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Robinson Crusoé (Borel)/111

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Traduction par Pétrus Borel.
Borel et Varenne (2p. 457-464).
Defoe - Robinson Crusoé, Borel et Varenne, 1836, illust page 914-1.png
Le Fils du Prince Moscovite.


lettrine Là-dessus je fus réduit au silence, et je compris, qu’ils étaient dans une prison tout aussi sûre que s’ils eussent été renfermés dans le château de Moscou. Cependant il me vint la pensée que je pourrais fort bien devenir l’instrument de la délivrance de cet excellent homme, et qu’il me serait très-aisé de l’emmener, puisque dans le pays on n’exerçait point sur lui de surveillance. Après avoir roulé cette idée dans ma tête quelques instants, je lui dis que, comme je n’allais pas à Moscou mais à Archangel, et que je voyageais à la manière des caravanes, ce qui me permettait de ne pas coucher dans les stations militaires du désert, et de camper chaque nuit où je voulais, nous pourrions facilement gagner sans malencontre cette ville où je le mettrais immédiatement en sûreté à bord d’un vaisseau anglais ou hollandais qui nous transporterait touts deux à bon port. – « Quant à votre subsistance et aux autres détails, ajoutai-je, je m’en chargerai jusqu’à ce que vous puissiez faire mieux vous-même. »

Il m’écouta très-attentivement et me regarda fixement tout le temps que je parlai ; je pus même voir sur son visage que mes paroles jetaient son esprit dans une grande émotion. Sa couleur changeait à tout moment, ses yeux s’enflammaient, toute sa contenance trahissait l’agitation de son cœur. Il ne put me répliquer immédiatement quand j’eus fini. On eût dit qu’il attendait ce qu’il devait répondre. Enfin, après un moment de silence, il m’embrassa en s’écriant : – « Malheureux que nous sommes, infortunées créatures, il faut donc que même les plus grands actes de l’amitié soient pour nous des occasions de chute, il faut donc que nous soyons les tentateurs l’un de l’autre ! Mon cher ami, continua-t-il, votre offre est si honnête, si désintéressée, si bienveillante pour moi, qu’il faudrait que j’eusse une bien faible connaissance du monde si, tout à la fois, je ne m’en étonnais pas et ne reconnaissais pas l’obligation que je vous en ai. Mais croyez-vous que j’aie été sincère dans ce que je vous ai si souvent dit de mon mépris pour le monde ? Croyez-vous que je vous aie parlé du fond de l’âme, et qu’en cet exil je sois réellement parvenu à ce degré de félicité qui m’a placé au-dessus du tout ce que le monde pouvait me donner et pouvait faire pour moi ? Croyez-vous que j’étais franc quand je vous ai dit que je ne voudrais pas m’en retourner, fussé-je rappelé pour redevenir tout ce que j’étais autrefois à la Cour, et pour rentrer dans la faveur du Czar mon maître ? Croyez-vous, mon ami, que je sois un honnête homme, ou pensez-vous que je sois un orgueilleux hypocrite ? » – Ici il s’arrêta comme pour écouter ce que je répondrais ; mais je reconnus bientôt que c’était l’effet de la vive émotion de ses esprits : son cœur était plein, il ne pouvait poursuivre. Je fus, je l’avoue, aussi frappé de ces sentiments qu’étonné de trouver un tel homme, et j’essayai de quelques arguments pour le pousser à recouvrer sa liberté. Je lui représentai qu’il devait considérer ceci comme une porte que lui ouvrait le Ciel pour sa délivrance, comme une sommation que lui faisait la Providence, qui dans sa sollicitude dispose touts les évènements, pour qu’il eût à améliorer son état et à se rendre utile dans le monde.

