Robert Leslie un artiste anglais au XIXe siècle

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ROBERT LESLIE
UN ARTISTE ANGLAIS AU XIXe SIECLE

Autobiographical Recollections, by the late Ch. R. Leslie, R. A. — Edited by Tom Taylor. Two vol. London, J. Murray, 1860.

Vers l’année 1786, le chef d’une famille écossaise émigrée en Amérique créait à Philadelphie une fabrique d’instrumens de précision. Bien que sa condition fût celle d’un simple ouvrier, ses connaissances spéciales el les talens qu’il déployait le mirent en rapport avec quelques-unes des notabilités savantes de l’Amérique ; ses affaires parurent prospérer, et nécessitèrent bientôt un voyage à Londres, qu’il accomplit à une mémorable époque, en l’année 1793, laissant à un associé le soin de gérer sur place le commerce d’horlogerie qui était la principale source de leurs bénéfices. Il emmenait sa femme, née d’une famille anglaise, également établie aux États-Unis depuis deux ou trois générations, sa sœur, et trois enfans en bas âge. Un quatrième naquit à Londres le 19 octobre 1794. C’est celui dont nous voudrions raconter la longue et honorable carrière.

Cet enfant, n’avait guère que cinq ans (septembre 1799), quand, l’associé de son père étant venu à mourir, la famille dut retourner à Philadelphie. La guerre sévissait sur les mers, et le voyage fut marqué par toute sorte d’aventures. Le Washington, bâtiment de commerce sur lequel les Leslie prirent passage, était équipé, armé comme un corsaire, et commandé par un Écossais bien décidé à se battre, s’il rencontrait les naughty Frenchmen, avec lesquels la république américaine était alors en état d’hostilité régulière. L’incident se présenta. Un navire français, la Bellone de Bordeaux, donna la chasse au Washington et le rejoignit. On échangea des boulets et même des coups de fusil. Les femmes, les enfans des passagers étaient à fond de cale. Les passagers eux-mêmes avaient pris les armes, et ceux qui ne pouvaient combattre fabriquaient des cartouches. Les boulets ramés, la mitraille, arrivaient dans les agrès du navire américain, et faillirent le désemparer ; mais ses coups, mieux dirigés, frappaient la coque du bâtiment français, et lui causaient de plus sérieuses avaries. La Bellone dut bientôt s’éloigner, quitte à recommencer plus tard le combat. En effet, elle revint à la charge, mais sans plus de succès que la première fois. Après ce double duel, le Washington, qui avait lui-même beaucoup souffert, dut renoncer à continuer sa route, certain d’être pris s’il rencontrait un nouvel adversaire. Il lui fallut relâcher à Lisbonne, où cinq mois d’hiver (du {{1er novembre 1799 au 31 mars 1800), plus une dépense d’environ 12,000 liv. sterl. (300,000 fr.), ne furent pas de trop pour lui permettre de reprendre la mer.

Pendant le combat dont nous venons de raconter brièvement les péripéties, le jeune Robert Leslie était réfugié dans les profondeurs du navire, où, se croyant tout à fait en sûreté, il s’amusait assez de l’agitation répandue autour de lui. Les allées et venues du steward, qui apportait à chaque instant des rafraîchissemens et des nouvelles, l’aventure d’un beau chien de Terre-Neuve qui se cassa une patte en sautant de canon en canon, certains cris de blessés qui lui rappelaient un morceau de musique très populaire à cette époque (la bataille de Prague), tels furent les plus clairs souvenirs que lui laissa cette journée, celle de toute sa vie où très certainement il courut le plus de hasards. Il se rappelait pourtant aussi l’émotion qu’il éprouva quand il vit, roulé dans un étroit linceul, un cadavre qu’on allait lancer à la mer. L’image de la mort se dressait ainsi pour la première fois devant ses yeux étonnés.

De retour en Amérique, la famille Leslie n’y prospéra guère. Le défunt associé avait laissé les affaires communes en mauvais état. Ses héritiers intentèrent un procès ruineux. Les dernières années de M. Leslie père se consumaient dans ces luttes et ces soucis. En 1804, il succomba sous le faix, laissant à son jeune fils la vague ressouvenance d’un homme excellent, d’humeur toujours égale, n’ayant jamais causé aux siens que le chagrin de le voir aux prises avec une constitution valétudinaire, minée par trop de chagrins. Il appartenait à la Philosophical Society de Philadelphie, et laissait à ses enfans de chaleureux protecteurs parmi les hommes d’élite dont il avait été le collaborateur et l’ami. Ses deux fils purent ainsi continuer les études qu’ils avaient commencées à l’université de Pensylvanie, et il n’eût tenu qu’à eux d’y devenir de grands mathématiciens : mais telle n’était pas leur vocation. Charles-Robert surtout, passionné de bonne heure pour l’art qui a fait sa renommée, ne voulait entendre parler d’aucun autre travail que la peinture. Sa mère, ne possédant point les ressources nécessaires pour défrayer les longues études que réclame l’éducation d’un artiste, songea un moment à le faire entrer dans un atelier de gravure ; puis, pressée de le voir en état de se suffire, elle le plaça en qualité de commis chez le principal éditeur-libraire de Philadelphie, M. Bradford. L’enfant y fut traité avec bonté ; mais son patron, qui le voyait employer à barbouiller d’informes croquis les heures précieuses qu’il eût dû consacrer à la tenue des livres, semblait fort médiocrement satisfait de ces dispositions si précoces et si obstinées. Un incident, amené par le hasard, vint le faire changer d’avis.

Entre Garrick et Kean, dans l’histoire du théâtre anglais, on trouve une renommée passagère qui grandit vite et s’éclipsa brusquement : c’est celle de George Frederick Cooke, qui, dans certains rôles, égalait, de l’aveu de tous, et son prédécesseur et son successeur[1]. Son arrivée en Amérique (en 1811) fut accueillie avec cet enthousiasme bruyant, excessif, dont les explosions, si elles n’ont pas toujours le mérite du plus parfait à-propos, ne laissent pas de trahir une jeunesse, une vitalité surprenante. On n’en était pas encore à dételer les chevaux d’une danseuse célèbre ; mais plus d’une fois Frederick Cooke trouva strictement bloqué par la foule, et trente-six heures d’avarice, le théâtre où il allait jouer. « Messieurs, criait-il un jour aux groupes qui refusaient de s’ouvrir devant lui, je vous dirai comme ce gentleman qu’on menait pendre : Si je n’arrive, la farce est manquée. »

L’apprenti libraire, dont nous avons raconté les débuts dans la vie, trouva moyen, grâce à quelques protections subalternes, de se glisser jusqu’aux frises du théâtre où jouait Cooke. Il le vit dans presque tous ses principaux rôles, et la vivacité des émotions que lui causait cette initiation dramatique donna sans doute un caractère spécial à une esquisse, tracée de mémoire, où il avait voulu reproduire les traits du tragédien à la mode. Son patron surprit ce dessin, qui le frappa. Un de ses amis, auquel il le montra, et qui s’intéressait déjà au jeune commis, partagea cette admiration. Il porta le portrait de Cooke au Café de la Bourse (Exchange Coffee House), où se réunissaient les principaux négocians de la ville. Ils déclarèrent à l’unanimité que l’auteur d’un pareil chef-d’œuvre ne devait pas rester attelé, malgré lui, au joug de la routine mercantile. Le patron de Charles-Robert ne manqua pas l’occasion, et, avec la sagacité d’un vrai commerçant, ouvrit immédiatement une souscription pour subvenir, au moins pendant quelque temps, à l’éducation du jeune peintre qui venait de se révéler tout à coup. Les fonds furent faits en un clin d’œil, et Leslie partit pour Londres en compagnie du beau-frère de M. Bradford.

Il rentrait ainsi à dix-sept ans dans cette vaste métropole où il était né, où il devait mourir. Sa mémoire d’enfant avait conservé quelques vagues images des splendeurs de la capitale britannique, que les gravures d’Hogarth et les romans de miss Burney lui avaient rappelée bien des fois. Chez son patron d’ailleurs, les écrivains et les lettrés qu’il avait pu entendre ne parlaient guère que de Londres, de ses grands hommes et de ses merveilles. Le jeune Leslie savait par cœur les noms des acteurs et des peintres en renom. Son émotion était grande en songeant qu’il allait entendre Kemble, mistress Siddons, Liston, Matthews, Bannister, et porter à « M. West » une lettre de recommandation. West était alors le peintre national par excellence, gloire classique dont le temps a maltraité les rayons. Allez parler de West à nos intrépides préraphaélites !

Ce grand artiste d’autrefois fit accueil au jeune protégé de la Pensylvanie, et celui-ci se mit aussitôt en devoir de bien employer les deux années que devait durer son séjour à Londres. Il forma d’abord des relations avec les jeunes Américains placés dans les mêmes conditions que lui. L’un d’eux, M. Morse, devint son compagnon de logement. Un autre, qui a été depuis le peintre le plus renommé des États-Unis, — M. Allston, — était, à titre de senior, le directeur de leurs études à l’académie de peinture. Leslie avoue naïvement dans son autobiographie qu’il dut à ce dernier « le sentiment de la couleur, » qui jusqu’alors lui avait manqué ; « cependant, ajoute-t-il, après qu’il m’eut fait comprendre les merveilles de l’école vénitienne et apprécier dans les toiles de Paul Véronèse le charme exquis qu’elles recèlent, j’admirai longtemps encore sur parole le mérite des peintres de Venise… Je me souviens que lorsque Allston me montra les Ages de Titien comme un ouvrage de premier ordre, je crus de prime abord qu’il se moquait de moi. J’ai cependant cette justice à me rendre que je fus enchanté des Raphaël compris dans la même collection[2]. »

Un des plus éminens écrivains de l’Angleterre moderne, Samuel Taylor Coleridge, était intimement lié avec Allston. Celui-ci étant tombé malade à l’improviste, Coleridge vint, dans l’auberge où il était retenu, partager avec Leslie le soin de veiller leur ami commun. Ce fut là qu’ils se lièrent. Dès ses premières conversations avec Coleridge, le jeune Robert se sentit fasciné. « Son éloquence, dit-il, jetait une lumière éclatante et nouvelle sur la plupart des sujets qu’il traitait, et quand il s’élançait à des hauteurs inaccessibles pour moi, la mélodie de sa voix, le caractère expressif de son geste, me forçaient encore à l’écouter avec plaisir. J’étais flatté d’être jugé capable de le comprendre. »

