Rivalité de Charles-Quint et de François Ier/3/06

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Rivalité de Charles-Quint et de François Ier/3
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 68 (p. 382-426).
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RIVALITE
DE CHARLES-QUINT
ET
DE FRANCOIS Ier

LE SIÈGE DE NAPLES. — PAIX DE CAMBRAI [1].


I.

Pendant que Charles-Quint et François Ier s’offensaient réciproquement et se provoquaient à un combat singulier, la guerre se poursuivait en Italie. C’est sur ce théâtre de leurs longues hostilités que devait se vider une querelle qu’envenimait l’irritation des outrages ajoutée au désaccord des intérêts. Le sort des armes était appelé à prononcer derechef entre les deux rivaux. Seul il allait décider si le roi de France, appuyé par ses confédérés d’Italie, triompherait des forces de l’empereur et ferait fléchir ses volontés, ou si l’empereur, toujours aussi bien servi par ses soldats et par les événemens, heureux autant qu’opiniâtre, obligerait le roi de France à se soumettre, et disposerait en dominateur de la péninsule italienne.

François Ier l’emporta d’abord. L’armée victorieuse que commandait le maréchal de Lautrec, à laquelle s’étaient réunis les lansquenet de la Lorraine et des bords du Rhin conduits par le comte de Vaudemont, et que renforçaient incessamment des corps italiens aguerris, s’avançait vers le centre et le sud de l’Italie. Rien ne pouvait arrêter sa marche. Après avoir reconquis presque toute la Lombardie milanaise et l’avoir remise au duc Francesco Sforza, après avoir reçu dans la ligue contre Charles-Quint le duc de Ferrare et le marquis de Mantoue, Lautrec s’était porté sur Bologne. C’est là qu’il avait appris la délivrance du pape, qui, sorti précipitamment du château Saint-Ange, était allé s’enfermer dans Orvieto. Continuant à s’avancer à travers la Romagne, les Légations et les Marches, il prit les villes d’Imola et de Rimini, qu’il rendit au saint-siège, dont elles avaient secoué l’autorité durant la captivité de Clément VII. Le pape s’en montra fort reconnaissant. Il seconda du mieux qu’il put [2], mais secrètement toutefois, les opérations de l’armée française, sans céder aux instances de Lautrec, qui le pressait de rentrer dans la ligue.

Devenu libre. Clément VII n’avait rien fait de ce qu’il avait promis aux impériaux. Il n’avait pas livré Cività-Castellana à la troupe qui devait recevoir en gage cette forteresse, et il n’avait pas envoyé les sommes qu’il s’était engagé à fournir pour le paiement des lansquenets et des Espagnols demeurés dans Rome et de plus en plus irrités. Plein de ressentiment, il n’était pas moins pénétré de crainte, et, s’il ne se hâtait pas de s’acquitter envers Charles-Quint, il ne se souciait pas non plus de rompre encore une fois avec lui. Sa timidité prévoyante l’empêchait de s’exposer à de nouveaux périls, outre que ses mécontentemens le détournaient d’une ligue qu’il avait formée et qui avait profité de ses malheurs pour le dépouiller. Il ne pardonnait pas aux Vénitiens de s’être emparés de Ravenne et de Cervia, au duc de Ferrare d’avoir pris Reggio et Modène, aux Florentins d’avoir exilé les Médicis et confisqué leurs biens. Il se livrait à des plaintes amères contre eux et faisait incessamment entendre d’inutiles revendications. Ménageant toutefois le roi de France, qui pouvait être victorieux et lui faire recouvrer ce qu’il avait perdu, il favorisa l’expédition de Lautrec, qui trouva le meilleur accueil et des vivres dans les états de l’église.

Cette expédition n’avait plus qu’un objet, la conquête du royaume de Naples. Lautrec, longeant les côtes de l’Adriatique, passa par Pesaro, Sinigaglia, Ancône, Recanati, franchit la frontière pontificale et pénétra dans les Abruzzes. Il les occupa sans rencontrer de résistance. Épuisé par les Espagnols et fatigué de leur pesante domination, le royaume tout entier, où le parti angevin était encore fort puissant, était prêt à recevoir les Français comme des libérateurs. Après s’être rendu maître des Abruzzes, Lautrec descendit en Pouille. Il y perçut les 100,000 ducats que rendait chaque année la grande douane des bestiaux, de passage alors dans cette province, et il se servit fort cà propos de cet argent pour le paiement arriéré de son armée. Il prit ensuite les trois villes de San-Severo, de Lucera et de Foggia, qui se donnèrent à la France avec le même empressement que les villes des Abruzzes.

Lautrec s’étendait ainsi dans la partie orientale du royaume, lorsque l’armée impériale, quittant Rome avec précipitation, alla au-devant de lui comme pour s’opposer à sa marche et lui disputer la possession du pays dont elle n’avait pas pu lui fermer l’entrée. Ce n’était pas sans peine qu’elle avait été tirée de Rome, d’où elle ne voulait pas sortir avant de recevoir l’argent qui lui était dû. Les lansquenets, qui en formaient la partie la plus considérable, avaient même été sur le point de passer du service de l’empereur au service du roi de France. Ils en avaient menacé leur nouveau général, s’ils n’étaient pas payés. Le prince d’Orange, annonçant à l’empereur le grand danger où il était de perdre ses Allemands, ce qui aurait ruiné entièrement ses affaires en Italie, lui écrivait le 19 janvier : « Ce sera bientôt fait ou failli [3]. » Il était allé en toute hâte, accompagné de dix de leurs élus, chercher quelque argent au royaume de Naples, après avoir décidé les lansquenets à se contenter pour le moment de deux paies montant à 70,000 écus, avec la promesse de deux autres paies dans les deux mois suivans [4]. Il avait à grand’ peine arraché ces 70,000 écus au vice-roi don Ugo de Moncada, qui, comprenant l’intérêt qu’avait l’empereur de conserver les soldats dont dépendait le maintien de sa puissance en Italie, s’était procuré cet argent par tous les moyens; puis, courant à Rome, il était parvenu à mettre l’armée en mouvement. Réduite au moins de moitié par les excès et les maladies, cette armée comptait de dix à onze mille hommes peu disciplinés, mais fort aguerris. Elle s’était dirigée vers la Pouille en traversant le bas des états romains, et, n’ayant pas pu prévenir l’invasion du nord-est du royaume de Naples, elle s’était postée à Troja pour empêcher l’invasion du sud-ouest. Afin d’aller plus vite, le prince d’Orange avait laissé son artillerie en route, sur les terres des Colonna et à leur garde. Il avait demandé à don Ugo de Moncada de lui en envoyer de Naples, dont il barrait le chemin de son camp de Troja [5].

Il était depuis quinze jours dans cette forte position avec moins de onze mille hommes et sans canons, lorsque Lautrec, ayant concentré ses troupes, s’avança contre lui. Le succès de son entreprise dépendait de la défaite ou de la dispersion de ce grand débris de l’armée impériale. Lautrec parut décidé à l’attaquer. Le 16 mars 1528, avec vingt-huit mille hommes d’infanterie allemande, suisse, gasconne et italienne, neuf cents hommes d’armes dont les vaillantes compagnies étaient placées sur les flancs de son armée, qui formait une seule ligne en bataillons convenablement espacés, et avait vingt-quatre pièces d’artillerie disposées sur son front, il marcha à l’ennemi. Il avait le casque en tête et l’épée au poing. Les Suisses, qui étaient depuis dix-huit mois en Italie sous l’entreprenant marquis de Saluées, avaient baisé la terre, comme ils avaient coutume de le faire avant de combattre, et toutes les autres troupes, animées d’une belliqueuse ardeur, espérant en venir aux mains, criaient : Bataille! bataille [6]! Au lieu de céder à cet élan, qui l’aurait rendu victorieux, Lautrec, après avoir fait tirer quelques coups de canon sur le camp ennemi, arrêta le mouvement de son armée, qu’il surprit beaucoup en lui donnant le signal de la retraite [7].

Il laissa échapper, par une excessive prudence, l’occasion de rompre les restes d’une armée à laquelle tenait non-seulement le sort du royaume de Naples, mais celui de l’Italie entière. Il prit ce parti trop timide contre le sentiment de ses capitaines, qui désiraient la bataille et croyaient à la victoire; mais altier et absolu, ne consultant personne, décidant tout lui-même, doué de plus de courage que de discernement, après avoir été dans d’autres rencontres audacieux jusqu’à la témérité, il manqua dans cette circonstance de résolution et d’à-propos. Il allégua, pour justifier son extrême circonspection, qu’il aurait perdu, en livrant bataille, beaucoup de gens de bien, comme si, pour remporter un grand avantage à la guerre, il ne fallait pas exposer la vie de ceux qui la font, et il assura que, sans avoir besoin de vaincre les ennemis, il les aurait bientôt la corde au col. Il se proposait cependant de les attaquer dès qu’il aurait été joint par treize enseignes des bandes noires que la république de Florence lui envoyait sous le commandement d’Orazio Baglioni; mais aussitôt que cette excellente troupe d’environ quatre mille hommes fut arrivée au camp français, le prince d’Orange quitta sa position de Troja. Il délogea dans la nuit même et se mit en retraite vers Naples sans être beaucoup inquiété.

Lautrec fit occuper par une partie détachée de son armée la ville et le comté de Melfi et prit possession de l’intérieur du royaume, qui se rendait partout à lui. Les Vénitiens s’emparaient en même temps et avec une diligence ambitieuse de toute la côte orientale depuis Manfredonia jusqu’à Otrante : c’était leur part dans la conquête. Le lieutenant de François Ier se dirigea ensuite avec presque toutes ses troupes sur le point le plus important à prendre, sur Naples, où s’était repliée l’armée impériale.

Le prince d’Orange, arrivé un peu avant la fin du mois d’avril devant la capitale de ce royaume, plus qu’à moitié perdu pour l’empereur, sentit qu’il fallait conserver Naples à tout prix. Il projeta d’abord de la couvrir en gardant les hauteurs qui la couronnaient et qui faisaient face au golfe. Il s’établit dans les positions de Capo-di-Monte et de Poggio-Reale, et se disposa tout de suite à les fortifier pour arrêter de là les Français. La difficulté de recueillir des vivres et de maintenir sans argent une armée qui se trouverait placée entre les troupes ennemies maîtresses de la campagne et la ville de Naples, peu sûre dans ses sentimens, lui fit abandonner le dessein périlleux de camper en ayant devant lui des forces supérieures et derrière lui une population hostile [8]. La crainte d’un soulèvement de la part des habitans de Naples, las du joug espagnol comme le reste du royaume, « qui, avait-il écrit à l’empereur, est meilleur François que je ne suis bon chrétien [9], » le décida aussi à rentrer dans la ville pour la contenir autant que pour la défendre. Il ne garda que le point culminant du mont San-Martino, coteau plus rapproché de Naples et la dominant. Il y éleva le fort Saint-Elme et y plaça treize enseignes espagnoles capables de se maintenir avec un opiniâtre courage dans cette position, qui était la clé de la ville [10]. Sachant qu’il aurait à soutenir un siège inévitablement long, il fit remparer Naples sur tous les points, et s’enquit de ce qu’il y avait de vivres et surtout de vin, dont ses Allemands ne pouvaient se passer, et qui, plus encore que la solde, était une condition de leur fidélité. Il en trouva pour tout le mois de mai et pour le commencement du mois de juin [11]. Il rendit compte à l’empereur, par la voie de mer, de l’état de royaume, de la situation de l’armée, du peu de ressources qui restaient dans Naples. L’assurant qu’il tiendrait tant qu’il pourrait, il le suppliait de lui envoyer sur une flotte espagnole des renforts de troupes et de l’argent comptant, afin d’augmenter et de contenter son armée, à laquelle il était hors d’état de fournir une seule paie, le royaume ne rendant plus rien, et les lettres de change que l’empereur lui avait transmises ne trouvant plus personne qui les acquittât. Il écrivit aussi à l’archiduc Ferdinand de faire descendre au plus tôt en Italie les lansquenets que le duc Henri de Brunswick levait en Allemagne, pour qu’ils vinssent soutenir la puissance menacée de l’empereur et secourir son royaume de Naples envahi.


II.

Lautrec arriva près de Naples au moment où les impériaux venaient d’éprouver un grand revers. La guerre s’était poursuivie avec des moyens et des effets divers contre toutes les possessions de Charles-Quint, vers les Pays-Bas, sur les côtes de la Catalogne, dans les îles de la Méditerranée. André Doria, monté avec Renzo da Ceri et des troupes de débarquement sur une flotte considérable, était parti pour faire une descente en Sicile. Poussé par les vents contraires en Sardaigne, il avait débarqué ses troupes dans l’île, où elles avaient d’abord tout emporté; mais leurs succès avaient été arrêtés par le manque de vivres et par les maladies, qui avaient contraint d’évacuer l’île à moitié conquise. A la suite de cette tentative infructueuse, le neveu du grand marin génois, Philippino Doria, tout à fait digne par son habileté comme par sa valeur de cette parenté glorieuse, était allé avec huit galères, quelques brigantins et plusieurs navires de moindre dimension croiser dans les environs de Naples. Il s’était posté à Capo-d’Orso, du côté de Salerne. De là, sans fermer le port de Naples, dont il surveillait le golfe, il empochait d’y pénétrer les barques qui apportaient du blé et des vivres de la Sicile. Afin de rendre la mer libre, le vice-roi Ugo de Moncada conçut le projet de surprendre, d’attaquer, de détruire la flotte génoise qui interceptait le passage. Il arma six galères, quelques fustes, trois brigantins et tout ce qu’il avait de navires légers dans le port de Naples. Il y mit six cents arquebusiers espagnols [12] choisis parmi les tireurs les plus expérimentés. Ancien amiral de Charles-Quint Ugo de Moncada prit le commandement de cette flotte, sur laquelle montèrent avec lui le marquis del Guasto, le grand-écuyer Ferramosca, le connétable du royaume Ascanio Colonna et beaucoup d’autres gentilhommes d’élite. Il s’avança ainsi vers la pointe du golfe de Salerne, ou il espérait assaillir à l’improviste Philippino Doria et l’accabler

Mais l’habile Génois ne devait pas être pris au dépourvu. Instruit de l’armement de Moncada et de son projet d a taque, il s’était mis en mesure de le bien recevoir. Ses galères étaient pourvues d’une artillerie plus forte que celle des galères espagnoles; elles étaient mieux manœuvrées, et il y avait placé trois cents bons arquebusiers que lui avait envoyés Lautrec [13]. Le combat s’engagea vers quatre heures après midi avec une vigueur extrême de part et d’autre le 28 avril. Il dura jusqu’à la nuit. L’acharnement y fut égal, et l’issue en resta assez de temps incertaine. Les deux galères capitanes sur lesquelles étaient Ugo de Moncada et Philippino Doria s’approchèrent et se combattirent à outrance. Un gros canon appelé le Basilic, placé sur le pont de la galère génoise, fit par sa décharge de grands ravages sur la galère napolitaine, ou les coups d’une artillerie bien servie et bien pointée abattirent beaucoup de monde. Cependant les navires, chargés de canonniers et d’arquebusiers qui se foudroyaient des deux côtés, étaient toujours aux prises après plusieurs heures de combat et de grandes pertes sans que la victoire se fût encore déclarée, lorsque trois galères génoises qui s’étaient d’abord éloignées de la bataille vinrent y prendre part. Sur l’ordre de Philippino Doria, ces trois galères détachées des huit avaient pris le large pour s’y tenir comme en réserve puis au moment décisif elles s’étaient jetées sur les derrières de la flotte napolitaine, qui, assaillie de deux côtés, ne résista plus [14]. La défaite des Espagnols fut complète. Ils firent de grandes pertes : de leurs six galères, deux seulement parvinrent à s’échapper par la fuite; les quatre autres furent coulées ou prises, ainsi que la plupart de leurs brigantins et de leurs petits navires. Dans la ruine de la flotte furent enveloppés des chefs fort importans du royaume et de l’armée. Le vice-roi Ugo de Moncada et le grand-écuyer Cesare Ferramosca furent tués. Avec eux périrent quatre capitaines des vieilles troupes espagnoles et plusieurs centaines de leurs meilleurs arquebusiers. Tout ce qui échappa à la mort fut réduit en captivité. Le marquis del Guasto, le connétable du royaume Ascanio Colonna, le commandeur Icardo, frère du châtelain de Naples, des seigneurs ou italiens, ou flamands, ou espagnols, qui avaient voulu concourir à une entreprise au succès de laquelle semblait attachée la conservation de Naples, et parmi eux Filippo Cerviglione, Giovanni Gaetano, Camillo Colonna, Annibal di Gennaro, Vauri, Serone, tombèrent entre les mains de Philippino Doria, et restèrent ses prisonniers. A la suite de cette défaite, Naples ne put plus rien recevoir de la Sicile et des îles voisines. Le golfe, où les Français occupèrent d’un côté Castellamare, de l’autre Puozzolo, fut sévèrement gardé par la flotte génoise, à laquelle se réunit bientôt la flotte vénitienne après avoir pris les villes maritimes qui convenaient à l’ambitieuse république sur les côtes de la Pouille et de la Calabre.

