Robespierre et la « Mère de Dieu »/1

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À Monsieur André BELLESSORT
en témoignage de reconnaissante amitié.

G. L.

I

LA MONTÉE

La tignasse déchevelée et tombante, le nez évasé, la bouche mince, le regard assuré d’un contremaître vigilant, fier de son métier, et qui, pour s’offrir au crayon du portraitiste, loin de passer son bel habit et sa chemise des dimanches, a gardé sa veste fripée, ouverte sur une cravate commune, nouée en bouffante : tel un dessin de l’an II nous montre le menuisier Duplay, qui approchait alors de la soixantaine. Venu jeune à Paris de son Gévaudan natal[1], marié vers 1765 à une honnête fille de Créteil, près de Charenton, Marie-Françoise Vaugeois, un peu plus âgée que lui, à la vérité, mais issue de trois générations de menuisiers[2], Duplay avait gagné l’aisance par trente années d’ordre et de labeur irréprochable. De son mariage étaient nés cinq enfants, dont quatre filles ; le garçon, prénommé Maurice, comme son père, commençait, en 1790, ses études au collège d’Harcourt[3]. Duplay avait, en outre, recueilli les deux orphelins de son frère, Jacques et Simon, qu’il employait comme ouvriers.

Tout ce petit monde marchait à la baguette : le menuisier, très brave homme, affectait la sévérité d’un père du répertoire ; sa femme, – le modèle des ménagères, – connaissait la valeur du temps et ne tolérait pas qu’on le gaspillât ; ses quatre demoiselles, bien élevées chez les religieuses de la Conception, étaient dressées aux soins domestiques : elles apparaissent, dans le mémorial de famille, épluchant les légumes, préparant les repas, lessivant et repassant le linge ; il semble bien qu’elles n’étaient assistées, dans ces occupations, par aucune servante ; mais une ouvrière à la journée, Françoise Calandot, venait de temps à autre, de Choisy-le-Roi, pour « raccommoder[4] ». C’est à Choisy que s’étaient fixés depuis longtemps tous les parents de madame Duplay, attirés là par les grands travaux entrepris sous Louis XV au château royal. Son père, le menuisier de Créteil, y était mort ; son frère, Jean-Pierre Vaugeois, menuisier comme tous ses ancêtres, s’y était installé en 1749 ; sa sœur Marie-Louise y avait épousé le fermier du bac de la Seine, emploi lucratif et considéré.

Par les beaux dimanches de l’été, l’établi chômant, les Duplay s’embarquaient sur le coche ou dans la patache et allaient passer la journée à Choisy. On dînait chez l’oncle Jean-Pierre, qui possédait maison confortable, jardin et basse-cour[5] ; on faisait visite à la tante Duchange, qui ne sortait pas de chez elle, étant paralysée depuis plusieurs années[6], et on se promenait dans les délicieux jardins du château, en terrasse au bord de la Seine. Les deux beaux-frères, Duplay et Vaugeois, étaient très unis : même honorabilité, même réussite, même satisfaction du devoir accompli ; nés tous deux d’humbles ouvriers, ils s’étaient élevés à force de travail et pouvaient, non sans orgueil, se flatter que leurs filles feraient de bons mariages, et que leurs fils seraient des bourgeois.

La maison qu’occupait Duplay, rue Saint-Honoré, appartenait aux religieuses de la Conception ; elle était située en face de l’Assomption, très proche du Manège des Tuileries, où l’Assemblée nationale s’installa, au mois d’octobre 1789, et ce voisinage donnait à ce coin de Paris une animation extraordinaire. Quelques semaines plus tard, les Pères Jacobins, dont le monastère se trouvait un peu plus bas dans la même rue, offrirent un local de leur couvent à MM. les députés pour s’y réunir le soir et y causer de leurs affaires, et ceci encore contribuait au renom révolutionnaire du quartier. Les clubs étaient en grande vogue ; cette innovation faisait fureur ; mais la réputation de celui qui siégeait aux Jacobins éclipsa bientôt tous les autres. Après moins d’un an d’existence, il comptait plus de mille membres : il suffisait, pour en faire partie, d’être présenté par cinq d’entre eux, et de payer une cotisation annuelle de 24 livres[7]. Le menuisier Duplay s’y fit inscrire : non point qu’il se fût jamais occupé de politique, ni qu’il eût la prétention d’éclairer de ses lumières les représentants du peuple ; mais il trouvait, à quelques pas de chez lui, outre un spectacle d’une nouveauté stimulante, l’occasion de voir et d’entendre les orateurs dont les gazettes célébraient les louanges. Il coudoyait là, en égaux, Bailly, Barnave, les Lameth, Pétion, Mirabeau, Duport, Brissot, Robespierre, sans compter le duc de Chartres et le vicomte de Noailles, fréquentations flatteuses qu’il payait, il est vrai, du pesant ennui d’interminables harangues sur les questions les plus abstruses de la tactique parlementaire.

Un soir, le dimanche 17 juillet 1791, Paris était en rumeur ; le bruit se répandait d’une terrible échauffourée qui venait de se produire au Champ de Mars, entre la garde nationale et la foule. Il y avait des morts et des blessés, et l’on accusait la Cour de ce coup de force ; même la loi martiale étant proclamée, on redoutait, pour la nuit prochaine, l’arrestation des plus fameux patriotes. La séance, aux Jacobins, fut chaude ; une cohue menaçante emplissait la rue Saint-Honoré ; des applaudissements, des sifflets, des huées accueillirent à leur sortie, vers onze heures du soir[8], les membres du club. Les troupes de La Fayette, fort excitées, revenaient du Champ de Mars et invectivaient, en passant, contre l’antre des « frères et amis ». Duplay aperçut Maximilien Robespierre, se faufilant pour se soustraire aux manifestations menaçantes ; il venait de l’entendre, quelques instants auparavant, « verser dans le sein de la société les chagrins qu’inspiraient aux patriotes les affreux événements de la journée[9] ». Il l’aborda, l’invita à se réfugier dans sa maison toute voisine. Robespierre ne connaissait pas Duplay ; pourtant, inquiet de ne pouvoir regagner sans malencontre son lointain logis de la rue de Saintonge, au Marais, il accepta l’offre de ce généreux citoyen, et, quelques minutes plus tard, il se trouvait hors de danger.

C’était acte de courage d’attirer chez soi un hôte aussi compromettant. Soit que Duplay eût cédé spontanément, en brave homme, au désir d’obliger, soit qu’il ne fût pas insensible à l’honneur d’héberger l’un des champions de la liberté, il n’envisagea point les désavantages éventuels de son imprudence et, le lendemain, comme Robespierre s’apprêtait à partir, ses hôtes d’une nuit insistèrent pour le garder. La maison était grande ; ils avaient une modeste chambre à lui donner, en attendant qu’un des logements qu’ils sous-louaient se trouvât libre ; il serait là commodément, tout près des Jacobins et de l’Assemblée ; s’il consentait à partager les repas de la famille, sa vie se trouverait grandement simplifiée. L’offre était tentante, Robespierre l’accepta à titre provisoire[10] ; on envoya chercher sa malle, et il s’établit dans une petite pièce, au premier étage, ouvrant au levant, sur la cour, au-dessus du hangar où travaillaient les ouvriers.

On imagine le branle-bas de cette installation, dans cette maison Duplay, où jamais rien d’anormal n’était arrivé ; la curiosité discrète des jeunes filles à l’égard de cet étranger, jeune, célèbre, un peu mystérieux ; la satisfaction du menuisier qui, maintenant, allait faire figure aux Jacobins ; l’empressement de la maman Duplay, tacitement flattée de l’ébahissement du voisinage. On n’eût rencontré parmi eux que des incrédules, en leur prédisant que ce locataire si simple, si peu exigeant, s’accommodant de tout, et qui ne possédait que quelques hardes, des papiers et des livres, apportait le désastre à l’heureuse famille qui l’accueillait sans défiance. Avant trois ans accomplis, ce sera, pour le père, la ruine et le veuvage ; pour l’une des filles, le deuil ; pour une autre, le délaissement sans fin ; pour la mère, la mort ; pour tous leurs parents et leurs amis, la persécution, la prison et la misère.

Lui, dans cet intérieur paisible où chacun s’ingéniait à lui plaire, découvrait un bien-être jusqu’alors ignoré ; jamais il n’avait goûté les calmes douceurs de la vie de famille ; aussi loin que se reportait sa mémoire aigrie, il ne gardait souvenir que d’amertumes et d’humiliations. Sa naissance même, il le savait, n’avait pas été désirée : son père, François de Robespierre[11], avocat au Conseil d’Artois, ayant séduit la fille d’un petit brasseur du faubourg Ronville, à Arras, l’épousa, au grand dépit de ses parents, pour éviter un scandale dont la menace était manifeste. Maximilien vit le jour quatre mois sans plus après ce mariage[12], dont naquirent quatre autres enfants ; le dernier, qui ne vécut pas, coûta la vie à sa mère[13].

Un drame ténébreux se greffe sur la mort prématurée de madame de Robespierre ; son mari se refuse à signer l’acte de décès au registre de la paroisse Saint-Aubert ; il n’assiste pas au service funèbre, ni à l’inhumation dans l’église paroissiale[14]. Soit que son deuil eût égaré sa raison, soit que l’influence de sa compagne eût jusqu’alors réprimé une bizarrerie naturelle désormais sans frein, il cesse de plaider, végète dans l’inaction pendant plusieurs mois, quitte Arras, délaissant ses quatre enfants sans ressources et va s’installer à Sauchy-Cauchy, près de Marquion, où il exerce l’office de bailli du seigneur du lieu. Au bout de six mois, il revient à Arras, y vit quelque temps oisif, emprunte 700 livres à ses sœurs Eulalie et Henriette, très pieuses et dévotes filles dont l’avoir est des plus modiques, disparaît de nouveau pendant deux ans, sans qu’il soit possible de percer le mystère de sa retraite. On le reverra, en octobre 1768, implorant un subside de sa vieille mère, retirée, depuis son veuvage, au couvent des Dames de la Paix, et l’obtenant bien probablement, car, à cette même date, il renonce, « tant pour lui que pour sa postérité », à ses droits sur toute succession éventuelle[15]. Ayant ainsi compromis l’avenir de ses enfants, François de Robespierre s’expatria et s’établit à Mannheim, dans le Palatinat rhénan[16].

Dès les premières escapades de ce père singulier, on assura le sort des quatre petits abandonnés. Les tantes Eulalie et Henriette se chargèrent des deux fillettes, Charlotte, âgée de quatre ans en 1764, et Françoise, plus jeune de dix-huit mois. Le grand-papa Carrault, le brasseur du faubourg Ronville, prit chez lui les deux garçons, Augustin-Bon, dit Bonbon, baby d’un an et demi, et Maximilien qui venait d’avoir six ans. Placide et appliqué, le coussin aux genoux, le fuseau aux doigts, celui-ci faisait déjà très habilement de la dentelle[17].

Dès qu’il sut lire et écrire, il suivit comme externe les classes du collège où, sous la direction de l’évêque, des prêtres séculiers instruisaient gratuitement les enfants de la ville. Ses camarades déclaraient son caractère « détestable » et supportaient mal « son envie démesurée de dominer[18] » ; mais à cette vanité précoce il devait une grande ardeur au travail et une sorte d’opiniâtreté à conquérir la première place. Au vrai, il souffrait de la compassion qu’inspirait son malheur ; peut-être aussi la grand-maman Carrault, bien intentionnée, mais grondeuse, l’exhortait-elle sans détours à reconnaître par son zèle à l’étude les sacrifices qu’elle s’imposait. Si l’enfant, avec sa susceptibilité aux aguets, surprit l’un de ces tiraillements, l’un de ces marchandages fréquents dans les petits ménages dont une dépense supplémentaire grève le modeste budget, voilà expliquées sa morosité précoce et sa farouche tendance à l’isolement. Il n’avait pas de maman pour deviner sa peine et la dissiper d’une câlinerie.

Un inventaire très détaillé permet de connaître le décor des premières années de Robespierre : la maison Carrault, au faubourg Ronville, n’avait rien d’une bonbonnière ; dans la pièce basse où l’on entrait, une table de marbre, une toile cirée, un lit à rideaux de toile peinte ; la salle voisine contenait deux lits à piliers, avec rideaux de serge verte, un fauteuil et une chaise. Au-dessus, une petite chambre, – celle de Maximilien, peut-être, – avec un lit de sangle et « du grain » ; du grain encore dans l’antichambre ; et, près de la cuisine, deux garde-robes en bois de chêne renfermant la faïence, le linge et les hardes de toute la famille : culottes de nankin ou de drap, chapeaux, perruques ; et, partout, des fourneaux et autres instruments de brasserie[19]. C’est là que, durant cinq ans, chaque soir, au retour du collège, dans le va-et-vient des ouvriers et des clients, l’orphelin faisait ses devoirs et étudiait ses leçons ; ses amusements n’étaient pas bruyants ; sa sœur Charlotte écrit « qu’il partageait rarement les jeux et les plaisirs de ses condisciples » ; il aimait à être seul « pour méditer à son aise » et passait « des heures entières à réfléchir[20] ». Quant à la maison « pleine de volières » dont on a parlé[21], c’est une légende : il n’y avait pas une seule volière chez le père Carrault ; il est vraisemblable que Maximilien, sans jouets, sans camarades, se plaisait simplement à apprivoiser les pigeons et les moineaux qu’attiraient en grand nombre les provisions de grain du brasseur.

Malgré son bon vouloir, celui-ci n’avait ni l’intention ni les moyens de faire de son petit-fils « un monsieur » ; d’ailleurs la profession d’avocat, si mal profitable au père et au grand-père de l’enfant[22], lui paraissait peu enviable. Dès que Maximilien serait de force à commencer son apprentissage, Carrault projetait certainement de l’employer à son industrie, soit comme tourailleur, soit comme comptable ; mais les professeurs du collège gémissaient à l’idée qu’un élève si studieux ne poursuivît point ses classes jusqu’aux diplômes ; ses succès répétés excitaient l’intérêt ; des personnes charitables s’entremirent ; ses deux tantes, malgré leur dénuement, tenaient dans la société d’Arras un rang honorable, dû à leurs vertus et à leur piété ; elles intercédèrent pour leur neveu auprès d’un chanoine de la cathédrale, M. Aymé[23], l’évêque lui-même intervint et obtint pour le petit Robespierre l’une des quatre bourses à l’Université de Paris dont, depuis un temps immémorial, disposait l’abbé régulier de Saint-Vaast, l’un des monastères les plus fameux et les plus puissants de l’Artois. À l’automne de 1769, Maximilien quittait Arras et entrait en cinquième au collège Louis-le-Grand.