Nature éminemment paisible, douce, déférente, Leslie suivait patiemment la route qu’on lui traçait ; il écoutait sans sourciller les rudes remontrances des patrons qu’il avait choisis : West, sir William Beechey et les autres. Tous le poussaient à l’étude traditionnelle de « l’antique » et du « nu. » West lui faisait faire son portrait, qu’il lui payait six guinées, religieusement dépensées par le jeune peintre en portraits gravés d’après Van Dyck et sir Joshua Reynolds. On dirigeait aussi ses lectures, et il s’abreuvait aux plus hautes sources : Homère, Milton, Dante (en 1813, notons ceci) ; quant à Shakspeare, il le connaissait de longue date, et un de ses premiers tableaux admis à l’exhibition de la Royal Academy fut un Macbecth. En même temps il lisait beaucoup de romans, et ses prosateurs favoris étaient Swift et Smollett. L’inspiration poétique et les enseignemens d’un ordre plus positif se faisaient ainsi contre-poids. Il dut sans doute à ces derniers de reconnaître sa vocation réelle, et, destiné à la peinture de genre, à l’illustration anecdotique, de ne pas se laisser duper, comme Haydon entre autres[3], par l’ambition du « grand art. » Peut-être aussi fut-il détourné de cette voie par le sort fâcheux de son second tableau, la Sorcière d’Endor, que refusa en 1814 le jury de la British Institution. West lui vint en aide, dirigea les retouches de cette œuvre imparfaite, et la fit acheter à sir John Leicester (depuis lord de Tabley) 100 liv. sterl. (2,500 fr.). Averti par cet échec, Leslie redoubla d’application. Travaillant à l’académie dite des Antiques sous la direction de Fuseli, il reçut de sa main, en 1816, deux, médailles d’argent, en quelque sorte ses « premiers galons. » Voici ce qu’il dit de Fuseli, un des maîtres de la peinture fantastique :


« Avant mon départ d’Amérique, je professais déjà pour son double talent de peintre et d’écrivain le respect le plus sincère. Hamlet et le Fantôme, gravés d’après lui, et que j’avais vus derrière les vitres d’un marchand d’estampes à Philadelphie, m’avaient laissé une impression d’effroi que je retrouve encore devant cette image sans pareille (matchless). J’espérais donc tirer grand profit de mes études sous un maître pareil ; mais à l’académie il ne disait presque rien. On ne le voyait guère apparaître qu’une fois par soirée dans la salle de dessin, où il apportait presque toujours un livre. Il prenait place au hasard parmi les élèves, et passait à lire la plus grande partie du temps. Je crois qu’il avait raison. Pour ceux des apprentis peintres en qui se trouvent les facultés qui les rendront plus tard éminens, il suffit de les mettre en face de belles œuvres d’art ; il n’est pas besoin qu’on les leur explique, et ceux qui en ont besoin ne valent pas la peine qu’on se donnerait à les leur faire comprendre. L’art peut s’apprendre, il ne s’enseigne pas. C’est sous la direction sagement négligente de Fuseli que Wilkie, Mulready, Etty, Landseer et Haydon se sont distingués, et il est heureux qu’un enseignement plus rigide ne les ait pas plus fortement assimilés l’un à l’autre, si tant est que pareil résultat eût pu être obtenu. »


Les lettres de Leslie à sa sœur nous donnent le détail des études de toute espèce par lesquelles il développait son intelligence. Un jour il entend à l’Opéra les grands chanteurs du temps : Mme Fodor, il signor Naldi, Braham, etc. ; le lendemain il assiste à une séance des communes, et il critique avec le même sang-froid les acteurs de ces deux théâtres. « Vous figurez-vous, dit-il, ce grand diplomate, ce grand négociateur, qu’on appelle lord Castlereagh, sous les traits d’un flâneur de Bond-street, en pantalon bleu à la cosaque, plissant sur le ventre comme les anciens hauts-de-chausses, avec un habit bleu dont les revers et les poches sont bordés d’une étoffe blanche et noire, et dont le collet est en velours noir ; — petit homme d’ailleurs, qui donne à ses paroles l’accent particulier aux dandies ?… » Quant à M. Brougham, alors le chef de l’opposition, désespérant sans doute de le peindre autrement, il en fait à la plume un croquis grotesque, dont nous regrettons de ne pas avoir le fac-similé. Dans la même quinzaine, il est admis à un concert donné par lady Saltoun, et se trouve mêlé pour quelques heures à ce que l’aristocratie anglaise a de plus brillant. L’aristocratie ne l’éblouit cependant pas outre mesure. « Les étoiles, dit-il, étincelaient sur la poitrine des gentlemen, et les diamans sur le cou des ladies. Pour dire vrai, celles-ci en avaient grand besoin, et je ne vis jamais assortiment plus ordinaire. Elles me rappelaient les comparses des romans de miss Edgeworth, ces figures de second plan qu’elle esquisse avec tant de bonheur. Une partie du concert était très remarquable, particulièrement un petit duo exécuté par deux jeunes filles françaises. On a eu assez bon goût pour le bisser, et je l’aurais, je crois, entendu toute la nuit sans m’en fatiguer. »

Une partie de ses soirées se passaient aux théâtres, et il rend compte avec un gusto passionné des représentations remarquables auxquelles il assistait. Il risqua sa vie, nous dit-il, pour voir mistress Siddons dans le rôle de Catherine (Henry VIII), qu’elle jouait au bénéfice de son frère Charles Kemble. Celui-ci jouait Cromwell, et l’autre Kemble, — le plus grand des deux, — le cardinal Wolsey. Le rôle d’Anne Boleyn était tenu par miss Forster, une des beautés les plus parfaites qu’ait mises en relief la scène anglaise. Leslie sort tout enfiévré de cette magnifique soirée. « Mistress Siddons a joué glorieusement. J’ai grand espoir de lui être présenté et de pouvoir esquisser sa figure. Cependant la chose ne sera point aisée, car elle est aussi princesse hors de la scène que sur les planches… »

Coleridge en revanche, qui vient de publier Chrislabel, un de ses chefs-d’œuvre, offre lui-même à Leslie la faveur que mistress Siddons doit lui octroyer à si grand’peine. De plus, l’académie de Philadelphie achète une des premières toiles du jeune peintre américain (la Mort deRutland)[4]. Beaucoup de ses compatriotes, qu’il retrouve soit à Londres, soit à Paris, se font un point d’honneur de lui commander leurs portraits. Il avance donc, à pas lents, mais sûrs, vers l’indépendance à laquelle il aspire. Cependant il ne se regardait encore que comme un étudiant ; il dessinait les marbres d’Elgin, tout récemment arrivés. Il copiait à la British Gallery une grande toile de Véronèse. Respectueux devant tous ses anciens, il avait pour Turner une sorte de culte. « Je suis allé hier revoir ses tableaux, dit-il dans une de ses lettres, et j’en ai été ravi comme toujours. Il combine les plus hautes facultés de l’imagination poétique avec un exquis sentiment de ce qu’il y a de vrai, d’individuel dans la nature, et il a montré que ce qu’on appelle l’idéal n’est pas un renchérissement sur ce qu’elle offre de beautés, mais un simple choix, une combinaison des objets qui se trouvent le mieux en harmonie, et que leur juxtaposition met le mieux en relief. »

Ainsi parle-t-il de Turner en 1816. Trente-cinq ans plus tard, en écrivant ses notes autobiographiques, éclairé par les œuvres de décadence que le célèbre paysagiste anglais avait laissées jaillir de son pinceau égaré, il le proclame encore « le plus grand peintre de l’époque. » — « Par bien des gens, dit-il, et par les meilleurs juges peut-être, Turner sera classé au nombre de ceux dont le génie est tel qu’on ne saurait ni le trop louer, ni le censurer trop[5]. Les artistes, ajoute-t-il, — à l’exception d’un seul, — lui avaient rendu justice dès le début de sa carrière ; mais l’aristocratie et la royauté le méconnurent. Les honneurs officiels, dévolus à des gens bien au-dessous de lui, lui manquèrent toujours. Il ne fut point anobli, et la présidence de l’académie (à la mort de sir Martin Shee) n’échut pas à cet homme dont le génie l’eût honorée. Il est vrai qu’à d’autres égards il manquait de quelques-unes des qualités qui lui eussent permis d’occuper ce poste avec honneur pour lui, et profit pour l’institution même. Il s’exprimait avec peu de clarté, et bon nombre de ses opinions trop capricieuses, trop individuelles, lui eussent fait contester l’extrême déférence à laquelle il pensait avoir droit en raison de son âge et par l’éminence de son talent. »

Tranchons le mot, Turner fut un excentrique. Si l’on en doutait, Leslie lui-même, malgré l’extrême modération de ses jugemens et la bienveillance naturelle dont ils sont empreints, nous en fournirait la preuve. Il raconte que Turner n’avait pas de domicile connu, que nul ne savait où passaient les sommes considérables qu’il obtenait en échange de ses toiles ; on l’accusait d’avarice, et l’unique exemple de libéralité privée que cite Leslie[6] ne l’en disculpe certes pas. On ajoute, à la vérité, qu’il refusa plusieurs fois le prix considérable qu’on lui offrait d’un de ses tableaux (Charles le Téméraire), voulant le conserver pour le léguer à l’Angleterre. Ceci ne paraîtra peut-être pas tout à fait concluant. La vanité, chez un avare, — ici c’est l’orgueil qu’il faut dire, — peut se trouver en lutte avec sa misérable passion, et en triompher accidentellement, bien que celle -ci ait gardé son ascendant habituel.

Sans entrer plus avant dans l’analyse de ce caractère singulier, nous citerons une des anecdotes dont les Recollections de Leslie conservent le souvenir, et qui nous paraît avoir pour l’art de peindre en général une valeur particulière. L’usage existait encore en 1832 que les peintres exposans vinssent donner ensemble les dernières touches aux tableaux qu’ils avaient fait admettre[7], et qu’on déposait, en attendant le placement définitif, dans les petites salles annexes de la galerie de Somerset-House. Cette année-là, Turner avait envoyé une marine très belle et très vraie, mais d’un aspect monotone et gris, ce qui était dû à l’absence complète de toute couleur positive. Justement à côté se trouvait une toile de Constable, l’Ouverture de Waterloo Bridge, qu’on eût dit peinte avec de l’or et de l’argent en fusion. Turner vint plusieurs fois examiner le travail de Constable, qui s’étudiait à rehausser encore l’effet de son brillant paysage en empâtant de vermillon et de laque les barques pavoisées dont il avait couvert la Tamise. Après avoir longtemps embrassé du même regard les deux toiles juxtaposées, Turner alla chercher sa palette, revint devant son tableau, et, justement au milieu de sa mer brumeuse, déposa une petite plaque de rouge de plomb à peu près de la dimension d’un shilling ; puis il s’en alla sans prononcer une parole. L’intensité du rouge qu’il venait d’employer, augmentée encore par le ton généralement froid de la toile si étrangement décorée, fit immédiatement pâlir toutes les splendeurs du tableau voisin. « J’arrivais juste en ce moment, dit Leslie. — : Turner était ici tout à l’heure, me dit Constable, et voyez le coup de canon qu’il vient de tirer ! — Il y avait sur le mur en face une grande machine de Jones, représentant Shadrach, Meshach et Abdenego dans la fournaise ardente. — C’est un charbon de la fournaise, ajouta Cooper, qui a sauté de la toile de Jones sur les flots de Turner et les a incendiés. — Le grand homme cependant ne reparut pas de trente-six heures. Au bout de ce temps, il revint, et, dans les dernières minutes du temps qui nous était alloué pour nos retouches, il transforma en une bouée l’espèce de cachet écarlate qu’il avait mis sur sa toile. »