Tandis que la mer cessait d’être ouverte, la terre était aussi fermée aux impériaux, acculés et affaiblis dans Naples. Trois jours après la bataille navale, l’armée française s’était établie devant la ville, que Lautrec ne songea point à prendre de vive force, espérant avant peu l’obliger à se rendre. La reddition de Naples, qui tenait seule encore avec Gaëte, où s’étaient enfermés les Colonna, devait compléter et affermir la conquête du royaume. Lautrec assit son camp sur les hauteurs qui font face à Naples et s’y retrancha. Vers un point culminant et un peu plus avancé, il plaça des bandes gasconnes et une bonne troupe italienne dans un petit camp d’avant-poste d’où les assiégés, encore plus tenus en bride, furent inquiétés de très près. Les canons des assiègeans battaient jusqu’aux portes de San-Gennaro et de Capoue. Enfin une large tranchée, destinée à s’étendre du grand camp à la mer, fut creusée par les soins industrieux du comte Pedro Navarro. Cet homme entreprenant, à qui était due l’invention des mines pour l’attaque des places, et qui excellait dans l’art des sièges, cherchait à compléter par là, le blocus de Naples, afin d’interdire toute communication aux impériaux avec l’intérieur du pays.

Sans être entièrement bloqués, les impériaux furent vivement pressés durant tout le mois de mai et la plus grande partie du mois de juin. Soumis à de dures privations et dénués de toute solde, ils se livrèrent à leurs violentes mutineries. Il fallut leur promettre, pour les apaiser, de leur compter prochainement trois paies. Le là juin 1528, après un mois et demi de siège, le prince d’Orange écrivit à Charles-Quint pour l’instruire du triste état où son armée était réduite dans Naples, et pour réclamer de lui une prompte assistance. « Il y a dix jours, lui disait-il, que nous sommes au pain et à l’eau; la chair, le vin et le payement pour tous vos gens est venu à faillir depuis longtemps [15]. » Le prince d’Orange avait cependant fait jurer aux lansquenets et aux Espagnols qu’ils souffriraient tout avant de capituler, et qu’ils défendraient Naples jusqu’à l’extrémité. En transmettant à l’empereur cette promesse de ses soldats, il ajoutait : « Sire, ni eux ni moy ne pourrions plus faire que le possible, et quand nous aurons passé ce mois, nous serons bien près du bout. » Il insistait plus que jamais pour que le duc de Brunswick, dont les troupes étaient arrivées en Lombardie, descendît dans le royaume de Naples, et pour que l’empereur envoyât au plus vite sur la flotte qu’il avait annoncée des renforts, des vivres et de l’argent. Il affirmait toutefois que le besoin d’être secouru ne le disposait pas le moins du monde à se rendre, « car, ajoutait-il, je vous assure que je n’aurai bu ni mangé de trois jours avant que je dise le mot. »

Afin d’éviter une aussi dure nécessité, ou tout au moins d’en retarder le moment, il essayait, à l’aide de sorties exécutées surtout pendant la nuit et fréquemment renouvelées, de faire entrer des subsistances dans la ville, qui en était de plus en plus dépourvue. A la tête de ces aventureuses expéditions était d’ordinaire le jeune Fernand de Gonzague, frère du marquis de Mantoue, qui devait être plus tard un des habiles généraux de Charles-Quint. Il commandait alors la cavalerie légère de l’année impériale. L’intrépide Juan de Urbina, mestre de camp de l’infanterie espagnole, sortait également avec les soldats les plus agiles et les plus déterminés de sa nation. Ils rapportaient l’un et l’autre quelques vivres de ces courses, quand elles n’avaient pas été découvertes ou qu’elles avaient été heureuses. Deux entreprises qu’ils firent le 20 et le 26 juin ne réussirent pas du tout. La première fut tentée sur la droite de Naples, vers la mer, pour interrompre le travail de la tranchée que Pedro Navarre conduisait jusqu’au rivage afin de fermer aux assiégés tout passage de ce côté. Les impériaux furent repoussés avec perte [16]. Ils furent plus maltraités encore dans la seconde, qu’ils dirigèrent du côté du Pausilippe et de Pie-di-Grote, vers la gauche de Naples, pour y cher- cher des vivres. Surpris et attaqués à leur retour, ils avaient été non-seulement dépouillés de leurs chariots de transport, mais ils avaient laissé entre les mains des assiègeans plus de deux cents prisonniers et perdu dans la déroute non moins de quatre cents morts [17]. Avant ce dernier échec, qui pouvait abattre le courage des assiégés et qui diminuait leur nombre, Lautrec supposait qu’il les aurait bientôt à discrétion. Il écrivait le 22 juin : « Cette ville de Naples est bien serrée par mer et par terre; il n’y entre rien, et les ennemis qui sont dedans sont réduits en telle extrémité que, plusieurs jours a, ils n’ont ni vin ni chair, au moyen de quoi j’espère qu’ils ne peuvent durer [18]. » Les apparences étaient d’autant plus à une reddition prochaine que les impériaux perdirent alors toute espérance d’être secourus.


III.

Le duc Henri de Brunswick s’était montré dans l’Italie supérieure avec dix mille lansquenets, six cents chevaux et quatre cents mousquetaires. Il avait charge de se réunir à Antonio de Leyva et d’aller avec lui dégager les impériaux dans Naples et reconquérir le royaume. Parti de Trente le 10 mai à la tête de son armée, il avait passé l’Adige, était descendu lentement par le Véronais, avait occupé Peschiera à l’extrémité du lac de Garda, et s’était dirigé, par le pays de Brescia, vers la Lombardie milanaise. Antonio de Leyva, marchant à sa rencontre, était arrivé sur l’Adda le 9 juin avec six mille fantassins et seize pièces d’artillerie. Le prudent général des Vénitiens, le duc d’Urbin, qui commandait à plus de douze mille hommes entre l’Adige et l’Adda, n’avait pas essayé, selon son invariable coutume, de s’opposer à leur jonction. Loin de tenir la campagne, il s’était retiré avec ses troupes dans les fortes places de Vérone, de Brescia, de Bergame, se contentant de défendre les possessions de la république en terre ferme. Quand la jonction se fut opérée entre Antonio de Leyva et le duc de Brunswick, l’entreprenant Espagnol persuada à l’indécis Allemand de l’aider à reprendre le duché de Milan avant de marcher au secours du royaume de Naples. Depuis l’éloignement de l’armée française, Antonio de Leyva, avec beaucoup d’industrie et de hardiesse, avait accru ses forces militaires et reconquis sur Francesco Sforza une par- tie de ce que Lautrec lui avait enlevé dans la Haute-Italie. Il était ainsi rentré, à l’ouest de Milan, dans Abbiate-Grasso et Novare, au sud dans Pavie, et il avait l’ambition de rentrer dans Lodi.

Le duc de Brunswick consentit d’autant plus aisément à mettre le siège devant cette place, qu’il n’avait pas trouvé en Lombardie d’argent pour la solde de ses lansquenets, et que le prince d’Orange auquel il en avait demandé, n’en ayant pas pour les siens, ne pouvait pas lui en envoyer. Sans argent, il n’était pas en mesure de conduire ses Allemands à Naples ni de les faire subsister dans toute la longueur de la péninsule, en proie à la disette et à la peste, comme l’avait fait naguère et avec tant de peine le duc de Bourbon en ne menant son armée que jusqu’à Rome. Le siège de Lodi étant résolu, les deux troupes campèrent le 20 juin autour de cette ville, dont la prise aurait mis les impériaux en possession de la frontière du Milanais sur l’Adda. L’artillerie d’Antonio de Leyva battit les murailles de la place dans laquelle étaient trois mille Italiens résolus à la défendre et commandés par Giampaolo Sforza, frère naturel du duc Francesco.

Lorsque les brèches faites par le canon furent assez grandes et parurent praticables, les troupes d’Antonio de Leyva et celles du duc de Brunswick montèrent à l’assaut. Pendant trois heures, elles tentèrent de forcer les murailles, dont elles furent toujours repoussées par la courageuse garnison. L’attaque ouverte se tourna alors en blocus, et l’armée de siège espéra contraindre la ville à se rendre par la faim; mais la disette se fit bientôt sentir aux assiégeans, et la peste pénétra au milieu d’eux. Les lansquenets du duc de Brunswick, qu’avaient attirés en Italie les succès des bandes enrichies de Frondsberg, privés de solde, manquant de vivres, ne prenant et ne pillant aucune ville, menacés de succomber aux maladies contagieuses, se lassèrent vite d’un service qui ne leur rendait rien et les exposait beaucoup. Ils refusèrent de livrer à Lodi un second assaut qui devait être donné le 13 juillet. Ce jour-là même, ils se retirèrent, et sauf deux mille d’entre eux qui restèrent avec Antonio de Leyva, tous les autres prirent le chemin des Alpes et retournèrent en Allemagne par le pays des Grisons.

Pendant que se fondait et disparaissait ainsi l’armée que Charles-Quint avait chargé le duc Henri de Brunswick de conduire au secours de Naples, une nouvelle armée française se réunissait à Asti sous François de Bourbon, comte de Saint-Pol. François Ier, qui faisait les plus grands efforts afin de l’emporter dans cette lutte suprême, avait envoyé en Italie ce prince de beaucoup de bravoure, mais de moins de tête, avec la mission d’y soutenir la cause de la ligue et d’y seconder Lautrec. En même temps une flotte nombreuse commandée par le seigneur de Barbesieux, venu des mers de Bretagne, longeait les côtes de la Méditerranée et portait à l’armée de siège devant Naples quelques renforts et de l’argent. François Ier, après les premiers succès qu’il avait obtenus et qu’il avait fait assidûment connaître à tout son royaume par des manifestes publics et en demandant qu’il en fût rendu grâces à Dieu dans les églises, s’attendait au triomphe prochain de ses armes, et croyait toucher au moment heureux où il dicterait la paix.

Il avait été malade, et il passait les jours de sa convalescence à visiter le château élégant qu’il faisait depuis quelque temps construire à Fontainebleau et à chasser dans les belles forêts du voisinage, deux des choses qui plaisaient à ses goûts et convenaient à ses ardeurs. C’est là qu’il apprit la retraite des lansquenets du duc de Brunswick. Satisfait d’un événement si avantageux pour lui, s’applaudissant des mesures prévoyantes qu’il avait récemment prises, il écrivit au grand-maître de la cour, au maréchal Anne de Montmorency, qui jouissait alors de toute sa faveur et avec le chancelier Du Prat avait la principale part dans la conduite de ses affaires : « Les lansquenets venus dernièrement d’Allemagne pour l’empereur... demandent à ceux de la ligue grise de vouloir se retirer par là. Le reste desdits lansquenets, sentant approcher mon cousin de Saint-Pol avec sa force, se retirera pareillement après les autres. Ceux qui sont dans Naples perdront toute espérance d’être secourus. Ils rendront à mon cousin de Lautrec le reste de son entreprise très facile à exécuter, de sorte que j’espère, avec l’ayde de Dieu, que, avant qu’il soit bien peu de jours, nous aurons bonnes nouvelles de ce cousté-là. Grâces au Seigneur, mes affaires sont en très bon chemin de bien, et avec sa bonne ayde je n’en doibs espérer que mieulx. J’ay toute ma vie ouy dire que la force couronne la raison, et je vous laisse penser, mon cousin, quel estonnement ce sera à mes ennemys, eulx voyant affoiblir et diminuer leurs forces journellement et sur cela me veoir croistre et augmenter les myennes en la prospérité de mes affaires, qui est tout le rebours de ce qui a esté fait par le passé [19]. » Il entretenait ensuite le grand-maître de son retour à la santé, et lui disait : « Je suis si très bien de ma personne qu’il ne seroit possible de mieulx, et vous puis asseurer plus amendé depuys quatre jours que je n’avois fait en quinze jours auparavant, en façon que je ne connois plus ni ne sçais que c’est de mes médecins ni de mes chirurgiens, car je ne parle plus à eux; ce que vous ferez bien entendre à Madame et à ma sœur : ce leur sera nouvelle très agréable, et leur dites davantage que j’ai été depuis votre partement à la chasse aux toilles par deux ou trois fois, et que je me promène tout le jour parmi mon bastiment et par mes jardins, me trouvant en aussi bonne disposition que je fus oncques, et me sens fortifier de toutes heures, dont je loue Dieu le créateur. »

Au moment où François Ier se réjouissait ainsi du rétablissement de ses forces et se félicitait du progrès de ses affaires, ses affaires entraient en déclin dans le sud de l’Italie. La conquête si avancée du royaume tenait à la prise de Naples, la prise de Naples à la reddition de l’armée qui défendait cette importante ville, et la reddition de l’armée impériale affaiblie au défaut croissant de subsistances et à l’abattement final des courages. Malgré leurs murmures et leurs privations, les soldats de Charles-Quint avaient soutenu le siège avec une constance qui ne s’était pas ébranlée. Les mois de mai et de juin avaient été traversés par eux péniblement, mais sans que leur volonté fléchît et sans que se ralentissent leurs tentatives de ravitaillement. Ils faisaient surtout leurs sorties vers le sud par la trouée qui restait encore entre la tranchée française et. la mer. Ils en rapportaient quelques vivres qui les aidaient à se maintenir. Ils étaient au commencement de juillet dans cette position difficile qui les aurait à la longue obligés de mettre bas les armes, lorsque le blocus se relâcha tout d’un coup. Le 4 juillet, Philippino Doria abandonna le golfe de Naples par le commandement d’André Doria, son oncle, auprès duquel il se rendit dans le golfe de la Spez4a avec les galères génoises. Cette retraite fut désastreuse; elle commença la ruine de l’expédition française. En laissant ouvert le passage, que gardèrent fort mal les galères vénitiennes, peu vigilantes et mal armées, et qui partirent bientôt elles-mêmes pour aller renouveler leur biscuit sur la côte de l’Adriatique, elle permit d’introduire par là des vivres dans la ville assiégée.


IV.