Ayant eu le temps de se remettre, – « Que savez-vous, Sir, me dit-il vivement, si au lieu d’une injonction de la part du Ciel, ce n’est pas une instigation de toute autre part me représentant sous des couleurs attrayantes, comme une grande félicité, une délivrance qui peut être en elle-même un piége pour m’entraîner à ma ruine ? Ici je ne suis point en proie à la tentation de retourner à mon ancienne misérable grandeur ; ailleurs je ne suis pas sûr que toutes les semences d’orgueil, d’ambition, d’avarice et de luxure que je sais au fond de mon cœur ne puissent se raviver, prendre racine, en un mot m’accabler derechef, et alors l’heureux prisonnier que vous voyez maintenant maître de la liberté de son âme deviendrait, en pleine possession de toute liberté personnelle, le misérable esclave de ses sens. Généreux ami, laissez-moi dans cette heureuse captivité, éloigné de toute occasion de chute, plutôt que de m’exciter à pourchasser une ombre de liberté aux dépens de la liberté de ma raison et aux dépens du bonheur futur que j’ai aujourd’hui en perspective, et qu’alors, j’en ai peur, je perdrais totalement de vue, car je suis de chair, car je suis un homme, rien qu’un homme, car je ne suis pas plus qu’un autre à l’abri des passions. Oh ! ne soyez pas à la fois mon ami et mon tentateur. »

Si j’avais été surpris d’abord, je devins alors tout-à-fait muet, et je restai là à le contempler dans le silence et l’admiration. Le combat que soutenait son âme était si grand que, malgré le froid excessif, il était tout en sueur. Je vis que son esprit avait besoin de retrouver du calme ; aussi je lui dis en deux mots que je le laissais réfléchir, que je reviendrais le voir ; et je regagnai mon logis.

Environ deux heures après, j’entendis quelqu’un à la porte de la chambre, et je me levais pour aller ouvrir quand il l’ouvrit lui-même et entra. – « Mon cher ami, me dit-il, vous m’aviez presque vaincu, mais je suis revenu à moi. Ne trouvez pas mauvais que je me défende de votre offre. Je vous assure que ce n’est pas que je ne sois pénétré de votre bonté ; je viens pour vous exprimer la plus sincère reconnaissance ; mais j’espère avoir remporté une victoire sur moi-même. »

– « Mylord, lui répondis-je, j’aime à croire que vous êtes pleinement assuré que vous ne résistez pas à la voix du Ciel. – « Sir, reprit-il, si c’eût été de la part du Ciel, la même influence céleste m’eût poussé à l’accepter, mais j’espère, mais je demeure bien convaincu que c’est de par le Ciel que je m’en excuse, et quand nous nous séparerons ce ne sera pas une petite satisfaction pour moi de penser que vous m’aurez laissé honnête homme, sinon homme libre. »

Je ne pouvais plus qu’acquiescer et lui protester que dans tout cela mon unique but avait été de le servir. Il m’embrassa très-affectueusement en m’assurant qu’il en était convaincu et qu’il en serait toujours reconnaissant ; puis il m’offrit un très-beau présent de zibelines, trop magnifique vraiment pour que je pusse l’accepter d’un homme dans sa position, et que j’aurais refusé s’il ne s’y fût opposé.

Le lendemain matin j’envoyai à sa seigneurie mon serviteur avec un petit présent de thé, deux pièces de damas chinois, et quatre petits lingots d’or japonais, qui touts ensemble ne pesaient pas plus de six onces ou environ ; mais ce cadeau n’approchait pas de la valeur des zibelines, dont je trouvai vraiment, à mon arrivée en Angleterre, près de 200 livres sterling. Il accepta le thé, une des pièces de damas et une des pièces d’or au coin japonais, portant une belle empreinte, qu’il garda, je pense, pour sa rareté ; mais il ne voulut rien prendre de plus, et me fit savoir par mon serviteur qu’il désirait me parler.

Quand je me fus rendu auprès de lui, il me dit que je savais ce qui s’était passé entre nous, et qu’il espérait que je ne chercherais plus à l’émouvoir ; mais puisque je lui avais fait une si généreuse offre, qu’il me demandait si j’aurais assez de bonté pour la transporter à une autre personne qu’il me nommerait, et à laquelle il s’intéressait beaucoup. Je lui répondis que je ne pouvais dire que je fusse porté à faire autant pour un autre que pour lui pour qui j’avais conçu une estime toute particulière, et que j’aurais été ravi de délivrer ; cependant, s’il lui plaisait de me nommer la personne que je lui rendrais réponse, et que j’espérais qu’il ne m’en voudrait pas si elle ne lui était point agréable. Sur ce il me dit qu’il s’agissait de son fils unique, qui, bien que je ne l’eusse pas vu, se trouvait dans la même situation que lui, environ à deux cents milles plus loin, de l’autre côté de l’Oby, et que si j’accueillais sa demande, il l’enverrait chercher.