M. Ruskin, dont, ici même, les doctrines en matière d’art ont été tout récemment analysées et discutées[8], a parlé en termes très pathétiques de l’abandon au sein duquel est mort l’artiste éminent dont il était l’admirateur enthousiaste. Il a représenté Turner « isolé de toute société, d’abord par le travail, puis par la maladie ; poursuivi jusqu’au tombeau par la malice des critiques de bas aloi et la jalousie d’émulés désespérés ; réduit enfin à mourir sous un toit étranger. » Leslie repousse en termes assez vifs ce que ces imputations peuvent avoir d’exagéré. « Si Turner est mort dans l’isolement, dit-il, c’est qu’il l’a bien voulu. Nul chevet n’eût été plus entouré que le sien, s’il n’avait soigneusement caché à ses amis le lieu de sa résidence habituelle. On l’invitait sans cesse à diner[9] ; jamais il ne répondait, se réservant de paraître ou non à la table où on lui faisait place, selon que sa fantaisie l’y poussait où l’en éloignait. Un homme si riche, avancé en âge, devait avoir bon nombre de courtisans et de flatteurs intéressés, etc. »

Une circonstance bizarre, c’est qu’il n’existe pas de ce peintre si fameux un seul portrait authentique[10] : elle donne du prix aux lignes suivantes :


« Turner était de petite taille et de forte corpulence. Sa démarche, prompte et sans gêne, était un peu celle d’un marin. Cet artiste si éminemment élégant n’avait rien dans son extérieur qui rappelât le charme de son pinceau. De prime abord, on l’eût pris pour le capitaine d’un de ces bateaux à vapeur qui desservent la navigation de la Tamise. Au second coup d’œil cependant, on découvrait sur son visage plus d’expression qu’une intelligence vulgaire n’aurait pu en communiquer à ses traits. Il avait ce regard perçant des hommes chez qui l’observation est un continuel travail, une habitude constante. Sa voix était grave et mélodieuse, mais je n’ai jamais entendu discourir d’une manière plus trouble et plus fatigante. Comme causeur au contraire, il avait parfois de très heureuses inspirations. Il aimait la plaisanterie, et personne n’animait mieux que lui un repas d’amis intimes. Au fond et par nature, il était sociable. Il y a tout à parier que la stricte réclusion où il a vécu tenait beaucoup au vif désir qu’il eut sans doute (tout artiste le doit éprouver) d’avoir tout son temps à sa disposition. »


Un des « mots heureux » que Leslie répète d’après Turner est la remarque qu’il fit quand on proposa de confier à des peintres la décoration des nouvelles salles du parlement. « La peinture, disait-il, ne peut montrer nulle part son nez à côté de l’architecture sans recevoir dessus une bonne chiquenaude. » Leslie, à ce sujet, est complètement de l’avis de Turner. Il va plus loin, trop loin peut-être, quand il refuse à l’architecte le concours du sculpteur, quand il prétend que « l’art le plus vulgaire aurait aussi bien décoré le Parthénon, » et que « pour orner la chapelle Sixtine ou les chambres du Vatican, il eût mieux valu employer Luca Giordano que Michel-Ange ou Raphaël[11]. »

La carrière de Leslie se dessinait peu à peu, et ses relations se formaient. Il était lié avec Haydon, talent incomplet, orgueil démesuré, ambition sans frein, que son suicide seul a tiré de l’obscurité où ses tableaux (non dénués de valeur) l’avaient toujours laissé, le type de l’emprunteur irrésistible, du désordre indulgent à luimême, de l’espérance toujours déçue et toujours vivante. Il était lié aussi avec le doux Elia, l’aimable Charles Lamb, un des écrivains chez lesquels la pureté morale a été le plus à l’abri de toute influence délétère[12]. Enfin, montant de degrés en degrés, il allait être bientôt le convive de sir Walter Scott et l’ami de Washington Irving.

Toutefois ses relations avec ce dernier n’existaient point encore, lorsqu’en 1817, de compagnie avec Allston et William Collins, il vint passer quelques semaines à Paris. Le Louvre les y attirait. Ils virent aussi quelques-uns des peintres en renom. Gérard les accueillit très poliment, mais ne leur montra aucune de ses toiles. Les tableaux de Guérin furent ceux qui frappèrent le plus notre jeune voyageur. Or Guérin en était alors à descendre la « pente fatale. » Il venait de terminer cette Didon écoulant Enée dont Gérard disait, par allusion aux tons de porcelaine que le peintre a donnés à ses couleurs : « Si j’entrais là, je casserais tout ! » Quant à David, Leslie lui reprochait de n’être pas naturel, et il ne fut nullement tenté de changer d’avis, lorsqu’ une belle Parisienne, en réponse à cette opinion franchement exprimée, l’eut assuré de la meilleure foi du monde qu’il devait se tromper, David n’ayant jamais rien peint que d’après nature. Les trois amis constatèrent ainsi, non peut-être sans quelque surprise, que Wilkie était de tous les peintres anglais le seul dont le nom fût alors connu en France.

À cette époque, Washington Irving était à Liverpool, se débattant contre les difficultés d’une liquidation commerciale qui, ruinant la maison à laquelle il appartenait, ne lui laissait que sa plume pour toute ressource pécuniaire. Il préparait une nouvelle édition de son Sketch Book et de sa Knickerbocker’s History of New-York ; Allston et Leslie étaient, paraît-il, chargés d’illustrer ces ouvrages de leur jeune compatriote. De là les premières lettres échangées entre Leslie et Washington Irving. Peu à peu, leur amitié se resserrant avec les années, le peintre devint pour l’écrivain apprenti diplomate un porte-paroles très zélé, un ambassadeur très avisé, très prudent, qu’il envoyait volontiers discuter ses intérêts dans le cabinet toujours encombré du grand éditeur Murray. Les lettres du romancier sont en général affectueuses et gaies. Il y perce pourtant d’assez constantes préoccupations personnelles, et le désir, très légitime d’ailleurs, de mettre à profit autant que possible la vogue qu’il commençait à conquérir. Il y parle avec un profond dédain, — mais sans perdre une seule occasion d’en entretenir son correspondant, — des puffîngs, des éloges de charlatan, que la presse américaine décerne à ses ouvrages[13]. En revanche, il n’oublie pas de mentionner les complimens que Murray lui-même lui adresse, et le rapide débit de ses livres, dont les éditions se succèdent[14]. Il précise les instructions relatives à son propre portrait qu’on veut graver, et discute longuement la question du costume dans lequel il veut être représenté. Ces lettres deviennent d’autant plus affectueuses, semble-t-il, qu’il apprend par d’autres que par Leslie les progrès toujours croissans du jeune artiste. Il lui parle alors du poète Thomas Moore, avec lequel il s’est lié à Paris, de Waller Scott, qu’il l’engage à voir pendant le séjour que le célèbre romancier fait à Londres (1820). L’ex-commerçant, le futur diplomate, se laissent deviner dans l’homme de lettres, si habilement occupé de sa fortune et de sa réputation.

Avec la généreuse abnégation des belles âmes, Leslie semble avoir méconnu cette nuance. Le souvenir de sa liaison avec Washington Irving garda pour lui, sans qu’aucun nuage importun en ternît jamais l’éclat, tout le charme du « matin de la vie. » C’est avec une émotion vraie qu’il se rappelle leurs parties à Richmond, à Greenwich, « sur l’impériale de quelque stage coach, » et surtout un voyage à Oxford, où ils passèrent ensemble à l’auberge tout un dimanche pluvieux. À cette journée se rattache une anecdote littéraire qui mérite d’être citée.


« Le jour suivant, nous nous trouvâmes continus dans notre hôtel, absolument comme ce « voyageur nerveux » qu’Irving a décrit passant toute une journée à deviner les noms et qualités d’un « gros gentleman inconnu. » De fait, c’est ce dimanche pluvieux d’Oxford qui lui suggéra cette remarquable histoire, si tant est que pareil titre puisse être donné à ce joli récit. Le lundi matin, comme nous montions en voiture, je fis je ne sais quelle remarque au sujet d’un « gros gentleman » qui la veille était venu de Londres avec nous, et Washington Irving remarqua en passant que ce titre : the Slout Gentleman ne ferait pas mal en tête d’un conte. À peine la diligence eut-elle fait halte, qu’il se mit à écrire avec son crayon, et il reprenait sa besogne chaque fois que l’occasion s’en représentait. Nous visitâmes Stratford-sur-Avon, le parc de Charlecote et les environs, et tandis que je prenais mes esquisses, Irving, perché sur quelque barrière ou assis sur quelque pierre, poursuivait avec ardeur son « gros gentleman. » Il écrivait avec une incroyable rapidité, riant parfois aux idées qui lui venaient, et de temps à autre me lisant quelque portion de son manuscrit. Nous explorâmes pendant quelques jours ces lieux consacrés par des souvenirs classiques, visitant Warwick, Kenilworth, etc., et lorsque nous arrivâmes à Birmingham, le croquis de the Stout Gentleman était parachevé. Il y ajouta, pendant notre séjour à Birmingham, l’amusant épisode des modernes chevaliers errans, et l’inimitable tableau d’une cour d’auberge pendant la pluie fut pris d’après une hôtellerie de Derby, où, quelques jours après, nous avions établi nos quartiers. »


Parmi les noms inscrits, à Stratford, sur un grand album que Washington Irving lui-même avait donné, dans une tournée antérieure, à la gardienne de la maison de Shakspeare (afin d’obvier à l’étrange manie qui poussait chaque pèlerin à barbouiller de son nom les murailles de cette espèce de sanctuaire), nos deux amis trouvèrent celui de sir Walter Scott. Le slieconnaissait déjà le célèbre romancier, à qui Washington Irving avait voulu le présenter lui-même (en juin 1820), et leurs rapports avaient commencé sous les plus favorables auspices. Walter Scott comprit qu’il avait dans ce jeune Américain, d’origine écossaise, un admirateur intelligent et sincère. Il déploya pour lui ce charme de causerie facile et gaie qui le caractérisait. Après avoir été son hôte à Londres, Leslie devait, quatre années plus tard, le retrouver dans son manoir princier d’Abbotsford. À ce moment, le jeune peintre avait franchi les premiers obstacles de sa carrière : il ne songeait plus à retourner en Amérique. Lié avec Constable, — qu’il ne comprenait pas encore, il l’avoue, mais dont il a été depuis le panégyriste intelligent et le biographe zélé, — avec Wilkie, avec Collins, avec Flaxman, avec Chantrey, avec Lawrence, Turner, Smirke et les Chalon, il avait été élu (novembre 1821) membre associé de l’Académie royale. C’étaient en quelque sorte ses lettres de grande naturalisation, et il redevenait Anglais de par ce nouveau baptême. Enfin il avait trouvé, dans les rangs de l’aristocratie, un de ces généreux patronages qui sont en Angleterre la condition presque indispensable d’une grande existence d’artiste.

George, comte d’Egremont, représentait alors la noble race des Percy (Northumberland). C’est le même qu’Horace Walpole, dans ses lettres à sir Horace Mann, désigne comme « un jeune mauvais sujet » (a most worthless young fellow). Il est donc clair qu’il n’était plus jeune en 1823[15] ; mais il avait conservé une grande activité de corps, une chaleur d’âme, une vivacité de goûts, qui en faisaient le type du vrai dilettante. Un hasard le mit en rapports avec Leslie, qui va nous raconter lui-même cet épisode important de sa vie.


