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Robinson Crusoé (Borel)/105

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Traduction par Pétrus Borel.
Borel et Varenne (2p. 409-416).
Defoe - Robinson Crusoé, Borel et Varenne, 1836, illust page 866-1.png
Chameau Volé.


lettrine Nous étions lors de cette affaire sur le territoire chinois : c’est pourquoi les Tartares ne se montrèrent pas très-hardis ; mais au bout de cinq jours nous entrâmes dans un vaste et sauvage désert qui nous retint trois jours et trois nuits. Nous fûmes obligés de porter notre eau avec nous dans de grandes outres, et de camper chaque nuit, comme j’ai ouï dire qu’on le fait dans les déserts de l’Arabie.

Je demandai à nos guides à qui appartenait ce pays-là. Ils me dirent, que c’était une sorte de frontière qu’à bon droit on pourrait nommer No Man’s Land, la Terre de Personne, faisant partie du grand Karakathay ou grande Tartarie, et dépendant en même temps de la Chine ; et que, comme on ne prenait aucun soin de préserver ce désert des incursions des brigands, il était réputé le plus dangereux de la route, quoique nous en eussions de beaucoup plus étendus à traverser.

En passant par ce désert qui, de prime abord, je l’avoue, me remplit d’effroi, nous vîmes deux ou trois fois de petites troupes de Tartares ; mais ils semblaient tout entiers à leurs propres affaires et ne paraissaient méditer aucun dessein contre nous ; et, comme l’homme qui rencontra le diable, nous pensâmes que s’ils n’avaient rien à nous dire, nous n’avions rien à leur dire : nous les laissâmes aller.

Une fois, cependant, un de leurs partis s’approcha de nous, s’arrêta pour nous contempler. Examinait-il ce qu’il devait faire, s’il devait nous attaquer ou non, nous ne savions pas. Quoi qu’il en fût, après l’avoir un peu dépassé, nous formâmes une arrière-garde de quarante hommes, et nous nous tînmes prêts à le recevoir, laissant la caravane cheminer à un demi-mille ou environ devant nous. Mais au bout de quelques instants il se retira, nous saluant simplement à son départ, de cinq flèches, dont une blessa et estropia un de nos chevaux : nous abandonnâmes le lendemain la pauvre bête en grand besoin d’un bon maréchal. Nous nous attendions à ce qu’il nous décocherait de nouvelles flèches mieux ajustées ; mais, pour cette fois, nous ne vîmes plus ni flèches ni Tartares.

Nous marchâmes après ceci près d’un mois par des routes moins bonnes que d’abord, quoique nous fussions toujours dans les États de l’Empereur de la Chine ; mais, pour la plupart, elles traversaient des villages dont quelques-uns étaient fortifiés, à cause des incursions des Tartares. En atteignant un de ces bourgs, à deux journées et demie de marche de la ville de Naum, j’eus curie d’acheter un chameau. Tout le long de cette route il y en avait à vendre en quantité, ainsi que des chevaux tels quels, parce que les nombreuses caravanes qui suivent ce chemin en ont souvent besoin. La personne à laquelle je m’adressai pour me procurer un chameau serait allé me le chercher ; mais moi, comme un fou, par courtoisie, je voulus l’accompagner. L’emplacement où l’on tenait les chameaux et les chevaux sous bonne garde se trouvait environ à deux milles du bourg.

Je m’y rendis à pied avec mon vieux pilote et un Chinois, désireux que j’étais d’un peu de diversité. En arrivant là nous vîmes un terrain bas et marécageux entouré comme un parc d’une muraille de pierres empilées à sec, sans mortier et sans liaison, avec une petite garde de soldats chinois à la porte. Après avoir fait choix d’un chameau, après être tombé d’accord sur le prix, je m’en revenais, et le Chinois qui m’avait suivi conduisait la bête, quand tout-à-coup s’avancèrent cinq Tartares à cheval : deux d’entre eux se saisirent du camarade et lui enlevèrent le chameau, tandis que les trois autres coururent sur mon vieux pilote et sur moi, nous voyant en quelque sorte sans armes ; je n’avais que mon épée, misérable défense contre trois cavaliers. Le premier qui s’avança s’arrêta court quand je mis flamberge au vent, ce sont d’insignes couards ; mais un second se jetant à ma gauche m’assena un horion sur la tête ; je ne le sentis que plus tard et je m’étonnai, lorsque je revins à moi, de ce qui avait eu lieu et de ma posture, car il m’avait renversé à plate terre. Mais mon fidèle pilote, mon vieux Portugais, par un de ces coups heureux de la Providence, qui se plaît à nous délivrer des dangers par des voies imprévues, avait un pistolet dans sa poche, ce que je ne savais pas, non plus que les Tartares ; s’ils l’avaient su, je ne pense pas qu’ils nous eussent attaqués ; les couards sont toujours les plus hardis quand il n’y a pas de danger.