Le départ de la flotte génoise eut pour cause une rupture survenue entre François Ier et André Doria. Cette rupture, dont les effets s’étendirent à tout le reste du règne de François Ier, fut une des plus grandes fautes de ce prince. Tant qu’il eut à son service André Doria, qu’il avait fait son lieutenant-général dans la Méditerranée, François Ier y garda une supériorité qu’il perdit lorsque André Doria passa au service de Charles-Quint. Comment cette rupture fut-elle amenée? André Doria était un condottiere de mer en même temps qu’un grand patriote génois; il se mettait à la solde avec les galères qui lui appartenaient, et il portait un filial attachement à la république que plusieurs de ses ancêtres avaient illustrée par leurs victoires navales, et qu’il devait bientôt rendre indépendante au dehors et libre au dedans sous une forme de gouvernement destinée à durer près de trois siècles. Serviteur fidèle de la France, il avait à se plaindre de l’inobservation des engagemens pris à son égard par François Ier qui de plus avait offensé ses orgueilleuses susceptibilités. La solde qu’il devait recevoir et qui l’aidait à entretenir ses galères ne lui était pas remise exactement. Ces retards, dont il souffrait beaucoup, avaient été accompagnés d’autres sujets de mécontentement bien propres d’abord à relâcher les liens qui l’unissaient à la France, puis à les rompre. François Ier s’était autrefois emparé, sans lui en donner la rançon, des prisonniers faits par André Doria, et au nombre desquels était le prince d’Orange. Aussi, lorsque son neveu Philippino eut pris dans le golfe de Salerne le marquis del Guasto, le connétable de Naples Ascanio Colonna, tous les seigneurs et capitaines qui avaient combattu sur la flotte espagnole avec Ugo de Moncada, il refusa de les livrer au roi, qui les réclamait, et il les garda. Déjà le fier Génois n’avait pas vu sans en être blessé que François Ier, après l’invasion manquée de la Sardaigne, l’eût écarté d’une entreprise tentée contre la Catalogne et à laquelle il avait demandé de prendre part. « Nonobstant que j’aie la barbe blanche, lui avait-il écrit le 7 avril 1528, trois mois avant sa défection, il ne se trouvera personne ayant la connaissance ni le vouloir meilleur de moi, et m’est donné occasion de penser que vous ne vous souciez de mon service [20]. » Mais le plus fort de ses griefs vint de son patriotisme.

François Ier avait acquis pour la seconde fois la seigneurie de Gênes, que son prédécesseur le roi Louis XII avait à plusieurs reprises possédée et perdue comme lui. Il se méfiait de cette république inconstante, qui, livrée aux agitations et ne sachant pas se gouverner elle-même, changeait si fréquemment de maître. Au lieu d’en affermir la soumission par une protection habile, il l’inquiéta sur ses intérêts commerciaux et sur sa puissance maritime, dont elle était plus jalouse encore que de sa liberté. Il la contenait du haut du Castelletto par une forte garnison qu’il y avait placée sous le maréchal Théodore Trivulzi, qui en était le gouverneur militaire, mais qui ménageait avec une prudence italienne l’administration intérieure de l’état, exercée par les citoyens eux-mêmes. Malheureusement pour la durée de sa domination, François Ier voulut faire de Savone une rivale de Gênes. Il y éleva des fortifications, y appela le commerce, y attira les navires de la Méditerranée, y établit enfin le marché du sel qui se consommait en Lombardie et qui jusque-là s’achetait à Gênes. Ce dernier point seulement était une perte annuelle de 50,000 écus pour la vieille république, exposée à une ruine prochaine. La rivalité menaçante d’une ville maritime placée dans le voisinage de Gênes et autrefois sous sa dépendance alarma les Génois de tous les partis, qui invoquèrent l’assistance généreuse de leur puissant concitoyen.

André Doria prit vivement en main la cause de sa patrie; il réclama auprès de François Ier la restauration indispensable des commerces et des gabelles dans Gênes, comme il l’écrivait dans une lettre éloquente et altière à François Ier [21], et il ne fut pas écouté; il devint même importun et suspect. Loin de faire droit à ses plaintes et de conserver ses services, François Ier l’irrita et l’écarta. Il donna le commandement de ses navires dans la Méditerranée au seigneur de Barbesieux qu’il y fit venir des côtes de l’Océan, et, sur les conseils violens du chancelier Du Prat, il se décida même à faire arrêter à Gênes André Doria. Il résolut de prendre cette dangereuse mesure malgré les supplications de Lautrec, qui lui avait envoyé du fond de l’Italie Langey Du Bellay pour qu’il gardât en le satisfaisant un serviteur si nécessaire [22]. La connaissance de ce grave désaccord entre le roi de France et son lieutenant-général dans la Méditerranée était arrivée, par diverses voies, et au camp et à Naples, avant le mois de juin, à la fin duquel expirait l’engagement maritime d’André Doria.

Aussi, pendant que Lautrec dépêchait à François Ier le seigneur de Langey, qui vit, en passant par Gênes, le grand marin irrité avec lequel il était en longue familiarité et dont il reçut les plaintes et porta les conditions, le prince d’Orange écrivait à Charles-Quint de le gagner par des offres séduisantes. « Sire, lui disait-il, depuis vos galères perdues, j’ai entendu par le comte Philippino Doria, en pratiquant pour la rançon de plusieurs prisonniers, comme Andréa Doria est fort malcontent du roy de France et qu’il chercheroit de s’accorder avec vous. La raison de son malcontentement est que le roy ne lui a voulu bailler Savone pour la mettre en l’obéissance de Gênes. Je crois fermement que si vous l’assurez de ce point et de la liberté de Gênes et payez la solde de ses galères avec la promesse de lui faire quelque bien en ce royaume, vous le pourriez avoir pour vous. Vous savez, sire, quel homme il est et la nécessité où vous estes. Je vous supplie, sire, ne vouloir refuser rien qu’il vous demande, car jamais chose ne vous vint si à propos que cet accord, s’il vient à bien. Avec les galères que vous faites et les siennes, vous serez seigneur de la mer [23]. » Charles-Quint devait suivre bientôt les prévoyans conseils du prince d’Orange, tandis que François Ier ne se rendit point aux habiles supplications de Lautrec.

Barbesieux, chargé de s’assurer d’André Doria, ne put pas le prendre. Le prudent Génois s’était retiré avec sa petite flotte et ses prisonniers dans le port et sous le château fortifié de Lerici, au golfe de la Spezzia. Il attendit là que le terme prochain de son service fût arrivé. François Ier, qui n’avait pas su le retenir, fit alors de son mieux pour le ramener. Il multiplia les offres et eut recours à l’entremise de Clément VII, qui envoya successivement son camérier Bartolomeo da Urbino et son secrétaire Sanga à André Doria pour négocier une réconciliation sur un pied très avantageux avec le roi très chrétien; mais André Doria, redevenu libre et poussé par le marquis del Guasto et le connétable Ascanio Colonna, ses prisonniers, à traiter avec l’empereur, se refusa aux offres du roi et aux invitations du pape. Il avait déjà fait porter ses conditions en Espagne. Il demandait que l’empereur le reçût à son service avec douze galères qu’il commandait moyennant une solde de 60,000 écus par an, qu’il consentît à ce que la république de Gênes se gouvernât dans une entière liberté aussitôt qu’elle aurait été soustraite à la dépendance des Français, et que, placée dans l’alliance de l’empereur, elle remît comme autrefois Savone sous sa domination. Avant que ces propositions fussent acceptées et que Charles-Quint contractât des engagemens qu’il eut l’habileté de prendre et de tenir, André Doria avait cessé d’être au service de François Ier.

C’est au commencement de juillet que Philippino Doria, rappelé par son oncle, était sorti du golfe de Naples et avait fait voile vers Lerici. Dès ce moment, des navires envoyés de Sicile et des îles voisines avaient porté des subsistances à l’armée impériale aux abois [24] et rendu beaucoup plus douteuse l’issue d’un siège si opiniâtrement poursuivi. La prise de la ville, serrée de près depuis deux mois et demi, dépendait à la fois de la détresse attendue des assiégés et de la force persistante des assiègeans. Or la force des assiègeans et la détresse des assiégés diminuèrent en même temps. Pendant que des vivres entraient dans Naples, une maladie pestilentielle avait envahi le camp français. Communiquée par voie de contagion, cette peste, qui avait parcouru l’Italie, se développa au milieu des entassemens d’une armée dans des tranchées malsaines, et s’accrut par les exhalaisons meurtrières qui s’élevaient des plaines marécageuses où l’on avait fait couler imprudemment l’eau des aqueducs rompus de Poggio-Reale. Les chaleurs en étendirent les ravages. Les chefs comme les soldats en furent bientôt atteints. Il y avait eu déjà beaucoup de morts et il y avait beaucoup plus de malades, lorsque le 17 juillet parut dans le golfe de Naples la flotte française que commandait Barbesieux. Elle apportait un peu d’argent pour payer les troupes et amenait quelques compagnies pour les renforcer. Barbesieux était venu lentement. Il s’était arrêté à Gênes, où il avait laissé un certain nombre de ses soldats au gouverneur Théodore Trivulzi. Il en avait aussi débarqué à Civita-Vecchia afin d’aider les gens du pape, que François Ier pressait toujours de rentrer dans la ligue, à reprendre la citadelle sur les Espagnols. Ge qu’il amenait à Lautrec se réduisait à huit cents hommes, à la tête desquels était le prince de Navarre, frère du roi Henri, qu’accompagnaient plusieurs jeunes seigneurs qui venaient au camp, comme on disait alors, pour y acquérir de l’honneur, et qui y trouvèrent la mort.

Le débarquement s’opéra vers l’est, à une petite distance de Naples, d’où les assiégés enhardis sortirent en nombre sous Fernand de Gonzague et Juan de Urbina. Ils assaillirent vivement l’escorte que Lautrec avait envoyée du camp afin d’y conduire et l’argent et les soldats venus de France. L’attaque fut très impétueuse, et l’argent aurait été enlevé, si Lautrec n’avait en toute hâte envoyé de nouvelles troupes pour soutenir les premières, qui avaient perdu beaucoup de monde et avaient été presque culbutées. L’armée des assiègeans reçut ces faibles sommes et cet insuffisant renfort, qui n’arrivèrent pas sans peine au camp, déjà affaibli et un peu découragé.


V.

Dès ce jour les espérances y déclinèrent à mesure que les forces y décrurent. Lautrec avait dirigé jusque-là tout seul et la campagne et le siège, il se décida à tenir alors un conseil de guerre. Renzo da Ceri, que François Ier venait d’envoyer dans le royaume de Naples, le comte Pedro Navarro, à qui étaient dus les travaux du camp et le creusement des tranchées, le marquis Michel-Antoine de Saluées, qui avait commandé les troupes françaises avant l’arrivée de Lautrec, le comte Guido Rangone, auquel obéissait un corps considérable d’Italiens, le comte de Vaudemont, qui avait les lansquenets de la Lorraine et des bords du Rhin sous ses ordres, et tous les chefs de troupes que la maladie avait épargnés, assistèrent à ce conseil. Renzo da Ceri, ordinairement plus audacieux que circonspect et poussant bien des fois la confiance jusqu’à la témérité, ouvrit l’avis fort sage de quitter le camp infecté et de se concentrer dans les villes de Somma, de Nola, d’Aversa, de Capoue, qui formaient comme une ceinture autour de Naples. Il soutint que de là on contiendrait avec plus de sûreté les impériaux, qui ne seraient pas moins resserrés par terre et par mer, et qu’après y avoir rafraîchi l’armée et reçu des renforts on pourrait en un moment plus favorable les attaquer dans Naples, où ils se seraient affaiblis. Cet avis, que d’autres partageaient, fut repoussé par Lautrec. L’opiniâtre et superbe Lautrec, qui avait annoncé qu’il aurait les impériaux la corde au cou, ne supportait pas l’idée d’une retraite et l’apparence d’un échec. Il dit qu’il aimait mieux périr sur place que de reculer. Comme le suprême commandement lui appartenait, il décida qu’on resterait dans ce camp, d’où l’on ne pouvait plus contraindre l’ennemi à se rendre et où l’on devait même bientôt être exposé à ses agressions.

Lautrec chercha cependant à augmenter ses forces. Il envoya Renzo da Ceri dans les Abruzzes pour en ramener quatre ou cinq mille hommes de pied et de la cavalerie légère, dont on n’avait pas suffisamment pour tenir tête aux impériaux, qui en avaient davantage. Il fit presser Giamjordano Orsini, qui entretenait des troupes dans les états pontificaux, le belliqueux abbé de Farfa, qui appartenait à la même maison et qui combattait avec succès contre les Colonna, le prince de Melfi Sergiano Carraciolo, qui était devant Gaëte avec les soldats qu’il avait levés depuis son entrée au service de France, enfin les ducs de Nola et de Somma qu’il engagea pour deux cents chevaux chacun, de venir au plus tôt le joindre devant Naples. En attendant ces renforts, qui n’arrivèrent pas à temps, il demeurait immobile dans son camp dévasté par la maladie. Du 18 juillet au 6 août, la peste enleva une partie de l’armée française et paralysa les efforts du reste. Les morts s’accumulaient, et on les enterrait dans les tranchées. Les malades étaient de plus en plus nombreux. Le comte de Vaudemont était allé à Vico, près de Sorrente, et y succomba bientôt. Le second chef des valeureux débris des bandes noires, Ugo de Pepoli, qui avait succédé à Ora4o Baglioni, tué dans la rencontre du 20 juin avec les impériaux, avait été transporté mourant à Capoue. Ce qui survivait de la pesante cavalerie des hommes d’armes, fort peu utile dans un siège, avait été dispersé dans les villes voisines qui étaient encore occupées par les Français; Lautrec le rappela. Les capitaines demeurés debout autour de lui, le comte Guido Rangone, le marquis de Saluées, Pedro Navarro, sans quitter le camp, se ressentaient de la maladie, dont il fut atteint plus dangereusement lui-même, et qui abattit ses forces sans faire fléchir ses volontés. Ce chef malheureux d’une armée en dissolution, manquant de prudence devant Naples après avoir manqué de résolution devant Troja, s’obstinait à rester dans un camp que la mort rendait de plus en plus désert. D’assiégeant qu’il était, il y devint assiégé [25].

Les impériaux, instruits de son affaiblissement et de sa détresse, firent des sorties qui ne furent plus repoussées ni même entravées. Ils poussèrent leurs courses jusqu’aux villes que les Français occupaient en arrière de leur camp et autour de Naples. Sortant en force par la porte de Nola et par la porte de Capoue, ils traversaient la vallée à l’est de Naples entre les retranchemens des Français et les dernières pentes du Vésuve, se jetaient sur Somma, qu’ils saccagèrent deux fois, — étendaient leurs expéditions vers Nola, Acerra, Aversa, atteignaient même les environs de Capoue, sur le Vulturne, et retournaient avec des vivres. Ils coupaient aussi les routes par lesquelles on en pouvait conduire au camp, où Lautrec, accablé par le mal, succomba dans la nuit du 16 au 17 août.

Après sa mort, le marquis de Saluées prit le commandement de l’armée presque anéantie. Elle était réduite des trois quarts. Il y restait à peine sept mille hommes de pied dont quatre seulement en état de combattre, et les hommes d’armes étaient réduits à moins de deux cents [26]. Le prince d’Orange assiégea ces tristes débris dans leurs retranchemens, trop forts pour être pris aisément, trop étendus pour n’être pas difficiles à garder. Il les inquiéta de jour et de nuit par d’incessantes agressions. Après les avoir accablés de privations et de fatigues, les croyant dans l’impuissance de résister, il se disposa à leur donner l’assaut; mais les Français ne l’attendirent point. Ils projetèrent d’évacuer leurs retranchemens avant d’y être surpris. Les compagnies italiennes et gasconnes, qui restaient encore dans le petit camp rapproché du mont San-Martino, devaient se replier sur le grand camp, qui couronnait les hauteurs, et ne le purent point. N’ayant ni mangé ni bu depuis plusieurs jours, elles furent obligées de se rendre au prince d’Orange, qui s’était placé entre les deux camps et leur fermait le passage [27].