« Lord Egremont, dit-il, ayant demandé à Phillips d’aller, à cinquante milles de Londres, prendre l’esquisse d’une des petites-filles du noble lord, laquelle était sur le point de mourir, Phillips, hors d’état de remplir cette mission, qui n’admettait aucun délai, proposa de m’y envoyer à sa place. C’est cette circonstance qui me fit connaître de lord Egremont. Au moment où j’arrivai chez le colonel Wyndham, le père de l’enfant en question, elle venait de mourir. Je passai toute la nuit à dessiner des croquis d’après son beau petit visage, et quelques semaines plus tard je fis pour sa famille un portrait d’elle, plus petit que nature. Quand lord Egremont me pria de fixer le prix de ce travail, je demandai 20 guinées (un peu plus de 500 francs). — Mais, me dit-il, vos frais de voyage doivent être payés à part. — Je les évaluai à 5 livres (125 francs), parce qu’en effet j’avais en allant pris la poste. Il écrivit sur-le-champ un bon sur son banquier pour la somme de 50 livres (1,250 francs).

« Bientôt après, il me commanda un tableau, dont il me laissait à choisir les dimensions et le sujet. Je peignis pour lui Sancho Pança dans le salon de la duchesse. Peu de jours avant que cette toile partît pour l’exhibition, Wilkie vint me voir, et après quelques éloges qui, de sa part, me ravirent : — Je crois, me dit-il, que vous pouvez beaucoup améliorer votre peinture en lui donnant plus de profondeur et des tons plus riches. Ne craignez pas les glacis. Le métier de nos artistes dégénère par trop en un style transparent et nuageux (light and vapid) qui, à la fin, sera la ruine de notre peinture. Je tâche, pour mon compte, d’éviter ce défaut, et je voudrais, à force de sermons, vous en détourner. J’ai d’Isaac Ostade un tableau qui possède exactement les qualités dont l’absence me choque en celui-ci. Voulez-vous, cette après-midi, venir me voir et le voir à Kensington ? Il n’y pas de temps à perdre. — Je lui dis que j’irais très volontiers, et que, s’il le permettait, j’emmènerais avec moi Newton[16], qui désirait vivement voir les tableaux préparés par Wilkie pour l’exhibition. — Non, reprit celui-ci, j’aimerais mieux le recevoir un autre jour. Je prêche mieux en tête-à-tête.

« Pendant que mon tableau de Sancho et la Duchesse était encore exposé, lord Egremont me fit l’honneur de visiter mon atelier, et me demanda si j’avais déjà reçu quelque commande pour un ouvrage du même genre. Je répondis que non. — Alors, me dit-il, faites-moi un « pendant, » et si quelqu’un venait à en avoir envie, vendez-le sans scrupule. Vous m’en feriez un autre. Je voudrais vous voir employé à des tableaux de cet ordre plutôt qu’à des portraits. — Peu de temps après, je reçus, pour des tableaux de genre, plusieurs demandes de lord Essex, du duc de Bedford, et de quelques autres encore. Lord Egremont me prescrivit de les exécuter immédiatement, et de réserver celui qu’il m’avait commandé pour le temps où les demandes un peu ralenties viendraient à me laisser quelque loisir. »


La suite de cette liaison si bien commencée répondit à tout ce que le jeune peintre pouvait en attendre. Lorsqu’en 1826, définitivement établi en Angleterre, il eut épousé miss Harriet Stone, lord Egremont invita les nouveaux mariés à venir passer une partie de l’automne, dans sa magnifique résidence de Petworth. Depuis lors, tant que vécut le propriétaire de ce magnifique séjour, cette invitation annuelle ne leur manqua jamais ; elle comprenait toute la famille. Quelques pages des Souvenirs de Leslie font bien ressortir l’aimable et originale figure de lord Egremont.


« Outre le Sancho, nous dit Leslie, j’ai peint pour lord Egremont trois autres tableaux du même ordre[17], et je travaillais au quatrième[18] dans le temps même où il mourut. J’ai peint aussi les portraits (en petit) de ses deux filles, lady Burrell et mistress King.

« Il a été le plus magnifique et en même temps le moins fastueux nobleman de toute l’Angleterre. Franc de parole jusqu’à la limite de la brusquerie, jamais il ne perdait son temps, et jamais il ne souffrait qu’on lui fît perdre le sien en vains discours. Après vous avoir annoncé quelque grand et généreux procédé, il vous quittait soudain, sans vous permettre de le remercier. Lorsqu’il prit garde à moi, il s’était presque entièrement retiré de Londres et vivait à Petworth, faisant autour de lui tout le bien possible. Rien de plus simple que sa manière de vivre habituelle. Une grande timidité, une grande réserve semblaient être le fond de sa nature. Ceux qui ne faisaient que l’entrevoir pouvaient aisément le croire orgueilleux : mais, comme sir William Beechey le disait de lui, il avait plus de « supportabilité » (put-up-abilily) qu’on n’en trouve chez la plupart des hommes. Il fallait lasser bien des fois sa patience avant qu’il prît la peine de se mettre en colère. Seulement, s’il venait à se fâcher, c’était pour tout de bon, et je l’ai vu plus d’une fois ordonner tout net qu’on mît à la porte certains personnages qui, trop familiarisés par ses bontés et par le laisser-aller qu’il tolérait à Petworth, avaient perdu de vue l’endroit où ils se trouvaient, et se conduisaient dans ce château (mansion) comme s’ils eussent été à l’auberge.

« Sa livrée était des plus simples, et sur aucune de ses voitures il n’avait d’armes ou de coronet. Wilkie se trouvant à Petworth pendant une de nos visites, lord Egremont voulut nous mener, lui et moi, voir Chichester. En route, il fit arrêter pour nous montrer Goodwood : les propriétaires, le duc et la duchesse de Richmond, se trouvant absent, il demanda la femme de charge. Les domestiques, qui ne le connaissaient pas, nous retinrent plus d’un grand, quart d’heure sous le vestibule. Lord Egremont finit par perdre un peu patience, et enjoignit à son valet de pied de tirer une seconde fois la sonnette. « Je m’en irais, nous dit-il, n’était qu’on va nous prendre pour une bande de voleurs… »

« Grâce à cette put-up-ability dont parlait Beechey, lord Egremont ne changeait guère de domestiques. Quelques-uns de ses serviteurs en premier étaient aussi âgés que lui-même. Ceux-ci ne portant pas livrée, et le costume du matin de lord Egremont étant des plus simples, on le prit plus d’une fois pour l’un de ses valets. Ceci arriva notamment à la femme de chambre d’une noble lady qui, pour la première fois, venait à Petworth. Elle le rencontra, traversant le vestibule, au moment où sonnait le dîner des domestiques : « Allons, vieux monsieur, lui dit-elle, nous dînons ensemble ; je pense ? Montrez-moi le chemin. Je ne puis me retrouver dans cette grande halle de château. » Il lui offrit tranquillement le bras, la conduisit à l’endroit où les autres soubrettes étaient réunies pour le repas, et là seulement : « Vous dînez ici, lui dit-il,… moi, je ne dîne pas avant sept heures. »


Dans un autre chapitre de son Autobiographie, Leslie raconte une visite qu’il fit, bien des années plus tard, à son vieux protecteur. C’était dans l’été de 1834 :


« Lord Egremont était alors dans sa quatre-vingt-deuxième année. Quelques jours auparavant, il avait donné à dîner, dans le parc de Petworth, à quatre mille femmes et enfans pauvres, et sur les pelouses les marques existaient encore, laissées par les tables, qui devaient être pour le moins au nombre de cent, rangées en triple demi-cercle en face du château. À cette époque, l’entrée directe de la résidence se trouvait condamnée par suite de la maladie du concierge et de sa femme, qui, tous les deux, se mouraient de vieillesse. Comme ils habitaient la lodge, lord Egremont ne voulait pas que leur repos fût troublé ; il voulait encore moins leur faire subir les fatigues d’une translation. Si le conducteur de la voiture qui m’amenait ne m’eût prévenu d’avance de tout ceci, j’aurais été fort stupéfait de trouver la grille de l’avenue surmontée d’un grand écriteau avec la formule prohibitive : No admittance[19]. — Je ne trouvai cette fois à Petworth, en fait d’hôtes, que des parens et des amis, tous plus ou moins pauvres, et, à vrai dire, tout ce que je pus remarquer mettait admirablement en relief la bienfaisance de notre hôte. »


Constable et Wilkie comptaient aussi parmi les « patronés » de lord Egremont. Ses magnifiques collections étaient à leur entière disposition, et l’argenterie massive aux formes antiques, les meubles d’autrefois, les somptueuses tapisseries de la résidence seigneuriale leur servirent de modèles autant qu’ils le voulurent. Haydon, qui avait joui pareillement de cette splendide hospitalité, a consacré dans son Journal quelques lignes éloquentes au souvenir qu’il en avait conservé. Il décrit avec une satisfaction enfantine la « belle chambre à coucher » où il a été installé, les chefs-d’œuvre qui la décorent, les dessins en velours des rideaux de satin blanc, le damas vert des meubles, et la belle vue du parc encadrée dans les hautes fenêtres. Le contraste de tout ce luxe princier avec certains épisodes encore récens de sa « vie de bohème » donne un attrait de plus aux splendeurs et au bien-être qu’il savoure ainsi :


« Couché, nous dit-il, dans ce lit splendide, entouré de ces portraits aristocratiques qui semblent revivre et vaciller sous mon regard, j’ai cru parfois que je les entendais respirer, et je m’attendais à les voir sortir de leurs cadres pour venir agiter mes rideaux. Étrange destinée que la mienne ! Une année, dans la prison des débiteurs insolvables, en compagnie de joueurs et d’escrocs, — dormant sur une misérable et sordide couchette, où une noire vermine me venait assiéger ; l’année d’après, noyé dans Pédredon et le velours, habitant les splendides appartemens d’un palais splendide, recevant l’hospitalité des plus nobles, des plus riches, des plus belles… Lord Egremont, littéralement, c’est le soleil. Les mouches elles-mêmes, à Petworth, semblent savoir qu’on y fait place à leur existence et que les fenêtres leur appartiennent. Chiens, chevaux, bétail, daims, pourceaux, et les paysans et les valets, et les hôtes, et la famille, et les enfans et les parens, tous ont leur part de cette prodigalité, de cette bonté, de cette opulence. Au milieu de ses hôtes, après le déjeuner, apparaît lord Egremont, donnant la main à quelques-uns de ses petits-enfans. En dehors de la fenêtre aboient et gémissent une douzaine de noirs épagneuls auxquels il distribue des gâteaux et des bonbons, prenant bien soin d’égaliser les parts. Pendant qu’il devise avec quelques convives et propose à tous quelque passe-temps qui leur est destiné, un valet boutonne ses guêtres de cuir, et le voilà dehors, laissant chacun tirer parti, à sa guise et en toute liberté, de toutes les ressources de plaisir si libéralement placées à sa disposition. Tous le retrouvent à dîner, et les hauts faits du jour y ont leur chronique. Notre hôte distribue lui-même plusieurs plats, sans regretter la peine qu’il prend à découper. Il sert d’une main libérale et mange de bon cœur. Il y a grande abondance, mais nulle profusion ; de bons vins, mais sans dépense absurde. Tout est solide, ample, riche, anglais. À soixante et quatorze ans, lord Egremont chasse encore tous les jours et rentre souvent trempé jusqu’aux os. Il a l’activité, la bonne mine d’un homme de cinquante ans… Je n’ai jamais vu pareil caractère ni pareil homme, et je doute qu’on en trouve beaucoup ici-bas. »


