du fleuve tranquille ; la beauté du paysage passait toute expression ;… la douceur de ce tableau défiait à la fois l’art du peintre et l’inspiration du poëte à la vue de ce soleil radieux, qui frémissait sur l’herbe ondoyante et répandait un calme attendrissant sur les flots dorés du fleuve.

Les yeux d’Adrien étaient dirigés vers les tours du Capitole, que les flammes faisaient reconnaître au milieu des clochers et des dômes d’alentour ; évanouie dans les bras de son protecteur, Irène heureusement ne connaissait pas même toutes les horreurs auxquelles elle venait d’échapper.

« Ils n’oseront pas, ils n’oseront pas, disait le brave Colonna, toucher à un cheveu de cette tête sacrée ! Si Rienzi succombe, les libertés de Rome succombent à jamais ! Semblable à ces tours superbes qui dominent les flammes, lui aussi, l’orgueil et le plus bel ornement de Rome, il surmontera les dangers du moment. Voyez ! toujours intact au milieu de cet élément en fureur, le Capitole lui-même est l’emblème de Rienzi ! »

À peine avait-il dit ces mots, qu’un vaste nuage de fumée recouvrit au loin l’incendie ; un fracas sourd (amorti par la distance) parvint à ses oreilles, et un moment après, les tours qu’il contemplait avaient disparu de la scène ; un embrasement immense et triste s’élança victorieux dans les airs, comme pour faire de Rome tout entière le bûcher funéraire du dernier tribun romain !

FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
  1. C’est probablement ce même Annibaldi qui fut tué plus tard dans une escarmouche. Pétrarque loue sa valeur et déplore sa destinée.
  2. Vita di Cola di Rienzi, liv. II, chap. XXII.
  3. La célébrité militaire et les audacieux exploits de Montréal sont confirmés par toutes les autorités en Italie. Un de ces auteurs déclare que, depuis César, l’italie n’avait jamais connu un aussi grand capitaine. Le biographe de Rienzi, oubliant tous les méfaits du brillantet chevaleresque bandit, ne semble être animé que de pitié pour son sort. Il nous apprend, même, qu’à Tivoli, un de ses serviteurs (peut-être notre ami Rodolphe de Saxe) à la nouvelle de sa mort, expira de douleur le lendemain.
  4. Vita di Cola di Rienzi, liv. II, chap. 23.
  5. Il y a eu l’intervalle d’une année entre la mise en liberté de Rienzi à Avignon et sa rentrée triomphale à Rome ; cette année se passa principalement dans la campagne d’Albornoz.
  6. Cette superstition avait pour excuse d’étranges coïncidences historiques ; et le nombre 7 était pour Rienzi ce que le 3 septembre fut pour Cromwell. La cérémonie des sept couronnes qu’il reçut après avoir été fait chevalier, cérémonie dont la nature a été jugée par des auteurs récents avec une ignorance ridicule, était surtout, en réalité, un don religieux et figuratif (symbole des grâces du Saint-Esprit) conféré par les abbés des couvents, et la partie politique de cette cérémonie avait un caractère républicain et non pas monarchique.