Rinconète et Cortadillo

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Traduction par Louis Viardot .
J.J. Dubochet et cie. (pp. 70-125).



RINCONÈTE ET CORTADILLO


Un jour des plus chauds de l’été, se rencontrèrent par hasard à l’hôtellerie du Molinillo, qui est au bout de la fameuse plaine d’Alcudia, quand nous allons de la Castille à L’Andalousie, deux jeunes garçons de quatorze à quinze ans. Ni l’un ni l’autre n’en avait plus de dix-sept ; tous deux de bonne mine, mais décousus, déchirés, en guenilles. De manteaux, ils n’en avaient pas ; leurs culottes étaient en toile et leurs bas en chair. Il est vrai que les écoliers relevaient leur toilette, car ceux de l’un étaient des sandales de corde[1] aussi usées que trainées, et ceux de l’autre sans semelles, de manière qu’ils lui servaient plutôt d’entraves que de souliers. L’un avait sur sa tête une montera[2] verte de chasseur ; l’autre, un chapeau sans ganse, bas de forme et large d’ailes. L’un portait sur le dos, et rattachée devant la poitrine, une chemise couleur de peau de chamois, toute roulée dans une manche ; l’autre avait les épaules libres et sans bissac ; mais on lui voyait sur l’estomac un énorme paquet que l’on sut depuis être un collet, de ceux qu’on appelle wallonnes empesées, lequel était empesé de graisse, et si effilé par les déchirures qu’il semblait un paquet de charpie. Dans ce collet était roulé et précieusement conservé un jeu de cartes de figure ovale, car, à force de servir, leurs coins s’étaient usés, et, pour les faire durer davantage, on les avait écorniflées et mises en cet état. Tous deux étaient brûlés du soleil, avec les ongles bordés de noir, et les mains peu nettes. L’un avait au côté un demi-estoc, l’autre tenait un couteau à manche de bois jaune, de ceux qu’on appelle couteaux de vachers.

Ces deux gaillards vinrent passer la sieste sous le porche ou auvent qu’il y a d’habitude à l’entrée d’une hôtellerie, et s’étant assis en face l’un de l’autre, celui qui semblait le plus âgé dit au plus jeune : « De quelle terre[3] est votre grâce, seigneur gentilhomme, et de quel côté portez-vous vos pas ? — Ma terre, seigneur chevalier, répondit l’interrogé, je ne la connais point, ni pas davantage en quel lieu je me dirige. — Eh bien ! par ma foi, reprit l’aîné, votre grâce ne me semble pas venir du ciel, et comme cet endroit-ci n’est pas fait pour qu’on s’y fixe, il faut à toute force que vous alliez ailleurs. — Cela est vrai, répliqua le cadet, et pourtant j’ai dit la vérité en tout ce que j’ai dis. En effet, mon pays n’est plus le mien, puisque je n’y ai plus qu’un père qui ne me regarde pas comme son enfant, et une belle-mère qui me traite en beau-fils. Quant à mon chemin, je vais à l’aventure, et je m’arrêterai où je trouverai quelqu’un qui me donne de quoi passer cette misérable vie. — Est-ce que votre grâce sait quelque métier ? demanda le plus grand. — Je n’en sais autre, répondit le plus petit, sinon que je cours comme un lièvre, que je saute comme une chèvre, et que je découpe au ciseau fort délicatement. — Tout cela est très-bon, très-utile et très-avantageux, reprit le grand, car il se trouvera bien un sacristain qui donnera à votre grâce le pain d’offrande de la Toussaint pour qu’au jeudi de la semaine sainte vous lui découpiez des fleurons de papier pour le Monument[4]. — Ce n’est pas ainsi que je découpe, répliqua le petit ; mon père, par la miséricorde du Ciel, est tailleur et chaussetier ; il m’a appris à découper de ces sortes de guêtres qui couvrent le devant de la jambe et l’avant-pied, et qu’on appelle de leur nom propre polaïnas. Je les coupe si bien, que je pourrais, en toute vérité, me faire examiner pour la maîtrise, si ma méchante étoile ne me laissait méconnu dans un coin. — Tout cela, et plus encore, arrive aux gens capables, répondit le grand, et j’ai toujours ouï dire que les beaux talents sont le plus tôt perdus. Mais votre grâce est d’âge à corriger sa mauvaise fortune. Toutefois, si je ne me trompe, et si votre œil ne ment pas, votre grâce a d’autres qualités secrètes, qu’elle ne veut pas déclarer. — Oui, j’en ai, répliqua le petit ; mais elles ne sont pas de nature à se révéler publiquement, comme votre grâce l’a parfaitement observé. — Eh bien ! repartit le grand, je puis vous assurer que je suis un des garçons les plus discrets qui se puissent trouver loin à la ronde. Pour obliger votre grâce à m’ouvrir son cœur, et à s’en reposer sur moi, je veux d’abord lui ouvrir le mien ; j’imagine, en effet, que ce n’est pas sans mystère que le sort nous a réunis en cet endroit, et je pense que nous devons être amis intimes, depuis ce jour jusqu’au dernier de notre vie.

« Moi, seigneur Hidalgo, je suis natif de la Fuenfrida, lieu fort connu, et célèbre par les illustres voyageurs qui le traversent continuellement. Mon nom est Pedro del Rincon[5] ; mon père est homme de qualité, puisqu’il est ministre de la sainte-croisade, je veux dire qu’il est buldero, ou colporteur de bulles, comme dit le vulgaire[6]. Je le servis quelque temps dans le métier, et fis si bien le compère que je ne m’en laisserais pas revendre, pour débiter des bulles, à celui qui se piquerait de mieux s’en tirer. Mais un jour, ayant pris goût à l’argent des bulles plus qu’aux bulles elles-mêmes, je pris un sac d’écus dans mes bras, et tombai, toujours le portant, au beau milieu de Madrid. Là, avec les facilités qu’on y trouve d’ordinaire, en peu de jours je tirai les entrailles du ventre de mon sac, et le laissai plié en plus de doubles qu’un mouchoir de nouveau marié. Celui qui était chargé de l’argent courut après moi ; on m’arrêta, je ne trouvai pas grande faveur ; cependant, voyant mon jeune âge, ces messieurs se contentèrent de me faire approcher du poteau, puis émoucher quelque peu les épaules, et de m’exiler pour quatre ans de la capitale. Je pris patience, je pliai les reins pour recevoir la volée correctionnelle, et me hâtai tellement d’exécuter la sentence d’exil, que je n’eus pas le temps de chercher une monture. J’ai pris de mes nippes ce que j’en pouvais emporter, et ce qui me parut le plus nécessaire, entre autres ces cartes (en même temps il montra celles qu’on a dit qu’il portait dans son collet), avec lesquelles, en jouant au vingt-et-un, j’ai gagné ma vie, par les hôtelleries et les auberges qu’on trouve de Madrid jusqu’ici. Bien que votre grâce les voie si sales et si maltraitées, elles ont, pour celui qui sait s’en servir, une vertu merveilleuse : c’est qu’on ne coupe pas sans laisser un as par-dessous. Si votre grâce est versée dans la connaissance de ce jeu, vous verrez quel avantage c’est de savoir qu’on a sûrement un as pour la première carte, lequel peut servir tantôt d’un point, tantôt de onze. Avec cet avantage, quand le vingt-et-un est engagé, l’argent reste à la maison. Outre cela, j’ai appris du cuisinier d’un certain ambassadeur certains tours de quinela et de lansquenet, et, de même que votre grâce peut être examinée pour la coupe de ses guêtres, moi je puis me faire recevoir maître dans la science académique. Avec cela, je suis sûr de ne pas mourir de faim, car je n’arriverais qu’à une ferme isolée qu’il se trouverait bien quelqu’un pour passer un moment a jouer. Nous n’avons qu’à en faire nous deux l’expérience. Tendons le filet, et voyons s’il n’y tombera pas quelque oiseau, des muletiers qui sont ici ; je veux dire que nous jouions ensemble au vingt-et-un, comme si c’était tout de bon ; et si quelqu’un veut faire le troisième, il sera le premier à laisser la pécune. ― Très-volontiers, dit l’autre aussitôt ; et je tiens à grande faveur celle que votre grâce m’a faite en me racontant sa vie. Vous m’avez obligé à ne pas vous cacher la mienne, et, pour la dire en peu de mots, la voici :

« Je suis né à Pedroso, village situé entre Salamanque et Medina del Campo. Mon père est tailleur ; il m’apprit son métier, et de la coupe au ciseau, mon bon naturel aidant, je vins à couper les bourses. La vie mesquine du village m’ennuya, ainsi que les mauvais traitements de ma belle-mère. Je quittai le pays et vins à Tolède exercer mon état, où j’ai fait des merveilles, car il n’y a ni reliquaire pendu aux coiffes, ni poches si bien cachées que mes doigts ne visitent et que mes ciseaux ne coupent, les gardât-on avec des yeux d’Argus. En quatre mois que je restai dans cette ville, je ne fus ni pris entre deux portes, ni réveillé en sursaut, ni poursuivi de recors, ni dépisté de mouchards. A la vérité, il y a huit jours qu’un espion double[7] fit part de mon habileté au corrégidor, lequel, enchanté de mes petits talents, aurait désiré me voir en personne. Mais moi, qui suis trop humble pour vouloir fréquenter de si graves personnages, je tâchai de ne pas le rencontrer, et pour cela, je sortis de la ville si précipitamment que je n’eus pas le temps de m’accommoder d’une monture, ni d’un carrosse de retour, ni même d’une charrette. — Effacez cela, reprit Rincon, et puisque nous nous connaissons déjà, il est fort inutile de faire les fiers. Confessons tout bonnement que nous n’avons ni sou ni maille, et pas même de souliers. — J’y consens, répondit Diego Cortado[8] (ainsi dit s’appeler le plus jeune), et puisque notre amitié, comme l’a très-bien dit votre grâce, seigneur Rincon, doit être éternelle, commençons à la consacrer par de saintes cérémonies. » Alors, se levant tous deux, Cortado embrassa Rincon, et Rincon Cortado avec tendresse et effusion ; puis, ils se mirent à jouer au vingt-et-un, avec les cartes ci-dessus dépeintes, quittes de droits de gabelle[9] mais non de graisse et de malice, et au bout de quelques parties, Cortado tournait aussi bien l’as que son maître Rincon.

En ce moment, un muletier se mit sur la porte pour prendre le frais, et leur demanda de jouer en troisième. Ils accueillirent très-volontiers sa proposition, et en moins d’une demi-heure, ils lui gagnèrent douze réaux et vingt-deux maravédis. C’était comme s’ils lui eussent donné douze coups de lance à travers le corps, et vingt-deux mille désespoirs. Le muletier croyant, à les voir si jeunes, qu’ils ne sauraient pas bien le défendre, voulut leur reprendre son argent ; mais les deux gaillards, mettant à la main, l’un son demi-estoc, l’autre son couteau à manche de bois, lui donnèrent si fort à faire, que le muletier, si ses compagnons ne fussent venus au bruit, eût passé un mauvais quart d’heure. Au même instant, passait par hasard sur le chemin une troupe de voyageurs à cheval, lesquels allaient faire la sieste à l’hôtellerie de l’Alcalde, qui est à une demi-lieue plus loin. Ceux-ci, voyant la bataille du muletier contre les deux petits garçons, les séparèrent, et dirent aux derniers que si, par hasard, ils allaient à Séville, ils n’avaient qu’à s’en venir avec eux. « Nous y allons justement, dit Rincon, et nous servirons vos grâces en tout ce qu’il leur plaira de nous commander. » Puis, sans plus d’hésitation, ils se mirent à sauter devant les mules, et s’en allèrent avec les voyageurs, laissant le muletier dépouillé et furieux, et l’hôtesse très-édifiée de la bonne éducation des deux vauriens, dont elle avait entendu tout l’entretien sans qu’ils s’en aperçussent. Quand elle rapporta au muletier qu’elle leur avait ouï dire que leurs cartes étaient fausses, le malheureux s’arrachait la barbe, et voulait courir après eux à l’autre hôtellerie pour rattraper son bien. C’était, disait-il, un mortel affront, une aventure déshonorante, que deux polissons eussent trompé un homme de sa taille et de son âge. Mais ses compagnons le retinrent, et lui conseillèrent de ne point aller à leur poursuite, ne fût-ce que pour ne pas publier sa maladresse et sa niaiserie. Enfin, ils lui donnèrent de telles raisons, que, sans le consoler pourtant, ils l’obligèrent à rester tranquille.