Chez sir Walter Scott, — sans être naturellement aussi grandiose, — l’hospitalité semble avoir eu quelque chose de plus attrayant. Ceci tenait sans doute à ce qu’on s’y sentait plus « de plain-pied. » Les lettres de Leslie, datées d’Abbotsford (septembre 1824), où il est allé peindre le grand romancier, nous font vivre dans cet intérieur si harmonieux, au sein de cette famille si digne de respect, et il semble qu’on y respire plus à l’aise qu’à Petworth. Pour Leslie, ce voyage fut un enchantement, on le voit bien. Sa fibre nationale, ses instincts d’artiste, son innocent orgueil, tout était à la fois en jeu, et il faut ajouter à ceci qu’il rendait compte de ses impressions, non plus à une sœur, mais à une jeune fille adorée, celle qui, deux ans plus tard, allait lui appartenir. Aussi tout est-il comme doré par le prisme prestigieux de l’amour : les flots de la Tweed (le baronial stream) roulant à grand bruit sur leur lit de cailloux ; les cimes de cette rangée de montagnes si poétiquement décrites dans le Lai du dernier Ménestrel[20] ; ce glen (Thomas the Rhymer’s glen), cette vallée étroite et profonde que Walter Scott avait choisie pour servir de cadre à son image ; cette chute d’eau près de laquelle il aimait à venir rêver ; ce petit lac, où il nourrissait de sa main deux beaux cygnes au blanc plumage. Les ruines gothiques de Melrose Abbey, ces vieux chants de l’Ecosse que la fille du poète (mistress Lockhart) redisait le soir aux hôtes de son père, tout, — jusqu’à ces terriers noirs sans lesquels Walter Scott ne sortait guère, et dont les noms rappelaient un de ses romans favoris[21], — concourt à l’effet poétique de ce fidèle et loyal récit. Il fait aimer Walter Scott autrement que pour son admirable talent, sur lequel on voit maintenant s’acharner, sans trop de profit, ce semble, toute une école de prétentieux critiques.

Les hôtes de Walter Scott étaient toujours nombreux. Leslie vit chez lui, entre autres personnages, le grand libraire d’Edimbourg, Archibald Constable, la femme du plus riche banquier des trois royaumes, mistress Burdett Coutts, plusieurs nobles ladies (lady Alvanley, la comtesse de Compton etc.) ; mais de tous ces invités le plus intéressant à coup sûr était M. Stewart Rose. Le maître d’Abbotsford avait chez lui, comme à demeure, cet érudit écrivain, que d’assez graves infirmités (il était paralytique) eussent rendu incommode à tout autre châtelain. Il lui avait fait arranger au rez-de-chaussée une chambre donnant sur le jardin, et dont les fenêtres treillissées étaient garnies de fleurs. Rose y achevait tranquillement une vie laborieuse, occupé à quelque traduction de l’Arioste et libre de tous les soucis qui eussent pesé sur lui sans cette généreuse amitié. C’était un homme d’esprit que ce savant. Il exprimait son opinion sur la Henriade de Voltaire en disant que personne ici-bas ne l’avait pu lire d’un bout à l’autre sans mourir d’ennui. — Pardon, lui répondit Walter Scott, je l’ai lue aussi, moi qui vous parle,… et je vis encore… Il est vrai, ajouta-t-il, que dans ma jeunesse je lisais toute chose, sans exception.

Parmi les traits de caractère que cite Leslie, et où se peint la belle âme du grand écrivain, il en est que nous ne voulons pas oublier : Walter Scott posait ; un orage vient à éclater ; il se lève aussitôt, et s’excusant envers le peintre dont il retarde ainsi la besogne : — Je vous quitte, lui dit-il, lady Scott a peur du tonnerre. — Un vieux domestique qui le servait depuis seize ans (Tom Purdey) était alors dans un état de santé qui faisait prévoir sa fin comme très prochaine. Walter Scott pria instamment Leslie de dessiner pour lui la figure de ce brave homme, qu’il entourait des soins les plus affectueux. — Un des résidens d’Abbotsford était un jeune ecclésiastique qu’une surdité irrémédiable semblait condamner à n’avoir jamais d’emploi. On ne pouvait se faire entendre de lui qu’au moyen d’un cornet. Walter Scott ne manquait jamais de le placer à table immédiatement auprès de lui, et si quelque passage de la conversation lui semblait devoir l’intéresser, il le lui transmettait à l’aide de cette espèce de porte-voix. Le peintre Newton, qui, voyageant alors en Ecosse, était venu rejoindre à Abbotsford son ami Leslie, lui faisant un jour remarquer cette manœuvre : — Tenez, lui dit-il, voyez Scott qui glisse son aumône dans le tronc de M… !

Ce n’est pas le seul mot que nous ait conservé le zèle attentif et respectueux du bon Leslie. On voit qu’il les notait avec un soin, une déférence exemplaires. Il y en a de Samuel Rogers, il y en a de Chantrey, il y en a de Sydney Smith, l’un des maîtres du genre. Il faut, pour bien goûter ceux-ci, se rappeler tout ce qu’on sait de ce prêtre bien nourri, bon vivant, gros et gras, qui traitait si lestement non pas sa profession, mais ses collègues[22]. Une discussion s’étant élevée dans le sein du clergé attaché à l’église Saint-Paul sur l’avantage qu’il y aurait et la difficulté qu’on rencontrerait à paver en bois le pourtour de cette cathédrale : — Ne voilà-t-il pas un grand embarras ! s’écria Sydney Smith ; nos évêques n’ont qu’à nous fournir leurs têtes,… et tout sera dit[23] ! Un autre jour, chez lord Lyndhurst, alors grand chancelier d’Angleterre, — autant vaut dire ministre des cultes, — on vint à parler des sutties indiennes ; Smith, quand le sujet fut à peu près épuisé, se mit à préconiser l’usage en vertu duquel les veuves se brûlent sur le cadavre de leur mari. Toute honnête femme ne pouvait, selon lui, se dispenser de ce devoir. — Pourtant, dit quelqu’un, si lord Lyndhurst venait à décéder, vous seriez fâché sans doute que lady Lyndhurst… — Lady Lyndhurst, interrompit-il, sait trop ce qu’elle doit à elle-même et à son mari pour ne pas monter sur le bûcher… Par exemple ce serait à nous de faire en sorte que la femme du lord chancelier s’en allât en grande pompe, et non comme une veuve de pacotille. On ferait de la cérémonie une affaire d’état… D’abord procession de juges… Les avocats viendront ensuite en cortège… — Et les prêtres, monsieur Smith ?… le clergé, qu’en faites-vous ? — Le clergé !… Il est allé en masse complimenter le nouveau chancelier.

On s’étonnera peut-être de la place que nous accordons aux contemporains de Leslie dans un récit dont il est le sujet principal. Notre excuse est dans la sobriété modeste avec laquelle Leslie a raconté son existence d’artiste. Donner la liste de ses tableaux et la date à laquelle chacun d’eux fut composé, rien de plus simple ; nous n’aurions qu’à copier quatre ou cinq pages du livre que nous avons sous les yeux[24] ; mais quel intérêt aurait ce catalogue ? Résumons-le donc en aussi peu de mots que possible. Nous y voyons que Leslie, égaré d’abord par les idées qui dominaient encore au moment de ses débuts, trouva cependant assez vite la voie qui lui convenait le mieux. Dès 1819, le succès de son Roger de Coverley[25] vint l’avertir qu’il était fait pour l’anecdote plutôt que pour l’histoire ou la poésie pure. Il était sorti du Vieux-Testament grâce à Shakspeare ; de Shakspeare il descendait doucement jusqu’au niveau d’Addison, et là tout d’un coup il se trouvait à l’aise, heureux, triomphant. Il ne méconnut pas cette vocation qui se révélait, et sans vaines luttes il sut s’y soumettre. Sa Fête de mai sous la reine Elisabeth (sujet goûté, applaudi par Walter Scott), sa Reine Catherine (son tableau de réception, sa diploma-picture comme académicien), sa lady Jane Gray refusant la couronne, ses scènes de Shakspeare, de Molière, de Sterne (Tristram Shandy), de Swift (Gulliver), de Goldsmith [the Vicar of Wakefield), inspirations toutes littéraires, nous le montrent élevant pour ainsi dire la vignette aux dimensions du tableau. Dans cette carrière, il marcha presque le premier, il est resté l’un des plus éminens ; Maclise, qui l’a continué, surpassé peut-être, lui doit beaucoup. Les préraphaélites, qui sans doute le dédaignent, ne sont pas entièrement affranchis de son influence. Ils peignent autrement, avec des vues plus hautes, des prétentions bien supérieures ; mais les succès même de Leslie les avertissent qu’il savait choisir les sujets les plus populaires, et ils ne refusent pas de l’imiter en ceci ; n’en pourrait-on pas dire autant de quelques-uns des novateurs systématiques de ce côté du détroit ?

Le pinceau de Leslie avait la grâce et l’esprit requis pour le genre d’œuvres auquel il l’avait voué. M. Tom Taylor, son biographe et son admirateur, n’a aucune peine à mettre en relief ces qualités incontestables. En revanche, et nous ne saurions trop l’en louer, — car il faut du courage pour atténuer de propos délibéré l’homme dont on raconte la vie, — M. Taylor ne dissimule aucun des défauts saillans qui retinrent Leslie au second rang. Nous avons entendu les aveux sincères de Leslie lui-même, confessant qu’il ne possédait pas les instincts du coloriste, don de nature que l’art ne remplace jamais. Il y suppléa, — c’est toujours ce qu’on remarque dans les talens incomplets, — par sa docilité à écouter les conseils des hommes chez qui lui semblaient abonder ces aptitudes naturelles dont il se sentait privé. Newton et Constable exercèrent sur lui une influence décisive. C’est pour ainsi dire sous la dictée du premier qu’il peignit son Sancho chez la duchesse[26]. Les conseils et les leçons du second se retrouvent dans le chef-d’œuvre du peintre, arrivé dès 1838 à sa seconde manière, un Don Quichotte à la table du duc. Peu à peu cependant, comme il advient de tout ce qui est procédé d’emprunt, l’imitation de Constable conduisit Leslie à l’abus des tons blanchâtres et crayeux (chalkyness), de même que, s’inspirant aussi des Hooghes et des Terburg, il employa trop fréquemment les tons éclatans du vermillon, qu’il ne sut pas toujours, comme ces habiles Flamands, éteindre, atténuer, rendre harmonieux.

En somme, Leslie eut les qualités par lesquelles l’art anglais s’est particularisé : il sut donner de l’intérêt à ses compositions, de l’expression à ses personnages, de la vérité à leurs costumes, de l’accent à leur physionomie. Il fut conteur, il fut romancier à sa manière, ou, pour mieux dire, il fut l’interprète intelligent de l’observation telle que la pratiquent les romanciers, les conteurs, les auteurs d’essais satiriques ou de comédies. Gai sans trivialité, gracieux sans afféterie, parfois pathétique sans ombre de sensiblerie et sans viser aux « effets de larmes, » il ne lui eût rien manqué s’il eût possédé les hautes qualités qui remplacent chez un petit nombre de peintres seulement toutes celles que nous venons d’énumérer. En le comparant à Washington Irving, en le classant parmi les peintres anglais au même rang que ce dernier occupe parmi les écrivains de la Grande-Bretagne, M. Tom Taylor nous paraît avoir donné de Robert Leslie, à ceux qui ne peuvent le juger directement et par eux-mêmes, la mesure la plus exacte et l’idée la plus juste.