Dans la nuit même du 28 août, les troupes du grand camp se mirent en marche pour se retirer à Aversa, ville située à huit milles de Naples. Le marquis de Saluées et le comte Guido Rangone conduisaient les premiers corps, et Pedro Navarro fut mis à l’arrière-garde avec des Suisses et des lansquenets, que devaient soutenir les restes des hommes d’armes sous les capitaines Pomperant, Negrepelisse et Camille Trivulzi. Ils laissèrent dans le camp abandonné leur artillerie, leurs munitions, leurs bagages, leurs malades, pour opérer plus vite une retraite qui se fit avec la précipitation d’une fuite. Quoiqu’ils eussent de l’avance, ils furent atteints par les impériaux, qui se mirent à leur poursuite, attaquèrent leur arrière-garde, et la prirent presque tout entière. Le vieux comte Pedro Navarro et le jeune prince de Navarre tombèrent entre leurs mains. Le marquis de Saluées et Guido Rangone arrivèrent à Aversa, où ils s’enfermèrent avec le peu de soldats qui avaient pu traverser le siège, survivre à la peste, échapper à la déroute.

Sans perdre de temps, le prince d’Orange vint les y assiéger. Il dressa ses batteries contre les murailles d’Aversa, y fit brèche et obligea le marquis de Saluées, qui eut le genou brisé d’un coup de feu, et qui ne pouvait plus se défendre dans une ville ouverte et avec des soldats abattus, à capituler. Par cette capitulation, le marquis de Saluées et le comte Guido Rangone restèrent prisonniers, et les troupes désarmées durent retourner dans leur pays, avec promesse de ne plus servir de longtemps contre l’empereur. Le marquis, blessé et captif, après avoir combattu près de trois ans pour la France avec un généreux courage, fut conduit en litière à Naples, où il succomba bientôt et où mourut aussi Pedro Navarro, qui avait été pendant quinze années un serviteur également fidèle et habile de Louis XII et de François Ier.

La puissante armée avec laquelle Lautrec était descendu un an et demi auparavant en Italie, qui avait pris tant de villes au nord de cette péninsule disputée, qui l’avait traversée victorieusement dans presque toute sa longueur, qui avait poussé la conquête du grand royaume du sud si avant qu’on l’avait cru regagné par le roi de France et perdu pour l’empereur, cette puissante armée s’était fondue devant Naples et venait d’être achevée dans Aversa. Il n’en restait plus rien, et le prince d’Orange, après avoir écrit le 9 septembre tout ce qui s’était passé à Charles-Quint, de nouveau triomphant par la constance heureuse de ses généraux et la vigueur quelquefois indocile, mais toujours inébranlable de ses soldats, ajoutait : « Sire, les choses de la guerre de ce côté peuvent se dire véritablement terminées. Le peu d’ennemis qui restent dans les Abruzzes et dans la Fouille doit être dispersé à cette heure ou le sera bientôt. Les galères des ennemis ont quitté ces parages et ont mis à la voile, celles des Français pour se rendre à Marseille, et celles des Vénitiens pour retourner dans l’Adriatique. J’ai ordonné à André Doria d’aller attaquer là où il pensera le faire avec plus d’avantage. Il est parti diligemment et dans les meilleures dispositions, de sorte que par mer et par terre ce royaume sera entièrement délivré... Que Dieu garde la royale vie et l’impériale puissance de votre majesté, les rende prospères et les exalte comme il se désire ici [28]. »


VI.

A la ruine d’une armée et à la perte de toute espérance dans le sud de l’Italie s’ajouta bientôt, pour François Ier, un grand revers au nord de cette péninsule. La seigneurie de Gênes lui fut enlevée, et il perdit tout le littoral de la Ligurie. André Doria était venu attendre à Gaëte la ratification du traité qu’il avait conclu avec l’empereur. Dès que cette ratification fut arrivée, il se mit au service de Charles-Quint, qui le fit bientôt prince de Melfi, et il se dirigea des côtes de Naples vers la ville de Gênes. Il s’entendait depuis longtemps et en secret avec les principaux des divers partis qui avaient divisé la république, et qui, las de désaccord et de sujétion, souhaitaient également l’union et l’indépendance. Tout était prêt pour une révolution dans la ville, instruite du traité conclu avec l’empereur et disposée à seconder l’entreprise qui devait la rendre libre, lorsque André Doria entra dans le port le 12 septembre 1528; il avait arboré le pavillon de l’empereur, celui-là même que son neveu avait glorieusement enlevé à Moncada dans le golfe de Salerne. Ses troupes, débarquées sur les quais et formant deux petits corps sous la conduite de Philippino Doria et de Christophe Pallavicino, s’avancèrent, aux cris de saint George et liberté, dans la ville, soulevée à leur approche, et marchèrent au palais du gouvernement, qu’elles prirent sans rencontrer de résistance. Étonnés de cette brusque attaque qu’appuyait un mouvement général du peuple, les Français se retirèrent dans le castelletto, d’où le maréchal Théodore Trivulzi envoya demander au comte de Saint-Pol, alors devant Pavie, d’accourir à son secours avec assez de forces pour reprendre Gênes.

En attendant, André Doria s’était rendu sur la place de Saint-Matthieu, où était la demeure de ses ancêtres. La foule l’y avait accompagné de ses acclamations; les magistrats et les principaux de la ville étaient venus l’y saluer comme le libérateur de l’état, et lui avaient donné le beau nom de père de la patrie. Ce nom glorieux et touchant, il le mérita encore mieux en constituant avec une généreuse sagesse la république de Gênes qu’en l’affranchissant. Le lendemain du jour où, par ses heureux efforts. Gênes était devenue indépendante, elle acquit un régime libre, régulier, durable. Le gouvernement cessa d’appartenir à la multitude turbulente et inconstante qui, depuis deux siècles, avait produit tant de partis presque toujours en lutte, amené tant de divisions, causé tant d’assujétissemens, fait passer si souvent l’état troublé ou asservi de l’anarchie intérieure à la domination étrangère, et l’avait placé sous des seigneuries si diverses et si passagères. Dévolu à l’élite agrandie des citoyens, qui se composa désormais des deux noblesses, ancienne et récente, dans les cadres ingénieusement élargis desquelles entrèrent tous les notables de la ville et les principaux du peuple, il devint complètement électif et fut pondéré habilement.

Après l’établissement de ce régime, qui, un peu modifié quarante-huit ans plus tard, devait durer jusqu’en 1796 sans causer de troubles et sans amener de sujétion, les Génois s’occupèrent d’assurer leur défense. Avec le concours des citoyens du dedans et des feudataires du dehors, par des contributions patriotiques et au moyen de cent cinquante mille écus d’or empruntés à la banque nationale de Saint-George, ils levèrent huit mille hommes pour les opposer aux troupes du comte de Saint-Pol, s’il marchait au secours du maréchal Trivulzi et voulait franchir l’Apennin, dont ils gardèrent les passages.

Le comte de Saint-Pol, que François Ier avait envoyé en Italie avec huit mille lansquenets, deux mille aventuriers français et quatre cents hommes d’armes, était descendu d’Asti et d’Alexandrie dans les plaines du Milanais, quelque temps après qu’en étaient partis les Allemands du duc de Brunswick. Il avait d’abord repris, à la droite du Tessin, tout ce qui était retombé entre les mains d’Antonio de Leyva depuis l’éloignement de Lautrec. Traversant ensuite ce fleuve, il s’était avancé vers l’Adda, et il avait opéré sa jonction avec le duc d’Urbin et le duc Francesco Sforza. Les troupes combinées de la France, de Venise et du duc de Milan s’étaient alors portées devant Pavie pour en faire le siège. Elles étaient autour de cette place, si souvent assaillie et emportée, quand la nouvelle de l’entreprise heureuse d’André Doria sur Gênes et la demande de secours du maréchal Trivulzi, enfermé dans le castelletto, arrivèrent au comte de Saint-Pol. Avant de secourir le castelletto et d’aller menacer Gênes, le comte de Saint-Pol tint à reprendre Pavie. Serrée de près et battue en brèche, la ville fut enlevée d’assaut sans que Antonio de Leyva, qui se sentait trop faible, osât s’avancer pour la défendre.

Pavie prise et de nouveau rendue à Francesco Sforza, le comte de Saint-Pol marcha vers les montagnes qui entourent Gênes avec deux mille hommes de pied et cent hommes d’armes. Cette troupe, qu’il n’avait sans doute pas voulue plus nombreuse afin d’arriver plus vite, n’était pas assez forte pour réduire Gênes, mise en état de défense. Parvenu sans vivres et sans artillerie à Cavi, dans le commencement d’octobre, le comte de Saint-Pol trouva les passages de l’Apennin si bien gardés, qu’il ne put pas même introduire de secours dans le castelletto. Il put seulement envoyer trois cents hommes de renfort à Savone, et il retourna en Lombardie avec le reste.

Les Génois, délivrés de cette crainte, allèrent attaquer Savone. André Doria se présenta avec ses galères devant le port de cette malheureuse ville, qu’assaillirent du côté de la terre les troupes de Gênes, qui l’avait redoutée comme une rivale et qui la détestait comme une rebelle. Le commandeur Morette, à qui François Ier en avait donné le gouvernement, y résista mal et peu de temps. Malgré les supplications des courageux habitans, qui demandaient à se défendre, sachant bien quel sort leur était réservé s’ils tombaient au pouvoir de leurs anciens et implacables dominateurs, Morette capitula le 21 octobre. Les Génois démantelèrent les fortifications de Savone, qu’ils remirent sous leur dure sujétion. Peu de temps après en être redevenus maîtres, ils prirent aussi possession du castelletto, où le maréchal Trivulzi, ayant perdu tout espoir d’être secouru et manquant de vivres, capitula à son tour le 28 octobre. Tous les honneurs de la guerre furent accordés au maréchal et à sa troupe par les Génois, trop heureux d’éloigner des ennemis que leur voisinage laissait inquiétans et de reprendre une citadelle qui pouvait redevenir menaçante. Dès ce jour fut consommée la révolution qui arracha pour toujours l’état de Gênes à la domination de François Ier et qui le mit dans l’alliance définitive de Charles-Quint.

L’évacuation du royaume de Naples, la perte du littoral de la Ligurie, furent suivies d’un dernier revers en Lombardie. Les confédérés étaient demeurés les plus forts dans cette partie de la péninsule italienne. Lorsqu’on rentra en campagne au printemps de 1520, l’empereur, qui préparait une flotte et une armée pour aller achever la soumission de l’Italie, avait envoyé par Gênes deux mille Espagnols de renfort à Antonio de Leyva. Malgré l’arrivée de cette petite troupe, les impériaux n’avaient pas tenu la campagne et s’étaient enfermés dans Milan. Le comte de Saint-Pol avait pris sur eux Serravale, Bassignana, Mortara, les citadelles de Vigevano et d’Abbiate-Grasso, Sant-Augelo et San-Colombano, tandis que le duc d’Urbin avait occupé tour à tour Cassano et San-Martino à l’est et à l’ouest de Milan, qui restait seul, avec Como, entre les mains d’Antonio de Leyva. Les trois chefs des troupes confédérées, le comte de Saint-Pol, le duc d’Urbin et le duc Francesco Sforza, s’étant alors réunis, mirent en délibération s’ils attaqueraient Milan de vive force. Ils y parurent d’abord résolus; puis la timidité l’emporta, et ils finirent par décider qu’on serrerait de près cette ville, dont le territoire n’avait pas été ensemencé, où les vivres manquaient, et qu’on y affamerait les impériaux comme Lautrec avait espéré les affamer dans Naples. Il fut convenu que les Vénitiens s’établiraient à Cassano et à Monza, que le duc Sforza se posterait à Pavie et à Vigevano, et que le comte de Saint-Pol, placé à Abbiate-Grasso, garderait tout le Haut-Tessin.

Ce plan, dont les effets ne pouvaient être que très lents, ne fut pas même suivi avec persévérance. Le comte de Saint-Pol, très brave, mais non moins inconsidéré, se laissa emporter à une autre entreprise. Ayant appris qu’André Doria était allé avec ses galères vers les côtes de Catalogne pour y chercher l’empereur et le conduire en Italie, il espéra que l’absence du libérateur de Gênes lui rendrait plus facile la conquête de cette ville. Il quitta Abbiate-Grasso en prétendant que le duc d’Urbin et le duc Sforza suffisaient pour intercepter les vivres à Milan. Il mit ses troupes en mouvement et descendit vers le Pô, qu’il voulait passer un peu au-dessous de Pavie, afin de marcher ensuite du côté de Gênes. Arrivé le 20 juin 1529 à Landriano, il se proposait d’atteindre le lendemain Lardirago en se rapprochant du Pô. Il avait envoyé devant lui son avant- garde, son artillerie et ses bagages, et avait été retenu avec le reste de ses troupes par un grand orage qui avait démesurément grossi les cours d’eau qu’il avait à traverser. Lorsqu’il se remit en marche, non sans être retardé par des terrains détrempés dans des passages difficiles, il fut attaqué à l’improviste sur ses derrières. Antonio de Leyva, informé du dessein de Saint-Pol, était sorti de Milan pendant la nuit avec la plus grande partie de ses forces, et l’avait suivi sans être découvert jusqu’auprès de Landriano. L’éparpillement des troupes françaises, séparées les unes des autres, et la défaveur des lieux facilitèrent le succès de cette attaque, qui fut à la fois impétueuse et inattendue. Cependant le comte de Saint-Pol soutint avec une grande vigueur le choc des impériaux. Privé de sa cavalerie, qui était en avant, il mit pied à terre et combattit longtemps avec les lansquenets et les Italiens qu’il avait autour de lui; mais à la fin ceux-ci, culbutés, tournèrent le dos et prirent la fuite. Le comte de Saint-Pol, remontant alors à cheval pour échapper à la poursuite des impériaux, voulut franchir un canal, y tomba et fut fait prisonnier avec plusieurs capitaines d’importance. Le reste de sa petite armée, qui n’était pas payée, se dispersa. Les Italiens se retirèrent à Lodi et à Pavie, les Français et les Allemands regagnèrent à grand’peine leur pays. L’expédition de Saint-Pol eut une issue assez semblable à l’expédition de Lautrec; elle laissa la Lombardie à la merci des impériaux.

Le sort de la guerre était décidé. Charles-Quint, rendu de nouveau victorieux sur les divers points de cette vaste péninsule, l’emportait définitivement. Les efforts tentés pour soustraire l’Italie à la dépendance des Espagnols avaient été impuissans. Deux longues campagnes, dont les commencemens avaient été favorables aux confédérés de Cognac, avaient fini par de grands revers. Dans la première, le roi de France était intervenu comme auxiliaire par les subsides qu’il avait fournis et les troupes qu’il avait jointes aux armées italiennes. Les confédérés n’avaient pas su profiter de la supériorité de leurs forces et accabler les impériaux au moment de leur faiblesse. Ceux-ci, reprenant bientôt l’avantage par leur nombre, qu’on laissa s’accroître, et leur audace, à laquelle tout céda, non-seulement se maintinrent en Lombardie et restèrent les maîtres dans le royaume de Naples, mais ils envahirent le centre de l’Italie, s’emparèrent de Rome et y firent captif le principal des confédérés, le pape, provocateur et chef de la sainte ligue de Cognac. La seconde campagne, entreprise avec les forces du roi qu’assistaient tous les potentats italiens, marquée par des débuts brillans, avait abouti, non sans des fautes de conduite, à des résultats funestes. L’armée de Lautrec avait tout d’abord enlevé d’assaut ou reçu à composition d’importantes villes du Piémont et du Milanais, elle avait traversé triomphalement l’Italie, pénétré dans le royaume de Naples, qu’elle avait occupé presque tout entier, et dont elle aurait achevé la conquête, si son chef, trop prudent à Troja et trop confiant devant Naples, ne s’était dans un cas refusé à la victoire et dans l’autre obstiné à poursuivre un impuissant blocus jusqu’à y laisser sa vie et à y ruiner son armée. François Ier avait contribué à cet irréparable désastre par sa rupture avec André Doria. Cette rupture, après avoir secondé, si malheureusement pour lui, la résistance prolongée des impériaux dans Naples, avait causé le soulèvement de Gènes ainsi que la perte de la Ligurie, et par là n’avait pas été étrangère à la défaite finale qu’avait éprouvée le comte de Saint-Pol en allant, avec ce qui restait de troupes françaises en Lombardie, tenter de ressaisir un pays qu’on ne devait jamais plus reprendre.