Cependant, Cortado et Rincon mirent tant de zèle à servir les voyageurs, que ceux-ci les prenaient en croupe presque tout le long du chemin ; et, bien que plusieurs occasions s’offrissent aux deux amis de palper les valises de leurs maîtres de rencontre, ils ne les mirent pas à profit, afin de ne pas perdre l’occasion, meilleure encore, de faire le voyage de Séville, où ils avaient grande envie de se voir arrivés. Néanmoins, lorsqu’ils entrèrent dans la ville, à l’heure de l'angelus, et par la porte de la Douane, à cause de la visite et des droits à payer, Cortado ne put se contenir, ni s’empêcher de fendre une valise que portait en croupe un Français de la compagnie. Avec son couteau jaune, il fit à cette valise une si large et si profonde blessure, qu’on lui voyait manifestement les entrailles. Il en tira fort subtilement deux bonnes chemises, une montre solaire et un livre de poche : toutes choses dont la vue ne l’enchanta pas beaucoup. Pensant que, puisque le Français portait cette valise en croupe, il devait l’avoir remplie d’objets plus pesants que ces prises légères, ils auraient bien voulu y remettre la main : mais ils n’osèrent pas, imaginant qu’on se serait aperçu du dommage, et qu’on aurait mis le reste en sûreté. Ils avaient pris congé, avant de faire leur coup, de ceux qui les avaient nourris jusque-là, et le lendemain, ayant vendu les deux chemises au marché de friperie qui se tient à la porte de l’Arsenal, ils en tirèrent vingt réaux.

Cela fait, ils s’en allèrent voir la ville. La grandeur et la somptuosité de sa cathédrale les étonnèrent, ainsi que l’immense concours de gens travaillant au port, car c’était le temps du chargement des flottes. Il y avait sur le fleuve six galères, dont la vue les fit soupirer, et craindre même le jour où leurs fautes les y feraient prendre domicile pour le reste de leur vie. Ils aperçurent aussi les nombreux portefaix qui allaient et venaient dans ces parages. Ils s’informèrent auprès de l’un d’eux de ce qu’était ce métier, si l’on y avait beaucoup de travail, et ce qu’on y pouvait gagner. Un portefaix asturien, auquel ils adressaient ces questions, leur répondit que le métier était fort doux. qu’on n’y avait point à payer de gabelle, que souvent il s’en tirait, au bout de la journée, avec cinq ou six réaux de profit, qu’avec cela il mangeait, buvait, s’amusait comme un roi, sans avoir besoin de chercher un maître à qui donner des garanties, et sûr de diner quand il lui plaisait, car on trouvait à manger à toute heure dans le plus chétif cabaret de toute la ville, où il y en a tant et de si bons. La relation de l’Asturien ne déplut pas aux deux amis, ni le métier non plus, car il leur sembla que ce métier leur allait comme au moule pour pouvoir se livrer au leur en toute sécurité, à cause des facilités qu’il offrait d’entrer dans toutes les maisons. Ils résolurent aussitôt d’acheter les ustensiles nécessaires à l’exercice du métier, puisqu’ils pouvaient l’exercer sans examen. Ils demandèrent à l’Asturien ce qu’il fallait acheter. L’autre répondit qu’il leur suffirait d’avoir chacun un sac de toile, petit et propre, et trois cabas ou paniers de jonc, deux grands et un petit, pour y répartir la viande, le poisson et les fruits, tandis qu’on mettait le pain dans le sac. Il les conduisit où se vendaient ces objets, et de l’argent qu’a vait produit la défroque du Français, ils achetèrent tout leur bagage. Au bout de deux heures, ils auraient pu être gradués dans ce nouveau métier, tant ils portaient galamment et sans embarras les paniers et le sac. Leur guide les instruisit des endroits où ils devaient se tenir : le matin, à la boucherie et au marché San-Salvador ; les jours maigres, à la poissonnerie ; toutes les après-midi sur le quai, et les jeudis à la foire.

Ils retinrent bien par cœur toute cette leçon, et le lendemain, de grand matin, ils se plantèrent au milieu de la place San-Salvador. À peine furent-ils arrivés là, qu’ils se virent entourés par d’autres portefaix qui reconnurent aisément, à ce que les paniers et les sacs étaient tout neufs, que c’étaient deux apprentis dans le métier. Aux mille questions qui leur furent adressées, ceux-ci répondirent avec justesse et complaisance. Sur ces entrefaites, arrivèrent une espèce d’étudiant et un soldat, qui furent alléchés par la propreté des paniers neufs que portaient les deux novices. L’étudiant appela Cortado, et le soldat Rincon. « Que ce soit au nom de Dieu[10], dirent-ils tous deux à la fois ; — et que le métier tourne bien, ajouta Rincon, car votre grâce m’étrenne, mon bon seigneur. — L’étrenne ne sera pas mauvaise, répondit le soldat ; hier, au jeu, j’étais en veine, et je suis amoureux, de façon qu’aujourd’hui je régale d’un festin les amies de ma dame. — Eh bien ! reprit Rincon, que votre grâce me charge à sa fantaisie. J’ai des forces et du courage pour emporter sur mon dos tout ce marché. Et même, s’il est besoin que j’aide à la cuisine, je le ferai de très-bon cœur. » Le soldat fut charmé de la bonne grâce du jeune homme. « Si tu veux me servir, lui dit-il, je te tirerai de ce pauvre et bas métier. — Comme c’est le premier jour que je l’exerce, répondit Rincon, je ne veux pas le quitter sitôt, avant de voir au moins ce qu’il a de bon et de mauvais ; mais, dès que j’en aurai assez, je vous donne ma parole de vous servir par préférence à un chanoine. » Le soldat se mit à rire, le chargea de provisions, et lui montra la maison de sa dame, pour que Rincon la connût désormais, et qu’il n’eût plus besoin de l’accompagner, lorsqu’il l’y enverrait une autre fois. Rincon promit zèle et fidélité. Il reçut trois cuartos[11] du soldat, et revint d’un vol au marché, pour ne pas perdre une autre occasion. L’Asturien lui avait aussi recommandé cette diligence, et l’avait de plus averti que, lorsqu’il porterait du menu poisson, comme des goujons, des sardines ou des carrelets, il pouvait bien en prendre quelques-uns et en avoir l’étrenne, ne fût-ce que pour la dépense du jour ; mais que cela devait se faire avec beaucoup de prudence et de sagacité, afin de ne pas perdre la confiance, chose qui importait le plus dans ce métier-là.

Quelque hâte que mit Rincon à revenir, il trouva déja Cortado à son poste. Celui-ci s’approcha de son camarade, et lui demanda comment la chance lui avait tourné. Rincon ouvrit la main, et montra les trois cuartos. Cortado mit la sienne dans son sein, et en tira une bourse, qui paraissait avoir été de fil d’ambre dans les temps passés. Elle était passablement enflée. « C’est avec cette bourse, dit Cortado. que m’a payé sa révérence l’étudiant, et avec ces deux cuartos de plus. Prenez-la, vous, Rincon, crainte de ce qui peut arriver. » A peine la lui avait-il secrètement glissée dans la main, que voici l’étudiant qui arrive, suant, haletant, mortellement troublé. Celui-ci n’eut pas plutôt aperçu Cortado qu’il lui demanda s’il avait vu, par hasard, une bourse de telles et telles enseignes, qui avait disparu avec quinze écus d’or en or, trois doubles réaux, et tant de maravédis en menue monnaie. « Me l’auriez-vous prise, ajouta-t-il, pendant que j’achetais avec vous par le marché ? » Cortado répondit avec un sang-froid merveilleux, sans se troubler, sans changer de visage : « Ce que je puis dire de cette bourse, c’est qu’elle ne doit pas être perdue, à moins, pourtant, que votre grâce ne l’ait mise en de mauvaises mains. — C’est cela même, pécheur que je suis ! répliqua l’étudiant ; il faut bien que je l’aie mise en de mauvaises mains, puisqu’on me l’a volée. — J’en dis tout autant, reprit Cortado ; mais il y a remède à tout, si ce n’est à la mort. Ce que votre grâce a de mieux à faire, c’est d’abord de prendre patience, car de moins Dieu nous a faits, et après un jour en vient un autre, et quand l’un donne l’autre prend ; il pourrait donc se faire qu’avec le temps, celui qui a pris la bourse vînt à se repentir, et la rendît à votre grâce avec les intérêts. — Des intérêts nous lui ferions bien grâce, répondit l’étudiant. —  D’ailleurs, continua Cortado, il y a des lettres d’excommunication[12] ; il y a aussi la bonne diligence, qui est mère de la bonne fortune. À la vérité, je ne voudrais pas être le filou de la bourse, car si votre grâce a reçu quelqu’un des ordres sacrés, il me semblerait que j’ai commis un inceste ou un grand sacrilège. — Comment donc, s’il a commis un sacrilège ! s’écria le plaintif étudiant. Bien que je ne sois pas prêtre, mais seulement sacristain de religieuses, l’argent de la bourse était le tiers du revenu d’une chapellenie que m’avait chargé de toucher un prêtre de mes amis. C’est de l’argent béni et sacré. — Que le filou mange son péché avec son pain, reprit alors Rincon ; je ne me fais pas sa caution. Il y a un jour du jugement dernier, où tout s’en ira, comme on dit, dans la lessive ; alors on verra quel est l’audacieux qui a osé prendre, voler et filouter le tiers du revenu de la chapellenie. Mais, dites-moi, je vous prie, seigneur sacristain, combien cette chapellenie rend-elle par année ? — Que le diable vous emporte ! s’écria l’étudiant étouffant de colère : est-ce que je suis en état de vous dire ce qu’elle rend ? Dites-moi, frère, si vous savez quelque chose ; sinon, que Dieu vous conserve,. le veux faire publier ma bourse. — C’est un moyen qui ne me semble pas mauvais, reprit Cortado. Mais que votre grâce prenne garde à bien donner le signalement de la bourse, à indiquer bien ponctuellement l’argent qu’elle renferme. Si vous vous trompez d’une obole, la bourse ne paraîtra plus d’ici à la fin du monde. C’est ce que je vous donne pour article de foi. — Quant à cela, il n’y a rien à craindre, répondit le sacristain. Je me souviens mieux du compte de l’argent que de sonner les cloches, et je ne me tromperai pas d’un atome. »

Ce disant, il tira de sa poche un mouchoir orné de grosse dentelle, pour essuyer la sueur qui lui coulait du visage comme d’un alambic. A peine Cortado eut-il vu ce mouchoir qu’il le marqua pour sien. Quand le sacristain s’en fut allé, Cortado le suivit, l’atteignit sur les marches de l’église, où il l’appela et le prit à part ; là, il se mit a lui dire tant de balivernes, tant de gausseries, à propos du vol de la bourse, lui donnant de bonnes espérances, sans jamais finir un propos commencé, que le pauvre sacristain l’écoutait bouche ouverte ; et comme il ne comprenait pas ce que l’autre lui disait, il le faisait recommencer deux ou trois fois la même chose. Cortado, cependant, le regardait fixement au visage, et n’ôtait pas les yeux de ses yeux. Le sacristain le regardait de la même manière, attentif et, comme on dit, pendu à ses paroles. Cet état d’extase permit à Cortado de finir sa tâche ; il lui enleva subtilement le mouchoir de la poche, et, prenant congé du pauvre diable, il lui dit de faire tout son possible pour venir le retrouver le tantôt au même endroit, parce qu’il soupçonnait qu’un certain garçon du même état et de la même taille que lui, un peu voleur de son métier, avait pris la bourse, et qu’il s’obligeait a tirer la chose au clair, en quelques ou en plusieurs jours.