Dans cette existence si simple, si unie, si honorable, que Leslie s’était créée par un travail assidu, persévérant, consciencieux, il y eut cependant une heure de crise, une aventure, une déception. C’était vers 1833. Le peintre apprit tout à coup qu’il était nommé professeur de dessin à l’école militaire de West-Point (États-Unis d’Amérique). Son frère, le capitaine Leslie, qui, sans le prévenir, avait sollicité et obtenu pour lui cet emploi, ses sœurs, avec lesquelles il n’avait cessé d’entretenir une correspondance très suivie, enfin les nombreux amis qu’il comptait en Amérique, le suppliaient d’accepter. On lui promettait une annuité viagère, beaucoup de loisirs, une installation complète et commode dans un pays parfaitement sain, de grandes facilités pour l’éducation de ses enfans, etc. Il hésitait néanmoins, et l’on voit qu’il consulta ses amis les plus intimes, entré autres lord Egremont et Washington Irving. Le premier lui exprima, en termes très nobles et très touchans, le regret qu’il éprouvait de le voir partir. « Mon âge, lui disait-il, ne me laisse aucun espoir de me retrouver ici quand vous y reviendrez… D’autre part, la situation, que vous acceptez, et qui vous éloigne de la société de la métropole, en plaçant sous votre direction deux ou trois cents turbulens écoliers, ne me semble pas des plus agréables. » Washington Irving, toujours diplomate, ne voulut ni l’engager ni le dissuader. Il lui énumérait les avantages de la position offerte et lui disait simplement[27] : « Vous êtes bien à même de trouver tout seul les raisons qui peuvent contre-balancer celles-ci… Je serais heureux de vous voir de ce côté de l’Atlantique, mais je ne prendrais pas sur moi la responsabilité de vous y attirer… » Puis il lui racontait une expédition qu’il avait faite (1832) dans les Montagnes-Blanches du New-Hampshire.

Leslie se décida enfin à partir, et voulut même, avant de s’éloigner, — à jamais, croyait-il, — de sa patrie d’adoption, résigner les honneurs qu’il lui devait ; mais sir Martin Shee, président de l’Académie royale, le détourna de renvoyer son diplôme. Le 21 septembre, Leslie, accompagné de toute sa famille, mit à la voile pour New-York, et après quelques semaines passées à Philadelphie au milieu des amis de son enfance, il alla s’établir dans sa nouvelle résidence, située sur les bords de l’Hudson.

Les désappointemens ne s’y firent pas attendre. Le site était magnifique, mais l’installation ne répondait en rien aux exigences d’un Londoner. Pour atelier, le professeur n’avait qu’un entre-sol ; ses cours lui prenaient beaucoup plus de temps qu’il ne l’avait imaginé. Les examens surtout exigeaient sa présence pendant deux et trois semaines consécutives, et absorbaient alors ses journées entières. Le climat de West-Point parut ne pas convenir à la santé de mistress Leslie, dont la santé fut très mauvaise pendant tout l’hiver. Les avantages espérés pour l’éducation de leurs enfans se trouvèrent réduits à des probabilités fort hypothétiques. Bref le découragement s’empara promptement de l’honnête artiste, qui, pour revenir dans son pays, avait sacrifié tant de relations aimables et utiles. Dès le 14 avril 1834, il se remettait en mer sur le même navire qui l’avait amené, et vingt jours plus tard il revoyait avec un tressaillement tout filial les magnifiques aiguilles [needle-rocks) de l’île de Wight. Dans le mois qui suivit son retour, — comme pour fêter les excellens patrons auxquels il se repentait d’avoir été infidèle, — il peignait lord Holland et sa fille, lady Lilford. Il passa tout l’automne de cette même année chez lord Egremont. « Jamais je ne me suis trouvé si bien à Petworth, écrivait-il à son ami Constable ; venez nous rejoindre, on vous attend. Je vous promets une magnifique toile de Wilson que vous ne connaissez pas encore, et une « perle » du Bassan, achetée depuis notre dernière visite à Petworth… Quarante personnes dînent ici aujourd’hui ; le château est aussi plein que possible. Le duc de Richmond est au nombre des convives. Je viens justement de traverser la salle à manger sculptée, où la table plie sous le poids de la vaisselle d’or et d’argent. »

C’est en effet à Petworth, — M. Tom Taylor nous le fait remarquer, — que Leslie put le mieux étudier et peindre les riches accessoires de plusieurs de ses tableaux, les meubles du rococo le plus choisi, les tapisseries d’un autre âge, les cuirs de Cordoue, les jarres et les monstres de Chine, les miroirs de Venise, les tentures de brocart, l’argenterie antique, aux formes massives, — buires aux longs cols, hanaps, flacons et coupes aux flancs rebondis. Il avait là sous la main les plus splendides décors, sans parler des Titien, des Van Dyck, dont il pouvait étudier les procédés en même temps qu’il nourrissait pour ainsi dire ses regards de magnificences au moins égales à celles de leurs somptueux ateliers. Puis çà et là, parmi ce luxe qui l’amusait sans l’éblouir, il croquait à la plume, dans son journal, des figures étranges pour les placer peut-être plus tard dans quelqu’une de ses compositions les plus gaies. En voici une, justement à cette date de 1834, qui ne manque vraiment pas de charme :


« Dimanche, {{1er juin 1834. Nous avons dîné, ma femme et moi, chez miss Rogers. Étaient du repas Samuel Rogers, lady Cork, les ladies Jane et Fanny Harley, et M. Wilkinson[28]. Lady Cork, très âgée, infirme, réduite aux proportions les plus exiguës, toute de blanc vêtue, avec un chapeau blanc qu’elle a gardé à table. Nul doute qu’elle n’ait été fort jolie en son jeune âge. Ses traits sont fins, sa peau très belle, et, nonobstant son grand, âge, elle a conservé beaucoup de vivacité. Elle avait derrière elle son petit page vêtu d’une livrée verte tout à fait fantastique, avec un bonnet surmonté d’un haut plumet noir. Rogers lui a fait beaucoup de questions sur sir Joshua Reynolds, qu’elle connaissait intimement, et qui a peint d’elle un portrait en pied ; mais elle ne nous a rien appris de lui, si ce n’est qu’il était « fort agréable (very nice). » À vrai dire, cette belle dame, qui était dans sa jeunesse fort occupée de la « chasse aux lions[29], » n’a pas renoncé à cette tradition lointaine, et elle n’était occupée que de M. Wilkinson, lequel, — M. Rogers venait de l’en informer charitablement, — avait adopté pour monture, dans ses courses en Égypte, un crocodile apprivoisé. Lui par contre, d’humeur fort timide, trouvait plus agréable de causer à voix presque basse avec les ladies Harley que de brailler à l’oreille de lady Cork, qui est d’une surdité désespérante. Toutefois elle a fini par en venir à ses fins, et ne lui a donné ni repos ni trêve qu’elle ne l’eût emmené dans sa voiture. »


Un autre jour, chez Constable, Bannister, l’acteur comique, l’amusa, lui, Wilkie et Rogers, en se donnant tout à coup l’aspect d’un vieux Juif dont il imita le baragouin allemand. Puis Rogers se mit à raconter la dernière séance de sir Joshua Reynolds comme professeur. Burke et Boswell y assistaient. La reine Caroline et, son procès furent mis ensuite sur le tapis, et l’on cita cette réponse d’un quaker à quelqu’un qui désirait connaître l’opinion des « frères et amis » sur le scandale donné par la famille de Brunswick à l’Angleterre é mue : « Nous pensons, disait-il, que Caroline n’est pas assez, bonne pour notre reine, mais qu’elle est trop bonne pour notre roi[30]. »

En lisant ces extraits du journal de Leslie, on comprend de reste que l’Amérique ne pouvait guère lui offrir des compensations à son gré, en échange de cette vie de Londres qu’il aimait, de cet esprit courant dont il goûtait la finesse. Le soin même avec lequel Leslie enregistre les saillies dont il a été frappé montre combien son éducation littéraire lui avait donné le goût de la causerie animée et subtile. Il aimait aussi le théâtre, et recueillait précieusement les traditions orales relatives aux grands comédiens. Il a noté quelque part, à propos de l’un d’eux, un mot remarquable. Après avoir joué successivement avec Garrick et avec Barry, son élève, la fameuse scène de Roméo et Juliette, une actrice émérite disait, pour différencier et caractériser leur talent : « Barry me donnait envie de me jeter du balcon dans ses bras. Avec Garrick, je restais convaincue qu’il allait sauter sur le balcon pour tomber dans les miens. » Sur cette définition charmante, demandez à une femme lequel des deux tragédiens elle aurait préféré.

Encore un extrait du journal de Leslie. Celui-ci est curieux à plus d’un titre.


« 1er décembre (1836). — Dîné chez Constable. Il me racontait que Wilkie et lui étudiaient ensemble à l’académie. Wilkie avait travaillé d’abord à l’académie écossaise, où Graham, qui la dirigeait, répétait souvent à ses élèves cet adage de Reynolds : « Si vous avez du génie, le zèle ne saurait manquer de le développer ; si vous n’en avez pas, le zèle vous en tiendra lieu. » Aussi, ajoutait Wilkie, sachant bien que le génie me manquait, je résolus d’être très zélé. — Wilkie disait encore à Constable dans le même temps : — Quand Linnell et Burnett[31] discourent sur l’art, je me tiens toujours aussi près d’eux que possible, pour ne pas perdre une seule de leurs paroles, car ils savent beaucoup, et moi fort peu. — Ceci était dit en toute sincérité, car Wilkie était réellement modeste. Ce n’était point parce que sir George Beau-mont[32] possédait les avantages d’une haute position sociale et d’une fortune considérable que Wilkie se montra toujours si docile à ses leçons. Sir George, en premier lieu, était de beaucoup le plus âgé des deux. En outre, c’était un vrai connaisseur en peinture. Il avait enfin connu intimement Reynolds et Gainsborough, et non-seulement eux, mais tous les artistes éminens de son pays et de son époque. Beaucoup de ses opinions pouvaient donc s’étayer des autorités les plus respectables. Ajoutez à ceci qu’il causait admirablement, et qu’en toute chose il était superlativement aimable. »


Au mois d’avril suivant (1837), Leslie, à sa fenêtre, vit arriver le messager par lequel son ami Constable lui faisait passer de temps en temps quelque billet du matin, causerie amicale et badine. Cet homme arrivait porteur d’une triste nouvelle : Constable était mort dans la nuit, sans que rien, les jours précédens, eût fait prévoir une fin si prompte. « Ma femme et moi, dit Leslie, nous courûmes dans Charlotte-street aussitôt que cela nous fut possible. Je montai dans la chambre à coucher de mon pauvre ami, où il était étendu dans l’attitude du sommeil le plus paisible. Sa montre, obéissant encore à l’impulsion que ses mains lui avaient imprimée récemment, tiquetait à ses côtés sur une table. Sur cette table était aussi le livre qu’il lisait une heure avant d’expirer. C’était un volume de la Vie de Cowper, par Southey. Constable était, à cette heure suprême, comme dans tout le reste de sa vie, entouré d’objets qui lui rappelaient son art chéri, car les murs du petit entre-sol étaient tapissés de gravures, et ses pieds touchaient presque une reproduction du beau Clair de lune de Rubens, qui faisait partie de la collection Rogers. »