VII.

Tout semblait terminé en Italie, où s’étaient dissipées les forces et s’étaient perdues les espérances de François Ier. Cependant ce prince, avec une ténacité entretenue par le calcul autant que par la passion, continua de disputer la péninsule à son heureux rival en s’appuyant sur les états confédérés, que ses excitations et leurs intérêts animaient toujours à la lutte. Il avait encore Asti et Alexandrie dans l’Italie supérieure, où Francesco Sforza conservait les trois places principales de Lodi, de Crémone et de Pavie, et où la république de Venise possédait le territoire qui s’étend de la rive gauche de l’Adda jusqu’aux lagunes de l’Adriatique. Ses partisans, restés en armes au royaume de Naples, occupaient Aquila et la Matrice dans les Abruzzes ainsi que la forte place de Barlette sur les côtes de la Pouille. Le littoral napolitain, de Trani et Monopoli à Otrante, était au pouvoir des Vénitiens, fort éloignés de s’en dessaisir après s’en être rendus maîtres. Ces politiques prudens et avides tout à la fois, inquiets pour la sûreté de leurs états et désireux de garder leurs conquêtes, étaient disposés à continuer la guerre que les ardens Florentins, de leur côté, voulaient poursuivre afin de se maintenir dans la liberté qu’ils avaient recouvrée et que menaçait la victoire de Charles-Quint. François Ier, qui les y poussait à l’envi, pressait également, mais avec moins de succès, le pape Clément VII de rentrer dans la ligue. Longtemps indécis en apparence, Clément VII, que François Ier et Henri VIII n’avaient cessé de solliciter depuis sa sortie du château Saint-Ange, était resté neutre tout en donnant des paroles d’espérance aux uns et aux autres. Il n’avait pas rempli tous ses engagemens envers les impériaux, et il avait ajourné pour Charles-Quint l’investiture du royaume de Naples, ce qui n’empêcha point ce prince habile de lui restituer les citadelles d’Ostie et de Civita-Vecchia et de rendre libres les cardinaux tenus en otages. Les succès des armes impériales en Italie ajoutés aux condescendances de Charles-Quint tirèrent le pape de ses indécisions. Sensible aux événemens de la fortune et se rangeant à ses arrêts, Clément VII chargea l’évêque de Vaison, nonce du saint-siège en Espagne, de conclure un traité de paix avec l’empereur.

François Ier ne se bornait point à exciter ses anciens confédérés à la guerre, il projetait de former une nouvelle et puissante armée à la tête de laquelle il descendrait lui-même en Italie. Il annonçait aux Florentins et aux Vénitiens qu’il faisait lever des Suisses et des lansquenets et qu’ils le verraient reparaître au-delà des Alpes avec vingt-cinq mille hommes de pied et tous ses hommes d’armes; mais, alors qu’il se livrait publiquement à ces manifestations belliqueuses il était rentré en secret dans des voies pacifiques. Aussitôt après la ruine complète de l’armée de Naples et la perte de tout le littoral ligurien, désespérant de contraindre l’empereur à accepter ses conditions de paix et à lui rendre ses deux fils, il avait cherché à renouer les négociations si violemment rompues à Burgos. Comment y parvenir, toute relation ayant cessé entre les deux monarques depuis qu’ils s’étaient blessés par des outrages et provoqués par des défis?

Une trêve conclue à l’automne de 1528 entre la France et l’Angleterre d’une part et les provinces belges de l’autre, dans l’intérêt du commerce des trois pays et sur leurs réclamations, devint l’occasion de pourparlers nouveaux dont la mère de François Ier fit les premières ouvertures. Guillaume des Barres, secrétaire d’état de l’archiduchesse Marguerite, gouvernante des Pays-Bas, étant venu faire ratifier la trêve en France, Louise de Savoie lui demanda s’il n’était chargé de rien par l’archiduchesse. Elle se plaignit alors de la lettre offensante pour l’honneur du roi, son fils, que l’empereur avait écrite à l’ambassadeur Jean de Calvimont, prétendit avoir fait de son mieux pour empêcher le cartel que François Ier avait été contraint d’envoyer à Charles-Quint par suite de l’outrage reçu, déplora la durée de la guerre que ces injurieux procédés et ces provocations véhémentes perpétuaient en l’envenimant, dit qu’elle presserait son fils de délaisser ses rancunes et de se ranger à la paix, et elle requit des Barres d’inviter l’archiduchesse à en faire autant auprès de l’empereur. Non contente de cette ouverture qui ne conduisit d’abord à rien, la régente Louise de Savoie envoya coup sur coup le secrétaire d’état Bayart à Malines, la première fois pour demander formellement à l’archiduchesse son intervention pacifique, la seconde fois pour lui adresser les conditions mêmes d’un arrangement. Débattues par l’archiduchesse et par les membres de son conseil, les propositions présentées au nom de la régente ne parurent pas suffisantes pour que l’empereur les acceptât. Des changemens y furent introduits, et Marguerite d’Autriche chargea le seigneur de Rosimbos, chef de ses finances, et le secrétaire des Barres de les porter ainsi modifiées en Espagne après s’être assurés d’une complète adhésion en France [29].

Les deux envoyés de l’archiduchesse se rendirent à Paris, où vinrent du château de Saint-Germain François Ier et la duchesse d’Angoulême pour conférer mystérieusement avec eux. Ce ne fut pas sans peine que les bases de la négociation arrêtées en Belgique furent admises par la régente, qui essaya vainement de rétablir celles qu’elle avait d’abord posées. Il fallut ou s’y soumettre ou renoncer à toute tentative d’accord. Elle les accepta donc, et le soir même, ayant appelé fort secrètement dans sa chambre Rosimbos et des Barres, elle les entretint du désir ardent qu’elle avait de réconcilier les deux princes et les pressa d’aller au plus vite remplir leur bon office auprès de l’empereur.

Rosimbos et des Barres partirent aussitôt pour l’Espagne. En même temps qu’ils portaient à Charles-Quint les propositions convenues des deux parts, l’archiduchesse, sa tante, l’engageait vivement à les adopter. Elle lui disait qu’il mettrait ainsi la paix dans la chrétienté, qu’il assurerait contre le Turc les états menacés du roi Ferdinand son frère, qu’il affaiblirait le roi de France, qui, ayant perdu tant d’hommes et donné tant d’argent, n’aurait de longtemps le pouvoir ni le vouloir de recommencer la guerre, qu’il recevrait fort à propos les 1,200,000 écus d’or pour son voyage d’Italie, où il serait escorté par les navires mêmes de François Ier et où il aurait les Vénitiens, les Florentins, le duc Sforza et le pape Clément VII à sa discrétion, qu’il lui serait aisé, ayant mis l’Italie sous sa main, de réformer les hérésies en Allemagne, d’y ramener l’église et l’empire à leur ancien état, enfin que, recherché et prié par son ennemi après en avoir été menacé et injurié, il le priverait de tous les alliés qui l’avaient jusque-là servi et avec lesquels il traiterait lui-même à son gré.

Charles-Quint se livrait en ce moment et avec une ardeur souvent contrariée [30] aux préparatifs de l’expédition à la fais militaire et politique que dès longtemps il projetait de faire en Italie. Il voulait paraître sur ce théâtre où s’accomplissaient depuis tant d’années de grands événemens à son profit par l’habileté de ses généraux et la victoire de ses armées. Il avait l’ambition d’être dans ses prospérités pour plus qu’il n’avait été jusque-là. Il s’était montré politique, il aspirait à se montrer guerrier, et d’empereur élu il souhaitait devenir empereur couronné. Afin d’achever en Italie l’œuvre si avancée de sa domination, il devait s’y transporter avec une flotte que joindraient les galères d’André Doria, et sur laquelle il embarquerait une armée de onze mille hommes, tandis qu’une autre armée levée par ses ordres en Allemagne, et que commandait le comte Félix de Werdenberg, y descendrait du côté du Tyrol. Ces deux armées, unies aux troupes victorieuses du prince d’Orange et d’Antonio de Leyva, contraindraient à se soumettre tous ceux qui resteraient encore en armes dans le sud et le nord de la péninsule, dont il disposerait en maître. Il se nourrissait de ces entreprenantes pensées et hâtait de son mieux une expédition à laquelle le manque d’argent et l’opposition de ses alentours apportaient d’inévitables retards, lorsque Rosimbos et des Barres vinrent lui remettre le projet d’arrangement qu’avait agréé et que lui recommandait l’archiduchesse sa tante.

S’en accommoderait-il? Dans ce moment d’espérance orgueilleuse et d’inimitié irritée, se contenterait-il des conditions qu’il avait proposées lui-même à Burgos, et qu’acceptait François Ier après les avoir refusées? Il sembla revenir à l’entière exécution du traité de Madrid. « Si le roy de France ne veut l’accomplir, disait-il, il y auroit de la difficulté à m’accorder avec luy. Comment pourrois-je me dédire de ce que j’ay dit de luy ou souffrir qu’il ne se dédie de ce qu’il m’a démenti [31] ? » Des considérations puissantes le décidèrent pourtant à traiter. Il vit bien qu’il n’arracherait jamais la Bourgogne à François Ier, et que l’exiger absolument de lui, comme il l’avait fait lorsqu’il le tenait entre ses mains, c’était perpétuer la guerre; qu’ayant mieux aimé entreprendre une lutte acharnée et laisser ses enfans en captivité que d’abandonner cette grande province, François Ier renouvellerait en 1529 les efforts tentés en 1527 et 1528; que le royaume de France n’était jamais au bout de ses ressources et que le roi très chrétien trouverait toujours des soldats et de l’argent pour combattre en Italie, où les Florentins, les Vénitiens, le duc Sforza, le duc de Ferrare, lui seraient des alliés d’autant plus fidèles qu’ils avaient plus d’intérêt à défendre leur indépendance et à sauver leurs possessions; qu’il faudrait de nouveau les y vaincre tous, ce qui n’était pas certain, leur enlever de vive force les villes qu’ils y tenaient encore soit au nord, soit au sud, ce qui serait difficile; que dans son royaume même de Naples, en grande partie recouvré, ses troupes avaient déjà échoué deux fois devant Monopoli, qu’occupaient les Vénitiens, et ne pouvaient pas reprendre Barlette, où s’était réfugié Renzo da Ceri avec des forces suffisantes pour y tenir longtemps; que dès lors et afin d’exécuter plus aisément ses desseins en Italie et en Allemagne, il lui convenait de s’accorder avec sou belliqueux adversaire, qui lui ferait l’abandon entier de l’une, et dont l’argent l’aiderait à aller défendre l’autre.

Après avoir un peu hésité, il consentit à rentrer en négociation. Toutefois il voulut tirer parti de la position où l’avait mis le succès de ses armes pour faire la paix le plus qu’il pourrait à son avantage. Il envoya à l’archiduchesse Marguerite plusieurs projets qui descendaient des dispositions les plus rigoureuses du traité de Madrid jusqu’aux arrangemens moins durs de Burgos [32]. Dans le projet le plus favorable, il exigeait toujours l’évacuation complète de l’Italie par François Ier préalablement à la délivrance de ses deux fils, et il l’obligeait non-seulement à y abandonner tous ses alliés, mais encore à y contraindre par la force les Vénitiens de rendre les villes qu’ils occupaient sur les côtes de la Fouille et de la Calabre, s’ils ne les quittaient pas de plein gré.

L’archiduchesse d’Autriche, ayant reçu les pleins pouvoirs de l’empereur son neveu, en informa la régente Louise de Savoie. Elle lui proposa de se trouver dans la ville de Cambrai, qui confinait à la France et aux Pays-Bas et où tant de traités avaient été conclus depuis le commencement du siècle. Les conférences durent s’y ouvrir entre les deux dames vers la fin du mois de juin. Tandis que la tante de Charles-Quint et la mère de François Ier, munies de leurs instructions et chargées de débattre les intérêts les plus hauts, allaient engager une négociation dont l’heureuse issue était moins espérée que souhaitée, les deux princes se disposaient également à poursuivre la guerre en Italie.

Charles-Quint était arrivé à Barcelone, où se réunissait la grande flotte de navires espagnols et génois sur laquelle il devait monter avec son armée. Quelques semaines avant qu’il pût faire voile vers les côtes d’Italie, il conclut, le 29 juin 1529, un traité avec le pape, dont il acquit l’utile amitié. Clément VII lui accordait l’investiture définitive du royaume de Naples, et s’engageait à le couronner solennellement comme empereur; de son côté, Charles-Quint promettait de faire restituer au saint-siège Cervia et Ravenne par la république de Venise, Reggio, Rubiera et Modène par le duc de Ferrare, et de rétablir les Médicis dans Florence [33]. Sa flotte, composée de trente-quatre galères et de quatre-vingts navires de transport, étant appareillée, il y embarqua les onze mille hommes de pied et les douze cents chevaux qu’il conduisait en Italie, et lui-même, monté sur la galère capitane d’André Doria, se rendit le mercredi 28 juillet à Palamos, non loin de Barcelone, d’où il se dirigea vers Gènes. Il avait passé toute la journée du 27 à donner des ordres pour le gouvernement de l’Espagne, qu’il laissait à l’impératrice Isabelle entourée de conseillers expérimentés, et il conduisait avec lui, pour le seconder en Italie, son principal ministre, le chancelier Gattinara, récemment nommé cardinal par Clément VII.

Pendant que Charles-Quint s’avançait vers les côtes d’Italie, François Ier levait des troupes, en annonçant l’intention de franchir de nouveau les Alpes à la tête d’une armée considérable. C’est ce qu’il assurait à ses confédérés, qu’alarmait extrêmement la reprise des négociations. Les Vénitiens craignaient d’être laissés à la merci de l’empereur après avoir dépensé, comme ils le disaient, des millions d’or pour soutenir la cause de la France et travailler à l’indépendance de l’Italie. Francesco Sforza, plus épouvanté encore, se voyait bientôt dépouillé du duché de Milan par le dominateur irrité qui pourrait donner un libre cours à son mécontentement et à son ambition. Le duc de Ferrare gémissait de s’être trompé cette fois en abandonnant celui qui devait être victorieux et en s’alliant avec celui qui devait être vaincu. Comment échapperait-il aux ressentimens de l’empereur, et ne serait-il pas tout au moins, malgré la flexibilité de ses retours, contraint de restituer les villes qu’il avait enlevées au saint-siège? Mais ceux qui éprouvaient les plus vives craintes étaient les républicains de Florence. Redevenus libres par un soulèvement, entrés dans la ligue avec ardeur, ayant levé beaucoup de troupes et fait de grands sacrifices d’argent pour la défense commune, il se sentaient perdus, si leur puissant allié cessait de les soutenir. Ils comprenaient que leur république ne pourrait pas résister longtemps aux forces réunies de l’empereur et du pape réconciliés, et qu’ils seraient remis sous le joug des Médicis. Aussi tous les ambassadeurs des états italiens entrés dans la ligue redoublaient de prières pour que la guerre fût continuée, ou que la paix ne se fît pas à leur détriment.