Le sacristain, tant soit peu consolé par cette assurance, quitta Cortado, lequel vint retrouver Rincon, qui avait tout vu de quelques pas à l’écart. Un peu plus loin se tenait un autre portefaix, qui vit aussi tout ce qui s’était passé, et au moment où Cortado donnait le mouchoir à Rincon, il s’approcha d’eux. « Dites-moi, seigneurs galants, vos grâces sont-elles ou non de mauvaise entrée ? – Nous n’entendons pas ce que cela veut dire, seigneur galant, répondit Rincon. – Comment, vous n’y êtes pas, seigneurs Murciens[13] ? répliqua l’autre. – Nous ne sommes ni de Murcie, ni de Teba, reprit Cortado. Si vous avez autre chose à dire, dites-la ; sinon, que Dieu vous conduise ! – Ah ! vous n’entendez pas la chose ! dit le portefaix. Eh bien ! je vais vous la faire entendre, et même vous la faire boire avec une cuillère d’argent. Je demande à vos grâces si vous êtes voleurs ; et je ne sais pourquoi je vous en fais la question, puisque je vois bien que vous l’êtes. Mais, dites-moi, comment n’êtes-vous point passé à la douane du seigneur Monipodio ? – Tiens, dit Rincon, est-ce qu’on paie dans ce pays patente de voleur, seigneur galant ? – Si l’on ne paie patente, répondit le portefaix, du moins on passe la visite devant le seigneur Monipodio, qui est le père à tous, le maître et le protecteur. Je vous conseille donc de venir avec moi lui rendre obéissance ; sinon, ne vous avisez pas de voler sans sa permission ; il vous en cuirait. – J’avais pensé, reprit Cortado, que le métier de voleur était un état libre, quitte d’octrois et de gabelle, et que, si l’on a des droits à payer, c’est sous le cautionnement de la gorge et des épaules. Mais, puisqu’il en est ainsi, et que chaque pays a sa coutume, obéissons à celle de celui-ci. Puisque c’est le premier pays du monde, la coutume en sera la plus sage. Ainsi votre grâce peut nous conduire auprès de ce gentilhomme dont il est question. Je me figure déjà, d’après ce que j’ai ouï dire, qu’il est fort considéré, fort généreux, et de plus fort habile dans le métier. — Comment donc ! s’écria le portefaix, s’il est considéré, habile et propre à l’emploi ! C’est au point que, depuis quatre ans qu’il est chargé d’être notre supérieur et notre père, il n’y a que quatre de nous qui aient souffert au finibus terrœ, une trentaine à la main chaude, et soixante-deux aux gurapes[14]. — En vérité, seigneur, interrompit Rincon, nous entendons ces mots comme le grec. — Commençons par marcher, reprit le portefaix ; en chemin, je vous les expliquerai, ainsi que plusieurs autres dont la connaissance vous est aussi nécessaire que le pain à la bouche. » En effet, il leur dit et leur expliqua successivement d’autres noms et paroles de ce qu’ils appellent l’argot[15], pendant le cours de leur entretien, qui ne fut pas bref, car le chemin était long.

Pendant le trajet, Rincon dit à leur guide : « Êtes- vous, par hasard, voleur ? — Oui, répondit l’autre, pour servir Dieu et les honnêtes gens, bien que je ne compte point parmi les plus versés dans la pratique, car je suis encore dans l’année du noviciat. — C’est pour moi une chose nouvelle, reprit Cortado, qu’il y ait des voleurs au monde pour servir Dieu et les honnêtes gens. — Quant à moi, répondit le portefaix, je ne me mêle point de théologie. Ce que je sais, c’est que chacun dans son métier peut fort bien louer Dieu, surtout d’après l’ordre qu’en a donné Monipodio à tous ses filleuls. — Sans doute, ajouta Rincon, cet ordre doit être saint et édifiant, puisqu’il fait que les voleurs servent Dieu. — Il est si saint et si édifiant, répliqua le portefaix, que je doute qu’on puisse jamais en établir un meilleur dans notre métier. Monipodio nous a donné l’ordre de prélever, sur tout ce que nous volons, quelque aumône pour l’huile de la lampe d’une très-dévote image qui est dans cette ville. Et en vérité, nous avons vu de grandes choses à la faveur de cet ordre. Ces jours passés, on a donné trois angoisses à un cuatrero qui avait murcié deux braillards, et, bien qu’il fût chétif et fiévreux, il les a souffertes sans chanter, comme si ce n’eût rien été du tout. Nous autres du métier, nous avons attribué cette constance à sa bonne dévotion, car ses forces n’étaient pas de taille à tenir bon contre le premier crac du bourreau. Et maintenant, comme je sais que vous allez me questionner sur quelques-uns des mots que j’ai dits, je veux me guérir en santé, et vous les expliquer avant que vous me le demandiez. Que vos grâces sachent donc que cuatrero est un voleur de bétail, angoisses la question, braillards les ânes, parlant par respect, chanter avouer le vol, et premier crac le premier tour de corde que donne le bourreau. Nous faisons plus ; nous récitons notre chapelet en le divisant pour la semaine ; plusieurs d’entre nous ne volent pas le vendredi, et le samedi, nous ne faisons la conversation avec aucune femme du nom de Marie. — Tout cela me semble d’or, s’écria Cortado. Mais, dites-moi, je vous prie, fait-on quelque restitution, ou quelque autre pénitence de plus que celle-là ? — Quant à restituer, répondit le portefaix, il ne faut pas en parler, car c’est chose impossible, à cause des nombreuses parts qu’on fait des objets volés, de façon que chacun des agents et contractants ait la sienne. Ainsi, le premier voleur ne peut rien restituer. D’ailleurs il n’y a personne pour nous commander cette démarche, car nous ne nous confessons jamais. Si l’on publie des lettres d’excommunication, elles n’arrivent jamais à notre connaissance, parce que jamais nous n’allons à l’église pendant qu’on les lit, à moins que ce ne soit les jours de jubilé, à cause des profits que nous offre le concours de tant de monde. — Et seulement avec ce qu’ils font là, reprit Cortado, ces messieurs disent que leur vie est sainte et bonne ? — Et qu’a-t-elle donc de mauvais ? répliqua le portefaix. N’est-il pas pire d’être hérétique, ou renégat, ou de tuer père et mère, ou d’être solomite ? — Votre grâce veut dire sodomiste, interrompit Rincon. — Justement, reprit le portefaix. — Tout cela ne vaut rien, ajouta Cortado ; mais puisque notre étoile a voulu que nous entrassions dans cette confrérie, que votre grâce allonge un peu le pas, je meurs d’envie de me rencontrer avec le seigneur Monipodio, auquel on attribue tant de vertus. — Votre désir sera bientôt rempli, répondit le portefaix ; d’ici l’on aperçoit sa maison. Que vos grâces demeurent à la porte ; j’entrerai pour voir s’il est libre, car voici les heures où il a coutume de donner audience. — Que ce soit à la bonne, » repartit Rincon. Le portefaix, prenant un peu les devants, entra dans une maison, non des plus somptueuses, mais, au contraire, de fort mauvaise apparence. Les deux amis restèrent à la porte en attendant. L’autre revint bientôt, les appela et les introduisit. Leur guide les fit attendre encore dans une petite cour[16] carrelée en briques, si propre, si bien frottée, qu’elle semblait enduite du carmin le plus pur. D’un côté, était un banc à trois jambes ; en face, une cruche ébréchée avec un pot dessus, en aussi bon état que la cruche ; d’un autre côté, était jetée une natte de jonc, et, au milieu, se dressait un pot de basilic. Les nouveaux venus examinaient attentivement le mobilier de la maison pendant que le seigneur Monipodio descendait à leur rencontre. Voyant qu’il tardait à venir, Rincon se risqua à entrer dans l’une des deux petites salles basses qui donnaient sur la cour. Il y vit deux fleurets et deux boucliers de liége, pendus à quatre clous, un grand coffre, sans couvercle ni rien qui le bouchât, et trois autres nattes de jonc étendues par terre. Sur la muraille en face, était collée une image de Notre-Dame, de ces grossières estampes ; un peu au-dessous, était suspendu un petit panier de paille, à côté d’une cuvette de faïence enchâssée dans le mur. Rincon en inféra que le panier servait de tronc pour les aumônes, et la cuvette de bénitier ; ce qui était vrai. Sur ces entrefaites, entrèrent dans la maison deux jeunes gens d’une vingtaine d’années, vêtus en étudiants ; un peu après, deux portefaix et un aveugle, et, sans dire un seul mot, ils commencèrent à se promener en long et en large dans la cour. Bientôt entrèrent aussi deux vieillards habillés de serge noire, avec des lunettes sur le nez qui les rendaient graves et respectables, et chacun un chapelet de grains bruyants dans les mains. Derrière eux, vint une vieille à longue jupe ; celle-ci, sans rien dire, entra dans la salle basse, et quand elle eut pris de l’eau bénite avec une grande dévotion, elle se mit à genoux devant l’image ; puis, au bout d’un long recueillement, après avoir d’abord baisé trois fois la terre, et levé trois autres fois les bras et les yeux au ciel, elle se releva, jeta son aumône dans le petit panier, et vint rejoindre les autres dans la cour. Finalement, il s’y réunit en peu de temps jusqu’à quatorze personnes, de différents costumes et de différentes professions. Parmi les derniers, arrivèrent aussi deux braves et élégants gaillards, avec la moustache longue, le chapeau à large bord, le collet à la wallonne, les bas de couleur, les jarretières à grande rosette, les épées longues outre mesure, chacun un pistolet en guise de dague, et leurs boucliers pendus à la ceinture. A peine furent-ils entrés qu’ils jetèrent un regard de travers sur Rincon et Cortado, comme étonnés de les voir, ne les connaissant pas. Ils s’approchèrent d’eux, et leur demandèrent s’ils étaient de la confrérie. « Oui répondit Rincon, et très-humbles serviteurs de vos grâces. »