Leslie appréciait chez Constable et l’homme et l’artiste. Ce fut donc une œuvre à la fois d’amour et de devoir que cette biographie dont il voulut se charger, et à laquelle il consacra presque tous ses loisirs durant les cinq années suivantes[33]. M. Tom Taylor, juge très compétent d’une œuvre littéraire, proclame celle-ci un des « modèles du genre[34], » et il en attribue le mérite supérieur à l’affection avec laquelle l’auteur traitait son sujet. « Je ne connais pas un plus frappant exemple de bon goût, ajoute-t-il, que le rôle pris par Leslie dans l’accomplissement de sa tâche éditoriale, la modestie avec laquelle il se subordonne à l’artiste dont il veut mettre en relief les vertus et le talent, son zèle de recherches, l’art qu’il met à laisser Constable lui-même raconter sa propre histoire, dans une série de lettres judicieusement choisies et soigneusement rattachées l’une à l’autre par de brefs commentaires explicatifs. »

Ce ne fut point là le seul travail littéraire de Leslie. Appelé à professer la peinture aux élèves de l’Académie royale, il refondit ultérieurement ses Lectures, publiées alors sous le titre modeste de Manuel à l’usage des jeunes peintres. M. Taylor, analysant cet ouvrage, y loue principalement l’absence de tout esprit de système et de toute prétention à épuiser le sujet traité. « C’est, plutôt qu’un traité, ajoute-t-il, un recueil d’observations bien faites, sous divers titres de chapitres qui traitent successivement de l’imitation de la nature, du style, — de l’imitation des œuvres d’art, — de la distinction à faire entre les lois et les règles, — de la classification, — de l’enseignement spontané, — du génie, de l’imagination et du goût, — de l’idéal et de la beauté dans la forme, — du dessin, — de l’invention et de l’expression, — de la composition, — de la couleur et du clair-obscur, — des cartons de Raphaël, — des peintres flamands et hollandais au XVIIe siècle, — du paysage et des portraits. »

Les grands succès officiels de Leslie datent de 1838. Ce fut en cette année, mémorable pour lui, qu’il fut chargé de peindre la Communion de la Reine après le Couronnement. L’amitié protectrice de lady Holland lui valut cette mission.


« Dans l’été de 1838, nous dit-il, lady Holland me fit prier d’aller déjeuner chez elle, ayant quelque chose à me dire. C’était pour m’apprendre que la reine avait désiré voir le portrait de lord Holland. « J’ai pensé, ajouta lady Holland, qu’elle serait charmée de voir le peintre en même temps que le tableau, et lord Melbourne vient de m’écrire que vous serez reçu demain à deux heures. » Je vis avec quelle adresse lady Holland avait su faire tourner à mon profit le désir de sa majesté. L’avenir devait me montrer encore mieux tout ce qu’elle avait fait pour moi dans cette circonstance…

« Sans que je l’eusse demandé, sans que je m’y attendisse, je reçus, toujours par l’intermédiaire de lady Holland, un billet pour assister, dans la loge du lord-maréchal, aux cérémonies du couronnement. Comme membre de l’académie, j’avais un autre billet pour je ne sais quelle autre partie de l’abbaye, ce qui permit à ma femme de voir cette magnifique solennité. Nous partîmes ensemble, à quatre heures du matin, pour Westminster. Pour la première et la dernière fois de ma vie je portai un costume de cour. Ma femme était en grande toilette du soir, et il nous sembla passablement original de nous trouver à pied, courant les rues, à cette heure du jour, dans cet étrange appareil. Il fallut mettre pied à terre en effet dans le voisinage de l’abbaye, pour ne pas perdre de temps. Ce qui nous consola, ce fut de voir une longue procession de ladies et de gentlemen, pour la plupart bien mieux vêtus encore que nous ne l’étions, et piétinant comme nous sur le pavé.

« Le spectacle de cette imposante cérémonie valait bien qu’on se dérangeât ; mais je restai bien décidé, si jamais un autre couronnement avait lieu de mon vivant, à ne pas m’endimancher, me lever à trois heures du matin et rester dans Westminster jusqu’à quatre heures de l’après-midi pour assister à la fête.

« Ceci me conduisit cependant à peindre la reine, etc. »

Le tableau en question, exécuté en 1839, ne fut exposé que quatre ans plus tard, et, la correspondance du peintre nous initie aux nombreux ennuis, aux mille pertes de temps que lui occasionna cette toile sur laquelle il avait à reproduire une foule de visages historiques : lord Melbourne, les ducs de Wellington et de Sutherland, le grand-chambellan (lord Willoughby d’Eresby), le comte-maréchal (duc de Norfolk), les princesses de la famille royale (Augusta de Cambridge, princesse de Hohenlohe, duchesse de Kent, etc.), les ducs de Nemours, de Sussex, de Cambridge, de Cobourg, d’Argyle, le prince Ernest de Phillipstahl, — sans compter le brillant essaim de jeunes ladies, au nombre de huit, qui portaient la queue du manteau-dalmatique (ainsi s’appelle la robe du couronnement). Il nous a été donné d’étudier, à l’exhibition de 1843, cette toile vraiment curieuse ; l’impression qui nous en est restée n’est pas précisément très favorable. Le peintre, se préoccupant d’un grand effet de soleil, qui sans doute s’était produit à un moment donné de la cérémonie, avait comme noyé dans la lumière ces figures-portraits qui constituent le grand intérêt de sa toile. On était ébloui par les reflets de la soie, des brocarts, des robes blanches, des uniformes chamarrés. Au surplus, ce n’est là qu’une impression générale qui, après dix-sept ans écoulés, perd beaucoup de sa valeur. Ce qui est plus significatif, c’est le silence gardé par M. Tom Taylor sur la coronation-picture de Leslie.

La reine, — et c’était l’essentiel, — goûta fort l’œuvre du protégé de lady Holland, et lui commanda quelques années après (1842) une nouvelle toile : le Baptême de la Princesse royale. En 1843, nous le retrouvons décorant à fresque les murs d’un petit pavillon du palais de Buckingham. Le prince-époux l’avait associé, pour ce travail, à sept autres artistes bien connus : Maclise, Landseer, sir Charles Ross, Stanfield, Uwins, Etty, Eastlake. Les sujets à traiter étaient tous pris dans le même poème (le Comus de Milton). Leslie répéta probablement sur toile le sujet qu’il venait de traiter ainsi, car nous voyons figurer au nombre de ses tableaux de 1844 une scene from Comus, la même qu’il avait peinte pour Buckingham-Palace[35].

À part un voyage entrepris en 1844 par Leslie, et qui le conduisit aux bords du Rhin, parmi les riches musées de la Belgique et de la Hollande, nous ne rencontrons guère aucun incident notable dans cette vie simple et patriarcale. Un des enfans de Leslie, son fils Robert, semblait devoir, sinon ajouter à la renommée paternelle, du moins la continuer, la prolonger. Il annonçait du goût pour la peinture, et avait manifesté un talent spécial pour la reproduction des scènes de la vie maritime. C’était pour son père un sujet de préoccupations joyeuses que l’événement a démenties, Robert ayant renoncé plus tard à sa profession.

Un autre homme que Leslie eût ambitionné l’anoblissement : il l’avait mérité par son talent et gagné par ses travaux de cour ; mais il était décidé à ne le point accepter, s’il lui était offert. Il l’annonce à sa sœur (1839), et ajoute aussitôt : « N’allez pas croire que, pareil au renard de la fable, je trouve trop verts les raisins auxquels je ne saurais atteindre ; au contraire, j’estime que les titres ont leur valeur, mais à la condition qu’ils soient accompagnés d’une richesse proportionnée à l’importance sociale. Avec notre humble manière de vivre, sir Charles et milady formeraient un contraste ridicule. Jusqu’à ce que les choses soient autrement arrangées et que je puisse avoir voiture (ce qui est, selon moi, indispensable à des gens titrés), je me contenterai fort bien de ce qui suffit à des hommes tels que Turner, Mulready et Chalon, les initiales R. A.[36], mises après leurs noms, sûrs de vivre. »

En 1847, Leslie écrivait à Washington Irving, resté son ami, pour lui annoncer qu’il allait traiter un sujet tiré de la Vie de Colomb[37]. Cette année-là aussi, il vint passer à Paris quelques jours du mois de septembre en compagnie de deux de ses filles, Harriet et Mary. Le 24 novembre, peu de semaines après son retour en Angleterre, il fut élu professeur de peinture à l’Académie. En 1848, il mentionne un dîner à Holland-House, auquel assistait un célèbre exilé, M. Guizot, dont il remarque « la physionomie sévère » et les nombreuses décorations. « La dernière fois que j’ai dîné chez lord Holland, ajoute-t-il sans y entendre malice et sans intention prophétique, Jérôme Bonaparte et son fils s’y trouvaient. Le fils ressemble beaucoup à Napoléon, et il a la conscience évidente de cette ressemblance. Il n’en est pas ainsi de Jérôme, qui ne ressemble point à Joseph, celui de tous qui avait le plus cet air de famille. S’il y avait maintenant un Bonaparte ayant les talens de Napoléon, il aurait quelque chance de réussir auprès des Français, mais… » La citation, ce nous semble, peut bien s’arrêter ici.

En 1854 (13 mai), écrivant à Washington Irving, il passe la revue de leurs anciens amis de jeunesse, et n’en trouve plus que trois de vivans : ce sont deux comédiens (Peter Powell et J. Russel), puis l’éternel Samuel Rogers, alors arrivé à sa quatre-vingt-onzième année. « Sa mémoire faiblit un peu, mais il est encore aimable, et reçoit toujours beaucoup de monde… Quant à moi, continue Leslie, je suis mieux portant que je n’ai jamais été, grâce à mon médecin et aux soins qu’il me fait prendre de moi-même. » Cette année-là, il peignait une scène tirée de Pope (the Rape of the Lock) ; l’année suivante, une scène de Don Quichotte [Sancho Panza and don Pedro Rezio). Les génies inspirateurs qui avaient fait sa fortune de peintre n’eurent pas à se plaindre de sa fidélité reconnaissante.

Sa vieillesse, entourée d’estime et d’affection, en était comme radieuse. On l’entrevoit, dans sa correspondance, aux derniers jours de sa vie (1857), étudiant les vertes avenues de Hampton-Court pour les reproduire sur une toile où il veut représenter, d’après Walter Scott, l’Entrevue de Jeanie Deans et de la reine Caroline. Les daims familiers viennent prendre leur nourriture dans ses mains amies. Sa famille l’entoure. Il vient de marier une fille chérie[38]. L’un de ses fils (Braddy) prospère comme ingénieur ; un autre (George) s’adonne décidément à la peinture. Tout est bien, tout sourit à l’heureux et modeste Leslie.