Le bon homme me voyant terrassé marcha intrépidement sur le camarade qui m’avait frappé, et lui saisissant le bras d’une main et de l’autre l’attirant violemment à lui, il lui déchargea son pistolet dans la tête et l’étendit roide mort ; puis il s’élança immédiatement sur celui qui s’était arrêté, comme je l’ai dit, et avant qu’il pût s’avancer de nouveau, car tout ceci fut fait pour ainsi dire en un tour de main, il lui détacha un coup de cimeterre qu’il portait d’habitude. Il manqua l’homme mais il effleura la tête du cheval et lui abattit une oreille et une bonne tranche de la bajoue. Exaspérée par ses blessures, n’obéissant plus à son cavalier, quoiqu’il se tînt bien en selle, la pauvre bête prit la fuite et l’emporta hors de l’atteinte du pilote. Enfin, se dressant sur les pieds de derrière, elle culbuta le Tartare et se laissa choir sur lui.

Dans ces entrefaites survint le pauvre Chinois qui avait perdu le chameau ; mais il n’avait point d’armes. Cependant, appercevant le Tartare abattu et écrasé sous son cheval, il courut à lui, empoignant un instrument grossier et mal fait qu’il avait au côté, une manière de hache d’armes, il le lui arracha et lui fit sauter sa cervelle tartarienne. Or mon vieux pilote avait encore quelque chose à démêler avec le troisième chenapan. Voyant qu’il ne fuyait pas comme il s’y était attendu, qu’il ne s’avançait pas pour le combattre comme il le redoutait, mais qu’il restait là comme une souche, il se tint coi lui-même et se mit à recharger son pistolet. Sitôt que le Tartare entrevit le pistolet, s’imagina-t-il que c’en était un autre, je ne sais, il se sauva ventre à terre, laissant à mon pilote, mon champion, comme je l’appelai depuis, une victoire complète.

En ce moment je commençais à m’éveiller, car, en revenant à moi, je crus sortir d’un doux sommeil ; et, comme je l’ai dit, je restai là dans l’étonnement de savoir où j’étais, comment j’avais été jeté par terre, ce que tout cela signifiait ; mais bientôt après, recouvrant mes esprits, j’éprouvai une douleur vague, je portai la main à ma tête, et je la retirai ensanglantée. Je sentis alors des élancements, la mémoire me revint et tout se représenta dans mon esprit.

Je me dressai subitement sur mes pieds, je me saisis de mon épée, mais point d’ennemis ! Je trouvai un Tartare étendu mort et son cheval arrêté tranquillement près de lui ; et, regardant plus loin, j’apperçus mon champion, mon libérateur, qui était allé voir ce que le Chinois avait fait et qui s’en revenait avec son sabre à la main. Le bon homme me voyant sur pied vint à moi en courant et m’embrassa dans un transport de joie, ayant eu d’abord quelque crainte que je n’eusse été tué ; et me voyant couvert de sang, il voulut visiter ma blessure : ce n’était que peu de chose, seulement, comme on dit, une tête cassée. Je ne me ressentis pas trop de ce horion, si ce n’est à l’endroit même qui avait reçu le coup et qui se cicatrisa au bout de deux ou trois jours.

Cette victoire après tout ne nous procura pas grand butin, car nous perdîmes un chameau et gagnâmes un cheval ; mais ce qu’il y a de bon, c’est qu’en rentrant dans le village, l’homme, le vendeur, demanda à être payé de son chameau. Je m’y refusai, et l’affaire fut portée à l’audience du juge chinois du lieu, c’est-à-dire, comme nous dirions chez nous, que nous allâmes devant un juge de paix. Rendons-lui justice, ce magistrat se comporta avec beaucoup de prudence et d’impartialité. Après avoir entendu les deux parties, il demanda gravement au Chinois qui était venu avec moi pour acheter le chameau de qui il était le serviteur. – « Je ne suis pas serviteur, répondit-il, je suis allé simplement avec l’étranger. » – « À la requête de qui ? » dit le juge. – « À la requête de l’étranger. » – « Alors, reprit le justice, vous étiez serviteur de l’étranger pour le moment ; et le chameau ayant été livré à son serviteur, il a été livré à lui, et il faut, lui, qu’il le paie. »