François Ier s’attachait à ranimer leur confiance. Ayant réuni les ambassadeurs de Venise, de Florence, de Milan, de Ferrare et de Mantoue à Compiègne, il les entretint de leurs communes affaires et régla les contingens qui seraient fournis par chaque état pour la reprise de la guerre. Outre les hommes d’armes et l’artillerie de France, il devait y avoir au-delà des Alpes quarante mille hommes d’infanterie, dont treize mille seraient à la solde des Vénitiens [34] et le reste aux frais du roi et de la ligue. C’est vers ce moment que la régente partit pour Cambrai. Avant de se rendre dans cette ville, elle entendit aussi les ambassadeurs italiens, qui la supplièrent d’avoir en souvenir les services et les intérêts de leurs états. Elle leur donna, dans un discours qu’ils trouvèrent admirable, l’assurance « qu’elle ne ferait rien qui ne fût à la pleine satisfaction de tous les confédérés, parce qu’elle savait que telle était la volonté du roi [35]. »


VIII.

Les conférences, fixées à la fin de juin 1529, ne s’ouvrirent que dans le mois de juillet entre les deux princesses chargées de cette grande négociation. Ce fut le 5 de ce mois que Louise de Savoie et Marguerite d’Autriche, accompagnées, la première du chancelier Du Prat et du grand-maître Anne de Montmorency, la seconde de ses conseillers belges les plus habiles, arrivèrent à Cambrai, où elles s’établirent l’une à l’hôtel Saint-Paul, l’autre à l’abbaye de Saint-Aubert, Elles n’étaient séparées que par une rue au-dessus de laquelle on avait pratiqué une galerie afin qu’elles pussent communiquer aisément ensemble et parvenir plus vite à l’accord, dont la conclusion ne fut cependant ni facile ni prompte.

Les divers projets envoyés par l’empereur à la gouvernante des Pays-Bas furent débattus dans leurs conditions successives par la régente de France, qui en repoussa les exigences les plus rigoureuses. Marguerite d’Autriche réclamait l’évacuation entière de l’Italie par François Ier sans que Charles-Quint donnât, comme il l’offrait à Burgos, des sûretés pour la délivrance du dauphin et du duc d’Orléans; elle ne se bornait pas à demander pour la rançon des jeunes princes 1,200,000 écus d’or comptant, elle demandait les 2 millions complets, sauf la déduction des sommes dues à l’Angleterre et ne montant point à 300,000 écus. Outre la restitution de Hesdin du côté des Pays-Bas, elle revendiquait des territoires assez considérables du côté de la Bourgogne et du Lyonnais. Ces négociations laborieuses se poursuivaient au milieu des anxiétés croissantes des ambassadeurs italiens, accourus à Cambrai afin d’y connaître le sort réservé à leur pays.

Elles étaient au moment de se rompre, lorsque les deux représentans de la république de Florence, Carducci et Cavalcanti, allèrent trouver le roi, qui chassait dans les forêts du voisinage en attendant d’apprendre s’il avait paix avec l’empereur ou s’il fallait recommencer plus vivement que jamais la guerre contre lui. Cavalcanti arrivait de Florence. Il dit au roi que, depuis la déroute du comte de Saint-Pol à Landriano, il n’y avait plus de forces françaises en Italie, où se trouverait bientôt Charles-Quint et où la cité de Florence aurait à se défendre d’un pape et d’un empereur très puissans. François Ier le rassura. « Si la guerre se continue, répondit-il, tous les moyens sont prêts. J’ai déjà dix mille lansquenets à Lyon. Vous pouvez y envoyer, et si vous ne trouvez pas qu’il en soit ainsi, dites que je suis le plus triste homme du monde. J’ai de plus fait rassembler dix mille aventuriers français et huit mille Suisses, les hommes d’armes et tout ce qui est nécessaire, avec ordre d’être dans cette ville le 8 du mois d’août. Vos seigneurs peuvent donc se promettre une pleine sécurité par la guerre. Quant à la paix, si elle se fait, vos seigneurs y seront compris avec tous mes confédérés et amis. Vous n’avez donc rien à craindre. Je suis disposé à passer tout de suite en Italie, si l’empereur y passe. Je crois que de toute façon je lui serai supérieur, attendu qu’il ne peut pas y aller très fort, et, s’il y va faible, vous le verrez prisonnier. Tout homme de jugement doit désirer son passage, et moi je suis un de ceux qui le désirent. » Alors Carducci lui dit : « Sire, votre majesté m’a tant de fois affirmé et répété les mêmes choses que, si je ne les vois pas s’accomplir, je ne croirai jamais plus à parole de roi, et je douterai même si j’ai à croire en Dieu. — Vous auriez mille fois raison; mais je l’ai promis, et je le tiendrai [36]. »

Tout en donnant ces assurances avec un peu d’exagération, François Ier les donnait de bonne foi. Instruit par le grand-maître Anne de Montmorency des difficultés soulevées à Cambrai, il venait de lui écrire de Couci qu’il fallait mettre un terme à toutes ces longueurs et en quelque sorte rompre. « Mon cousin, lui disait-il, connoissant que mon affaire me presse merveilleusement de partir pour aller à Lyon, et de là en mon camp que je fais dresser en Dauphiné, vu mêmement la grande et extrême dépense que j’ai présentement sur les bras, laquelle à cette heure croît et augmente à cause d’un gros nombre de lansquenets nouveaux qui me sont venus et viennent comme vous savez, lesquels, avec ceux qui sont déjà à mon service, seroient pour me consumer, manger et fouler mon royaume et sujets, si je ne les employé promptement, suivant mon premier dessein. A cette cause, vous solliciterez Madame à ce qu’il lui plaise entendre la résolution de la paix, car je ne puis partir sans premièrement avoir parlé à elle, et que nous ayons advisé ensemble ce qu’elle aura à faire pour mon royaume pendant mon absence [37]. » Il écrivait en même temps à sa mère : « Puisque l’empereur estime si peu mon amitié et a tant d’envie de me ruiner, j’ai l’espérance, avec l’aide de Dieu, avant qu’il soit peu, de lui faire connoître que je suis autant digne d’être désiré ami que désespéré ennemi. Par quoi je vous supplie ne vous donner point peine et croire que Dieu fait tout pour le mieux, et vous en venir bientôt, car jamais n’eus tant envie de vous voir que à cette heure [38]. »

Les lettres où éclataient les impatiences de François Ier, qui reprenait ses belliqueuses résolutions, contribuèrent-elles à hâter la conclusion de l’accord en le rendant plus favorable? Louise de Savoie avait donné l’ordre du départ de Cambrai, et le 24 juillet ses équipages commençaient à sortir de la ville [39]. Les négociations paraissaient rompues; mais elles furent aussitôt reprises, et quelques condescendances calculées de Marguerite d’Autriche les firent aboutir enfin à la paix. Cette paix entre les deux princes se conclut aux conditions que François Ier avait primitivement offertes à Madrid en 1525, et que Charles-Quint avait, en 1527, mais sous certaines clauses, admises à Burgos. Par le traité signé le 3 août et célébré le 5 dans la cathédrale de Cambrai, le roi de France abandonnait complètement l’Italie, rendait Asti, Alexandrie, Barlette, ne gardait pas un morceau de terre dans la péninsule, n’y conservait pas un allié, s’obligeait même à presser les Vénitiens de restituer les places qu’ils tenaient encore sur le littoral du royaume de Naples, et, s’ils n’y consentaient pas, à les y contraindre en fournissant 30,000 écus par mois à l’empereur pour leur faire la guerre. La renonciation à l’Italie, qui n’était pour François Ier à Madrid que le sacrifice de ses prétentions sur ce pays, revendiqué par ses prédécesseurs et par lui comme un héritage, devenait de plus à Cambrai le délaissement des alliances qu’il avait nouées depuis la ligue de Cognac, le démenti des paroles qu’il avait récemment encore données à ses confédérés, et pour ainsi dire le contraire des engagemens pris envers plusieurs d’entre eux. Il ne cédait pas à une nécessité aussi impérieuse, mais aussi triste, sans amertume et sans confusion. Outre ce pénible abandon de ses possessions, de ses espérances, de ses amitiés au-delà des Alpes, il cédait vers la frontière du nord la ville, le château et le bailliage de Hesdin, renonçait au rachat des villes et châtellenies de Lille, Douai et Orchies, délaissait toute prétention sur Arras, Tournai, Saint-Amand et Mortagne, dégageait de la dépendance féodale l’Artois, la Flandre et tous les territoires qui depuis les temps les plus anciens relevaient de la couronne de France. La grandeur du royaume était arrêtée et même restreinte de ce côté, où le roi perdait aussi ses alliés, le duc de Gueldre et le duc de Bouillon, vaincus ou dépouillés dans la dernière guerre.

Il est vrai qu’il conservait à la France le duché de Bourgogne, le comté d’Auxerre, le comté de Mâcon, la vicomte d’Auxonne, que le traité de Madrid le forçait à donner comme prix de sa liberté. Il devait aussi y tenir à jamais réunies les provinces du centre qu’il avait confisquées sur le duc de Bourbon, dont il s’était engagé à casser la condamnation et à restituer l’héritage, ce qu’il ne fit point. Il ne rendit pas davantage la principauté d’Orange, enlevée à Philibert de Châlons, lieutenant-général de Charles-Quint en Italie et tué devant Florence une année après.

Au lieu de la Bourgogne et de ses vastes dépendances, il devait remettre pour la délivrance de ses enfans les 2 millions d’écus d’or qu’il avait toujours offerts et selon le mode de paiement qu’il avait toujours proposé [40]. Il n’avait plus à fournir des troupes qui fissent cortège à son heureux rival en Italie, et les 100,000 écus d’or que le traité de Madrid l’obligeait à payer pour le voyage triomphal de l’empereur en Italie, l’empereur les ajoutait à la dot de sa sœur la reine Éléonore, dont le mariage, déjà convenu et à moitié célébré en 1526, semblait destiné à assurer en 1530 son union avec François Ier [41].


IX.

Au moment où se concluait la paix de Cambrai Charles-Quint naviguait vers l’Italie. Parti de Palamos dans les derniers jours de juillet, il débarquait à Gênes le 12 août. Tandis qu’il descendait sur la côte de la Ligurie avec les troupes qu’il avait amenées d’Espagne, le comte Félix de Werdenberg arrivait par le Tyrol avec huit mille lansquenets et douze cents chevaux, le prince d’Orange remontait vers le centre de la péninsule à la tête de l’armée victorieuse de Naples, et Antonio de Leyva, dont les forces s’étaient accrues dans le Milanais, y tenait la campagne sans y rencontrer un ennemi. Paraissant en vainqueur armé dans le pays que François Ier laissait à sa discrétion, s’y comporterait-il en dominateur avide? Comment y exécuterait-il le traité de Cambrai, qu’il apprit à Gênes et qu’il ratifia à Plaisance? — Ce traité changea tous ses desseins, comme il l’écrivait à son frère Ferdinand [42], et, au lieu de songer désormais à soumettre les états italiens par la force, il s’efforça de les gagner par des arrangemens que négocia sa prévoyante ambition. C’est à Bologne, où Clément VII était venu l’attendre et le couronner, que le politique empereur régla de concert avec le souverain pontife le sort de l’Italie.

D’un commun accord et à la suite de négociations prudemment conduites, il conclut la paix avec la république de Venise, qui, sans avoir besoin d’y être contrainte par les armes, rendit au royaume de Naples les ports dont elle s’était emparée sur les côtes de l’Adriatique, et restitua les villes de Ravenne et de Cervia, qu’elle avait enlevées au saint-siège. Dans l’intention de rassurer les Vénitiens, qui s’obligèrent à lui payer une somme notable de ducats, et pour satisfaire le pape, que de pressans intérêts le portaient à ménager, il investit Francesco Sforza du duché de Milan. Toutefois il en détacha Monza, transmis à titre de comté à Antonio de Leyva, et il garda entre ses mains la citadelle imprenable de Milan et la forte ville de Como, où il tint garnison espagnole. Maladif et condamné à finir sa vie avant peu, Francesco Sforza devait laisser quelques années plus tard tout le duché à la disposition de Charles-Quint, qui n’en donnerait plus l’investiture à personne. Il ferait ainsi en deux fois ce qu’il ne trouvait pas à propos de précipiter en une seule, et il enserrerait de sa puissance la péninsule entière, dont les deux extrémités lui appartiendraient par le grand fief de Milan, qu’il retiendrait comme empereur, et par le vaste état de Naples, qu’il posséderait comme roi.

Mais en ce moment et par un traité fait le 23 décembre 1529 il unit étroitement avec lui les états naguère ligués avec son rival. La république de Venise, le duc de Milan, le souverain pontife, devenus ses alliés, eurent à préparer la défense de l’Italie supérieure contre toute invasion étrangère [43]. Il espéra en fermer les abords du côté des Alpes et de l’Apennin à l’aide du duc de Savoie, qu’il fortifia en lui donnant le comté d’Asti, et par la vigilance intéressée de la belliqueuse république de Gênes. Frédéric de Gonzague, qui occupait une forte position dans la Basse-Lombardie et que Charles-Quint avait regagné des premiers, reçut de lui, à défaut d’un agrandissement de territoire, une augmentation de titre, et le marquisat de Mantoue fut érigé en duché. Le nouveau duc entra, ainsi que le marquis de Montferrat, le duc de Savoie, les républiques de Gênes, de Lucques et de Sienne, dans le traité d’union du 23 décembre, où devait être également admis le duc de Ferrare lorsqu’il se serait réconcilié avec le pape.

Ne voulant laisser dans la péninsule pacifiée aucun germe de guerre, l’empereur avait reçu en grâce le duc de Ferrare, qui savait toujours revenir à ceux dont il s’était détourné. Le souple et opulent Alfonse d’Este acquit de Charles-Quint, moyennant 200,000 ducats, le comté de Carpi, confisqué sur Alberto Pio. Il vint même soutenir à Bologne ses droits à la possession de Reggio, de Rubiera et de Modène, que lui avait autrefois enlevés l’entreprenant Jules II, et qu’il venait de reprendre au faible Clément VII. Charles-Quint l’obligerait-il à les restituer au saint-siège au risque d’aliéner à jamais ce prince cauteleux, mais puissant, ou bien les lui laisserait-il au mépris des promesses faites au pape, dont il tromperait l’attente? Il eut l’art de ne rien résoudre dans le moment. Il fut reconnu comme arbitre par le pape, qui consentit à l’ajournement de sa décision, et par le duc de Ferrare, qui mit les villes contestées en dépôt entre ses mains; mais, s’il put sur ce point manquer au traité de Barcelone, il n’osa pas l’enfreindre en ce qui concernait Florence, Clément VII tenant avec plus de passion encore à restaurer la grandeur de sa famille qu’à recouvrer les terres de l’église.

Charles-Quint aurait bien désiré que le pape se contentât de la rentrée des Médicis dans leur pays et dans leurs biens, que les Florentins réintégrassent dans leur ville les Médicis, qu’ils avaient exilés et dépouillés; mais les Florentins refusaient de recevoir au milieu d’eux ces anciens dominateurs, qui viseraient à le redevenir, et Clément VII exigeait qu’ils rentrassent dans Florence avec la puissance qu’ils y exerçaient lorsqu’ils en étaient sortis. Charles-Quint se crut obligé de mettre son armée aux ordres de Clément VII pour attaquer la ville généreuse qui rejetait le joug des Médicis. Il fit entreprendre le siège de Florence. Ce siège difficile et rude, que le prince d’Orange conduisit et dans lequel il fut tué, dura plus de huit mois; il se termina par la reddition de Florence épuisée et trahie, et causa la chute définitive d’une république qui avait été glorieuse, mais qui, changée bientôt en principauté d’empire, fut donnée au duc Alexandre de Médicis, neveu de Clément VII et devenu gendre de Charles-Quint par son mariage avec Marguerite, fille naturelle de l’empereur.