On ignore généralement que, depuis 1719, l’enseignement secondaire, aujourd’hui réservé aux seuls enfants des favorisés de la fortune, était donné gratuitement par l’Université. Ce que l’on payait dans les collèges, c’était « la pension », dont le prix variait suivant le train et les exigences de chacun : certains jeunes seigneurs amenaient au collège plusieurs domestiques et y vivaient quasi somptueusement ; les boursiers étaient défrayés de tout, logés, nourris, instruits sans qu’il leur en coûtât un écu ; seul l’entretien du linge et des vêtements restait à la charge des parents ou protecteurs.

Quoiqu’il soit difficile de lire dans l’histoire d’un écolier représenté par les uns comme un phénomène de douceur et de soumission, par les autres comme un jeune tigre déjà féroce et rêvant de sang, aiguisant ses crocs pour déchirer ses bienfaiteurs, il est incontestable que, au cours des sept années durant lesquelles il suivit les cours du grand collège parisien, la ténacité de Robespierre au travail ne se relâcha pas un seul jour ; ses succès, du reste, témoignaient de son application. Il paraît non moins certain que les aspérités de son caractère ne lui conciliaient pas l’amitié de ses camarades ni la confiance de ses maîtres ; tout n’est pas faux dans les souvenirs de l’un de ceux-ci[24], qui publia, en émigration, sous un pseudonyme, une Vie de Robespierre, partiale comme un réquisitoire. Il nous montre le laborieux enfant « infatué de sa propre excellence », et se tenant à l’écart de ses camarades ; « souvent, pendant les récréations particulières qui se prenaient dans les salles d’études, on le laissait seul et il avait la constance de rester ainsi des heures entières », affectant « de se suffire à lui-même » et préférant aux divertissements tapageurs « les sombres rêveries et les promenades solitaires[25] ».

– « Si, dans sa classe, il était nommé à la première place, il allait s’y asseoir sans empressement et comme au seul endroit qui convînt à ses talents. » – « Il parlait peu, ne le faisant que quand on semblait l’écouter, et toujours d’un ton décisif[26]. » Peut-être cette arrogance dissimulait-elle la honte qu’il éprouvait de sa pauvreté. Qui sait si le pauvre abandonné ne souffre point de n’être pas « comme les autres » ; s’il ne rougit pas de ses habits déchirés et de ses souliers éculés ? Personne n’y pense, que lui, parce qu’il redoute les affronts.

Bien que le collège hébergeât un très grand nombre de boursiers, – 600, dit-on, – si Robespierre était un des plus laborieux, il était aussi l’un des plus besoigneux : les grands-parents Carrault pensaient avoir « fait leur part » ; ses deux bonnes tantes d’Arras étaient trop pauvres pour lui envoyer quelque subside ; elles devaient même renoncer à garder chez elles leurs nièces, Charlotte et Françoise, dont l’entretien devenait une trop lourde charge ; elles obtinrent pour les deux fillettes, – toujours par l’entremise du clergé, – des bourses dans une maison religieuse de Tournay, où les filles pauvres étaient « instruites à lire et à écrire, à lacer et à coudre jusqu’à ce qu’elles fussent en mesure de gagner de quoi vivre[27] ». De son côté, malgré les charités de l’évêque, de l’abbé Aymé, ses protecteurs d’Arras, et celles d’un chanoine du chapitre de Notre-Dame de Paris, M. Delaroche, qui, dans les premiers temps du séjour de Robespierre à Louis-le-Grand, lui servait de correspondant, l’écolier était presque réduit à l’indigence. Soucieux de ne point faire tache parmi ses condisciples plus aisés, « il s’offrait la dépense d’un perruquier » et il n’était pas rare « de lui voir, avec une frisure élégante, des chaussures ou des vêtements percés[28] ». On cite une lettre de lui au sous-principal du collège par laquelle il confesse, en termes rogues, son dénuement : « il n’a point d’habit et manque de plusieurs choses sans lesquelles il ne peut se présenter chez l’évêque d’Arras, de séjour à Paris[29]. »

Est-ce parce qu’il était le plus pauvre, est-ce en récompense de ses succès qu’il fut choisi par ses supérieurs pour complimenter Louis XVI, quand celui-ci vint un jour visiter Louis-le-Grand ? On profita de cette circonstance pour payer au jeune étudiant un habit « afin qu’il pût se présenter décemment » ; et il débita sa harangue, que le Roi, dit-on, écouta d’un air de bonté. Tous deux devaient se rencontrer un jour…

À l’époque des vacances qui, chaque été, ramenaient Robespierre à Arras pour deux mois, il retrouvait sans doute sa petite chambre à la brasserie Carrault[30] ; mais c’est chez le charitable chanoine Aymé qu’il prenait ses repas. Ce qui confond, ce qui demeure inexplicable, c’est que, en juillet 1771, son père, disparu depuis près de trois ans, venait de se réinstaller à Arras où il séjourna plusieurs mois ; ayant repris sa place au barreau, il plaida dix-sept affaires[31]. Il paraît invraisemblable qu’il ne vît pas ses enfants. Charlotte Robespierre s’étendra plus tard en termes émus sur les grandes joies que lui procuraient les vacances et taira soigneusement son propre séjour à l’hospice où elle passa onze années[32], pourtant elle ne soufflera mot de ce retour de son père, qu’elle assure « n’avoir jamais revu depuis la mort de sa mère ». Quel secret cachent ses restrictions sur des faits très frappants pour une fille qui se peint si affectueuse et si sensible ? À quel mobile, à quelle consigne obéissait donc ce père intermittent ? N’était-il pas de ces « voyageurs inconnus », dont parle Louis Blanc, « qu’on voyait séjourner dans les villes à l’approche de la Révolution », et dont « la présence, le but, la fortune étaient autant de problèmes » ? Tant que cette énigme demeurera sans solution, on ne pourra se flatter d’avoir pénétré les dessous de l’étonnante histoire de Maximilien Robespierre.

La bourse dont il était titulaire lui conférait le droit de rester à Louis-le-Grand jusqu’au diplôme de médecine, de théologie ou de jurisprudence ; il continua donc d’habiter le collège, logé et nourri gratuitement, durant les quatre années consacrées à ses études de droit. Libre de sortir à sa guise dans cet ensorceleur Paris, si nouveau pour lui et qui dérégla tant d’autres, il vécut, le cœur fermé et sans jeunesse, harcelé par son idée fixe de prédominance. Il occupait les loisirs que lui laissait la Faculté à étudier la procédure chez le procureur Aucante, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie[33].

Le 15 mai 1781, il passait avec succès sa licence et, le 2 août suivant, était reçu avocat au Parlement de Paris. Mais comment vivre en attendant les causes lucratives ? Hors du collège qui, depuis douze ans, était son univers, le malheureux se trouvait sans abri et sans pain. Les régents de Louis-le-Grand vinrent une dernière fois à son aide ; son frère, Bonbon, qui touchait à ses dix-huit ans, hérita de la bourse et vint prendre au collège la place de son aîné ; et comme les règlements autorisaient les administrateurs à distribuer chaque année l’excédent des revenus de l’institution en secours aux boursiers, Maximilien reçut, comme exeat, 600 livres accompagnées d’un certificat des plus élogieux. Ce maigre viatique lui interdisait le séjour de Paris ; il partit pour Arras dans l’intention de s’y fixer.

Les événements survenus dans sa famille nécessitaient d’ailleurs sa présence. Ses tantes, toutes deux presque quadragénaires, s’étaient mariées ; Eulalie avait épousé un ancien notaire, nommé Deshorties, veuf et père de plusieurs enfants ; Henriette s’était unie à un vieux médecin, François Du Rut, dans l’espoir que ce mariage profiterait à ses neveux et nièces dont l’avenir l’épouvantait. Du Rut avait dû s’engager à recevoir dans sa maison Maximilien, lorsque celui-ci aurait terminé ses études[34]. La grand’mère et le grand-père Carrault étaient morts et leur fils héritait de la brasserie ; quant aux sœurs de Maximilien, Charlotte et Françoise, revenues de Tournay, elles avaient été recueillies par leurs tantes ; Françoise était morte au printemps de 1780.

Dès le retour de Maximilien, on s’occupa de liquider la succession Carrault. Du Rut fut intraitable ; il exigea le remboursement des sommes jadis empruntées à sa femme par François de Robespierre. Tout compte fait, il restait à Maximilien pour sa part d’héritage 76 livres 12 sols, à peine de quoi se procurer la robe et la toque qui allaient être son gagne-pain[35].

Cette période de la vie de Robespierre a été présentée par ses apologistes comme une ère d’incessants succès et de réputation grandissante. C’est là quelque peu maquiller la réalité. Le vrai, c’est que ses compatriotes, cœurs généreux et âmes sensibles, s’intéressèrent unanimement à lui, en raison de ses malheurs, de sa pénurie et de sa louable obstination à conjurer le mauvais sort. On s’ingénie à l’assister : il est admis sans retard à plaider devant le Conseil d’Artois ; M. de Madre, l’un des présidents de cette cour, le prend comme secrétaire, et l’évêque d’Arras le nomme juge au tribunal épiscopal, dont la juridiction s’étendait sur une partie de la ville et une vingtaine de paroisses environnantes[36]. Assuré ainsi de ne pas mourir de faim, Robespierre se met en ménage avec sa sœur Charlotte et se loge rue du Saumon, refusant l’hospitalité que lui offrent son oncle et sa tante Du Rut, avec lesquels il est déjà en froid. Mais les clients sont rares, les causes de peu d’importance, les honoraires misérables. Vite à bout d’efforts, ayant épuisé ses minces ressources et celles de sa sœur, il est, au bout de l’an, obligé à résipiscence et demande asile aux époux Du Rut qui l’accueillent dans leur maison de la rue des Teinturiers[37].

La chance lui vint par l’entremise de son confrère Buissart, avocat moins soucieux de succès d’audience que de recherches scientifiques. Buissart collaborait régulièrement au Journal de physique et correspondait avec plusieurs savants ou soi-disant tels, au nombre desquels un habitant de Saint-Omer, M. de Vissery, redoutable inventeur qui se flattait d’avoir trouvé le moyen « de faire respirer à un plongeur au fond de l’eau un air frais et fortifiant », ce qui permettait de « marcher avec sûreté dans les eaux les plus profondes ». Vissery, enthousiasmé par la découverte de Franklin, avait élevé sur sa maison un paratonnerre, machine étrange et terrifiante, composée d’un « globe foudroyant armé de dards en différents sens » d’où sortait une longue épée menaçant le ciel. Les voisins, pris de peur, obtinrent de l’autorité la démolition de cet appareil ; Vissery dut obéir, mais il interjeta appel au Conseil d’Artois ; Buissart prit la cause en main et jura de la faire triompher. Il s’adresse à tous les physiciens et à tous les juristes connus, au Père Cotte, à Condorcet, à Guyton de Morveau, à l’abbé Bertholon, à Gerbier, à Élie de Beaumont, à Target ; il met en branle l’Académie des sciences, celle de Dijon, celle de Montpellier ; publie un mémoire bourré d’attestations scientifiques et juridiques, si bien que tous les corps savants s’intéressaient déjà, depuis plus d’un an, à l’affaire du paratonnerre audomarois, quand Buissart, auquel revenait tout le mérite, laissa la gloire à Robespierre en le chargeant de soutenir devant les juges cette cause retentissante.

Les débats s’ouvrirent en mai 1783 : Robespierre, mettant à profit l’occasion, plaida durant trois audiences et remporta un succès triomphal ; son plaidoyer fut imprimé ; des journaux de Paris le signalèrent et M. de Vissery, exultant, fit redresser sur son toit son globe, ses dards et sa lame d’épée[38]. Ses voisins ne pouvaient plus, après tant de démonstrations oratoires, mettre en doute l’efficacité bienfaisante des paratonnerres en général ; mais ils gardaient méfiance de la machine hétéroclite imaginée par leur concitoyen : ce qu’ils réclamaient, c’était une expertise, non point rédigée à distance par des savants de Paris, de Dijon, de Montpellier ou d’ailleurs, mais conduite par des spécialistes locaux qui examineraient l’appareil en litige. Sur quoi ils obtinrent satisfaction : les experts, au nombre desquels se trouvaient deux officiers du génie, déclarèrent « à l’unanimité » que le paratonnerre du sieur de Vissery « était érigé contrairement aux règles de l’art et qu’il ne pouvait subsister dans l’état où il se trouvait ». Il fut condamné et abattu[39], Vissery étant mort sur les entrefaites, nul ne réclama ; Buissart n’ébruita pas ce dénouement contrariant ; Robespierre voulut l’ignorer, et ses panégyristes ont fait de même.

Mais on en parla ; on en rit dans le public, et ces railleries nuisirent à « l’avocat du paratonnerre » qui, d’une mauvaise cause, perdue en réalité, s’était fait une réputation dépassant les limites de sa province ; ce piteux épilogue indisposait les magistrats, peu flattés d’avoir été leurrés. Est-ce à cette déconvenue qu’il faut attribuer le peu de confiance que les plaideurs de l’Artois témoignaient à Robespierre ? Son éloquence, prolixe et chicaneuse, était mal appréciée : on a sur ce point l’opinion de Carnot qui, jeune officier du génie, alors en garnison à Calais, lui confia la cause d’une vieille servante réclamant un petit héritage. Il vint à Arras pour le procès : c’était la première fois qu’il voyait Robespierre ; celui-ci parla « avec tant de maladresse » que Carnot-Feulins, qui accompagnait son frère, « s’échauffa au point d’oublier qu’il était là en simple spectateur et interrompit l’avocat avec vivacité[40] ».

De fait, le cabinet de Maximilien, loin de prospérer, diminuait d’importance d’année en année. En 1782, il tenait, d’après le nombre d’affaires, le septième rang au barreau ; en 1788, il n’occupe que le onzième. L’avocat le plus renommé d’Arras, M. Liborel, s’était retiré ; mais sa retraite ne profita qu’aux concurrents de Robespierre : en cette année judiciaire de 1788, celui-ci vient, avec dix causes, au bas du tableau où M. Dauchez figure en tête avec cent soixante-dix-huit affaires[41] ; chiffres qui infirment cette appréciation d’un robespierriste intrépide écrivant de son héros : « À peine rentré dans sa province, il se place, d’un bond, au premier rang des avocats au Conseil d’Artois[42]. » Pourtant il est laborieux, instruit, de vie austère, d’une probité scrupuleuse ; mais sa raideur et sa morgue lui ont aliéné bien des sympathies : il dissimule mal la certitude qu’il a de sa supériorité et l’on sourit du souvenir satisfait qu’il conserve de ses succès scolaires ; il impute à la malveillance de ses confrères les déceptions de son amour-propre ; sa susceptibilité d’enfant s’est aigrie au collège ; elle se mue maintenant en méfiance farouche au moindre soupçon d’épigramme. Introduit par son ami Buissart à l’Académie royale des Belles-Lettres d’Arras, il y est accueilli avec faveur ; ses collègues lui décernent même, en 1786, l’honneur de la présidence ; et voilà que, à la séance publique qui suit son élection, il donne lecture d’un travail de sa façon « sur cette partie de la législation qui règle le sort des bâtards » ; il parle durant sept quarts d’heure ; à peine trouve-t-on le temps d’entendre un nouvel académicien qui doit prononcer, ce jour-là, son compliment de réception. L’Académie, craignant qu’un si dangereux exemple de prolixité ne devienne contagieux, croit prudent d’armer son règlement d’un article limitant à une demi-heure la durée des lectures. Robespierre voit là une critique ; sa présidence se termine par une bouderie ; il s’excusera sèchement « sur ses affaires et sa santé » et, en deux années, il ne reparaîtra que huit fois aux séances hebdomadaires ; d’où l’on concluera « que le premier rang est le seul qui lui convient[43] ».