Je lui répondis sans balancer que j’y consentais. Je fis toutefois quelques cérémonies pour lui donner à entendre que c’était entièrement à sa considération, et parce que, ne pouvant l’entraîner, je voulais lui prouver ma déférence par mon zèle pour son fils. Mais ces choses sont trop fastidieuses pour que je les répète ici. Il envoya le lendemain chercher son fils, qui, au bout de vingt jours, arriva avec le messager, amenant six ou sept chevaux chargés de très-riches pelleteries d’une valeur considérable.

Les valets firent entrer les chevaux dans la ville, mais ils laissèrent leur jeune seigneur à quelque distance. À la nuit, il se rendit incognito dans notre appartement, et son père me le présenta. Sur-le-champ nous concertâmes notre voyage, et nous en réglâmes touts les préparatifs.

J’achetai une grande quantité de zibelines, de peaux de renards noirs, de belles hermines, et d’autres riches pelleteries, je les troquai, veux-je dire, dans cette ville, contre quelques-unes, des marchandises que j’avais apportées de Chine, particulièrement contre des clous de girofle, des noix muscades dont je vendis là une grande partie, et le reste plus tard à Archangel, beaucoup plus avantageusement que je ne l’eusse fait à Londres ; aussi mon partner, qui était fort sensible aux profits et pour qui le négoce était chose plus importante que pour moi, fut-il excessivement satisfait de notre séjour en ce lieu à cause du trafic que nous y fîmes.

Ce fut au commencement de juin que je quittai cette place reculée ; cette ville dont, je crois, on entend peu parler dans le monde ; elle est, par le fait, si éloignée de toutes les routes du commerce, que je ne vois pas pourquoi on s’en entretiendrait beaucoup. Nous ne formions plus alors qu’une très-petite caravane, composée seulement de trente-deux chevaux et chameaux. Touts passaient pour être à moi, quoique onze d’entre eux appartinssent à mon nouvel hôte. Il était donc très-naturel après cela que je m’attachasse un plus grand nombre de domestiques. Le jeune seigneur passa pour mon intendant ; pour quel grand personnage passai-je moi-même ? je ne sais ; je ne pris pas la peine de m’en informer. Nous eûmes ici à traverser le plus détestable et le plus grand désert que nous eussions rencontré dans tout le voyage ; je dis le plus détestable parce que le chemin était creux en quelques endroits et très-inégal dans d’autres. Nous nous consolions en pensant que nous n’avions à redouter ni troupes de Tartares, ni brigands, que jamais ils ne venaient sur ce côté de l’Oby, ou du moins très-rarement ; mais nous nous mécomptions.

Mon jeune seigneur avait avec lui un fidèle valet moscovite ou plutôt sibérien qui connaissait parfaitement le pays, et qui nous conduisit par des chemins détournés pour que nous évitassions d’entrer dans les principale villes échelonnées sur la grande route, telles que Tumen, Soloy-Kamaskoy et plusieurs autres, parce que les garnisons moscovites qui s’y trouvent examinent scrupuleusement les voyageurs, de peur que quelque exilé de marque parvienne à rentrer en Moscovie. Mais si, par ce moyen, nous évitions toutes recherches, en revanche nous faisions tout notre voyage dans le désert, et nous étions obligés de camper et de coucher sous nos tentes, tandis que nous pouvions avoir de bons logements dans les villes de la route. Le jeune seigneur le sentait si bien qu’il ne voulait pas nous permettre de coucher dehors, quand nous venions à rencontrer quelque bourg sur notre chemin. Il se retirait seul avec son domestique et passait la nuit en plein air dans les bois, puis le lendemain il nous rejoignait au rendez-vous.

Nous entrâmes en Europe en passant le fleuve Kama, qui, dans cette région, sépare l’Europe de l’Asie. La première ville sur le côté européen s’appelle Soloy-Kamaskoy, ce qui veut dire la grande ville sur le fleuve Kama. Nous nous étions imaginé qu’arrivés là nous verrions quelque changement notable chez les habitants, dans leurs mœurs, leur costume, leur religion, mais nous nous étions trompés, nous avions encore à traverser un vaste désert qui, à ce qu’on rapporte, a près de sept cents milles de long en quelques endroits, bien qu’il n’en ait pas plus de deux cents milles au lieu où nous le passâmes, et jusqu’à ce que nous fûmes sortis de cette horrible solitude nous trouvâmes très-peu de différence entre cette contrée et la Tartarie-Mongole.


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