En 1859, un grand chagrin le frappe. Sa fille Caroline, dont la santé délicate le préoccupait sans cesse, meurt à la fleur de l’âge et presqu’au lendemain de son heureux hyménée. Le pauvre peintre se réfugie d’instinct à Petworth, tout peuplé de ses meilleurs souvenirs, et où il lui semble que l’image du bonheur passé le gardera contre les atteintes de la tristesse présente. Il y porte la flèche empoisonnée. Deux mois plus tard, elle l’avait couché dans le tombeau.

« Le lendemain du jour où l’Académie ouvrit les portes de l’exhibition, tandis que le public se groupait devant les deux dernières toiles de Leslie[39], — alors que quelqu’un peut-être remarquait la défaillance de son talent, — et qu’un spectateur plus attentif, plus sympathique, notait en revanche les nobles qualités dont ces œuvres de décadence gardaient encore l’empreinte, — le peintre, nous dit M. Taylor, gisait, mort et déjà glacé, au milieu de sa famille éplorée. »

Ce fut en effet le 5 mai 1859 que Leslie rendit à Dieu son âme affectueuse, aimante, pure de toute malveillance et de toute jalousie. Quelques jours auparavant, il trouvait aux souffrances qui le minaient rapidement une compensation bénie : c’est que ses yeux appréciaient encore le charme du coloris, et jouissaient pleinement de ces beautés dont ils s’étaient toujours nourris sans jamais s’en lasser. Son dernier enthousiasme, et non le moins vif, fut celui qu’il éprouva quand un ami déposa sur son lit de mort d’admirables photographies exécutées d’après les cartons de Raphaël.

Leslie était profondément religieux. Ce sentiment se retrouve dans beaucoup de ses lettres. Il était aussi profondément philosophe. Nature aimante et modérée, homme de conscience et de travail, il a eu le bonheur de vivre parmi des hommes dignes de lui, et à qui ses souvenirs n’ont consacré que des pages sans amertume. Il s’en excuse en quelque sorte dans une courte préface où il s’exprime en ces termes : « Mon but a été de perpétuer en ces pages quelques souvenirs de ceux que je pouvais louer, — et de noter en eux, non les défauts ou les faiblesses, commun apanage de l’humanité, mais les mérites, qui sont plus rares, et auxquels ils doivent exclusivement leur droit à être distingués du commun des hommes. »

Ces lignes caractéristiques nous ont toujours été présentes pendant que nous lisions l’ouvrage qu’elles précèdent. Peut-être s’apercevra-t-on de l’influence qu’elles ont exercée sur notre étude. Nous n’avons ni à nous en défendre, ni à nous en repentir. Autant nous répugne un vain panégyrique, autant il nous semble que tout respect, tout ménagement est dû aux hommes de bonne volonté, simples de cœur, probes artisans d’une modeste fortune, et qui nous lèguent, avec l’exemple d’un travail assidu, celui d’un talent poussé par ce travail à son développement complet, à son expression suprême.


E.-D. FORGUES.

  1. Il jouait Lear mieux qu’Edmund Kean, et Richard III mieux qu’on ne l’avait joué depuis Garrick. Son triomphe était le rôle de sir Pertinax Mac Sycophant dans The Man of the World.
  2. La collection Bridgewater.
  3. Voyez sur Haydon la Revue du 15 août 1855.
  4. Tiré de l’Henry VI de Shakspeare, acte Ier, scène IIIe. — Le peintre en accepta 1,000 dollars, de préférence à une somme plus forte que lui offrait un amateur anglais.
  5. : :« …..Whose genius is such
    : : That we never can praise it or blame it too much. »
  6. Un pique-nique nombreux ayant été organisé à Blackwall, Chantrey, qui présidait la table, fit à Turner la plaisanterie de lui passer la carte à payer qui était assez forte. Turner la solda sans hésiter, et ne voulut entendre à aucune des réclamations que suscita cet acte de générosité inattendue.
  7. C’était ce qu’on appelait les varnishing days. Cet usage a été supprimé depuis, et au grand désespoir de Turner, pour qui ces heures de travail en commun représentaient les meilleures traditions de l’ancienne confraternité.
  8. Voyez la Revue du {{1er juillet dernier.
  9. Ses lettres lui étaient adressées à son domicile officiel Queen Anne street où il n’habita jamais, mais d’où elles lui étaient fidèlement transmises.
  10. Ceux qui furent mis dans le commerce après la mort de Turner étaient, au dire de Leslie, « d’affreux libelles » contre sa tournure et sa physionomie ; le plus exécrable de tous, ajoute-t-il, fut une esquisse signée par le comte d’Orsay.
  11. Ces opinions si absolues sont fondées sur ce que « jamais un architecte n’a été en état de comprendre sous quel jour et à quelle distance un tableau doit être vu. » On voudrait être sûr que cet anathème est irrévocable, et que Michel-Ange, par exemple, à la fois architecte, sculpteur et peintre, n’aurait pu donner la solution de ce délicat problème.
  12. Coleridge, dans son Table-Talk, a inscrit en l’honneur de Charles Lamb quelques lignes que nous savons gré a Leslie de nous avoir rappelées. « Rien, dit-il, n’a pu laisser une souillure sur l’âme innocente de cet être si doux. Son regard tombait sur les hommes dégradés ou les spectacles infâmes comme un rayon de lune sur un tas de fumier, en les éclairant et sans y polluer sa chaste lumière. Toute chose restait ombre pour lui et vaine apparence, sauf les réalités qui parlaient à son cœur. » Les lettres de Charles Lamb et de sa sœur Mary, publiées par T. N. Talfourd, l’auteur d’Ion, justifient pleinement ce magnifique éloge.
  13. Lettre du 13 décembre 1819, datée de Londres.
  14. Lettre du 31 octobre 1820, datée de Paris.
  15. Il avait soixante-douze ans, étant né en 1151. Cette date résulte pour nous de l’inscription placée par lui en 1837, dans la chapelle de Petworth, sur le monument érigé par ses soins aux [2-9]e, 10e et 11e comtes de Northumberland. Il s’y déclare âgé de quatre-vingt-six ans. Quant à la mention désobligeante d’Horace Walpole, Leslie l’explique fort bien par la rupture du mariage projeté entre lord Egremont et lady Maria Waldegrave, seconde fille de la duchesse de Glocester. Lady Maria était la nièce de Walpole, qui tout naturellement prit en main sa cause. Le refus pourtant venait d’elle, et parait avoir eu pour cause l’absence de petits soins, d’adorations, de simagrées romanesques enfin, qu’elle reprochait à son fiancé.
  16. Stuart Newton, un des peintres les plus éminens de la petite coterie d’artistes qu débutait à cette époque en Angleterre. Leslie parait avoir apprécié très haut les facultés de ce jeune homme, qui était aussi fort lié avec Washington Irving.
  17. Une scène du Taming the Shrew, de Shakspeare, Gulliver présenté à la reine de Brobdignag, et Charles II à Tillietudlem, scène tirée des Puritains d’Ecosse.
  18. La comtesse de Carliste portant sa grâce au comte de Northwnberland son père, prisonnier à la Tour.
  19. On n’entre pas.
  20. The Eildon Hills.
  21. Spice, Ginger, Mustard et Whiskey. Avons-nous besoin de rappeler aux lecteurs de l’Astrologue ces quatre personnages, les chiens favoris, les dignes compagnons de Dandie Dinmont, l’honnête fermier ?
  22. Voyez, sur Sydney Smith, la Revue du 15 octobre 1844.
  23. Blockhead, tête de bois ; on sait ce qu’en anglais signifie cette expression.
  24. Volume II, Appendix. — Nous en extrairons seulement la liste des personnages connus dont Leslie a fait le portrait. Avec Washington Irving 1820 et Walter Scott 1821, ce sont deux notabilités de la secte des quakers mistress Fry et Samuel Gurney, miss Stephens peinte pour le comte d’Essex avant leur mariage, lady Lilford, peinte en 1834 pour lord Holland, la famille du marquis de Westminster 1835, la reine Victoria 1838, — elle est peinte recevant la couronne ; le grand-chancelier lord Cottenham et l’archevêque de Cantorbery Dr Howley ; la duchesse de Sutherland dans le costume qu’elle portait au couronnement ; la reine Victoria ibid. ; miss Burdett Coutts 1844, Charles Dickens 1846 ; John Everett Millais 1854 ; le duc de Wellington, peint pour miss Burdett Coutts, etc.
  25. Le principal personnage du Spectator d’Addison.
  26. Celui qui est à Petworth, car il existe au moins deux et peut-être trois répliques de ce sujet, qui avait singulièrement plu aux amateurs anglais. Une de ces copies faisait partie de la collection Vernon ; une autre avait été peinte pour Samuel Rogers, le banquier-poète. Collerci, en 1855, fut vendue aux enchères, avec la précieuse collection, dont elle faisait partie, et monta jusqu’à la somme de 1,150 guinées 28,750 francs, au grand scandale d’un amateur de province, qui, s’extasiant, disait à un inconnu placé près de lui : « God gracious me ! miséricorde ! onze cent cinquante guinées pour un Leslie… Pareille chose n’est-elle pas incroyable ?… — Monstrueuse, monsieur, dites monstrueuse !… » lui répondit ce voisin avec l’accent le plus convaincu. Or c’était Leslie lui-même, qui rentra chez lui, riant encore aux éclats de cette plaisante rencontre.
  27. Lettre datée de Washington, 20 janvier 1833.
  28. Le célèbre égyptologue.
  29. Chasser le lion, en Angleterre, c’est courir après les célébrités de salon.
  30. Formes anglaises : « pour être notre reine,… pour appartenir à notre roi. »
  31. Deux autres étudians, leurs camarades, restés relativement obscurs.
  32. Sir George Beaumont, un des amateurs le plus éclairés qu’ait eus l’Angleterre, a été le patron de Constable, de Wilkie, etc. Leslie lui reproche cependant Autobiographie, p. 131 d’avoir méconnu le talent de Stothard, qu’admirèrent au contraire Lawrence, Constable, Wilkie, Chantrey et Turner. Ce dernier disait de Stothard : « Je serais content si je pouvais penser qu’il a pour mes tableaux la moitié du goût que j’ai pour les siens. C’est le Giotto de l’Angleterre. »
  33. Voyez sa lettre du 27 avril 1840 Correspondance, p. 250. La Vie de Constable ne parut qu’en 1842. Nous en avons donné ailleurs une analyse assez étendue.
  34. Introduction à l’Autobiographie de Leslie.
  35. Il dit dans la Correspondance 18 août 1843 : « Le sujet que je traite par ordre du prince Albert est Comus offrant sa coupe à la dame. » Et dans la liste des tableaux exécutés en 1844, nous lisons : Scène from Comus.br/> :: Hence, with thy brew’d enchantments, foul deceiver.
    « Hors d’ici, avec tes philtres, méchant trompeur ! » — « Ce tableau, ajoute la Notice, est maintenant dans la collection de John Naylor, esq., Leighton-Hall. »
  36. Royal academician.
  37. Life of Colymbus, by Wash. Irving. — C’est l’entrevue de Christophe Colomb et de la reine de Portugal.
  38. Caroline Leslie ; devenue mistress Fletcher.
  39. Hotspur et lady Percy Henry IV, première partie, acte II, scène III, — et la Jeanie Deans dont il vient d’être question.