Il fut plus fidèle aux Rosati ; mais ceux-ci ne se réunissaient qu’une fois par an, en juin, sous un berceau fleuri aux portes de la ville, pour y dîner gaiement, y boire des vins de choix et chanter des couplets sans prétention. On n’imagine guère, dans cette compagnie de joyeux épicuriens, l’attitude de Robespierre qui était d’humeur chagrine, chantait faux[44], ne buvait que de l’eau, moins peut-être par goût que par économie[45], et s’efforçait néanmoins de se mettre au diapason de ses aimables collègues : ses badinages, à la vérité, sentent la contrainte, ainsi d’ailleurs que les deux ou trois lettres que l’on connaît de lui, adressées à des jeunes femmes d’Arras, et dont la galanterie cherchée a quelque chose d’amer et d’ironique. Ce sont des sémillances de « fort en thème ».

Il a des amis : son confrère Buissart, l’avocat général Foacier de Ruzé, Dubois de Fosseux qui, plus tard, sera maire d’Arras, tous trois en situation de l’aider ; mais son acrimonie croissante l’isole de plus en plus ; est-ce dépit, est-ce atavisme ? Son grand-père, qui s’était offert des armoiries, les avait composées de « deux bâtons noueux[46] », peut-être symboliques ; cet emblème « parlant » d’un caractère indécrottable, aurait pu être adopté par Maximilien ; l’envie, les ressentiments accumulés, lui font prendre en haine cette société monarchique à laquelle pourtant il doit tout ; non point que dans chacune de ses plaidoiries, il ne célèbre avec emphase « le jeune et sage monarque qui occupe le trône » ; – « la sainte passion du bonheur des peuples qui forme l’auguste caractère » de ce prince chéri ; – ce roi « que le ciel nous a réservé dans sa clémence » ; mais sa maladresse haineuse l’expose à des avanies : un jour, ayant, dans un factum imprimé, diffamé, pour le besoin de sa cause, les moines d’Anchin, il est obligé, la rage au cœur, de faire amende honorable, et « sa fureur éclate publiquement à l’audience[47] ».

Un peu plus tard, en 1788, les avocats s’étant assemblés en conférence et ayant exclu Robespierre de cette réunion, celui-ci, aveuglé par la colère, lance, sous forme de Lettre anonyme[48], « une véritable déclaration de guerre » à ses confrères du barreau et aux procureurs, leurs complices. Ce libelle porte pour épigraphe : – « Il est bien difficile, quelque philosophie que l’on ait, de souffrir longtemps sans laisser échapper quelque plainte » ; et le maladroit déverse sa bile à flots contre « les anciens qui engloutissent toutes les affaires », fermant l’entrée du prétoire aux débutants « qui ne s’efforcent point à leur plaire ou qui ne peuvent y réussir ». Il se désigne lui-même comme étant leur victime, lorsqu’il ajoute : « De quelque talent que les ait doués la nature, quelque goût qu’ils aient pour le travail, ceux-ci doivent se tenir certains de végéter toujours… Triste alternative, sans doute, pour des jeunes gens bien élevés, ou d’être exposés à ne rien faire… ou de ne devoir son labeur qu’à des démarches humiliantes. N’est-il pas bien dur, en effet, d’aller mendier une cause dans l’étude d’un procureur dont l’air et le ton doucereux semblent dire : je vous protège ?… »

Ce trait d’orgueil révolté valait une signature ; au reste personne n’hésita sur la provenance de cette diatribe. Me Liborel, le plus qualifié pour y répondre, – c’est lui qui, naguère, avait présenté Robespierre au Conseil d’Artois, – s’en acquitta de bonne encre[49]. « Nous ne recevons point parmi nous les calomniateurs et des méchants qui ne distillent que du fiel… Malheur, trois fois malheur à vous qui ne sentez pas la noblesse de la profession dont vous vous dites revêtu ! L’intérêt sordide, l’avidité basse, règnent au fond de votre cœur et la jalousie rampante vous porte à tenter d’asseoir à votre niveau des hommes éclairés, des jurisconsultes désintéressés qui ne doivent la confiance publique qu’à leurs talents et à leurs lumières… Vous n’avez pas à vous plaindre : si ce que vous dites est vrai, vous avez plus qu’il ne faut pour réussir, s’il ne faut pour cela que de la bassesse… » Et comme Robespierre, s’indignant des frais excessifs imposés aux pauvres plaideurs, avait cité ce vers de Racine


… deux bottes de foin, cinq à six mille livres !


Liborel répliquait vertement : « Que cela ne vous effraye point : il y en a pour vous à meilleur marché ; la grande consommation que vous annoncez devoir en faire, vous procurera une diminution… »

Un tel camouflet rendait impossible la situation de Robespierre au barreau et le condamnait soit à quitter Arras, soit, s’il s’obstinait, « à y végéter toute sa vie dans une position voisine du besoin ». L’avenir se présentait tragique ; il venait de louer, – en 1787, – un logement dans une maison de la rue des Rapporteurs, toute voisine de la place de la Comédie ; c’est celle qu’on montre encore comme étant « la maison de Robespierre », quoiqu’il ne l’ait habitée, au plus, que durant deux ans[50]. Car une occasion magnifique allait lui être offerte de sortir avec éclat de son irrémédiable discrédit et de fuir cette ville ingrate où il n’avait trouvé, depuis sa naissance, que catastrophes, tristesses, déboires et humiliations.

Quand, à la fin de janvier 1789, on apprit que Louis XVI convoquait l’Assemblée des États de toutes les provinces du royaume pour connaître les souhaits et les doléances du peuple, on eût bien fait rire les habitants d’Arras en leur prédisant que le robin hargneux, dont les démêlés avec ses confrères étaient légendaires, ferait partie de cette auguste députation. Déjà Robespierre s’évertue et, bravant le ridicule, il lance un manifeste À la nation artésienne, suivi bientôt d’un Avis aux habitants des campagnes et d’un troisième brûlot ayant pour titre Les Ennemis de la patrie démasqués ; il se démène, s’agite, il est partout, déclamant contre « l’oppression où gémit la ville d’Arras sous l’autorité de ses magistrats » ; dévoilant un horrible complot « tramé par les hommes ambitieux de l’administration municipale pour perpétuer le régime oppressif sur lequel ils fondent leur autorité, leur fortune et leurs espérances » ; caressant le peuple, excitant les pauvres, usant de tous les moyens, sarcasmes, invectives, calomnies, insinuations, menaces, promesses, hâbleries, se posant en martyr de la liberté, en unique défenseur des opprimés et des humbles ; dénonçant comme hostile à leur cause son protecteur Dubois de Fosseux[51] ; rédigeant de sa main le cahier des doléances de la corporation des savetiers ; attaquant le gouverneur et les États d’Artois ; s’érigeant en contrôleur des scrutins ; conjurant les naïfs électeurs du Tiers, prêts à tout croire, « d’éviter les pièges grossiers » qui leur sont tendus et de nommer des hommes incorruptibles, se désignant lui-même à leurs suffrages par cette épithète dont il fut ainsi le premier à se qualifier.

Les bourgeois d’Arras étaient stupéfaits de la frénésie subite qui secouait ce petit homme, de taille médiocre, d’apparence fluette, malgré de larges épaules, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, au regard indécis, « à l’abord froid et presque repoussant[52] », qu’ils avaient connu sournois, certes, mais d’apparence déférente, et réservée. De le voir tout à coup se ruer en furieux contre les institutions et les magistrats de la province, souffler la révolte aux candides populations des campagnes, beaucoup s’étonnaient, quelques-uns s’inquiétaient ; mais nul ne protesta : les honnêtes gens de ce temps-là, déjà nonchalants et apathiques, préféraient le silence au bruit et la résignation à la bataille ; discrets, d’ailleurs, au point qu’on ne sait pas comment Robespierre fut élu ; l’un[53] note « qu’il intrigua » ; l’autre[54], « qu’il cabala fortement » ; un troisième[55] écrit : « Pour l’honneur de mon pays, je dois tirer un rideau impénétrable sur tout ce qui s’est passé à l’assemblée dont j’étais scrutateur ; on ne parvint qu’au milieu des rixes, des injures et des déclarations les plus despectueuses… à nommer les députés. » Seul, un facétieux se fit l’écho de l’étonnement unanime ; dans un court persiflage où il comparait les élus de l’Artois, partant pour Versailles, à des chevaux prêts à entrer en piste : après avoir décrit les quatre percherons « lourds, noirs, épais, vrai attelage de roulier », de l’écurie n° 1, – le Clergé ; – les quatre coursiers de race, « vifs, légers, au pied sûr, et superbement dressés » de l’écurie n° 2, – la Noblesse ; – il donne le signalement des huit chevaux de l’écurie n° 3, – le Tiers État, – « bêtes campagnardes, sages, posées, prudentes, excellentes pour le labourage, plus propres au tombereau qu’à la selle » ; il en arrive à Robespierre : – « l’Enragé, double bidet à tout crin, emporté, ne connaissant ni le mors, ni la gueule, vicieux comme une mule, rue toujours et n’ose mordre que par derrière, crainte du fouet. On a été surpris de son admission ; mais on le dit destiné à faire le rôle de risible après les rôles brillants que vont fournir les Mirabeau… dont il est dressé à singer grotesquement les allures[56]… »

Ceux qui s’apprêtaient à rire s’illusionnaient cruellement.

Dans Versailles bouillonnant et encombré, les députés affluent de tous les points du royaume : riches prélats et grands seigneurs amenant équipage et livrée[57], pauvres curés de campagne, sans argent et sans bagage, ébahis d’être là ; hobereaux, bourgeois, gens de loi, paysans errant à l’aventure dans les solennelles avenues, en quête d’une auberge ou d’un garni[58]. L’administration a fait imprimer une liste de 1.200 logements vacants ; mais nombre de Versaillais préfèrent racrocher les arrivants au passage pour spéculer plus aisément sur leur embarras[59]. Beaucoup de députés pauvres du Clergé et du Tiers, perdus dans cette grande ville inconnue, se réunissent entre collègues d’une même province pour vivre ensemble économiquement. On trouve facilement des chambres meublées à 40 ou 45 livres par mois ; un écu par jour en plus pour la nourriture[60]. On traite pour trois mois, terme le plus long prévu pour la durée de l’Assemblée des États.

Robespierre, nommé le 26 avril, partit d’Arras au plus tôt le vendredi, 1er mai, au soir, car, ce jour-là, les seize élus de l’Artois avaient comparu solennellement devant les trois ordres, réunis dans la grande salle de l’hôpital général, pour y prêter le serment de remplir leur mandat avec fidélité et exactitude[61]. Comme il était sans argent, une amie de sa sœur Charlotte, madame Marchand, qui imprimait les Affiches d’Artois, lui prêta dix louis et une malle où l’on entassa les vêtements du député, entre autres « trois culottes noires fort usées, un habit de velours noir reteint, six chemises en bon état, trois paires de bas de soie dont une presque neuve, un petit manteau noir, une robe d’avocat, un chapeau à porter sous le bras » et une quantité d’exemplaires de ses factums électoraux[62]. Il est très probable qu’il n’arriva pas à Versailles, le 2 mai, à temps pour défiler, avec les autres députés du Tiers État, devant le Roi qui avait reçu, ce même jour, à onze heures, les représentants de la noblesse et, à une heure, ceux du clergé. La réunion de « ces messieurs du Tiers » était indiquée, pour quatre heures, dans le salon d’Hercule, où ils devaient se rendre par l’escalier tournant de la chapelle, côté droit. Ils s’y trouvèrent au nombre de 560[63]. Trois mortelles heures se passèrent en discussions avec les maîtres des cérémonies et les huissiers ; enfin le défilé commença à travers les splendeurs des salons et de la Galerie : on avait disposé des barrières formant un couloir étroit que suivaient, peu docilement, l’un derrière l’autre, les représentants, tandis que, à l’abri de ces balustrades, les belles dames et les habitués de la Cour regardaient passer « ces braves gens[64] ». Parvenu à la chambre du roi, chacun faisait un profond salut à Louis XVI qui, debout entre ses deux frères, entouré d’une foule d’élégants seigneurs, causait et riait sans prêter la moindre attention au défilé des élus de la Nation. Un seul arrêta les regards de Sa Majesté par la singularité de son costume, veste noire, gilet brun : c’était un laboureur, le père Gérard, député par la sénéchaussée de Rennes. Le Roi lui dit : « Bonjour, mon bonhomme[65]. » Ces menus faits colportés, propageaient le mécontentement.

Robespierre était certainement à Versailles pour la procession du 4 mai, pompe militaire et religieuse où la susceptibilité vétilleuse des députés du Tiers fut exposée à de nouveaux froissements. Il avait fait le voyage avec trois de ses collègues de l’Artois, les plus humbles : Payen, cultivateur à Boiry-Becquerelle, Fleury, fermier à Coupelle-Vieille, et Petit, laboureur à Magnicourt-sur-Canche. Ils trouvèrent tous quatre à se loger dans une auberge située à l’extrémité de la ville, rue de l’Étang, n° 16[66], à l’enseigne du Renard[67]. Les trois campagnards dépaysés ne quittaient pas d’une semelle Maximilien[68] et ce furent ses premiers « séides[69] ».