J’avoue que la chose était si claire que je n’eus pas un mot à dire. Enchanté de la conséquence tirée d’un si juste raisonnement et de voir le cas si exactement établi, je payai le chameau de tout cœur et j’en envoyai quérir un autre. Remarquez bien que j’y envoyai ; je me donnai de garde d’aller le chercher moi-même : j’en avais assez comme ça.

La ville de Naum est sur la lisière de l’Empire chinois. On la dit fortifiée et l’on dit vrai : elle l’est pour le pays ; car je ne craindrais pas d’affirmer que touts les Tartares du Karakathay, qui sont, je crois, quelques millions, ne pourraient pas en abattre les murailles avec leurs arcs et leurs flèches ; mais appeler cela une ville forte, si elle était attaquée avec du canon, ce serait vouloir se faire rire au nez par touts ceux qui s’y entendent.

Nous étions encore, comme je l’ai dit, à plus de deux journées de marche de cette ville, quand des exprès furent expédiés sur toute la route pour ordonner à touts les voyageurs et à toutes les caravanes de faire halte jusqu’à ce qu’on leur eût envoyé une escorte, parce qu’un corps formidable de Tartares, pouvant monter à dix mille hommes, avait paru à trente milles environ au-delà de la ville.

C’était une fort mauvaise nouvelle pour des voyageurs ; cependant, de la part du gouverneur, l’attention était louable, et nous fûmes très-contents d’apprendre que nous aurions une escorte. Deux jours après nous reçûmes donc deux cents soldats détachés d’une garnison chinoise sur notre gauche et trois cents autres de la ville de Naum, et avec ce renfort nous avançâmes hardiment. Les trois cents soldats de Naum marchaient à notre front, les deux cents autres à l’arrière-garde, nos gens de chaque côté des chameaux chargés de nos bagages, et toute la caravane au centre. Dans cet ordre et bien préparés au combat, nous nous croyions à même de répondre aux dix mille Tartares-Mongols, s’ils se présentaient ; mais le lendemain, quand ils se montrèrent, ce fut tout autre chose.

De très-bonne heure dans la matinée, comme nous quittions une petite ville assez bien située, nommée Changu, nous eûmes une rivière à traverser. Nous fûmes obligés de la passer dans un bac, et si les Tartares eussent eu quelque intelligence, c’est alors qu’ils nous eussent attaqués, tandis que la caravane était déjà sur l’autre rivage et l’arrière-garde encore en-deçà ; mais personne ne parut en ce lieu.

Environ trois heures après, quand nous fûmes entrés dans un désert de quinze ou seize milles d’étendue, à un nuage de poussière qui s’élevait nous présumâmes que l’ennemi était proche : et il était proche en effet, car il arrivait sur nous à toute bride.

Les Chinois de notre avant-garde qui la veille avaient eu le verbe si haut commencèrent à s’ébranler ; fréquemment ils regardaient derrière eux, signe certain chez un soldat qu’il est prêt à lever le camp. Mon vieux pilote fit la même remarque ; et, comme il se trouvait près de moi, il m’appela : – « senhor Inglez, dit-il, il faut remettre du cœur au ventre à ces drôles, ou ils nous perdront touts, car si les Tartares s’avancent, ils ne résisteront pas. » – « C’est aussi mon avis, lui répondis-je, mais que faire ? » – « Que faire ! s’écria-t-il, que de chaque côté cinquante de nos hommes s’avancent, qu’ils flanquent ces peureux et les animent, et ils combattront comme de braves compagnons en brave compagnie ; sinon touts vont tourner casaque. » – Là-dessus je courus au galop vers notre commandant, je lui parlai, il fut entièrement de notre avis : cinquante de nous se portèrent donc à l’aile droite et cinquante à l’aile gauche, et le reste forma une ligne de réserve. Nous poursuivîmes ainsi notre route, laissant les derniers deux cents hommes faire un corps à part pour garder nos chameaux ; seulement, si besoin était, ils devaient envoyer une centaine des leurs pour assister nos cinquante hommes de réserve.


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