Charles-Quint ne quitta point l’Italie, qu’il organisait en la maîtrisant, sans ajouter à la réalité de sa puissance par le prestige d’un double couronnement. La couronne de fer du royaume d’Italie, qu’on gardait à Monza, fut apportée à Bologne, où le 23 février 1530 il la reçut en grande cérémonie des mains du pape dans la chapelle du palais pontifical. Deux jours après, le 24 février, anniversaire de sa naissance et de sa principale victoire, la couronne d’or du saint-empire romain fut placée sur sa tête avec une solennité plus éclatante encore dans l’église de San-Petronio par le souverain pontife, qui, malgré sa gratitude et son amitié, ne consacrait pas sans trouble un aussi grand pouvoir [44].

Ayant accompli ses desseins en Italie, l’heureux Charles-Quint alla tenter de les accomplir en Allemagne. Remontant la péninsule, il passa par les états vénitiens, où les clés des villes lui furent apportées avec une confiante déférence, et il se rendit à Inspruck. Son frère Ferdinand, roi de Bohême et de Hongrie, était venu l’y recevoir à la tête d’une partie de la noblesse du pays. Charles-Quint partit de là pour Augsbourg, et, neuf ans après avoir quitté l’Allemagne, il y reparut avec le désir d’en pacifier les dissensions religieuses, qui s’étaient accrues, d’en protéger les frontières orientales, que les Turcs avaient récemment envahies, et, devenu maintenant empereur couronné, d’y faire élire son frère Ferdinand roi des Romains, afin qu’il pût au besoin le remplacer avec plus d’autorité dans l’empire.

Si Charles-Quint recueillait ces grands avantages du traité de Cambrai, François Ier se soumettait avec peine aux conditions de la paix qu’il avait sollicitée et qu’il venait de conclure. Il protestait en secret [45] contre ce traité qu’il jurait en public [46], et il y faisait proposer des modifications qu’il était non moins imprudent de demander qu’impossible d’obtenir. L’amiral Chabot de Brion, qu’il avait envoyé en Italie pour recevoir la ratification et le serment de Charles-Quint, avait exprimé de sa part à l’empereur le désir de ne remettre que la moitié des 1,200,000 écus d’or qui devaient être comptés pour la délivrance du dauphin et du duc d’Orléans, en donnant des sûretés pour le paiement prochain des 600,000 autres. Il réclama de plus l’autorisation de racheter le comté d’Asti, ancien patrimoine de la maison d’Orléans, ce qui l’aurait fait rentrer en Italie. Il insinua même que, si l’empereur lui rendait le duché de Milan, qu’il ne se résignait pas à perdre, il l’aiderait à reprendre Vérone sur les Vénitiens et à expulser les Turcs de l’Allemagne orientale [47]. L’empereur étonné rejeta la première demande, suspecta les intentions que laissait apercevoir la seconde, et ne tint aucun compte de la troisième. Il insista sur l’exécution complète du traité, et il demeura sans confiance.

François Ier impatient de retrouver ses enfans, aurait désiré qu’ils lui fussent rendus au mois de mars 1530, ainsi qu’il avait été convenu à Cambrai; mais la somme fort considérable de 1,200,000 écus d’or qu’il fallait remettre pour obtenir leur délivrance n’était point encore prête. Quoique l’assemblée des notables réunis au mois de décembre 1528 l’eût généreusement accordée, elle était bien loin d’être entièrement levée à la fin de l’année 1529. On recueillait dans les villes le contingent du tiers-état. Le clergé donnait, par diocèse, de trois à cinq décimes du revenu de ses biens pour sa contribution. La noblesse seule, malgré les offres faites en son nom par le duc de Vendôme, restait froidement en arrière. Elle prétendait ne devoir que le service militaire, et, paraissant craindre qu’on ne voulût la soumettre à la taille, elle considérait une levée d’argent comme chose plus humiliante encore qu’onéreuse. François Ier fut obligé de la réunir pour lui persuader qu’en accordant un don elle ne payait pas un impôt.

Ayant rassemblé en septembre 1529 les feudataires de l’Ile-de-France à l’hôtel de Bourbon tout près du Louvre, il leur fit connaître dans un langage entraînant et patriotique ses royales nécessités. Il leur dit que pour la délivrance prochaine de ses enfans il avait besoin d’une grosse somme de deniers qu’il lui serait impossible d’acquitter sans l’aide de ses meilleurs et principaux sujets. Il rappela les délibérations de l’assemblée des notables, dit que les gens d’église et ceux des bonnes villes de son royaume le secouraient de tout leur pouvoir; puis il ajouta : « Je vous ai gardé et réservé les derniers pour la seureté et la fiance que j’ai toujours espérées en vos bonnes volontés. Connoissant très bien que vous êtes ceux qui avez accoutumé d’employer vos personnes avec moi quand l’affaire le requiert, je vous ai soulagés d’arrière-ban et d’autres choses que j’eusse pu vous demander... Vous aurez donc regard à moi qui suis votre roi et à la raisonnable demande que je vous fais de m’aider pour la conservation de vous et de votre liberté. Je vous ai porté moi-même cette parole parce que j’ai entendu qu’il y en a eu de si médians qui ont osé semer parmi vous que je voulois faire les gentilshommes taillables. Je suis homme de bien, ce qu’ils ne sont, et ne voudrois penser et encore moins faire une chose que je ferois contre moi-même qui suis gentilhomme; c’est le principal titre que j’ai et dont je m’estime le plus. Et pour ce que comme gentilhomme et votre roi je m’adresse à vous comme gentilshommes, je vous prie mesurer selon vos cœurs qui sont nobles de me faire tels dons et présens que par là je puisse connoître l’amour et affection que vous me portez [48]. »

François 1er obtint ce qu’il demandait. La noblesse de la vicomte de Paris et de l’Ile-de-France décida sur-le-champ qu’un dixième du revenu des fiefs et arrière-fiefs serait levé avant le 2 février 1530 et remis au roi [49]. Elle servit d’exemple à la noblesse du reste du royaume que les gouverneurs et les sénéchaux convoquèrent dans les diverses provinces; mais en accordant au roi une aide pour payer sa rançon et retirer du pays d’Espagne ses fils le dauphin et le duc d’Orléans, les nobles de France insistèrent avec vivacité sur le maintien de leurs privilèges féodaux, et demandèrent qu’il fût déclaré par lettres patentes dans chaque bailliage que le don qu’ils faisaient ne tournerait à conséquence ni à eux ni à leurs descendans [50].


X.

En attendant que fût recueillie la forte somme d’or qui devait être frappée en écus d’un poids déterminé et d’un titre uniforme, les enfans de François Ier restaient tristement prisonniers. Ils l’étaient depuis près de quatre ans, et ils n’avaient pas été toujours traités selon les convenances de leur. grandeur, ni avec les ménagemens qu’exigeait leur tendre jeunesse. Aussitôt que le dauphin, alors âgé d’un peu plus de huit ans, et le duc d’Orléans, qui n’avait pas atteint encore sa septième année, avaient mis le pied sur le sol de l’Espagne, ils avaient été confiés à don Inigo Hernandez de Velasco, duc de Frias et connétable de Castille, qui avait prêté serment de les avoir en sûre garde et d’en rendre bon compte à l’empereur. Ils avaient été enfermés d’abord dans la place de Henpudia, puis dans celle de Yillalpando, sans être séparés de leur suite, qui était fort considérable [51] ; mais après la déclaration de guerre de 1528, la défiance s’étant accrue avec l’irritation, ils avaient été séparés de tous leurs serviteurs, y compris leur précepteur et leur médecin, que l’on avait envoyés comme prisonniers dans diverses forteresses [52]. Transportés eux-mêmes à Pedrazza de la Sierra, au milieu des montagnes de la Castille, les jeunes princes y étaient entourés d’Espagnols, la plupart grossiers soldats que commandait le capitaine don Pedro de Peralta. Ils y étaient sous la surveillance soupçonneuse de don Inigo de Tovar, marquis de Berlanga, devenu, après la mort du vieux connétable de Castille son père, l’un des gardiens des enfans de France, avec son frère aîné, le nouveau connétable don Pedro Hernandez de Velasco. Personne n’avait pu pénétrer jusqu’à eux, et toutes les tentatives faites pour avoir de leurs nouvelles n’avaient servi qu’à accroître la rigueur de leur isolement. Dans l’été de 1529, pendant que s’engageaient les négociations de Cambrai, Bordin, huissier de la régente Louise de Savoie, fut envoyé en Espagne pour les visiter de la part de leur père et de leur aïeule, et savoir comment ils étaient traités. Quoiqu’il eût obtenu un sauf-conduit de l’empereur, Bordin n’avait pénétré qu’à grand’peine dans la forteresse de Pedrazza. Après d’assez longs pourparlers, le marquis de Berlanga avait permis qu’il y entrât, et l’avait mené lui-même auprès des princes français.

Bordin trouva le dauphin et le duc d’Orléans dans une chambre très obscure et tout à fait nue. Ils étaient assis sur de petits sièges de pierre, près d’une fenêtre pratiquée dans une muraille épaisse de huit à dix pieds, garnie au dedans et au dehors de grosses barres de fer, si élevée qu’il en descendait à peine quelques faibles clartés et un peu d’air. « C’étoit un lieu, dit l’huissier, à peine bon pour y détenir de grands criminels et bien malséant et malsain pour des personnes d’une aussi haute condition et d’un âge aussi tendre que mes seigneurs [53]. » Ils y étaient assez pauvrement vêtus. « En les voyant ainsi, continue Bordin, je ne pus retenir mes larmes [54]. » S’étant découvert, il s’approcha respectueusement du dauphin et lui transmit en langue française les paroles affectueuses et rassurantes dont l’avaient chargé le roi et la duchesse d’Angoulême. Il l’instruisit des conférences de Cambrai, où se négociait la paix qui, ajouta-t-il, devait le réjouir beaucoup, parce qu’elle procurerait sûrement sa délivrance, celle du duc d’Orléans, et leur permettrait bientôt de voir le roi. Madame, les seigneurs et le commun peuple de France, qui désiraient tant leur retour.

Le dauphin l’écoutait avec une contenance triste, puis, s’adressant en langue espagnole au marquis de Berlanga, il lui dit qu’il n’avait pas bien compris, et que, si l’huissier Bordin savait l’espagnol, il voulût bien lui parler en cette langue. « Je fus considérablement surpris, dit Bordin, en voyant que les princes étoient devenus étrangers à leur langue naturelle, et, me servant de la langue du pays, je leur répétai mes paroles et leur annonçai qu’ils ne tarderoient pas à recevoir leur liberté. » Il demanda ensuite au dauphin s’ils ne savaient plus parler la langue de France? — Comment serait-il possible, répondit le dauphin en espagnol, de la retenir sans en faire usage, n’ayant plus vu aucun de nos serviteurs pour la parler? — Le dauphin et le duc d’Orléans adressèrent alors avec une aimable curiosité toute sorte de questions sur le roi, sur la régente leur grand’mère, sur la reine de Navarre leur tante, sur le duc d’Angoulême leur frère, sur plusieurs seigneurs de la cour, s’enquérant à l’envi de ce qu’ils faisaient, de l’état et du lieu où ils se trouvaient. Ils remercièrent de la bonne volonté qu’on avait pour eux, et firent supplier le roi et Madame de la leur continuer, afin qu’ils fussent tirés au plus tôt de la captivité.

Le marquis de Berlanga termina brusquement cet entretien, auquel se plaisaient les jeunes princes, en les conduisant dans une autre chambre non moins sombre et non moins nue, où se trouvait également une fenêtre sous laquelle le dauphin et le duc d’Orléans se placèrent pour voir le jour. Chacun d’eux prit dans ses bras un petit chien. « Voilà, dit à Bordin un de ceux qui se trouvaient là, tout le plaisir des princes. — Pauvre plaisir, répondit Bordin, pour d’aussi grands princes qu’ils étoient! — Vous voyez, reprit avec une jactance moqueuse le capitaine Peralta, comment sont traités les fils du roi votre seigneur chez les soldats des montagnes d’Espagne. » Il ajouta, en faisant allusion à l’habitude qu’avait le dauphin de tracer des figures sur les murailles : « Je crois que, si le roi envoyoit ici quelque peintre ou quelque imagier^ le seigneur dauphin deviendroit bientôt un grand maître, car il passe sa journée à dessiner de petits bonshommes. — J’ai espoir, répliqua Bordin, qu’avant trois mois il sera maître en meilleures œuvres et plus dignes de lui. »

Le marquis de Berlanga dit ensuite à Bordin qu’il avait assez parlé et qu’il eût à se retirer. Bordin exprima le désir de retourner auprès des princes, mais don Inigo de Tovar s’y refusa. Bordin le supplia de permettre au moins qu’il les revît encore une fois pour leur donner deux toques de velours noir garnies de broderies d’or et de plumes blanches dont il avait à leur faire présent. Il ne l’obtint pas davantage. Seulement le marquis consentit à ce que Bordin envoyât chercher à son hôtellerie ces toques qu’il baisa, lorsqu’elles furent apportées, et qu’il voulut remettre au dauphin et au duc d’Orléans; mais le capitaine Peralta les lui arracha des mains, et, les montrant aux princes qui avaient grande envie de les recevoir, il leur dit qu’il les garderait pour eux. Par la plus étrange défiance, il ne permit pas que des toques venues de France fussent placées sur leurs têtes, tout comme le marquis de Berlanga empêcha Bordin de s’approcher du dauphin, qui avait beaucoup grandi, pour prendre la hauteur de sa taille et la porter à François Ier. Ces superstitieux Espagnols craignaient l’un et l’autre qu’on ne pût, à l’aide de mystérieux enchantemens, dérober à leur vue et soustraire à leur garde [55] les précieux otages dont ils répondaient. L’huissier de la régente quitta les deux prisonniers, qui devaient attendre encore dix mois leur délivrance.

Vers la fin de ces dix mois, il est vrai, grâce aux plaintes de Bordin, transmises par Louise de Savoie à Marguerite d’Autriche et portées par Marguerite à la connaissance de Charles-Quint, il y eut ordre de les traiter avec plus d’égards en les gardant toujours avec beaucoup de précaution. Les serviteurs qui avaient été éloignés d’eux leurs furent rendus, ils reçurent de plus dignes vêtemens, et le reste de leur captivité fut accompagné de moins de rigueurs. Vers l’été de 1530, tout étant prêt pour l’entière exécution du traité de Cambrai, ils furent conduits par le connétable de Castille, avec autant d’appareil que de vigilance, jusqu’à la frontière d’Espagne. Ils arrivèrent dans le mois de juin à Fontarabie, où les rejoignit la reine Éléonore, que le vicomte de Turenne était allé épouser à Tolède au nom du roi, et qui devait entrer en France le même jour qu’eux.