Mais pour lui quelle revanche des humiliations passées, ce jour du 5 mai, où, dès huit heures du matin[70], il se trouve, avec ses trois inséparables, dans ce hangar qui empiète sur la rue des Chantiers et sert de vestibule à la salle des États ! Les trois ordres sont là, pêle-mêle ; il coudoie les plus grands seigneurs, les prélats les plus illustres de France[71]. Le grand maître des cérémonies, M. le marquis de Dreux-Brézé, veille à l’ordre, beau jeune homme[72], grand, bien fait, « avec un manteau tout brillant d’or et de pierreries, les doigts couverts de diamants et la tête empanachée de plumes d’une éclatante blancheur ; un bâton d’ébène, garni d’une poignée d’ivoire, qu’il tient avec grâce, est la marque de ses hautes fonctions[73] ». Du haut d’un balcon, un héraut d’armes fait l’appel ; les aides des cérémonies, avec une déférente politesse, examinent sommairement les pouvoirs de chacun des députés qu’ils introduisent ensuite dans la salle d’assemblée[74]. Un éblouissement[75]. Deux majestueuses colonnades forment les côtés de l’immense nef, au bout de laquelle, en hémicycle, s’élève le sanctuaire où, tout à l’heure, prendra place le roi de France, sous un haut dais dont l’opulente draperie de velours violet, brodé de fleurs de lys d’or, se retrousse pompeusement en lourds plis soyeux. À côté du trône préparé pour Louis XVI, se trouve, un peu plus bas, celui qu’occupera la Reine, puis les fauteuils, les tabourets et les banquettes pour les princes et les dignitaires. Les plus beaux tapis de la Savonnerie couvrent les marches de l’estrade royale et tout le parquet de la salle[76], qui se remplit peu à peu ; à l’extrémité opposée au trône, les représentants du Tiers sont entassés, vu leur nombre, « sur des banquettes sans dossiers et très serrées[77] », à leur droite, le long de la colonnade, prennent place les députés de la Noblesse et, en face de ceux-ci, les délégués du Clergé ; entre les deux ordres privilégiés, le centre de la salle reste vide. Une foule d’élégantes occupe déjà les tribunes entre les colonnes, et le mouvement de cette installation se prolonge durant quatre heures.

Vers midi enfin, il est terminé : le coup d’œil d’ensemble est splendide : la Noblesse, coiffée de plumes blanches[78], avec justaucorps à parements de drap d’or, l’alignement des soutanes rouges ou violettes des prélats assis au premier rang de la députation du Clergé[79], dans le fond moutonne l’entassement des bonnes gens du Tiers, en habits noirs et en petits manteaux ; sur l’estrade, les ducs et pairs, les gouverneurs de provinces, les quinze conseillers d’État, les vingt maîtres des requêtes, et, tout à coup un cri : Le Roi ! toute l’assistance debout, un grand vivat enthousiaste, tandis que Louis XVI, la Reine, les princes du sang, les princesses se placent, parmi de grands saluts et de profondes révérences, dans l’empressement des chambellans et des dames d’honneur.

Maintenant le Roi parle ; sa voix nette et claire s’élève dans le silence « auguste et majestueux » que rompent, dès qu’il s’est tu, de longues protestations d’amour et de vénération ; puis on voit le garde des sceaux, en simarre violette et cramoisie, se diriger vers le trône, mettre un genou en terre pour prendre les ordres de Sa Majesté, et revenir « à reculons » vers son tabouret[80]. Il lit quelque chose qu’on n’entend pas, et M. Necker, directeur général des finances, commence son rapport : une heure, deux heures, trois heures et plus, on entendra sa voix, puis celle de l’assistant qui le relève dans cette pénible tâche[81], énoncer des nombres, aligner les millions, parler primes, tabac râpé, anticipation, caisse d’escompte, pensions, régies…

Au bout d’une heure, déjà, une terrible fatigue pèse sur l’assistance ; l’attention la plus appliquée s’égare dans ce dédale de chiffres et d’évaluations. À quoi songent-ils ceux qui sont là, obligés de garder une contenance intéressée et approbative ? On imagine le Roi regrettant sa chasse manquée ; la Reine inquiète, redoutant la chute du dais couronnant l’estrade où se tient la Cour ; elle a su, par hasard, que l’énorme poids de ce baldaquin est en disproportion avec la légèreté de la charpente qui le soutient [82], et elle a recommandé « de bien prendre garde : le moindre craquement pourrait tout compromettre [83] ». Les belles dames étouffent leurs bâillements, regrettent d’être venues et n’osent quitter la place à cause de la présence du Roi. Beaucoup pensent à l’heure du dîner, passée depuis longtemps, sans que rien permette de prévoir quand finira l’interminable lecture.

Perdu là-bas au fond de la salle, dans la foule compacte des gens du Tiers, le petit avocat d’Arras, absorbé dans ses préventions chicanières, suit, de ses yeux de myope, les péripéties de cette cérémonie où la monarchie apparaît comme une institution inébranlable, dans l’appareil grandiose de ses traditions séculaires et « toute la pompe d’une cour idolâtre ». Jamais il n’a dû se sentir si infime, si désarmé, si impuissant, si humble. Comment espérer, – pauvre provincial inconnu, sans relations et sans crédit, avec son vieil habit reteint et sa mine chétive, – comment espérer une place, si modeste soit-elle, dans ce congrès d’hommes éminents par le rang, les titres, la fortune ou le talent ?

Il se rua témérairement à cette tâche paradoxale ; encore qu’il ignorât tout de la stratégie parlementaire, il se forçait à parler, – pour parler, – afin de s’aguerrir, car, de son aveu, « il tremblait toujours en approchant de la tribune[84] », et « ne se sentait plus » au moment de prendre la parole[85]. On ne l’écoutait guère ; ses motions semblaient saugrenues à ces gens qui, pour la grande majorité, ne se doutaient pas qu’ils faisaient une révolution. À peine s’informaient-ils du nom de cet agité qu’on voyait surgir de sa banquette à tout propos et qui se démenait parmi le bruit et les rires, le cou et les épaules secoués de mouvements convulsifs, les mains crispées d’un frémissement nerveux[86]. Il restait anonyme, ne frayant avec personne, n’étant admis dans aucun des nombreux Comités de l’Assemblée ; si quelque compte rendu citait son nom, c’était en l’estropiant : M. Robert-Pierre, M. Robertspierre[87], M. Roberspierre[88], M. de Robertz-Pierre[89]. Le plus souvent on imprime : un membre, ou ***[90]. Ainsi, quand, le 6 juin, l’archevêque d’Aix, Mgr de Boisgelin[91], attire l’attention des députés du Tiers sur la misère du peuple et présente, pour mieux émouvoir leur compassion, un morceau de pain noir, c’est un inconnu qui réplique insolemment au prélat[92]. « Si vos collègues ont tant d’impatience à soulager les pauvres, renoncez à ce luxe qui offense la modestie chrétienne, aux carrosses, aux chevaux, et vendez, s’il le faut, un quart des biens ecclésiastiques… » Cet inconnu était Robespierre. Son apostrophe souleva un grondement, d’approbation chez quelques-uns, de blâme chez beaucoup d’autres : on en était encore aux discussions courtoises et l’intervention de ce malappris faisait scandale[93]. Elle lui nuisit plus qu’elle ne le mit en valeur ; quelques semaines plus tard, las de ne pas être écouté, ayant réclamé que chacun, « sans crainte de murmures, puisse offrir à l’Assemblée le tribut de ses opinions », il fut interrompu par une tempête de cris : À l’ordre ! À l’ordre ! et obligé de quitter la tribune[94]. Tout autre que lui aurait perdu courage ; il s’obstina. Le voici, en octobre, qui « fatigue » de nouveau ses collègues : il s’agit d’une formule de promulgation des lois : il ne veut plus du traditionnel : « tel est notre bon plaisir », et il propose : « Peuple, voici la loi que vos représentants ont faite : qu’elle soit inviolable et sainte pour tous… » Un député gascon goguenarde : « Eh ! levons-nous ! C’est un cantique ! » Les rires éclatent et Robespierre s’effondre dans le tumulte[95].

Si l’on en croit les Mémoires d’un de ses collègues du côté droit, il subit pis encore : un jour, debout à son banc, il répétait au milieu du bruit : – « Je demande une mesure… Je demande une mesure… » Une voix répondit : – « Donnez-lui une mesure d’avoine[96] ! » Il se tut et s’assit. Mais ces meurtrissures avivaient sa haine de la supériorité d’autrui et la persuasion de son propre mérite ; l’une et l’autre fermentaient en son âme ulcérée dans l’attente des revanches éventuelles.

Sa vanité saignante ne trouvait d’épanchement qu’en longues lettres adressées à son ami Buissart : il y rabaissait tous ceux dont le talent ou la réputation dominaient l’Assemblée, les Malouet, les Target, les Mirabeau, les d’Espréménil, les Mounier… Dès le 24 mai, Robespierre les avait jugés très inférieurs à leur renommée : « M. Mounier ne jouera pas ici un aussi grand rôle que dans sa province, parce qu’on lui soupçonne des prétentions… Il est loin, d’ailleurs, d’être un homme éloquent. J’ai vu M. Target arriver ici, précédé d’une grande réputation… il a ouvert la bouche…, on s’est apprêté à l’écouter avec le plus grand intérêt ; il a dit des choses communes avec beaucoup d’emphase… Le comte de Mirabeau est nul, parce que son caractère moral lui a ôté toute confiance… Mais le plus suspect, le plus odieux à tous les patriotes, est M. Malouet… Cet homme, armé d’impudence et pétri d’artifices, fait mouvoir tous les ressorts de l’intrigue… En général, la Chambre de la Noblesse renferme peu d’hommes à talents ; d’Espréménil entasse tous les jours extravagances sur extravagances… Quant au clergé, il n’est pas d’artifices que les prélats n’emploient pour séduire les curés ; ils ont été jusqu’à insinuer que nous voulions porter atteinte à la religion catholique[97] ! » Il n’y a guère que les paysans avec lesquels il vit, et dont il est évidemment admiré, qui trouvent grâce à ses yeux : – « les députés d’Artois sont cités comme des patriotes décidés ; c’est ce qu’auront peine à concevoir ceux qui ont blâmé le choix des cultivateurs que renferme notre députation[98]. »

Il connaît pourtant quelques satisfactions d’amour-propre : ce jour du 10 juillet, par exemple, où il fait partie de la délégation de vingt-quatre membres chargés de porter au Roi le vœu de l’Assemblée sur le retrait des troupes cantonnées à Versailles ; outre un archevêque, un évêque, un duc, on a choisi les députés du Tiers d’opinion avancée ou dont la turbulence est notoire ; – peut-être les autres se sont-ils tous récusés, car la démarche est malséante ; – et il va au château avec Mirabeau, Barère, Pétion, Buzot qui, déjà, éprouve pour son collègue Robespierre, « cet homme à figure de chat », une aversion invincible[99]. La semaine suivante, Louis XVI rend visite à sa bonne ville de Paris et Robespierre se mêle au cortège. Il fait la route à pied, assiste à la réception de l’Hôtel de ville et va voir les ruines de la Bastille ; dans une longue lettre à Buissart, il note avec satisfaction qu’il y fut conduit par les citoyens armés de la milice bourgeoise, lesquels « se faisaient un plaisir d’escorter par honneur les députés » ; et ceux-ci « ne pouvaient marcher qu’aux acclamations du peuple[100] ». Ovation flatteuse, mais qui s’adresse en bloc à nos seigneurs de l’Assemblée nationale dont la France attend l’imminente restauration de l’âge d’or. Lui, contrairement à ce qu’il espérait, n’émerge point, en dépit de ses efforts. Combien de temps va-t-il végéter de la sorte ? Quand les Actes des apôtres le persifleront, ils l’appelleront « un pauvre boursier », et Mirabeau lui-même, dont il essaie de suivre le sillage, dira de lui, dédaigneusement : « On ne craint pas ce petit chafouin à la tribune[101]. »

De quoi vit-il ? Le prix du loyer et de la pension dans l’auberge de la rue de l’Étang est certainement très modique ; encore faut-il l’acquitter, et il n’a rien. On a supposé, afin de résoudre cette énigme, « qu’il avait laissé quelques biens à Arras[102] ». Rien ne l’indique ; il semble plus probable qu’il tenait toutes ses ressources de la générosité de l’ami Buissart[103]. Très sobre, d’ailleurs, habitué à se restreindre, il dépensait peu : Clos, le lieutenant de police de Versailles, avait organisé, à l’usage des députés nécessiteux, deux tables d’hôte, l’une de cent couverts, à l’Hôtel Charost, rue du Bel-Air, où l’on dînait pour trois francs, l’autre à l’Hôtel des Invalides, avenue de Saint-Cloud, où quarante convives prenaient place et payaient le repas 25 sols[104]. Robespierre et ses trois rustiques compagnons devaient fréquenter ce restaurant économique, très voisin de leur domicile. Pourtant, sa pénurie était grande, et il paraît assez vraisemblable que, comme le rapporte Montlosier[105], il ait sollicité de madame Necker une place d’économe dans l’un des hôpitaux qu’elle avait fondés. Peut-être comptait-il mener de front son mandat de député et cet emploi qui lui permettrait de vivre moins parcimonieusement et de subvenir aux besoins de sa sœur Charlotte, restée à Arras.

Bon nombre de ses collègues du Tiers et du bas clergé souffraient d’un égal dénuement ; plusieurs, obérés par la vie dispendieuse de Versailles, songeaient à retourner chez eux, quand, à la séance du 12 août, sur la proposition du duc de Liancourt, les députés se votèrent, – à une unanimité bien rare, – l’allocation d’une indemnité quotidienne de 18 livres par jour, avec rappel depuis le 27 avril[106]. C’était le salut ; avant même que cette dépense fût ordonnancée, beaucoup réclamèrent des acomptes. Robespierre fut-il de ceux là ? Ce qui est certain, c’est que, le 1er septembre, il touchait plus de 2.200 livres et se trouvait à l’abri du besoin[107]. Il ne changea rien à sa vie modeste ; quand, suivant le Roi ramené à Paris par le peuple, l’Assemblée tint ses séances au Manège des Tuileries[108], il se logea, au bout du Marais, chez un certain Humbert[109], rue de Saintonge, où, par économie, il s’était mis en ménage avec un « ancien capitaine de dragons », nommé Villiers, au sujet duquel on est mal renseigné. Si l’on ajoute foi aux anecdotes[110] que conta plus tard ce dragon, Robespierre « faisait trois parts » de son indemnité ; il s’en réservait un tiers ; un autre était régulièrement envoyé à sa sœur ; il destinait le reste « à une personne chère qui l’idolâtrait ». Cette « personne chère », ne serait-ce pas tout prosaïquement Buissart, et Robespierre, peu prodigue de confidences, ne dissimulait-il point, sous un prétexte de roman, l’obligation qui le harcelait de désintéresser son protecteur d’Arras ? On ne l’imagine guère, en effet, encombrant de la dissipation d’un grand amour son existence recluse et laborieuse. Il poursuit opiniâtrement sa tâche, travaille avec rage, approfondit toutes les questions, même les plus étrangères à ses études habituelles, dîne à trente sous et se prive de distractions.