Enfin arriva le moment où descendit le seigneur Monipodio, aussi attendu que bien accueilli par toute cette vertueuse compagnie. C’était un homme de quarante-cinq à quarante-six ans, haut de taille, brun de visage, les sourcils joints, la barbe noire et très-épaisse, les yeux enfoncés. Il venait en chemise, et, par la fente de devant, il laissait voir une forêt, tant il avait de poil sur la poitrine. Il était couvert d’un manteau de serge qui lui tombait presque jusqu’aux pieds, lesquels étaient chaussés de souliers mis en pantoufles. Des chausses en toile, longues, larges et plissées, lui couvraient les jambes jusqu’aux chevilles. Son chapeau était à la bravache[17], de forme renflée et de bords étendus. De ses épaules et sur sa poitrine descendait un baudrier de cuir, d’où pendait une épée large et courte, à la manière de celles du petit chien[18]. Ses mains étaient courtes et velues, les doigts gros, les ongles épatés. On ne voyait pas ses jambes sous les chausses, mais ses pieds étaient d’une largeur démesurée, avec de gros os saillants. Finalement, il représentait le barbare le plus rustique et le plus difforme du monde. L’introducteur des deux nouveaux venus descendit avec lui, et, les prenant par la main, il les présenta à Monipodio. « Voici, dit-il, les deux bons enfants dont j’ai parlé à votre grâce, seigneur Monipodio. Que votre grâce les désamine, elle verra comme ils sont dignes d’entrer dans notre congrégation. —  Je le ferai très-volontiers, » répondit Monipodio. J’avais oublié de dire qu’au moment où Monipodio parut, tous ceux qui l’attendaient lui firent une longue et profonde révérence, à l’exception pourtant des deux braves, qui soulevèrent seulement un coin de leurs grands chapeaux, et continuèrent à se promener. Monipodio se promenait aussi d’un bout à l’autre de la cour ; et, tout en marchant, il questionna les nouveaux venus sur leur métier, leur pays et leurs parents. À cela Rincon répondit : « Le métier, c’est déjà dit, puisque nous paraissons devant votre grâce ; quant au pays, il ne me semble pas très-important de le déclarer, ni les parents non plus, puisqu’il ne s’agit pas de faire une enquête pour prendre l’habit dans quelque ordre noble. – Vous, mon fils, répondit Monipodio, vous êtes dans le sûr et dans le vrai ; c’est une chose fort sensée de cacher ce que vous dites, car si la chance tournait autrement qu’elle ne doit, il n’est pas bon qu’on laisse inscrit sous paraphe de greffier et sur le livre des entrées : un tel, fils d’un tel, habitant de tel endroit, fut pendu tel jour, ou fouetté, ou autre chose semblable, qui pour le moins sonne mal aux oreilles délicates. Je répète donc qu’il est d’un usage profitable de taire son pays, de cacher sa naissance, et de changer son nom propre. Entre nous, cependant, il ne doit rien y avoir de caché, et, pour le moment, je ne veux savoir que vos noms à tous deux. » Rincon dit le sien, et Cortado fit de même. « Eh bien, dorénavant, reprit Monipodio, je veux et ma volonté est que vous, Rincon, vous vous appeliez Rinconète, et vous, Cortado, Cortadillo. Ce sont des noms qui vont à merveille à votre âge et à nos règlements, lesquels obligent à savoir le nom des parents de nos confrères. En effet, nous avons coutume de faire dire chaque année un certain nombre de messes pour le repos de l’âme de nos défunts et de nos bienfaiteurs, en prélevant pour le casuel du prêtre qui les dit une certaine partie de ce qui est garbé[19]. Ces messes, ainsi dites et ainsi payées, font, dit-on, grand bien à ces âmes, par voie de naufrage. Sous le nom de nos bienfaiteurs, nous comprenons le procureur qui nous assiste, l’alguazil qui nous avertit, le bourreau qui prend pitié de nous, celui, enfin, qui, lorsque l’un de nous se sauve dans la rue, et qu’on le poursuit en criant au voleur, au voleur ! arrêtez, arrêtez ! se jette en travers et retient la foule qui se précipite aux trousses du fuyard, en disant : « Laissez ce pauvre diable, il est assez malheureux ; qu’il aille en paix et que son péché le punisse. » Nous comptons aussi pour bienfaitrices les entretenues qui nous entretiennent dans la trena ou dans les guras[20] et de même nos pères et mères qui nous mettent au monde, et enfin le greffier ; car, s’il est de bonne composition, il n’y a pas de crime qui ne soit faute, ni de faute qui soit bien punie. C’est pour tous ceux que je viens de nommer que notre confrérie fait chaque année son adversaire, avec le plus de poupe et de solitude[21] que nous pouvons.

« — Assurément, reprit Rinconète, déjà baptisé et confirmé de ce nom, c’est là une œuvre digne du très-haut et Irès-profond esprit qu’à ce que nous avons ouï dire, seigneur Monipodio, votre grâce pos sède. Mais nos parents jouissent encore de la vie ; s’ils s’en vont avant nous, nous en donnerons sur-le-champ connaissance à cette très-heureuse et très-accréditée confraternité pour qu’on fasse à leurs âmes ce naufrage ou tempête, ou cet adversaire que vous dites, avec la solennité et la pompe accoutumées, à moins cependant que ce ne soit mieux avec la poupe et la solitude, comme votre grâce l’a fait entendre dans ses propos. — C’est ce qui se fera, répondit Monipodio, ou il ne restera pas morceau de moi-même. » Appelant alors l’introducteur, il lui dit : « Holà, Ganchuelo[22], les postes sont-ils placés ? — Oui, reprit le guide, qui s’appelait, en effet, Ganchuelo, trois sentinelles sont aux aguets, et il n’y a pas à craindre qu’on nous prenne en sursaut. — Revenant donc à notre affaire, reprit Monipodio, je voudrais savoir, mes enfants, ce que vous savez faire, pour vous donner un emploi conforme à votre inclination et à votre habileté. — Moi, répondit Rinconète, je sais un peu la blague du badaud ; j’entends la réserve ; j’ai bonne vue pour la dépiste ; je joue bien de la seule, des quatre et des huit ; j’ai la tricherie plus aux mains qu’aux pieds ; j’entre dans la bouche du four comme dans ma maison ; je m’engage à ranger un régiment de tours mieux qu’un régiment de Naples, et à donner l’assaut au plus huppé mieux qu’à lui prêter deux réaux[23]. — Voilà des prin cipes, dit Monipodio ; mais tout cela ne sont que de vieilles fleurs de coquelicots, si usées, si rebattues, qu’il n’y a pas un débutant qui ne les connaisse ; elles servent tout au plus contre un niais assez blanc pour se laisser rafler après minuit. Mais le temps marchera, et nous nous reverrons. En échafaudant sur ce fondement une demi-douzaine de leçons, j’espère en Dieu que vous deviendrez un habile ouvrier, et peut-être maître à la fin. — Tout cela sera pour servir votre grâce et messieurs nos confrères, » répondit Rinconète.

« Et vous, Cortadillo, reprit Monipodio, que savez-vous ? — Pour moi, répondit Cortadillo, je connais le tour qu’on appelle mets deux et tire cinq, et je sais sonder une poche avec beaucoup d’adresse et de ponctualité. — Savez-vous quelque chose de plus ? dit Monipodio. — Hélas ! non, pour mes grands péchés, répliqua Cortadillo. — Allons, ne vous affligez pas, mon enfant, repartit Monipodio, vous êtes arrivé à un port où vous ne vous noierez pas, et à une école d’où vous ne sortirez pas sans être bien pourvu de tout ce qu’il convient d’apprendre. Et quant au courage, comment cela vous va-t-il, enfants ? — Comment cela pourrait-il nous aller, répondit Rinconète, si ce n’est très-bien ? Du courage, nous en avons pour hasarder toute entreprise relative à notre art et à notre profession. — C’est fort bien, répliqua Monipodio ; mais je voudrais aussi que vous en eussiez pour souffrir, s’il en est besoin, une demi-douzaine d’angoisses, sans desserrer les lèvres, sans dire cette bouche est à moi. — Nous savons déjà, seigneur Monipodio, reprit Cortadillo, ce qu’ici veut dire an goisses, et nous avons du courage pour cela comme pour autre chose ; car enfin nous ne sommes pas tellement ignorants que nous ne comprenions fort bien que ce que dit la langue, la gorge le paie, et le Ciel fait vraiment trop de grâce à l’homme hardi (pour ne pas lui donner un autre nom) lorsqu’il remet à sa langue sa vie ou sa mort, comme si un non avait plus de lettres qu’un oui. — Halte-là ! c’est assez, s’écria Monipodio. Cette seule réponse me persuade, me convainc, me force et m’oblige à ce que je vous couche sur-le-champ au rang des confrères de première classe, et que je vous exempte de l’année de noviciat. — Je suis de cette opinion, » dit un des braves. Et tous les assistants, qui avaient écouté l’examen, l’appuyèrent d’une voix unanime. Ils demandèrent à Monipodio d’accorder aux deux jeunes gens la jouissance immédiate des immunités de leur confrérie, disant que leur bonne mine et leur agréable conversation méritaient bien cet honneur. Monipodio répondit que pour complaire à tout le monde, il leur accordait dès ce moment ces immunités ; mais il les avertit de tenir une telle faveur en grande estime, puisqu’elles consistaient à ne point payer la demi-annate sur le premier vol qu’ils feraient ; à ne point faire d’offices mineurs dans tout le cours de cette année, c’est-à-dire à ne point porter de commission à quelque frère majeur, à la prison ou chez lui, de la part de ses contribuants ; à humer le turc pur[24] ; à faire ripaille, où, quand et comme il leur plairait, sans demander permission au supérieur ; à entrer immédiatement en par tage dans ce que les frères majeurs apporteraient à la masse, comme eux-mêmes ; et, finalement, en plusieurs autres choses que les nouveaux venus tinrent à faveur signalée, et dont les autres leur firent compliment dans les termes les plus polis. Sur ces entrefaites, entre en courant un jeune garçon, tout essoufflé, tout haletant. « L’alguazil des vagabonds, dit-il, vient en droiture à cette maison ; mais il n’amène pas de gurullade[25] avec lui. — Que personne ne s’effraie, s’écria Monipodio ; c’est un ami, et jamais il ne vient pour nous nuire. Remettez-vous, je vais aller lui parler. » Tous se remirent, en effet, car ils s’étaient un peu alarmés, et Monipodio, sortant sur le seuil de la porte, y trouva l’alguazil, avec lequel il resta quelques moments à causer. Bientôt Monipodio revint. « Qui était de garde aujourd’hui, demanda-t-il, à la place San-Salvador ? — Moi, répondit l’introducteur. — Eh bien ! reprit Monipodio, comment n’avez- vous pas signalé une bourse d’ambre qui, ce matin, dans cet endroit, a fait naufrage avec quinze écus d’or, deux doubles réaux, et je ne sais combien de maravédis ? — Il est vrai, reprit le guide, qu’aujourd’hui cette bourse a disparu ; mais ce n’est pas moi qui l’ai prise, et je ne puis imaginer qui a pu la prendre. — Pas de chansons avec moi, répliqua Monipodio ; la bourse doit se trouver, puisque l’alguazil la demande et que c’est un ami, qui nous rend chaque année mille petits services. » Le portefaix jura de nouveau qu’il ne savait pas ce qu’elle était devenue. Mais Moni podio entra dans un tel accès de colère qu’il paraissait jeter feu et flammes par les yeux. « Que personne ne s’avise, s’écria-t-il, de violer le plus petit règlement de notre ordre ; il lui en coûterait la vie. Que la cica[26] se trouve, et si quelqu’un la recèle pour ne pas payer les droits, je lui donnerai toute la part qui lui revient, et je mettrai le reste de ma poche, car il faut à tout prix que l’alguazil s’en aille content. » Le portefaix recommença pour la troisième fois son serment, l’accompagnant de malédictions sur lui-même, et disant qu’il n’avait ni pris ni vu prendre cette bourse. Tout cela ne faisait qu’enflammer davantage la fureur de Monipodio, et l’assemblée entière s’en émut, voyant qu’on violait ses statuts et ses sages règlements. A la vue de ces dissensions et de ce tumulte, Rinconète s’imagina qu’il serait bon de calmer ses confrères et de donner satisfaction à leur supérieur, qui bouillonnait de rage. Il entra en conseil avec son ami Cortadillo, et étant tombés d’accord, il tira la bourse du sacristain. « Cessez tout ce tapage, mon seigneur, s’écria-t-il ; voici la bourse, sans qu’il lui manque rien de ce qu’annonce l’alguazil. Aujourd’hui mon camarade Cortadillo l’a attrapée, avec ce mouchoir qu’il a pris au même maître par-dessus le marché. » Aussitôt Cortadillo tira de son sein le mouchoir, et le mit en évidence. A cette vue, Monipodio s’écria : « Cortadillo-le-Bon, car ce titre et ce surnom vous restera désormais, gardez le mouchoir, et je prends à ma charge le paiement de ce service. Quant à la bourse, l’alguazil va l’emporter, car elle appartient à un sacristain de ses parents, et il est juste d’accomplir à son égard le proverbe qui dit : « A celui qui te donne la poule entière, tu peux bien lui en donner une patte. » Ce bon alguazil laisse passer à nous plus de choses en un jour que nous ne pouvons, ni ne pensons lui en donner en cent. » Tous les assistants, d’un avis unanime, approuvèrent le procédé noble et délicat des deux nouveaux frères, ainsi que la sentence et la résolution de leur supérieur, lequel alla donner la bourse à l’alguazil. Pour Cortadillo, il fut confirmé avec le titre de bon, tout comme s’il se fût agi de Don Alonzo Ferez de Guzman, surnommé le bon, qui jeta du haut des murs de Tarifa la dague pour égorger son fils unique[27].