Le grand-maître Anne de Montmorency était depuis quelque temps à Bayonne avec tout ce qu’il était nécessaire de remettre aux délégués de l’empereur en échange des deux fils du roi. Il y avait porté, chargés sur des mulets, les 1,200,000 écus d’or de la rançon, les diverses pièces constatant l’abandon définitif de Naples, de Milan, de Gênes, d’Asti, les renonciations régulières aux hommages féodaux et toutes les translations des droits comme des territoires cédés. Le chevalier de Bryan, envoyé par le roi d’Angleterre, y était venu avec les obligations que les empereurs Maximilien et Charles-Quint avaient souscrites des sommes qui leur avaient été prêtées, ainsi qu’avec des joyaux et une riche fleur de lis en diamant laissés en gage aux mains de Henri VII et de Henri VIII. Lorsque toutes ces valeurs et toutes ces cessions eurent été minutieusement vérifiées par Louis de Praet et par Alvaro de Lugo, que l’empereur avait chargés de les recevoir, l’échange dut régulièrement s’en faire avec les fils de François Ier.

Le connétable de Castille et le grand-maître de France convinrent [56] que la délivrance du dauphin et du duc d’Orléans s’opérerait, comme avait été accomplie celle du roi leur père en 1526, sur un ponton placé au milieu de la Bidassoa, dont les deux bords seraient gardés par une troupe égale de soldats et dont l’embouchure serait surveillée par deux galions, l’un français, l’autre espagnol, afin qu’il ne pût y être apporté ni trouble ni fraude. Le 1er juillet, à la haute marée, deux caraques, sur lesquelles se trouvèrent d’un côté le grand-maître avec les 1,200,000 écus et les valeurs diverses, de l’autre le connétable avec le dauphin et le duc d’Orléans, conduites par le même nombre de rameurs, gardées par le même nombre de gentilshommes et de pages armés de la même manière, partirent au signal donné des deux bords opposés de la rivière, et arrivèrent ensemble au ponton, où elles furent amarrées. Montés, chacun avec sa suite, sur le ponton, le grand-maître et le connétable le traversèrent pour descendre, le premier dans la barque espagnole où étaient les princes, le second dans la barque française où étaient les 1,200,000 écus d’or et les titres des différentes cessions. Alors les deux barques se remirent en mouvement, et, contournant le ponton en sens inverse, se rendirent, celle du connétable avec les valeurs assurées sur la rive d’Espagne, celle du grand-maître avec les princes libres sur le territoire de France. La reine Eléonore, accompagnée de ses dames, traversa en même temps la Bidassoa et se mit avec le dauphin et le duc d’Orléans en marche pour Bordeaux, où le roi et toute sa cour étaient venus les attendre. François Ier et la duchesse d’Angoulême reçurent leurs chers enfans et petits-enfans au milieu des plus tendres effusions et dans des transports d’allégresse. La nouvelle reine, qui fit une entrée solennelle à Bordeaux, fut accueillie avec une courtoisie affectueuse par François Ier, et non sans espérance par la cour et le peuple, qui virent en elle un gage de paix entre le prince dont elle était la sœur et celui dont elle devenait la femme. Toutes les clauses du traité de Cambrai étaient accomplies. Cette paix onéreuse, mais nécessaire, mettait un terme à la première période de la lutte qu’avaient soutenue pendant huit années, avec tant d’animosité, les deux monarques si diversement ambitieux et si inégalement habiles, dont l’un avait beaucoup d’esprit et le plus hardi courage, l’autre beaucoup de sens et la plus ferme constance. Brillant et brave, prompt à concevoir, ardent à entreprendre, embrassant trop de choses pour suffire à toutes, mettant dans ses desseins plus d’imagination que de suite, annonçant au-delà de ce qu’il faisait, promettant bien plus qu’il ne pouvait et se plaçant, par des engagemens qu’il ne devait pas tenir et des revers qu’il ne savait pas éviter, dans des positions où, tout en étant très chevaleresque, il ne se montrait pas toujours loyal, François Ier, qui se priva souvent par sa faute des hommes les plus capables de le servir, et dont la légèreté compromit quelquefois, les affaires les mieux engagées, avait échoué en ayant une partie de ce qu’il fallait pour réussir.

Avec moins d’éclat, Charles-Quint avait plus de solidité; son esprit n’était pas vif, mais il était net, judicieux, assuré, et la vigueur en lui remplaçait l’ardeur. Il portait dans l’examen comme dans la conduite de ses affaires une application soutenue et cette forte prudence qui n’empêche ni d’agir ni d’oser. Là où il intervenait avec lenteur, il persistait avec opiniâtreté, et son caractère, aussi tenace que son génie, finissait par lui assujettir la fortune, qui d’ordinaire se déclare en faveur de ceux qui voient le mieux et veulent le plus longtemps. Bien secondé par les serviteurs de son autorité, qu’il employait à propos, rendu victorieux par les capitaines de ses armées, qu’il choisissait habilement, Charles-Quint, qui semblait revendiquer des droits en poursuivant des intérêts et qui couvrait d’apparences modérées d’ambitieux desseins, se possédant mieux que François Ier, réfléchissant davantage, agissant moins vite, sachant persévérer dans ce qu’il avait résolu et suppléer bien des fois à l’insuffisance de ses moyens par l’énergie de ses volontés, était à la longue parvenu à ses fins. Le traité de Cambrai accorda François Ier et Charles-Quint sans les unir, il suspendit par une réconciliation apparente le cours de leurs naturelles inimitiés, et au fond il fut moins une paix qu’une trêve entre ces deux grands rivaux.


MIGNET.

  1. Voyez la Revue du 1er et du 15 février, du 1er et du 15 mars 1866, et du 1er mars 1867.
  2. « Sa volonté croist de ayder ceste entreprise. Il a commandé à tous les officiers de la marche que à mon passée avecques ceste armée, ils me obéyssent non moins que à sa propre personne et me pourvoient de vivres et logis tout ainsi qu’ils feroient à l’armée propre de sa sainteté. » Lettre de Lautrec à François Ier, écrite d’Ancône le 29 janvier 1528. Mss. Brequigny, vol. 92, f° 261.
  3. Lettre du prince d’Orange à l’empereur, du 19 janvier 1529. — Archives impériales et royales de Vienne.
  4. Lettre du prince d’Orange à l’empereur, du 4 février 1528. — Ibid.
  5. Lettre du prince d’Orange à l’empereur, écrite de Troja le 20 mars 1528.
  6. Mémoires de Martin Du Bellay, dans la collection Petitot, vol. XVIII, liv. III, p. 54 et suiv.
  7. Mémoires de Martin Du Bellay. Ibid.
  8. « Pour deux raisons, écrivit-il à l’empereur... La prima che non ne possevamo confidare de li citadini Napolitani, la seconda che per la falta de denari non ne haveriamo possuto intertenere in campagna. » Lettre du prince d’Orange à l’empereur, du 30 avril 1530. — Archives impériales et royales de Vienne.
  9. Lettre du prince d’Orange à l’empereur, du 30 mars 1530. — Archives impériales et royales de Vienne.
  10. Lettre du prince d’Orange à l’empereur, du 30 avril 1530. Ibid.
  11. « Et si e trovato che potramo durar fin al ultimo di maggio o al piu alto a mezo il mese de zugno. »
  12. « Parve a don Ugo de armare le sey galère de V. Mts quale erano quà inieme con alcune fuste, fregate et brigantini che erano in questo porto per andare a la expugnatione dei inimici et levati sei cento archibuser, spagnoli de quelli de lo exercito. Lui stesso se misse in ditte galere... et a li XXVIII del presente se incontra con ditti inimici. » — Lettre du prince d’Orange à l’empereur, du 30 avril 1528. — Archives impériales et royales de Vienne.
  13. « … J’avois envoyé le Croq avec trois cens harquebusiers pour se mettre en vos galères et y arrivèrent si bien à point que VIII heures après qu’ils furent embarqués les ennemys vindrent pour les assaillir avec six galleres, quatre fustes, quatre brigantins et davantage avoient dix-huit ou vingt frégattes et autres petits vaisseaux tous chargez qui battoient vos galleres par flanc... et vous advise que la fleur de leurs arquebusiers y estoient... Le combat, sire, dura quatre grosses beures. » — Lettre de Lautrec au roi, du 30 avril 1528, écrite du camp devant Naples. — Mss. français, vol. 2993, f° 115.
  14. La bataille est racontée par Paul Jove, qui en tenait les détails de Philippino Doria. — Istorie del suo tempo, lib. 25.
  15. Lettre du prince d’Orange à l’empereur, du 14 juin 1528, — Archives impériales et royales de Vienne, et dans Lanz, Correspondance de l’empereur Charles V, vol. Ier, p. 270.
  16. Lettre de Lautrec, écrite le 22 juin 1528 à l’évêque d’Avranches, ambassadeur de François Ier à Venise. — Mss. Dupuy, vol. 452, f° 246.
  17. Lettre de Lautrec au président de Provence, ambassadeur du roi auprès du pape, du 27 juin 1528. —Mss. Brequigny, vol. 92, f 279-280.
  18. Lettre de Lautrec, du 22 juin.
  19. Lettre de François Ier au grand-maître Anne de Montmorency, du 28 juillet 1528 — Mss. de Béthuae, vol. 8526, f° 15.
  20. Lettre d’André Doria à François Ier, du 7 avril 1528. — Mss. Dupuy, vol. 453, f° 141.
  21. Lettre d’André Doria, du 13 avril 1528. — Mss. français, vol. 3005, f° 32 et suiv.
  22. « De quoi arriva depuis l’entière ruine de nostre armée de Naples. » Mémoires de Du Bellay. — Collection Petitot, vol. XXIII, p. 67.
  23. Lettre du prince d’Orange à Charles-Ouint, du 14 juin 1528. — Archives impériales et royales de Vienne, et dans Lanz, t. Ier, p. 275.
  24. « Dopo la partita del conte Filippino, mentre sono state le galere Venetiane sole, sono entrate et uscite di Napoli a placer loro di bel mezo di, et a vista delle galere 15 et 20 fregate insleme con gran rinfrescamento a gli assediati. » Lettre du 4 août 1528 écrite au cardinal Salviati, légat en France. — Lettere di principi, vol. II, f° 112 v°.
  25. « Erano più obsesse nel campo loro che non erano stati noi in Napoli. » Lettre du prince d’Orange à Charles-Quint, du 9 septembre 1528, — Archives impériales et royales de Vienne.
  26. « Environ la fin de juillet, la mortalité se renforça tellement dans notre camp devant Naples, qu’en moins de trente jours de vingt-cinq mille hommes de pied n’en demeura pas quatre mille qui pussent mettre la main aux armes, et de huit cents hommes d’armes n’en demoura pas cent. » Mémoires de Du Bellay, t. XVIII, p. 74.
  27. Lettre du prince d’Orange à Charles-Quint, du 9 septembre 1528. — Archives impériales et royales de Vienne.
  28. Lettre du prince d’Orange à Charles-Quint, du 9 septembre 1528. — Archives impériales et royales de Vienne.
  29. Lettre de Rosimbos et de Guillaume des Barres à l’empereur, du 31 décembre 1528. — Dans Leglay, Négociations entre l’Autriche et la France, vol. II, p. 676 à 691.
  30. Lettres de Charles-Quint au sieur de Montfort, envoyé en Flandre et en Allemagne auprès de l’archiduchesse Marguerite et du roi de Hongrie Ferdinand, du 9 novembre et du 23 décembre 1528. — Papiers d’état du cardinal de Granvelle, vol. Ier, p. 439 à 444.
  31. Lettre de Charles-Quint à Montfort, du 16 mars 1528. — Papiers d’état du cardinal de Granvelle, vol. Ier, p. 450.
  32. « Monseigneur, l’instruction que m’avez envoyée pour la dicte paix contient divers moyens et me ordonnez les practiquer par ordre et de degré en degré, etc. » Lettre de Marguerite d’Autriche à Charles-Quint, du 26 mai 1529. — Lanz, Correspondance de l’empereur Charles V, vol. Ier, p. 300.
  33. Dumont, Corps diplomatique, vol IV, 2e partie, p. 1 et seq.
  34. Lettres de l’ambassadeur florentin Carducci aux dix de la liberté, des 17 et 23 juin 1529. — Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane, vol. II, p. 1059 à 1068.
  35. Lettres de Carducci aux dix de la liberté, des 24 et 26 juin 1529.
  36. Lettre de Carducci aux dix de la liberté, du 22 juillet 1529.
  37. Lettre de François Ier au grand-maître Anne de Montmorency, du 17 juillet 1529. — Mss. Béthune, vol. 8526, f° 87.
  38. Mss. Béthune, vol. 8506, f° 1.
  39. Lettre de Cardacci aux dix de la liberté, du 24 juillet 1529.
  40. 1,200,000 écus comptans lorsque le dauphin et le duc d’Orléans lui seraient rendus, 290,000 représentés par les sommes que l’empereur devait au roi d’Angleterre et dont le roi d’Angleterre remettait les obligations au roi de France, enfin les 510,000 restant garantis par les biens territoriaux que le duc de Vendôme et plusieurs seigneurs français possédaient dans les Pays-Bas.
  41. Voyez le traité de Cambrai dans Dumont, Corps diplomatique, vol. IV, 2e partie, p. 7 à 15.
  42. « La paix fut cause de changer tous mes pensemens. » Lettre de Charles-Quint à Ferdinand, du 11 janvier 1530. — Lanz, vol. Ier, p. 366.
  43. Traité du 23 décembre 1520. — Dans Dumont, Corps diplomatique, vol. IV, 2e partie, p. 53 et suiv.
  44. « Bien vous advise, écrivait à l’amiral Chabot de Brion Gabriel de Gramont évêque de Tarbes, qui assistait au couronnement, que le pape se essayoit de faire la plus joyeuse chère qu’il estoit possible en lui baillant l’espée et en lui mettant la couronne sur la teste, mais je croys qu’il ne feist en sa vie cérémonie qui lui touchast si près du cœur ny dont je pense il luy doive advenir moing de bien. Car aucunes foys qu’il pensoit qu’on ne le regardast, il faisoit de si grands soupirs, que pour pesante que fust la chappe, il la faisoit branler à bon escient. » — Lettre du 25 février 1530. — Mss. Béthune, vol. 8578, f° 43.
  45. Cette protestation est dans Dumont, Corps diplomatique, vol. IV, 2e partie, p. 52.
  46. Le 18 octobre, François Ier prêta en présence de Charles de Poupet, seigneur de La Chaux, et de Guillaume des Barres, dans l’église Notre-Dame de Paris, ce serment que Charles-Quint prêtait deux jours avant à Plaisance devant l’amiral Chabot et le secrétaire Bayart. — Lettre de Poupet de La Chaux et de Guillaume des Barres à l’empereur, du 21 octobre 1529. — Leglay, vol. II, p. 713 à 721.
  47. Lettres de Charles-Quint à Poupet de La Chaux et au secrétaire des Barres, du 28 octobre 1529. — Lanz, vol. Ier, p. 350 à 355.
  48. Ms. franc., n° 2936, f° 88 et 89.
  49. Collection Fontanieu, portefeuille 218.
  50. Compte-rendu des assemblées des nobles des provinces de France. Ibid.
  51. Elle se composait de soixante-huit personnes. «Mémorial de la manera que se repartieron los Franceses à las fortelezas. » Archives de Simancas, série D. liasse 7, n° 6.
  52. Lettre du connétable à l’empereur, du 28 janvier 1528. — Ibid., s. D., L 7, n° 11.
  53. « Informacion del uxer Frances que vino a visitar el Dolfin y Duque de Orliens por mandado de la regenta de Francia. » Archives de Simancas, s. B, 1. 2, n° 40 s.
  54. Relation de l’huissier Bordin.
  55. « Por que tienen opinion que ay gentes en Francia que si oviesen cosa que oviese tocado a sus personas por artc magica y de negromancia los sacarian salvamente... y quanto a los honetes se guardaron de aquellos poner en las cabecas de miedo que no volassen aca a mi partida. » — Relation de l’huissier Bordin.
  56. Cette convention est en espagnol aux archives de Simancas, sér. D, lias. 4, n° 32.