Dans son modeste logement où, au dire de son frère, l’ordre ne règne pas toujours[111], il reste le « bûcheur » de Louis-le-Grand et s’entête à placer son mot dans toutes les discussions ; à l’Assemblée, « il se poste auprès du bureau pour s’y emparer de la parole et la garder avec obstination[112] ». Le plus souvent on le fait taire : son apparition à la tribune est accueillie par des murmures ; il est connu, maintenant, et redouté ; il passe pour un fâcheux encombrant. Le zèle des représentants s’est bien refroidi : beaucoup s’effraient des espoirs fous que leur réunion a suscités et qu’ils ne sont point de taille à satisfaire ; ils souhaiteraient revenir en arrière, peu sûrs du chemin où ils se sentent imprudemment engagés ; alors ils supportent impatiemment ce rogue robin, qui, avec une froideur agressive, du ton d’un plaideur acariâtre, déduit impitoyablement les conséquences logiques des prémisses aveuglément posées lors des heures d’enthousiasme de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Il s’est fait un programme d’un paradoxe de Rousseau, qu’il relit sans cesse : « la volonté générale est toujours droite et tend toujours à l’utilité publique. » Il s’érige en avocat du peuple dont il proclame à toute occasion la souveraineté, revendique pour les pauvres toutes les jouissances des riches, et sa voix sèche, son éloquence sans nuances et sans élans, sonne comme le glas sinistre du vieux monde. De ses sophismes émane un relent de son enfance sans joie, de sa vanité mortifiée, de ses déceptions et de ses rancunes ; on lui voit dans l’Assemblée quelques partisans, on ne lui connaît pas d’amis. Pourtant, un jour, il est élu au nombre des secrétaires[113], honneur éphémère que l’Assemblée ne lui accordera plus. À tous ces hommes d’Ancien Régime, il semble un énergumène qu’on ne peut prendre au sérieux, mais derrière lequel les plus perspicaces devinent une force irrésistible, celle du peuple crédule qui, pour la première fois, s’entend flatter et dont, sous cette caresse insolite, s’éveillent les brusques passions.

Les contemporains de Robespierre avouaient ne rien comprendre à son ascension inopinée : elle ne fut due ni à son éloquence, ni à la sympathie de ses collègues, mais à la poussée d’une popularité qu’il s’était créée, à son insu peut-être, et qu’il entretint dévotement. En outre, les circonstances le servirent : on le voyait monter à mesure que s’abaissait le niveau de l’Assemblée : dès la fin de 1789, soit lassitude, soit découragement, soit peur, beaucoup de députés avaient donné leur démission ou obtenu des congés ; le côté droit diminuait en nombre de jour en jour : « Tout va en dégringolant à l’Assemblée nationale », écrivait un représentant du Clergé[114] ; madame Roland, d’abord enthousiaste, disait : « un tas de bûches à dix-huit francs par jour, qui n’entendent pas toujours la question sur laquelle ils sont appelés à voter[115]. » Et puis, à côté de l’Assemblée, s’était fondé le Club des Jacobins, où l’on prétendait, ainsi qu’en un conseil d’État, préparer et étudier les questions avant de les porter à la tribune du Parlement. Comme les portes en étaient largement ouvertes, tous les députés monarchistes qui s’y étaient fait inscrire, jugeant compromettante pour leur dignité cette promiscuité démocratique, désertèrent en masse dès les derniers jours de mars 1790, pour fonder un cercle plus élégant, laissant ainsi la place aux avancés qui choisirent aussitôt Robespierre pour leur président[116]. Même exode un an plus tard : les avancés de l’année précédente sont devenus des rétrogrades et quittent le club à leur tour, espérant ainsi le ruiner. Sa ferveur révolutionnaire s’en accrut, au contraire, et, comme il donnait le mot d’ordre à plus de 400 sociétés affiliées, et imposait ses volontés à l’Assemblée moribonde, la défection impolitique des modérés livra le pouvoir aux démagogues. Le 17 juillet 1791, les factieux groupés sur l’autel de la Patrie, au Champ de Mars, criaient : « Plus de Louis XVI ; notre Roi est Robespierre[117] ! » En ruminant ces choses, quarante ans plus tard, un vieux démocrate désabusé notait : « Lorsqu’il faut compter sur les hommes de bien dans les révolutions, il ne reste plus qu’à s’envelopper dans son manteau[118]… »

On vit ceci qui fut extraordinaire : le 30 septembre 1791, l’Assemblée nationale, usée, se sépara : la foule se groupa autour du Manège pour assister au départ des députés que naguère elle avait tant acclamés ; elle accueillit par un froid silence tous ces hommes démonétisés par deux ans et demi de vie politique et que, déçue, elle traitait de renégats, de vendus et de faux frères. Mais quand parut Robespierre au bras de son compère Pétion, ce fut une ruée, une acclamation, un triomphe ; des bras lui tendaient des couronnes de chêne ; une femme lui présenta son enfant pour qu’il le bénît ; des cris se confondaient de Vive la liberté ! Vive Robespierre ! Vive l’Incorruptible ! C’était le mot inscrit au cadre de son portrait, exposé au salon de cette année-là ; c’était celui sous lequel il s’était offert, en avril 1789, aux électeurs de l’Artois. Et quand, pour échapper à l’ovation, les deux députés populaires se jetèrent dans un fiacre, la populace délirante détela les chevaux et traîna la voiture[119].

Un mois plus tard, Robespierre prenait, avec Pétion, le chemin de sa bonne ville d’Arras où l’avaient aigri tant de déconvenues douloureuses. Cette fois, depuis Bapaume, deux cents cavaliers entouraient sa voiture et il fut reçu le soir, aux barrières d’Arras illuminé, par un groupe de vieillards portant des couronnes civiques, des femmes vêtues de blanc et des enfants jetant des fleurs ; il y eut des banquets, des discours, des adorations ; les Buissart exultaient[120]. Le 28 novembre, Robespierre était de retour à Paris[121] et s’installait définitivement chez le menuisier Duplay.


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On a compris déjà que l’intention n’est pas d’écrire ici une Vie de Robespierre, mais seulement de pénétrer, s’il est possible, la ténébreuse psychologie du personnage qui tiendra le premier rôle dans le drame dont le récit va suivre. Scruter son enfance malheureuse, les blessures de son orgueil juvénile, les difficultés et les déboires de ses débuts, c’est entrevoir déjà les causes de sa sombre humeur, de ses convoitises de revanche, de sa défiance farouche confinant presque au délire de la persécution.

Pétion, qui put se croire son ami, et le connaissait bien, l’a dépeint comme « apercevant partout des complots, des trahisons, des précipices ; ne pardonnant jamais un froissement d’amour-propre ; s’irritant du plus léger soupçon ; croyant toujours qu’on s’occupe de lui et pour le persécuter[122] ». En tout homme, il flaire un ennemi probable ou de lui-même, ou du peuple avec lequel il fait cause commune. S’il attribue à la populace toutes les vertus, s’il la considère comme infaillible, c’est qu’elle l’idolâtre et que ses applaudissements le vengent des rebuffades du sort. Le culte qu’il professe pour les pauvres et les déshérités n’est point, du reste, cette noble compassion, harcelant tourment des âmes généreuses, qui se manifeste par la charité agissante ; mais une sorte de pitié théorique, traduite en périlleuses flagorneries. Sincère ? Il l’est sans doute, ou croit l’être, sans discerner qu’il aime le peuple, « le peuple qui seul est grand et respectable à ses yeux[123] », parce qu’il a trouvé en lui un courtisan, délice nouveau dont sa vie, jusqu’alors, a été privée[124].

C’est pourquoi encore il se plaît chez les gens simples qui l’hébergent ; avec son éducation toute littéraire, ses habitudes d’esprit, il devrait, croirait-on, préférer un milieu plus affiné ; mais il n’eût pas été certain d’y dominer, tandis que, chez les Duplay, sa supériorité indéniable lui épargnait toute rivalité. Le menuisier, « d’une probité à toute épreuve », était peu lettré ; sa femme, on l’a dit, ne montrait d’autre prétention que de bien conduire son ménage et de caser ses enfants : l’une des filles, la seconde, Sophie, déjà mariée à un avocat d’Issoire, Auzat, avait quitté la maison quand Robespierre y entra ; les trois autres, Éléonore, Victoire et Élisabeth y demeurèrent tant qu’il y vécut ; et bien que la première, assure-t-on, fût « un de ces caractères fermes et droits… dont il faut chercher le modèle dans les beaux temps des républiques anciennes[125] », il était bien assuré de ne rencontrer en ces jeunes personnes que d’irréductibles admiratrices. D’autres avantages le retenaient chez cette honnête famille ; n’étant plus député, il se retrouvait sans ressources : on ignore les arrangements qu’il prit avec Duplay ; mais, à certains indices, il apparaît que le brave menuisier, trop heureux d’abriter l’homme éminent dont il buvait, au club voisin, les beaux discours, lui offrit généreusement le vivre et le couvert[126]. Il ne devait rien y perdre, au total, car on le verra souvent obtenir du gouvernement d’importants travaux de menuiserie ; il sera, en septembre 1793, juré, – peu assidu, – au Tribunal révolutionnaire, et touchera, de ce chef, 18 livres par jour[127], – des émoluments de député. Si Robespierre n’était pas en situation de désintéresser son hôte, c’est qu’il le voulait bien : dès l’institution de la magistrature élue, il avait été nommé président du tribunal de Versailles[128]. Après quelque hésitation, il refusa ce siège de tout repos[129]. Le 10 juin 1791, les Parisiens l’élurent accusateur public du tribunal criminel, à 8.000 francs de traitement ; cette fois, il accepta, prit part durant des semaines, après la séparation de l’Assemblée, aux travaux préparatoires du tribunal, puis envoya sa démission[130]. Qu’ambitionnait-il donc ? Mieux, sans doute. Il publiait alors un petit journal hebdomadaire dont la vie fut brève et l’insuccès notoire[131]. Il y ménageait la Cour, ou, tout au moins, le Roi et protestait, en chaque fascicule, de son dévouement à la Constitution monarchique établie par la Constituante et solennellement acceptée par Louis XVI. Hésitait-il ? Ou bien, comme on l’a dit[132], attendait-il que le Roi lui offrît le poste envié de précepteur du Dauphin ? Il paraît certain que la Cour lui fit « des avances » ; lui-même l’a reconnu par une allusion « à ces partis qui tentèrent de le séduire[133] ». Il semble probable que son nom fut prononcé, – aux Jacobins, du moins[134], – quand il s’agit de désigner le gouverneur de l’héritier du trône, et peut-être entrevoyait-il des possibilités grandioses. Saura-t-on jamais ce qu’ont rêvé ces hommes qui, rien qu’en parlant, venaient d’abattre une monarchie quatorze fois séculaire, sans savoir ce qu’ils mettraient à sa place : un tribun ? un régent ? un dictateur ? un consul ? un protecteur ? Depuis l’escapade de Varennes, ce problème seul retardait la déposition du Roi, et chacun cherchait l’homme destiné à le remplacer au sommet de la République encore confusément désirée. Or, dans le peuple, celui qu’on nommait, c’était l’Incorruptible[135]. Désigner quelqu’un pour une place dont la vacance est prochaine, n’est-ce point faire naître en son esprit l’espoir de l’obtenir et susciter ainsi les haines et les colères de ses compétiteurs ? C’est là tout le thème de cette bataille de sept années qui va se livrer autour du trône aboli, bataille acharnée, abominable, où sombrera la Révolution.

Aux débuts de la Convention, les camps se dessinent ; ils sont de force inégale : Robespierre, premier élu de la capitale, a pour lui la députation de Paris, Marat, Danton, Collot d’Herbois, Billaud-Varenne, toute la Montagne ; ainsi surnommera-t-on son armée ; ses adversaires, plus nombreux, ont pour troupe d’élite la brillante phalange de la Gironde, avec Vergniaud, Brissot, Buzot, Guadet, Louvet, Barbaroux, et c’est elle qui engage le duel ; les haines, plus âcres à chaque reprise, crèvent en invectives, en termes de mépris, en menaces d’égorgement.

Sagaces et éloquents, les Girondins piquent leur ennemi au point sensible ; fouetté par leurs sarcasmes dédaigneux, Robespierre, têtu et rageur, s’irrite, proteste, se cabre, chicane ; son genre est l’interminable homélie où il exalte sa vertu, son dévouement à la cause du peuple, et que hachent les cris À l’ordre ! Abrégez ! Concluez donc ! Frémissant, il regagne sa place sous les murmures, reparaît à la tribune, s’y cramponne dans la tempête[136]. Nul, dans cette Convention en majorité modérée, nul ne le juge encore redoutable : il le devient à l’époque du procès du Roi, dont, avec opiniâtreté, il réclame la tête, sans débats, sans interrogatoire, sans discussion, sans défenseurs[137]. « Le plus grand des criminels ne peut être jugé, il est déjà condamné ! » Cette férocité paraît si singulière que Buzot objecte : « Ceux qui s’opposent à ce que le Roi soit entendu ont-ils donc peur qu’il parle[138] ? » Le vote régicide émis, c’est encore Robespierre qui s’érige en impresario de l’affreux drame ; sentant que la Convention, épouvantée du verdict qu’elle vient de rendre, mollit et souhaiterait accorder grâce ou, tout au moins sursis, il exige l’exécution sans délai, s’oppose à l’audition des défenseurs, et, devant l’hésitation de l’Assemblée, ameute les forcenés qui bondent les tribunes publiques, en appelle à la Commune de Paris, aux sections armées, aux clubs[139].

Il triomphe : il a trouvé sa voie : ses collègues le mésestiment et n’admettent pas sa supériorité : il aura pour lui le peuple, si crédule, si peu réfléchi dans ses engouements, si facile à conquérir ; force d’autant plus redoutable que nul n’en évalue encore la puissance, toute récente. Son parti sera la masse innombrable des simples qui croiront à son génie, des envieux dont il flattera les haineuses passions, de tous ceux qui peinent, qui souffrent, auxquels il soufflera, non la résignation, mais la révolte. Si, ce qui est vraisemblable, ce programme ne s’est pas nettement formulé en son esprit, il répond si bien à ses instincts vindicatifs qu’il s’y évertue en dépit de contradictions déconcertantes chez ce timoré plus hargneux que batailleur : lui qui a proposé l’abolition de la peine de mort, il vient d’obtenir la tête du Roi ; deux mois plus tard, il réclame, sans succès, celle de la Reine[140], avec une fureur semblable à de l’intrépidité, il fonce bientôt sur les Girondins qui le dédaignent. Il les signale aux Jacobins comme « aiguisant les poignards contre les patriotes[141] » et à la Convention comme « les plus vils des mortels et les assassins de la Patrie ».

Il se dit malade, épuisé par quatre ans de lutte ; il n’a plus la force de combattre ; mais il conjure la Commune « de s’unir au peuple… » et, le 31 mai, la populace s’étant soulevée à cet appel, il assomme Vergniaud d’une apostrophe décisive[142], puis il s’efface et laisse Marat parfaire la besogne. Et quand, en octobre, la Montagne complètera cette éclatante victoire par l’arrestation des soixante-quatorze députés obscurs, coupables d’avoir pactisé avec la Gironde, il ne s’opposera pas à cette mesure « qui honore à jamais la Convention[143] », mais, craignant que l’échafaud hésite devant un si grand nombre de têtes et que quelqu’un échappe de ses rivaux jalousés, il spécifie que « la dignité de l’Assemblée lui commande de ne s’occuper que des chefs… leur punition épouvantera les traîtres et sauvera la Patrie ».