Au retour de Monipodio, deux filles entrèrent avec lui, le visage fardé, les lèvres couvertes de carmin et la gorge de blanc de céruse, des demi-mantes de camelot sur les épaules, libres, hardies, dévergondées. A de si claires enseignes, Rinconète et Cortadillo reconnurent an premier coup d’œil qu’elles étaient du métier galant, et certes ils ne se trompaient pas. Dès qu’elles furent entrées, elles allèrent toutes deux, les bras ouverts, l’une à Chiquinazque, l’autre à Maniferro : tels étaient les noms des deux braves, et celui de Maniferro lui avait été donné parce qu’il portait une main de fer, au lieu de l’une des siennes, qu’on lui avait coupée par autorité de justice. Ils embrassèrent joyeusement les deux donzelles, et leur demandèrent si elles apportaient de quoi humecter la maîtresse voie. « Comment donc ! cela pouvait-il manquer, mon brétailleur ? répondit l’une d’elles, qui s’appelait la Gananciosa[28]. Silvatillo, ton goujat[29], ne tardera pas à venir avec le panier à lessive, farci de ce qu’il plaira à Dieu. » Cette promesse n’était pas vaine, car à l’instant même entra un jeune garçon chargé d’un panier à lessive couvert avec un drap de lit. L’arrivée de Silvato mit tout le monde en belle humeur, et Monipodio donna sur-le-champ l’ordre d’apporter, de la chambre basse, une des nattes de jonc, et de l’étendre au milieu de la cour ; puis, il ordonna que tous les confrères s’assissent a la ronde, disant qu’après qu’on aurait coupé la colère, on parlerait de ce qui ferait plaisir. A cet ordre, la vieille qui avait récité son chapelet devant la sainte image s’approcha. « Mon fils Monipodio, dit-elle, je ne suis pas en train de fête aujourd’hui, car j’ai depuis deux jours une migraine qui me rend folle. D’ailleurs, avant qu’il soit midi, je dois aller faire mes dévotions et offrir mes petits cierges à Notre-Dame des Eaux et au saint crucifix de saint Augustin, ce que je ne manquerais pas de faire quand même il tomberait de la neige et du verglas. Ce qui m’amène ici, c’est qu’hier soir le Renégat et Centopiès[30] apportèrent chez moi un panier à lessive, un peu plus grand que celui-ci, tout plein de linge blanc ; et en mon âme et conscience, ce panier avait encore toute sa charrée. Ces pauvres enfants n’avaient pas eu le temps de la jeter là ; aussi suaient-ils à si grosses gouttes, que c’était une compassion de les voir entrer tout haletants et la figure ruisselant d’eau, si bien qu’ils semblaient de petits chérubins. Ils me dirent qu’ils étaient à la poursuite d’un marchand de bétail qui avait fait peser quelques moutons à la boucherie, pour voir s’ils ne pourraient faire une caresse à un grand chat[31] plein de réaux que portait le marchand. Alors, ils ne comptèrent pas le linge, et ne l’ôtèrent point du panier, se fiant à la délicatesse de ma conscience ; et aussi bien Dieu exauce mes bons souhaits et nous préserve tous de tomber au pouvoir de la justice, que je n’ai pas touché au panier à lessive, et qu’il est aussi intact qu’en venant au monde. — Nous n’en doutons pas, respectable mère, répondit Monipodio ; gardez le panier là-bas, j’irai le chercher à la tombée de la nuit, j’en ferai l’inventaire, et je donnerai à chacun ce qui lui revient, bien et fidèlement, comme j’ai coutume de faire. — Qu’il en soit comme vous l’ordonnez, mon fils, répondit la vieille, et, puisqu’il se fait tard, donnez-moi à boire un coup, si vous avez de quoi, pour consoler ce pauvre estomac, qui tombe à chaque minute en défaillance. — Qu’à cela ne tienne, s’il vous faut à boire, ma mère ! » s’écria la Escalanta (ainsi s’appelait la compagne de la Gananciosa) ; puis, découvrant le panier, elle mit en évidence une outre, à la façon de celles qu’on fait de deux peaux de bouc, pleine d’au moins trente pintes de vin, et une tasse en liège qui pouvait tenir paisiblement et sans effort jusqu’à deux bouteilles. La Escalanta remplit la tasse et la remit à la dévote vieille, qui la prit à deux mains, souffla un peu d’écume, et s’écria : « Tu en as versé beaucoup, ma fille Escalanta ; mais Dieu me donnera des forces ; » puis, appliquant la tasse à ses lèvres, d’un trait et sans reprendre haleine, elle se versa tout dans l’estomac. Quand elle eut fini : « Il est de Guadalcanal, dit-elle, ce petit monsieur, et même il empâte un peu la bouche. Dieu te console, ma fille, comme tu m’as consolée. Mais seulement j’ai peur qu’il ne me fasse mal, parce que je suis encore à jeun. — Non, mère, il n’en fera rien, reprit Monipodio, car il a pour le moins ses trois ans. — Je l’espère en la sainte Vierge, » répliqua la vieille. Puis, elle ajouta : « Voyez donc, petites filles, si vous auriez par hasard quelques maravédis pour acheter les cierges de ma dévotion ; je me suis si pressée d’apporter les nouvelles du panier à lessive, que j’ai oublié à la maison mon escarcelle. — Oui, j’en ai, dame Pipota (c’était le nom de la bonne vieille), répondit la Gananciosa ; tenez, voici deux cuartos ; avec l’un, je vous prie d’acheter un cierge pour moi, et de l’offrir au seigneur saint Michel ; si vous pouvez en acheter deux, vous mettrez l’autre au seigneur saint Biaise : ce sont mes avocats. Je voudrais encore que vous en missiez un autre à madame sainte Lucie, car, à propos des yeux, je lui ai aussi grande dévotion ; mais je n’ai pas de monnaie ; un autre jour, nous nous mettrons en règle avec tout le monde. — Ce sera fort bien fait, ma fille, reprit la vieille ; allons, ne sois pas chiche ; il est bien important qu’on porte ses cierges devant soi avant l’heure de la mort, plutôt que d’attendre qu’ils soient offerts par les héritiers ou les exécuteurs testamentaires. — Bien dit, mère Pipota, » s’écria la Escalanta. Et, mettant la main dans sa poche, elle en tira un autre cuarto qu’elle donna à la vieille, en la chargeant d’offrir deux autres petits cierges aux saints qui lui sembleraient devoir être les plus avantageux et les plus reconnaissants. Sur cela, la Pipota partit, en disant : « Enfants, divertissez vous bien, maintenant qu’il en est temps pour vous ; la vieillesse viendra, et vous pleurerez, comme je les pleure, les moments que vous aurez perdus dans la jeunesse. Priez Dieu pour moi dans vos oraisons ; je vais faire de même, pour moi et pour vous, afin qu’il nous protège et nous conserve dans notre dangereux métier, sans alarmes de la justice. »

La vieille partie, tous les autres s’assirent à l’entour de la natte de jonc, sur laquelle la Gananciosa étendit le drap en guise de nappe. La première chose qu’elle tira du panier, ce fut une grosse botte de radis et deux douzaines d’oranges et de limons ; puis une grande casserole pleine de tranches de merluche frite ; puis un demi-fromage de Hollande, un pot d’excellentes olives, un plat de crabes et d’écrevisses avec leur sauce de câpres au piment, et deux miches de pain blanc de Gandul. Les convives du déjeuner étaient au nombre de quatorze ; chacun d’eux tira son couteau à manche de bois, excepté pourtant Rinconète qui prit sa demi-dague. Les deux vieillards en serge noire et l’introducteur furent chargés de verser à boire dans la tasse de liège. Mais à peine les convives avaient-ils commencé à donner l’assaut aux oranges, que de grands coups frappés à la porte leur donnèrent l’alarme en sursaut. Monipodio leur ordonna de se tenir tranquilles ; il entra dans la salle basse, décrocha un bouclier, mit l’épée à la main, et, s’approchant de la porte, demanda d’une voix creuse et formidable : « Qui frappe là ? — Personne ; ce n’est que moi, seigneur Monipodio, répondit-on du dehors. Je suis Tagarote[32] la sentinelle de ce matin, et je viens vous dire que voici Juliana la Cariharta[33] qui vient tout échevelée et tout éplorée, comme s’il lui était arrivé quelque désastre. » En ce moment, arriva, poussant des sanglots, celle qu’annonçait la sentinelle. Monipodio l’entendit, et lui ouvrit la porte. Il ordonna à Tagarote de retourner à son poste, et lui recommanda de donner désormais avis de ce qu’il verrait avec moins de bruit et de tapage ; ce que l’autre promit de faire. Pendant ce colloque, était entrée la Cariharta, fille de la même espèce et du même métier que les autres ; elle venait les cheveux au vent, la figure pleine de bosses et de contusions, et dès qu’elle entra dans la cour, elle se laissa tomber par terre, évanouie. La Gananciosa et la Escalanta s’empressèrent de lui porter secours, et lui ayant délacé sa robe, elles lui trouvèrent la poi trine noire et meurtrie. Elles lui jetèrent de l’eau au visage, et la pauvre fille revint à elle en s’écriant : « Que la justice de Dieu et du roi tombe sur ce voleur effronté, sur ce lâche filou, sur ce coquin pouilleux, que j’ai sauvé plus de fois de la potence qu’il n’a de poils dans la barbe ! Malheureuse que je suis ! voyez un peu pour qui j’ai perdu ma jeunesse et gâté la fleur de mes années, si ce n’est pour un vaurien dénaturé, scélérat et incorrigible. — Calme-toi, Cariharta, dit alors Monipodio, je suis ici pour te rendre justice. Conte-nous ton grief. Tu mettras plus de temps à le dire, que moi à t’en venger. Dis-moi, est-ce que tu as eu quelque démêlé avec ton porte-respect ? si cela est, et que tu veuilles une bonne vengeance, tu n’as qu’à ouvrir la bouche. — Quel porte-respect ? répondit Juliana. J’aimerais mieux me voir respectée dans les enfers, que de l’être de ce lion avec les brebis, de cet agneau avec les hommes. Est-ce que je voudrais plus longtemps manger avec lui pain sur nappe et coucher au même nid ? Ah bien oui ! je verrais plutôt manger du loup ces chairs qu’il m’a mises en l’état que vous allez voir. » Et retroussant aussitôt ses jupes jusqu’au genou, et même un peu plus haut, elle se fit voir toute couverte de boue et de meurtrissures. « Voilà, continua-t-elle, comment m’a arrangée cet ingrat de Repolido[34], qui m’a plus d’obligations qu’à la mère qui l’a mis au monde. Et pourquoi pensez-vous qu’il l’a fait ? Est-ce que je lui en ai donné le motif ? Non vraiment. Il l’a fait, parce qu’étant à jouer et à perdre, il m’envoya demander par Cabrillas, son goujat, trente réaux, et je ne lui en envoyai que vingt-quatre. Et je prie le Ciel que la peine qu’ils m’ont coûté à les gagner vienne un jour en déduction de mes péchés. Si bien qu’en récompense de cette courtoisie et de cette bonne œuvre, comme il crut que je lui soufflais quelque chose de ce qu’il se figurait en son imagination que je pouvais avoir, ce matin il m’a menée aux champs, plus loin que le Jardin du roi ; là, derrière des oliviers, il m’a déshabillée toute nue, et avec sa ceinture de cuir, sans en ôter la boucle en fer (que ne puis-je le voir dans les fers et les chaînes ! ), il m’a donné tant de coups, qu’il m’a laissée pour morte. De cette véritable histoire, voilà des marques et des contusions qui sont de bons témoins. » Ici la fille recommença à demander justice, et Monipodio à la lui promettre, ainsi que tous les braves qui se trouvaient là.