Ainsi périrent Vergniaud, Brissot et vingt de leurs amis ; ceux qui réussirent à fuir, les Guadet, les Barbaroux, les Buzot, et tant d’autres, succomberont après des mois de misère et de caches ; tous y compris Pétion, le cher Pétion des anciens jours, mourront en maudissant Robespierre dont leur fin déblayait la route. Tous ceux qui le gênent, tous ceux qui l’ont mortifié disparaissent : le vertueux Roland, auquel il ne pardonne pas ce qualificatif, insolent pastiche de son titre d’Incorruptible[144], le duc d’Orléans-Égalité, compétiteur dangereux, madame Roland qui l’a reçu, naguère, dans son salon et ne lui a témoigné qu’une confiance restreinte et une amitié un peu distante, Condorcet qui l’a dévoilé en lui attribuant tous les caractères, non d’un chef d’État, mais « d’un chef de secte » et a conseillé à ses amis « de ne pas lever la massue d’Hercule pour écraser cette puce qui disparaîtra dans l’hiver[145] ».

Débarrassé de ces ennemis, dans le vide qu’ils ont laissé, il paraît grand et fait illusion de victorieux ; le couteau de Charlotte Corday l’a délivré de Marat, concurrent extravagant, mais redoutable ; le voici nommé au Comité de salut public[146] et bientôt président de la Convention[147], mais, à mesure qu’il s’élève, il aperçoit, du sommet qu’il vient d’atteindre, d’autres obstacles et d’autres ennemis ; il lui faut de nouvelles armes : il presse la réorganisation du Tribunal révolutionnaire dont « l’inertie » l’inquiète[148] ; il « épure » les Jacobins : seront expulsés du Club tous les anciens nobles, tous les étrangers, tous les banquiers ; car, bien informé par on ne sait quelle police, il soupçonne de louches tripotages qui répugnent à son intégrité, et prépare ainsi une fournée de « corrompus » ; mais il y aura aussi la fournée des « exagérés », puis celle des « indulgents » ; s’il préconise la liberté des opinions, il n’admet pas qu’on pense autrement que lui : tout ce qui diffère de sa conception gouvernementale est « scélérat », et c’est l’hécatombe : la bande d’Hébert, – le père Duchesne, – coupable d’avoir stigmatisé « les ambitieux qui, plus ils ont de pouvoir, moins ils sont rassasiables[149]… » ; Danton et ses amis, Danton avec lequel, tout récemment, il a dîné au cours d’une partie de campagne à Charenton[150]. On s’est embrassé au dessert[151]. Cette fois Robespierre se précautionne ; si le coup n’est pas adroitement asséné, il se retournera contre lui, car Danton a de nombreux partisans. Aussi le traquenard est-il tendu avec une perfidie supérieure : quand la Convention apprend la chose, les victimes désignées sont déjà en prison ; elle s’émeut ; Robespierre la fait taire[152] et, sans perdre un instant, « il ne prend aucun repos[153] », conduit toute l’affaire ; il faut éviter que l’éloquence indignée des accusés ne trouble le tribunal : on retrouve un vieux décret qui leur ôte la parole ; il est à craindre qu’ils ne soulèvent le public de l’audience au prononcé du verdict de mort : on le lira en l’absence des condamnés.

Au nombre de ceux-ci est Camille Desmoulins, le camarade de Louis-le-Grand, dont Robespierre a été le témoin, à Saint-Sulpice, lors du mariage avec Lucile ; il a dîné chez ses amis bien souvent ; il a souhaité devenir leur beau-frère[154] ; il a fait sauter leur enfant sur ses genoux… N’importe, Camille mourra comme les autres, comme sont morts ou doivent mourir tous ceux qui peuvent garder la mémoire soit du pauvre boursier du collège, en habit troué et sans souliers, soit du maigre avocat d’Arras, mendiant les causes chez les procureurs, soit du député bafoué aux États généraux ou vertement molesté à la Convention par l’insolente Gironde. On dirait que, en marche vers un but que lui seul aperçoit, il veut abolir témoins et souvenirs de ses humiliations passées et de ses débuts mesquins.

L’amoureuse et innocente Lucile elle-même va périr pour n’avoir pas retenu le cri de désespoir que lui arrache la mort de son bien-aimé Camille ; avec la femme d’Hébert, avec Chaumette, – idole éphémère de Paris, – elle montera, sereine, les degrés de l’échafaud, parce qu’elle a connu le soupçonneux oppresseur avant sa puissance et qu’il appréhende sa vengeresse pénétration.

Que rêve-t-il donc ? On ne sait pas. L’a-t-il su lui-même ? Le voici maintenant au pinacle : il tient en main la Convention[155], les Jacobins, la Commune de Paris, l’armée parisienne, le collège électoral, tous les clubs de France, le Tribunal révolutionnaire qu’il a « épuré » en sous-main[156], la vie et la fortune de tous les citoyens[157] ; on l’écoute maintenant avec respect, – ou lâcheté, car les temps héroïques sont finis. Son tour est venu, – enfin ! – de voir ramper les autres, et voilà que, dans ce grand silence que la mort impose autour de lui, il est pris d’une sorte de peur. À ses côtés, deux associés sûrs : Saint-Just, – coq de village, beau, brave, sentencieux, apocalyptique, – et Couthon, – d’esprit orné et pénétrant, immobilisé par une paraplégie de vieille date[158], homme affable et terrible, « buveur de sang » à figure « angélique », astreint au régime presque exclusif de l’orgeat et du lait d’amandes[159]. Ces deux « séides » exceptés, l’un podagre, l’autre souvent aux armées, l’isolement est absolu autour de celui « qui tient le sceptre de la mort[160] » et dont l’aspect seul inquiète comme une talonnante énigme.

On attendait qu’il se manifestât. Quel usage ferait-il de sa puissance ? Quels seraient le résultat, les conclusions de tant de tueries, de tant de sang qui continuait à couler tous les jours ?

On attendit un mois. Enfin, le 7 mai 1794, au début de la séance, il montait à la tribune, et, dans le pesant silence que provoquait maintenant son apparition, il commençait la lecture d’un rapport. Dès les premiers mots, il établissait que la France était au comble du bonheur : « C’est dans la prospérité, dit-il, que les peuples doivent se recueillir pour écouter la voix de la sagesse… » La voix de la sagesse, c’était la sienne ; quant à la prospérité… on avait, à Paris, la veille, coupé vingt-quatre têtes et on allait en couper vingt-cinq ce jour-là… Robespierre continua, plus nerveux encore qu’à l’ordinaire : le tic qui crispait son visage grêlé, le pianotement fébrile de ses doigts sur l’érable de la tribune, trahissaient son émotion. Sauf quelques crachats à ses ennemis abattus, à Condorcet, « l’académicien méprisé de tous les partis », à Danton, « le plus dangereux des conspirateurs, s’il n’en avait été le plus lâche… », le discours, très travaillé, se tenait dans les hautes régions de la métaphysique : c’était un acte de foi en Dieu et de croyance à la vie éternelle ; certains passages atteignaient à la grande éloquence ; mais la marche en était si tortueuse, le développement si touffu que les auditeurs ne discernaient pas quel en serait l’aboutissement[161]. On applaudissait chaque fois qu’on pouvait. Robespierre conclut en présentant un décret par lequel le peuple français reconnaissait l’existence de l’Être suprême et l’immortalité de l’âme, ce qui ne laissa pas de produire une sorte de stupéfaction. On avait cru d’abord à un simple exercice oratoire, « sans but et sans objet » ; quand on comprit qu’il voulait un vote, on obéit d’enthousiasme ; des voix renchérirent, demandant l’impression du rapport ; Couthon, porté à la tribune par le gendarme qui lui servait de monture, exposa que « la Providence avait été offensée » et que « la simple impression ne suffirait pas à la venger[162] ». Il proposa que ce discours édifiant fût envoyé aux armées, à tous les corps constitués, à toutes les sociétés populaires, imprimé en placards, affiché dans les rues et dans les camps, traduit dans toutes les langues et répandu dans tout l’Univers[163]. Applaudissements répétés, vote sans discussion, et, le soir, aux Jacobins, seconde lecture du sermon, salué de nouvelles acclamations et de trépignements frénétiques.

Admirable docilité du peuple de France ! Lui qui, quelques semaines auparavant, se pressait aux cérémonies sacrilèges du culte de la Raison et avait applaudi à l’exhibition d’une fille d’opéra dans le chœur de Notre-Dame, il fit sur-le-champ volte-face et, pendant les jours qui suivirent l’affichage du discours « du sublime Robespierre », les Parisiens ne s’entretinrent, – et avec un attendrissement très sincère, – que de l’Être suprême et de sa prochaine fête, fixée à un mois de là. Jamais, depuis quatre ans, le Bon Dieu n’avait connu pareille vogue ; les députations affluaient à la barre de la Convention pour la féliciter de sa décision. Jamais, dans une assemblée parlementaire, on ne célébra avec autant de ferveur le Créateur de toutes choses ; jamais on ne bénit avec plus de componction sa divine Providence à laquelle tous les harangueurs attribuaient, – sans rire, – le bonheur dont jouissait la France.

Or, tandis que les badauds s’extasiaient, nombre de conventionnels maugréaient tacitement ; les esprits forts, les incrédules par intérêt ou par conviction, s’indignaient d’être mêlés à cette « bigoterie », scandaleux recul vers les superstitions de la tyrannie. Tous avaient applaudi Robespierre, bien sûr, pour ne point se signaler comme adversaires d’un pareil homme ; mais ils s’inquiétaient de sa prodigieuse popularité, et plus encore de ce que présageait son prochain pontificat.

Au nombre de ces mécontents comptait Vadier, l’homme important du Comité de sûreté générale. C’était un Ariégeois au long nez, au teint terreux, grand, sec, osseux, dégingandé comme un vieux pantin. À la Convention, composée en grande partie d’hommes jeunes, Vadier passait pour vieux, parce qu’il avait cinquante-huit ans. Son terrible accent gascon, ses improvisations amphigouriques, son incorrigible ironie et « ses soixante ans de vertu » dont il se prévalait à tout propos, lui prêtaient l’allure d’une sorte de loustic dont l’Assemblée s’était parfois égayée. Député de la sénéchaussée de Pamiers aux États généraux, il y avait assisté aux pénibles débuts de Robespierre avec lequel il contrastait singulièrement. Méridional gouailleur, et ne pouvant tenir sa langue, il ne sympathisait pas avec cet homme du Nord, concentré, glacial, laborieux, qu’on n’avait jamais vu rire ; pourtant ils avaient ensemble combattu la Gironde, et Vadier, qui s’illusionnait sur son importance, s’était « bien montré » dans la lutte contre Danton, quoiqu’il ne prît pas très au sérieux le gringalet qu’il avait vu, au temps de la Constituante, sans sou ni maille, essayant de se pousser en dépit des brocards et des avanies.

Maintenant que ce chétif élève de Rousseau se posait en « grand prêtre » et recréait Dieu aboli, le vieux Gascon voltairien ne tarissait pas de sarcasmes et, s’échauffant à ses propres goguenarderies, il décida qu’il fallait barrer la route à ce calotin fanatique et se débarrasser de « cette clique d’imbéciles qui voulaient se remettre à dire la messe ».

L’entreprise était ardue et on y risquait sa tête ; mais quand Vadier avait un projet, il n’en démordait pas aisément ; d’autant plus qu’il pressentait là l’occasion de faire rire et d’abattre l’Incorruptible par le ridicule, seule arme qu’il sût manier. Il lui fallait seulement trouver l’idée de vaudeville qui servirait de thème à ses gouailleries. Commandant à toute la police de la République, il disposait de limiers précieux pour ce genre d’investigation ; soit que le hasard le favorisât, soit qu’il eût touché mot de son projet à ses deux agents de confiance, – Sénar, louche personnage qui fouillait dans tous les cartons, et Héron, sorte de coupe-jarret cynique et formidable, – l’un de ceux-ci, – il semble bien que ce fut Sénar, – déposa certain jour un petit dossier sur le bureau de Vadier qui, dès le premier coup d’œil, déjà frétillant à l’idée du bon tour qu’il allait jouer, ricana, flairant le triomphe : « J’ai découvert le pot aux roses ! »


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Notes :
  1. Il était né à Saint-Didier-la-Séauve, entre Saint-Étienne et Le Puy, le 22 décembre 1736.
  2. Marie-Françoise Vaugeois, née le 3 juin 1734. Archives de l’état civil de Créteil.
  3. L. Grasilier, Simon Duplay, secrétaire de Robespierre, p. 7.
  4. Archives nationales, F7 477541.
  5. Archives nationales, T 14942. Registre du Comité révolutionnaire de Choisy.
  6. Archives nationales, F7 477541.
  7. Aulard, La Société des Jacobins, I, XXXII et suiv. Règlement de la Société.
  8. Aulard, Société des Jacobins, III, 30.
  9. Aulard, ibid.
  10. Un mois plus tard, le 9 août, Robespierre se disait encore domicilié « rue de Saintonge, au Marais, n° 8 », soit qu’il préférât ne point indiquer le lieu de sa résidence actuelle, soit qu’il n’eût pas encore donné congé de son logement du Marais. Le Club des Cordeliers pendant la crise de Varennes… par Albert Mathiez, p. 332.
  11. Le nom était, en réalité, Derobespierre : c’est ainsi qu’il est écrit dans la délibération du Conseil d’Artois admettant Maximilien au nombre des avocats. J.-A. Paris, La Jeunesse de Robespierre et la convocation des États généraux en Artois, p. 35.
  12. Le 6 mai 1758. Le mariage de François de Robespierre avec Jacqueline-Marguerite Carrault avait eu lieu le 3 janvier précédent, après une seule publication de bans, faite l’avant-veille. Aucun parent du mari n’assista à la rédaction du contrat ni à la cérémonie religieuse. A. Lavoine, La Famille de Robespierre. Avenir d’Arras et du Pas-de-Calais, 21 et 23 février 1914.
  13. Jacqueline-Marguerite Carrault mourut le 16 juillet 1764, à l’âge de vingt-huit ans.
  14. A. Lavoine, Documents inédits sur le père de Robespierre. Avenir d’Arras et du Pas-de-Calais, 17 février 1914.
  15. La mère de François de Robespierre, grand’mère paternelle de Maximilien, était née d’un cabaretier de la rue Saint-Gery, nommé Poiteau. Elle possédait deux maisons à Arras : l’une place des Chaudronniers, l’autre rue des Bouchers, et quelques biens ; l’ensemble estimé à 12 ou 15.000 livres.
  16. C’est aux patientes recherches de M. A. Lavoine, actuellement conservateur adjoint des Archives du Pas-de-Calais, que l’on doit de pouvoir éclairer quelques points de l’étrange existence du père de Robespierre. Il semble que jamais Maximilien n’a fait allusion à ces faits dont il fut plus tard, il n’en faut pas douter, informé. Quant à sa sœur Charlotte, dans ses Mémoires, – s’ils sont authentiques, – elle se borne à écrire : – « Notre pauvre père… fut inconsolable… on lui conseilla de voyager pendant quelque temps pour se distraire ; il suivit ce conseil et partit ; mais, hélas ! nous ne le revîmes plus… Je ne sais dans quel pays il mourut. Il aura sans doute succombé à une douleur insupportable. » Il est certain, on le verra, que Charlotte en sut davantage ; son laconisme est manifestement volontaire.
  17. Lettre de Langlet, agent national de la Commune d’Arras au conventionnel Lequinio. Citée par J.-A. Paris, La Jeunesse de Robespierre, Appendice V.
  18. Lettre de Langlet. Idem.
  19. A. Lavoine, Avenir d’Arras et du Pas-de-Calais, 17 février 1914.
  20. Mémoires de Charlotte Robespierre, p. 39.
  21. Ernest Hamel, Histoire de Robespierre, I, p. 13.
  22. François de Robespierre, père de Maximilien, occupa un certain rang au barreau d’Arras ; il plaida trente-quatre affaires en 1763, et trente-deux en 1764. Cependant M. Devienne, ancien procureur au Conseil d’Artois, dans des notes manuscrites qui ont été conservées, déclare que « c’était un avocat pauvre et un pauvre avocat ». J.-A. Paris, 16, n. Quant à l’aïeul, Maximilien de Robespierre, inscrit au barreau d’Arras en 1720, la moyenne des causes qu’il eut à soutenir ne dépasse pas deux par année. A. Lavoine, Avenir d’Arras et du Pas-de-Calais, 22 et 23 février 1914.
  23. Deramecourt, Histoire du clergé du diocèse d’Arras pendant la Révolution, I, 363. Le chanoine Aymé était l’auteur d’un Résumé des preuves de la religion chrétienne.
  24. Liévin-Bonaventure Proyart, sous-principal du collège Louis-le-Grand, publia en émigration, sous le pseudonyme de Le Blond de Neuvéglise, une Vie de Robespierre, rééditée, en 1850, à Arras, avec des modifications et des additions, par un autre abbé Proyart, mort chanoine de la cathédrale en 1888, et qui était le neveu du précédent. Le chapitre consacré dans ce second ouvrage au séjour de Maximilien à Louis-le-Grand, contient quelques traits trop précis pour n’avoir point été écrit d’après les notes de l’ancien sous-principal du collège.
  25. La Vie de Maximilien Robespierre. Arras, chez Thery, 1850. Chapitres I et II, passim.
  26. La Vie de Maximilien Robespierre. Arras, chez Thery, 1850. Chapitres I et II, passim.
  27. J.-A. Paris, p. 18. Ernest Hamel, apologiste de Robespierre, soucieux de ne rien écrire qui pût rabaisser son héros, écrit : – « elles entrèrent au couvent des Manarres, à Tournay, et y reçurent l’instruction fort soignée des jeunes demoiselles nobles de la province. » Histoire de Robespierre, I, p. 13.
  28. La Vie de Maximilien Robespierre. Arras, 1850, p. 19 et 20.
  29. La lettre est datée du 11 avril 1778, alors que Robespierre, ayant terminé ses études classiques, étudiait le droit.
  30. À moins que, par charité, ou dans l’espoir peut-être d’attirer à la vie religieuse l’orphelin sans ressources, on ne le logeât chez les PP. Capucins qui occupaient à Arras un vaste couvent, près l’ancienne porte d’Hagerue. (Deramecourt, ouv. cit., I, 189.) Cette hypothèse appuierait une tradition, dont on n’a pu vérifier la valeur et d’après laquelle Robespierre aurait été novice chez les Capucins d’Arras. Ce séjour au monastère fut certainement très court et ne peut se placer que durant les vacances de Maximilien, au temps de ses études à Louis-le-Grand.
  31. A. Lavoine, Avenir d’Arras et du Pas-de-Calais, 17 février 1914.
  32. J.-A. Paris, p. 18 et 37.
  33. – « Chez le procureur au Parlement Nolleau » écrit Ernest Hamel. Ce n’est pas possible : Nolleau, procureur depuis 1743, avait, en 1774, cédé son étude à son fils qui, deux ou trois ans plus tard, la cédait, à son tour, à Aucante. Or Robespierre devait terminer sa philosophie seulement au début de 1778. M. Cl. Perroud, dans les précieuses notes de son édition des Mémoires de Brissot qui fut premier clerc chez Me Nolleau, en 1774, établit que les deux futurs conventionnels, Brissot et Robespierre, ne purent être en même temps clercs dans cette étude, et considère comme apocryphes les lignes où Brissot dépeint son jeune confrère comme « ignorant, étranger à toutes les sciences, incapable d’idées, incapable d’écrire, et parfaitement propre pour le métier de la chicane. Je suis encore à concevoir, ajoute-t-il, comment un tel individu exerce une influence si grande et si fatale sur le sort de la liberté ». On pourrait, semble-t-il, admettre que Brissot, à son troisième séjour à Paris, de 1780 à 1782, sur le point d’être reçu avocat et « menant de front les études de droit, de philosophie et de littérature », fût rentré pour quelque temps à l’étude Aucante et y eût alors connu Robespierre. V. Mémoires de Brissot, édition Perroud, I, p. 101. En 1790, Aucante est désigné à l’Almanach royal comme successeur de Charpentier de Beaumont et « aux pratiques L. Lefebvre et Nolleau jeune ».
  34. La Vie de Maximilien Robespierre. Arras, 1850, p. 3.
  35. J.-A. Paris : 41, n.
  36. Bibliothèque nationale. Manuscrit. Nouvelles acquisitions françaises, 233, fol. I. Nomination par Mgr de Conzié, évêque d’Arras, de maître Maximilien-Marie-Isidore Derobespierre, avocat au Conseil d’Arras, comme homme de fief gradué du siège de notre salle épiscopale. 1782.
  37. J.-A. Paris, 41.
  38. Robespierre et le procès du paratonnerre, 1780-1784, par Charles Vellay, docteur ès lettres.
  39. L’Indépendant du Pas-de-Calais, 25, 26 et 27 août 1891. Article de M. Pagart d’Hermansart : Le Paratonnerre de Saint-Omer.
  40. Mémoires sur Carnot, par son fils, I, 97. L’affaire fut plaidée devant l’Échevinage le 23 janvier 1784 ; la servante de Carnot gagna son procès.
  41. Cette statistique fut dressée, il y a quelque soixante ans par Paris, d’après les registres et dossiers du Conseil d’Artois. La Jeunesse de Robespierre, appendice, p. XXIII. Devant l’Échevinage, la part de Robespierre est encore plus modeste : en 1783, il plaida trois fois ; en 1784, neuf fois ; en 1785, deux fois ; en 1786, aucune affaire ne lui est confiée ; il en a quatre en 1787 et cinq en 1788 : Idem, XXIV à XXVII.
  42. Ernest Hamel, Histoire de Robespierre, I, 91.
  43. Paris, p. 151 et supra 136-147. Ernest Hamel ne manque pas d’écrire : – « Il ne se passait guère de séances où Robespierre ne prit une part active aux travaux de l’Académie. » Histoire de Robespierre, I, 62.
  44. – « On entendit une voix qui chantait en détonnant les couplets suivants où il n’y avait de faux que les faux tons du chanteur, M. de Robespierre. » Procès-verbal de la réception dans la Société des Rosati de M. Fouacier de Ruzé, avocat général au Conseil d’Artois, par M. le capitaine du génie Carnot, le 22 juin 1787.
  45. Certains couplets cités par J.-A. Paris, – p. 176, – font allusion à la sobriété de Robespierre :

    L’ami Robespierre
    Boit de l’eau comme Astruc.
    Est-il aiguière ?
    Serait-il aqueduc ?
    Ah ! cher Robespierre,
    Imite donc Leducq ;
    Trinque, Robespierre,
    Du raisin bois le suc.
    Grisons Robespierre,
    Ne grisons pas Leducq.

    Il faut noter que les jolis couplets, si souvent cités :