La Gananciosa prit à tâche de la consoler. « Je donnerais bien volontiers, lui dit-elle, une de mes meilleures nippes, pour qu’il m’en fût arrivé autant avec mon bon ami ; car il faut que tu saches, ma sœur Cariharta, si déjà tu ne le sais, que celui qui aime bien châtie bien. Quand ces vauriens nous donnent des taloches et des horions, c’est qu’ils nous adorent. Sinon, dis la vérité, par ta vie : n’est-il pas vrai qu’après t’avoir battue et meurtrie, le Ripolido t’a fait quelque caresse ? — Comment quelqu’une ! répondit la pleureuse ; il m’en a fait cent mille. Il aurait donné un doigt de sa main pour que je le suivisse à son logis ; et je crois même que les larmes lui sont presque venues aux yeux après qu’il m’eut bien rossée. — II n’en faut pas douter, repartit la Ganan ciosa ; il aura pleuré de la peine de voir on quel état il t’avait mise. Pour de tels hommes, et en de telles occasions, ils n’ont pas commis la faute, que déjà le repentir leur vient. Tu verras, sœur, s’il ne vient pas te chercher avant que nous sortions d’ici, et te demander pardon de tout le passé, humble et doux comme un agneau. — En vérité, s’écria Monipodio, ce lâche gredin n’entrera point par cette porte avant d’avoir fait une éclatante pénitence du crime qu’il a commis. Devait-il être assez osé pour mettre la main sur le visage de la Cariharta, et sur ses chairs, quand c’est une personne qui peut le disputer en propreté et en savoir-faire avec la Gananciosa elle-même, ici présente, ce qui est tout ce que je puis dire de plus fort ? — Hélas ! répondit la Juliana, que votre grâce, seigneur Monipodio, ne dise pas tant de mal de ce maudit ; tout méchant qu’il est, je l’aime comme l’enveloppe de mon cœur, et les propos que m’a dits en sa faveur mon amie la Gananciosa m’ont remis l’âme dans le corps. En vérité, si je m’en croyais, je l’irais chercher. — Non, c’est ce que tu ne feras point, par mon conseil, répliqua la Gananciosa, car autrement, il fera l’important, l’orgueilleux, et te travaillera comme un corps mort. Tiens-toi tranquille, sœur ; avant peu, tu le verras venir, aussi repentant que je te l’ai dit. S’il ne revient pas, nous lui écrirons un papier en couplets qui lui fera de la peine. — C’est cela même, dit la Cariharta, car j’ai mille choses à lui écrire. — Je serai le secrétaire, quand il en sera besoin, s’écria Monipodio, et quoique je ne sois guère poëte, cependant, si l’on retrousse ses manches, on vous défilera deux milliers de couplets en un tour de main ; et si les couplets n’arrivent pas comme ils doivent, j’ai pour ami un barbier, grand poëte, qui nous enflera la mesure à toutes les heures du jour ; quant à celle d’à présent, achevons le déjeuner, et tout se fera plus tard. »

La Juliana se résigna et obéit à son supérieur. Alors ils se remirent tous à leur gaudeamus, si bien qu’ils virent promptement le fond du panier et sentirent la lie de l’outre. Les vieux avaient bu sine fine, les jeunes tout leur soûl, et les dames jusqu’à battre les murs. Les deux vieillards demandèrent la permission. de s’en aller ; Monipodio la leur donna, mais en les chargeant de venir bien ponctuellement rendre compte de tout ce qu’ils verraient d’utile et de profitable à la communauté. Ils répondirent qu’ils n’y manqueraient pas, et s’en allèrent. Rinconète, qui était naturellement curieux, après avoir obtenu la permission de parler, demanda à Monipodio à quoi servaient dans la confrérie deux personnages si chauves, si graves et si compassés. « Ceux-ci, répondit Monipodio, s’appellent dans notre argot, ou façon de parler, les frélons[35]. Ils servent à fureter de jour par toute la ville, observant à quelle maison l’on peut donner assaut la nuit ; à suivre ceux qui reçoivent de l’argent au trésor ou à la monnaie, pour voir où ils l’emportent, et même où ils le cachent. Quand ils le savent, ils mesurent l’épaisseur de la muraille de cette maison, et marquent la place la plus convenable pour faire les guzpataros, c’est-à-dire les trous au mur, qui doivent faciliter l’entrée. Enfin, ce sont des gens aussi utiles qu’il y en ait dans toute la confrérie. Sur tout ce qu’on vole par leur moyen, ils prélèvent le cinquième, comme Sa Majesté sur les trésors découverts. Avec tout cela, ce sont des hommes d’une grande sincérité et de grande droiture, qui mènent une bonne vie et qui ont bonne réputation, craignant Dieu et leur conscience, au point que chaque jour ils entendent la messe avec une dévotion exemplaire. Il y en a parmi eux de si bien élevés, spécialement ces deux qui viennent de sortir, qu’ils se contentent de beaucoup moins que ce qui leur revient d’après nos tarifs. Il y en a deux autres qui sont crocheteurs ; ceux-là, comme ils font chaque jour des déménagements, connaissent les entrées et les sorties de toutes les maisons de la ville, et savent celles qui sont bonnes à un coup de main, et celles qui ne le sont pas. — Tout cela me semble d’or, s’écria Rinconète, et je voudrais être de quelque utilité à une si fameuse confrérie. — Toujours le Ciel favorise les bons désirs, » répondit Monipodio.

Au milieu de ce dialogue, on frappa à la porte. Monipodio alla voir qui c’était, et quand il eut demandé qui est là ? on lui répondit : « Ouvrez, sieur[36] Monipodio, ouvrez ; je suis le Repolido. » Cariharta entendit cette voix, et, poussant la sienne jusqu’au ciel : « Ne lui ouvrez pas, s’écria-t-elle, seigneur Monipodio, n’ouvrez pas à ce matelot de la roche Tarpéienne, à ce tigre d’Ocaña[37]. » Monipodio n’en ouvrit pas moins au Repolido. Mais la Cariharta, voyant qu’on lui ouvrait, se leva bien vite, et se précipita dans la chambre aux boucliers. Fermant la porte sur elle, elle disait du dedans à grands cris : « Qu’on emmène cette mine refrognée, ce bourreau d’innocents, cet épouvantail de pigeons pattus. » Maniferro et Chiquinazque tenaient le Repolido, qui voulait à toute force entrer auprès de la Cariharta. Comme on ne le lâchait point, il disait du dehors : « Allons, que ce soit fini, ma dépitée ; par ta vie, calme-toi ; que ne puis-je te voir aussi bien mariée ! — Mariée, moi, malin ! répondit la Cariharta. Voyez un peu quelle corde il touche. Tu voudrais l’être avec moi, hein ? Eh bien ! je le serais plutôt avec un squelette de mort qu’avec toi. — Allons, niaise, répliqua le Repolido, finissons-en, car il est tard ; prends garde de devenir trop fière en me voyant parler si doux et venir si humble, car, vive Dieu ! si la colère me monte au clocher, pire sera la rechute que la chute ! humilie-toi, et humilions-nous tous, et ne donnons pas à dîner au diable. — Je lui donnerais même à souper, répondit la Cariharta, pour qu’il t’emporte où jamais mes yeux ne te revoient. — Ne l’avais-je pas dit ? reprit le Repolido. Par Dieu, je flaire et je me figure, madame Lit-de-Sangle, qu’il faut tout mettre an plus haut, dût-on ne rien vendre jamais. — Holà ! s’écria Monipodio ; en ma présence, les choses ne doivent pas aller si loin. La Cariharta sortira, non par menaces, mais par amour pour moi, et tout s’arrangera pour le mieux. Les querelles entre gens qui s’aiment bien sont des occasions de plus grand plaisir, quand on fait la paix. Allons, Juliana, ma fille, ma Cariharta, sors ici dehors, par amour de moi ; je ferai en sorte que le Repolido te demande pardon à genoux. — Ah ! s’il fait cela, s’écria la Escalanta, nous serons toutes de son côté, pour prier Juliana de sortir ici dehors. — Si cela doit se faire par voie de soumission qui sente le déshonneur de la personne, dit le Repolido, je ne me soumettrais pas à une armée de Suisses ; mais si c’est par voie de faire plaisir à la Cariharta, je ne dis pas que je me mettrai à genoux, mais que je me planterai un clou dans le front pour son service. » À ce propos, Chiquinazque et Maniferro se mirent à rire, ce qui fâcha tellement le Repolido, en lui faisant croire qu’on se moquait de lui, qu’il s’écria, dans un transport de rage : « Quiconque rira ou pensera rire de ce que la Cariharta contre moi, ou moi contre elle, nous avons dit ou dirons, je dis qu’il en a menti et qu’il en aura menti, autant de fois qu’il rira ou pensera rire. » Chiquinazque et Maniferro se regardèrent avec des yeux si courroucés que Monipodio vit bien que la chose allait mal tourner, s’il n’y portait remède. Se jetant aussitôt au milieu d’eux, il s’écria : « Halte-là, n’allez pas plus loin, gentilshommes ; qu’on cesse les gros mots, et qu’on les broie sous les dents, et puisque ceux qu’on a dits ne vont pas jusqu’à la ceinture, que personne ne les prenne pour soi. — Nous sommes bien sûrs, répondit Chiquinazque, que ce n’est pas pour nous qu’on a dit et qu’on dira de semblables monitoires, car si l’on s’imaginait que c’est à nous qu’on les dit, le tambour de basque est en mains qui sauraient bien en jouer. — Nous aussi, nous avons notre tambour de basque, sieur Chiquinazque, répliqua le Repolido, et, s’il en est besoin, nous saurons aussi jouer des grelots. Et j’ai déjà dit que celui qui se raille en a menti, et s’il pense autre chose, qu’il me suive ; avec une palme d’épée, l’homme fera que ce qui est dit soit dit. »

En parlant ainsi, il s’avançait vers la porte de la rue. La Cariharta l’écoutait de son gîte, et voyant qu’il s’en allait furieux, elle sortit en criant : « Tenez-le, tenez-le, qu’il ne s’en aille pas ; il va faire des siennes. Ne voyez- vous pas qu’il est fâché, et que c’est un Judas Maccharée en fait de bravoure ? Allons, reviens ici, bravache du monde et de mes yeux. » Se jetant alors sur lui, elle le saisit fortement par le manteau, et Monipodio accourant aussi, ils parvinrent à l’arrêter. Chiquinazque et Maniferro ne savaient s’ils devaient ou non se fâcher, et ils se tinrent cois en attendant ce que ferait le Repolido. Celui-ci, se voyant prié par Monipodio et la Cariharta, revint en disant : « Jamais les amis ne doivent fâcher les amis, ni se moquer des amis, surtout quand ils voient que cela fâche les amis. — Il n’y a point ici, répondit Maniferro, d’ami qui veuille fâcher un ami, ni se moquer d’un ami, et puisque nous sommes tous amis, donnons-nous les mains en amis. — Vous avez tous parlé comme de bons amis, dit Monipodio, et comme tels amis, donnez-vous les mains en amis. » Ils obéirent aussitôt, et la Escalanta, s’ôtant une pantoufle, se mit à en jouer comme d’un tambour de basque. La Gananciosa prit un balai de jonc qui se trouvait là par hasard, et grattant les brins avec l’ongle, elle en tira un son qui, bien qu’âpre et sourd, se mariait harmonieusement avec celui de la pantoufle. Monipodio cassa une assiette, et fit deux palets qui, ajustés entre les doigts et frappés rapidement par les deux bouts, faisaient l’accompagnement de la pantoufle et du balai. Rinconète et Cortadillo s’émerveillèrent de la nouvelle invention du balai, car jusqu’alors ils n’avaient rien vu de semblable. Monipodio s’en aperçut, et leur dit : « Le balai vous étonne ? Eh bien ! vous avez raison d’être étonnés, car jamais musique plus commode, plus expéditive et moins coûteuse ne s’est inventée en ce monde. En vérité, j’ai ouï dire l’autre jour à un étudiant que ni l’Orfevre qui tira son Insipide de l’enfer, ni le Marion qui monta sur un dauphin et sortit de la mer comme s’il fût venu à cheval sur une mule de louage, ni cet autre grand musicien qui bâtit une ville qui avait cent portes et autant de poternes, n’inventèrent jamais un genre d’instrument aussi facile à déprendre, aussi commode à jouer, et qui eût moins de touches, de chevilles, de cordes, et moins besoin d’être accordé. Et même, vive Dieu ! on dit qu’il fut inventé par un galant de cette ville, qui se pique d’être un Hector en fait de musique. — Je le crois vraiment bien, répondit Rinconète ; mais écoutons un peu ce que vont chanter nos musiciens, car il parait que la Gananciosa crache ; c’est signe qu’elle vent chanter. »