    Je vois l’épine avec la rose
    Dans les bouquets que vous m’offrez…


    que Charlotte Robespierre dans ses Mémoires, – p. 136, – attribue à son frère, sont de Beffroy de Reigny, le Cousin Jacques, autre rosati. V. J.-A. Paris, 178, n.
  46. On a des lettres du grand-père de Maximilien, portant un cachet gravé de ses armes, peut-être volontairement symboliques. J.-A. Paris, 9.
  47. Mémoires inédits de Liborel, cités par Paris, 76, n.
  48. Lettre adressée par un avocat au Conseil d’Artois à son ami, avocat au Parlement de Douai.
  49. L…, avocat au Parlement et au Conseil d’Artois, à l’auteur d’un libelle anonyme répandu clandestinement contre MM. les avocats et procureurs au Conseil d’Artois. Paris, p. 102 et s., a analysé ces deux brochures, devenues entièrement[sic] rares ; c’est à son texte que l’on emprunte ces extraits.
  50. Cette maison appartenait à la famille Du Fetel.
  51. Dubois de Fosseux s’était rendu coupable d’une plaisanterie à l’égard d’un certain Delmotte, dit Lantillette ou Languillette, savetier, connu de tout Arras pour son adresse à retirer les seaux tombés dans les puits. Paris, 336.
  52. Note de M. Devienne, ancien procureur au Conseil d’Artois. Paris, 76.
  53. Lenglet, confrère de Robespierre au barreau, à l’Académie et aux Rosati.
  54. M. Devienne.
  55. M. Dauchez, avocat au Conseil d’Artois.
  56. Cette plaisanterie est signée Fourdrin, de Frévent. Elle a été reproduite dans Le Clergé du diocèse d’Arras pendant la Révolution, par M. Deramecourt, I, 547 et s.
  57. Thibaudeau, Mémoires, 66.
  58. – « Le pavé est noirci de députés qui courent çà et là. » Mémorial des États généraux.
  59. Note obligeamment fournie par M. Lesort, archiviste départemental de Seine-et-Oise, d’après Archives nationales, O1 354.
  60. Lofficial, député aux États généraux, par M. Leroux-Cesbron. La Révolution française, 1920, p. 371.
  61. Le vendredi un carrosse partait d’Arras pour Amiens et correspondait dans cette ville, avec la diligence de Paris. Almanach des diligences et messageries royales de France pour l’année 1787, p. 57 et 58. Le trajet d’Arras à Paris, 46 lieues, s’effectuait en vingt-quatre heures environ.
  62. On trouve la liste complète des vêtements et accessoires de toilette dont se munit Robespierre dans la Vie de Robespierre, p. 42, publiée à Arras en 1850 et déjà citée, ouvrage sans valeur, au reste, en raison de sa partialité. L’auteur assure qu’il avait sous les yeux la note exacte de ces effets ; Paris, p. 415, a reproduit intégralement cette liste ; on y voit : – « deux brosses à souliers, un sac à poudre avec sa houppe, une boîte avec soie, fil, laine, aiguilles », etc.
  63. L’Arrivée des députés aux États généraux à Versailles, par Louis Batiffol. Mémoires de la Société des sciences morales, des lettres et des arts de Seine-et-Oise, XVI, 1889.
  64. Mémoires, de Gauthier Biauzat, II, 21.
  65. L’Ouverture des États généraux. Lettre d’un député breton, Fournier de La Pommeraye, Documents sur la Révolution, par d’Héricault et G. Bord, 1re série, 119 et s. On sait que le nom de ce Père Gérard servit de titre à Collot d’Herbois pour son almanach fameux. Le peintre David a représenté le Père Gérard avec ses quatre enfants. V. Le Magasin pittoresque, XXIX, I.
  66. Recueil des documents relatifs à la Convocation des États généraux de 1789, par Armand Brette. II, pp. 138, 265, 270 et 291. Payen sera guillotiné à Cambrai, le 21 juin 1794 ; les deux autres n’ont laissé aucune trace dans l’Histoire et leurs noms ne figurent même pas aux tables du Moniteur. Brette note que Fleury mourut le 24 novembre 1794.
  67. Actuellement rue Duplessis, n° 31. Hôtelleries et cabarets de l’ancien Versailles, par P. Fromageot. Revue de l’histoire de Versailles, 1907-1908, p. 49.
  68. – « Il leur servait de guide », écrit P. Fromageot, Revue de l’histoire de Versailles, ibid.
  69. – « Il les guidait dans le dédale de leur vie nouvelle », Annales révolutionnaires, 1912, p. 326. Robespierre et Charles Michaud, curé de Boury, par M. Émile Lesueur.
  70. A. Brette. Histoire des édifices où ont siégé les Assemblées parlementaires, I, p. 36.
  71. Rabaut Saint-Étienne a commis une erreur, – Précis historique de la Révolution française, I, 291, – en écrivant que, le jour de l’ouverture des États généraux, les députés du Tiers État se virent obligés de passer « par une porte de derrière », tandis que le roi, la Cour, et les ordres privilégiés passaient par la grande porte de l’avenue de Paris. Les termes de la Convocation sont formels : – « De par le Roi… les députés des trois ordres sont avertis de se rendre à la salle des États à huit heures du matin, en passant par l’avenue de Paris et en entrant par la rue des Chantiers. »
  72. Il avait vingt-trois ans.
  73. La Révellière-Lépeaux, Mémoires.
  74. Lettre d’un député breton, loc. cit.
  75. Thibaudeau, Mémoires, 66.
  76. Mercure de France, 16 mai 1789, cité par Brette.
  77. Moniteur, réimpression, I, 84.
  78. Grimm, Correspondance littéraire, XVI, 129. – « Le nuage de plumes blanches qui parut s’élever dans ce moment (quand le roi permit qu’on se couvrit) sur une grande partie de la salle offrit encore un coup d’œil assez extraordinaire pour ne pas être oublié. »
  79. Moniteur, réimpression, XXXII, 610.
  80. Lettre d’un député breton, citée plus haut.
  81. « M. Coster, l’un de ses premiers commis », écrit le député breton qui, sur ce point est mal renseigné. C’est B. Broussonet, secrétaire perpétuel de la Société d’agriculture qui donna lecture de la plus grande partie du rapport de Necker, Moniteur, réimpression, I, 5.
  82. Ce dais pesait 1.857 livres ; il avait servi à Reims, lors du sacre du roi. Aux Archives nationales est conservé un dossier intitulé : – « Craintes de la part des Menus-Plaisirs, relativement au poids du dais fourni par le garde-meuble. » Brette, I, 28, n. 2.
  83. Idem, p. 29, Lettre d’un vérificateur du garde-meuble à Thierry de Ville-d’Avray. Le Moniteur, réimpression, I, I, fait remarquer que « le Roi prit place sur son trône ; la reine s’assit à côté de lui hors du dais ». Mais c’était, sans doute, une question d’étiquette.
  84. Dans les premiers jours de l’Assemblée, il n’y avait pas de tribune, chacun parlait sans quitter sa place ; on ne changea les dispositions de la salle qu’en juin.
  85. Étienne Dumont, Souvenirs sur Mirabeau, cit. par Hamel, I, 174.
  86. Courrier républicain, n° 274, 14 thermidor an II, p. 254.
  87. Journal des Débats et des Décrets, n° 295.
  88. Les Révolutions de Paris, du 28 mai au 4 juin 1789.
  89. Courrier de Versailles à Paris, n° 54, pp. 542-543, cité par Hamel.
  90. Voir la note du Moniteur, réimpression, I, 182, sur les diverses façons dont fut écrit, dans les débuts, le nom de Robespierre.
  91. D’après le Moniteur, il semble que ce soit Mgr Cortois de Bulon, évêque de Nismes, qui ait lu la déclaration à laquelle riposta vertement Robespierre.
  92. Si l’on adopte la version du Moniteur, réimpression, I, 56 et 57, l’archevêque avait déjà regagné la chambre du clergé lorsque Robespierre l’apostropha.
  93. Voir différentes versions de cet incident raconté par Étienne Dumont et diversement interprété par Mgr Deramecourt, Le Clergé du diocèse d’Arras pendant la Révolution, II, 4, et par Hamel, Histoire de Robespierre, I, 107.
  94. Moniteur, réimpression, I, 391.
  95. Le Point du jour, n° 102. Le Moniteur, réimpression, II, 21-22, rend compte de l’incident en ces termes : – « M. Robespierre propose un amendement sur lequel il parle longuement au milieu du tumulte… Il fatigue l’assemblée par la rédaction d’une formule très plaisante qu’il voulait toujours lire quand on ne se taisait pas et qu’il ne lisait pas quand on faisait silence… Peuple, voici la loi… Ce commencement parut burlesque, on n’en a pas laissé lire la fin. »
  96. Mémoires de Montlosier, édition Lescure, 193.
  97. Lettre de Robespierre à Buissart, 24 mai 1789. Paris, La Jeunesse de Robespierre, appendice C.
  98. Idem.
  99. Mémoires, de Buzot. Édition Dauban, 43, n.
  100. Paris, lettre à Buissart, loc. cit.
  101. Baudot, Notes historiques, 7.
  102. Hamel, I, 181. Hamel s’appuie ici d’un soi-disant rapport publié dans les Mémoires sur la police, de Peuchet, II, 338 et s., rapport apocryphe, si manifestement fabriqué d’après les Mémoires de Charlotte Robespierre qu’on ne peut lui donner créance.
  103. Le 21 février 1793, Robespierre le jeune, – Bonbon, – écrivait à Buissart en le chargeant de recevoir quelque argent : « il ne sera pas nécessaire de m’envoyer la somme reçue, elle servira à acquitter matériellement mon frère envers vous…, quant à la dette morale, ma famille ne peut s’acquitter en ce monde ; vous serez toujours notre créancier. » Lettres inédites de Augustin Robespierre à Antoine Buissart, par Victor Barbier, Arras, 1891.
  104. Archives nationales, O1 354, notes obligeamment communiquées par M. Lesort, archiviste départemental de Seine-et-Oise.
  105. Cité par Hamel, I, 155, n. Il est certain que Robespierre fréquentait chez Necker ; madame de Staël raconte qu’elle causa une fois avec lui, en 1789, chez son père où, dit-elle, « on ne le connaissait que comme un avocat de l’Artois, très exagéré dans ses principes démocratiques ». Considérations sur la Révolution française. Chapitre XIX, 3e partie. Cité par Hamel, I, 544.
  106. Par une pudeur exagérée le décret attribuant un traitement aux députés ne fut pas mentionné au procès-verbal de l’Assemblée ni inséré au Bulletin des Lois. Il existe en minute aux Archives de la Chambre des députés. Chacun des représentants recevait le montant de ses frais de voyage calculés à 5 livres par poste. E. Pierre, Traité de droit politique, électoral et parlementaire, p. 1324.
  107. 28 députés votèrent pour que l’indemnité ne dépassât pas 12 livres ; un seul vota pour 16 livres ; 286 pour 15 livres ; 28 pour 12 livres ; 55 pour 20 livres, 19 pour 24 livres et 822 pour 18 livres, chiffre qui fut adopté. Dépouillement des voix dans les bureaux pour ce traitement des députés. Archives nationales, C 27, pièce 196.
  108. Après un court séjour à l’Archevêché, v. A. Brette, Histoire des édifices…
  109. Humbert figure sur la liste des Jacobins.
  110. Villiers, plus tard « fructidorisé » a publié un petit volume, Souvenirs d’un déporté. On y trouve sur sa cohabitation avec Robespierre quelques pages qui ont souvent été utilisées et qui, peut-être, ne méritent pas tant de confiance.
  111. Lettre d’Augustin Robespierre à Buissart, 9 septembre 1790 : – « Je trouve en ce moment des plumes, de l’encre et du papier ; croyez que ce n’est pas chose facile sur le bureau de mon frère… »
  112. Le Véritable portrait de nos législateurs ou galerie de tableaux exposés à la vue du public depuis le 5 mai 1789 jusqu’au 1er octobre 1791, p. 107. Ouvrage attribué à Dubois-Crancé.
  113. Le 19 juin 1790.
  114. Souvenirs de l’abbé Vallet, député de Gien à la Constituante. Nouvelle revue rétrospective, n° 97, 11 juillet 1902, p. 35.
  115. Lettres de Mme Roland, édition Perroud, II, 244.
  116. Dans une lettre à Buissart, datée du 1er avril, Robespierre annonce à son ami l’honneur qui vient de lui échoir. Hamel, I, 220.
  117. Lettres de François-Joseph Bouchette, député à la Constituante, p. 617.
  118. Baudot, Notes historiques.
  119. Révolutions de Paris, n° 116.
  120. Il est fait allusion à cette entrée triomphale et à la part qu’y prirent Buissart et sa femme, – la belle Arsène, – dans un grossier pamphlet qui circulait à Arras après thermidor et qui est intitulé La Lanterne magique ou les grands conseillers de Joseph Lebon. Sur le même fait v. les Mémoires, de Charlotte Robespierre et Hamel, II, 5 et s., qui a eu connaissance d’une lettre écrite d’Arras par Robespierre à Duplay.
  121. Il renonçait, quoiqu’il ne fût plus député, à tout esprit de retour dans son pays natal. On trouve dans les registres du District d’Arras « sa demande en dégrèvement de sa contribution mobilière parce qu’il a totalement abandonné la maison qu’il habitait rue des Rapporteurs ». Lecesne, Arras sous la Révolution, I, 88, n.
  122. Moniteur, réimpression, XIV, 430.
  123. Aulard. La Société des Jacobins, II, 440. Séance du 19 mars 1792.
  124. Pétion ajoute au portrait qu’on vient de citer : – « Voulant par-dessus tout les faveurs du peuple, lui faisant sans cesse la cour et cherchant avec affectation ses applaudissements. »
  125. Philippe Le Bas, L’Univers pittoresque. France, article Duplay.
  126. Baudot. Notes historiques, p. 243. « Duplay est mort pauvre il y a quelques années ; la manière dont Robespierre payait ses dettes n’enrichissait pas. » Et, ailleurs, p. 40 : – « Simon Duplay écrivait sous la dictée de Robespierre et au besoin lui servait de secrétaire. Il n’est pas nécessaire de dire qu’il était mal payé. Dans ce temps-là, le zèle faisait tout. » – Si l’on se risquait à croire Fréron, très suspect, Robespierre, alors qu’il habitait rue de Saintonge, aurait été logé, nourri, entretenu, chauffé, servi gratuitement par son propriétaire Humbert, lui aussi membre des Jacobins. « Jamais Robespierre n’a parlé de l’indemniser ; il le croyait assez honoré d’avoir eu un aussi grand homme comme commensal. » Papiers inédits trouvés chez Robespierre, I, 154. On se demande, non sans une inquiétude justifiée comment cette note de la main de Fréron et adressée à Courtois, évidemment après thermidor, peut figurer parmi des papiers qu’on prétend avoir été trouvés chez Robespierre.
  127. Décret du 24 juillet 1793.
  128. Séligman, La Justice en France pendant la Révolution, I, 359.
  129. Sa lettre de démission. Même ouvrage, I, 456.
  130. Le 10 avril 1792. Séligman, Idem, I, 455 à 459. D’après une note de Treilhard, – Papiers inédits, III, 277, – Robespierre ayant reçu du dit Treilhard, président du tribunal criminel, une verte semonce pour son manque d’assiduité, aurait quitté l’audience et envoyé aussitôt sa démission.
  131. Durand-Maillane assure que Le Défenseur de la Constitution cessa de paraître, « faute d’abonnés ». Au vrai le journal vécut jusqu’au 10 août 1792, époque où sa publication devenait sans objet.
  132. Anecdotes relatives à quelques personnages et à plusieurs événements remarquables de la Révolution, par Harmand de la Meuse.
  133. À la séance de la Convention, le 25 septembre 1792. Moniteur, réimpression, XIV, 43.
  134. Louis Blanc, Histoire de la Révolution.
  135. Dès le 15 avril 1792, Robespierre était violemment attaqué aux Jacobins par Guadet et Brissot qui l’accusèrent formellement de se poser en idole du peuple pour le mieux subjuguer. V. Aulard, Jacobins, III, 526 et s. Quelques semaines plus tard, Clootz, partisan de la république universelle, écrivait : – « Le roi Louis XVI et le roi Robespierre sont plus redoutables à la France que les armées autrichiennes et prussiennes. » Répertoire Tuetey, IX, n° 2477. On peut voir aussi, sur le projet, – vague, – de proclamer, dès 1791, Robespierre et Danton, dictateurs, A. Mathiez, Le Club des Cordeliers…, p. 133, n.
  136. Moniteur, réimpression, XIV, pp. 338, 340, 651, 656, etc.
  137. Moniteur, réimpression, XIV, 646, 648.
  138. Idem, 657.
  139. Idem, XV, 227, 237, 239, 240.
  140. Moniteur, XV, 617. Séance de la Convention du 27 mars 1793.
  141. Le 26 mai. Aulard, Jacobins, V, 208.
  142. Moniteur, réimpression, XVI, 237. Séance du 31 mai : – « Vergniaud, à Robespierre, qui est à la tribune : – « Concluez donc ! » – Robespierre : – « Oui, je vais conclure, et contre vous. Contre vous qui, après la révolution du 10 août, avez voulu conduire à l’échafaud ceux qui l’ont faite ! Contre vous qui n’avez cessé de provoquer la destruction de Paris. Contre vous qui avez voulu sauver le tyran ! Ma conclusion, c’est le décret d’accusation… »
  143. Moniteur, réimpression, XVIII, 38. Séance du 3 octobre 1793.
  144. Il l’accusait surtout « d’avoir dépensé des millions… payé quarante journaux et plus de cent commis » pour le déshonorer, lui, Robespierre, en envoyant à toutes les municipalités la brochure où Pétion le reniait. V. Réponse à Jérôme Pétion. Lettres de Robespierre à ses commettants, p. 407.
  145. Chronique de Paris, 9 novembre 1792.
  146. Moniteur, réimpression, XVII, 256. Séance de la Convention du 27 juillet 1793.
  147. Il est élu président le 21 août 1793.
  148. – « La hache nationale repose et les traîtres respirent. » Moniteur, réimpression, XVIII, 17. Séance des Jacobins du 28 septembre 1793.
  149. Hébert, au Club des Cordeliers, a dit : – « Les voleurs ne sont pas les plus à craindre… (tentait-il de plaider sa propre cause ?) mais les ambitieux, les ambitieux ! Ces hommes qui mettent tous les autres en avant, qui se tiennent derrière la toile, qui, plus ils ont de pouvoir, moins ils sont rassasiables… ces hommes qui ont fermé la bouche aux patriotes dans les sociétés populaires, je vous les nommerai… » Cité par Wallon, Tribunal révolutionnaire, III, 34.
  150. Chez Humbert – sans doute le Humbert de la rue de Saintonge, devenu chef de bureau des fonds au ministère des Affaires étrangères.
  151. « Une chose plus certaine, c’est que la dernière entrevue de Danton et de Robespierre eut lieu à Charenton, – mars 1794. » P. Hartmann, Conflans près Paris, p. 142. Voir sur ce dîner et les diverses relations qui en furent produites, Hamel, Robespierre, III, 467.
  152. Moniteur, réimpression, XX, 95 et s.
  153. Baudot, Notes historiques, 228, 229.
  154. Dans la lettre que madame Duplessis, belle-mère de Camille, adressa à Robespierre pour le supplier de sauver Lucile, elle écrivait : – « Si tu te rappelles encore nos soirées d’intimité ; si tu te rappelles les caresses que tu prodiguais au petit Horace que tu te plaisais à tenir sur tes genoux ; si tu te rappelles que tu devais devenir mon gendre, épargne une victime innocente… » Camille Desmoulins, par É. Fleury, II, 285, 286.
  155. Durand-Maillane, 359.
  156. Lettre d’Hermann à Robespierre, brumaire an II : – « Dumas m’a dit vous avoir présenté un projet d’organisation pour le tribunal… » Papiers inédits trouvés chez Robespierre, I, 281.
  157. Baudot, Notes historiques, 149. – « Robespierre ayant envoyé à la mort les députés du côté droit et du côté gauche, s’était emparé du droit de vie et de mort sur les membres de la Convention, de quelque opinion qu’ils fussent… Il exerçait sans contrainte le même droit sur les citoyens ; il avait la même puissance sur les fortunes, car la confiscation était alors la conséquence obligée de la condamnation. »
  158. Diagnostic établi par le professeur Brissaud, C. Cabanès, Cabinet secret, III, 249 et s.
  159. Consultation donnée à Couthon par la Société de médecine. 30 décembre 1791. Idem, 271.
  160. Le mot est de Barras. Mémoires, I, 178.
  161. On a prétendu, sans preuve, que, pour ce discours fameux, Robespierre avait réclamé et obtenu la collaboration d’un prêtre, – constitutionnel, bien entendu. Quérard, – Dictionnaire des supercheries, – l’attribue à un abbé Martin ; Chalot, dans un petit livre devenu assez rare, Ce bon monsieur de Robespierre, publié en 1852, assure que le discours fut l’œuvre de Porquet, précepteur de M. de Boufflers. Beaurepaire, Le Louvre, 201, n.
  162. V. le tableau de cette séance dans Aulard : Le Culte de la Raison et le culte de l’Être suprême, 267 et suiv.
  163. Moniteur, réimpression, XX, p. 411.