En effet, elle s’y préparait, parce que Monipodio l’avait priée de chanter quelques seguidillas, de celles qui étaient à la mode. Mais celle qui mit en train fut la Escalanta, laquelle commença d’une voix grêle et chétive :

« Pour un Sévillien, roux à la flamande, j’ai tout le cœur flambé. »

La Gananciosa continua en chantant : « Pour un petit brun de couleur verte, quelle est la fougueuse qui ne se perd ? »

Aussitôt Monipodio, se donnant grande hâte à remuer ses morceaux d’assiette, ajouta :

« Deux amants se querellent et font la paix ; plus la fâcherie est grande, plus grand est le plaisir. » Alors la Cariharta ne voulut pas goûter son plaisir en silence ; elle empoigna une autre pantoufle, se mit dans la danse, et accompagna les autres en disant :

« Arrête, courroucé, ne me rosse pas davantage ; car, si tu y regardes de près, tu frappes sur tes chairs. »

« Qu’on chante tout uniment, s’écria le Repolido, et qu’on ne joue pas d’histoires passées ; il n’y a pas de quoi. Que le passé soit passé, et qu’on prenne un autre chemin, et suffit. »

Ils faisaient mine de ne pas finir de sitôt le cantique commencé, quand ils entendirent frapper à la porte à coups redoublés. Monipodio courut voir qui c’était, et la sentinelle lui dit qu’au bout de la rue venait de paraître l’Alcalde de la justice criminelle, et que devant lui marchaient le Tordillo et le Cernicalo[38], deux recors neutres. Ceux du dedans entendirent le rapport, et furent tous pris d’une telle frayeur que la Cariharta et la Escalanta chaussèrent leurs pantoufles à l’envers. La Gananciosa jeta son balai, Monipodio ses castagnettes, et toute la musique se perdit dans un affreux silence. Chiquiznaque devint muet, le Repolido perdit la carte, et les cheveux dressèrent à Maniferro. Tous enfin, l’un d’un côté, l’autre d’un autre, s’enfuirent et disparurent, montant sur les toits et les terrasses pour s’échapper par une autre rue. Jamais coup d’arquebuse inattendu, ni coup de tonnerre soudain, n’épouvanta une troupe confiante de pigeons, comme cette nouvelle de l’arrivée de l’Alcalde épouvanta et mit en désordre toute cette vertueuse compagnie de braves gens. Les deux novices, Rinconète et Cortadillo, ne savaient que faire, et se tinrent tranquilles, en attendant de quelle façon finirait ce subit orage, lequel finit tout simplement parle retour de la sentinelle, qui vint dire que l’Alcalde avait passé tout du long de la rue, sans donner la moindre marque d’aucun mauvais soupçon.

Tandis que Monipodio recevait cette nouvelle, un jeune gentilhomme s’approcha de la porte, en habits du matin. Monipodio le fit aussitôt entrer avec lui, et envoya chercher Chiquiznaque, Maniferro et le Repolido, en faisant dire aux autres que personne ne descendît. Comme Rinconète et Cortadillo étaient restés dans la cour, ils purent entendre toute la conversation qu’eurent Monipodio et le gentilhomme nouveau venu. Celui-ci demanda à Monipodio pourquoi l’on avait si mal fait ce qu’il lui avait tant recommandé. « Je ne sais pas encore ce qui s’est fait, répondit Monipodio ; mais celui du métier qui a été chargé de l’affaire est justement ici : il rendra bon compte de lui-même. » Chiquiznaque descendit en ce moment, et Monipodio lui demanda s’il s’était acquitté de l’ouvrage qu’il lui avait commandé, la balafre à quatorze points[39]. « Laquelle ? répondit Chiquiznaqne. Est-ce celle de ce marchand du coin de rue ? — Celle-là même, dit le gentilhomme. — Eh bien ! voici ce qui en est, reprit Chiqniznaque : hier soir, je l’attendis devant la porte de sa maison : il vint un peu avant l'angelus ; je m’approchai de lui, et lui marquai le visage avec les yeux ; mais je vis qu’il avait la figure si petite qu’il était tout à fait impossible d’y faire tenir une balafre à quatorze points. Alors, me trouvant dans l’impossibilité de tenir ma promesse, et de faire ce qu’ordonnait ma destruction… — C’est instruction que veut dire votre grâce, interrompit le gentilhomme, et non pas destruction. — Oui, c’est ce que j’ai voulu dire, reprit Chiquiznaque ; je dis donc qu’en voyant que sur l’étroitesse et le peu d’ampleur de ce visage le nombre de points indiqués ne pouvait pas tenir, pour n’avoir pas fait la course en vain, je fis la balafre à son laquais, et certes, celle-là peut passer pour être de première classe. — J’aurais mieux aimé, reprit le gentilhomme, que vous fissiez au maître une balafre à sept points qu’au domestique une à quatorze. Enfin, l’on n’a pas tenu ce qu’on avait promis ; mais n’importe, les trente ducats que j’ai donnés d’arrhes ne feront pas grande brèche à ma fortune. Je baise les mains à vos grâces. » Cela dit, il ôta son chapeau, et tourna les talons pour s’en aller. Mais Monipodio l’empoigna par le manteau bariolé qu’il portait sur le dos. « Que votre grâce s’arrête, lui dit-il, et tienne sa parole ; nous avons tenu la nôtre avec beaucoup d’honneur et beaucoup de profit. Il reste à payer vingt ducats, et votre grâce ne sortira pas d’ici sans les avoir donnés, ou des gages qui les vaillent. — Comment donc ! reprit le gentilhomme, votre grâce appelle cela tenir sa promesse, faire la balafre au laquais, quand on devait la faire au maître ? — Que le seigneur est bien an fait de la chose ! s’écria Chiquiznaque. On voit bien qu’il ne se souvient pas du proverbe qui dit : Qui aime bien Bastien, aime bien son chien. — Et à quel propos peut venir ce proverbe ? répliqua le gentilhomme. — Comment ! continua Chiquiznaque, n’est-ce pas la même chose que de dire : Qui aime mal Bastien, aime mal son chien. Or donc, Bastien c’est le marchand ; vous l’aimez mal ; son laquais est son chien ; en frappant sur le chien, on frappe sur Bastien ; la dette est liquidée, et exécutée convenablement. Dès lors, il n’y a plus qu’à payer sur-le-champ, sans ajournement de conclusion. — C’est ce que je jure, pardieu ! ajouta Monipodio, et tu m’as ôté de la bouche, ami Chiquiznaque, tout ce que tu viens de dire. Ainsi donc, seigneur galant, que votre grâce ne se mette pas à vétiller avec ses serviteurs et amis. Prenez plutôt mon conseil, et payez d’emblée la besogne faite. Et s’il vous fait envie qu’on donne une autre estafilade au maître, du nombre de points que peut porter son visage, faites état qu’on lui panse déjà la blessure. — Pourvu qu’il en soit ainsi, répondit le galant, je paierai de très-bon cœur l’une et l’autre en entier. — N’en doutez pas plus que d’être chrétien, répliqua Monipodio. Chiquiznaque lui fera la balafre si bien ajustée, qu’elle aura l’air de lui être venue de naissance. — Eh bien donc, reprit le gentilhomme, sur cette promesse et sur cette assurance, recevez cette chaîne en gage des vingt ducats arriérés, et de quarante autres que j’offre pour la balafre future. Elle pèse mille réaux, et il se pourrait bien qu’elle restât ici tout entière, car je me figure qu’avant peu il sera besoin de quatorze autres points. » En même temps, il s’ôta du cou une longue chaîne à petits anneaux, et la remit à Monipodio, qui reconnut bien au poids et au toucher qu’elle n’était pas de similor. Monipodio la reçut avec beaucoup de plaisir et de courtoisie, car il était parfaitement bien, élevé. L’exécution fut confiée à Chiquiznaque, qui ne prit d’autre délai que l’arrivée de la nuit. Le gentilhomme s’en alla fort satisfait, et Monipodio rappela aussitôt tous les confrères que la peur avait dispersés. Ils descendirent tous, et Monipodio, se plaçant au milieu d’eux, tira un livre de poche de la capuce de son manteau, puis le donna à Rinconète pour qu’il lût, car lui ne savait pas lire. Rinconète l’ouvrit, et il trouva ces mots à la première page :

« MÉMOIRE DES BALAFRES A FAIRE CETTE SEMAINE. La première, au marchand du coin de rue. Prix, cinquante écus ; trente ont été reçus à compte. Sécateur[40], Chiquiznaque. » « Je crois qu’il n’y en a pas d’autres, mon fils, dit Monipodio ; va plus loin, et cherche où il est dit : Mémoire des coups de bâton. » Rinconète tourna le feuillet, et vit qu’à la page suivante, il était écrit : Mémoire des coups de bâton. On lisait au-dessous :

« Au cabaretier de la LUZERNE, douze coups de bâton de première volée, à un écu pièce. Huit sont payés à compte. Six jours de terme. Sécuteur, Maniferro. » « On pourrait bien effacer cet article de compte, dit Maniferro, car cette nuit j’en apporterai quittance. — Y a-t-il autre chose, mon fils ? demanda Monipodio. — Oui, répondit Rinconète, voici une autre note :

« Au tailleur bossu, qui s’appelle par sobriquet le Silguero[41], six coups de bâton de première volée, à la demande de la dame qui a laissé son collier en gages. Sécuteur, le Desmochado[42]. »

« Je suis étonné, s’écria Monipodio, que cet article soit encore à faire. Sans aucun doute, le Desmochado est indisposé, puisqu’il y a deux jours que le terme est échu, et qu’il n’a pas encore entamé la besogne. — Je l’ai rencontré hier, dit Maniferro, et il m’a dit que ce qui l’avait empêché d’acquitter la dette, c’est que le bossu avait été retenu chez lui pour cause de maladie. — Je n’en doute pas, reprit Monipodio, car je tiens le Desmochado pour si bon ouvrier, qu’à moins d’un si juste empêchement, il aurait mis à bout de plus grandes entreprises. Y a-t-il autre chose, garçon ? — Non, seigneur, répondit Rinconète. — Eh bien ! passez plus loin, reprit Monipodio, et voyez l’endroit où il est dit : Memorial d’offenses communes. » Rinconète chercha plus loin, et trouva sur une autre feuille :

« Mémorial d’offenses communes, à savoir : coups de bouteille d’encre, taches de poix-résine, attaches de cornes et de san-benitos[43], huées, frayeurs, tapages, estocades simulées, publication de nibelles[44], etc. »

« Qu’y a-t-il d’écrit au-dessous ? demanda Monipodio. — Il y a, reprit Rinconète : Taches de poix-résine chez… — Ne lisez pas l’adresse, s’écria Monipodio, je sais bien où c’est, et d’ailleurs, c’est moi qui suis le tuautem et l’exécuteur de cet enfantillage. On a déjà donné à compte quatre écus, et le total est de huit. — justement, reprit Rinconète, tout cela s’y trouve écrit. Un peu plus bas il y a : Attaches de cornes… — Ne lisez pas non plus, dit Monipodio, ni le nom, ni l’adresse. C’est assez de leur faire l’outrage, sans le révéler en public ; il y aurait à cela remords de conscience. Du moins, j’aimerais mieux clouer aux portes cent cornes et autant de san-benitos, pourvu qu’on me payât mon travail, que de le dire une seule fois, fût-ce à la mère qui m’a mis au monde. — L’exécuteur de ceci, reprit Rinconète, est le Narigueta[45]. — C’est déjà fait et payé, dit Monipodio : voyez s’il reste quelque autre chose ; car, si j’ai bonne mémoire, il doit y avoir par là une frayeur de vingt écus. La moitié est déjà comptée, et l’exécuteur, ce sera toute la communauté ; et le terme tout le mois où nous sommes ; et la chose se fera au pied de la lettre, sans qu’il y manque une panse d’a, et ce sera une des plus belles choses qui soient depuis longtemps arrivées dans cette ville. Rendez-moi le livre, garçon, je sais qu’il n’y a rien de plus. Je sais aussi que le métier va bien doucement : mais, après ce temps, il en viendra un autre, et nous aurons à faire plus que nous ne voudrons. La feuille d’arbre ne remue pas sans la volonté de Dieu, et nous ne pouvons pas faire que personne se venge par force. D’ailleurs, chacun a l’habitude d’être brave dans sa propre cause, et l’on n’aime pas à payer la façon de son ouvrage quand on peut le faire de ses propres mains. — Cela est vrai, dit alors le Repolido. Mais voyez un peu, seigneur Monipodio, ce que votre grâce peut avoir à nous ordonner, car il se fait tard, et le chaud vient plus vite qu’au pas. — Ce qu’il y a à faire, dit Monipodio, c’est que tout le monde s’en aille, chacun à son poste, et que personne n’en change jusqu’à dimanche. Nous nous réunirons en ce même endroit, et l’on fera la distribution de tout ce qui sera tombé, sans faire tort à personne. A Rinconète-le-Bon, et à Cortadillo, il leur est donné pour district, jusqu’à dimanche, depuis la tour de l’Or, en dehors de la ville, jusqu’à la poterne de l’Alcazar. Là, on peut travailler, à cheval sur un banc, avec ses fines fleurs[46]. J’en ai vu d’autres, beaucoup moins habiles qu’eux, revenir chaque jour avec plus de vingt réaux en monnaie, sans compter l’argent, n’ayant qu’un seul jeu de cartes, et qui avait même quatre cartes de moins. Ganchoso vous enseignera ce district, et quand même vous vous étendriez jusqu’à San-Sebastian et Santelmo, peu importe, bien qu’il soit de bonne justice que personne n’entre dans le domaine de personne. » Les deux jeunes gens lui baisèrent la main pour le remercier de la grâce qu’il leur accordait, et promirent de faire leur métier bien et fidèlement, avec toute diligence et toute précaution. Monipodio tira de la capuce de son manteau un papier plié où se trouvait la liste des confrères, et dit à Rinconète d’y inscrire son nom et celui de Cortadillo. Mais comme il n’y avait pas d’écritoire, il lui donna le papier à emporter, pour qu’il ecrivît chez le premier apothicaire venu : « Rinconète et Cortadillo, confrères ; aucun noviciat ; Rinconète fleuriste[47],Cortadillo basson[48] ; le jour, le mois et l’année, sans dire les parents et le pays. »

Sur ces entrefaites, entra un des vieux frélons qui dit : « Je viens dire à vos grâces que j’ai rencontré tout à l’heure sur les degrés Lobillo[49] de Malaga. Il m’a dit qu’il a fait tant de progrès dans son art qu’avec des cartes propres et nettes, il chipera l’argent à Satan lui-même. S’il n’est pas venu tout de suite passer à la visite et faire comme de coutume acte d’obéissance, c’est qu’il est tout déguenillé ; mais dimanche il sera sans faute ici. — Je m’étais toujours fourré dans la tête, dit Monipodio, que ce Lobillo deviendrait unique en son art, car il a les meilleures mains et les plus propres à la besogne qui se puissent désirer ; et pour devenir bon ouvrier dans son état, on n’a pas moins besoin de bons instruments pour l’exercer que d’un bon esprit pour l’apprendre. — J’ai aussi rencontré, reprit le vieux, dans un logis d’auberge de la rue de Tintorès, le Juif, en habit de prêtre, qui s’est allé loger là parce qu’il a eu connaissance que deux Péruviens[50] demeurent dans la même maison ; il voudrait voir si l’on peut entamer une partie avec eux, ne fût-ce qu’à petite ponte, parce qu’on pourrait de là passer à gros jeux. Il dit aussi que dimanche il ne manquera pas de paraître à l’assemblée, et qu’il rendra compte de sa personne. — Le Juif aussi, dit Monipodio, est un grand faucon, et possède de grandes connaissances ; mais il y a longtemps que je ne l’ai vu : c’est mal à lui. Pardieu, s’il ne se corrige, je lui ôterai sa couronne[51], car il n’a pas plus reçu d’ordres sacrés, le voleur, que n’en a reçu le Grand-Turc, et il ne sait pas plus de latin que ma mère. Y a-t-il quelque autre chose de nouveau ? — Non, répondit le vieillard, du moins que je sache. — Eh bien ! à la bonne heure, reprit Monipodio ; prenez, vous autres, cette misère, » et il répartit entre tous une quarantaine de réaux. « Que personne ne manque dimanche, ajouta-t-il ; rien ne manquera du butin. »

Tout le monde lui rendit grâce. Le Repolido et la Cariharta se prirent bras dessus, bras dessous ; ainsi que la Escalanta avec Maniferro, et la Gananciosa avec Chiquiznaque, en convenant que cette nuit, après avoir fait l’ouvrage de la maison, ils se verraient tous chez la Pipota, où Monipodio dit aussi qu’il irait pour l’inventaire du panier à lessive, avant d’aller expédier l’article de poix-résine. Il embrassa Rinconète et Cortadillo, et leur ayant donné sa bénédiction, il les congédia, en leur recommandant de n’avoir jamais de logis connu, ni de demeure fixe, parce que cette précaution importait au salut de tous. Ganchuelo les accompagna pour leur montrer leurs postes, et les fit souvenir qu’ils ne manquassent pas la réunion du dimanche ; car, à ce qu’il croyait, Monipodio devait lire une leçon de concours sur les choses relatives à leur état. Sur cela, il s’en alla, laissant les deux camarades bien étonnés de ce qu’ils avaient vu.

Quoique fort jeune, Rinconète avait l’intelligence développée, et de plus, un bon naturel. Comme il avait souvent accompagné son père dans le métier de la vente des bulles, il savait un peu de beau langage, et se mourait de rire, rien qu’en pensant aux expressions dont il avait entendu se servir Monipodio et les autres confrères de la sainte communauté : par exemple, lorsque, pour dire per modum suffragii, il avait dit par manière de naufrage, ou bien quand la Cariharta dit que le Repolido était comme un matelot de la roche Tarpéienne, ou un tigre d’Ocana, pour dire d’Hircania, ainsi que mille autres impertinences. Ce qu’il trouva surtout charmant, ce fut de lui entendre dire que le Ciel voulût bien prendre, à valoir sur ses péchés, la peine qu’elle avait eue à gagner les vingt-quatre réaux. Ce qui l’étonnait plus encore, c’était la sécurité de ces gens, et la confiance qu’ils avaient d’aller au ciel en ne manquant point à leurs dévotions, tandis qu’ils étaient si souillés de vols, d’homicides et d’offenses à Dieu ; c’était de les voir rire de cette autre bonne vieille de Pipota, qui laissait bien caché dans sa maison le panier de lessive qu’on avait volé, et s’en allait allumer des cierges aux saintes images, croyant ainsi gagner le paradis toute vêtue et toute chaussée. Rinconète n’était pas moins surpris de l’obéissance et du respect que tous ces gens gardaient à Monipodio, lequel n’était qu’un être grossier, barbare et dénaturé ; il considérait ce qu’il avait lu dans le livre de poche, et les métiers où s’occupait toute cette bande ; finalement, il déplorait combien la justice était aveugle et négligente dans cette fameuse cité de Séville, puisqu’il y demeurait, presque à découvert, des gens si pernicieux, si contraires à la nature même. Il se proposa, au fond du cœur, d’éclairer son camarade par ses conseils, et de ne pas mener longtemps cette vie si honteuse, si souillée, si inquiète et si dissolue. Toutefois, entraîné par sa grande jeunesse et son peu d’expérience, il s’y abandonna quelques mois, pendant lesquels il lui arriva des choses qui demandent un plus long récit. On remet donc à une autre occasion pour écrire l’histoire de sa vie et de ses miracles, avec ceux de son maître Monipodio, et d’autres aventures arrivées aux membres de cette infâme académie, qui seront toutes d’un grand intérêt, et qui pourront servir d’exemple à ceux qui les liront avec fruit.



  1. Appelées alpargates
  2. Espèce de casquette sans visière
  3. Expression espagnole, pour dire de quel pays.
  4. On appelle ainsi une espèce de théâtre élevé dans l’église, où l’on représente la Passion pendant la semaine sainte.
  5. Rincon veut dire coin, lieu obscur et caché.
  6. Sous prétexte qu’ils sout toujours en guerre avec les infidèles, les rois d’Espagne font vendre des bulles de la croisade (bulas de la cruzada), auxquelles sont attachées certaines indulgences. Dans l’origine, le produit de ces bulles était affecté aux dépenses de la guerre contre les Mores ; depuis la prise de Grenade, il se partage entre l’Église et l’État. Ces bulles sont colportées dans les villages par des commissaires appelés bulderos.
  7. Alguazil qui sert la justice et prévient les voleurs.
  8. Cortado, nom dérivé de cortar, couper.
  9. L’expression espagnole, pour dire quitte de tout droit, est net de poussière et de paille.
  10. Formule usitée quand on fait une chose pour la première fois.
  11. Le cuarto vaut quatre maravédis, à peu prés les deux tiers d’un sou.
  12. On appelait paulinas ces lettres d’excommunication expédiées par les tribunaux ecclesiastiques pour la découverte des choses que l’on croyait volées ou cachées méchamment.
  13. Murcio, dans l’argot bohémien, vent dire voleur.
  14. C’est-a-dire à la potence, au fouet et aux galères.
  15. La germania ou gerigonza.
  16. Patio, c’est la cour carrée qui forme le centre des maisons à Séville, et qui sert de salon d’été.
  17. De los bravos de la hampa, nom qu’on donnait aux bravi d’Andalousie.
  18. Ce petit chien était la marque d’un célèbre fournisseur de Tolède, appelé Julian del Rey, et Morisque de naissance.
  19. Volé
  20. La prison ou les galères.
  21. En espagnol, soledad ressemble plus à solemnidad que solitude à solennité.
  22. Diminutif de gancho, crochet, et, par métaphore, raccoleur.
  23. Toutes ces expressions, autant qu’on pouvait les rendre en français, signifient, dans l’argot bohémien, divers tours de filouterie.
  24. Boire le vin pur.
  25. Quadrille de recors ou de soldats de la maréchaussée.
  26. La bourse.
  27. En 1294, l’infant Don Juan de Castille, frère révolté de Sancho IV, assiégeait, avec une armée musulmane, la ville de Tarifa. Il apprit qu’un jeune fils du gouverneur Alonzo Peres de Guzman était en nourrice dans un village voisin. Il l’envoya prendre, le porta au pied des murailles, fit appeler Guzman, et le menaça, s’il n’ouvrait sur-le-champ les portes de la place, de faire périr son fils à ses yeux. Le père, pour toute réponse, détacha son épée et la jeta au prince, qui eut la barbarie d’en percer l’enfant.
  28. La Gagneuse.
  29. En espagnol trainel, valet de rufian.
  30. Cent pieds.
  31. Bourse en peau de chat.
  32. Escogriffe.
  33. La Joufflue.
  34. Pomponné, requinqué.
  35. Abispones.
  36. Sieur est ici un diminutif de seigneur, pour rendre le mot espagnol sor, diminutif de señor.
  37. Pour d'Hircania. Ocaña est une ville à quinze lieues de Madrid.
  38. Gris-pommelé et Crécerelle.
  39. Dans ce temps, où l’on recousait les lèvres d’une blessure, on en désignait l’étendue par le nombre de points.
  40. Pour exécuteur.
  41. Ou gilguero, chardonneret.
  42. Le mutilé,le raccourci.
  43. Le san-benito est la casaque à flammes peintes dont on habillait les condamnés du saint-office.
  44. Pour libelles.
  45. Le camus.
  46. Tromper au jeu.
  47. Escroc au jeu.
  48. Filou, coupeur de bourses.
  49. Louveteau.
  50. Peruleros ; on appelait ainsi les commerçants qui s’étaient enrichis en Amérique.
  51. Sa tonsure.